Depuis qu’ils avaient quitté la Guamini, les voyageurs constataient, non sans grande satisfaction, une amélioration notable dans la température. Sa moyenne ne dépassait pas dix-sept degrés centigrades, grâce aux vents violents et froids de la Patagonie qui agitent incessamment les ondes atmosphériques. Bêtes et gens n’avaient donc aucun motif de se plaindre, après avoir tant souffert de la sécheresse et de la chaleur. On s’avançait avec ardeur et confiance. Mais, quoi qu’en eût dit Thalcave, le pays semblait être entièrement inhabité, ou, pour employer un mot plus juste, «déshabité.»
Souvent la ligne de l’est côtoya ou coupa des petites lagunes, faites tantôt d’eaux douces, tantôt d’eaux saumâtres.
Sur les bords et à l’abri des buissons sautillaient de légers roitelets et chantaient de joyeuses alouettes, en compagnie des «tangaras», ces rivaux en couleurs des colibris étincelants. Ces jolis oiseaux battaient gaiement de l’aile sans prendre garde aux étourneaux militaires qui paradaient sur les berges avec leurs épaulettes et leurs poitrines rouges. Aux buissons épineux se balançait, comme un hamac de créole, le nid mobile des «annubis», et sur le rivage des lagunes, de magnifiques flamants, marchant en troupe régulière, déployaient au vent leurs ailes couleur de feu. On apercevait leurs nids groupés par milliers, en forme de cônes tronqués d’un pied de haut, qui formaient comme une petite ville. Les flamants ne se dérangeaient pas trop à l’approche des voyageurs. Ce qui ne fit pas le compte du savant Paganel.
«Depuis longtemps, dit-il au major, je suis curieux de voir voler un flamant.
—Bon! dit le major.
—Or, puisque j’en trouve l’occasion, j’en profite.
—Profitez-en, Paganel.
—Venez avec moi, major. Viens aussi, Robert. J’ai besoin de témoins.»
Et Paganel, laissant ses compagnons marcher en avant, se dirigea, suivi de Robert Grant et du major, vers la troupe des phénicoptères.
Arrivé à bonne portée, il tira un coup de fusil à poudre, car il n’aurait pas versé inutilement le sang d’un oiseau, et tous les flamants de s’envoler d’un commun accord, pendant que Paganel les observait attentivement à travers ses lunettes.
«Eh bien, dit-il au major quand la troupe eut disparu, les avez-vous vus voler?
—Oui certes, répondit Mac Nabbs, et, à moins d’être aveugle, on ne pouvait faire moins.
—Avez-vous trouvé qu’en volant ils ressemblaient à des flèches empennées?
—Pas le moins du monde.
—Pas du tout, ajouta Robert.
—J’en étais sûr! reprit le savant d’un air de satisfaction. Cela n’a pas empêché le plus orgueilleux des gens modestes, mon illustre compatriote Chateaubriand, d’avoir fait cette comparaison inexacte entre les flamants et les flèches! Ah! Robert, la comparaison, vois-tu bien, c’est la plus dangereuse figure de rhétorique que je connaisse. Défie-t’en toute la vie, et ne l’emploie qu’à la dernière extrémité.
—Ainsi vous êtes satisfait de votre expérience? dit le major.
—Enchanté.
—Et moi aussi; mais pressons nos chevaux, car votre illustre
Chateaubriand nous a mis d’un mille en arrière.»
Lorsqu’il eut rejoint ses compagnons, Paganel trouva Glenarvan en grande conversation avec l’indien qu’il ne semblait pas comprendre. Thalcave s’était souvent arrêté pour observer l’horizon, et chaque fois son visage avait exprimé un assez vif étonnement. Glenarvan, ne voyant pas auprès de lui son interprète ordinaire, avait essayé, mais en vain, d’interroger l’indien. Aussi, du plus loin qu’il aperçut le savant, il lui cria:
«Arrivez donc, ami Paganel, Thalcave et moi, nous ne parvenons guère à nous entendre!»
Paganel s’entretint pendant quelques minutes avec le patagon, et se retournant vers Glenarvan:
«Thalcave, lui dit-il, s’étonne d’un fait qui est véritablement bizarre.
—Lequel?
—C’est de ne rencontrer ni indiens ni traces d’indiens dans ces plaines, qui sont ordinairement sillonnées de leurs bandes, soit qu’ils chassent devant eux le bétail volé aux estancias, soit qu’ils aillent jusqu’aux Andes vendre leurs tapis de zorillo et leurs fouets en cuir tressé.
—Et à quoi Thalcave attribue-t-il cet abandon?
—Il ne saurait le dire; il s’en étonne, voilà tout.
—Mais quels indiens comptait-il trouver dans cette partie des pampas?
—Précisément ceux qui ont eu des prisonniers étrangers entre leurs mains, ces indigènes que commandent les caciques Calfoucoura, Catriel ou Yanchetruz.
—Quels sont ces gens-là?
—Des chefs de bandes qui étaient tout-puissants il y a une trentaine d’années, avant qu’ils eussent été rejetés au delà des sierras. Depuis cette époque, ils se sont soumis autant qu’un indien peut se soumettre, et ils battent la plaine de la Pampasie aussi bien que la province de Buenos-Ayres. Je m’étonne donc avec Thalcave de ne pas rencontrer leurs traces dans un pays où ils font généralement le métier de salteadores.
—Mais alors, demanda Glenarvan, quel parti devons-nous prendre?
—Je vais le savoir», répondit Paganel.
Et après quelques instants de conversation avec Thalcave, il dit:
«Voici son avis, qui me paraît fort sage. Il faut continuer notre route à l’est jusqu’au fort indépendance, —c’est notre chemin, — et là, si nous n’avons pas de nouvelles du capitaine Grant, nous saurons du moins ce que sont devenus les indiens de la plaine argentine.
—Ce fort indépendance est-il éloigné? répondit Glenarvan.
—Non, il est situé dans la sierra Tandil, à une soixantaine de milles.
—Et nous y arriverons?…
—Après-demain soir.»
Glenarvan fut assez déconcerté de cet incident. Ne pas trouver un indien dans les pampas, c’était à quoi on se fût le moins attendu. Il y en a trop ordinairement. Il fallait donc qu’une circonstance toute spéciale les eût écartés. Mais, chose grave surtout, si Harry Grant était prisonnier de l’une de ces tribus, il avait été entraîné dans le nord ou dans le sud? Ce doute ne laissa pas d’inquiéter Glenarvan. Il s’agissait de conserver à tout prix la piste du capitaine. Enfin, le mieux était de suivre l’avis de Thalcave et d’atteindre le village de Tandil. Là, du moins, on trouverait à qui parler.
Vers quatre heures du soir, une colline, qui pouvait passer pour une montagne dans un pays si plat, fut signalée à l’horizon. C’était la sierra Tapalquem, au pied de laquelle les voyageurs campèrent la nuit suivante. Le passage de cette sierra se fit le lendemain le plus facilement du monde. On suivait des ondulations sablonneuses d’un terrain à pentes douces. Une pareille sierra ne pouvait être prise au sérieux par des gens qui avaient franchi la cordillère des Andes, et les chevaux ralentirent à peine leur rapide allure.
À midi, on dépassait le fort abandonné de Tapalquem, premier anneau de cette chaîne de fortins tendue sur la lisière du sud contre les indigènes pillards. Mais d’indiens, on n’en rencontra pas l’ombre, à la surprise croissante de Thalcave. Cependant, vers le milieu du jour, trois coureurs des plaines, bien montés et bien armés, observèrent un instant la petite troupe; mais ils ne se laissèrent pas approcher, et s’enfuirent avec une incroyable rapidité. Glenarvan était furieux.
«Des gauchos», dit le patagon, en donnant à ces indigènes la dénomination qui avait amené une discussion entre le major et Paganel.
«Ah! Des gauchos, répondit Mac Nabbs. Eh bien, Paganel, le vent du nord ne souffle pas aujourd’hui. Qu’est-ce que vous pensez de ces animaux-là?
—Je pense qu’ils ont l’air de fameux bandits, répondit Paganel.
—Et de là à en être, mon cher savant?
—Il n’y a qu’un pas, mon cher major!»
L’aveu de Paganel fut suivi d’un rire général qui ne le déconcerta point, et il fit même, à l’occasion de ces indiens, une très curieuse observation.
«J’ai lu quelque part, dit-il, que chez l’arabe la bouche a une rare expression de férocité, tandis que l’expression humaine se trouve dans le regard. Eh bien, chez le sauvage américain, c’est tout le contraire. Ces gens-là ont l’œil particulièrement méchant.»
Un physionomiste de profession n’eût pas mieux dit pour caractériser la race indienne.
Cependant, d’après les ordres de Thalcave, on marchait en peloton serré; quelque désert que fût le pays, il fallait se défier des surprises; mais la précaution fut inutile, et le soir même on campait dans une vaste tolderia abandonnée, où le cacique Catriel réunissait ordinairement ses bandes d’indigènes. À l’inspection du terrain, au défaut de traces récentes, le patagon reconnut que la tolderia n’avait pas été occupée depuis longtemps.
Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons se retrouvaient dans la plaine: les premières estancias qui avoisinent la sierra Tandil furent aperçues; mais Thalcave résolut de ne pas s’y arrêter et de marcher droit au fort indépendance, où il voulait se renseigner, particulièrement sur la situation singulière de ce pays abandonné.
Les arbres, si rares, depuis la cordillère, reparurent alors, la plupart plantés après l’arrivée des européens sur le territoire américain. Il y avait là des azedarachs, des pêchers, des peupliers, des saules, des acacias, qui poussaient tout seuls, vite et bien. Ils entouraient généralement les «corrales», vastes enceintes à bétail garnies de pieux. Là paissaient et s’engraissaient par milliers bœufs, moutons, vaches et chevaux, marqués au fer chaud de l’estampille du maître, tandis que de grands chiens vigilants et nombreux veillaient aux alentours. Le sol un peu salin qui s’étend au pied des montagnes convient admirablement aux troupeaux et produit un fourrage excellent. On le choisit donc de préférence pour l’établissement des estancias, qui sont dirigées par un majordome et un contremaître, ayant sous leurs ordres quatre péons pour mille têtes de bétail.
Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la bible; leurs troupeaux sont aussi nombreux, plus nombreux peut-être, que ceux dont s’emplissaient les plaines de la Mésopotamie; mais ici la famille manque au berger, et les grands «estanceros» de la pampa ont tout du grossier marchand de bœufs, rien du patriarche des temps bibliques.
C’est ce que Paganel expliqua fort bien à ses compagnons, et, à ce sujet, il se livra à une discussion anthropologique pleine d’intérêt sur la comparaison des races. Il parvint même à intéresser le major, qui ne s’en cacha point.
Paganel eut aussi l’occasion de faire observer un curieux effet de mirage très commun dans ces plaines horizontales: les estancias, de loin, ressemblaient à de grandes îles; les peupliers et les saules de leur lisière semblaient réfléchis dans une eau limpide qui fuyait devant les pas des voyageurs; mais l’illusion était si parfaite que l’œil ne pouvait s’y habituer.
Pendant cette journée du 6 novembre, on rencontra plusieurs estancias, et aussi un ou deux saladeros.
C’est là que le bétail, après avoir été engraissé au milieu de succulents pâturages, vient tendre la gorge au couteau du boucher. Le saladero, ainsi que son nom l’indique, est l’endroit où se salent les viandes. C’est à la fin du printemps que commencent ces travaux répugnants. Les «saladeros» vont alors chercher les animaux au corral; ils les saisissent avec le lazo, qu’ils manient habilement, et les conduisent au saladero; là, bœufs, taureaux, vaches, moutons sont abattus par centaines, écorchés et décharnés. Mais souvent les taureaux ne se laissent pas prendre sans résistance.
L’écorcheur se transforme alors en toréador, et ce métier périlleux, il le fait avec une adresse et, il faut le dire, une férocité peu communes. En somme, cette boucherie présente un affreux spectacle. Rien de repoussant comme les environs d’un saladero; de ces enceintes horribles s’échappent, avec une atmosphère chargée d’émanations fétides, des cris féroces d’écorcheurs, des aboiements sinistres de chiens, des hurlements prolongés de bêtes expirantes, tandis que les urubus et les auras, grands vautours de la plaine argentine, venus par milliers de vingt lieues à la ronde, disputent aux bouchers les débris encore palpitants de leurs victimes. Mais en ce moment les saladeros étaient muets, paisibles et inhabités.
L’heure de ces immenses tueries n’avait pas encore sonné.
Thalcave pressait la marche; il voulait arriver le soir même au fort indépendance; les chevaux, excités par leurs maîtres et suivant l’exemple de Thaouka, volaient à travers les hautes graminées du sol. On rencontra plusieurs fermes crénelées et défendues par des fossés profonds; la maison principale était pourvue d’une terrasse du haut de laquelle les habitants, organisés militairement, peuvent faire le coup de fusil avec les pillards de la plaine. Glenarvan eût peut-être trouvé là les renseignements qu’il cherchait, mais le plus sûr était d’arriver au village de Tandil. On ne s’arrêta pas. On passa à gué le rio de los Huesos, et, quelques milles plus loin, le Chapaléofu. Bientôt la sierra Tandil offrit au pied des chevaux le talus gazonné de ses premières pentes, et, une heure après, le village apparut au fond d’une gorge étroite, dominée par les murs crénelés du fort indépendance.
Chapitre XXI Le fort indépendance
La sierra Tandil est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de la mer; c’est une chaîne primordiale, c’est-à-dire antérieure à toute création organique et métamorphique, en ce sens que sa texture et sa composition se sont peu à peu modifiées sous l’influence de la chaleur interne.
Elle est formée d’une succession semi-circulaire de collines de gneiss couvertes de gazon. Le district de Tandil, auquel elle a donné son nom, comprend tout le sud de la province de Buenos-Ayres, et se délimite par un versant qui envoie vers le nord les rios nés sur ses pentes.
Ce district renferme environ quatre mille habitants, et son chef-lieu est le village de Tandil, situé au pied des croupes septentrionales de la sierra, sous la protection du fort indépendance; sa position est assez heureuse sur l’important ruisseau du Chapaléofu. Particularité singulière et que ne pouvait ignorer Paganel, ce village est spécialement peuplé de basques français et de colons italiens. Ce fut en effet la France qui fonda les premiers établissements étrangers dans cette portion inférieure de la Plata. En 1828, le fort indépendance, destiné à protéger le pays contre les invasions réitérées des indiens, fut élevé par les soins du français Parchappe. Un savant de premier ordre le seconda dans cette entreprise, Alcide d’Orbigny, qui a le mieux connu, étudié et décrit tous les pays méridionaux de l’Amérique du sud.
C’est un point assez important que ce village de Tandil. Au moyen de ses «galeras», grandes charrettes à bœufs très propres à suivre les routes de la plaine, il communique en douze jours avec Buenos-Ayres; de là un commerce assez actif:
Le village envoie à la ville le bétail de ses estancias, les salaisons de ses saladeros, et les produits très curieux de l’industrie indienne, tels que les étoffes de coton, les tissus de laine, les ouvrages si recherchés des tresseurs de cuir, etc.
Aussi Tandil, sans compter un certain nombre de maisons assez confortables, renferme-t-il des écoles et des églises, pour s’instruire dans ce monde et dans l’autre.
Paganel, après avoir donné ces détails, ajouta que les renseignements ne pourraient manquer au village de Tandil; le fort, d’ailleurs, est toujours occupé par un détachement de troupes nationales. Glenarvan fit donc mettre les chevaux à l’écurie d’une «fonda» d’assez bonne apparence; puis Paganel, le major, Robert et lui, sous la conduite de Thalcave, se dirigèrent vers le fort indépendance. Après quelques minutes d’ascension sur une des croupes de la sierra, ils arrivèrent à la poterne, assez mal gardée par une sentinelle argentine. Ils passèrent sans difficulté, ce qui indiquait une grande incurie ou une extrême sécurité.
Quelques soldats faisaient alors l’exercice sur l’esplanade du fort; mais le plus âgé de ces soldats avait vingt ans, et le plus jeune sept à peine. À vrai dire, c’était une douzaine d’enfants et de jeunes garçons, qui s’escrimaient assez proprement. Leur uniforme consistait en une chemise rayée, nouée à la taille par une ceinture de cuir; de pantalon, de culotte ou de kilt écossais, il n’était point question; la douceur de la température autorisait d’ailleurs la légèreté relative de ce costume. Et d’abord, Paganel eut bonne idée d’un gouvernement qui ne se ruinait pas en galons. Chacun de ces jeunes bambins portait un fusil à percussion et un sabre, le sabre trop long et le fusil trop lourd pour les petits.
Tous avaient la figure basanée, et un certain air de famille. Le caporal instructeur qui les commandait leur ressemblait aussi. Ce devaient être, et c’étaient en effet, douze frères qui paradaient sous les ordres du treizième.
Paganel ne s’en étonna pas; il connaissait sa statistique argentine, et savait que dans le pays la moyenne des enfants dépasse neuf par ménage; mais ce qui le surprit fort, ce fut de voir ces petits une précision parfaite les principaux mouvements de la charge en douze temps. Souvent même, les commandements du caporal se faisaient dans la langue maternelle du savant géographe.
«Voilà qui est particulier», dit-il.
Mais Glenarvan n’était pas venu au fort indépendance pour voir des bambins faire l’exercice, encore moins pour s’occuper de leur nationalité ou de leur origine. Il ne laissa donc pas à Paganel le temps de s’étonner davantage, et il le pria de demander le chef de la garnison. Paganel s’exécuta, et l’un des soldats argentins se dirigea vers une petite maison qui servait de caserne.
Quelques instants après, le commandant parut en personne. C’était un homme de cinquante ans, vigoureux, l’air militaire, les moustaches rudes, la pommette des joues saillante, les cheveux grisonnants, l’œil impérieux, autant du moins qu’on en pouvait juger à travers les tourbillons de fumée qui s’échappaient de sa pipe à court tuyau. Sa démarche rappela fort à Paganel la tournure sui generis des vieux sous-officiers de son pays.
Thalcave, s’adressant au commandant, lui présenta lord Glenarvan et ses compagnons. Pendant qu’il parlait, le commandant ne cessait de dévisager Paganel avec une persistance assez embarrassante.
Le savant ne savait où le troupier voulait en venir, et il allait l’interroger, quand l’autre lui prit la main sans façon, et dit d’une voix joyeuse dans la langue du géographe:
«Un français?
—Oui! Un français! répondit Paganel.
—Ah! Enchanté! Bienvenu! Bienvenu! Suis français aussi, répéta le commandant en secouant le bras du savant avec une vigueur inquiétante.
—Un de vos amis? demanda le major à Paganel.
—Parbleu! répondit celui-ci avec une certaine fierté, on a des amis dans les cinq parties du monde.»
Et après avoir dégagé sa main, non sans peine, de l’étau vivant qui la broyait, il entra en conversation réglée avec le vigoureux commandant.
Glenarvan aurait bien voulu placer un mot qui eût rapport à ses affaires, mais le militaire racontait son histoire, et il n’était pas d’humeur à s’arrêter en route. On voyait que ce brave homme avait quitté la France depuis longtemps; sa langue maternelle ne lui était plus familière, et il avait oublié sinon les mots, du moins la manière de les assembler. Il parlait à peu près comme un nègre des colonies françaises. En effet, et ainsi que ses visiteurs ne tardèrent pas à l’apprendre, le commandant du fort indépendance était un sergent français, ancien compagnon de Parchappe.
Depuis la fondation du fort, en 1828, il ne l’avait plus quitté, et actuellement il le commandait avec l’agrément du gouvernement argentin. C’était un homme de cinquante ans, un basque; il se nommait Manuel Ipharaguerre. On voit que, s’il n’était pas espagnol, il l’avait échappé belle. Un an après son arrivée dans le pays, le sergent Manuel se fit naturaliser, prit du service dans l’armée argentine et épousa une brave indienne, qui nourrissait alors deux jumeaux de six mois. Deux garçons, bien entendu, car la digne compagne du sergent ne se serait pas permis de lui donner des filles. Manuel ne concevait pas d’autre état que l’état militaire, et il espérait bien, avec le temps et l’aide de Dieu, offrir à la république une compagnie de jeunes soldats tout entière.
«Vous avez vu! dit-il. Charmants! Bons soldats. José! Juan!
Miquele! Pepe! Pepe, sept ans! mâche déjà sa cartouche!»
Pepe, s’entendant complimenter, rassembla ses deux petits pieds et présenta les armes avec une grâce parfaite.
«Il ira bien! Ajouta le sergent. Un jour, colonel major ou brigadier général!»
Le sergent Manuel se montrait si enchanté qu’il n’y avait à le contredire ni sur la supériorité du métier des armes, ni sur l’avenir réservé à sa belliqueuse progéniture. Il était heureux, et, comme l’a dit Goethe: «Rien de ce qui nous rend heureux n’est illusion.»
Toute cette histoire dura un bon quart d’heure, au grand étonnement de Thalcave. L’indien ne pouvait comprendre que tant de paroles sortissent d’un seul gosier. Personne n’interrompit le commandant.
Mais comme il faut bien qu’un sergent, même un sergent français finisse par se taire, Manuel se tut enfin, non sans avoir obligé ses hôtes à le suivre dans sa demeure. Ceux-ci se résignèrent à être présentés à Mme Ipharaguerre, qui leur parut être «une bonne personne», si cette expression du vieux monde peut s’employer toutefois, à propos d’une indienne.
Puis, quand on eut fait toutes ses volontés, le sergent demanda à ses hôtes ce qui lui procurait l’honneur de leur visite. C’était l’instant ou jamais de s’expliquer. Paganel lui raconta en français tout ce voyage à travers les pampas et termina en demandant la raison pour laquelle les indiens avaient abandonné le pays.
«Ah!… Personne!… Répondit le sergent en haussant les épaules. Effectivement!… Personne!… Nous autres, bras croisés… Rien à faire!
—Mais pourquoi?
—Guerre.
—Guerre?
—Oui! Guerre civile…
—Guerre civile?… Reprit Paganel, qui, sans y prendre garde, se mettait à «parler nègre.»
—Oui, guerre entre Paraguayens et Buenos-Ayriens, répondit le sergent.
—Eh bien?
—Eh bien, indiens tous dans le nord, sur les derrières du général Flores. Indiens pillards, pillent.
—Mais les caciques?
—Caciques avec eux.
—Quoi! Catriel.
—Pas de Catriel.
—Et Calfoucoura?
—Point de Calfoucoura.
—Et Yanchetruz?
—Plus de Yanchetruz!»
Cette réponse fut rapportée à Thalcave, qui secoua la tête d’un air approbatif. En effet, Thalcave l’ignorait ou l’avait oublié, une guerre civile, qui devait entraîner plus tard l’intervention du Brésil, décimait les deux partis de la république.
Les indiens ont tout à gagner à ces luttes intestines, et ils ne pouvaient manquer de si belles occasions de pillage. Aussi le sergent ne se trompait-il pas en donnant à l’abandon des pampas cette raison d’une guerre civile qui se faisait dans le nord des provinces argentines.
Mais cet événement renversait les projets de Glenarvan, dont les plans se trouvaient ainsi déjoués. En effet, si Harry Grant était prisonnier des caciques, il avait dû être entraîné avec eux jusqu’aux frontières du nord.
Dès lors, où et comment le retrouver? Fallait-il tenter une recherche périlleuse, et presque inutile, jusqu’aux limites septentrionales de la pampa?
C’était une résolution grave, qui devait être sérieusement débattue.
Cependant, une question importante pouvait encore être posée au sergent, et ce fut le major qui songea à la faire pendant que ses amis se regardaient en silence.
«Le sergent avait-il entendu dire que des européens fussent retenus prisonniers par les caciques de la pampa?»
Manuel réfléchit pendant quelques instants, en homme qui fait appel à ses souvenirs.
«Oui, dit-il enfin.
—Ah!» fit Glenarvan, se rattachant à un nouvel espoir.
Paganel, Mac Nabbs, Robert et lui entouraient le sergent.
«Parlez! Parlez! disaient-ils en le considérant d’un œil avide.
—Il y a quelques années, répondit Manuel, oui… C’est cela…
Prisonniers européens… Mais jamais vus…
—Quelques années, reprit Glenarvan, vous vous trompez… La date du naufrage est précise… Le Britannia s’est perdu en juin 1862… Il y a donc moins de deux ans.
—Oh! Plus que cela, mylord.
—Impossible, s’écria Paganel.
—Si vraiment! C’était à la naissance de Pepe… Il s’agissait de deux hommes.
—Non, trois! dit Glenarvan.
—Deux! répliqua le sergent d’un ton affirmatif.
—Deux! dit Glenarvan très surpris. Deux anglais?
—Non pas, répondit le sergent. Qui parle d’anglais? Non… Un français et un italien.
—Un italien qui fut massacré par les Poyuches? s’écria Paganel.
—Oui! Et j’ai appris depuis… Français sauvé.
—Sauvé! s’écria le jeune Robert, dont la vie était suspendue aux lèvres du sergent.
—Oui, sauvé des mains des indiens», répondit Manuel.
Chacun regardait le savant, qui se frappait le front d’un air désespéré.
«Ah! Je comprends, dit-il enfin, tout est clair, tout s’explique!
—Mais de quoi s’agit-il? demanda Glenarvan, aussi inquiet qu’impatienté.
—Mes amis, répondit Paganel, en prenant les mains de Robert, il faut nous résigner à une grave déconvenue! Nous avons suivi une fausse piste! Il ne s’agit point ici du capitaine, mais d’un de mes compatriotes, dont le compagnon, Marco Vazello, fut effectivement assassiné par les Poyuches, d’un français qui plusieurs fois accompagna ces cruels indiens jusqu’aux rives du Colorado, et qui, après s’être heureusement échappé de leurs mains, a revu la France. En croyant suivre les traces d’Harry Grant, nous sommes tombés sur celles du jeune Guinnard.»
Un profond silence accueillit cette déclaration.
L’erreur était palpable. Les détails donnés par le sergent, la nationalité du prisonnier, le meurtre de son compagnon, son évasion des mains des indiens, tout s’accordait pour la rendre évidente.
Glenarvan regardait Thalcave d’un air décontenancé. L’indien prit alors la parole:
«N’avez-vous jamais entendu parler de trois anglais captifs? demanda-t-il au sergent français.
—Jamais, répondit Manuel… On l’aurait appris à Tandil… Je le saurais… Non, cela n’est pas…»
Glenarvan, après cette réponse formelle, n’avait rien à faire au fort indépendance. Ses amis et lui se retirèrent donc, non sans avoir remercié le sergent et échangé quelques poignées de main avec lui.
Glenarvan était désespéré de ce renversement complet de ses espérances. Robert marchait près de lui sans rien dire, les yeux humides de larmes.
Glenarvan ne trouvait pas une seule parole pour le consoler. Paganel gesticulait en se parlant à lui-même. Le major ne desserrait pas les lèvres. Quant à Thalcave, il paraissait froissé dans son amour-propre d’indien de s’être égaré sur une fausse piste. Personne, cependant, ne songeait à lui reprocher une erreur si excusable.
On rentra à la fonda.
Le souper fut triste. Certes, aucun de ces hommes courageux et dévoués ne regrettait tant de fatigues inutilement supportées, tant de dangers vainement encourus. Mais chacun voyait s’anéantir en un instant tout espoir de succès. En effet, pouvait-on rencontrer le capitaine Grant entre la sierra Tandil et la mer? Non. Le sergent Manuel, si quelque prisonnier fût tombé aux mains des indiens sur les côtes de l’Atlantique, en aurait été certainement informé. Un événement de cette nature ne pouvait échapper à l’attention des indigènes qui font un commerce suivi de Tandil à Carmen, à l’embouchure de rio Negro. Or, entre trafiquants de la plaine argentine, tout se sait, et tout se dit. Il n’y avait donc plus qu’un parti à prendre: rejoindre, et sans tarder, le Duncan, au rendez-vous assigné de la pointe Medano.
Cependant, Paganel avait demandé à Glenarvan le document sur la foi duquel leurs recherches s’étaient si malheureusement égarées. Il le relisait avec une colère peu dissimulée. Il cherchait à lui arracher une interprétation nouvelle.
«Ce document est pourtant bien clair! répétait Glenarvan. Il s’explique de la manière la plus catégorique sur le naufrage du capitaine et sur le lieu de sa captivité!
—Eh bien, non! répondit le géographe en frappant la table du poing, cent fois non! Puisque Harry Grant n’est pas dans les pampas, il n’est pas en Amérique. Or, où il est, ce document doit le dire, et il le dira, mes amis, ou je ne suis plus Jacques Paganel!»
Chapitre XXII La crue
Une distance de cent cinquante milles sépare le fort indépendance des rivages de l’Atlantique.
À moins de retards imprévus, et certainement improbables, Glenarvan, en quatre jours, devait avoir rejoint le Duncan. Mais revenir à bord sans le capitaine Grant, après avoir si complètement échoué dans ses recherches, il ne pouvait se faire à cette idée. Aussi, le lendemain, ne songea-t-il pas à donner ses ordres pour le départ. Ce fut le major qui prit sur lui de faire seller les chevaux, de renouveler les provisions, et d’établir les relèvements de route. Grâce à son activité, la petite troupe, à huit heures du matin, descendait les croupes gazonnées de la sierra Tandil.
Glenarvan, Robert à ses côtés, galopait sans mot dire; son caractère audacieux et résolu ne lui permettait pas d’accepter cet insuccès d’une âme tranquille; son cœur battait à se rompre, et sa tête était en feu. Paganel, agacé par la difficulté, retournait de toutes les façons les mots du document pour en tirer un enseignement nouveau.
Thalcave, muet, laissait à Thaouka le soin de le conduire. Le major, toujours confiant, demeurait solide au poste, comme un homme sur lequel le découragement ne saurait avoir de prise. Tom Austin et ses deux matelots partageaient l’ennui de leur maître. À un moment où un timide lapin traversa devant eux les sentiers de la sierra, les superstitieux écossais se regardèrent.
«Un mauvais présage, dit Wilson.
—Oui, dans les Highlands, répondit Mulrady.
—Ce qui est mauvais dans les Highlands n’est pas meilleur ici», répliqua sentencieusement Wilson.
Vers midi, les voyageurs avaient franchi la sierra Tandil et retrouvaient les plaines largement ondulées qui s’étendent jusqu’à la mer. À chaque pas, des rios limpides arrosaient cette fertile contrée et allaient se perdre au milieu de hauts pâturages. Le sol reprenait son horizontalité normale, comme l’océan après une tempête. Les dernières montagnes de la Pampasie argentine étaient passées, et la prairie monotone offrait au pas des chevaux son long tapis de verdure.
Le temps jusqu’alors avait été beau. Mais le ciel, ce jour-là, prit un aspect peu rassurant. Les masses de vapeurs, engendrées par la haute température des journées précédentes et disposées par nuages épais, promettaient de se résoudre en pluies torrentielles. D’ailleurs, le voisinage de l’Atlantique et le vent d’ouest qui y règne en maître rendaient le climat de cette contrée particulièrement humide. On le voyait bien à sa fertilité, à la grasse abondance de ses pâturages et à leur sombre verdeur. Cependant, ce jour-là du moins, les larges nues ne crevèrent pas, et, le soir, les chevaux, après avoir allègrement fourni une traite de quarante milles, s’arrêtèrent au bord de profondes «canadas», immenses fossés naturels remplis d’eau. Tout abri manquait. Les ponchos servirent à la fois de tentes et de couvertures, et chacun s’endormit sous un ciel menaçant, qui s’en tint aux menaces, fort heureusement.
Le lendemain, à mesure que la plaine s’abaissait, la présence des eaux souterraines se trahit plus sensiblement encore; l’humidité suintait par tous les pores du sol. Bientôt de larges étangs, les uns déjà profonds, les autres commençant à se former, coupèrent la route de l’est. Tant qu’il ne s’agit que de «lagunas», amas d’eau bien circonscrits et libres de plantes aquatiques, les chevaux purent aisément s’en tirer; mais avec ces bourbiers mouvants, nommés «penganos», ce fut plus difficile; de hautes herbes les obstruaient, et pour reconnaître le péril, il fallait y être engagé.
Ces fondrières avaient été déjà fatales à plus d’un être vivant. En effet, Robert, qui s’était porté en avant d’un demi-mille, revint au galop, et s’écria:
«Monsieur Paganel! Monsieur Paganel! Une forêt de cornes!
—Quoi! répondit le savant, tu as trouvé une forêt de cornes?
—Oui, oui, tout au moins un taillis.
—Un taillis! Tu rêves, mon garçon, répliqua Paganel en haussant les épaules.
—Je ne rêve pas, reprit Robert, et vous verrez vous-même! Voilà un singulier pays! on y sème des cornes, et elles poussent comme du blé! Je voudrais bien en avoir de la graine!
—Mais il parle sérieusement, dit le major.
—Oui, monsieur le major, vous allez bien voir.»
Robert ne s’était pas trompé, et bientôt on se trouva devant un immense champ de cornes, régulièrement plantées, qui s’étendait à perte de vue. C’était un véritable taillis, bas et serré, mais étrange.
«Eh bien? dit Robert.
—Voilà qui est particulier, répondit Paganel en se tournant vers l’indien et l’interrogeant.
—Les cornes sortent de terre, dit Thalcave, mais les bœufs sont dessous.
—Quoi! s’écria Paganel, il y a là tout un troupeau enlisé dans cette boue?
—Oui», fit le patagon.
En effet, un immense troupeau avait trouvé la mort sous ce sol ébranlé par sa course; des centaines de bœufs venaient de périr ainsi, côte à côte, étouffés dans la vaste fondrière. Ce fait, qui se produit quelquefois dans la plaine argentine, ne pouvait être ignoré de l’indien, et c’était un avertissement dont il convenait de tenir compte. On tourna l’immense hécatombe, qui eût satisfait les dieux les plus exigeants de l’antiquité, et, une heure après, le champ de cornes restait à deux milles en arrière.
Thalcave observait avec une certaine anxiété cet état de choses qui ne lui semblait pas ordinaire.
Il s’arrêtait souvent et se dressait sur ses étriers. Sa grande taille lui permettait d’embrasser du regard un vaste horizon; mais, n’apercevant rien qui pût l’éclairer, il reprenait bientôt sa marche interrompue. Un mille plus loin, il s’arrêtait encore, puis, s’écartant de la ligne suivie, il faisait une pointe de quelques milles, tantôt au nord, tantôt au sud, et revenait prendre la tête de la troupe, sans dire ni ce qu’il espérait ni ce qu’il craignait. Ce manège, maintes fois répété, intrigua Paganel et inquiéta Glenarvan.
Le savant fut donc invité à interroger l’indien.
Ce qu’il fit aussitôt.
Thalcave lui répondit qu’il s’étonnait de voir la plaine imprégnée d’eau. Jamais, à sa connaissance, et depuis qu’il exerçait le métier de guide, ses pieds n’avaient foulé un sol si détrempé. Même à la saison des grandes pluies, la campagne argentine offrait toujours des passes praticables.
«Mais à quoi attribuer cette humidité croissante? demanda Paganel.
—Je ne sais, répondit l’indien, et quand je le saurais!…
—Est-ce que les rios des sierras grossis par les pluies ne débordent jamais?
—Quelquefois.
—Et maintenant, peut-être?
—Peut-être!» dit Thalcave.
Paganel dut se contenter de cette demi-réponse, et il fit connaître à Glenarvan le résultat de sa conversation.
«Et que conseille Thalcave? dit Glenarvan.
—Qu’y a-t-il à faire? demanda Paganel au patagon.
—Marcher vite», répondit l’indien.
Conseil plus facile à donner qu’à suivre. Les chevaux se fatiguaient promptement à fouler un sol qui fuyait sous eux, la dépression s’accusait de plus en plus, et cette partie de la plaine pouvait être assimilée à un immense bas-fond, où les eaux envahissantes devaient rapidement s’accumuler. Il importait donc de franchir sans retard ces terrains en contre-bas qu’une inondation eût immédiatement transformés en lac.
On hâta le pas. Mais ce ne fut pas assez de cette eau qui se déroulait en nappes sous le pied des chevaux. Vers deux heures, les cataractes du ciel s’ouvrirent, et des torrents d’une pluie tropicale se précipitèrent sur la plaine. Jamais plus belle occasion ne se présenta de se montrer philosophe.
Nul moyen de se soustraire à ce déluge, et mieux valait le recevoir stoïquement. Les ponchos étaient ruisselants; les chapeaux les arrosaient comme un toit dont les gouttières sont engorgées; la frange des recados semblait faite de filets liquides, et les cavaliers, éclaboussés par leurs montures dont le sabot frappait à chaque pas les torrents du sol, chevauchaient dans une double averse qui venait à la fois de la terre et du ciel.
Ce fut ainsi que, trempés, transis et brisés de fatigue, ils arrivèrent le soir à un rancho fort misérable. Des gens peu difficiles pouvaient seuls lui donner le nom d’abri, et des voyageurs aux abois consentir à s’y abriter. Mais Glenarvan et ses compagnons n’avaient pas le choix. Ils se blottirent donc dans cette cahute abandonnée, dont n’aurait pas voulu un pauvre indien des pampas.
Un mauvais feu d’herbe qui donnait plus de fumée que de chaleur fut allumé, non sans peine. Les rafales de pluie faisaient rage au dehors, et à travers le chaume pourri suintaient de larges gouttes. Si le foyer ne s’éteignit pas vingt fois, c’est que vingt fois Mulrady et Wilson luttèrent contre l’envahissement de l’eau. Le souper, très médiocre et peu réconfortant, fut assez triste.
L’appétit manquait. Seul le major fit honneur au charqui humide et ne perdit pas un coup de dent.
L’impassible Mac Nabbs était supérieur aux événements. Quant à Paganel, en sa qualité de français, il essaya de plaisanter. Mais cela ne prit pas.
«Mes plaisanteries sont mouillées, dit-il, elles ratent!»
Cependant, comme ce qu’il y avait de plus plaisant dans cette circonstance était de dormir, chacun chercha dans le sommeil un oubli momentané de ses fatigues. La nuit fut mauvaise; les ais du rancho craquaient à se rompre; il s’inclinait sous les poussées du vent et menaçait de s’en aller à chaque rafale; les malheureux chevaux gémissaient au dehors, exposés à toute l’inclémence du ciel, et leurs maîtres ne souffraient pas moins dans leur méchante cahute. Cependant le sommeil finit par l’emporter. Robert le premier, fermant les yeux, laissa reposer sa tête sur l’épaule de lord Glenarvan, et bientôt tous les hôtes du rancho dormaient sous la garde de Dieu.
Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nuit s’acheva sans accident. On se réveilla à l’appel de Thaouka, qui, toujours veillant, hennissait au dehors et frappait d’un sabot vigoureux le mur de la cahute. À défaut de Thalcave, il savait au besoin donner le signal du départ. On lui devait trop pour ne pas lui obéir, et l’on partit. La pluie avait diminué, mais le terrain étanche conservait l’eau versée; sur son imperméable argile, les flaques, les marais, les étangs débordaient et formaient d’immenses «banados» d’une perfide profondeur. Paganel, consultant sa carte, pensa, non sans raison, que les rios Grande et Vivarota, où se drainent habituellement les eaux de cette plaine, devaient s’être confondus dans un lit large de plusieurs milles.
Une extrême vitesse de marche devint alors nécessaire. Il s’agissait du salut commun. Si l’inondation croissait, où trouver asile?
L’immense cercle tracé par l’horizon n’offrait pas un seul point culminant, et sur cette plaine horizontale l’envahissement des eaux devait être rapide.
Les chevaux furent donc poussés à fond de train.
Thaouka tenait la tête, et, mieux que certains amphibies aux puissantes nageoires, il méritait le nom de cheval marin, car il bondissait comme s’il eût été dans son élément naturel.
Tout d’un coup, vers dix heures du matin, Thaouka donna les signes d’une extrême agitation. Il se retournait fréquemment vers les planes immensités du sud; ses hennissements se prolongeaient; ses naseaux aspiraient fortement l’air vif. Il se cabrait avec violence. Thalcave, que ses bonds ne pouvaient désarçonner, ne le maintenait pas sans peine. L’écume de sa bouche se mélangeait de sang sous l’action du mors vigoureusement serré, et cependant l’ardent animal ne se calmait pas; libre, son maître sentait bien qu’il se fût enfui vers le nord de toute la rapidité de ses jambes.
«Qu’a donc Thaouka? demanda Paganel; est-il mordu par les sangsues si voraces des eaux argentines?
—Non, répondit l’indien.
—Il s’effraye donc de quelque danger?
—Oui, il a senti le danger.
—Lequel?
—Je ne sais.»
Si l’œil ne révélait pas encore ce péril que devinait Thaouka, l’oreille, du moins, pouvait déjà s’en rendre compte. En effet, un murmure sourd, pareil au bruit d’une marée montante, se faisait entendre au delà des limites de l’horizon. Le vent soufflait par rafales humides et chargées d’une poussière aqueuse; les oiseaux, fuyant quelque phénomène inconnu, traversaient l’air à tire-d’aile; les chevaux, immergés jusqu’à mi-jambe, ressentaient les premières poussées du courant. Bientôt un bruit formidable, des beuglements, des hennissements, des bêlements retentirent à un demi-mille dans le sud, et d’immenses troupeaux apparurent, qui, se renversant, se relevant, se précipitant, mélange incohérent de bêtes effarées, fuyaient avec une effroyable rapidité.
C’est à peine s’il fut possible de les distinguer au milieu des tourbillons liquides soulevés dans leur course. Cent baleines de la plus forte taille n’auraient pas refoulé avec plus de violence les flots de l’océan.
«Anda, anda! cria Thalcave d’une voix éclatante.
—Qu’est-ce donc? dit Paganel.
—La crue! La crue! répondit Thalcave en éperonnant son cheval qu’il lança dans la direction du nord.
—L’inondation!» s’écria Paganel, et ses compagnons, lui en tête, volèrent sur les traces de Thaouka.
Il était temps. En effet, à cinq milles vers le sud, un haut et large mascaret dévalait sur la campagne, qui se changeait en océan. Les grandes herbes disparaissaient comme fauchées. Les touffes de mimosées, arrachées par le courant, dérivaient et formaient des îlots flottants. La masse liquide se débitait par nappes épaisses d’une irrésistible puissance. Il y avait évidemment eu rupture des barrancas des grands fleuves de la Pampasie, et peut-être les eaux du Colorado au nord et du rio Negro au sud se réunissaient-elles alors dans un lit commun.
La barre signalée par Thalcave arrivait avec la vitesse d’un cheval de course. Les voyageurs fuyaient devant elle comme une nuée chassée par un vent d’orage. Leurs yeux cherchaient en vain un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se confondaient à l’horizon. Les chevaux, surexcités par le péril, s’emportaient dans un galop échevelé, et leurs cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle.
Glenarvan regardait souvent en arrière.
«L’eau nous gagne, pensait-il.
—Anda, anda!» criait Thalcave.
Et l’on pressait encore les malheureuses bêtes.
De leur flanc labouré par l’éperon s’échappait un sang vif qui traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans les crevasses du sol.
Ils s’embarrassaient dans les herbes cachées. Ils s’abattaient. On les relevait. Ils s’abattaient encore. On les relevait toujours. Le niveau des eaux montait sensiblement. De longues ondulations annonçaient l’assaut de cette barre qui agitait à moins de deux milles sa tête écumante. Pendant un quart d’heure se prolongea cette lutte suprême contre le plus terrible des éléments. Les fugitifs n’avaient pu se rendre compte de la distance qu’ils venaient de parcourir, mais, à en juger par la rapidité de leur course, elle devait être considérable. Cependant, les chevaux, noyés jusqu’au poitrail, n’avançaient plus qu’avec une extrême difficulté. Glenarvan, Paganel, Austin, tous se crurent perdus et voués à cette mort horrible des malheureux abandonnés en mer. Leurs montures commençaient à perdre le sol de la plaine, et six pieds d’eau suffisaient à les noyer. Il faut renoncer à peindre les poignantes angoisses de ces huit hommes envahis par une marée montante. Ils sentaient leur impuissance à lutter contre ces cataclysmes de la nature, supérieurs aux forces humaines. Leur salut n’était plus dans leurs mains.
Cinq minutes après, les chevaux étaient à la nage; le courant seul les entraînait avec une incomparable violence et une vitesse égale à celle de leur galop le plus rapide, qui devait dépasser vingt milles à l’heure.
Tout salut semblait impossible, quand la voix du major se fit entendre.
«Un arbre, dit-il.
—Un arbre? s’écria Glenarvan.
—Là, là!» répondit Thalcave.
Et, du doigt, il montra à huit cents brasses dans le nord une espèce de noyer gigantesque qui s’élevait solitairement du milieu des eaux.
Ses compagnons n’avaient pas besoin d’être excités. Cet arbre qui s’offrait si inopinément à eux, il fallait le gagner à tout prix. Les chevaux ne l’atteindraient pas sans doute, mais les hommes, du moins, pouvaient être sauvés. Le courant les portait. En ce moment, le cheval de Tom Austin fit entendre un hennissement étouffé et disparut.
Son maître, dégagé de ses étriers se mit à nager vigoureusement.
«Accroche-toi à ma selle, lui cria Glenarvan.
—Merci, votre honneur, répondit Tom Austin, les bras sont solides.
—Ton cheval, Robert?… Reprit Glenarvan, se tournant vers le jeune Grant.
—Il va, mylord! Il va! Il nage comme un poisson!
—Attention!» dit le major d’une voix forte.
Ce mot était à peine prononcé, que l’énorme mascaret arriva. Une vague monstrueuse, haute de quarante pieds, déferla sur les fugitifs avec un bruit épouvantable. Hommes et bêtes, tout disparut dans un tourbillon d’écume. Une masse liquide pesant plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux furieuses. Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des eaux et se comptèrent rapidement; mais les chevaux, sauf Thaouka portant son maître, avaient pour jamais disparu.
«Hardi! Hardi! répétait Glenarvan, qui soutenait Paganel d’un bras et nageait de l’autre.
—Cela va! Cela va!… Répondit le digne savant, et même, je ne suis pas fâché…»
De quoi n’était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre homme fut forcé d’avaler la fin de sa phrase avec une demi-pinte d’eau limoneuse. Le major s’avançait tranquillement, en tirant une coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée.
Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide élément. Quant à Robert, accroché à la crinière de Thaouka, il se laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une énergie superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de l’arbre où portait le courant.
L’arbre n’était plus qu’à vingt brasses. En quelques instants, il fut atteint par la troupe entière.
Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut s’évanouissait, et il fallait périr dans les flots.
L’eau s’élevait jusqu’au sommet du tronc, à l’endroit où les branches mères prenaient naissance.
Il fut donc facile de s’y accrocher. Thalcave, abandonnant son cheval et hissant Robert, grimpa le premier, et bientôt ses bras puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais Thaouka, entraîné par le courant, s’éloignait rapidement.
Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa longue crinière, il l’appelait en hennissant.
«Tu l’abandonnes! dit Paganel à Thalcave.
—Moi!» s’écria l’indien.
Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix brasses de l’arbre. Quelques instants après, son bras s’appuyait au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers le brumeux horizon du nord.
Chapitre XXIII Où l’on mène la vie des oiseaux
L’arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver refuge ressemblait à un noyer.
Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie.
En réalité, c’était «l’ombu», qui se rencontre isolément dans les plaines argentines. Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon. Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret.
Cet ombu mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises. Tout cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés, enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un impénétrable abri.
La troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près horizontalement au-dessus des eaux mugissantes; ses basses feuilles s’y baignaient déjà; elle figurait un cap avancé de cette île de verdure entourée d’un océan. L’espace ne manquait pas à l’intérieur de cet arbre gigantesque; le feuillage, repoussé à la circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés, de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur partout. À voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc de cet ombu portait à lui seul une forêt tout entière.
À l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes ramures, protestant par ses cris contre une si flagrante usurpation de domicile.
Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge sur cet ombu solitaire, étaient là par centaines, des merles, des étourneaux, des isacas, des hilgueros et surtout les picaflors, oiseaux-mouches aux couleurs resplendissantes; et, quand ils s’envolèrent, il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses fleurs.
Tel était l’asile offert à la petite troupe de Glenarvan. Le jeune Grant et l’agile Wilson, à peine juchés dans l’arbre, se hâtèrent de grimper jusqu’à ses branches supérieures. Leur tête trouait alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la vue embrassait un vaste horizon. L’océan créé par l’inondation les entourait de toutes parts, et les regards, si loin qu’ils s’étendissent, ne purent en apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la plaine liquide; l’ombu, seul au milieu des eaux débordées, frémissait à leur choc. Au loin, dérivant du sud au nord, passaient, emportés par l’impétueux courant, des troncs déracinés, des branches tordues, des chaumes arrachés à quelque rancho démoli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des estancias, des cadavres d’animaux noyés, des peaux sanglantes, et sur un arbre vacillant toute une famille de jaguars rugissants qui se cramponnaient des griffes à leur radeau fragile.
Plus loin encore un point noir, presque invisible déjà, attira l’attention de Wilson. C’était Thalcave et son fidèle Thaouka, qui disparaissaient dans l’éloignement.
«Thalcave, ami Thalcave! s’écria Robert, en tendant la main vers le courageux patagon.
—Il se sauvera, Monsieur Robert, répondit Wilson; mais allons rejoindre son honneur.»
Un instant après, Robert Grant et le matelot descendaient les trois étages de branches et se trouvaient au sommet du tronc. Là, Glenarvan, Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient assis, à cheval ou accrochés, suivant leurs aptitudes naturelles. Wilson rendit compte de sa visite à la cime de l’ombu. Tous partagèrent son opinion à l’égard de Thalcave. Il n’y eut doute que sur la question de savoir si ce serait Thalcave qui sauverait Thaouka, ou Thaouka qui sauverait Thalcave. La situation des hôtes de l’ombu était, sans contredit, beaucoup plus alarmante. L’arbre ne céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inondation croissante pouvait gagner ses hautes branches, car la dépression du sol faisait de cette partie de la plaine un profond réservoir.
Le premier soin de Glenarvan fut donc d’établir, au moyen d’entailles, des points de repère qui permissent d’observer les divers niveaux d’eau.
La crue, stationnaire alors, paraissait avoir atteint sa plus grande élévation. C’était déjà rassurant.
«Et maintenant, qu’allons-nous faire? dit Glenarvan.
—Faire notre nid, parbleu! répondit gaiement Paganel.
—Faire notre nid! s’écria Robert.
—Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque nous ne pouvons vivre de la vie des poissons.
—Bien! dit Glenarvan, mais qui nous donnera la becquée?
—Moi», répondit le major.
Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs; le major était confortablement assis dans un fauteuil naturel formé de deux branches élastiques, et d’une main il tendait ses alforjas mouillées, mais rebondies.
«Ah! Mac Nabbs, s’écria Glenarvan, je vous reconnais bien là! Vous songez à tout, même dans des circonstances où il est permis de tout oublier.
—Du moment qu’on était décidé à ne pas se noyer, répondit le major, ce n’était pas dans l’intention de mourir de faim!
—J’y aurais bien songé, dit naïvement Paganel, mais je suis si distrait!
—Et que contiennent les alforjas? demanda Tom Austin.
—La nourriture de sept hommes pendant deux jours, répondit Mac
Nabbs.
—Bon, dit Glenarvan, j’espère que l’inondation aura suffisamment diminué d’ici vingt-quatre heures.
—Ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner la terre ferme, répliqua Paganel.
—Notre premier devoir est donc de déjeuner, dit Glenarvan.
—Après nous être séchés toutefois, fit observer le major.
—Et du feu? dit Wilson.
—Eh bien! Il faut en faire, répondit Paganel.
—Où?
—Au sommet du tronc, parbleu!
—Avec quoi?
—Avec du bois mort que nous irons couper dans l’arbre.
—Mais comment l’allumer? dit Glenarvan. Notre amadou ressemble à une éponge mouillée!
—On s’en passera! répondit Paganel; un peu de mousse sèche, un rayon de soleil, la lentille de ma longue-vue, et vous allez voir de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt?
—Moi!» s’écria Robert.
Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un jeune chat dans les profondeurs de l’arbre. Pendant leur absence, Paganel trouva de la mousse sèche en quantité suffisante; il se procura un rayon de soleil, ce qui fut facile, car l’astre du jour brillait alors d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il enflamma sans peine ces matières combustibles, qui furent déposées sur une couche de feuilles humides à la trifurcation des grosses branches de l’ombu. C’était un foyer naturel qui n’offrait aucun danger d’incendie. Bientôt Wilson et Robert revinrent avec une brassée de bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux longues jambes écartées, à la manière arabe; puis, se baissant et se relevant par un mouvement rapide, il fit au moyen de son poncho un violent appel d’air.
Le bois s’enflamma, et bientôt une belle flamme ronflante s’éleva du brasero improvisé. Chacun se sécha à sa fantaisie, tandis que les ponchos accrochés dans l’arbre se balançaient au souffle du vent; puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il fallait songer au lendemain; l’immense bassin se viderait moins vite peut-être que l’espérait Glenarvan, et, en somme, les provisions étaient fort restreintes. L’ombu ne produisait aucun fruit; heureusement, il pouvait offrir un remarquable contingent d’œufs frais, grâce aux nids nombreux qui poussaient sur ses branches, sans compter leurs hôtes emplumés.
Ces ressources n’étaient nullement à dédaigner.
Maintenant donc, dans la prévision d’un séjour prolongé, il s’agissait de procéder à une installation confortable.
«Puisque la cuisine et la salle à manger sont au rez-de-chaussée, dit Paganel, nous irons nous coucher au premier étage; la maison est vaste; le loyer n’est pas cher; il ne faut pas se gêner. J’aperçois là-haut des berceaux naturels dans lesquels, une fois bien attachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du monde. Nous n’avons rien à craindre; d’ailleurs, on veillera, et nous sommes en nombre pour repousser des flottes d’indiens et autres animaux.
—Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin.
—J’ai mes revolvers, dit Glenarvan.
—Et moi, les miens, répondit Robert.
—À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel ne trouve pas le moyen de fabriquer la poudre?
—C’est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant une poudrière en parfait état.
—Et d’où vous vient-elle, major? demanda Paganel.
—De Thalcave. Il a pensé qu’elle pouvait nous être utile, et il me l’a remise avant de se précipiter au secours de Thaouka.
—Généreux et brave indien! s’écria Glenarvan.
—Oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons sont taillés sur ce modèle, j’en fais mon compliment à la Patagonie.
—Je demande qu’on n’oublie pas le cheval! dit Paganel. Il fait partie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les reverrons, l’un portant l’autre.
—À quelle distance sommes-nous de l’Atlantique? demanda le major.
—À une quarantaine de milles tout au plus, répondit Paganel. Et maintenant, mes amis, puisque chacun est libre de ses actions, je vous demande la permission de vous quitter; je vais me choisir là-haut un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous tiendrai au courant des choses de ce monde.»
On laissa faire le savant, qui, fort adroitement, se hissa de branche en branche et disparut derrière l’épais rideau de feuillage. Ses compagnons s’occupèrent alors d’organiser la couchée et de préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long.
Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger, et bientôt chacun vint reprendre sa place autour du brasero. On causa alors, mais non plus de la situation présente, qu’il fallait supporter avec patience. On en revint à ce thème inépuisable du capitaine Grant. Si les eaux se retiraient, le Duncan, avant trois jours, reverrait les voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il semblait même, après cet insuccès, après cette inutile traversée de l’Amérique, que tout espoir de les retrouver était irrévocablement perdu. Où diriger de nouvelles recherches? Quelle serait donc la douleur de lady Helena et de Mary Grant en apprenant que l’avenir ne leur gardait plus aucune espérance!
«Pauvre sœur! dit Robert, tout est fini, pour nous!»
Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un mot consolant à répondre. Quel espoir pouvait-il donner au jeune enfant? N’avait-il pas suivi avec une rigoureuse exactitude les indications du document?
«Et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de latitude n’est pas un vain chiffre! Qu’il s’applique au naufrage ou à la captivité d’Harry Grant, il n’est pas supposé, interprété, deviné! Nous l’avons lu de nos propres yeux!
—Tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom Austin, et cependant nos recherches n’ont pas réussi.
—C’est irritant et désespérant à la fois, s’écria Glenarvan.
—Irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs d’un ton tranquille, mais non pas désespérant. C’est précisément parce que nous avons un chiffre indiscutable, qu’il faut épuiser jusqu’au bout tous ses enseignements.
—Que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à votre avis, que peut-il rester à faire?
—Une chose très simple et très logique, mon cher Edward. Mettons le cap à l’est, quand nous serons à bord du Duncan, et suivons jusqu’à notre point de départ, s’il le faut, ce trente-septième parallèle.
—Croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répondit Glenarvan. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-nous de réussir? Quitter le continent américain, n’est-ce pas s’éloigner de l’endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de cette Patagonie si clairement nommée dans le document?
—Voulez-vous donc recommencer vos recherches dans les pampas, répondit le major, quand vous avez la certitude que le naufrage du Britannia n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique ni sur les côtes de l’Atlantique?»
Glenarvan ne répondit pas.
«Et si faible que soit la chance de retrouver Harry Grant en remontant le parallèle indiqué par lui, ne devons-nous pas la tenter?
—Je ne dis pas non… Répondit Glenarvan.
—Et vous, mes amis, ajouta le major en s’adressant aux marins, ne partagez-vous pas mon opinion?
—Entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady et Wilson approuvèrent d’un signe de tête.
—Écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après quelques instants de réflexion, et entends bien, Robert, car ceci est une grave discussion. Je ferai tout au monde pour retrouver le capitaine Grant, je m’y suis engagé, et j’y consacrerai ma vie entière, s’il le faut. Toute l’Écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme de cœur qui s’est dévoué pour elle. Moi aussi, je pense que, si faible que soit cette chance, nous devons faire le tour du monde par ce trente-septième parallèle, et je le ferai. Mais la question à résoudre n’est pas celle-là. Elle est beaucoup plus importante et la voici: devons-nous abandonner définitivement et dès à présent nos recherches sur le continent américain?»