— Tèlémakhos, ton esprit n'est pas ferme, ni ta pensée. Quand tu étais encore enfant, tu avais des pensées plus sérieuses; mais, aujourd'hui que tu es grand et parvenu au terme de la puberté, et que chacun dit que tu es le fils d'un homme heureux, et que l'étranger admire ta grandeur et ta beauté, ton esprit n'est plus équitable, ni ta pensée. Comment as-tu permis qu'une telle action mauvaise ait été commise dans tes demeures et qu'un hôte ait été ainsi outragé? Qu'arrivera-t-il donc, si un étranger assis dans nos demeures souffre un tel outrage? La honte et l'opprobre seront pour toi parmi les hommes.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
— Ma mère, je ne te blâme point de t'irriter; mais je comprends et je sais dans mon âme ce qui est juste ou injuste. Il y a peu de temps j'étais encore enfant, et je ne puis avoir une égale prudence en toute chose. Ces hommes, assis les uns auprès des autres, méditent ma perte et je n'ai point de soutiens. Mais le combat de l'étranger et d'Iros ne s'est point terminé selon le désir des prétendants, et notre hôte l'a emporté par sa force. Plaise au père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que les prétendants, domptés dans nos demeures, courbent bientôt la tête, les uns sous le portique, les autres dans la demeure, et que leurs forces soient rompues; de même qu'Iros est assis devant les portes extérieures, baissant la tête comme un homme ivre et ne pouvant ni se tenir debout, ni revenir à sa place accoutumée, parce que ses forces sont rompues.
Et ils se parlaient ainsi. Eurymakhos dit à Pènélopéia:
— Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, si tous les Akhaiens de l'Argos d'Iasos te voyaient, demain, d'autres nombreux prétendants viendraient s'asseoir à nos repas dans ces demeures, car tu l'emportes sur toutes les femmes par la beauté, la majesté et l'intelligence.
Et la sage Pènélopéia lui répondit:
— Eurymakhos, certes, les immortels m'ont enlevé ma vertu et ma beauté depuis que les Argiens sont partis pour Ilios, et qu'Odysseus est parti avec eux; mais s'il revenait et gouvernait ma vie, ma renommée serait meilleure et je serais plus belle. Maintenant je suis affligée, tant un daimôn ennemi m'a envoyé de maux. Quand Odysseus quitta la terre de la patrie, il me prit la main droite et il me dit:
— Ô femme, je ne pense pas que les Akhaiens aux belles knèmides reviennent tous sains et saufs de Troiè. On dit, en effet, que les Troiens sont de braves guerriers, lanceurs de piques et de flèches, et bons conducteurs de chevaux rapides qui décident promptement de la victoire dans la mêlée du combat furieux. Donc, je ne sais si un dieu me sauvera, ou si je mourrai là, devant Troiè. Mais toi, prends soin de toute chose, et souviens-toi, dans mes demeures, de mon père et de ma mère, comme maintenant, et plus encore quand je serai absent. Puis, quand tu verras ton fils arrivé à la puberté, épouse celui que tu choisiras et abandonne ta demeure. Il parla ainsi, et toutes ces choses sont accomplies, et la nuit viendra où je subirai d'odieuses noces, car Zeus m'a ravi le bonheur. Cependant, une douleur amère a saisi mon coeur et mon âme, et vous ne suivez pas la coutume ancienne des prétendants. Ceux qui voulaient épouser une noble femme, fille d'un homme riche, et qui se la disputaient, amenaient dans sa demeure des boeufs et de grasses brebis, et ils offraient à la jeune fille des repas et des présents splendides, et ils ne dévoraient pas impunément les biens d'autrui.
Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus se réjouit parce qu'elle attirait leurs présents et charmait leur âme par de douces paroles, tandis qu'elle avait d'autres pensées.
Et Antinoos, fils d'Eupeithès, lui répondit:
— Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, accepte les présents que chacun des Akhaiens voudra apporter ici. Il n'est pas convenable de refuser des présents, et nous ne retournerons point à nos travaux et nous ne ferons aucune autre chose avant que tu aies épousé celui des Akhaiens que tu préféreras.
Antinoos parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et chacun envoya un héraut pour apporter les présents. Et celui d'Antinoos apporta un très beau péplos aux couleurs variées et orné de douze anneaux d'or où s'attachaient autant d'agrafes recourbées. Et celui d'Eurymakhos apporta un riche collier d'or et d'ambre étincelant, et semblable à Hèlios. Et les deux serviteurs d'Eurydamas des boucles d'oreilles merveilleuses et bien travaillées et resplendissantes de grâce. Et le serviteur de Peisandros Polyktoride apporta un collier, très riche ornement. Et les hérauts apportèrent aux autres Akhaiens d'aussi beaux présents. Et la noble femme remonta dans les chambres hautes, tandis que les servantes portaient ces présents magnifiques.
Mais les prétendants restèrent jusqu'à ce que le soir fût venu, se charmant par la danse et le chant. Et le soir sombre survint tandis qu'ils se charmaient ainsi. Aussitôt, ils dressèrent trois lampes dans les demeures, afin d'en être éclairés, et ils disposèrent, autour, du bois depuis fort longtemps desséché et récemment fendu à l'aide de l'airain. Puis ils enduisirent les torches. Et les servantes du subtil Odysseus les allumaient tour à tour; mais le patient et divin Odysseus leur dit:
— Servantes du roi Odysseus depuis longtemps absent, rentrez dans la demeure où est la reine vénérable. Réjouissez-la, assises dans la demeure; tournez les fuseaux et préparez les laines. Seul j'allumerai ces torches pour les éclairer tous. Et, même s'ils voulaient attendre la brillante Éôs, ils ne me lasseraient point, car je suis plein de patience.
Il parla ainsi, et les servantes se mirent à rire, se regardant les unes les autres. Et Mélanthô aux belles joues lui répondit injurieusement. Dolios l'avait engendrée, et Pènélopéia l'avait nourrie et élevée comme sa fille et entourée de délices; mais elle ne prenait point part à la douleur de Pènélopéia, et elle s'était unie d'amour à Eurymakhos, et elle l'aimait; et elle adressa ces paroles injurieuses à Odysseus:
— Misérable étranger, tu es privé d'intelligence, puisque tu ne veux pas aller dormir dans la demeure de quelque ouvrier, ou dans quelque bouge, et puisque tu dis ici de vaines paroles au milieu de nombreux héros et sans rien craindre. Certes, le vin te trouble l'esprit, ou il est toujours tel, et tu ne prononces que de vaines paroles. Peut-être es-tu fier d'avoir vaincu le vagabond Iros? Mais crains qu'un plus fort qu'Iros se lève bientôt, qui t'accablera de ses mains robustes et qui te chassera d'ici souillé de sang.
Et le subtil Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui répondit:
— Chienne! je vais répéter à Tèlémakhos ce que tu oses dire, afin qu'ici même il te coupe en morceaux!
Il parla ainsi, et il épouvanta les servantes; et elles s'enfuirent à travers la demeure, tremblantes de terreur et croyant qu'il disait vrai. Et il alluma les torches, se tenant debout et les surveillant toutes; mais il méditait dans son esprit d'autres desseins qui devaient s'accomplir. Et Athènè ne permit pas que les prétendants insolents cessassent de l'outrager, afin que la colère entrât plus avant dans le coeur du Laertiade Odysseus. Alors, Eurymakhos, fils de Polybos, commença de railler Odysseus, excitant le rire de ses compagnons:
— Ecoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, afin que je dise ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Cet homme n'est pas venu dans la demeure d'Odysseus sans qu'un dieu l'ait voulu. La splendeur des torches me semble sortir de son corps et de sa tête, où il n'y a plus absolument de cheveux.
Il parla ainsi, et il dit au destructeur de citadelles Odysseus:
— Étranger, si tu veux servir pour un salaire, je t'emmènerai à l'extrémité de mes champs. Ton salaire sera suffisant. Tu répareras les haies et tu planteras les arbres. Je te donnerai une nourriture abondante, des vêtements et des sandales. Mais tu ne sais faire que le mal; tu ne veux point travailler, et tu aimes mieux mendier parmi le peuple afin de satisfaire ton ventre insatiable.
Et le subtil Odysseus lui répondit:
— Eurymakhos, plût aux dieux que nous pussions lutter en travaillant, au printemps, quand les jours sont longs, promenant, tous deux à jeun, la faux recourbée dans un pré, et jusqu'au soir, tant qu'il y aura de l'herbe à couper! Plût aux dieux que j'eusse à conduire deux grands boeufs gras, rassasiés de fourrage, et de force égale, dans un vaste champ de quatre arpents! Tu verrais alors si je saurais tracer un profond sillon et faire obéir la glèbe à la charrue. Si le Kroniôn excitait une guerre, aujourd'hui même, et si j'avais un bouclier, deux lances, et un casque d'airain autour des tempes, tu me verrais alors mêlé aux premiers combattants et tu ne m'outragerais plus en me raillant parce que j'ai faim. Mais tu m'outrages dans ton insolence, et ton esprit est cruel, et tu te crois grand et brave parce que tu es mêlé à un petit nombre de lâches. Mais si Odysseus revenait et abordait la terre de la patrie, aussitôt ces larges portes seraient trop étroites pour ta fuite, tandis que tu te sauverais hors du portique.
Il parla ainsi, et Eurymakhos fut très irrité dans son coeur, et, le regardant d'un oeil sombre, il dit ces paroles ailées:
— Ah! misérable, certes je vais t'accabler de maux, puisque tu prononces de telles paroles au milieu de nombreux héros, et sans rien craindre. Certes, le vin te trouble l'esprit, ou il est toujours tel, et c'est pour cela que tu prononces de vaines paroles. Peut-être es-tu fier parce que tu as vaincu le mendiant Iros?
Comme il parlait ainsi, il saisit un escabeau; mais Odysseus s'assit aux genoux d'Amphinomos de Doulikhios pour échapper à Eurymakhos, qui atteignit à la main droite l'enfant qui portait à boire, et l'urne tomba en résonnant, et lui-même, gémissant, se renversa dans la poussière. Et les prétendants, en tumulte dans les demeures sombres, se disaient les uns aux autres:
— Plût aux dieux que cet étranger errant eût péri ailleurs et ne fût point venu nous apporter tant de trouble! Voici que nous nous querellons pour un mendiant, et que la joie de nos repas est détruite parce que le mal l'emporte!
Et la force sacrée de Tèlémakhos leur dit:
— Malheureux, vous devenez insensés. Ne mangez ni ne buvez davantage, car quelque dieu vous excite. Allez dormir, rassasiés, dans vos demeures, quand votre coeur vous l'ordonnera, car je ne contrains personne.
Il parla ainsi, et tous se mordirent les lèvres, admirant Tèlémakhos parce qu'il avait parlé avec audace.
Alors, Amphinomos, l'illustre fils du roi Nisos Arètiade, leur dit:
— Ô amis, qu'aucun ne réponde par des paroles irritées à cette juste réprimande. Ne frappez ni cet étranger, ni aucun des serviteurs qui sont dans la maison du divin Odysseus. Allons! que le verseur de vin distribue les coupes, afin que nous fassions des libations et que nous allions dormir dans nos demeures. Laissons cet étranger ici, aux soins de Tèlémakhos qui l'a reçu dans sa chère demeure.
Il parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et le héros Moulios, héraut de Doulikhios et serviteur d'Amphinomos, mêla le vin dans le kratère et le distribua comme il convenait. Et tous firent des libations aux dieux heureux et burent le vin doux. Et, après avoir fait des libations et bu autant que leur âme le désirait, ils se hâtèrent d'aller dormir, chacun dans sa demeure.
Mais le divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè la mort des prétendants. Et, aussitôt, il dit à Tèlémakhos ces paroles ailées:
— Tèlémakhos, il faut transporter toutes les armes guerrières hors de la salle, et, quand les prétendants te les demanderont, les tromper par ces douces paroles: — ‘Je les ai mises à l'abri de la fumée, car elles ne sont pas telles qu'elles étaient autrefois, quand Odysseus les laissa à son départ pour Troiè; mais elles sont souillées par la grande vapeur du feu. Puis, le Kroniôn m'a inspiré une autre pensée meilleure, et je crains qu'excités par le vin, et une querelle s'élevant parmi vous, vous vous blessiez les uns les autres et vous souilliez le repas et vos noces futures, car le fer attire l'homme.
Il parla ainsi, et Tèlémakhos obéit à son cher père et, ayant appelé la nourrice Eurykléia, il lui dit:
— Nourrice, enferme les femmes dans les demeures, jusqu'à ce que j'aie transporté dans la chambre nuptiale les belles armes de mon père, qui ont été négligées et que la fumée a souillées pendant l'absence de mon père, car j'étais encore enfant. Maintenant, je veux les transporter là où la vapeur du feu n'ira pas.
Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:
— Plaise aux dieux, mon enfant, que tu aies toujours la prudence de prendre soin de la maison et de conserver toutes tes richesses! Mais qui t'accompagnera en portant une lumière, puisque tu ne veux pas que les servantes t'éclairent?
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
— Ce sera cet étranger. Je ne le laisserai pas sans rien faire, puisqu'il a mangé à ma table, bien qu'il vienne de loin.
Il parla ainsi, et sa parole ne fut point vaine. Et Eurykléia ferma les portes des grandes demeures. Puis, Odysseus et son illustre fils se hâtèrent de transporter les casques, les boucliers bombés et les lances aiguës. Et Pallas Athènè portant devant eux une lanterne d'or, les éclairait vivement; et, alors, Tèlémakhos dit aussitôt à son père:
— Ô père, certes, je vois de mes yeux un grand prodige! Voici que les murs de la demeure, et ses belles poutres, et ses solives de sapin, et ses hautes colonnes, brillent comme un feu ardent. Certes, un des dieux qui habitent le large Ouranos est entré ici.
Et le subtil Odysseus lui répondit:
— Tais-toi, et retiens ton esprit, et ne m'interroge pas. Telle est la coutume des dieux qui habitent l'Olympos. Toi, va dormir. Je resterai ici, afin d'éprouver les servantes et ta mère. Dans sa douleur elle va m'interroger sur beaucoup de choses.
Il parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la salle, et il monta, éclairé par les torches flambantes, dans la chambre où il avait coutume de dormir. Là, il s'endormit, en attendant le matin; et le divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè la mort des prétendants.
Et la prudente Pènélopéia, semblable à Artémis ou à Aphroditè d'or, sortit de sa chambre nuptiale. Et les servantes placèrent pour elle, devant le feu, le thrône où elle s'asseyait. Il était d'ivoire et d'argent, et travaillé au tour. Et c'était l'ouvrier Ikmalios qui l'avait fait autrefois, ainsi qu'un escabeau pour appuyer les pieds de la reine, et qui était recouvert d'une grande peau. Ce fut là que s'assit la prudente Pènélopéia.
Alors, les femmes aux bras blancs vinrent de la demeure, et elles emportèrent les pains nombreux, et les tables, et les coupes dans lesquelles les prétendants insolents avaient bu. Et elles jetèrent à terre le feu des torches, et elles amassèrent, par-dessus, du bois qui devait les éclairer et les chauffer. Et, alors, Mélanthô injuria de nouveau Odysseus:
— Étranger, te voilà encore qui erres dans la demeure, épiant les femmes! Sors d'ici, misérable, après t'être rassasié, ou je te frapperai de ce tison!
Et le sage Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui dit:
— Malheureuse! pourquoi m'outrager avec fureur? Est-ce parce que je suis vêtu de haillons et que je mendie parmi le peuple, comme la nécessité m'y contraint? Tels sont les mendiants et les vagabonds. Et moi aussi, autrefois, j'étais heureux, et j'habitais une riche demeure, et je donnais aux vagabonds, quels qu'ils fussent et quels que fussent leurs besoins. Et j'avais de nombreux serviteurs et tout ce qui rend heureux et fait appeler un homme riche; mais le Kroniôn Zeus m'a tout enlevé, le voulant ainsi. C'est pourquoi, femme, crains de perdre un jour la beauté dont tu es ornée parmi les servantes; crains que ta maîtresse irritée te punisse, ou qu'Odysseus revienne, car tout espoir n'est pas perdu. Mais s'il a péri, et s'il ne doit plus revenir, son fils Tèlémakhos le remplace par la volonté d'Apollôn, et rien de ce que font les femmes dans les demeures ne lui échappera, car rien n'est plus au-dessus de son âge.
Il parla ainsi, et la prudente Pènélopéia, l'ayant entendu, réprimanda sa servante et lui dit:
— Chienne audacieuse, tu ne peux me cacher ton insolence effrontée que tu payeras de ta tête, car tu sais bien, m'ayant entendue toi-même, que je veux, étant très affligée, interroger cet étranger sur mon mari.
Elle parla ainsi, et elle dit à l'intendante Eurynomè:
— Eurynomè, approche un siège et recouvre-le d'une peau afin que cet étranger, s'étant assis, m'écoute et me réponde, car je veux l'interroger.
Elle parla ainsi, et Eurynomè approcha à la hâte un siège poli qu'elle recouvrit d'une peau, et le patient et divin Odysseus s'y assit, et la prudente Pènélopéia lui dit:
— Étranger, je t'interrogerai d'abord sur toi-même. Qui es-tu? D'où viens-tu? Où sont ta ville et tes parents?
Et le sage Odysseus lui répondit:
— Ô femme, aucune des mortelles qui sont sur la terre immense ne te vaut, et, certes, ta gloire est parvenue jusqu'au large Ouranos, telle que la gloire d'un roi irréprochable qui, vénérant les dieux, commande à de nombreux et braves guerriers et répand la justice. Et par lui la terre noire produit l'orge et le blé, et les arbres sont lourds de fruits, et les troupeaux multiplient, et la mer donne des poissons, et, sous ses lois équitables, les peuples sont heureux et justes. C'est pourquoi, maintenant, dans ta demeure, demande-moi toutes les autres choses, mais non ma race et ma patrie. N'emplis pas ainsi mon âme de nouvelles douleurs en me faisant souvenir, car je suis très affligé, et je ne veux pas pleurer et gémir dans une maison étrangère, car il est honteux de pleurer toujours. Peut-être qu'une de tes servantes m'outragerait, ou que tu t'irriterais toi-même, disant que je pleure ainsi ayant l'esprit troublé par le vin.
Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
— Étranger, certes, les dieux m'ont ravi ma vertu et ma beauté du jour où les Argiens sont partis pour Ilios, et, avec eux, mon mari Odysseus. S'il revenait et gouvernait ma vie, ma gloire serait plus grande et plus belle. Mais, maintenant, je gémis, tant un daimôn funeste m'a accablée de maux. Voici que ceux qui dominent dans les îles, à Doulikhios, à Samè, à Zakynthos couverte de bois, et ceux qui habitent l'âpre Ithakè elle-même, tous me recherchent malgré moi et ruinent ma maison. Et je ne prends plus soin des étrangers, ni des suppliants, ni des hérauts qui agissent en public; mais je regrette Odysseus et je gémis dans mon cher coeur. Et les prétendants hâtent mes noces, et je médite des ruses. Et, d'abord, un dieu m'inspira de tisser dans mes demeures une grande toile, large et fine, et je leur dis aussitôt: — Jeunes hommes, mes prétendants, puisque le divin Odysseus est mort, cessez de hâter mes noces, jusqu'à ce que j'aie achevé, pour que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès, quand la moire mauvaise, de la mort inexorable l'aura saisi, afin qu'aucune des femmes akhaiennes ne puisse me reprocher devant tout le peuple qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été enseveli sans linceul.' — Je parlai ainsi, et leur coeur généreux fut persuadé; et alors, pendant le jour, je tissais la grande toile, et pendant la nuit, ayant allumé des torches, je la défaisais. Ainsi, pendant trois ans, je cachai ma ruse et trompai les Akhaiens; mais quand vint la quatrième année, et quand les saisons recommencèrent, après le cours des mois et des jours nombreux, alors avertis par mes chiennes de servantes, ils me surprirent et me menacèrent, et, contre ma volonté, je fus contrainte d'achever ma toile. Et, maintenant, je ne puis plus éviter mes noces, ne trouvant plus aucune ruse. Et mes parents m'exhortent à me marier, et mon fils supporte avec peine que ceux-ci dévorent ses biens, auxquels il tient; car c'est aujourd'hui un homme, et il peut prendre soin de sa maison, et Zeus lui a donné la gloire. Mais toi, étranger, dis- moi ta race et ta patrie, car tu ne sors pas du chêne et du rocher des histoires antiques.
Et le sage Odysseus lui répondit:
— Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne cesseras-tu point de m'interroger sur mes parents? Je te répondrai donc, bien que tu renouvelles ainsi mes maux innombrables; mais c'est là la destinée d'un homme depuis longtemps absent de la patrie, tel que moi qui ai erré parmi les villes des hommes, étant accablé de maux. Je te dirai cependant ce que tu me demandes.
La Krètè est une terre qui s'élève au milieu de la sombre mer, belle et fertile, où habitent d'innombrables hommes et où il y a quatre-vingt-dix villes. On y parle des langages différents, et on y trouve des Akhaiens, de magnanimes Krètois indigènes, des Kydônes, trois tribus de Dôriens et les divins Pélasges. Sur eux tous domine la grande ville de Knôssos, où régna Minôs qui s'entretenait tous les neuf ans avec le grand Zeus, et qui fut le père du magnanime Deukaliôn mon père. Et Deukaliôn nous engendra, moi et le roi Idoméneus. Et Idoméneus alla, sur ses nefs à proues recourbées, à Ilios, avec les Atréides. Mon nom illustre est Aithôn, et j'étais le plus jeune. Idoméneus était l'aîné et le plus brave. Je vis alors Odysseus et je lui offris les dons hospitaliers. En effet, comme il allait à Ilios, la violence du vent l'avait poussé en Krètè, loin du promontoire Maléien, dans Amnisos où est la caverne des Ilithyies; et, dans ce port difficile, à peine évita-t-il la tempête. Arrivé à la ville, il demanda Idoméneus, qu'il appelait son hôte cher et vénérable. Mais Éôs avait reparu pour la dixième ou onzième fois depuis que, sur ses nefs à proue recourbée, Idoméneus était parti pour Ilios. Alors, je conduisis Odysseus dans mes demeures, et je le reçus avec amitié, et je le comblai de soins à l'aide des richesses que je possédais et je lui donnai, ainsi qu'à ses compagnons, de la farine, du vin rouge, et des boeufs à tuer, jusqu'à ce que leur âme fût rassasiée. Et les divins Akhaiens restèrent là douze jours, car le grand et tempétueux Boréas soufflait et les arrêtait, excité par quelque daimôn. Mais le vent tomba le treizième jour, et ils partirent.
Il parlait ainsi, disant ces nombreux mensonges semblables à la vérité; et Pènélopéia, en l'écoutant, pleurait, et ses larmes ruisselaient sur son visage, comme la neige ruisselle sur les hautes montagnes, après que Zéphyros l'a amoncelée et que l'Euros la fond en torrents qui emplissent les fleuves. Ainsi les belles joues de Pènélopéia ruisselaient de larmes tandis qu'elle pleurait son mari. Et Odysseus était plein de compassion en voyant pleurer sa femme; mais ses yeux, comme la corne et le fer, restaient immobiles sous ses paupières, et il arrêtait ses larmes par prudence. Et après qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil, Pènélopéia, lui répondant, dit de nouveau:
— Maintenant, étranger, je pense que je vais t'éprouver, et je verrai si, comme tu le dis, tu as reçu dans tes demeures mon mari et ses divins compagnons. Dis-moi quels étaient les vêtements qui le couvraient, quel il était lui-même, et quels étaient les compagnons qui le suivaient.
Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
— Ô femme, il est bien difficile, après tant de temps, de te répondre, car voici la vingtième année qu'Odysseus est venu dans ma patrie et qu'il en est parti. Cependant, je te dirai ce dont je me souviens dans mon esprit. Le divin Odysseus avait un double manteau de laine pourprée qu'attachait une agrafe d'or à deux tuyaux, et ornée, par-dessus, d'un chien qui tenait sous ses pattes de devant un jeune cerf tremblant. Et tous admiraient, s'étonnant que ces deux animaux fussent d'or, ce chien qui voulait étouffer le faon, et celui-ci qui, palpitant sous ses pieds, voulait s'enfuir. Et je vis aussi sur le corps d'Odysseus une tunique splendide. Fine comme une pelure d'oignon, cette tunique brillait comme Hèlios. Et, certes, toutes les femmes l'admiraient. Mais, je te le dis, et retiens mes paroles dans ton esprit: je ne sais si Odysseus portait ces vêtements dans sa demeure, ou si quelqu'un de ses compagnons les lui avait donnés comme il montait sur sa nef rapide, ou bien quelqu'un d'entre ses hôtes, car Odysseus était aimé de beaucoup d'hommes, et peu d'Akhaiens étaient semblables à lui. Je lui donnai une épée d'airain, un double et grand manteau pourpré et une tunique longue, et je le conduisis avec respect sur sa nef à bancs de rameurs. Un héraut, un peu plus âgé que lui, le suivait, et je te dirai quel il était. Il avait les épaules hautes, la peau brune et les cheveux crépus, et il se nommait Eurybatès, et Odysseus l'honorait entre tous ses compagnons, parce qu'il était plein de sagesse.
Il parla ainsi, et le désir de pleurer saisit Pènélopéia, car elle reconnut ces signes certains que lui décrivait Odysseus. Et, après qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil, elle dit de nouveau:
— Maintenant, ô mon hôte, auparavant misérable, tu seras aimé et honoré dans mes demeures. J'ai moi-même donné à Odysseus ces vêtements que tu décris et qui étaient pliés dans ma chambre nuptiale, et j'y ai attaché cette agrafe brillante. Mais je ne le verrai plus de retour dans la chère terre de la patrie! C'est par une mauvaise destinée qu'Odysseus, montant dans sa nef creuse, est parti pour cette Troiè fatale qu'on ne devrait plus nommer.
Et le sage Odysseus lui répondit:
— Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne flétris point ton beau visage et ne te consume point dans ton coeur à pleurer. Cependant, je ne te blâme en rien. Quelle femme pleurerait un jeune mari dont elle a conçu des enfants, après s'être unie d'amour à lui, plus que tu dois pleurer Odysseus qu'on dit semblable aux dieux? Mais cesse de gémir et écoute-moi. Je te dirai la vérité et je ne te cacherai rien. J'ai entendu parler du retour d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprôtes où il a paru vivant, et il rapporte de nombreuses richesses qu'il a amassées parmi beaucoup de peuples; mais il a perdu ses chers compagnons et sa nef creuse, dans la noire mer, en quittant Thrinakiè. Zeus et Hèlios étaient irrités, parce que ses compagnons avaient tué les boeufs de Hèlios; et ils ont tous péri dans la mer tumultueuse. Mais la mer a jeté Odysseus, attaché à la carène de sa nef, sur la côte des Phaiakiens qui descendent des dieux. Et ils l'ont honoré comme un dieu, et ils lui ont fait de nombreux présents, et ils ont voulu le ramener sain et sauf dans sa demeure. Odysseus serait donc déjà revenu depuis longtemps, mais il lui a semblé plus utile d'amasser d'autres richesses en parcourant beaucoup de terres; car il sait un plus grand nombre de ruses que tous les hommes mortels, et nul ne pourrait lutter contre lui. Ainsi me parla Pheidôn, le roi des Thesprôtes. Et il me jura, en faisant des libations dans sa demeure, que la nef et les hommes étaient prêts qui devaient reconduire Odysseus dans la chère terre de sa patrie. Mais il me renvoya d'abord, profitant d'une nef des Thesprôtes qui allait à Doulikhios fertile en blé. Et il me montra les richesses qu'avait réunies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer très difficile à travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu'à sa dixième génération. Et il me disait qu'Odysseus était allé à Dôdônè pour apprendre du grand chêne la volonté de Zeus, et pour savoir comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre d'Ithakè, soit ouvertement, soit en secret. Ainsi Odysseus est sauvé, et il viendra bientôt, et, désormais, il ne sera pas longtemps éloigné de ses amis et de sa patrie. Et je te ferai un grand serment: Qu'ils le sachent, Zeus, le meilleur et le plus grand des dieux, et la demeure du brave Odysseus où je suis arrivé! Tout s'accomplira comme je le dis. Odysseus reviendra avant la fin de cette année, avant la fin de ce mois, dans quelques jours.
Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
— Plaise aux dieux, étranger, que tes paroles s'accomplissent! Je te prouverais aussitôt mon amitié par de nombreux présents et chacun te dirait heureux; mais je sens dans mon coeur que jamais Odysseus ne reviendra dans sa demeure et que ce n'est point lui qui te renverra. Il n'y a point ici de chefs tels qu'Odysseus parmi les hommes, si jamais il en a existé, qui congédient les étrangers après les avoir accueillis et honorés. Maintenant, servantes, baignez notre hôte, et préparez son lit avec des manteaux et des couvertures splendides, afin qu'il ait chaud en attendant Éôs au thrône d'or. Puis, au matin, baignez et parfumez- le, afin qu'assis dans la demeure, il prenne son repas auprès de Tèlémakhos. Il arrivera malheur à celui d'entre eux qui l'outragera. Et qu'il ne soit soumis à aucun travail, quel que soit celui qui s'en irrite. Comment, ô étranger, reconnaîtrais-tu que je l'emporte sur les autres femmes par l'intelligence et par la sagesse, si, manquant de vêtements, tu t'asseyais en haillons au repas dans les demeures? La vie des hommes est brève. Celui qui est injuste et commet des actions mauvaises, les hommes le chargent d'imprécations tant qu'il est vivant, et ils le maudissent quand il est mort; mais celui qui est irréprochable et qui a fait de bonnes actions, les étrangers répandent au loin sa gloire, et tous les hommes le louent.
Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
— Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, les beaux vêtements et les couvertures splendides me sont odieux, depuis que, sur ma nef aux longs avirons, j'ai quitté les montagnes neigeuses de la Krètè. Je me coucherai, comme je l'ai déjà fait pendant tant de nuits sans sommeil, sur une misérable couche, attendant la belle et divine Éôs. Les bains de pieds non plus ne me plaisent point, et aucune servante ne me touchera les pieds, à moins qu'il n'y en ait une, vieille et prudente, parmi elles, et qui ait autant souffert que moi. Je n'empêche point celle-ci de me laver les pieds.
Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
— Cher hôte, aucun homme n'est plus sage que toi de tous les étrangers amis qui sont venus dans cette demeure, car tout ce que tu dis est plein de sagesse. J'ai ici une femme âgée et très prudente qui nourrit et qui éleva autrefois le malheureux Odysseus, et qui l'avait reçu dans ses bras quand sa mère l'eut enfanté. Elle lavera tes pieds, bien qu'elle soit faible. Viens, lève-toi, prudente Eurykléia; lave les pieds de cet étranger qui a l'âge de ton maître. Peut-être que les pieds et les mains d'Odysseus ressemblent aux siens, car les hommes vieillissent vite dans le malheur.
Elle parla ainsi, et la vieille femme cacha son visage dans ses mains, et elle versa de chaudes larmes et elle dit ces paroles lamentables:
— Hélas! je suis sans force pour te venir en aide, ô mon enfant! Assurément Zeus te hait entre tous les hommes, bien que tu aies un esprit pieux. Aucun homme n'a brûlé plus de cuisses grasses à Zeus qui se réjouit de la foudre, ni d'aussi complètes hécatombes. Tu le suppliais de te laisser parvenir à une pleine vieillesse et de te laisser élever ton fils illustre, et voici qu'il t'a enlevé le jour du retour! Peut-être aussi que d'autres femmes l'outragent, quand il entre dans les illustres demeures où parviennent les étrangers, comme ces chiennes-ci t'outragent toi-même. Tu fuis leurs injures et leurs paroles honteuses, et tu ne veux point qu'elles te lavent; et la fille d'Ikarios, la prudente Pènélopéia, m'ordonne de le faire, et j'y consens. C'est pourquoi je laverai tes pieds, pour l'amour de Pènélopéia et de toi, car mon coeur est ému de tes maux. Mais écoute ce que je vais dire: de tous les malheureux étrangers qui sont venus ici, aucun ne ressemble plus que toi à Odysseus. Tu as son corps, sa voix et ses pieds.
Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
— Ô vieille femme, en effet, tous ceux qui nous ont vus tous deux de leurs yeux disent que nous nous ressemblons beaucoup. Tu as parlé avec sagesse.
Il parla ainsi, et la vieille femme prit un bassin splendide dans lequel on lavait les pieds, et elle y versa beaucoup d'eau froide, puis de l'eau chaude. Et Odysseus s'assit devant le foyer, en se tournant vivement du côté de l'ombre, car il craignit aussitôt, dans son esprit, qu'en le touchant elle reconnût sa cicatrice et que tout fût découvert. Eurykléia, s'approchant de son roi, lava ses pieds, et aussitôt elle reconnut la cicatrice de la blessure qu'un sanglier lui avait faite autrefois de ses blanches dents sur le Parnèsos, quand il était allé chez Autolykos et ses fils. Autolykos était l'illustre père de sa mère, et il surpassait tous les hommes pour faire du butin et de faux serments. Un dieu lui avait fait ce don, Herméias, pour qui il brûlait des chairs d'agneaux et de chevreaux et qui l'accompagnait toujours. Et Autolykos étant venu chez le riche peuple d'Ithakè, il trouva le fils nouveau-né de sa fille. Et Eurykléia, après le repas, posa l'enfant sur les chers genoux d'Autolykos et lui dit:
— Autolykos, donne toi-même un nom au cher fils de ta fille, puisque tu l'as appelé par tant de voeux.
Et Autolykos lui répondit:
— Mon gendre et ma fille, donnez-lui le nom que je vais dire. Je suis venu ici très irrité contre un grand nombre d'hommes et de femmes sur la face de la terre nourricière. Que son nom soit donc Odysseus. Quand il sera parvenu à la puberté, qu'il vienne sur le Parnèsos, dans la grande demeure de son aïeul maternel où sont mes richesses, et je lui en ferai de nombreux présents, et je le renverrai plein de joie.
Et, à cause de ces paroles, Odysseus y alla, afin de recevoir de nombreux présents. Et Autolykos et les fils d'Autolykos le saluèrent des mains et le reçurent avec de douces paroles. Amphithéè, la mère de sa mère, l'embrassa, baisant sa tête et ses deux beaux yeux. Et Autolykos ordonna à ses fils illustres de préparer le repas. Aussitôt, ceux-ci obéirent et amenèrent un taureau de cinq ans qu'ils écorchèrent. Puis, le préparant, ils le coupèrent en morceaux qu'ils embrochèrent, firent rôtir avec soin et distribuèrent. Et tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, ils mangèrent, et nul dans son âme ne manqua d'une part égale. Quand Hèlios tomba et que les ténèbres survinrent, ils se couchèrent et s'endormirent, mais quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, les fils d'Autolykos et leurs chiens partirent pour la chasse, et le divin Odysseus alla avec eux. Et ils gravirent le haut Parnèsos couvert de bois, et ils pénétrèrent bientôt dans les gorges battues des vents. Hèlios, à peine sorti du cours profond d'Okéanos, frappait les campagnes, quand les chasseurs parvinrent dans une vallée. Et les chiens les précédaient, flairant une piste; et derrière eux venaient les fils d'Autolykos, et, avec eux, après les chiens, le divin Odysseus marchait agitant une longue lance.
Là, dans le bois épais, était couché un grand sanglier. Et la violence humide des vents ne pénétrait point ce hallier, et le splendide Hèlios ne le perçait point de ses rayons, et la pluie n'y tombait point, tant il était épais; et le sanglier était couché là, sous un monceau de feuilles. Et le bruit des hommes et des chiens parvint jusqu'à lui, et, quand les chasseurs arrivèrent, il sortit du hallier à leur rencontre, les soies hérissées sur le cou et le feu dans les yeux, et il s'arrêta près des chasseurs. Alors, le premier, Odysseus, levant sa longue lance, de sa forte main, se rua, désirant le percer; mais le sanglier, le prévenant, le blessa au genou d'un coup oblique de ses défenses et enleva profondément les chairs, mais sans arriver jusqu'à l'os. Et Odysseus le frappa à l'épaule droite, et la pointe de la lance brillante le traversa de part en part, et il tomba étendu dans la poussière, et son âme s'envola. Aussitôt les chers fils d'Autolykos, s'empressant autour de la blessure de l'irréprochable et divin Odysseus, la bandèrent avec soin et arrêtèrent le sang noir par une incantation; puis, ils rentrèrent aux demeures de leur cher père. Et Autolykos et les fils d'Autolykos, ayant guéri Odysseus et lui ayant fait de riches présents, le renvoyèrent plein de joie dans sa chère Ithakè. Là, son père et sa mère vénérable se réjouirent de son retour et l'interrogèrent sur chaque chose et sur cette blessure qu'il avait reçue. Et il leur raconta qu'un sanglier l'avait blessé de ses défenses blanches, à la chasse, où il était allé sur le Parnèsos avec les fils d'Autolykos.
Et voici que la vieille femme, touchant de ses mains cette cicatrice, la reconnut et laissa retomber le pied dans le bassin d'airain qui résonna et se renversa, et toute l'eau fut répandue à terre. Et la joie et la douleur envahirent à la fois l'âme d'Eurykléia, et ses yeux s'emplirent de larmes, et sa voix fut entrecoupée; et, saisissant le menton d'Odysseus, elle lui dit:
— Certes, tu es Odysseus mon cher enfant! Je ne t'ai point reconnu avant d'avoir touché tout mon maître.
Elle parla ainsi, et elle fit signe des yeux à Pènélopéia pour lui faire entendre que son cher mari était dans la demeure; mais, du lieu où elle était, Pènélopéia ne put la voir ni la comprendre, car Athènè avait détourné son esprit. Alors, Odysseus, serrant de la main droite la gorge d'Eurykléia, et l'attirant à lui de l'autre main, lui dit:
— Nourrice, pourquoi veux-tu me perdre, toi qui m'as nourri toi- même de ta mamelle? Maintenant, voici qu'ayant subi bien des maux, j'arrive après vingt ans dans la terre de la patrie. Mais, puisque tu m'as reconnu, et qu'un dieu te l'a inspiré, tais-toi, et que personne ne t'entende, car je te le dis, et ma parole s'accomplira: Si un dieu tue par mes mains les prétendants insolents, je ne t'épargnerai même pas, bien que tu sois ma nourrice, quand je tuerai les autres servantes dans mes demeures.
Et la prudente Eurykléia lui répondit:
— Mon enfant, quelle parole s'échappe d'entre tes dents? Tu sais que mon âme est constante et ferme. Je me tairai comme la pierre ou le fer. Mais je te dirai autre chose; garde mes paroles dans ton esprit: Si un dieu dompte par tes mains les prétendants insolents, je t'indiquerai dans les demeures les femmes qui te méprisent et celles qui sont innocentes.
Et le sage Odysseus lui répondit:
— Nourrice, pourquoi me les indiquerais-tu? Il n'en est pas besoin. J'en jugerai moi-même et je les reconnaîtrai. Garde le silence et remets le reste aux dieux.
Il parla ainsi, et la vieille femme traversa la salle pour rapporter un autre bain de pieds, car toute l'eau s'était répandue. Puis, ayant lavé et parfumé Odysseus, elle approcha son siège du feu, afin qu'il se chauffât, et elle cacha la cicatrice sous les haillons. Et la sage Pènélopéia dit de nouveau:
— Étranger, je t'interrogerai encore quelques instants; car l'heure du sommeil est douce, et le sommeil lui-même est doux pour le malheureux. Pour moi, un dieu m'a envoyé une grande affliction. Le jour, du moins, je surveille en pleurant les travaux des servantes de cette maison et je charme ainsi ma douleur; mais quand la nuit vient et quand le sommeil saisit tous les hommes, je me couche sur mon lit, et, autour de mon coeur impénétrable, les pensées amères irritent mes peines. Ainsi que la fille de Pandaros, la verte Aèdôn, chante, au retour du printemps, sous les feuilles épaisses des arbres, d'où elle répand sa voix sonore, pleurant son cher fils Itylos qu'engendra le roi Zéthoios, et qu'elle tua autrefois, dans sa démence, avec l'airain; ainsi mon âme est agitée çà et là, hésitant si je dois rester auprès de mon fils, garder avec soin mes richesses, mes servantes et ma haute demeure, et respecter le lit de mon mari et la voix du peuple, ou si je dois me marier, parmi les Akhaiens qui me recherchent dans mes demeures, à celui qui est le plus noble et qui m'offrira le plus de présents. Tant que mon fils est resté enfant et sans raison, je n'ai pu ni me marier, ni abandonner la demeure de mon mari; mais voici qu'il est grand et parvenu à la puberté, et il me supplie de quitter ces demeures, irrité qu'il est à cause de ses biens que dévorent les Akhaiens. Mais écoute, et interprète moi ce songe. Vingt oies, sortant de l'eau, mangent du blé dans ma demeure, et je les regarde, joyeuse. Et voici qu'un grand aigle au bec recourbé, descendu d'une haute montagne, tombe sur leurs cous et les tue. Et elles restent toutes amassées dans les demeures, tandis que l'aigle s'élève dans l'aithèr divin. Et je pleure et je gémis dans mon songe: et les Akhaiennes aux beaux cheveux se réunissent autour de moi qui gémis amèrement parce que l'aigle a tué mes oies. Mais voici qu'il redescend sur le faîte de la demeure, et il me dit avec une voix d'homme:
— Rassure-toi, fille de l'illustre Ikarios; ceci n'est point un songe, mais une chose heureuse qui s'accomplira. Les oies sont les prétendants, et moi, qui semble un aigle, je suis ton mari qui suis revenu pour infliger une mort honteuse à tous les prétendants. Il parle ainsi, et le sommeil me quitte, et, les cherchant des yeux, je vois mes oies qui mangent le blé dans le bassin comme auparavant.
Et le sage Odysseus lui répondit:
— Ô femme, personne ne pourrait expliquer ce songe autrement; et certes, Odysseus lui-même t'a dit comment il s'accomplira. La perte des prétendants est manifeste, et aucun d'entre eux n'évitera les kères et la mort.
Et la sage Pènélopéia lui répondit:
— Étranger, certes, les songes sont difficiles à expliquer, et tous ne s'accomplissent point pour les hommes. Les songes sortent par deux portes, l'une de corne et l'autre d'ivoire. Ceux qui sortent de l'ivoire bien travaillé trompent par de vaines paroles qui ne s'accomplissent pas; mais ceux qui sortent par la porte de corne polie disent la vérité aux hommes qui les voient. Je ne pense pas que celui-ci sorte de là et soit heureux pour moi et mon fils. Voici venir le jour honteux qui m'emmènera de la demeure d'Odysseus, car je vais proposer une épreuve. Odysseus avait dans ses demeures des haches qu'il rangeait en ordre comme des mâts de nefs, et, debout, il les traversait de loin d'une flèche. Je vais proposer cette épreuve aux prétendants. Celui qui, de ses mains, tendra le plus facilement l'arc et qui lancera une flèche à travers les douze anneaux des haches, celui-là je le suivrai loin de cette demeure si belle, qui a vu ma jeunesse, qui est pleine d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, même dans mes songes!
Et le sage Odysseus lui répondit:
— Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne retarde pas davantage cette épreuve dans tes demeures. Le prudent Odysseus reviendra avant qu'ils aient tendu le nerf, tiré l'arc poli et envoyé la flèche à travers le fer.
Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
— Si tu voulais, étranger, assis à côté de moi, me charmer dans mes demeures, le sommeil ne se répandrait pas sur mes paupières; mais les hommes ne peuvent rester sans sommeil, et les immortels, sur la terre féconde, ont fait la part de toute chose aux mortels. Certes, je remonterai donc dans la haute chambre, et je me coucherai sur mon lit plein d'affliction et arrosé de mes larmes depuis le jour où Odysseus est parti pour cette Ilios fatale qu'on ne devrait plus nommer. Je me coucherai là; et toi, couche dans cette salle, sur la terre ou sur le lit qu'on te fera.
Ayant ainsi parlé, elle monta dans sa haute chambre splendide, mais non pas seule, car deux servantes la suivaient. Et quand elle eut monté avec les servantes dans la haute chambre, elle pleura Odysseus, son cher mari, jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût répandu le doux sommeil sur ses paupières.
Et le divin Odysseus se coucha dans le vestibule, et il étendit une peau de boeuf encore saignante, et, pardessus, les nombreuses peaux de brebis que les Akhaiens avaient sacrifiées; et Eurykléia jeta un manteau sur lui, quand il se fut couché. C'est là qu'Odysseus était couché, méditant dans son esprit la mort des prétendants, et plein de vigilance.
Et les femmes qui s'étaient depuis longtemps livrées aux prétendants sortirent de la maison, riant entre elles et songeant à la joie. Alors, le coeur d'Odysseus s'agita dans sa poitrine, et il délibérait dans son âme, si, se jetant sur elles, il les tuerait toutes, ou s'il les laisserait pour la dernière fois s'unir aux prétendants insolents. Et son coeur aboyait dans sa poitrine, comme une chienne qui tourne autour de ses petits aboie contre un inconnu et désire le combattre. Ainsi son coeur aboyait dans sa poitrine contre ces outrages; et, se frappant la poitrine, il réprima son coeur par ces paroles:
— Souffre encore, ô mon coeur! Tu as subi des maux pires le jour où le kyklôps indomptable par sa force mangea mes braves compagnons. Tu le supportas courageusement, jusqu'à ce que ma prudence t'eût retiré de la caverne où tu pensais mourir.
Il parla ainsi, apaisant son cher coeur dans sa poitrine, et son coeur s'apaisa et patienta. Mais Odysseus se retournait çà et là. De même qu'un homme tourne et retourne, sur un grand feu ardent, un ventre plein de graisse et de sang, de même il s'agitait d'un côté et de l'autre, songeant comment, seul contre une multitude, il mettrait la main sur les prétendants insolents. Et voici qu'Athènè, étant descendue de l'Ouranos, s'approcha de lui, semblable à une femme, et, se tenant près de sa tête, lui dit ces paroles:
— Pourquoi veilles-tu, ô le plus malheureux de tous les hommes? Cette demeure est la tienne, ta femme est ici, et ton fils aussi, lui que chacun désirerait pour fils.
Et le sage Odysseus lui répondit:
— Certes, déesse, tu as parlé très sagement, mais je songe dans mon âme comment je mettrai la main sur les prétendants insolents, car je suis seul, et ils se réunissent ici en grand nombre. Et j'ai une autre pensée plus grande dans mon esprit. Serai-je tué par la volonté de Zeus et par la tienne? Échapperai-je? Je voudrais le savoir de toi.
Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit:
— Insensé! Tout homme a confiance dans le plus faible de ses compagnons, qui n'est qu'un mortel, et de peu de sagesse. Mais moi, je suis déesse, et je t'ai protégé dans tous tes travaux, et je te le dis hautement: Quand même cinquante armées d'hommes parlant des langues diverses nous entoureraient pour te tuer avec l'épée, tu n'en ravirais pas moins leurs boeufs et leurs grasses brebis. Dors donc. Il est cruel de veiller toute la nuit. Bientôt tu échapperas à tous tes maux.
Elle parla ainsi et répandit le sommeil sur ses paupières. Puis, la noble déesse remonta dans l'Olympos, dès que le sommeil eut saisi Odysseus, enveloppant ses membres et apaisant les peines de son coeur. Et sa femme se réveilla; et elle pleurait, assise sur son lit moelleux. Et, après qu'elle se fut rassasiée de larmes, la noble femme supplia d'abord la vénérable déesse Artémis, fille de Zeus:
— Artémis, vénérable déesse, fille de Zeus, plût aux dieux que tu m'arrachasses l'âme, à l'instant même, avec tes flèches, ou que les tempêtes pussent m'emporter par les routes sombres et me jeter dans les courants du rapide Okéanos! Ainsi, les tempêtes emportèrent autrefois les filles de Pandaros. Les dieux avaient fait mourir leurs parents et elles étaient restées orphelines dans leurs demeures, et la divine Aphroditè les nourrissait de fromage, de miel doux et de vin parfumé. Hèrè les doua, plus que toutes les autres femmes, de beauté et de prudence, et la chaste Artémis d'une haute taille, et Athènè leur enseigna à faire de beaux ouvrages. Alors, la divine Aphroditè monta dans le haut Olympos, afin de demander, pour ces vierges, d'heureuses noces à Zeus qui se réjouit de la foudre et qui connaît les bonnes et les mauvaises destinées des hommes mortels. Et, pendant ce temps, les Harpyes enlevèrent ces vierges et les donnèrent aux odieuses Érinnyes pour les servir. Que les Olympiens me perdent ainsi! Qu'Artémis aux beaux cheveux me frappe, afin que je revoie au moins Odysseus sous la terre odieuse, plutôt que réjouir l'âme d'un homme indigne! On peut supporter son mal, quand, après avoir pleuré tout le jour, le coeur gémissant, on dort la nuit; car le sommeil, ayant fermé leurs paupières, fait oublier à tous les hommes les biens et les maux. Mais l'insomnie cruelle m'a envoyé un daimôn qui a couché cette nuit auprès de moi, semblable à ce qu'était Odysseus quand il partit pour l'armée. Et mon coeur était consolé, pensant que ce n'était point un songe, mais la vérité.
Elle parla ainsi, et, aussitôt, Éôs au thrône d'or apparut. Et le divin Odysseus entendit la voix de Pènélopéia qui pleurait. Et il pensa et il lui vint à l'esprit que, placée au-dessus de sa tête, elle l'avait reconnu. C'est pourquoi, ramassant le manteau et les toisons sur lesquelles il était couché, il les plaça sur le thrône dans la salle; et, jetant dehors la peau de boeuf, il leva les mains et supplia Zeus:
— Père Zeus! si, par la volonté des dieux, tu m'as ramené dans ma patrie, à travers la terre et la mer, et après m'avoir accablé de tant de maux, fais qu'un de ceux qui s'éveillent dans cette demeure dise une parole heureuse, et, qu'au dehors, un de tes signes m'apparaisse.
Il parla ainsi en priant, et le très sage Zeus l'entendit, et, aussitôt, il tonna du haut de l'Olympos éclatant et par-dessus les nuées, et le divin Odysseus s'en réjouit. Et, aussitôt, une femme occupée à moudre éleva la voix dans la maison. Car il y avait non loin de là douze meules du prince des peuples, et autant de servantes les tournaient, préparant l'huile et la farine, moelle des hommes. Et elles s'étaient endormies, après avoir moulu le grain, et l'une d'elles n'avait pas fini, et c'était la plus faible de toutes. Elle arrêta sa meule et dit une parole heureuse pour le roi:
— Père Zeus, qui commandes aux dieux et aux hommes, certes, tu as tonné fortement du haut de l'Ouranos étoilé où il n'y a pas un nuage. C'est un de tes signes à quelqu'un. Accomplis donc mon souhait, à moi, malheureuse: Que les prétendants, en ce jour et pour la dernière fois, prennent le repas désirable dans la demeure d'Odysseus! Ils ont rompu mes genoux sous ce dur travail de moudre leur farine; qu'ils prennent aujourd'hui leur dernier repas!
Elle parla ainsi, et le divin Odysseus se réjouit de cette parole heureuse et du tonnerre de Zeus, et il se dit qu'il allait punir les coupables. Et les autres servantes se rassemblaient dans les belles demeures d'Odysseus, et elles allumèrent un grand feu dans le foyer. Et le divin Tèlémakhos se leva de son lit et se couvrit de ses vêtements. Il suspendit une épée à ses épaules et il attacha de belles sandales à ses pieds brillants; puis, il saisit une forte lance à pointe d'airain, et, s'arrêtant, comme il passait le seuil, il dit à Eurykléia:
— Chère nourrice, comment avez-vous honoré l'étranger dans la demeure? Lui avez-vous donné un lit et de la nourriture, ou gît-il négligé? Car ma mère est souvent ainsi, bien que prudente; elle honore inconsidérément le moindre des hommes et renvoie le plus méritant sans honneurs.
Et la prudente Eurykléia lui répondit:
— N'accuse point ta mère innocente, mon enfant. L'étranger s'est assis et il a bu du vin autant qu'il l'a voulu; mais il a refusé de manger davantage quand ta mère l'invitait elle-même. Elle a ordonné aux servantes de préparer son lit; mais lui, comme un homme plein de soucis et malheureux, a refusé de dormir dans un lit, sous des couvertures; et il s'est couché, dans le vestibule, sur une peau de boeuf encore saignante et sur des peaux de brebis; et nous avons jeté un manteau par-dessus.
Elle parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la demeure, tenant sa lance à la main. Et deux chiens rapides le suivaient. Et il se hâta vers l'agora des Akhaiens aux belles knèmides. Et Eurykléia, fille d'Ops Peisènoride, la plus noble des femmes, dit aux servantes:
— Allons! hâtez-vous! Balayez la salle, arrosez-la, jetez des tapis pourprés sur les beaux thrônes, épongez les tables, purifiez les kratères et les coupes rondes; et qu'une partie d'entre vous aille puiser de l'eau à la fontaine et revienne aussitôt. Les prétendants ne tarderont pas à arriver, et ils viendront dès le matin, car c'est une fête pour tous.
Elle parla ainsi, et les servantes, l'ayant entendue, lui obéirent. Et les unes allèrent à la fontaine aux eaux noires, et les autres travaillaient avec ardeur dans la maison. Puis, les prétendants insolents entrèrent; et ils se mirent à fendre du bois. Et les servantes revinrent de la fontaine, et, après elles, le porcher qui amenait trois de ses meilleurs porcs. Et il les laissa manger dans l'enceinte des haies. Puis il adressa à Odysseus ces douces paroles:
— Étranger, les Akhaiens te traitent-ils mieux, ou t'outragent- ils comme auparavant?
Et le prudent Odysseus lui répondit:
— Puissent les dieux, Eumaios, châtier leur insolence, car ils commettent des actions outrageantes et honteuses dans une demeure étrangère, et ils n'ont plus la moindre pudeur.
Et, comme ils se parlaient ainsi, le chevrier Mélanthios s'approcha d'eux, conduisant, pour le repas des prétendants, les meilleures chèvres de tous ses troupeaux, et deux bergers le suivaient. Et il attacha les chèvres sous le portique sonore, et il dit à Odysseus, en l'injuriant de nouveau:
— Étranger, es-tu encore ici à importuner les hommes en leur demandant avec insistance? Ne passeras-tu point les portes? Je ne pense pas que nous nous séparions avant que tu aies éprouvé nos mains, car tu demandes à satiété, et il y a d'autres repas parmi les Akhaiens.
Il parla ainsi, et le prudent Odysseus ne répondit rien, et il resta muet, mais secouant la tête et méditant sa vengeance. Puis, arriva Philoitios, chef des bergers, conduisant aux prétendants une génisse stérile et des chèvres grasses. Des bateliers, de ceux qui faisaient passer les hommes, l'avaient amené. Il attacha les animaux sous le portique sonore, et, s'approchant du porcher, il lui dit:
— Porcher, quel est cet étranger nouvellement venu dans notre demeure? D'où est-il? Quelle est sa race et quelle est sa patrie? Le malheureux! certes, il est semblable à un roi: mais les dieux accablent les hommes qui errent sans cesse, et ils destinent les rois eux-mêmes au malheur.
Il parla ainsi, et, tendant la main droite à Odysseus, il lui dit ces paroles ailées:
— Salut, père étranger! Que la richesse t'arrive bientôt, car maintenant, tu es accablé de maux! Père Zeus, aucun des dieux n'est plus cruel que toi, car tu n'as point pitié des hommes que tu as engendrés toi-même pour être accablés de misères et d'amères douleurs! La sueur me coule, et mes yeux se remplissent de larmes en voyant cet étranger, car je me souviens d'Odysseus, et je pense qu'il erre peut-être parmi les hommes, couvert de semblables haillons, s'il vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais, s'il est mort et s'il est dans les demeures d'Aidès, je gémirai toujours au souvenir de l'irréprochable Odysseus qui m'envoya, tout jeune, garder ses boeufs chez le peuple des Képhalléniens. Et maintenant ils sont innombrables, et aucun autre ne possède une telle race de boeufs aux larges fronts. Et les prétendants m'ordonnent de les leur amener pour qu'ils les mangent; et ils ne s'inquiètent point du fils d'Odysseus dans cette demeure, et ils ne respectent ni ne craignent les dieux, et ils désirent avec ardeur partager les biens d'un roi absent depuis longtemps. Cependant, mon coeur hésite dans ma chère poitrine. Ce serait une mauvaise action, Tèlémakhos étant vivant, de m'en aller chez un autre peuple, auprès d'hommes étrangers, avec mes boeufs; et, d'autre part, il est dur de rester ici, gardant mes boeufs pour des étrangers et subissant mille maux. Déjà, depuis longtemps, je me serais enfui vers quelque roi éloigné, car, ici, rien n'est tolérable; mais je pense que ce malheureux reviendra peut-être et dispersera les prétendants dans ses demeures.
Et le prudent Odysseus lui répondit:
— Bouvier, tu ne ressembles ni à un méchant homme, ni à un insensé, et je reconnais que ton esprit est plein de prudence. C'est pourquoi je te le jure par un grand serment: que Zeus, le premier des dieux, le sache! Et cette table hospitalière, et cette demeure du brave Odysseus où je suis venu! Toi présent, Odysseus reviendra ici, et tu le verras de tes yeux, si tu le veux, tuer les prétendants qui oppriment ici.
— Étranger, puisse le Kroniôn accomplir tes paroles! Tu sauras alors à qui appartiendront ma force et mes mains.
Et Eumaios suppliait en même temps tous les dieux de ramener le très sage Odysseus dans ses demeures.
Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, les prétendants préparaient le meurtre et la mort de Tèlémakhos. Mais, en ce moment, un aigle vola à leur gauche, tenant une colombe tremblante.
Alors Amphinomos leur dit:
— Ô amis, notre dessein de tuer Tèlémakhos ne s'accomplira pas. Ne songeons plus qu'au repas.
Ainsi parla Amphinomos, et sa parole leur plut. Puis, entrant dans la demeure du divin Odysseus, ils déposèrent leurs manteaux sur les sièges et sur les thrônes, ils sacrifièrent les grandes brebis, les chèvres grasses, les porcs et la génisse indomptée. Et ils distribuèrent les entrailles rôties. Puis ils mêlèrent le vin dans les kratères; et le porcher distribuait les coupes, et Philoitios, le chef des bouviers, distribuait le pain dans de belles corbeilles, et Mélanthios versait le vin. Et ils étendirent les mains vers les mets placés devant eux. Mais Tèlémakhos vit asseoir Odysseus, qui méditait des ruses, auprès du seuil de pierre, dans la salle, sur un siège grossier, et il plaça devant lui, sur une petite table, une part des entrailles. Puis, il versa du vin dans une coupe d'or, et il lui dit:
— Assieds-toi là, parmi les hommes, et bois du vin. J'écarterai moi-même, loin de toi, les outrages de tous les prétendants, car cette demeure n'est pas publique; c'est la maison d'Odysseus, et il l'a construite pour moi. Et vous, prétendants, retenez vos injures et vos mains, de peur que la discorde se manifeste ici.
Il parla ainsi, et tous, mordant leurs lèvres, admiraient Tèlémakhos et comme il avait parlé avec audace. Et Antinoos, fils d'Eupeithès, leur dit:
— Nous avons entendu, Akhaiens, les paroles sévères de Tèlémakhos, car il nous a rudement menacés. Certes, le Kroniôn Zeus ne l'a point permis; mais, sans cela, nous l'aurions déjà fait taire dans cette demeure, bien qu'il soit un habile agorète.
Ainsi parla Antinoos, et Tèlémakhos ne s'en inquiéta point. Et les hérauts conduisirent à travers la ville l'hécatombe sacrée, et les Akhaiens chevelus se réunirent dans le bois épais de l'archer Apollôn.
Et, après avoir rôti les chairs supérieures, les prétendants distribuèrent les parts et prirent leur repas illustre; et, comme l'avait ordonné Tèlémakhos, le cher fils du divin Odysseus, les serviteurs apportèrent à celui-ci une part égale à celles de tous les autres convives; mais Athènè ne voulut pas que les prétendants cessassent leurs outrages, afin qu'une plus grande colère entrât dans le coeur du Laertiade Odysseus. Et il y avait parmi les prétendants un homme très inique. Il se nommait Ktèsippos, et il avait sa demeure dans Samè. Confiant dans les richesses de son père, il recherchait la femme d'Odysseus absent depuis longtemps. Et il dit aux prétendants insolents:
— Écoutez-moi, illustres prétendants. Déjà cet étranger a reçu une part égale à la nôtre, comme il convient, car il ne serait ni bon, ni juste de priver les hôtes de Tèlémakhos, quels que soient, ceux qui entrent dans sa demeure. Mais moi aussi, je lui ferai un présent hospitalier, afin que lui-même donne un salaire aux baigneurs ou aux autres serviteurs qui sont dans la maison du divin Odysseus.
Ayant ainsi parlé, il saisit dans une corbeille un pied de boeuf qu'il lança d'une main vigoureuse; mais Odysseus l'évita en baissant la tête, et il sourit sardoniquement dans son âme; et le pied de boeuf frappa le mur bien construit. Alors Tèlémakhos réprimanda ainsi Ktèsippos:
— Ktèsippos, certes, il vaut beaucoup mieux pour toi que tu n'aies point frappé mon hôte, et qu'il ait lui-même évité ton trait, car, certes, je t'eusse frappé de ma lance aiguë au milieu du corps, et, au lieu de tes noces, ton père eût fait ton sépulcre. C'est pourquoi qu'aucun de vous ne montre son insolence dans ma demeure, car je comprends et je sais quelles sont les bonnes et les mauvaises actions, et je ne suis plus un enfant. J'ai longtemps souffert et regardé ces violences, tandis que mes brebis étaient égorgées, et que mon vin était épuisé, et que mon pain était mangé car il est difficile à un seul de s'opposer à plusieurs mais ne m'outragez pas davantage. Si vous avez le désir de me tuer avec l'airain, je le veux bien, et il vaut mieux que je meure que de voir vos honteuses actions, mes hôtes chassés et mes servantes indignement violées dans mes belles demeures.
Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et le Damastoride Agélaos dit enfin:
— Ô amis, à cette parole juste, il ne faut point répondre injurieusement, ni frapper cet étranger, ou quelqu'un des serviteurs qui sont dans les demeures du divin Odysseus; mais je parlerai doucement à Tèlémakhos et à sa mère; puissé-je plaire au coeur de tous deux. Aussi longtemps que votre âme dans vos poitrines a espéré le retour du très sage Odysseus en sa demeure, nous n'avons eu aucune colère de ce que vous reteniez, les faisant attendre, les prétendants dans vos demeures. Puisque Odysseus devait revenir, cela valait mieux en effet. Maintenant il est manifeste qu'il ne reviendra plus. Va donc à ta mère et dis-lui qu'elle épouse le plus illustre d'entre nous, et celui qui lui fera le plus de présents. Tu jouiras alors des biens paternels, mangeant et buvant; et ta mère entrera dans la maison d'un autre.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
— Agélaos, non, par Zeus et par les douleurs de mon pere qui est mort ou qui erre loin d'Ithakè, non, je ne m'oppose point aux noces de ma mère, et je l'engage à épouser celui qu'elle choisira et qui lui fera le plus de présents; mais je crains de la chasser de cette demeure par des paroles rigoureuses, de peur qu'un dieu n'accomplisse pas ceci.
Ainsi parla Tèlémakhos, et Pallas Athènè excita un rire immense parmi les prétendants, et elle troubla leur esprit, et ils riaient avec des mâchoires contraintes, et ils mangeaient les chairs crues, et leurs yeux se remplissaient de larmes, et leur âme pressentait le malheur. Alors, le divin Théoklyménos leur dit:
— Ah! malheureux! quel malheur allez-vous subir! Vos têtes, vos visages, vos genoux sont enveloppés par la nuit; vous sanglotez, vos joues sont couvertes de larmes; ces colonnes et ces murailles sont souillées de sang; le portique et la cour sont pleins d'ombres qui se hâtent vers les ténèbres de l'Érébos; Hèlios périt dans l'Ouranos, et le brouillard fatal s'avance!
Il parla ainsi, et tous se mirent à rire de lui; et Eurymakhos, fils de Polybos, dit le premier:
— Tu es insensé, étranger récemment arrivé! Chassez-le aussitôt de cette demeure, et qu'il aille à l'agora, puisqu'il prend le jour pour la nuit.
Et le divin Théoklyménos lui répondit:
— Eurymakhos, n'ordonne point de me chasser d'ici. Il me suffit de mes yeux, de mes oreilles, de mes pieds et de l'esprit équitable qui est dans ma poitrine. Je sortirai d'ici, car je devine le malheur qui est suspendu sur vous; et nul d'entre vous n'y échappera, ô prétendants, hommes injurieux qui commettez des actions iniques dans la demeure du divin Odysseus!
Ayant ainsi parlé, il sortit des riches demeures et retourna chez Peiraios qui l'avait accueilli avec bienveillance. Et les prétendants, se regardant les uns les autres, irritaient Tèlémakhos en raillant ses hôtes. Et l'un de ces jeunes hommes insolents dit:
— Tèlémakhos, aucun donneur d'hospitalité n'est plus à plaindre que toi. Tu as encore, il est vrai, ce vagabond affamé, privé de pain et de vin, sans courage et qui ne sait rien faire, inutile fardeau de la terre, mais l'autre est allé prophétiser ailleurs. Écoute-moi; ceci est pour le mieux; jetons tes deux hôtes sur une nef et envoyons-les aux Sikèles. Chacun vaudra un bon prix.
Ainsi parlaient les prétendants, et Tèlémakhos ne s'inquiéta point de leurs paroles; mais il regardait son père, en silence, attendant toujours qu'il mît la main sur les prétendants insolents.
Et la fille d'Ikarios, la sage Pènélopéia, accoudée sur son beau thrône, écoutait les paroles de chacun d'eux dans les demeures. Et ils riaient joyeusement en continuant leur repas, car ils avaient déjà beaucoup mangé.
Mais, bientôt, jamais fête ne devait leur être plus funeste que celle que leur préparaient une déesse et un homme brave, car, les premiers, ils avaient commis de honteuses actions.