Le carillon de minuit n'était pas sonné quand notre chevrier tira des ronces sa carabine, et se mit en marche pour Priolo. La route n'avait pas été restaurée depuis le voyage en Sicile de Cicéron; mais elle n'est point encore méconnaissable à cette heure, tant les ingénieurs d'autrefois étaient d'habiles gens. En arrivant au village, Cicio trouva sa mère assise au pied d'un chêne vert, et Gheta endormie sous un buisson de grenadiers. Il était aisé de voir, à la mine de Barbara, quelles sinistres pensées elle roulait dans sa tête, car elle avait enfoncé son chapeau jusqu'à moitié de son long nez. La vieille se leva impétueusement et courut vers son fils.

—Tu es un homme! lui dit-elle. Puissent tous les Carthaginois qui dévorent cette terre opprimée finir comme celui dont tu viens de régler les comptes. Embrasse-moi, et partons pour Cutané.

Dona Barbara traça une croix dans la poussière avec le bout de son bâton, pour indiquer aux passants qu'à cette place on avait parlé de mort. Cicio se garda bien de dire que l'ordinateur se portait à merveille; il appela sa chèvre, qui accourut en bondissant d'un air espiègle, et on reprit en silence le chemin de Catane.

Au-delà de Priolo, la rente, qui est presque achevée aujourd'hui, n'était pas même commencée en 1842. Les trois voyageurs suivirent le bord de la mer sans remarquer la beauté des sites, la fraîcheur des bois, le charme et la variété d'une nature vivace excitée par la fièvre du printemps; ils troublèrent des rossignols qui donnaient un concert dans un ravin où coulait un ruisseau; ils traversèrent des champs de blé, des bataillons de cactus, des lits pierreux de torrents et des bosquets d'orangers en fleurs. Quand le soleil sortit tout nu de la mer, ils le saluèrent en faisant leur prière du matin; mais sans songer qu'ils jouissaient du plus beau spectacle du monde. Derrière eux étaient les regrets, leur vie passée, et devant, l'inquiétude et l'inconnu. La chèvre jaune elle-même, comprenant la situation, avait cessé ses gambades matinales et cheminait à pas comptés le museau penché sur les talons de son jeune maître.

A dix heures, la chaleur devenant intolérable, nos aventuriers se couchèrent sous le feuillage noir d'un bois de citronniers et de figuiers sauvages, pour manger de la citrouille grillée, avec un peu de pain que dona Barbara portait dans une besace. Ils dormirent jusqu'à l'heure des vêpres. La nuit tombait lorsqu'ils entrèrent dans le village de Lagnone, composé d'une douzaine de maisons qui n'avaient, pour la plupart, que trois murs au lieu de quatre. L'hospitalité ne se refuse pas dans ces pays-là; il y a si peu de différence entre la belle étoile et l'intérieur d'une habitation, que la misère vous invite à entrer comme chez vous par la brèche, qui tient lieu de porte. Cicio, sa mère, et la chèvre Gheta, s'installèrent chez de bons paysans, et ils occupèrent un coin dans une chambre, à l'autre bout de laquelle reposaient le maître de la maison, sa femme, ses enfants, des chiens et des pourceaux. Quelques poules, grimpées sur un perchoir complétaient ce tableau domestique. Le lendemain, au point du jour, on se remit en route, et, avant le soir, on arriva dans la riche cité de Catane.

Cinq fois victime des brutalités de l'Etna, Catane est habituée à renaître, comme le phénix, toujours plus belle à chacun de ses désastres. En 1669, deux fleuves de lave en fusion descendirent sur la ville et en brûlèrent la moitié. Quatre ans après, un tremblement de terre engloutit le reste, et, au bout de dix ans, Catane ressuscitée comptait cinquante mille habitants. Lorsque Cicio et sa mère virent ces rues symétriquement alignées, ces vastes palais en belles pierres, ces places publiques ornées par l'art antique et le moderne, ces églises, les unes vieilles, les autres toutes neuves, élevées en moins de deux siècles, ils se crurent transportés au temps de leurs traditions populaires. Le brillant siècle de Hiéron se montrait avec les agréments de la civilisation nouvelle. Cicio ouvrait de grands yeux lorsqu'un fiacre venait à passer; les cafés lui semblaient des salons remplis de gens de cour, et il évaluait à vol d'oiseau les richesses de cette cité par le nombre prodigieux des sybarites qui allaient sur des ânes afin de ménager leurs jambes. Il couvait du regard sa chèvre jaune, et tremblait qu'un accident ne lui enlevât cette précieuse amie. Nos trois voyageurs eurent quelque peine à trouver une maison où l'on voulût bien recevoir des hôtes aussi pauvres qu'eux. Ils se logèrent dans un faubourg, derrière le couvent des Bénédictins, en payant d'avance une quinzaine de leur loyer. Cicio, pressé de tenter la fortune, se décida enfin à communiquer à sa mère ses vastes desseins. Dona Barbara ayant approuvé l'ambition du jeune homme, tint conseil avec lui pour aviser aux moyens de l'aider dans son entreprise. Il fut résolu qu'afin de frapper les imaginations et de lancer Gheta dans le grand monde avec tous ses avantages, on lui ferait des cornes d'or, et qu'on chercherait à étendre le répertoire de ses gentillesses. Une feuille de papier doré et un peu de colle suffirent pour changer la chèvre montagnarde en bête coquette et citadine. Un collier de grelots qu'on lui mit au cou compléta sa parure et servit d'accompagnement à ses espiègleries. Dona Barbara, pourvue d'un tambour de basque, se transforma en orchestre. Cicio lava ses mains, sépara ses cheveux sur le milieu du front, acheta de belles boucles d'oreilles en argent, et posa sur sa tête une couronne de feuilles de myrte. Tant de luxe avait exigé une mise de fonds considérable; deux piastres y avaient été absorbées en un tour de main. Ou descendit donc dans la rue en grand équipage pour demander à la curiosité publique la juste indemnité de ces frais de toilette.

Aussitôt, que les passants virent nos trois aventuriers, ils comprirent à leur accoutrement que c'étaient des acteurs de la place publique. Le Sicilien est spectateur ardent, précisément à cause de l'extrême rareté des spectacles. Une bande de polissons, suivit la troupe ambulante dans le plus profond recueillement. La vieille Barbara n'excita pas un sourire, et les polissons regardaient ses bottes et son chapeau d'homme avec respect, tant ils craignaient d'indisposer ou de troubler ces artistes, qui se vouaient au plaisir de leurs contemporains! Arrivé sur la place du Dôme, Cicio fit un signe à sa mère pour lui indiquer l'emplacement favorable à une représentation. Il s'arrêta près du grand perron de l'église, et un cercle de curieux se forma autour de lui. Les hommes cédèrent le premier rang aux toppatelles (c'est le nom des jeunes filles catanaises enveloppées de leurs dominos noirs), et Cicio ayant fait d'une voix émue l'annonce du spectacle, le tambour de Barbara donna le signal de la danse. La saltarelle accommodée à l'usage de la chèvre excita un enthousiasme général. Les grâces de Gheta furent appréciées, et une triple salve d'applaudissements éclata dès les premiers pas de la danseuse. Les épithètes divine, chère, adorable, furent répétées cent fois avec l'accent passionné du Midi. Une belle dame qui passait en calèche de place, fit arrêter le fiacre et regarda le spectacle du haut de sa voiture. Des moines souriaient d'un air paterne, et les gens du peuple bénissaient la chèvre, le jeune danseur et l'heureuse mère qui avait mis au monde un garçon si intelligent. Quand on eut bien admiré la bravoure de la Taglioni aux cornes d'or, Cicio, pour battre le fer chaud, dit à sa mère de faire la collecte, et la vieille Barbara présenta son tambour aux assistants. Chacun porta la main à sa poche, bien disposé à en tirer ce qu'il y trouverait; mais le plus grand nombre n'y trouva rien. Cependant les plus riches payèrent pour les pauvres, et une pluie sonore vint tomber dans le tambour de basque. La belle dame ouvrit sa bourse de joie et jeta de loin une pièce de deux carlins, que Cicio reçut au vol. Gheta fit une révérence à cette beauté généreuse, et on passa des danses aux tours de divination et de magie blanche. Quand Cicio demanda où était la personne la plus amoureuse de la compagnie, la chèvre marcha tout droit vers une toppatelle jeune et charmante, qui se voila en rougissant sous son capuchon noir; une explosion de gros rires partit des larges poitrines des muletiers et des matelots. Cicio demanda quel était le plus riche seigneur, et Gheta vint saluer un bourgeois portant un parasol et monté sur un âne. Le cavalier, flatté du compliment, fouilla dans sa poche et jeta une pièce de cuivre large comme la main, de la valeur de cinq grani. Après divers autres tours non moins subtils que les précédents, la recette commençant à baisser, la vieille Barbara mit le tambour sous son bras en s'écriant:

—C'est assez pour aujourd'hui, mon fils. Il ne faut pas tout montrer en un jour. Demain la chèvre savante en dira davantage, car elle en sait plus long qu'un docteur.

Cicio appela sa chèvre, que les toppatelles accabliaient de caresses et les artistes ambulants retournèrent chez eux, emportant des sous à remuer à la pelle et des bénédictions à ne savoir qu'en faire.

CHAPITRE VI.

Rentré dans sa maison, Cicio compta son argent; il crut rêver en se voyant possesseur d'une somme de six carlins, c'est-à-dire une demi-piastre. En supposant que les recettes de chaque jour fussent aussi brillantes, il calcula que les talents de Gheta lui fourniraient un gain de quinze piastres par mois, et à force de chercher, aidé par les lumières de Barbara, il trouva qu'au bout de trois mois il aurait en sa possession quarante-cinq piastres. Comme il ne savait point se rendre compte de la valeur de ce capital, son imagination déroutée se rejeta sur les assurances de l'aimable Cangia. Sa maîtresse lui avait dit que trois mois devaient suffire pour faire fortune, et il en conclut sans hésiter que quarante-cinq piastres étaient une fortune avec laquelle on pouvait raisonnablement prétendre à l'alliance d'un notaire de Syracuse. Le spectacle du lendemain fut aussi lucratif que le premier. Cicio exploita successivement les divers quartiers de la ville. Un jour il s'installait dans le Corso, un autre jour dans la rue de l'Etna, sur la place de l'Éléphant, à la porte de l'arc de triomphe, sur le môle, devant les cafés. Les sous pleuvaient, et la réputation de Gheta était si belle, que du plus loin qu'on voyait ses cornes dorées, les toppatelles s'approchaient comme des nonnes en procession; les polissons accouraient à toutes jambes, et les gendarmes faisaient ranger le monde sans qu'on les en priât.

Un matin, la troupe, suivie de ses dilettanti, avait établi son spectacle volant sur la grand'place, au pied de l'éléphant de marbre noir. Avec sa grâce accoutumée, la chèvre savante prédisait à une jolie fille qu'elle se marierait bientôt, lorsque Cicio aperçut au milieu de la foule la figure rusée du vieux muletier de Noto. Malgré la reconnaissance qu'il devait à don Trajan pour l'avoir aidé à s'enfuir, cette apparition donna de l'inquiétude au petit chevrier. Tandis que Barbara faisait sa collecte, Cicio s'approcha du muletier et lui dit à voix basse:

—Qu'y a-t-il?

—Du danger, répondit Trajan.

Le spectacle terminé, Cicio et le muletier se retirèrent dans le coin de la place de l'Eléphant, où se tiennent les loueurs de mules et de litières.

—Il faut quitter ce pays, dit le vieux Trajan.

—Qu'est-il donc arrivé?

—Le voici: après ta fuite, l'ordinateur a envoyé ton dossier à l'intendance. Un ordre de t'arrêter a dû partir ce matin par l'ordinario: il sera tout-à-l'heure à Catane, et ce soir les gendarmes se mettront à ta poursuite.

—Malheur à moi! s'écria Cicio; et que leur ai-je donc fait?

—Tu vas le savoir. On parle à Syracuse de la fille d'un notaire que tu as rendue demi-folle. Son amour a passé. Elle veut se marier avec un autre, et, pour se défaire de toi, elle t'accuse de lui avoir volé une épingle d'argent.

—Impossible! dit Cicio en pâlissant. Que le notaire ait inventé cette calomnie; je le conçois; mais Angélica n'a point prêté les mains à cette injustice. Elle m'aime; elle me le répétait encore, il y a huit jours, sur le toit de sa maison.

—La demi-folie amoureuse peut se guérir en huit jours.

—Mais si Cangia ne m'aime plus, au moins ne doit-elle pas m'accuser d'une bassesse. C'est elle qui m'a donné son épingle d'argent et sa ceinture verte.

—Amour, changement, trahison, trois anneaux d'une seule chaîne, dit le muletier d'un ton solennel.

Cicio s'appuya contre une borne. Il brisa en morceaux sa baguette de commandement, à laquelle obéissait la docile Gheta, puis il saisit entre ses bras sa chèvre savante en s'écriant:

—Il n'y a donc de fidèle que les bêtes?

—Rien que les bêtes, répéta le vieux Trajan, les chèvres et les mules.
Il faut partir, mon garçon.

—Où aller et que faire?

—Monte dans l'Etna. Au village de Nicolosi, tu demanderas mon confrère don Gaëtan le muletier. Tu l'aborderas en lui disant ces paroles: Ave Maria. Il te reconnaîtra pour un ami et te donnera des avis utiles sur les moyens d'échapper à la fureur des Carthaginois, peut-être aussi sur les moyens de te venger. Adieu; ne soyons pas plus longtemps ensemble dans ce lieu public. Sainte-Agathe de l'Etna, protégez cet enfant!

Trajan posa sa large main sur la tête du petit chevrier, en manière de bénédiction, et il entra dans le cabaret des muletiers.

—Que sainte Agathe me protège en effet, murmura Cicio, car je suis, perdu.

La vieille Barbara, ne voyant plus son fils, était retournée seule à la maison. Cicio, plongé dans ses tristes pensées, marcha tout droit devant lui sans savoir où il allait.

Voilà donc, disait-il, ce crime dont on me faisait un mystère? on m'accusait d'avoir volé l'épingle d'argent et la ceinture de ma maîtresse! Lâche que je suis! si j'avais obéi aux ordres de ma mère en tuant le juge athénien d'un coup de carabine, j'aurais purgé la Sicile de l'un de ses oppresseurs, et je mourrais moins accablé. Et toi, perfide Cangia, tu te réjouis d'avoir imaginé cet expédient pour te débarrasser de moi. Déshonorer celui que tu aimais! que cela excuse bien ton infidélité!

En se plaignant ainsi, Cicio arriva devant l'église des Bénédictins. La porte était ouverte; on célébrait une grand'messe de mariage, et les voûtes frémissaient aux sons puissants de l'orgue, chef-d'oeuvre du célèbre Donato, et qui surpasse en beauté les orgues de Trêves et de Fribourg. Le charme de la musique et la sainteté du lieu éveillant en lui le sentiment de la piété, Cieio se prosterna sur le parvis de l'église, à deux genoux, pour implorer la démence du ciel; un torrent de larmes jaillit de ses yeux. Peu à peu sa posture devint plus humble, sa tête s'inclina vers le sol; il s'appuya des mains sur la pierre, puis des deux coudes, et finalement il se coucha, le front posé sur ses bras en cercle, une jambe étendue, l'autre pliée, ses longs cheveux plongés dans la poussière.

Un vieux bénédictin s'arrêta, sous le portail de l'église, à contempler cette image vivante de la douleur. Les mains croisées sur sa longue robe, la tête penchée, le bon moine souriait d'un air d'indulgence et de pitié.

Il allait rentrer dans le cloître, lorsqu'un sanglot profond du petit chevrier lui remua le coeur. Le bénédictin attendit avec patience que Cicio se fût relevé.

—Mon enfant, dit-il, si c'est le repentir d'un crime qui cause ta peine, que ne vas-tu chercher des consolations au confessionnal?

—Je suis innocent, répondit le jeune homme.

—Tu es donc bien malheureux?

—Au désespoir, mon père. Je suis persécuté par les étrangers, et demain on me mettra en prison, quoique je n'aie commis aucun crime.

Le vieux moine posa un doigt sur sa bouche pour commander à Cicio le silence, et il s'éloigna en faisant signe au petit chevrier de le suivre. Il tira ensuite une clé de sa poche, ouvrit la porte du jardin du couvent, et introduisit Cicio et la fidèle Gheta dans un parterre orné de rosiers grimpants, d'orangers en fleurs et de néfliers du Japon. Le riche couvent des bénédictins de Catane est habité par des moines instruits et charitables. On a pour eux une grande vénération dans le pays, à cause de leurs vertus et surtout à cause d'un miracle opéré en leur faveur, dont on peut voir les preuves. Dans la grande éruption de 1669, la lave de l'Etna s'arrêta court à quatre pas des murs du couvent, et se détourna subitement pour se diriger vers la mer. La bibliothèque, les collections de manuscrits, de marbres et de bronzes antiques des bénédictins de Catane sont les plus belles et les plus curieuses de la Sicile. Mais Cicio fut particulièrement charmé par les délices des jardins, où l'ombre et l'eau vive rafraîchissent l'air, et où poussent la canne à sucre et le papyrus.

—Mon fils, dit le moine quand il fut seul avec Cicio, je ne suis pas un ministre des vengeances de la loi. Mes questions ne sont point insidieuses. La main que je tends aux faibles est celle d'un consolateur et d'un père. Elle les conduit vers le Dieu de miséricorde, et non pas à l'échafaud. Tes réponses ne seront pas inscrites sur ces papiers d'où elles ne sortent que pour accabler le repentir lui-même. Tu peux me parler avec franchise. Raconte-moi tes peines et tes fautes; j'y chercherai un remède.

Cette exhortation paternelle triompha de la dissimulation du petit chevrier. Il ouvrit son coeur et confia ses secrets au bénédictin, en lui racontant ses amours, son arrestation, sa fuite, son arrivée à Catane et ses projets de fortune. Le moine souriait bénignement; mais lorsque Cicio en vint à parler de sa dernière rencontre avec don Trajan, et de l'injuste accusation de l'ordinateur, le visage du saint vieillard devint plus sévère. Le moine fixa sur Cicio un regard pénétrant:

—Jeune homme, dit-il, cette épingle d'argent et cette ceinture, les as-tu vraiment reçues et non pas volées?

—Je le jure par mon salut, et je ne voudrais point risquer mon âme pour si peu de chose: la belle Cangia m'a donné ces objets en présence de son père.

Le moine frappa ses deux mains l'une contre l'autre.

—O justice! s'écria-t-il, est-ce ainsi qu'on te respecte! Les insensés! Pardonne-leur, grand Dieu! ils ne savent ce qu'ils font; mais ne pardonneras-tu pas aussi le mal causé par leur folie et leur méchanceté? Mon enfant, ajouta le bénédictin, je te sauverai. Je vais parler de toi au père supérieur, et j'obtiendrai la permission de te cacher dans ce couvent; mais nous ne pouvons pas donner asile à ta mère.

—Et moi, dit Cicio, je ne puis abandonner cette pauvre vieille entre les mains de ses persécuteurs. Il faut la sauver ou succomber avec elle.

—As-tu du courage? reprit le moine: laisse toi conduire à Noto. Je te recommanderai à un avocat, et ton innocence sera reconnue.

—Mon innocence! ils s'en embarrassent fort peu. Il n'est point d'innocent aux yeux des juges carthaginois.

—Sicilien que tu es! N'oublieras-tu jamais ta haine et tes préjugés?

—Ma haine? répondit Cicio avec exaltation, je n'y songeais pas, et ce sont eux qui m'en ont fait souvenir. Ne pouvait-on me refuser la main de ma maîtresse sans m'accuser d'un vol que je n'ai pas commis? Dois-je aimer ceux qui en veulent à mon honneur, à ma vie? A quoi me réduisent-ils? à me laisser jeter en prison, ou à me faire brigand. Je le serai, mon père.

Le moine baissa la tête:

—Mon fils, dit-il après un moment de silence, c'est assez d'être fugitif et contumace, sans te faire brigand. Garde au moins ton innocence. Ne donne pas raison à tes ennemis en commettant des crimes. Cette crise passera, et des temps meilleurs viendront. Retire-toi dans les montagnes. Je vais écrire au père supérieur d'un couvent de Nicosia. Tu trouveras dans ce couvent secours et protection.

Le bon Bénédictin remit à Cicio une lettre de recommandation, et lui souhaita un heureux voyage en lui promettant de prier Dieu pour lui.

Dona Barbara commençait à s'inquiéter de l'absence de son fils; elle attendait devant sa maison, lorsqu'elle vit accourir Cicio suivi de la fidèle Gheta.

—Partons, dit le petit chevrier; ne perdons pas une minute. Je viens de rencontrer près de la porte Ferdinanda l'ordinario qui apporte de Noto l'ordre de nous arrêter. Prenez les devants. Montez dans l'Etna. J'ai une lettre de recommandation d'un bon moine Bénédictin; n'oublions pas non plus l'Ave Maria de l'honnête Trajan; avec cela nous échapperons à l'ennemi.

—Que parles-tu de lettre et d'Ave Maria? demanda la vieille.

—Je vous expliquerai la chose en voyageant. Ne vous amusez pas à bavarder. Je vous rejoindrai par un détour sur la route de Nicolosi, car Gheta et ses cornes d'or sont trop connues pour que je la mène par les rues.

Au milieu des discours incohérents de son fils, Barbara comprit qu'il fallait partir. Quoiqu'il lui parût incroyable que la justice pût l'atteindre à quinze lieues de distance, la pensée du meurtre de l'ordinateur lui revint à l'esprit, et la vieille jugea prudent de s'éloigner encore de quelques milles. Tout en murmurant elle se mit en route, son bâton de chêne à la main. Lorsqu'elle fut partie, Cicio s'arma de sa carabine, seul meuble qu'il eût apporté de Florida; il sortit ensuite avec sa chèvre et se cacha dans le cabaret des muletiers pour y attendre la nuit. Bien lui prit d'avoir abandonné son domicile, car au bout d'une heure deux gendarmes s'y présentèrent. Les voisins s'assemblèrent devant la porte et rirent de tout leur coeur, en voyant que le gibier s'était enfui.

—Seigneurs gendarmes, dit une commère, la chèvre aux cornes d'or prédit l'avenir, et sait les remèdes de toutes les maladies; comment avez-vous pu croire qu'elle se laisserait conduire en prison?

—Vous pensez donc, demanda un gendarme, que la commission est périlleuse?

—Si périlleuse, répondit un marchand de fromage, que je ne voudrais pas la faire pour six écus à colonnes.

—Eh bien, allons-nous-en. Nous dirons que la chèvre s'est encore envolée, comme sur la route de Noto. Ce n'est point notre faute si cette bête a le diable au corps.

—Et nous sommes prêts à certifier qu'elle y a une légion de diables, dirent les assistants.

Les gendarmes, sentant leur conscience en repos, s'en retournèrent comme ils étaient venus. Cependant, à la chute du jour, l'un d'eux, en se promenant dans la rue de l'Etna, vit un garçon qui se glissait le long des murs, suivi d'une chèvre qu'il était facile de reconnaître à ses cornes dorées. Ne consultant que son courage, le gendarme se jeta sur le jeune homme, et le saisit par la manche de sa chemise. Au lieu de chercher à s'enfuir, Cicio prit l'ennemi entre ses bras, et lui appuya son menton sur la poitrine, afin de le renverser. Une lutte acharnée s'engagea. Le gendarme était robuste; mais le petit chevrier était plus souple et plus adroit. Pendant la bataille, l'intelligente Gheta comprit le danger de son maître; elle recula de trois pas en se cabrant, passa derrière le gendarme, et lui donna dans le jarret un coup de corne si furieux qu'elle lui fit perdre l'équilibre. Cicio, ayant terrassé son ennemi, lui administra deux coups de poing dans le visage, qui l'obligèrent à lâcher prise; le petit chevrier se dégagea, saisit sa veste et sa carabine, qui étaient tombés pendant le combat, et joua des jambes avec son agilité de seize ans. Les rues de Catane sont larges et droites; on y peut suivre des yeux pendant longtemps un homme qui s'enfuit; mais, comme dans toutes les grandes villes de la Sicile, Catane n'a pas de banlieue: on passe sans transition d'une suite de palais à un désert de lave ou à un champ. Des gens qui s'étaient arrêtés au bruit de la lutte reconnurent Cicio, emporté sur les ailes de la peur. Au bout de la rue de l'Etna, on le vit sauter par-dessus une haie, et se lancer dans un dédale de sentiers, où il devenait inutile de le poursuivre. Le gendarme n'avait d'ailleurs aucune envie de courir après le fugitif. Il retourna en boitant à sa caserne, où il raconta le terrible combat qu'il venait de soutenir, et comme quoi la chèvre endiablée l'avait presque percé de part en part avec ses cornes de métal.

La cloche de Sainte-Agathe de Catane sonnait le carillon de minuit, qui ressemble à un glas funèbre, lorsque Cicio et sa mère, assis sur le penchant de l'Etna, regardèrent du haut de la rampe de Nicolosi, les lumières qui brillaient encore dans la ville, comme des étincelles sur la cendre d'un papier. Cicio étendit son bras d'une façon tragique, en s'écriant:

—J'en prends à témoin le ciel et la nature entière: je voulais vivre honnêtement et sans péché; mais puisque la rage des méchants, l'injustice des étrangers et l'infidélité de ma maîtresse m'ont réduit au désespoir, j'accepte la guerre.

—La guerre, la guerre! répéta la vieille Barbara en agitant son bâton d'un air forcené. La guerre est déclarée aux Carthaginois, la guerre avec le fer et le feu, le couteau et la carabine.

CHAPITRE VII.

Le charmant village de Nicolosi est situé entre la partie cultivée de l'Etna et la zone appelée Bosco, pays sauvage et couvert de bois. Les habitants de Nicolosi sont les cultivateurs de ces jardins productifs et de ces riches vignobles qui couvrent la base de la montagne. Cicio et sa mère, accompagnés de la chèvre jaune, trouvèrent le village entier plongé dans le sommeil. La nuit était chaude et belle; ils se couchèrent sous un hangar public, espèce de caravansérail toujours ouvert, où les bestiaux et leurs guides viennent chercher l'hospitalité en se rendant des pâturages aux marchés des grandes villes. Le jour commençait à colorer de rouge la tête blanche de l'Etna, quand nos trois aventuriers demandèrent à un paysan la maison du muletier Gaëtan. On les conduisit à une écurie dans laquelle ils ne virent d'abord que six mules et un chien. Cicio, pour se conformer aux instructions du vieux Trajan, dit à haute voix:

Ave Maria!

Du milieu d'un tas de paille sortit une figure d'homme à moitié endormie, qui répondit en se frottant les yeux:

Gratia plena! Que me veux-tu, jeune homme?

—Je viens vous parler de la part de don Trajan de Noto.

—Sois le bien venu; je suis à toi dans un moment.

Le muletier se lava le visage et les mains dans une secchia, et, se tournant vers le petit chevrier:

—Je te connais, lui dit-il; tu es Cicio. Cette respectable dame est ta mère, brave Sicilienne, s'il en fut, et voici ta fameuse chèvre aux cornes d'or. Je m'attends depuis huit jours à te voir arriver ici. Tu as fait une imprudence en t'arrêtant à Catane. Ne sais tu pas que la justice a le bras long et le nez fin? Elle te suivra pas à pas comme un limier suit un loup; mais nous te trouverons des gîtes où les limiers ne t'atteindront point. Il y a un Dieu pour les gens simples; ton imprudence t'a servi. La chèvre aux cornes d'or a frappé d'étonnement le vulgaire et de crainte les gendarmes. Sa réputation de sorcellerie nous sera profitable. Bien des petits tours passeront sur son compte. Illusions, viandes creuses, jeune homme; tant que les ordinateurs et autres oiseaux de proie nous viendront de là-bas, tu n'as point de quartier à espérer. Cinq ans de galères, voilà ton lot si tu es pris. Une fois qu'on a volé une épingle d'argent d'un écu, autant vaut détrousser un archevêque; il y a plus de bénéfice.

Mais je n'ai pas volé cette épingle d'argent, interrompit Cicio en rougissant.

—C'est vrai, je me rappelle ton affaire: on t'a injustement accusé: mais il n'importe, on te prouvera, si on le veut, que tu as emporté dans ta poche l'éléphant de Catane et le pont-levis de Syracuse. Si tu dois être condamné, que ce soit au moins pour quelque chose. N'ai-je pas raison, sage dame Barbara?

—Oui, s'écria la vieille avec exaltation, trois fois raison, éloquent Gaetano. Pour cette épingle que nous n'avons pas volée, rendons-leur cent lames de stylet dans le ventre et cent balles de plomb dans la tête.

—Mieux que cela, reprit Gaétan, ne leur rendons rien, et prenons dans leur poche cent écus, mille écus et davantage, s'il se peut. Modérez votre ardeur, dame impétueuse. Il faut aller doucement. Un corps mort embarrasse, et nous devons éviter autant que possible les taches rouges aux mains. Tant qu'il n'y a que procès-verbaux, chiffons de procédure, flâneries de gendarmes, ce sont des bagatelles qui ne tirent pas à conséquence; mais quand les compagnies de fantassins viennent faire la villegiatura dans nos montagnes, l'opéra devient seria, la musique mal sonnante et les potences font de nos carcasses des balanciers de pendule. Basta! c'est assez causé. Vous n'êtes pas en sûreté à Nicolosi; reposez-vous sur cette paille, et partez ensuite pour Aderno. Vous dormirez à l'auberge della Gallina. Demain vous ferez une longue marche; et ne manquez pas de vous rendre le soir à Saint-Philippe-d'Argyre. Là vous demanderez don Polyphême au cabaret del Faggiano. Don Polyphême est notre maître à tous. N'allez pas l'ennuyer avec des paroles inutiles. S'il vous parle un peu brusquement, ne vous en fâchez pas. Obéissez à tous ses commandements. Ayez l'oeil aux aguets, l'oreille ouverte, le pied léger, et vous verrez ce que vous verrez. N'oubliez pas surtout de le saluer par le mot d'ordre: Ave Maria. Dormez une heure, et n'attendez pas que les uniformes paraissent sur la route de Nicolosi.

Barbara, transportée d'enthousiasme en pensant que son fils allait devenir brigand, déclara qu'elle ne sentait pas la fatigue, et voulut partir immédiatement pour Aderno. En conduisant ses mules à l'abreuvoir, Gaëtan mit les trois voyageurs dans leur chemin, et leur souhaita bonne chance. Ce chemin n'était qu'un mauvais sentier, encombré de pierres et de ronces, envahi par des masses compactes de cactus, et coupé par des ruisseaux; mais comme il descendait sur le versant occidental de l'Etna, nos aventuriers marchaient assez vite. Ils voyagèrent de compagnie avec un ânier qui leur servit de guide pendant une heure, puis avec un charbonnier qui sortait du Bosco, et finalement, après s'être égarés deux ou trois fois, ils arrivèrent avant le soir au bourg d'Aderno. Grâce à la protection de don Gaëtan, l'hôte de la Gallina se mit en frais de politesse. Il servit à nos aventuriers un plat copieux de choux et une fiasque de vin de l'Etna. Cicio dormit dans une auge dont on fit un lit moelleux en l'emplissant de paille; Barbara eut pour chambre une soupente noire dans laquelle on étala un superbe tas de filasse, et Gheta coucha sur la litière à côté de son maître. Cette nuit de délices remit à neuf les jambes des trois voyageurs, et le lendemain avant l'aurore, ils partirent pour Saint-Philippe, dispos et en belle humeur. Vers le milieu de la journée ils quittèrent le penchant de l'Etna pour entrer dans les montagnes de l'intérieur de la Sicile. Après le village de Regalbuto, où ils se reposèrent pendant la chaleur, ils trouvèrent ces sites sauvages et magnifiques, ces gorges et ces vallées charmantes où la nature a pris à tâche de réunir ses appâts les plus variés. La végétation du nord mêlée à celle du midi forme les plus étranges contrastes. Le chêne étend ses branches vigoureuses non loin des rameaux de l'oranger; le platane et le tulipier vivent en bons voisins avec le châtaigner. Sur les hauteurs, on aperçoit quelques pins-parasols, et plus bas le laurier rose et le grenadier ouvrent leurs fleurs délicates. Les figuiers d'Inde s'entrelacent comme des serpents, et leurs larges raquettes forment des groupes bizarres comme les batailles de Callot. Cicio et sa mère grimpaient avec ardeur dans ces déserts montueux en suivant les bords d'un torrent; et la chèvre, animée par un vague parfum de liberté, dépensait en gambades le superflu de ses forces.

L'Angélus était sonné depuis longtemps, quand les trois voyageurs arrivèrent au cabaret del Foggiano, situé hors des murs de Saint-Philippe d'Argyre. Cicio ayant demandé don Polyphême, l'hôte du cabaret indiqua du pouce de sa main droite une table devant laquelle étaient assis quatre gaillards de tailles athlétiques. Le petit chevrier s'avança d'un air résolu, en prononçant à voix basse l'Ave Maria qui lui servait de passeport. L'un des quatre buveurs se leva, en répondant gracia plena, et Cicio vit en face de lui le personnage respectable de don Polyphême. C'était un colosse couleur de réglisse, avec des yeux de taureau, des épaules d'éléphant et une barbe de bouc. Sa large bouche, à demi voilée par une épaisse moustache rousse, avait une expression singulière de férocité épicurienne. Une forêt de cheveux crépus lui poussait jusqu'à moitié du front. Son nez aquilin et ses mains petites comme celles d'une femme corrigeaient par un peu de distinction la brutalité de sa personne. A travers sa chemise entrebâillée, on voyait sa poitrine velue. A son dos était attaché un fragment de robe de chambre grossièrement taillé en manière de manteau, et qu'il avait volé dans quelque bagage. Un couteau de chasse à poignée de corne pendait à son côté, fixé dans la ceinture de laine rouge au moyen d'un bout de ficelle. La gaine de ce couteau était d'écorce d'arbre, et se terminait à la pointe par un gros dé à coudre. Des bandelettes de drap vert croisées sur les jambes et des chaussures en forme de coquilles complétaient cette rare toilette. Les trois compagnons de don Polyphême étaient vêtus d'une façon non moins hétéroclite. L'un portait un chapeau de soie luisant, l'autre un gilet de velours, et le troisième un habit fait à Paris ou à Londres; mais dont il avait coupé les manches pour être plus à l'aise. Ce mélange de neuf et de guenilles, où le butin jurait à côté du dénûment, témoignait de la profession de ces galants hommes, et composait, en somme, la réunion la plus brigande qui fut jamais.

Don Polyphême examina Cicio des pieds à la tête, en fronçant le sourcil, et comme s'il eût voulu lire au fond de l'âme de ce novice, il pria l'un de ses compagnons d'approcher la lumière. L'un des bandits prit sur la table une mauvaise lampe à deux becs et la soutint à la hauteur du front du petit chevrier.

—Jeune homme, dit le chef avec ironie, tu es un nigaud. Tu as donné dans un panneau à attraper les lapins. Notre compère Ignace, le sorcier, a besoin du sang d'un garçon de seize ans pour faire un baume magique, et on va te couper la gorge dans un moment.

—Nous verrons, répondit Cicio sans changer de visage.

—Cependant je te ferai grâce de la vie, si tu veux nous abandonner ta vieille mère, pour qu'on la saigne en ton lieu et place.

—Vous ne toucherez Barbara du bout du doigt qu'après m'avoir coupé en morceaux. Tout grand que vous êtes, je ne vous crains pas.

—Cette réponse-là vaut mieux qu'un sermon en trois points. Maître
Ignace, que penses-tu de ce petit compère?

—Il paraît sage comme Ulysse et fier comme Bajazet, répondit maître
Ignace.

—Jeune homme, reprit le chef, je vois que tu as du coeur. Mais si on te serrait les pouces avec une corde en le demandant ce que tu ne voudrais pas dire, comment se comporterait ta langue?

—Ma langue serait liée du même cordon que mes pouces, ou si elle cédait au mal, ma volonté resterait derrière elle, qui lui soufflerait ses réponses, et si la vérité était jaune comme un citron, je saurais la montrer blanche comme le lait, ou tout au moins de couleur douteuse comme un fruit vert.

—Tu as mis le doigt sur le noeud, jeune homme. Si j'avais un fils, je le voudrais comme toi, beau, robuste et savant de naissance. Nous te dispensons de l'apprentissage et tu auras part à la première capture.

Don Polyphême se tourna vers ses compagnons.

—Seigneurs cavaliers, leur dit-il, je présente à vos excellences le jeune Cicio, garçon plein de courage, qui vient de répondre à mes questions comme un livre ouvert. Pour frapper les imaginations sensibles, il nous manquait un brin de sorcellerie; le voilà trouvé. Cette chèvre aux cornes d'or est déjà célèbre dans la plaine de Catane et l'intendance de Noto. Elle répandra la terreur dans nos montagnes. A notre première expédition, nous la mettrons à l'avant-garde. J'ai ouï-dire qu'autrefois des brigands ont ainsi tiré un grand parti d'un taureau que le général Thésée prit la peine de venir tuer lui-même par le bateau-poste de Naples; si bien donc que nous allons vider quelques fiasques en l'honneur du jeune Cicio, de la digne mère qui l'a mis au monde, et de sa chère philosophie.

On apporta des fiasques d'excellent Marsala, de Calabrese et de Moscatelle de Syracuse. Cicio n'en eut pas plus tôt avalé trois verres, qu'il se sentit le feu aux oreilles, le brigandage dans le coeur, et autant d'estime pour don Polyphême que si ce bandit eût été Pluton en personne.

Maître Ignace, échauffé par le vin, voulut à son tour faire la leçon au novice, et lui enseigna d'une façon diffuse et peu claire comment on s'y prenait pour arrêter une chaise de poste, comme quoi on se comportait poliment à l'égard des femmes, sans cruauté à l'égard des hommes dociles, et impitoyablement envers ceux qui s'avisaient de résister; comme quoi on ne devait point voler de bestiaux, à moins qu'ils ne fussent bien connus pour appartenir à un fonctionnaire public.

—Le paysan, ajouta maître Ignace, étant notre Sauveur dans les moments de danger, il ne faut jamais le molester, ni faire la cour à sa femme. Un honnête brigand doit payer comptant ce qu'il dépense à l'osteria, laisser passer le piéton et les ânes, n'arrêter les mules qu'à bon escient, baiser la main aux jolies filles, et respecter les curés pour obtenir l'absolution le jour où on le mène à reculons vers le poteau suprême.

Les autres compagnons de don Polyphême voulurent aussi faire les beaux esprits; mais ils ne dirent que de lourdes plaisanteries qui auraient inspiré du dégoût à Cicio, si le vin n'eût troublé ses sens. Pour le divertissement de ses nouveaux amis, le petit chevrier donna une représentation des gentillesses de Gheta. La chèvre jaune eut un succès plus brillant que la première danseuse d'un théâtre royal; il ne lui manqua, pour être rappelée vingt fois sur la scène au milieu d'une pluie de bouquets, que des spectateurs d'une condition plus élevée.

Il restait à peine quelques gouttes au fond des bouteilles lorsqu'un cinquième bandit entra tout hors d'haleine dans le cabaret:

—Seigneurs cavaliers, dit-il, des feux sont allumés sur les hauteurs dans la direction de Stilla. Ce sont des voyageurs de Catane qu'on nous annonce.

Va bene! dit le chef en chargeant sa pipe, Cicio le mignon fera ses premières armes demain.

CHAPITRE VIII.

Laissons pour un moment Cicio dans la compagnie peu chrétienne où il s'était introduit avec tant d'avantages, et revenons à la pauvre Cangia, toujours assise sur le toit de la maison paternelle. Depuis le départ de son amant, elle s'ennuyait comme Calypso. Son inquiétude lui représentait le petit chevrier faisant l'admiration des grandes villes et inspirant de l'amour à toutes les riches héritières de Palerme. Les bonnes gens du voisinage, en voyant la fille de Mast'-André dans son boudoir aérien, les cheveux ornés de giroflées sauvages, le visage rêveur et mélancolique, haussaient les épaules avec compassion et disaient dans leur style poétique que c'était grand dommage qu'une si belle personne fût mariée avec le chagrin. On donnait avis au notaire de la demi-folie qui travaillait visiblement sa fille, et on engageait en place publique! Ah! si un tel malheur m'arrive, il faudra en mourir.

La jeune fille saisit entre ses petites mains la grosse main de don
Trajan:

—Ecoute-moi, reprit-elle avec passion: tu m'as ruinée; tu dois me secourir. Au milieu de la douleur qui m'accable, je me félicite encore d'avoir découvert la vérité. Je ne puis souffrir que Cicio me croie infidèle, ni qu'on l'accuse de m'a voir volé ce que je lui ai donné volontairement. Il faut que je sois à ses côtés pour répondre à ses juges. Je veux qu'on m'arrête avec lui. Conduis-moi dans les montagnes. Courons à sa recherche. Prépare tes mules et partons.

—Hélas! signorina, courir, partir, cela est bientôt dit. Vous êtes une enfant, et si je vous enlève ainsi à votre papa, j'aurai des démêlés avec les robes noires. Cependant je voudrais vous satisfaire. Vous voyez bien là bas ces deux étrangers qui ont l'air de dormir debout: ce sont des Anglais et je leur propose une excursion dans les montagnes. L'un veut aller en lettiga et l'autre sur un mulet. S'ils acceptent ma proposition, je vous donnerai la seconde place de la lettiga, et je feindrai de croire que vous êtes de leur compagnie[1]. Malheureusement, depuis une heure que je prêche ces deux statues, il ne leur est pas sorti quatre paroles du gosier. Ne bougez; je vais faire un dernier Effort.

[Note 1: La lettiga ne contient que deux personnes assises en face l'une de l'autre.]

Le vieux Trajan s'approcha, le chapeau à la main, d'un Anglais qui fumait son cigare sous le portique de l'auberge del Sole.

—Eh bien, signor, dit-il, avez-vous réfléchi? Avez-vous enfin compris que vous ne trouverez jamais une occasion meilleure de visiter nos superbes montagnes? Bonne lettiga, excellentes mules, brave guide! Trajan (c'est mon nom) sait faire la cuisine, pourvoir à tout, choisir les gîtes pour le dormir et le rinfresco, prédire comme un almanach le beau et le mauvais temps, cirer les bottes, allumer le feu, déterrer de la neige en plein midi pour rafraîchir les boissons…

L'Anglais, qui n'entendait pas un mot d'italien, regarda le muletier d'un air soupçonneux, et appela dans sa langue son compagnon de voyage, qui se nettoyait les ongles avec le plus grand calme. Don Trajan répéta vivement sa harangue, dont le second Anglais fit au premier une traduction abrégée.

—Cet homme sait-il faire le thé? demanda l'Anglais qui fumait un cigare.

—Il n'a point parlé de thé, répondit l'Anglais qui se curait les ongles.

—A-t-il dit si l'on pouvait mettre dans la lettiga, sans en être incommodé, deux parapluies et deux cannes-fauteuils.

—Il n'a rien dit sur les parapluies et les cannes-fauteuils.

—Alors je ne pars point.

—Ni moi non plus.

Les deux Anglais recommencèrent paisiblement l'un à fumer son cigare et l'autre à se curer les ongles. Don Trajan, avec cette patience infatigable que donne la fourberie, demeura immobile et le chapeau à la main en face des deux étrangers. Tout à coup son regard de lynx perça les écorces imperméables et saisit au vol la pensée qui se traînait comme une tortue dans ces cervelles glacées. Sans faire un mouvement, le vieux muletier dit à voix basse à la jeune fille:

—En route! je vois dans leurs yeux que nous allons partir.

En effet, l'Anglais qui fumait son cigare appela celui qui se curait les ongles, et lui dit:

—On pourrait demander à cet homme s'il sait faire le thé, et s'il y a de la place dans la lettiga pour les deux parapluies et les deux cannes-fauteuils.

Le second Anglais traduisit comme il put en italien cette importante question:

«Altro! s'écria Trajan, je sais faire le thé, le café, le chocolat, la soupe, l'omelette et le riz aux piselli mieux que le cuisinier du Saint-Père. Quant aux cannes et ombrelles, je vous prouverai qu'il en peut tenir trois douzaines dans ma lettiga sans qu'il y paraisse.»

—Georges, dit l'Anglais qui se curait les ongles, qu'en pensez-vous?

—Nous pouvons partir, William, répondit celui qui fumait son cigare, à moins pourtant qu'il n'y ait des brigands dans les montagnes.

Lorsqu'on parla de brigands au muletier, il ouvrit de grands yeux étonnés comme s'il n'eût jamais entendu ce mot-là. Cette ignorance parut aux deux étrangers la meilleure garantie de la sûreté des routes. Sir George ne demanda que le temps de lacer ses souliers de voyage, et sir William ne réclama qu'un quart d'heure de loisir pour fermer son nécessaire de toilette. Cangia était partie pour chercher son petit bagage et tout ce qu'elle possédait en argent et en bijoux. Don Trajan chargea sur le dos d'un mulet les coffres, boîtes, sacs et cartons des deux voyageurs.

Il était neuf heures du matin; le grand café de la rue Maëstranza se remplissait de monde, et Mast'-André en personne y jouait à la bazzica, en buvant une limonade, lorsqu'une jeune fille enveloppée jusqu'aux yeux dans sa mante noire passa tout auprès de l'illustre notaire:

—Voilà, dit un jeune homme, une fière toppatelle qui ne va pas à confesse.

—Elle va au bain, dit un autre, puisqu'elle porte sous sa mante un paquet.

—De ce pas là et avec cet air agité? dit un troisième, je gagerais bien que c'est à l'amour qu'elle va faire ses dévotions.

—Confesse, bain, amour, murmura Mast'-André en abattant ses cartes, moi, j'ai gagné la partie, et je vais à mes affaires et à ma boutique, comme la fine toppatelle.

Don Trajan avait achevé les préparatifs de départ. Sir William avait enfourché son mulet et prenait déjà les devants. Sir George, grimpé sur une chaise, mettait un pied dans la lettiga et le retirait aussitôt, craignant qu'un mouvement des mules ne le fît tomber avant qu'il pût s'introduire dans cette boîte. Il maugréait entre ses dents contre cette façon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait en pensant aux chemins de fer et aux routes à la Mac-Adam. Don Trajan mit fin à ses hésitations en le poussant dans la lettiga comme un paquet. Le vieux muletier souleva ensuit Angélica par la taille, et l'installa, sans dire mot à la seconde place, en face de l'Anglais stupéfait de tant de hardiesse. Un coup de perche dans le flanc des mules et le hura! de Trajan firent partir l'équipage.

Il faut avouer que la lettiga est un véhicule peu agréable; si les deux mules qui la portent ne marchent point au même pas, il résulte de ce défaut d'ensemble un double mouvement d'oscillation que tout le monde ne peut pas endurer. En outre, si l'une des mules vient à tomber, il y a beaucoup de chances pour que la boîte s'échappe de ses deux supports, et ce déraillement n'est pas sans danger quand il arrive au bord des précipices ou des torrents; cependant, les accidents sont rares, grâce aux jambes excellentes des mulets et à l'expérience des guides. L'Anglais fut d'abord distrait de son indignation par la brusquerie du départ et le ballotement de la lettiga; mais à la porte de la ville, sir George sortit sa tête par la portière et appela de toutes ses forces son compagnon de voyage. Il se plaignit amèrement de l'audace de Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans permission. Sir William, transporté de fureur à cette découverte, se tourna vers le muletier en le menaçant de sa canne.

—Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donné une place dans cette lettiga?

—Regardez donc, répondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse, et dites un peu si vous n'êtes pas fortuné de voyager dans cette compagnie-là?

—Il n'y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tienne, reprit l'Anglais; nous avons payé, il nous faut la lettiga entière.

—Signor, répliqua Trajan, ne vous fâchez pas; j'ai voulu prouver à vos Excellences qu'il y avait de la place pour bien autre chose que deux parapluies et deux cannes-fauteuils.

—Vous êtes un insolent et un fourbe, s'écria l'Anglais. Nous avons payé, faites descendre cette personne.

—Comme il vous plaira, signor, dit Trajan; mais je vous avertis que cette jeune fille nous est nécessaire. Vous vous êtes décidés à partir trop tard pour arriver aujourd'hui à Catane. Nous serons obligés de passer la nuit dans un village, ou au Fondaco della Palma, espèce de grange où l'on ne trouve pas de vivres. J'achèterai des volailles et d'autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets, dressera le couvert, tandis que j'allumerai le feu. Elle sera mon aide de cuisine; elle changera les assiettes et vous servira le thé, car je ne pourrais tout faire à la fois; si nous la laissons à Syracuse, vous attendrez le dîner pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un bouton de votre gilet ou si vos bretelles viennent à se rompre, la petite a du fil et des aiguilles pour raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et je sais bien ce que je fais.

—Je crois que cet homme a raison, dit sir William.

—Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la ricotta, ce fromage blanc si estimé dont tous les étrangers se régalent en Sicile?

—J'aime beaucoup la ricotta.

—Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement; et dans les montagnes, où nous aurons du lait excellent, elle vous préparera des fromages à vous lécher les doigts.

—George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune fille; elle changera les assiettes et nous fera de la ricotta.

Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se contenta de lancer à sa compagne de voyage des regards sévères, où le reproche était tempéré par la pensée du fromage blanc et des assiettes changées.

Les deux routes de Syracuse à Catane, si on peut appeler routes des champs et des déserts, passaient, en 1842, l'une par Lentini et l'autre par Lagnone. Don Trajan, qui n'était pas sans inquiétude au sujet de l'équipée de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisième chemin qu'il n'eut pas de peine à improviser. C'était un moyen sûr d'échapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite caravane sur Mililli, et s'arrêta le soir dans un village appelé Bagnara, situé au-delà des marais de Lentini. A force d'industrie, le muletier vint à bout de préparer un souper mangeable. Les deux Anglais eurent la ricotta qu'ils désiraient, du vin de Marsala, des lits un peu durs, mais presque propres, et Cangia leur servit les plat et les assiettes, Don Trajan, craignant que l'ordinario n'apportât dans la nuit un ordre d'arrêter à Catane la belle fugitive, trouva les meilleures raisons pour persuader à ses voyageurs de ne pas entrer dans cette ville.

Son éloquence et sa logique démontrèrent clairement qu'il était plus agréable et plus prompt de laisser Catane sur la droite pour marcher vers Paterno et Stilla, où commencent les montagnes. Quand il eut réussi à faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de l'osteria et se rendit à la nuit hors du village. Du bout de sa perche il frappa doucement à la fenêtre d'une maisonnette couverte en chaume. Un paysan ouvrit la lucarne et demanda qui était là?

Ave Maria! dit Trajan à voix basse. J'ai de la pâte étrangère avec moi.

—Des gens riches? demanda le paysan.

—Riches assez. Le bagage est copieux; les malles sont pesantes.

—Je vais envoyer Bernardino allumer le feu sur la colline.

—N'y manque pas. Don Polyphème te gardera scrupuleusement ta part du butin.

—Dites lui que j'irai chercher cette part dimanche à Saint-Philippe, et bonne chance!

Don Trajan cueillit des citrons sur le bord du sentier et en rapporta une provision à l'osteria, afin d'expliquer la courte absence qu'il venait de faire. Les deux Anglais, aux prises avec le Marsala, causaient ensemble sur un banc de bois, et Cangia dormait dans la chambre de la fille du cabaretier. Vers neuf heures du soir, Trajan vit plusieurs feux allumés sur les montagnes dans la direction de Stilla; il souhaita une heureuse nuit à ses voyageurs, et se coucha dans la mangeoire de ses mules, où il s'endormit bientôt d'un sommeil à faire envie au plus honnête homme du monde.

CHAPITRE IX.

La caravane se remit en route le lendemain de grand matin, sir George enfoncé dans sa lettiga et ne disant mot, sir William sur son mulet et ne pensant à rien, Cangia rêvant à ses amours, et le muletier chantant des airs du pays, accompagné par les clochettes de l'équipage. On s'arrêta pour déjeûner à Paterno, et on laissa Stilla sur la droite pour arriver plus tôt à Saint-Philippe-d'Argyre. Vers le milieu du jour nos voyageurs entrèrent dans ce pays sauvage où Cicio et sa mère avaient passé la veille. A la vue de cette végétation puissante et de ces solitudes, où la nature mettait à nu ses charmes, comme Diane au bain, les deux Anglais éprouvèrent peut-être un semblant d'émotion, car sir William, qui n'avait encore rien dit, s'écria:

—Très joli!

A quoi sir George répondit avec beaucoup de justesse:

—Très joli, en vérité!

Dans un défilé étroit, don Trajan posa le bout de sa perche devant le nez de la première mule; le convoi s'arrêta, et le muletier, après avoir fait une douzaine de signes de croix, tourna vers sir William un visage si bouleversé que l'Anglais en conçut de l'inquiétude et demanda s'il y avait quelque danger. Sans pouvoir répondre, Trajan montra du doigt une petite esplanade éclairée par le soleil et sur laquelle on voyait une chèvre jaune dont les cornes brillaient comme de l'or.

—Eh bien? dit sir William.

—Signor, la chèvre… hélas!… c'est un signe d'accident, dit le muletier en bégayant.

—Comment l'entendez-vous? demanda l'Anglais. Est-ce un présage, une superstition, une chose surnaturelle?

—Surnaturelle s'il en fut, reprit Trajan, superstition si vous voulez; mais quand on rencontre la chèvre jaune on n'arrive pas à Saint-Philippe pour une cause ou pour une autre. Signor, il convient de retourner en arrière.

—Si nous retournons en arrière, dit l'Anglais, il est certain que nous n'arriverons pas à Saint-Philippe. Nous avons fait avec vous un contrat, et nous avons payé d'avance la moitié du prix; vous devez marcher.

—Jésus! s'écria le muletier, voilà comme sont tous ces étrangers: ils ne croient à rien; ils n'ont point de religion; ils ne font leurs prières ni soir ni matin, et quand le ciel les avertit d'un malheur, ils vous ordonnent de marcher.

Don Trajan tremblait de tous ses membres; et son masque surpassait en grimaces ceux du Pancrace et du Pascariello, ces types napolitains de la poltronnerie. Sir William en perdit son sérieux.

—George, cria-t-il, voyez donc la plaisante mine de notre guide.

La face de sir George sortit de la lettiga, et les deux Anglais firent un de ces rires homériques dont retentissent les tavernes de Londres.

—Vous le voulez, Excellence, dit Trajan, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes de ce qui arrivera. Nous tomberons dans quelque précipice, nous perdrons nos bagages; mes mules périront; je serai ruiné, et si vous en êtes quittes pour une jambe cassée, vous devrez un cadeau à la madone des muletiers.

—Tout cela parce que nous avons vu une chèvre! dit sir William.

—La belle finesse! répondit Trajan. Je vois aussi bien que vous que c'est une chèvre; mais si l'on vous dit que cette chèvre est ensorcelée, qu'elle a été arrêtée deux fois, et qu'elle a échappé aux soldats, blessé un gendarme, enlevé son maître dans les airs, dansé sur les places publiques, ordonné des remèdes aux malades, et prédit l'avenir, vos Excellences riront sans doute encore.

Les deux Anglais rirent en effet, et de si bon coeur que leurs grosses poitrines en tremblaient.

—Allez en avant, muletier, répéta sir William, et ne craignez rien.
Nous paierons le dégât s'il arrive malheur.

—Et le dégât de mon âme, et mon salut si je meurs?

—Nous paierons tout.

—A la bonne heure. Je ne résiste plus.

Don Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au bout de cent pas, la chèvre jaune apparut sur un autre point du paysage; on la vit traverser un sentier, descendre le long d'un torrent, et sauter par dessus des buissons. Trajan récitait ses litanies en poussant de gros soupirs; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il n'osait s'arrêter. On arriva ainsi jusqu'au milieu du défilé. Tout à coup le muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux Anglais firent des grimaces presqu'aussi belles que celles de Trajan. De chaque côté du sentier où grimpait le convoi étaient deux hommes mal vêtus, la carabine sur l'épaule, le visage couvert d'un crêpe noir, à travers lequel on ne voyait que le blanc de leurs yeux. A dix pas de la lettiga sortit des broussailles une espèce de colosse, accoutré comme ses compagnons, qui s'avança au devant des voyageurs, en cherchant à se donner des airs de civilité auxquels sa sauvage personne avait grand'peine à se prêter.

—Très illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous supplie de ne pas vous effrayer. Nous n'en voulons, mes amis et moi, qu'à votre argent et à vos bagages. Si vous êtes complaisants, je jure Dieu qu'il ne vous sera pas arraché un cheveu de la tête. Ayez seulement la bonté de mettre pied à terre et de vider vos poches.

—Au nom du ciel! s'écria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez pas de résister, vous nous feriez tous massacrer.

Mais sir William releva fièrement la tête et apostropha le brigand du ton le plus énergique:

—Si vous touchez à nos bagages, dit-il, je me plaindrai à l'ambassadeur d'Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le méritez. Retirez-vous, brigands; je vous défends d'approcher de moi.

—Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, répondit Polyphème, car c'était lui, je suis dispensé des égards et de la politesse, et je vais exercer mon métier dans toute sa rigueur.

En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitôt, les quatre bandits postés aux deux côtés du chemin, s'élancèrent vivement sur le mulet aux bagages, en détachèrent les malles et cartons, qu'ils emportèrent sur leurs épaules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir William par le bras, tandis qu'un troisième lui ôtait son habit et son gilet, s'emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un tour de main, l'Anglais récalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands étaient d'habiles valets de chambre. La toilette de sir George fut achevée avec promptitude, ses poches retournées, sa montre et ses bagues enlevées. La lettiga fut fouillée; mais on y laissa les cannes et parapluies comme des meubles inutiles, ainsi qu'un étui de cuir, contenant un drapeau roulé, dont les bandits n'avaient que faire; c'était le pavillon de sa majesté Britannique. Sir William ne voyageait point sans porter avec lui les couleurs de son gouvernement, en manière de supplément au passeport. Sir George, dans un mouvement d'indignation, adressa aux voleurs un discours plein de violence, où il les traita de bélitres et de canailles, mais comme il s'exprimait en anglais, ses frais d'éloquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il poussait des gémissements à émouvoir les pierres, et se lamentait sur sa réputation compromise de guide heureux et de brave muletier. Don Polyphème, ennuyé de ses cris, le frappa d'un coup de crosse de fusil, en lui ordonnant de se taire, et sir William, touché de sa douleur, essaya de le consoler, en lui promettant une gratification et un certificat de bonne conduite, malgré cette fâcheuse aventure.

Pendant tout ce désordre, Cangia, qui avait compris la comédie jouée par le guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annoncé par l'apparition de la chèvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta légèrement hors de la lettiga et s'approcha de don Polyphème.

—Seigneur capitaine, lui dit-elle, n'avez-vous pas dans votre troupe un gentil garçon appelé Cicio, nouvellement arrivé dans ces montagnes avec la vielle Barbara, sa mère?

—Oui-dà, ma belle enfant, répondit le brigand; vous êtes la fille de Mast'-André le notaire, et vous venez tout exprès de Syracuse pour dire à Cicio que vous l'aimez encore.

—Précisément, seigneur capitaine.

—Eh bien, allez là-bas, derrière ce gros rocher; vous y trouverez votre amoureux.

Cangia revint à la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa mante de l'air d'une personne parvenue au terme de son voyage et courut en sautillant vers le quartier général des bandits. Les deux Anglais, complètement dévalisés, étaient remontés, l'un sur son mulet, l'autre dans la lettiga, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir George demanda où était sa compagne de voyage.

—Ne vous en embarrassez pas, répondit le guide; les brigands considèrent les jolies filles comme du butin.

—Je suis fâché, dit sir William, très fâché que les voleurs aient enlevé cette petite; elle préparait bien le thé, et servait comme il faut les plats et les assiettes.

Trajan fit observer que les brigands ayant emporté la provision de thé, la jeune fille devenait inutile; cette remarque calma les regrets des deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l'équipage au grand trot, et bientôt le bruit des clochettes s'éteignit dans la direction de Saint-Philippe d'Argyre.

Toute autre fille de notaire que la belle Cangia eût éprouvé quelque frayeur dans la compagnie des brigands; mais l'amour ne laissait pas de place à la peur dans l'âme de notre héroïne. En arrivant derrière le quartier de roche où l'on avait transporté le butin, Cangia trouva Cicio et sa mère avec la réserve de la troupe. Le petit chevrier saisit son amie entre ses bras; la jeune fille prit dans ses deux mains la tête de son amant, et tous deux se mirent à pleurer et à parler à la fois, sans prendre garde aux témoins qui les regardaient:

—Ingrat, disait Cangia, injuste coeur, tu as douté de ma tendresse; tu m'as crue infidèle. Tu t'es laissé tromper par les mensonges des méchants. Vois à quelles extrémités tu m'as poussée. Je devrais te gronder; mais je n'en ai pas le courage, parce que je t'aime trop, et je t'aime parce que tu es beau. C'est ce qui fait mon malheur et ma folie. Dieu sait ce qu'on va penser de la pauvre Cangia qui a quitté son père! Je viens partager ta misère, et te défendre contre tes juges; il faudra bien que l'on m'écoute quand j'attesterai que c'est moi qui t'ai donné l'épingle d'argent.

—Chère Cangia, disait en même temps Cicio avec non moins de volubilité, vous voilà donc auprès de moi! En voulant me perdre, mes ennemis ont fait de moi le plus heureux des hommes. Vous ne me quitterez plus. Nous vivrons dans les montagnes avec ces honnêtes brigands, et nous chercherons un curé pour bénir notre union…

Don Polyphème interrompit Cicio en lui frappant sur l'épaule.

—Mes enfants, dit le capitaine en souriant, vos amours m'intéressent et je regrette de vous ôter vos illusions; mais nous ne sommes pas au temps de Pyrame et Sigisbé, ces amants fidèles qu'un lion a dévorés. La fille de Mast'-André, le notaire, ne peut pas rester parmi nous.

—Et pourquoi? demanda Cangia.

—Parce que les fatigues et les dangers de notre profession ne conviennent pas à une signorina élevée dans du coton; parce que d'ailleurs, elle serait pour nous un sujet d'inquiétudes.

—Vous ne connaissez point les femmes, s'écria la vieille Barbara; quand l'amour est au fond de leur coeur, il n'y a pas de héros qui puisse les égaler en courage et en patience. La belle, la divine Angélica, cette créature si tendre et si délicate, sera brigande comme moi, brigande acharnée, implacable aux Carthaginois.

—Tâchez donc de me comprendre, reprit don Polyphême: on se console d'avoir été volé; on achète d'autres habits et des bagages neufs; on écrit à sa famille pour avoir de l'argent; mais un père n'oublie pas la perte de sa fille; il s'adresse aux autorités; il crie et tempête jusqu'à ce qu'on lui rende son enfant, et les fantassins viendraient nous redemander ce gibier trop mignon pour des coquins comme nous. La divine Cangia mangera du pain des brigands pendant deux ou trois jours; je ne lui refuse pas le plaisir de voir son amant; mais il faudra être raisonnable et retourner ensuite chez le papa. Quant au vaillant Cicio, il raffermira son coeur contre les faiblesses de l'amour et triomphera de lui-même, comme Titus, cet empereur d'Orient qui aimait la belle Bérénice, et qui eut le courage de s'en séparer. Voilà qui est dit, et silence là-dessus! à présent, mes amis, partageons le butin en tout bien et toute justice.

On ouvrit les malles, et les bandits se partagèrent les dépouilles des deux Anglais avec plus de bonne foi que des héritiers accompagnés du juge de paix. On trouva une somme considérable en pièces d'or de Naples, et Cicio reçut pour sa part douze ducats. On procéda ensuite à la distribution du linge et des habits. Le petit chevrier eut encore des chemises, des mouchoirs, et un habit noir qui avait figuré, le mois précédent, à Chiala, dans le salua de l'ambassade d'Angleterre à Naples. L'un des brigands prit les objets de toilette et autres articles inutiles pour les aller vendre pendant la nuit à un receleur domicilié à Stilla. Le partage achevé, don Polyphême prit la parole:

—Seigneurs cavaliers, dit-il, quoique les autorités de Saint-Philippe ne soient pas à craindre, il est sage, après une expédition comme celle-ci, de changer de théâtre. Nous irons coucher ce soir à Léonforte, dans le coeur des montagnes, et notre premier exploit aura lieu sur la route de Messine à Palerme. Maintenant, faites avancer les bêtes de somme pour transporter le butin, et qu'on donne un âne à la divine fille du notaire Mast'-André.

La belle Cangia monta sur l'âne si galamment offert par le bandit, et on se dirigea vers Léonforte. Cette petite ville est située au point de jonction des deux grandes chaînes qui s'étendent l'une vers Messine et l'autre vers le cap Passaro, en formant un vaste triangle entre les côtés duquel l'Etna se trouve embrassé. Une troisième chaîne part du même centre pour descendre vers Palerme et Trapani. Ces montagnes ont servi de refuge aux Siciliens poursuivis ou insurgés sous les diverses dominations des Arabes, des Normands ou des Espagnols; aussi don Polyphême et ses amis y dormaient-ils avec sécurité, loin de la police de Naples. Des paysans que la bande avait affiliés reçurent en dépôt le butin et donnèrent des lits aux brigands pour la nuit. Cangia partagea la chambre de la fille d'un bûcheron, et Cicio coucha sur la paille avec la fidèle Gheta étendue à ses pieds. Avant de s'endormir, le petit chevrier jeta un regard d'admiration et de crainte sur l'habit noir dérobé aux Anglais, et sur ses pièces d'or.

—J'ai tout ce que mon coeur a désiré, dit-il en soupirant: je possède un bel habit et de l'argent dans ma poche; je repose sous le même toit que ma maîtresse; mais, hélas! tout cela, maîtresse, habit noir et argent, c'est du bien volé!