—Trente-six, dit Robert.
—Parfait! J’ai de l’avance, répondit Paganel. Je cite pour mémoire Eyre et Leichardt, qui parcoururent une portion du pays en 1840 et 1841; Sturt, en 1845; les frères Grégory et Helpmann, en 1846, dans l’Australie occidentale; Kennedy, en 1847, sur le fleuve Victoria, et, en 1848, dans l’Australie du nord; Grégory, en 1852; Austin, en 1854; les Grégory, de 1855 à 1858, dans le nord-ouest du continent; Babbage, du lac Torrens au lac Eyre, et j’arrive enfin à un voyageur célèbre dans les fastes australiens, à Stuart, qui traça trois fois ses audacieux itinéraires à travers le continent. Sa première expédition à l’intérieur est de 1860. Plus tard, si vous le voulez, je vous raconterai comment l’Australie fut quatre fois traversée du sud au nord. Aujourd’hui, je me borne à achever cette longue nomenclature, et, de 1860 à 1862, j’ajouterai aux noms de tant de hardis pionniers de la science ceux des frères Dempster, de Clarkson et Harper, ceux de Burke et Wills, ceux de Neilson, de Walker, Landsborough, Mackinlay, Howit…
—Cinquante-six! s’écria Robert.
—Bon! Major, reprit Paganel, je vais vous faire bonne mesure, car je ne vous ai cité ni Duperrey, ni Bougainville, ni Fitz-Roy, ni De Wickam, ni Stokes…
—Assez, fit le major, accablé sous le nombre.
—Ni Pérou, ni Quoy, reprit Paganel, lancé comme un express, ni
Bennett, ni Cuningham, ni Nutchell, ni Tiers…
—Grâce!…
—Ni Dixon, ni Strelesky, ni Reid, ni Wilkes, ni Mitchell…
—Arrêtez, Paganel, dit Glenarvan, qui riait de bon cœur, n’accablez pas l’infortuné Mac Nabbs. Soyez généreux! Il s’avoue vaincu.
—Et sa carabine? demanda le géographe d’un air triomphant.
—Elle est à vous, Paganel, répondit le major, et je la regrette bien. Mais vous avez une mémoire à gagner tout un musée d’artillerie.
—Il est certainement impossible, dit lady Helena, de mieux connaître son Australie. Ni le plus petit nom, ni le plus petit fait…
—Oh! le plus petit fait! dit le major en secouant la tête.
—Hein! Qu’est-ce, Mac Nabbs? s’écria Paganel.
—Je dis que les incidents relatifs à la découverte de l’Australie ne vous sont peut-être pas tous connus.
—Par exemple! fit Paganel avec un suprême mouvement de fierté.
—Et si je vous en cite un que vous ne sachiez pas, me rendrez-vous ma carabine? demanda Mac Nabbs.
—À l’instant, major.
—Marché conclu?
—Marché conclu.
—Bien. Savez-vous, Paganel, pourquoi l’Australie n’appartient pas à la France?
—Mais, il me semble…
—Ou, tout au moins, quelle raison en donnent les anglais?
—Non, major, répondit Paganel d’un air vexé.
—C’est tout simplement parce que le capitaine Baudin, qui n’était pourtant pas timide, eut tellement peur en 1802 du croassement des grenouilles australiennes, qu’il leva l’ancre au plus vite et s’enfuit pour ne jamais revenir.
—Quoi! s’écria le savant, dit-on cela en Angleterre? Mais c’est une mauvaise plaisanterie!
—Très mauvaise, je l’avoue, répondit le major, mais elle est historique dans le royaume-uni.
—C’est une indignité! s’écria le patriotique géographe. Et cela se répète sérieusement?
—Je suis forcé d’en convenir, mon cher Paganel, répondit Glenarvan au milieu d’un éclat de rire général. Comment! Vous ignoriez cette particularité?
—Absolument. Mais je proteste! d’ailleurs, les anglais nous appellent «mangeurs de grenouilles!» Or, généralement, on n’a pas peur de ce que l’on mange.
—Cela ne se dit pas moins, Paganel», répondit le major en souriant modestement.
Et voilà comment cette fameuse carabine de Purdey Moore et Dikson resta la propriété du major Mac Nabbs.
Chapitre V Les colères de l’océan Indien
Deux jours après cette conversation, John Mangles ayant fait son point à midi, annonça que le Duncan se trouvait par 113° 37’ de longitude. Les passagers consultèrent la carte du bord et virent, non sans grande satisfaction, que cinq degrés à peine les séparaient du cap Bernouilli.
Entre ce cap et la pointe d’Entrecasteaux, la côte australienne décrit un arc que sous-tend le trente-septième parallèle. Si alors le Duncan fût remonté vers l’équateur, il aurait eu promptement connaissance du cap Chatham, qui lui restait à cent vingt milles dans le nord. Il naviguait alors dans cette partie de la mer des Indes abritée par le continent australien.
On pouvait donc espérer que, sous quatre jours, le cap Bernouilli se relèverait à l’horizon.
Le vent d’ouest avait jusqu’alors favorisé la marche du yacht; mais depuis quelques jours il montrait une tendance à diminuer; peu à peu, il calmit. Le 13 décembre, il tomba tout à fait, et les voiles inertes pendirent le long des mâts.
Le Duncan, sans sa puissante hélice, eût été enchaîné par les calmes de l’océan.
Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon, paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un chapeau.
«En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre, mieux vaut absence de vent que vent contraire.
—Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps. Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée.
—Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après tout.
—Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas.
—Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith, apparaissait libre de nuages.
—Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant.
—Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il?
—Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à l’apparence du ciel, mylord. Rien n’est plus trompeur. Depuis deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles. Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones, les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage.
—John, répondit Glenarvan, le Duncan est un bâtiment solide, son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons nous défendre!»
John Mangles, en exprimant ses craintes, obéissait à son instinct d’homme de mer. C’était un habile «weatherwise», expression anglaise qui s’applique aux observateurs du temps. La baisse persistante du baromètre lui fit prendre toutes les mesures de prudence à son bord.
Il s’attendait à une tempête violente que l’état du ciel n’indiquait pas encore, mais son infaillible instrument ne pouvait le tromper; les courants atmosphériques accourent des lieux où la colonne de mercure est haute vers ceux où elle s’abaisse; plus ces lieux sont rapprochés, plus le niveau se rétablit rapidement dans les couches aériennes, et plus la vitesse du vent est grande.
John resta sur le pont pendant toute la nuit. Vers onze heures, le ciel s’encrassa dans le sud. John fit monter tout son monde en haut et amener ses petites voiles; il ne conserva que sa misaine, sa brigantine, son hunier et ses focs. À minuit, le vent fraîchit. Il ventait grand frais, c’est-à-dire que les molécules d’air étaient chassées avec une vitesse de six toises par seconde. Le craquement des mâts, le battement des manœuvres courantes, le bruit sec des voiles parfois prises en ralingues, le gémissement des cloisons intérieures, apprirent aux passagers ce qu’ils ignoraient encore. Paganel, Glenarvan, le major, Robert, apparurent sur le pont, les uns en curieux, les autres prêts à agir.
Dans ce ciel qu’ils avaient laissé limpide et constellé roulaient des nuages épais, séparés par des bandes tachetées comme une peau de léopard.
«L’ouragan? demanda simplement Glenarvan à John Mangles.
—Pas encore, mais bientôt», répondit le capitaine.
En ce moment, il donna l’ordre de prendre le bas ris du hunier. Les matelots s’élancèrent dans les enfléchures du vent, et, non sans peine, ils diminuèrent la surface de la voile en l’enroulant de ses garcettes sur la vergue amenée. John Mangles tenait à conserver le plus de toile possible, afin d’appuyer le yacht et d’adoucir ses mouvements de roulis.
Puis, ces précautions prises, il donna des ordres à Austin et au maître d’équipage, pour parer à l’assaut de l’ouragan, qui ne pouvait tarder à se déchaîner. Les saisines des embarcations et les amarres de la drome furent doublées. On renforça les palans de côté du canon. On roidit les haubans et galhaubans. Les écoutilles furent condamnées.
John, comme un officier sur le couronnement d’une brèche, ne quittait pas le bord du vent, et du haut de la dunette il essayait d’arracher ses secrets à ce ciel orageux.
En ce moment, le baromètre était tombé à vingt-six pouces, abaissement qui se produit rarement dans la colonne barométrique, et le storm-glass indiquait la tempête.
Il était une heure du matin. Lady Helena et miss Grant, violemment secouées dans leur cabine, se hasardèrent à venir sur le pont. Le vent avait alors une vitesse de quatorze toises par seconde. Il sifflait dans des manœuvres dormantes avec une extrême violence. Ces cordes de métal, pareilles à celles d’un instrument, résonnaient comme si quelque gigantesque archet eût provoqué leurs rapides oscillations; les poulies se choquaient; les manœuvres couraient avec un bruit aigu dans leurs gorges rugueuses; les voiles détonaient comme des pièces d’artillerie; des vagues déjà monstrueuses accouraient à l’assaut du yacht, qui se jouait comme un alcyon sur leur crête écumante.
Lorsque le capitaine John aperçut les passagères, il alla rapidement à elles, et les pria de rentrer dans la dunette; quelques paquets de mer embarquaient déjà, et le pont pouvait être balayé d’un instant à l’autre. Le fracas des éléments était si éclatant alors, que lady Helena entendait à peine le jeune capitaine.
«Il n’y a aucun danger? Put-elle cependant lui dire pendant une légère accalmie.
—Aucun, madame, répondit John Mangles; mais vous ne pouvez rester sur le pont, ni vous, miss Mary.»
Lady Glenarvan et miss Grant ne résistèrent pas à un ordre qui ressemblait à une prière, et elles rentrèrent sous la dunette au moment où une vague, déferlant au-dessus du tableau d’arrière, fit tressaillir dans leurs compartiments les vitres du capot. En ce moment, la violence du vent redoubla; les mâts plièrent sous la pression des voiles, et le yacht sembla se soulever sur les flots.
«Cargue la misaine! Cria John Mangles; amène le hunier et les focs!»
Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre; les drisses furent larguées, les cargues pesées, les focs halés bas avec un bruit qui dominait celui du ciel, et le Duncan, dont la cheminée vomissait des torrents d’une fumée noire, frappa inégalement la mer des branches parfois émergées de son hélice.
Glenarvan, le major, Paganel et Robert contemplaient avec une admiration mêlée d’effroi cette lutte du Duncan contre les flots; ils se cramponnaient fortement aux râteliers des bastingages sans pouvoir échanger un seul mot, et regardaient les bandes de pétrels-satanicles, ces funèbres oiseaux des tempêtes, qui se jouaient dans les vents déchaînés.
En ce moment, un sifflement assourdissant se fit entendre au-dessus des bruits de l’ouragan. La vapeur fusa avec violence, non du tuyau d’échappement, mais des soupapes de la chaudière; le sifflet d’alarme retentit avec une force inaccoutumée; le yacht donna une bande effroyable, et Wilson, qui tenait la roue, fut renversé par un coup de barre inattendu. Le Duncan venait en travers à la lame et ne gouvernait plus.
«Qu’y a-t-il? s’écria John Mangles en se précipitant sur la passerelle.
—Le navire se couche! répondit Tom Austin.
—Est-ce que nous sommes démontés de notre gouvernail?
—À la machine! à la machine!» cria la voix de l’ingénieur.
John se précipita vers la machine et s’affala par l’échelle. Une nuée de vapeur remplissait la chambre; les pistons étaient immobiles dans les cylindres; les bielles n’imprimaient aucun mouvement à l’arbre de couche. En ce moment, le mécanicien, voyant leurs efforts inutiles et craignant pour ses chaudières, ferma l’introduction et laissa fuir la vapeur par le tuyau d’échappement.
«Qu’est-ce donc? demanda le capitaine.
—L’hélice est faussée, ou engagée, répondit le mécanicien; elle ne fonctionne plus.
—Quoi? Il est impossible de la dégager?
—Impossible.»
Ce n’était pas le moment de chercher à remédier à cet accident; il y avait un fait incontestable:
L’hélice ne pouvait marcher, et la vapeur, ne travaillant plus, s’était échappée par les soupapes.
John devait donc en revenir à ses voiles, et chercher un auxiliaire dans ce vent qui s’était fait son plus dangereux ennemi.
Il remonta, et dit en deux mots la situation à lord Glenarvan; puis il le pressa de rentrer dans la dunette avec les autres passagers, Glenarvan voulut rester sur le pont.
«Non, votre honneur, répondit John Mangles d’une voix ferme, il faut que je sois seul ici avec mon équipage. Rentrez! Le navire peut s’engager et les lames vous balayeraient sans merci.
—Mais nous pouvons être utiles…
—Rentrez, rentrez, mylord, il le faut! Il y a des circonstances où je suis le maître à bord! Retirez-vous, je le veux!»
Pour que John Mangles s’exprimât avec une telle autorité, il fallait que la situation fût suprême.
Glenarvan comprit que c’était à lui de donner l’exemple de l’obéissance. Il quitta donc le pont, suivi de ses trois compagnons, et rejoignit les deux passagères, qui attendaient avec anxiété le dénoûment de cette lutte avec les éléments.
«Un homme énergique que mon brave John! dit Glenarvan, en entrant dans le carré.
—Oui, répondit Paganel, il m’a rappelé ce bosseman de votre grand Shakespeare, quand il s’écrie dans le drame de la tempête, au roi qu’il porte à son bord:
«Hors d’ici! Silence! à vos cabanes! Si vous ne pouvez imposer silence à ces éléments, taisez-vous! Hors de mon chemin, vous dis-je!»
Cependant John Mangles n’avait pas perdu une seconde pour tirer le navire de la périlleuse situation que lui faisait son hélice engagée. Il résolut de se tenir à la cape pour s’écarter le moins possible de sa route. Il s’agissait donc de conserver des voiles et de les brasser obliquement, de manière à présenter le travers à la tempête. On établit le hunier au bas ris, une sorte de trinquette sur l’étai du grand mât, et la barre fut mise sous le vent.
Le yacht, doué de grandes qualités nautiques, évolua comme un cheval rapide qui sent l’éperon, et il prêta le flanc aux lames envahissantes. Cette voilure si réduite tiendrait-elle? Elle était faite de la meilleure toile de Dundee; mais quel tissu peut résister à de pareilles violences?
Cette allure de la cape avait l’avantage d’offrir aux vagues les portions les plus solides du yacht, et de le maintenir dans sa direction première.
Cependant, elle n’était pas sans péril, car le navire pouvait s’engager dans ces immenses vides laissés entre les lames et ne pas s’en relever. Mais John Mangles n’avait pas le choix des manœuvres et il résolut de garder la cape, tant que la mâture et les voiles ne viendraient pas en bas. Son équipage se tenait là sous ses yeux, prêt à se porter où sa présence serait nécessaire. John, attaché aux haubans, surveillait la mer courroucée.
Le reste de la nuit se passa dans cette situation. On espérait que la tempête diminuerait au lever du jour.
Vain espoir. Vers huit heures du matin, il surventa encore, et le vent, avec une vitesse de dix-huit toises par seconde, se fit ouragan.
John ne dit rien, mais il trembla pour son navire et ceux qu’il portait. Le Duncan donnait une bande effroyable; ses épontilles en craquaient, et parfois les bouts-dehors de misaine venaient fouetter la crête des vagues. Il y eut un instant où l’équipage crut que le yacht ne se relèverait pas. Déjà les matelots, la hache à la main, s’élançaient pour couper les haubans du grand mât, quand les voiles, arrachées à leurs ralingues, s’envolèrent comme de gigantesques albatros.
Le Duncan se redressa; mais, sans appui sur les flots, sans direction, il fut ballotté épouvantablement, au point que les mâts menaçaient de se rompre jusque dans leur emplanture. Il ne pouvait longtemps supporter un pareil roulis, il fatiguait dans ses hauts, et bientôt ses bordages disjoints, ses coutures crevées, devaient livrer passage aux flots.
John Mangles n’avait plus qu’une ressource, établir un tourmentin et fuir devant le temps. Il y parvint après plusieurs heures d’un travail vingt fois défait avant d’être achevé. Ce ne fut pas avant trois heures du soir que la trinquette put être hissée sur l’étai de misaine et livrée à l’action du vent.
Alors, sous ce morceau de toile, le Duncan laissa porter et se prit à fuir vent arrière avec une incalculable rapidité. Il allait ainsi dans le nord-est où le poussait la tempête. Il lui fallait conserver le plus de vitesse possible, car d’elle seule dépendait sa sécurité. Quelquefois, dépassant les lames emportées avec lui, il les tranchait de son avant effilé, s’y enfonçait comme un énorme cétacé, et laissait balayer son pont de l’avant à l’arrière. En d’autres moments, sa vitesse égalait celle des flots, son gouvernail perdait toute action, et il faisait d’énormes embardées qui menaçaient de le rejeter en travers. Enfin, il arrivait aussi que les vagues couraient plus vite que lui sous le souffle de l’ouragan; elles sautaient alors par-dessus le couronnement, et tout le pont était balayé de l’arrière à l’avant avec une irrésistible violence.
Ce fut dans cette alarmante situation, au milieu d’alternatives d’espoir et de désespoir, que se passèrent la journée du 15 décembre et la nuit qui suivit. John Mangles ne quitta pas un instant son poste; il ne prit aucune nourriture; il était torturé par des craintes que son impassible figure ne voulait pas trahir, et son regard cherchait obstinément à percer les brumes amoncelées dans le nord.
En effet, il pouvait tout craindre. Le Duncan, rejeté hors de sa route, courait à la côte australienne avec une vitesse que rien ne pouvait enrayer. John Mangles sentait aussi par instinct, non autrement, qu’un courant de foudre l’entraînait.
À chaque instant, il redoutait le choc d’un écueil sur lequel le yacht se fût brisé en mille pièces. Il estimait que la côte ne devait pas se rencontrer à moins de douze milles sous le vent. Or, la terre c’est le naufrage, c’est la perte d’un bâtiment.
Cent fois mieux vaut l’immense océan, contre les fureurs duquel un navire peut se défendre, fût-ce en lui cédant. Mais lorsque la tempête le jette sur des atterrages, il est perdu.
John Mangles alla trouver lord Glenarvan; il l’entretint en particulier; il lui dépeignit la situation sans diminuer sa gravité; il l’envisagea avec le sang-froid d’un marin prêt à tout, et termina en disant qu’il serait peut-être obligé de jeter le Duncan à la côte.
«Pour sauver ceux qu’il porte, si c’est possible, mylord.
—Faites, John, répondit Glenarvan.
—Et lady Helena? Miss Grant?
—Je ne les préviendrai qu’au dernier moment, lorsque tout espoir sera perdu de tenir la mer. Vous m’avertirez.
—Je vous avertirai, mylord.»
Glenarvan revint auprès des passagères, qui, sans connaître tout le danger, le sentaient imminent.
Elles montraient un grand courage, égal au moins à celui de leurs compagnons. Paganel se livrait aux théories les plus inopportunes sur la direction des courants atmosphériques; il faisait à Robert, qui l’écoutait, d’intéressantes comparaisons entre les tornades, les cyclones et les tempêtes rectilignes. Quant au major, il attendait la fin avec le fatalisme d’un musulman. Vers onze heures, l’ouragan parut mollir un peu, les humides brumes se dissipèrent, et, dans une rapide éclaircie, John put voir une terre basse qui lui restait à six milles sous le vent. Il y courait en plein. Des lames monstrueuses déferlaient à une prodigieuse hauteur, jusqu’à cinquante pieds et plus. John comprit qu’elles trouvaient là un point d’appui solide pour rebondir à une telle élévation.
«Il y a des bancs de sable, dit-il à Austin.
—C’est mon avis, répondit le second.
—Nous sommes dans la main de Dieu, reprit John.
S’il n’offre pas une passe praticable au Duncan, et s’il ne l’y conduit lui-même, nous sommes perdus.
—La marée est haute en ce moment, capitaine, peut-être pourrons-nous franchir ces bancs?
—Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire pourrait leur résister? Prions Dieu qu’il nous aide, mon ami!»
Cependant le Duncan, sous son tourmentin, portait à la côte avec une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la terre.
Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse un bassin plus tranquille. Là, le Duncan se fût trouvé dans une sûreté relative.
Mais comment passer?
John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que,
l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette.
Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary
Grant pâlit.
«John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss Grant.
—Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main du lord à ses yeux humides.
Le Duncan n’était plus qu’à quelques encablures du pied des bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en un mot, de calmer cette mer tumultueuse?
John Mangles eut une dernière idée.
«L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de l’huile!»
Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile; cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite.
Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-dessus des bastingages de tribord et de bâbord.
«Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable.
En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée par un mascaret mugissant. C’était l’instant.
«À dieu vat!» cria le jeune capitaine.
Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le Duncan vola sur les eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà des redoutables bancs.
Chapitre VI Le cap Bernouilli
Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc, nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le Duncan, après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du large.
Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant:
«Merci, John.»
Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité des périls auxquels ils venaient d’échapper.
Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte le Duncan avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte du bord.
En somme, le Duncan n’avait pas trop dévié de sa route: de deux degrés à peine. Il se trouvait par 136° 12’ de longitude et 35° 07’ de latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap Bernouilli.
Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au sud, le golfe Saint-Vincent.
Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde, capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les opérations commerciales ou les arts mécaniques.
Le Duncan pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation. Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde.
Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la résolution suivante: le Duncan suivrait à la voile le contour des rivages australiens, en cherchant les traces du Britannia; il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées.
L’hélice remise en état, le Duncan irait croiser sur les côtes orientales pour achever la série de ses recherches.
Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps. Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le Duncan, sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord amures, au vent des rivages australiens.
Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes, et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa découverte, en 1802, d’innombrables bandes de kanguroos bondir à travers les bois et les plaines.
Le lendemain, pendant que le Duncan courait bord sur bord, ses embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les accores de la côte.
Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point inexploré.
Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute la sécheresse d’un continent polaire.
Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service.
Les marins ne s’en plaignirent pas.
Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux chercher quelques vestiges du Britannia. Mais cette scrupuleuse exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens furent aussi muets à cet égard que les terres patagones. Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au hasard. Pendant la nuit, le Duncan mettait en panne, de manière à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte était fouillée avec soin.
Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli, qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave. Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du Britannia.
En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la catastrophe, la mer avait pu, avait dû disperser, ronger les restes du trois-mâts et les arracher de l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons, faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte, avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du continent.
Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie, leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro, vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes, le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et arriver à l’océan Indien?
Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces. L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se brisa le Britannia, sur la côte occidentale de l’Australie.
Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir compte: où ils seront prisonniers de cruels indigènes. Mais il n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre.
Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du Britannia ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir courageusement et consciencieusement.
Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question du salut de leur père allait irrévocablement se décider. Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente discussion avait judicieusement démontré que les naufragés seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût brisé sur les écueils de la côte orientale.
«Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas!
—Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient, et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles.
—Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant.
Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux milles en mer.
L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de l’Australie.
Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque d’un navire, et le Britannia pouvait s’être perdu là corps et biens.
Les passagers du Duncan débarquèrent sans difficulté sur un rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures du massif.
Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide. Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le paisible major, qui n’y tenait pas autrement.
La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan compara aux glens des basses terres d’Écosse, et Paganel aux landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques constructions de bon augure.
«Un moulin!» s’écria Robert.
À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au vent.
«C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes regards.
—C’est presque un clocher, dit lady Helena.
—Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore.
—Allons au moulin», répliqua Glenarvan.
On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol, travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect. La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un enclos récemment défriché; quelques bœufs et une demi-douzaine de chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile, puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes ailes.
En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le bonheur au delà des mers.
Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà:
«Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore.
—Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui offrait le colon.
—Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison est la vôtre.»
Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par mistress O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les fils du colon débarrassaient les visiteurs de leurs armes.
Une vaste salle, fraîche et claire, occupait le rez-de-chaussée de la maison construite en forts madriers disposés horizontalement. Quelques bancs de bois rivés aux murailles peintes de couleurs gaies, une dizaine d’escabeaux, deux bahuts en chêne où s’étalaient une faïence blanche et des brocs d’étain brillant, une large et longue table à laquelle vingt convives se seraient assis à l’aise, formaient un ameublement digne de la solide maison et de ses robustes habitants.
Le dîner de midi était servi. La soupière fumait entre le rosbeef et le gigot de mouton, entourés de larges assiettes d’olives, de raisins et d’oranges; le nécessaire était là; le superflu ne manquait pas.
L’hôte et l’hôtesse avaient un air si engageant, la table à l’aspect tentateur était si vaste et si abondamment fournie, qu’il eût été malséant de ne point s’y asseoir. Déjà les domestiques de la ferme, les égaux de leur maître, venaient y partager leur repas. Paddy O’Moore indiqua de la main la place réservée aux étrangers.
«Je vous attendais, dit-il simplement à lord Glenarvan.
—Vous? répondit celui-ci fort surpris.
—J’attends toujours ceux qui viennent», répondit l’irlandais.
Puis, d’une voix grave, pendant que sa famille et ses serviteurs se tenaient debout respectueusement, il récita le bénédicité. Lady Helena se sentit tout émue d’une si parfaite simplicité de mœurs, et un regard de son mari lui fit comprendre qu’il l’admirait comme elle.
On fit fête au repas. La conversation s’engagea sur toute la ligne. D’écossais à irlandais, il n’y a que la main. La Tweed, large de quelques toises, creuse un fossé plus profond entre l’Écosse et l’Angleterre que les vingt lieues du canal d’Irlande qui séparent la vieille Calédonie de la verte Erin. Paddy O’Moore raconta son histoire.
C’était celle de tous les émigrants que la misère chasse de leur pays. Beaucoup viennent chercher au loin la fortune, qui n’y trouvent que déboires et malheurs. Ils accusent la chance, oubliant d’accuser leur inintelligence, leur paresse et leurs vices. Quiconque est sobre et courageux, économe et brave, réussit.
Tel fut et tel était Paddy O’Moore. Il quitta Dundalk, où il mourait de faim, emmena sa famille vers les contrées australiennes, débarqua à Adélaïde, dédaigna les travaux du mineur pour les fatigues moins aléatoires de l’agriculteur, et, deux mois après, il commença son exploitation, si prospère aujourd’hui.
Tout le territoire de l’Australie du sud est divisé par portions d’une contenance de quatre-vingts acres chacune. Ces divers lots sont cédés aux colons par le gouvernement, et par chaque lot un laborieux agriculteur peut gagner de quoi vivre et mettre de côté une somme nette de quatre-vingts livres sterling.
Paddy O’Moore savait cela. Ses connaissances agronomiques le servirent fort. Il vécut, il économisa, et acquit de nouveaux lots avec les profits du premier. Sa famille prospéra, son exploitation aussi. Le paysan irlandais devint propriétaire foncier, et quoique son établissement ne comptât pas encore deux ans d’existence, il possédait alors cinq cents acres d’un sol vivifié par ses soins, et cinq cents têtes de bétail. Il était son maître, après avoir été l’esclave des européens, et indépendant comme on peut l’être dans le plus libre pays du monde.
Ses hôtes, à ce récit de l’émigrant irlandais, répondirent par de sincères et franches félicitations.
Paddy O’Moore, son histoire terminée, attendait, sans doute confidences pour confidences, mais sans les provoquer. Il était de ces gens discrets qui disent: voilà ce que je suis, mais je ne vous demande pas qui vous êtes. Glenarvan, lui, avait un intérêt immédiat à parler du Duncan, de sa présence au cap Bernouilli, et des recherches qu’il poursuivait avec une infatigable persévérance. Mais, en homme qui va droit au but, il interrogea d’abord Paddy O’Moore sur le naufrage du Britannia.
La réponse de l’irlandais ne fut pas favorable. Il n’avait jamais entendu parler de ce navire. Depuis deux ans, aucun bâtiment n’était venu se perdre à la côte, ni au-dessus du cap, ni au-dessous. Or, la catastrophe datait de deux années seulement. Il pouvait donc affirmer avec la plus entière certitude que les naufragés n’avaient pas été jetés sur cette partie des rivages de l’ouest.
«Maintenant, mylord, ajouta-t-il, je vous demanderai quel intérêt vous avez à m’adresser cette question.»
Alors, Glenarvan raconta au colon l’histoire du document, le voyage du yacht, les tentatives faites pour retrouver le capitaine Grant; il ne cacha pas que ses plus chères espérances tombaient devant des affirmations aussi nettes, et qu’il désespérait de retrouver jamais les naufragés du Britannia.
De telles paroles devaient produire une douloureuse impression sur les auditeurs de Glenarvan. Robert et Mary étaient là qui l’écoutaient, les yeux mouillés de larmes. Paganel ne trouvait pas un mot de consolation et d’espoir. John Mangles souffrait d’une douleur qu’il ne pouvait adoucir. Déjà le désespoir envahissait l’âme de ces hommes généreux que le Duncan venait de porter inutilement à ces lointains rivages, quand ces paroles se firent entendre:
«Mylord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est vivant, il est vivant sur la terre australienne!»
Chapitre VII Ayrton
La surprise que produisirent ces paroles ne saurait se dépeindre.
Glenarvan s’était levé d’un bond, et, repoussant son siège:
«Qui parle ainsi? s’écria-t-il.
—Moi, répondit un des serviteurs de Paddy O’Moore, assis au bout de la table.
—Toi, Ayrton! dit le colon, non moins stupéfait que Glenarvan.
—Moi, répondit Ayrton d’une voix émue, mais ferme, moi, écossais comme vous, mylord, moi, un des naufragés du Britannia!»
Cette déclaration produisit un indescriptible effet.
Mary Grant, à demi pâmée par l’émotion, à demi mourante de bonheur, cette fois, se laissa aller dans les bras de lady Helena. John Mangles, Robert, Paganel, quittant leur place, se précipitèrent vers celui que Paddy O’Moore venait de nommer Ayrton.
C’était un homme de quarante-cinq ans, d’une rude physionomie, dont le regard très brillant se perdait sous une arcade sourcilière profondément enfoncée.
Sa vigueur devait être peu commune, malgré la maigreur de son corps. Il était tout os et tout nerfs, et, suivant une expression écossaise, il ne perdait pas son temps à faire de la chair grasse.
Une taille moyenne, des épaules larges, une allure décidée, une figure pleine d’intelligence et d’énergie, quoique les traits en fussent durs, prévenaient en sa faveur. La sympathie qu’il inspirait était encore accrue par les traces d’une récente misère empreinte sur son visage. On voyait qu’il avait souffert et beaucoup, bien qu’il parût homme à supporter les souffrances, à les braver, à les vaincre.
Glenarvan et ses amis avaient senti cela à première vue.
La personnalité d’Ayrton s’imposait dès l’abord.
Glenarvan, se faisant l’interprète de tous, le pressa de questions auxquelles Ayrton répondit. La rencontre de Glenarvan et Ayrton avait évidemment produit chez tous deux une émotion réciproque.
Aussi les premières questions de Glenarvan se pressèrent-elles sans ordre, et comme malgré lui.
«Vous êtes un des naufragés du Britannia? demanda-t-il.
—Oui, mylord, le quartier-maître du capitaine Grant, répondit
Ayrton.
—Sauvé avec lui après le naufrage?
—Non, mylord, non. À ce moment terrible, j’ai été séparé, enlevé du pont du navire, jeté à la côte.
—Vous n’êtes donc pas un des deux matelots dont le document fait mention?
—Non. Je ne connaissais pas l’existence de ce document. Le capitaine l’a lancé à la mer quand je n’étais plus à bord.
—Mais le capitaine? Le capitaine?
—Je le croyais noyé, disparu, abîmé avec tout l’équipage du Britannia. Je pensais avoir survécu seul.
—Mais vous avez dit que le capitaine Grant était vivant!
—Non. J’ai dit: si le capitaine est vivant…
—Vous avez ajouté: il est sur le continent australien!…
—Il ne peut être que là, en effet.
—Vous ne savez donc pas où il est?
—Non, mylord, je vous le répète, je le croyais enseveli dans les flots ou brisé sur les rocs. C’est vous qui m’apprenez que peut-être il vit encore.
—Mais alors que savez-vous? demanda Glenarvan.
—Ceci seulement. Si le capitaine Grant est vivant, il est en
Australie.
—Où donc a eu lieu le naufrage?» dit alors le major Mac Nabbs.
C’était la première question à poser, mais, dans le trouble causé par cet incident, Glenarvan, pressé de savoir avant tout où se trouvait le capitaine Grant, ne s’informa pas de l’endroit où le Britannia s’était perdu. À partir de ce moment, la conversation, jusque-là vague, illogique, procédant par bonds, effleurant les sujets sans les approfondir, mêlant les faits, intervertissant les dates, prit une allure plus raisonnable, et bientôt les détails de cette obscure histoire apparurent nets et précis à l’esprit de ses auditeurs.
À la question faite par Mac Nabbs, Ayrton répondit en ces termes:
«Lorsque je fus arraché du gaillard d’avant où je halais bas le foc, le Britannia courait vers la côte de l’Australie. Il n’en était pas à deux encablures. Le naufrage a donc eu lieu à cet endroit même.
—Par trente-sept degrés de latitude? demanda John Mangles.
—Par trente-sept degrés, répondit Ayrton.
—Sur la côte ouest?
—Non pas! Sur la côte est, répliqua vivement le quartier-maître.
—Et à quelle époque?
—Dans la nuit du 27 juin 1862.
—C’est cela! C’est cela même! s’écria Glenarvan.
—Vous voyez donc bien, mylord, ajouta Ayrton, que j’ai pu justement dire: si le capitaine Grant vit encore, c’est sur le continent australien qu’il faut le chercher, non ailleurs.
—Et nous le chercherons, et nous le trouverons, et nous le sauverons, mon ami! s’écria Paganel. Ah! précieux document, ajouta-t-il avec une naïveté parfaite, il faut avouer que tu es tombé entre les mains de gens bien perspicaces!»
Personne, sans doute, n’entendit les flatteuses paroles de Paganel. Glenarvan et lady Helena, Mary et Robert s’étaient empressés autour d’Ayrton.
Ils lui serraient les mains. Il semblait que la présence de cet homme fût un gage assuré du salut d’Harry Grant. Puisque le matelot avait échappé aux dangers du naufrage, pourquoi le capitaine ne se serait-il pas tiré sain et sauf de cette catastrophe? Ayrton répétait volontiers que le capitaine Grant devait être vivant comme lui. Où, il ne saurait le dire, mais certainement sur ce continent. Il répondait aux mille questions dont il était assailli avec une intelligence et une précision remarquables. Miss Mary, pendant qu’il parlait, tenait une de ses mains dans les siennes. C’était un compagnon de son père, ce matelot, un des marins du Britannia! Il avait vécu près d’Harry Grant, courant avec lui les mers, bravant les mêmes dangers!
Mary ne pouvait détacher ses regards de cette rude physionomie et pleurait de bonheur.
Jusqu’ici, personne n’avait eu la pensée de mettre en doute la véracité et l’identité du quartier-maître.
Seuls, le major et peut-être John Mangles, moins prompts à se rendre, se demandaient si les paroles d’Ayrton méritaient une entière confiance. Sa rencontre imprévue pouvait exciter quelques soupçons.
Certainement, Ayrton avait cité des faits et des dates concordantes, de frappantes particularités. Mais les détails, si exacts qu’ils soient, ne forment pas une certitude, et généralement, on l’a remarqué, le mensonge s’affirme par la précision des détails. Mac Nabbs réserva donc son opinion, et s’abstint de se prononcer.
Quant à John Mangles, ses doutes ne résistèrent pas longtemps aux paroles du matelot, et il le tint pour un vrai compagnon du capitaine Grant, quand il l’eut entendu parler de son père à la jeune fille.
Ayrton connaissait parfaitement Mary et Robert. Il les avait vus à
Glasgow au départ du Britannia. Il rappela leur présence à ce
déjeuner d’adieu donné à bord aux amis du capitaine. Le shérif Mac
Intyre y assistait.
On avait confié Robert, —il avait dix ans à peine, —aux soins de Dick Turner, le maître d’équipage, et il lui échappa pour grimper aux barres du perroquet.
«C’est vrai, c’est vrai,» disait Robert Grant.
Et Ayrton rappelait ainsi mille petits faits, sans paraître y attacher l’importance que leur donnait John Mangles. Et, quand il s’arrêtait, Mary lui disait de sa douce voix:
«Encore, Monsieur Ayrton, parlez-nous encore de notre père!»
Le quartier-maître satisfit de son mieux aux désirs de la jeune fille. Glenarvan ne voulait pas l’interrompre, et cependant, vingt questions plus utiles se pressaient dans son esprit; mais lady Helena, lui montrant la joyeuse émotion de Mary, arrêtait ses paroles.
Ce fut dans cette conversation qu’Ayrton raconta l’histoire du Britannia et son voyage à travers les mers du Pacifique. Mary Grant en connaissait une grande partie, puisque les nouvelles du navire allaient jusqu’au mois de mai de l’année 1862. Pendant cette période d’un an Harry Grant atterrit aux principales terres de l’Océanie. Il toucha aux Hébrides, à la Nouvelle Guinée, à la Nouvelle Zélande, à la Nouvelle Calédonie, se heurtant à des prises de possession souvent peu justifiées, subissant le mauvais vouloir des autorités anglaises, car son navire était signalé dans les colonies britanniques. Cependant il avait trouvé un point important sur la côte occidentale de la Papouasie; là, l’établissement d’une colonie écossaise lui parut facile et sa prospérité assurée; en effet, un bon port de relâche sur la route des Moluques et des Philippines devait attirer des navires, surtout quand le percement de l’isthme de Suez aurait supprimé la voie du cap de Bonne-Espérance. Harry Grant était de ceux qui préconisaient en Angleterre l’œuvre de M De Lesseps et ne jetaient pas des rivalités politiques au travers d’un grand intérêt international.
Après cette reconnaissance de la Papouasie, le Britannia alla se ravitailler au Callao, et il quitta ce port le 30 mai 1862, pour revenir en Europe par l’océan Indien et la route du Cap. Trois semaines après son départ, une tempête épouvantable désempara le navire. Il s’engagea. Il fallut couper la mâture. Une voie d’eau se déclara dans les fonds, qu’on ne parvint pas à aveugler. L’équipage fut bientôt exténué, à bout de forces. On ne put pas affranchir les pompes. Pendant huit jours, le Britannia fut le jouet des ouragans. Il avait six pieds d’eau dans sa cale. Il s’enfonçait peu à peu. Les embarcations avaient été enlevées pendant la tempête. Il fallait périr à bord, quand, dans la nuit du 27 juin, comme l’avait parfaitement compris Paganel, on eut connaissance du rivage oriental de l’Australie. Bientôt le navire fit côte. Un choc violent eut lieu. En ce moment, Ayrton enlevé par une vague, fut jeté au milieu des brisants et perdit connaissance. Quand il revint à lui, il était entre les mains des indigènes qui l’entraînèrent dans l’intérieur du continent. Depuis lors, il n’entendit plus parler du Britannia et supposa, non sans raison, qu’il avait péri corps et biens sur les dangereux récifs de Twofold-Bay. Ici se terminait le récit relatif au capitaine Grant. Il provoqua plus d’une fois de douloureuses exclamations. Le major n’aurait pu sans injustice douter de son authenticité. Mais, après l’histoire du Britannia, l’histoire particulière d’Ayrton devait présenter un intérêt plus actuel encore. En effet, Grant, on n’en doutait pas, grâce au document, avait survécu au naufrage avec deux de ses matelots, comme Ayrton lui-même. Du sort de l’un on pouvait raisonnablement conclure au sort de l’autre. Ayrton fut donc invité à faire le récit de ses aventures.
Il fut très simple et très court.
Le matelot naufragé, prisonnier d’une tribu indigène, se vit emmené dans ces régions intérieures arrosées par le Darling, c’est-à-dire à quatre cents milles au nord du trente-septième parallèle. Là, il vécut fort misérable, parce que la tribu était misérable elle-même, mais non maltraité. Ce furent deux longues années d’un pénible esclavage. Cependant, l’espoir de recouvrer sa liberté le tenait au cœur.
Il épiait la moindre occasion de se sauver, bien que sa fuite dût le jeter au milieu de dangers innombrables.
Une nuit d’octobre 1864, il trompa la vigilance des naturels et disparut dans la profondeur de forêts immenses. Pendant un mois, vivant de racines, de fougères comestibles, de gommes de mimosas, il erra au milieu de ces vastes solitudes, se guidant le jour sur le soleil, la nuit sur les étoiles, souvent abattu par le désespoir. Il traversa ainsi des marais, des rivières, des montagnes, toute cette portion inhabitée du continent que de rares voyageurs ont sillonnée de leurs hardis itinéraires. Enfin, mourant, épuisé, il arriva à l’habitation hospitalière de Paddy O’Moore, où il trouva une existence heureuse en échange de son travail.
«Et si Ayrton se loue de moi, dit le colon irlandais, quand ce récit fut achevé, je n’ai qu’à me louer de lui. C’est un homme intelligent, brave, un bon travailleur, et, s’il lui plaît, la demeure de Paddy O’Moore sera longtemps la sienne.»
Ayrton remercia l’irlandais d’un geste, et il attendit que de nouvelles questions lui fussent adressées. Il se disait, cependant, que la légitime curiosité de ses auditeurs devait être satisfaite. À quoi eût-il répondu désormais qui n’eût été cent fois dit déjà? Glenarvan allait donc ouvrir la discussion sur un nouveau plan à combiner, en profitant de la rencontre d’Ayrton et de ses renseignements, quand le major, s’adressant au matelot, lui dit:
«Vous étiez quartier-maître à bord du Britannia?
—Oui», répondit Ayrton sans hésiter.
Mais, comprenant qu’un certain sentiment de défiance, un doute, si léger qu’il fût, avait dicté cette demande au major, il ajouta:
«J’ai d’ailleurs sauvé du naufrage mon engagement à bord.»
Et il sortit immédiatement de la salle commune pour aller chercher cette pièce officielle. Son absence ne dura pas une minute. Mais Paddy O’Moore eut le temps de dire:
«Mylord, je vous donne Ayrton pour un honnête homme. Depuis deux mois qu’il est à mon service, je n’ai pas un seul reproche à lui faire. Je connaissais l’histoire de son naufrage et de sa captivité. C’est un homme loyal, digne de toute votre confiance.»
Glenarvan allait répondre qu’il n’avait jamais douté de la bonne foi d’Ayrton, quand celui-ci rentra et présenta son engagement en règle. C’était un papier signé des armateurs du Britannia et du capitaine Grant, dont Mary reconnut parfaitement l’écriture.
Il constatait que «Tom Ayrton, matelot de première classe, était engagé comme quartier-maître à bord du trois-mâts Britannia, de Glasgow.» il n’y avait donc plus de doute possible sur l’identité d’Ayrton, car il eût été difficile d’admettre que cet engagement fût entre ses mains et ne lui appartînt pas.
«Maintenant, dit Glenarvan, je fais appel aux conseils de tous, et je provoque une discussion immédiate sur ce qu’il convient de faire. Vos avis, Ayrton, nous seront particulièrement précieux, et je vous serai fort obligé de nous les donner.»
Ayrton réfléchit quelques instants, puis il répondit en ces termes:
«Je vous remercie, mylord, de la confiance que vous avez en moi, et j’espère m’en montrer digne. J’ai quelque connaissance de ce pays, des mœurs des indigènes, et si je puis vous être utile…
—Bien certainement, répondit Glenarvan.
—Je pense comme vous, répondit Ayrton, que le capitaine Grant et ses deux matelots ont été sauvés du naufrage; mais, puisqu’ils n’ont pas gagné les possessions anglaises, puisqu’ils n’ont pas reparu, je ne doute pas que leur sort n’ait été le mien, et qu’ils ne soient prisonniers d’une tribu de naturels.
—Vous répétez là, Ayrton, les arguments que j’ai déjà fait valoir, dit Paganel. Les naufragés sont évidemment prisonniers des indigènes, ainsi qu’ils le craignaient. Mais devons-nous penser que, comme vous, ils ont été entraînés au nord du trente-septième degré?
—C’est à supposer, monsieur, répondit Ayrton; les tribus ennemies ne demeurent guère dans le voisinage des districts soumis aux anglais.
—Voilà qui compliquera nos recherches, dit Glenarvan, assez déconcerté. Comment retrouver les traces des prisonniers dans l’intérieur d’un aussi vaste continent?»
Un silence prolongé accueillit cette observation.
Lady Helena interrogeait souvent du regard tous ses compagnons sans obtenir une réponse. Paganel lui-même restait muet, contre son habitude. Son ingéniosité ordinaire lui faisait défaut. John Mangles arpentait à grands pas la salle commune, comme s’il eût été sur le pont de son navire, et dans quelque embarras.
«Et vous, Monsieur Ayrton, dit alors lady Helena au matelot, que feriez-vous?
—Madame, répondit assez vivement Ayrton, je me rembarquerais à bord du Duncan, et j’irais droit au lieu du naufrage. Là, je prendrais conseil des circonstances, et peut-être des indices que le hasard pourrait fournir.
—Bien, dit Glenarvan; seulement, il faudra attendre que le Duncan soit réparé.
—Ah! vous avez éprouvé des avaries? demanda Ayrton.
—Oui, répondit John Mangles.
—Graves?
—Non, mais elles nécessitent un outillage que nous ne possédons pas à bord. Une des branches de l’hélice est faussée, et ne peut être réparée qu’à Melbourne.
—Ne pouvez-vous aller à la voile? demanda le quartier-maître.
—Si, mais, pour peu que les vents contrarient le Duncan, il mettrait un temps considérable à gagner Twofold-Bay, et, en tout cas, il faudra qu’il revienne à Melbourne.
—Eh bien, qu’il y aille, à Melbourne! s’écria Paganel, et allons sans lui à la baie Twofold.
—Et comment? demanda John Mangles.
—En traversant l’Australie comme nous avons traversé l’Amérique, en suivant le trente-septième parallèle.
—Mais le Duncan? reprit Ayrton, insistant d’une façon toute particulière.
—Le Duncan nous rejoindra, ou nous rejoindrons le Duncan, suivant le cas. Le capitaine Grant est-il retrouvé pendant notre traversée, nous revenons ensemble à Melbourne. Poursuivons-nous, au contraire, nos recherches jusqu’à la côte, le Duncan viendra nous y rejoindre. Qui a des objections à faire à ce plan? Est-ce le major?
—Non, répondit Mac Nabbs, si la traversée de l’Australie est praticable.
—Tellement praticable, répondit Paganel, que je propose à lady
Helena et à miss Grant de nous accompagner.
—Parlez-vous sérieusement, Paganel? demanda Glenarvan.
—Très sérieusement, mon cher lord. C’est un voyage de trois cent cinquante milles, pas davantage! À douze milles par jour, il durera un mois à peine, c’est-à-dire le temps nécessaire aux réparations du Duncan. Ah! S’il s’agissait de traverser le continent australien sous une plus basse latitude, s’il fallait le couper dans sa plus grande largeur, passer ces immenses déserts où la chaleur est torride, faire enfin ce que n’ont pas encore tenté les plus hardis voyageurs, ce serait différent! Mais ce trente-septième parallèle coupe la province de Victoria, un pays anglais s’il en fut, avec des routes, des chemins de fer, et peuplé en grande partie sur ce parcours. C’est un voyage qui se fait en calèche, si l’on veut, ou en charrette, ce qui est encore préférable. C’est une promenade de Londres à Édimbourg. Ce n’est pas autre chose.