Thalcave, en avant, battait les buissons. Il effrayait ainsi les «cholinas», vipères de la plus dangereuse espèce, dont la morsure tue un bœuf en moins d’une heure. L’agile Thaouka bondissait au-dessus des broussailles et aidait son maître à frayer un passage aux chevaux qui le suivaient.

Le voyage, sur ces plaines unies et droites, s’accomplissait donc facilement et rapidement.

Aucun changement ne se produisait dans la nature de la prairie; pas une pierre, pas un caillou, même à cent milles à la ronde. Jamais pareille monotonie ne se rencontra, ni si obstinément prolongée. De paysages, d’incidents, de surprises naturelles, il n’y avait pas l’ombre! Il fallait être un Paganel, un de ces enthousiastes savants qui voient là où il n’y a rien à voir, pour prendre intérêt aux détails de la route. À quel propos? Il n’aurait pu le dire. Un buisson tout au plus! Un brin d’herbe peut-être. Cela lui suffisait pour exciter sa faconde inépuisable, et instruire Robert, qui se plaisait à l’écouter.

Pendant cette journée du 29 octobre, la plaine se déroula devant les voyageurs avec son uniformité infinie. Vers deux heures, de longues traces d’animaux se rencontrèrent sous les pieds des chevaux. C’étaient les ossements d’un innombrable troupeau de bœufs, amoncelés et blanchis. Ces débris ne s’allongeaient pas en ligne sinueuse, telle que la laissent après eux des animaux à bout de forces et tombant peu à peu sur la route.

Aussi, personne ne savait comment expliquer cette réunion de squelettes dans un espace relativement restreint, et Paganel, quoi qu’il fît, pas plus que les autres. Il interrogea donc Thalcave, qui ne fut point embarrassé de lui répondre.

Un «pas possible!» du savant et un signe très affirmatif du patagon intriguèrent fort leurs compagnons.

«Qu’est-ce donc? demandèrent-ils.

—Le feu du ciel, répondit le géographe.

—Quoi! La foudre aurait produit un tel désastre! dit Tom Austin; un troupeau de cinq cents têtes étendu sur le sol!

—Thalcave l’affirme, et Thalcave ne se trompe pas. Je le crois, d’ailleurs, car les orages des pampas se signalent, entre tous, par leurs fureurs.

Puissions-nous ne pas les éprouver un jour!

—Il fait bien chaud, dit Wilson.

—Le thermomètre, répondit Paganel, doit marquer trente degrés à l’ombre.

—Cela ne m’étonne pas, dit Glenarvan, je sens l’électricité qui me pénètre. Espérons que cette température ne se maintiendra pas.

—Oh! Oh! fit Paganel, il ne faut pas compter sur un changement de temps, puisque l’horizon est libre de toute brume.

—Tant pis, répondit Glenarvan, car nos chevaux sont très affectés par la chaleur. Tu n’as pas trop chaud, mon garçon? Ajouta-t-il en s’adressant à Robert.

—Non, mylord, répondit le petit bonhomme. J’aime la chaleur, c’est une bonne chose.

—L’hiver surtout», fit observer judicieusement le major, en lançant vers le ciel la fumée de son cigare.

Le soir, on s’arrêta près d’un «rancho» abandonné, un entrelacement de branchages mastiqués de boue et recouverts de chaume; cette cabane attenait à une enceinte de pieux à demi pourris, qui suffit, cependant, à protéger les chevaux pendant la nuit contre les attaques des renards. Non qu’ils eussent rien à redouter personnellement de la part de ces animaux, mais les malignes bêtes rongent leurs licous, et les chevaux en profitent pour s’échapper.

À quelques pas du rancho était creusé un trou qui servait de cuisine et contenait des cendres refroidies. À l’intérieur, il y avait un banc, un grabat de cuir de bœuf, une marmite, une broche et une bouilloire à maté. Le maté est une boisson fort en usage dans l’Amérique du sud. C’est le thé des indiens. Il consiste en une infusion de feuilles séchées au feu, et on l’aspire comme les boissons américaines au moyen d’un tube de paille. À la demande de Paganel, Thalcave prépara quelques tasses de ce breuvage, qui accompagna fort avantageusement les comestibles ordinaires et fut déclaré excellent.

Le lendemain, 30 octobre, le soleil se leva dans une brume ardente et versa sur le sol ses rayons les plus chauds. La température de cette journée devait être excessive, en effet, et malheureusement la plaine n’offrait aucun abri. Cependant, on reprit courageusement la route de l’est. Plusieurs fois se rencontrèrent d’immenses troupeaux qui, n’ayant pas la force de paître sous cette chaleur accablante, restaient paresseusement étendus. De gardiens, de bergers, pour mieux dire, il n’était pas question. Des chiens habitués à téter les brebis, quand la soif les aiguillonne, surveillaient seuls ces nombreuses agglomérations de vaches, de taureaux et de bœufs. Ces animaux sont d’ailleurs d’humeur douce, et n’ont pas cette horreur instinctive du rouge qui distingue leurs congénères européens.

«Cela vient sans doute de ce qu’ils paissent l’herbe d’une république!» dit Paganel, enchanté de sa plaisanterie, un peu trop française peut-être.

Vers le milieu de la journée, quelques changements se produisirent dans la pampa, qui ne pouvaient échapper à des yeux fatigués de sa monotonie. Les graminées devinrent plus rares. Elles firent place à de maigres bardanes, et à des chardons gigantesques, hauts de neuf pieds, qui eussent fait le bonheur de tous les ânes de la terre. Des chanares rabougris et autres arbrisseaux épineux d’un vert sombre, plantes chères aux terrains desséchés, poussaient çà et là. Jusqu’alors une certaine humidité conservée dans l’argile de la prairie entretenait les pâturages; le tapis d’herbe était épais et luxueux; mais alors, sa moquette, usée par places, arrachée en maint endroit, laissait voir la trame et étalait aux regards la misère du sol. Ces symptômes d’une croissante sécheresse ne pouvaient être méconnus, et Thalcave les fit remarquer.

«Je ne suis pas fâché de ce changement, dit Tom Austin; toujours de l’herbe, toujours de l’herbe, cela devient écœurant à la longue.

—Oui, mais toujours de l’herbe, toujours de l’eau, répondit le major.

—Oh! Nous ne sommes pas à court, dit Wilson, et nous trouverons bien quelque rivière sur notre route.»

Si Paganel avait entendu cette réponse, il n’eût pas manqué de dire que les rivières étaient rares entre le Colorado et les sierras de la province argentine; mais en ce moment il expliquait à Glenarvan un fait sur lequel celui-ci venait d’attirer son attention.

Depuis quelque temps, l’atmosphère semblait être imprégnée d’une odeur de fumée. Cependant, nul feu n’était visible à l’horizon; nulle fumée ne trahissait un incendie éloigné. On ne pouvait donc assigner à ce phénomène une cause naturelle. Bientôt cette odeur d’herbe brûlée devint si forte qu’elle étonna les voyageurs, moins Paganel et Thalcave. Le géographe, que l’explication d’un fait quelconque ne pouvait embarrasser, fit à ses amis la réponse suivante:

«Nous ne voyons pas le feu, dit-il, et nous sentons la fumée. Or, pas de fumée sans feu, et le proverbe est vrai en Amérique comme en Europe. Il y a donc un feu quelque part. Seulement, ces pampas sont si unies que rien n’y gêne les courants de l’atmosphère, et l’on y sent souvent l’odeur d’herbes qui brûlent à une distance de près de soixante-quinze milles.

—Soixante-quinze milles? Répliqua le major d’un ton peu convaincu.

—Tout autant, affirma Paganel. Mais j’ajoute que ces conflagrations se propagent sur une grande échelle et atteignent souvent un développement considérable.

—Qui met le feu aux prairies? demanda Robert.

—Quelquefois la foudre, quand l’herbe est desséchée par les chaleurs; quelquefois aussi la main des indiens.

—Et dans quel but?

—Ils prétendent, —je ne sais jusqu’à quel point cette prétention est fondée, —qu’après un incendie des pampas les graminées y poussent mieux. Ce serait alors un moyen de revivifier le sol par l’action des cendres. Pour mon compte, je crois plutôt que ces incendies sont destinés à détruire des milliards d’ixodes, sorte d’insectes parasites qui incommodent particulièrement les troupeaux.

—Mais ce moyen énergique, dit le major, doit coûter la vie à quelques-uns des bestiaux qui errent par la plaine?

—Oui, il en brûle; mais qu’importe dans le nombre?

—Je ne réclame pas pour eux, reprit Mac Nabbs, c’est leur affaire, mais pour les voyageurs qui traversent la pampa. Ne peut-il arriver qu’ils soient surpris et enveloppés par les flammes?

—Comment donc! s’écria Paganel avec un air de satisfaction visible, cela arrive quelquefois, et, pour ma part, je ne serais pas fâché d’assister à un pareil spectacle.

—Voilà bien notre savant, répondit Glenarvan, il pousserait la science jusqu’à se faire brûler vif.

—Ma foi non, mon cher Glenarvan, mais on a lu son Cooper, et Bas De Cuir nous a enseigné le moyen d’arrêter la marche des flammes en arrachant l’herbe autour de soi dans un rayon de quelques toises. Rien n’est plus simple. Aussi, je ne redoute pas l’approche d’un incendie, et je l’appelle de tous mes vœux!»

Mais les désirs de Paganel ne devaient pas se réaliser, et s’il rôtit à moitié, ce fut uniquement à la chaleur des rayons du soleil, qui versait une insoutenable ardeur. Les chevaux haletaient sous l’influence de cette température tropicale. Il n’y avait pas d’ombre à espérer, à moins qu’elle ne vînt de quelque rare nuage voilant le disque enflammé; l’ombre courait alors sur le sol uni, et les cavaliers, poussant leur monture, essayaient de se maintenir dans la nappe fraîche que les vents d’ouest chassaient devant eux. Mais les chevaux, bientôt distancés, demeuraient en arrière, et l’astre dévoilé arrosait d’une nouvelle pluie de feu le terrain calciné des pampas.

Cependant, quand Wilson avait dit que la provision d’eau ne manquerait pas, il comptait sans la soif inextinguible qui dévora ses compagnons pendant cette journée; quand il avait ajouté que l’on rencontrerait quelque rio sur la route, il s’était trop avancé. En effet, non seulement les rios manquaient, car la planéité du sol ne leur offrait aucun lit favorable, mais les mares artificielles creusées de la main des indiens étaient également taries.

En voyant les symptômes de sécheresse s’accroître de mille en mille, Paganel fit quelques observations à Thalcave, et lui demanda où il comptait trouver de l’eau.

«Au lac Salinas, répondit l’indien.

—Et quand y arriverons-nous?

—Demain soir.»

Le soir, on fit halte après une traite de trente milles. Chacun comptait sur une bonne nuit pour se remettre des fatigues du jour, et elle fut précisément troublée par une nuée de moustiques et de maringouins. Leur présence indiquait un changement du vent, qui, en effet, tourna d’un quart et passa dans le nord. Ces maudits insectes disparaissent généralement avec les brises du sud ou du sud-ouest.

Si le major gardait son calme, même au milieu des petites misères de la vie, Paganel, au contraire, s’indignait des taquineries du sort. Il donna au diable moustiques et maringouins, et regretta fort l’eau acidulée qui eût calmé les mille cuissons de ses piqûres. Bien que le major essayât de le consoler en lui disant que sur les trois cent mille espèces d’insectes que comptent les naturalistes on devait s’estimer heureux de n’avoir affaire qu’à deux seulement, il se réveilla de fort mauvaise humeur.

Cependant, il ne se fit point prier pour repartir dès l’aube naissante, car il s’agissait d’arriver le jour même au lac Salinas. Les chevaux étaient très fatigués; ils mouraient de soif, et quoique leurs cavaliers se fussent privés pour eux, leur ration avait été très restreinte. La sécheresse était encore plus forte, et la chaleur non moins intolérable sous le souffle poussiéreux du vent du nord, ce simoun des pampas.

Pendant cette journée, la monotonie du voyage fut un instant interrompue. Mulrady, qui marchait en avant, revint sur ses pas en signalant l’approche d’un parti d’indiens. Cette rencontre fut appréciée diversement. Glenarvan songea aux renseignements que ces indigènes pourraient lui fournir sur les naufragés du Britannia. Thalcave, pour son compte, ne se réjouit guère de trouver sur sa route les indiens nomades de la prairie; il les tenait pour pillards et voleurs, et ne cherchait qu’à les éviter. Suivant ses ordres, la petite troupe se massa, et les armes furent mises en état.

Bientôt, on aperçut le détachement indien. Il se composait seulement d’une dizaine d’indigènes, ce qui rassura le patagon. Les indiens s’approchèrent à une centaine de pas. On pouvait facilement les distinguer. C’étaient des naturels appartenant à cette race pampéenne, balayée en 1833 par le général Rosas. Leur front élevé, bombé et non fuyant, leur haute taille, leur couleur olivâtre, en faisaient de beaux types de la race indienne.

Ils étaient vêtus de peaux de guanaques ou de mouffettes, et portaient avec la lance, longue de vingt pieds, couteaux, frondes, bolas et lazos.

Leur dextérité à manier le cheval indiquait d’habiles cavaliers.

Ils s’arrêtèrent à cent pas et parurent conférer, criant et gesticulant. Glenarvan s’avança vers eux.

Mais il n’avait pas franchi deux toises, que le détachement, faisant volte-face, disparut avec une incroyable vélocité.

«Les lâches! s’écria Paganel.

—Ils s’enfuient trop vite pour d’honnêtes gens, dit Mac Nabbs.

—Quels sont ces indiens? demanda Paganel à Thalcave.

—Gauchos, répondit le patagon.

—Des gauchos! reprit Paganel, en se tournant vers ses compagnons, des gauchos! Alors nous n’avions pas besoin de prendre tant de précautions!

—Pourquoi cela? dit le major.

—Parce que les gauchos sont des paysans inoffensifs.

—Vous croyez, Paganel?

—Sans doute, ceux-ci nous ont pris pour des voleurs et ils se sont enfuis.

—Je crois plutôt qu’ils n’ont pas osé nous attaquer, répondit Glenarvan, très vexé de n’avoir pu communiquer avec ces indigènes, quels qu’ils fussent.

—C’est mon avis, dit le major, car, si je ne me trompe, loin d’être inoffensifs, les gauchos sont, au contraire, de francs et redoutables bandits.

—Par exemple!» s’écria Paganel.

Et il se mit à discuter vivement cette thèse ethnologique, si vivement même, qu’il trouva moyen d’émouvoir le major, et s’attira cette répartie peu habituelle dans les discussions de Mac Nabbs:

«Je crois que vous avez tort, Paganel.

—Tort? Répliqua le savant.

—Oui. Thalcave lui-même a pris ces indiens pour des voleurs, et
Thalcave sait à quoi s’en tenir.

—Eh bien, Thalcave s’est trompé cette fois, riposta Paganel avec une certaine aigreur. Les gauchos sont des agriculteurs, des pasteurs, pas autre chose, et moi-même, je l’ai écrit dans une brochure assez remarquée sur les indigènes des pampas.

—Eh bien, vous avez commis une erreur, Monsieur Paganel.

—Moi, une erreur, Monsieur Mac Nabbs?

—Par distraction, si vous voulez, répliqua le major en insistant, et vous en serez quitte pour faire quelques errata à votre prochaine édition.»

Paganel, très mortifié d’entendre discuter et même plaisanter ses connaissances géographiques, sentit la mauvaise humeur le gagner.

«Sachez, monsieur, dit-il, que mes livres n’ont pas besoin d’errata de cette espèce!

—Si! à cette occasion, du moins, riposta Mac Nabbs.

—Monsieur, je vous trouve taquin aujourd’hui! répartit Paganel.

—Et moi, je vous trouve aigre!» riposta le major.

La discussion prenait, on le voit, des proportions inattendues, et sur un sujet qui, certes, n’en valait pas la peine. Glenarvan jugea à propos d’intervenir.

«Il est certain, dit-il, qu’il y a d’un côté taquinerie et de l’autre aigreur, ce qui m’étonne de votre part à tous deux.»

Le patagon, sans comprendre le sujet de la querelle, avait facilement deviné que les deux amis se disputaient. Il se mit à sourire et dit tranquillement:

«C’est le vent du nord.

—Le vent du nord! s’écria Paganel. Qu’est-ce que le vent du nord a à faire dans tout ceci?

—Eh! c’est cela même, répondit Glenarvan, c’est le vent du nord qui est la cause de votre mauvaise humeur! J’ai entendu dire qu’il irritait particulièrement le système nerveux dans le sud de l’Amérique.

—Par saint Patrick, Edward, vous avez raison! dit le major, et il partit d’un éclat de rire.

Mais Paganel, vraiment monté, ne voulut pas démordre de la discussion, et il se rabattit sur Glenarvan, dont l’intervention lui parut un peu trop plaisante.

«Ah! vraiment, mylord, dit-il, j’ai le système nerveux irrité?

—Oui, Paganel, c’est le vent du nord, un vent qui fait commettre bien des crimes dans la pampa, comme la tramontane dans la campagne de Rome!

—Des crimes! répartit le savant. J’ai l’air d’un homme qui veut commettre des crimes?

—Je ne dis pas précisément cela.

—Dites tout de suite que je veux vous assassiner!

—Eh! répondit Glenarvan, qui riait sans pouvoir se contenir, j’en ai peur. Heureusement que le vent du nord ne dure qu’un jour!»

Tout le monde, à cette réponse, fit chorus avec Glenarvan. Alors Paganel piqua des deux, et s’en alla en avant passer sa mauvaise humeur. Un quart d’heure après, il n’y pensait plus.

À huit heures du soir, Thalcave ayant poussé une pointe en avant, signala les barrancas du lac tant désiré. Un quart d’heure après, la petite troupe descendait les berges du Salinas. Mais là l’attendait une grave déception. Le lac était à sec.

Chapitre XVIII À la recherche d’une aiguade

Le lac Salinas termine le chapelet de lagunes qui se rattachent aux sierras Ventana et Guamini. De nombreuses expéditions venaient autrefois de Buenos-Ayres y faire provision de sel, car ses eaux contiennent du chlorure de sodium dans une remarquable proportion. Mais alors, l’eau volatilisée par une chaleur ardente avait déposé tout le sel qu’elle contenait en suspension, et le lac ne formait plus qu’un immense miroir resplendissant.

Lorsque Thalcave annonça la présence d’un liquide potable au lac Salinas il entendait parler des rios d’eau douce qui s’y précipitent en maint endroit.

Mais, en ce moment, ses affluents étaient taris comme lui. L’ardent soleil avait tout bu. De là, consternation générale, quand la troupe altérée arriva sur les rives desséchées du Salinas. Il fallait prendre un parti. Le peu d’eau conservée dans les outres était à demi corrompue, et ne pouvait désaltérer. La soif commençait à se faire cruellement sentir. La faim et la fatigue disparaissaient devant cet impérieux besoin. Un «roukah», sorte de tente de cuir dressée dans un pli de terrain et abandonnée des indigènes, servit de retraite aux voyageurs épuisés, tandis que leurs chevaux, étendus sur les bords vaseux du lac, broyaient avec répugnance les plantes marines et les roseaux secs.

Lorsque chacun eut pris place dans le roukah, Paganel interrogea Thalcave et lui demanda son avis sur ce qu’il convenait de faire. Une conversation rapide, dont Glenarvan saisit quelques mots, cependant, s’établit entre le géographe et l’indien. Thalcave parlait avec calme. Paganel gesticulait pour deux.

Ce dialogue dura quelques minutes, et le patagon se croisa les bras.

«Qu’a-t-il dit? demanda Glenarvan. J’ai cru comprendre qu’il conseillait de nous séparer.

—Oui, en deux troupes, répondit Paganel. Ceux de nous dont les chevaux, accablés de fatigue et de soif, peuvent à peine mettre un pied devant l’autre, continueront tant bien que mal la route du trente-septième parallèle. Les mieux montés, au contraire, les devançant sur cette route, iront reconnaître la rivière Guamini, qui se jette dans le lac San-Lucas, à trente et un milles d’ici. Si l’eau s’y trouve en quantité suffisante, ils attendront leurs compagnons sur les bords de la Guamini. Si l’eau manque, ils reviendront au-devant d’eux pour leur épargner un voyage inutile.

—Et alors? demanda Tom Austin.

—Alors, il faudra se résoudre à descendre pendant soixante-quinze milles vers le sud, jusqu’aux premières ramifications de la sierra Ventana, où les rivières sont nombreuses.

—L’avis est bon, répondit Glenarvan, et nous le suivrons sans retard. Mon cheval n’a pas encore trop souffert du manque d’eau, et j’offre d’accompagner Thalcave.

—Oh! Mylord, emmenez-moi, dit Robert, comme s’il se fût agi d’une partie de plaisir.

—Mais pourras-tu nous suivre, mon enfant?

—Oui! J’ai une bonne bête qui ne demande pas mieux que d’aller en avant. Voulez-vous… Mylord?… Je vous en prie.

—Viens donc, mon garçon, dit Glenarvan, enchanté de ne pas se séparer de Robert. À nous trois, ajouta-t-il, nous serons bien maladroits si nous ne découvrons pas quelque aiguade fraîche et limpide.

—Eh bien, et moi? dit Paganel.

—Oh! Vous, mon cher Paganel, répondit le major, vous resterez avec le détachement de réserve. Vous connaissez trop bien le trente-septième parallèle, et la rivière Guamini et la pampa tout entière pour nous abandonner. Ni Mulrady, ni Wilson, ni moi, nous ne sommes capables de rejoindre Thalcave à son rendez-vous, tandis que nous marcherons avec confiance sous la bannière du brave Jacques Paganel.

—Je me résigne, répondit le géographe, très flatté d’obtenir un commandement supérieur.

—Mais pas de distractions! Ajouta le major. N’allez pas nous conduire où nous n’avons que faire, et nous ramener, par exemple, sur les bords de l’océan Pacifique!

—Vous le mériteriez, major insupportable, répondit en riant Paganel. Cependant, dites-moi, mon cher Glenarvan, comment comprendrez-vous le langage de Thalcave?

—Je suppose, répondit Glenarvan, que le patagon et moi nous n’aurons pas besoin de causer. D’ailleurs, avec quelques mots espagnols que je possède, je parviendrais bien dans une circonstance pressante à lui exprimer ma pensée et à comprendre la sienne.

—Allez donc, mon digne ami, répondit Paganel.

—Soupons d’abord, dit Glenarvan, et dormons, s’il se peut, jusqu’à l’heure du départ.»

On soupa sans boire, ce qui parut peu rafraîchissant, et l’on dormit, faute de mieux. Paganel rêva de torrents, de cascades, de rivières, de fleuves, d’étangs, de ruisseaux, voire même de carafes pleines, en un mot, de tout ce qui contient habituellement une eau potable. Ce fut un vrai cauchemar.

Le lendemain, à six heures, les chevaux de Thalcave, de Glenarvan et de Robert Grant furent sellés; on leur fit boire la dernière ration d’eau, et ils l’avalèrent avec plus d’envie que de satisfaction, car elle était très nauséabonde. Puis les trois cavaliers se mirent en selle.

«Au revoir, dirent le major, Austin, Wilson et Mulrady.

—Et surtout, tâchez de ne pas revenir!» ajouta Paganel.

Bientôt, le patagon, Glenarvan et Robert perdirent de vue, non sans un certain serrement de cœur, le détachement confié à la sagacité du géographe.

Le «desertio de las Salinas», qu’ils traversaient alors, est une plaine argileuse, couverte d’arbustes rabougris hauts de dix pieds, de petites mimosées que les indiens appellent «curra-mammel», et de «jumes», arbustes buissonneux, riches en soude.

Çà et là, de larges plaques de sel réverbéraient les rayons solaires avec une étonnante intensité.

L’œil eût aisément confondu ces «barreros» avec des surfaces glacées par un froid violent; mais l’ardeur du soleil avait vite fait de le détromper.

Néanmoins, ce contraste d’un sol aride et brûlé avec ces nappes étincelantes donnait à ce désert une physionomie très particulière qui intéressait le regard.

À quatre-vingts milles dans le sud, au contraire, cette sierra Ventana, vers laquelle le dessèchement possible de la Guamini forcerait peut-être les voyageurs de descendre, présentait un aspect différent. Ce pays, reconnu en 1835 par le capitaine Fitz-Roy, qui commandait alors l’expédition du Beagle, est d’une fertilité superbe. Là poussent avec une vigueur sans égale les meilleurs pâturages du territoire indien; le versant nord-ouest des sierras s’y revêt d’une herbe luxuriante, et descend au milieu de forêts riches en essences diverses; là se voient «l’algarrobo», sorte de caroubier, dont le fruit séché et réduit en poussière sert à confectionner un pain assez estimé des indiens; le «quebracho blanc», aux branches longues et flexibles qui pleurent à la manière du saule européen; le «quebracho rouge», d’un bois indestructible; le «naudubay», qui prend feu avec une extrême facilité, et cause souvent de terribles incendies; le «viraro», dont les fleurs violettes s’étagent en forme de pyramide, et enfin le «timbo», qui élève jusqu’à quatre-vingts pieds dans les airs son immense parasol, sous lequel des troupeaux entiers peuvent s’abriter contre les rayons du soleil. Les argentins ont tenté souvent de coloniser ce riche pays, sans réussir à vaincre l’hostilité des indiens.

Certes, on devait croire que des rios abondants descendaient des croupes de la sierra, pour fournir l’eau nécessaire à tant de fertilité, et, en effet, les sécheresses les plus grandes n’ont jamais vaporisé ces rivières; mais, pour les atteindre, il fallait faire une pointe de cent trente milles dans le sud. Thalcave avait donc raison de se diriger d’abord vers la Guamini, qui, sans l’écarter de sa route, se trouvait à une distance beaucoup plus rapprochée.

Les trois chevaux galopaient avec entrain. Ces excellentes bêtes sentaient d’instinct sans doute où les menaient leurs maîtres. Thaouka, surtout, montrait une vaillance que ni les fatigues ni les besoins ne pouvaient diminuer; il franchissait comme un oiseau les canadas desséchées et les buissons de curra-mammel, en poussant des hennissements de bon augure. Les chevaux de Glenarvan et de Robert, d’un pas plus lourd, mais entraînés par son exemple, le suivaient courageusement. Thalcave, immobile sur sa selle, donnait à ses compagnons, l’exemple que Thaouka donnait aux siens.

Le patagon tournait souvent la tête pour considérer Robert Grant.

En voyant le jeune garçon, ferme et bien assis, les reins souples, les épaules effacées, les jambes tombant naturellement, les genoux fixés à la selle, il témoignait sa satisfaction par un cri encourageant. En vérité, Robert Grant devenait un excellent cavalier et méritait les compliments de l’indien.

«Bravo, Robert, disait Glenarvan, Thalcave a l’air de te féliciter! Il t’applaudit, mon garçon.

—Et à quel propos, mylord?

—À propos de la bonne façon dont tu montes à cheval.

—Oh! je me tiens solidement, et voilà tout, répondit Robert, qui rougit de plaisir à s’entendre complimenter.

—C’est le principal, Robert, répondit Glenarvan, mais tu es trop modeste, et, je te le prédis, tu ne peux manquer de devenir un sportsman accompli.

—Bon, fit Robert en riant, et papa qui veut faire de moi un marin, que dira-t-il?

—L’un n’empêche pas l’autre. Si tous les cavaliers ne font pas de bons marins, tous les marins sont capables de faire de bons cavaliers. À chevaucher sur les vergues on apprend à se tenir solidement. Quant à savoir rassembler son cheval, à exécuter les mouvements obliques ou circulaires, cela vient tout seul, car rien n’est plus naturel.

—Pauvre père! répondit Robert, ah! Que de grâces il vous rendra, mylord, quand vous l’aurez sauvé!

—Tu l’aimes bien, Robert?

—Oui, mylord. Il était si bon pour ma sœur et pour moi! Il ne pensait qu’à nous! Chaque voyage nous valait un souvenir de tous les pays qu’il visitait, et mieux encore, de bonnes caresses, de bonnes paroles à son retour. Ah! vous l’aimerez, vous aussi, quand vous le connaîtrez! Mary lui ressemble. Il a la voix douce comme elle! Pour un marin, c’est singulier, n’est-ce pas?

—Oui, très singulier, Robert, répondit Glenarvan.

—Je le vois encore, reprit l’enfant, qui semblait alors se parler à lui-même. Bon et brave papa! Il m’endormait sur ses genoux, quand j’étais petit, et il murmurait toujours un vieux refrain écossais où l’on chante les lacs de notre pays. L’air me revient parfois, mais confusément. À Mary aussi. Ah! Mylord, que nous l’aimions! Tenez, je crois qu’il faut être petit pour bien aimer son père!

—Et grand pour le vénérer, mon enfant», répondit Glenarvan, tout ému des paroles échappées de ce jeune cœur.

Pendant cette conversation, les chevaux avaient ralenti leur allure et cheminaient au pas.

«Nous le retrouverons, n’est-ce pas? dit Robert, après quelques instants de silence.

—Oui, nous le retrouverons, répondit Glenarvan. Thalcave nous a mis sur ses traces, et j’ai confiance en lui.

—Un brave indien, Thalcave, dit l’enfant.

—Certes.

—Savez-vous une chose, mylord?

—Parle d’abord, et je te répondrai.

—C’est qu’il n’y a que des braves gens avec vous! Mme Helena que j’aime tant, le major avec son air tranquille, le capitaine Mangles, et M Paganel, et les matelots du Duncan, si courageux et si dévoués!

—Oui, je sais cela, mon garçon, répondit Glenarvan.

—Et savez-vous que vous êtes le meilleur de tous?

—Non, par exemple, je ne le sais pas!

—Eh bien, il faut l’apprendre, mylord», répondit Robert, qui saisit la main du lord et la porta à ses lèvres.

Glenarvan secoua doucement la tête, et si la conversation ne continua pas, c’est qu’un geste de Thalcave rappela les retardataires. Ils s’étaient laissé devancer. Or, il fallait ne pas perdre de temps et songer à ceux qui restaient en arrière.

On reprit donc une allure rapide, mais il fut bientôt évident que, Thaouka excepté, les chevaux ne pourraient longtemps la soutenir. À midi, il fallut leur donner une heure de repos. Ils n’en pouvaient plus et refusaient de manger les touffes d’alfafares, sorte de luzerne maigre et torréfiée par les rayons du soleil.

Glenarvan devint inquiet. Les symptômes de stérilité ne diminuaient pas, et le manque d’eau pouvait amener des conséquences désastreuses.

Thalcave ne disait rien, et pensait probablement que si la Guamini était desséchée, il serait alors temps de se désespérer, si toutefois un cœur indien a jamais entendu sonner l’heure du désespoir.

Il se remit donc en marche, et, bon gré mal gré, le fouet et l’éperon aidant, les chevaux durent reprendre la route, mais au pas, ils ne pouvaient faire mieux.

Thalcave aurait bien été en avant, car, en quelques heures, Thaouka pouvait le transporter aux bords du rio. Il y songea sans doute; mais, sans doute aussi, il ne voulut pas laisser ses deux compagnons seuls au milieu de ce désert, et, pour ne pas les devancer, il força Thaouka de prendre une allure plus modérée.

Ce ne fut pas sans résister, sans se cabrer, sans hennir violemment, que le cheval de Thalcave se résigna à garder le pas; il fallut non pas tant la vigueur de son maître pour l’y contraindre que ses paroles. Thalcave causait véritablement avec son cheval, et Thaouka, s’il ne lui répondait pas, le comprenait du moins. Il faut croire que le patagon lui donna d’excellentes raisons, car, après avoir pendant quelque temps «discuté», Thaouka se rendit à ses arguments et obéit, non sans ronger son frein.

Mais si Thaouka comprit Thalcave, Thalcave n’avait pas moins compris Thaouka. L’intelligent animal, servi par des organes supérieurs, sentait quelque humidité dans l’air; il l’aspirait avec frénésie, agitant et faisant claquer sa langue, comme si elle eût trempé dans un bienfaisant liquide. Le patagon ne pouvait s’y méprendre: l’eau n’était pas loin.

Il encouragea donc ses compagnons en interprétant les impatiences de Thaouka, que les deux autres chevaux ne tardèrent pas à comprendre. Ils firent un dernier effort, et galopèrent à la suite de l’indien. Vers trois heures, une ligne blanche apparut dans un pli de terrain. Elle tremblotait sous les rayons du soleil.

«L’eau! dit Glenarvan.

—L’eau! oui, l’eau!» s’écria Robert.

Ils n’avaient plus besoin d’exciter leurs montures; les pauvres bêtes, sentant leurs forces ranimées, s’emportèrent avec une irrésistible violence. En quelques minutes, elles eurent atteint le rio de Guamini, et, toutes harnachées, se précipitèrent jusqu’au poitrail dans ses eaux bienfaisantes.

Leurs maîtres les imitèrent, un peu malgré eux, et prirent un bain involontaire, dont ils ne songèrent pas à se plaindre.

«Ah! Que c’est bon! disait Robert, se désaltérant en plein rio.

—Modère-toi, mon garçon», répondait Glenarvan, qui ne prêchait pas d’exemple.

On n’entendait plus que le bruit de rapides lampées.

Pour son compte, Thalcave but tranquillement, sans se presser, à petites gorgées, mais «long comme un lazo», suivant l’expression patagone. Il n’en finissait pas, et l’on pouvait craindre que le rio n’y passât tout entier.

«Enfin, dit Glenarvan, nos amis ne seront pas déçus dans leur espérance; ils sont assurés, en arrivant à la Guamini, de trouver une eau limpide et abondante, si Thalcave en laisse, toutefois!

—Mais ne pourrait-on pas aller au-devant d’eux? demanda Robert. On leur épargnerait quelques heures d’inquiétudes et de souffrances.

—Sans doute, mon garçon, mais comment transporter cette eau? Les outres sont restées entre les mains de Wilson. Non, il vaut mieux attendre comme c’est convenu. En calculant le temps nécessaire, et en comptant sur des chevaux qui ne marchent qu’au pas, nos amis seront ici dans la nuit. Préparons-leur donc bon gîte et bon repas.»

Thalcave n’avait pas attendu la proposition de Glenarvan pour chercher un lieu de campement. Il avait fort heureusement trouvé sur les bords du rio une «ramada», sorte d’enceinte destinée à parquer les troupeaux et fermée sur trois côtés. L’emplacement était excellent pour s’y établir, du moment qu’on ne craignait pas de dormir à la belle étoile, et c’était le moindre souci des compagnons de Thalcave.

Aussi ne cherchèrent-ils pas mieux, et ils s’étendirent en plein soleil pour sécher leurs vêtements imprégnés d’eau.

«Eh bien, puisque voilà le gîte, dit Glenarvan, pensons au souper. Il faut que nos amis soient satisfaits des courriers qu’ils ont envoyés en avant, et je me trompe fort, ou ils n’auront pas à se plaindre. Je crois qu’une heure de chasse ne sera pas du temps perdu. Es-tu prêt, Robert?

—Oui, mylord», répondit le jeune garçon en se levant, le fusil à la main.

Si Glenarvan avait eu cette idée, c’est que les bords de la Guamini semblaient être le rendez-vous de tout le gibier des plaines environnantes; on voyait s’enlever par compagnies les «tinamous», sorte de bartavelles particulières aux pampas, des gelinottes noires, une espèce de pluvier, nommé «teru-teru», des râles aux couleurs jaunes, et des poules d’eau d’un vert magnifique.

Quant aux quadrupèdes, ils ne se laissaient pas apercevoir; mais Thalcave, indiquant les grandes herbes et les taillis épais, fit comprendre qu’ils s’y tenaient cachés. Les chasseurs n’avaient que quelques pas à faire pour se trouver dans le pays le plus giboyeux du monde.

Ils se mirent donc en chasse, et, dédaignant d’abord la plume pour le poil, leurs premiers coups s’adressèrent au gros gibier de la pampa.

Bientôt, se levèrent devant eux, et par centaines, des chevreuils et des guanaques, semblables à ceux qui les assaillirent si violemment sur les cimes de la cordillère; mais ces animaux, très craintifs, s’enfuirent avec une telle vitesse, qu’il fut impossible de les approcher à portée de fusil. Les chasseurs se rabattirent alors sur un gibier moins rapide, qui, d’ailleurs, ne laissait rien à désirer au point de vue alimentaire. Une douzaine de bartavelles et de râles furent démontés, et Glenarvan tua fort adroitement un pécari «tay-tetre», pachyderme à poil fauve très bon à manger, qui valait son coup de fusil.

En moins d’une demi-heure, les chasseurs, sans se fatiguer, abattirent tout le gibier dont ils avaient besoin; Robert, pour sa part, s’empara d’un curieux animal appartenant à l’ordre des édentés, «un armadillo», sorte de tatou couvert d’une carapace à pièces osseuses et mobiles, qui mesurait un pied et demi de long. Quant à Thalcave, il donna à ses compagnons le spectacle d’une chasse au «nandou», espèce d’autruche particulière à la pampa, et dont la rapidité est merveilleuse.

L’indien ne chercha pas à ruser avec un animal si prompt à la course; il poussa Thaouka au galop, droit à lui, de manière à l’atteindre aussitôt, car, la première attaque manquée, le nandou eût bientôt fatigué cheval et chasseur dans l’inextricable lacet de ses détours. Thalcave, arrivé à bonne distance, lança ses bolas d’une main vigoureuse, et si adroitement, qu’elles s’enroulèrent autour des jambes de l’autruche et paralysèrent ses efforts. En quelques secondes, elle gisait à terre.

On rapporta donc à la ramada, le chapelet de bartavelles, l’autruche de Thalcave, le pécari de Glenarvan et le tatou de Robert. L’autruche et le pécari furent préparés aussitôt, c’est-à-dire dépouillés de leur peau coriace et coupés en tranches minces. Quant au tatou, c’est un animal précieux, qui porte sa rôtissoire avec lui, et on le plaça dans sa propre carapace sur des charbons ardents.

Les trois chasseurs se contentèrent, pour le souper, de dévorer les bartavelles, et ils gardèrent à leurs amis les pièces de résistance.

Les chevaux n’avaient pas été oubliés. Une grande quantité de fourrage sec, amassé dans la ramada, leur servit à la fois de nourriture et de litière.

Quand tout fut préparé, Glenarvan, Robert et l’indien s’enveloppèrent de leur poncho, et s’étendirent sur un édredon d’alfafares, le lit habituel des chasseurs pampéens.

Chapitre XIX Les loups rouges

La nuit vint. Une nuit de nouvelle lune, pendant laquelle l’astre des nuits devait rester invisible à tous les habitants de la terre. L’indécise clarté des étoiles éclairait seule la plaine. À l’horizon, les constellations zodiacales s’éteignaient dans une brume plus foncée. Les eaux de la Guamini coulaient sans murmurer comme une longue nappe d’huile qui glisse sur un plan de marbre. Oiseaux, quadrupèdes et reptiles se reposaient des fatigues du jour, et un silence de désert s’étendait sur l’immense territoire des pampas.

Glenarvan, Robert et Thalcave avaient subi la loi commune. Allongés sur l’épaisse couche de luzerne, ils dormaient d’un profond sommeil. Les chevaux, accablés de lassitude, s’étaient couchés à terre; seul, Thaouka, en vrai cheval de sang, dormait debout, les quatre jambes posées d’aplomb, fier au repos comme à l’action, et prêt à s’élancer au moindre signe de son maître. Un calme complet régnait à l’intérieur de l’enceinte, et les charbons du foyer nocturne, s’éteignant peu à peu, jetaient leurs dernières lueurs dans la silencieuse obscurité.

Cependant, vers dix heures environ, après un assez court sommeil, l’indien se réveilla. Ses yeux devinrent fixes sous ses sourcils abaissés, et son oreille se tendit vers la plaine. Il cherchait évidemment à surprendre quelque son imperceptible.

Bientôt une vague inquiétude apparut sur sa figure, si impassible qu’elle fût d’habitude.

Avait-il senti l’approche d’indiens rôdeurs, ou la venue des jaguars, des tigres d’eau et autres bêtes redoutables, qui ne sont pas rares dans le voisinage des rivières? Cette dernière hypothèse, sans doute, lui parut plausible, car il jeta un rapide regard sur les matières combustibles entassées dans l’enceinte, et son inquiétude s’accrut encore.

En effet, toute cette litière sèche d’alfafares devait se consumer vite et ne pouvait arrêter longtemps des animaux audacieux.

Dans cette conjoncture, Thalcave n’avait qu’à attendre les événements, et il attendit, à demi couché, la tête reposant sur les mains, les coudes appuyés aux genoux, l’œil immobile, dans la posture d’un homme qu’une anxiété subite vient d’arracher au sommeil.

Une heure se passa. Tout autre que Thalcave, rassuré par le silence extérieur, se fût rejeté sur sa couche. Mais où un étranger n’eût rien soupçonné, les sens surexcités et l’instinct naturel de l’indien pressentaient quelque danger prochain.

Pendant qu’il écoutait et épiait, Thaouka fit entendre un hennissement sourd; ses naseaux s’allongèrent vers l’entrée de la ramada. Le patagon se redressa soudain.

«Thaouka a senti quelque ennemi», dit-il.

Il se leva et vint examiner attentivement la plaine.

Le silence y régnait encore, mais non la tranquillité. Thalcave entrevit des ombres se mouvant sans bruit à travers les touffes de curra-mammel. Çà et là étincelaient des points lumineux, qui se croisaient dans tous les sens, s’éteignaient et se rallumaient tour à tour. On eût dit une danse de falots fantastiques sur le miroir d’une immense lagune. Quelque étranger eût pris sans doute ces étincelles volantes pour des lampyres qui brillent, la nuit venue, en maint endroit des régions pampéennes, mais Thalcave ne s’y trompa pas; il comprit à quels ennemis il avait affaire; il arma sa carabine, et vint se placer en observation près des premiers poteaux de l’enceinte.

Il n’attendit pas longtemps. Un cri étrange, un mélange d’aboiements et de hurlements retentit dans la pampa. La détonation de la carabine lui répondit, et fut suivie de cent clameurs épouvantables.

Glenarvan et Robert, subitement réveillés, se relevèrent.

«Qu’y a-t-il? demanda le jeune Grant.

—Des indiens? dit Glenarvan.

—Non, répondit Thalcave, des «aguaras.»

Robert regarda Glenarvan.

«Des aguaras? dit-il.

—Oui, répondit Glenarvan, les loups rouges de la pampa.»

Tous deux saisirent leurs armes et rejoignirent l’indien. Celui-ci leur montra la plaine, d’où s’élevait un formidable concert de hurlements.

Robert fit involontairement un pas en arrière.

«Tu n’as pas peur des loups, mon garçon? Lui dit Glenarvan.

—Non, mylord, répondit Robert d’une voix ferme. Auprès de vous, d’ailleurs, je n’ai peur de rien.

—Tant mieux. Ces aguaras sont des bêtes assez peu redoutables, et, n’était leur nombre, je ne m’en préoccuperais même pas.

—Qu’importe! répondit Robert. Nous sommes bien armés, qu’ils y viennent!

—Et ils seront bien reçus!»

En parlant ainsi, Glenarvan voulait rassurer l’enfant; mais il ne songeait pas sans une secrète terreur à cette légion de carnassiers déchaînés dans la nuit. Peut-être étaient-ils là par centaines, et trois hommes, si bien armés qu’ils fussent, ne pouvaient lutter avec avantage contre un tel nombre d’animaux.

Lorsque le patagon prononça le mot «aguara», Glenarvan reconnut aussitôt le nom donné au loup rouge par les indiens de la pampa. Ce carnassier, le «canis-jubatus» des naturalistes, a la taille d’un grand chien et la tête d’un renard; son pelage est rouge cannelle, et sur son dos flotte une crinière noire qui lui court tout le long de l’échine. Cet animal est très leste et très vigoureux; il habite généralement les endroits marécageux et poursuit à la nage les bêtes aquatiques; la nuit le chasse de sa tanière, où il dort pendant le jour; on le redoute particulièrement dans les estancias où s’élèvent les troupeaux, car, pour peu que la faim l’aiguillonne, il s’en prend au gros bétail et commet des ravages considérables. Isolé, l’aguara n’est pas à craindre; mais il en est autrement d’un grand nombre de ces animaux affamés, et mieux vaudrait avoir affaire à quelque couguar ou jaguar que l’on peut attaquer face à face.

Or, aux hurlements dont retentissait la pampa, à la multitude des ombres qui bondissaient dans la plaine, Glenarvan ne pouvait se méprendre sur la quantité de loups rouges rassemblés au bord de la Guamini; ces animaux avaient senti là une proie sûre, chair de cheval ou chair humaine, et nul d’entre eux ne regagnerait son gîte sans en avoir eu sa part. La situation était donc très alarmante.

Cependant le cercle des loups se restreignit peu à peu. Les chevaux réveillés donnèrent des signes de la plus vive terreur. Seul, Thaouka frappait du pied, cherchant à rompre son licol et prêt à s’élancer au dehors. Son maître ne parvenait à le calmer qu’en faisant entendre un sifflement continu.

Glenarvan et Robert s’étaient postés de manière à défendre l’entrée de la ramada. Leurs carabines armées, ils allaient faire feu sur le premier rang des aguaras, quand Thalcave releva de la main leur arme déjà mise en joue.

«Que veut Thalcave? dit Robert.

—Il nous défend de tirer! répondit Glenarvan.

—Pourquoi?

—Peut-être ne juge-t-il pas le moment opportun!»

Ce n’était pas ce motif qui faisait agir l’indien, mais une raison plus grave, et Glenarvan la comprit, quand Thalcave, soulevant sa poudrière et la retournant, montra qu’elle était à peu près vide.

«Eh bien? dit Robert.

—Eh bien, il faut ménager nos munitions. Notre chasse aujourd’hui nous a coûté cher, et nous sommes à court de plomb et de poudre. Il ne nous reste pas vingt coups à tirer!»

L’enfant ne répondit rien.

«Tu n’as pas peur, Robert?

—Non, mylord.

—Bien, mon garçon.»

En ce moment, une nouvelle détonation retentit.

Thalcave avait jeté à terre un ennemi trop audacieux; les loups, qui s’avançaient en rangs pressés, reculèrent et se massèrent à cent pas de l’enceinte.

Aussitôt, Glenarvan, sur un signe de l’indien, prit sa place; celui-ci, ramassant la litière, les herbes, en un mot toutes les matières combustibles, les entassa à l’entrée de la ramada, et y jeta un charbon encore incandescent.

Bientôt un rideau de flammes se tendit sur le fond noir du ciel, et, à travers ses déchirures, la plaine se montra vivement éclairée par de grands reflets mobiles. Glenarvan put juger alors de l’innombrable quantité d’animaux auxquels il fallait résister. Jamais tant de loups ne s’étaient vus ensemble, ni si excités par la convoitise. La barrière de feu que venait de leur opposer Thalcave avait redoublé leur colère en les arrêtant net.

Quelques-uns, cependant, s’avancèrent jusqu’au brasier même, et s’y brûlèrent les pattes.

De temps à autre, il fallait un nouveau coup de fusil pour arrêter cette horde hurlante, et, au bout d’une heure, une quinzaine de cadavres jonchaient déjà la prairie.

Les assiégés se trouvaient alors dans une situation relativement moins dangereuse; tant que dureraient les munitions, tant que la barrière de feu se dresserait à l’entrée de la ramada, l’envahissement n’était pas à craindre. Mais après, que faire, quand tous ces moyens de repousser la bande de loups manqueraient à la fois?

Glenarvan regarda Robert et sentit son cœur se gonfler. Il s’oublia, lui, pour ne songer qu’à ce pauvre enfant qui montrait un courage au-dessus de son âge. Robert était pâle, mais sa main n’abandonnait pas son arme, et il attendait de pied ferme l’assaut des loups irrités.

Cependant Glenarvan, après avoir froidement envisagé la situation, résolut d’en finir.

«Dans une heure, dit-il, nous n’aurons plus ni poudre, ni plomb, ni feu. Eh bien, il ne faut pas attendre à ce moment pour prendre un parti.»

Il retourna donc vers Thalcave, et rassemblant les quelques mots d’espagnol que lui fournit sa mémoire, il commença avec l’indien une conversation souvent interrompue par les coups de feu.

Ce ne fut pas sans peine que ces deux hommes parvinrent à se comprendre. Glenarvan, fort heureusement, connaissait les mœurs du loup rouge. Sans cette circonstance, il n’aurait su interpréter les mots et les gestes du patagon.

Néanmoins, un quart d’heure se passa avant qu’il pût transmettre à
Robert la réponse de Thalcave.

Glenarvan avait interrogé l’indien sur leur situation presque désespérée.

«Et qu’a-t-il répondu? demanda Robert Grant.

—Il a dit que, coûte que coûte, il fallait tenir jusqu’au lever du jour. L’aguara ne sort que la nuit, et, le matin venu, il rentre dans son repaire. C’est le loup des ténèbres, une bête lâche qui a peur du grand jour, un hibou à quatre pattes!

—Eh bien, défendons-nous jusqu’au jour!

—Oui, mon garçon, et à coups de couteau, quand nous ne pourrons plus le faire à coups de fusil.»

Déjà Thalcave avait donné l’exemple, et lorsqu’un loup s’approchait du brasier, le long bras armé du patagon traversait la flamme et en ressortait rouge de sang.

Cependant les moyens de défense allaient manquer.

Vers deux heures du matin, Thalcave jetait dans le brasier la dernière brassée de combustible, et il ne restait plus aux assiégés que cinq coups à tirer.

Glenarvan porta autour de lui un regard douloureux.

Il songea à cet enfant qui était là, à ses compagnons, à tous ceux qu’il aimait. Robert ne disait rien. Peut-être le danger n’apparaissait-il pas imminent à sa confiante imagination. Mais Glenarvan y pensait pour lui, et se représentait cette perspective horrible, maintenant inévitable, d’être dévoré vivant! Il ne fut pas maître de son émotion; il attira l’enfant sur sa poitrine, il le serra contre son cœur, il colla ses lèvres à son front, tandis que des larmes involontaires coulaient de ses yeux.

Robert le regarda en souriant.

«Je n’ai pas peur! dit-il.

—Non! mon enfant, non, répondit Glenarvan, et tu as raison. Dans deux heures, le jour viendra, et nous serons sauvés! —bien, Thalcave, bien, mon brave patagon!» s’écria-t-il au moment où l’indien tuait à coups de crosse deux énormes bêtes qui tentaient de franchir la barrière ardente.

Mais, en ce moment, la lueur mourante du foyer lui montra la bande des aguaras qui marchait en rangs pressés à l’assaut de la ramada.

Le dénoûment de ce drame sanglant approchait; le feu tombait peu à peu, faute de combustible; la flamme baissait; la plaine, éclairée jusqu’alors, rentrait dans l’ombre, et dans l’ombre aussi reparaissaient les yeux phosphorescents des loups rouges. Encore quelques minutes, et toute la horde se précipiterait dans l’enceinte.

Thalcave déchargea pour la dernière fois sa carabine, jeta un ennemi de plus à terre, et, ses munitions épuisées, il se croisa les bras. Sa tête s’inclina sur sa poitrine. Il parut méditer silencieusement. Cherchait-il donc quelque moyen hardi, impossible, insensé, de repousser cette troupe furieuse? Glenarvan n’osait l’interroger.

En ce moment, un changement se produisit dans l’attaque des loups. Ils semblèrent s’éloigner, et leurs hurlements, si assourdissants jusqu’alors, cessèrent subitement. Un morne silence s’étendit sur la plaine.

«Ils s’en vont! dit Robert.

—Peut-être», répondit Glenarvan, qui prêta l’oreille aux bruits du dehors.

Mais Thalcave, devinant sa pensée, secoua la tête.

Il savait bien que les animaux n’abandonneraient pas une proie assurée, tant que le jour ne les aurait pas ramenés à leurs sombres tanières.

Cependant la tactique de l’ennemi s’était évidemment modifiée.

Il n’essayait plus de forcer l’entrée de la ramada, mais ses nouvelles manœuvres allaient créer un danger plus pressant encore. Les aguaras, renonçant à pénétrer par cette entrée que défendaient obstinément le fer et le feu, tournèrent la ramada, et d’un commun accord ils cherchèrent à l’assaillir par le côté opposé.

Bientôt on entendit leurs griffes s’incruster dans le bois à demi pourri. Entre les poteaux ébranlés passaient déjà des pattes vigoureuses, des gueules sanglantes. Les chevaux, effarés, rompant leur licol, couraient dans l’enceinte, pris d’une terreur folle. Glenarvan saisit entre ses bras le jeune enfant, afin de le défendre jusqu’à la dernière extrémité. Peut-être même, tentant une fuite impossible, allait-il s’élancer au dehors, quand ses regards se portèrent sur l’indien.

Thalcave, après avoir tourné comme une bête fauve dans la ramada, s’était brusquement rapproché de son cheval qui frémissait d’impatience, et il commença à le seller avec soin, n’oubliant ni une courroie, ni un ardillon. Il ne semblait plus s’inquiéter des hurlements qui redoublaient alors. Glenarvan le regardait faire avec une sinistre épouvante.

«Il nous abandonne! s’écria-t-il, en voyant Thalcave rassembler ses guides, comme un cavalier qui va se mettre en selle.

—Lui! Jamais!» dit Robert.

Et en effet, l’indien allait tenter, non d’abandonner ses amis, mais de les sauver en se sacrifiant pour eux.

Thaouka était prêt; il mordait son mors; il bondissait; ses yeux, pleins d’un feu superbe, jetaient des éclairs; il avait compris son maître.

Glenarvan, au moment où l’indien saisissait la crinière de son cheval, lui prit le bras d’une main convulsive.

«Tu pars? dit-il en montrant la plaine libre alors.

—Oui», fit l’indien, qui comprit le geste de son compagnon.

Puis il ajouta quelques mots espagnols qui signifiaient:

«Thaouka! Bon cheval. Rapide. Entraînera les loups à sa suite.

—Ah! Thalcave! s’écria Glenarvan.

—Vite! Vite!» répondit l’indien, pendant que Glenarvan disait à
Robert d’une voix brisée par l’émotion:

«Robert! Mon enfant! Tu l’entends! Il veut se dévouer pour nous! Il veut s’élancer dans la pampa, et détourner la rage des loups en l’attirant sur lui!

—Ami Thalcave, répondit Robert en se jetant aux pieds du patagon, ami Thalcave, ne nous quitte pas!

—Non! dit Glenarvan, il ne nous quittera pas.»

Et se tournant vers l’indien:

«Partons ensemble, dit-il, en montrant les chevaux épouvantés et serrés contre les poteaux.

—Non, fit l’indien, qui ne se méprit pas sur le sens de ces paroles. Mauvaises bêtes. Effrayées. Thaouka. Bon cheval.

—Eh bien soit! dit Glenarvan, Thalcave ne te quittera pas, Robert! Il m’apprend ce que j’ai à faire! à moi de partir! à lui de rester près de toi.»

Puis, saisissant la bride de Thaouka:

«Ce sera moi, dit-il, qui partirai!

—Non, répondit tranquillement le patagon.

—Moi, te dis-je, s’écria Glenarvan, en lui arrachant la bride des mains, ce sera moi! Sauve cet enfant! Je te le confie, Thalcave!»

Cependant Thalcave résistait. Cette discussion se prolongeait, et le danger croissait de seconde en seconde. Déjà les pieux rongés cédaient aux dents et aux griffes des loups. Ni Glenarvan ni Thalcave ne paraissaient vouloir céder. L’indien avait entraîné Glenarvan vers l’entrée de l’enceinte; il lui montrait la plaine libre de loups; dans son langage animé il lui faisait comprendre qu’il ne fallait pas perdre un instant; que le danger, si la manœuvre ne réussissait pas, serait plus grand pour ceux qui restaient; enfin que seul il connaissait assez Thaouka pour employer au salut commun ses merveilleuses qualités de légèreté et de vitesse. Glenarvan, aveuglé, s’entêtait et voulait se dévouer, quand soudain il fut repoussé violemment. Thaouka bondissait; il se dressait sur ses pieds de derrière, et tout d’un coup, emporté, il franchit la barrière de feu et la lisière de cadavres, tandis qu’une voix d’enfant s’écriait:» Dieu vous sauve, mylord

Et c’est à peine si Glenarvan et Thalcave eurent le temps d’apercevoir Robert qui, cramponné à la crinière de Thaouka, disparaissait dans les ténèbres.

«Robert! Malheureux!» s’écria Glenarvan.

Mais ces paroles, l’indien lui-même ne put les entendre. Un hurlement épouvantable éclata. Les loups rouges, lancés sur les traces du cheval, s’enfuyaient dans l’ouest avec une fantastique rapidité.

Thalcave et Glenarvan se précipitèrent hors de la ramada. Déjà la plaine avait repris sa tranquillité, et c’est à peine s’ils purent entrevoir une ligne mouvante qui ondulait au loin dans les ombres de la nuit.

Glenarvan tomba sur le sol, accablé, désespéré, joignant les mains. Il regarda Thalcave. L’indien souriait avec son calme accoutumé.

«Thaouka. Bon cheval! Enfant brave! Il se sauvera! répétait-il en approuvant d’un signe de la tête.

—Et s’il tombe? dit Glenarvan.

—Il ne tombera pas!»

Malgré la confiance de Thalcave, la nuit s’acheva pour le pauvre lord dans d’affreuses angoisses. Il voulait courir à la recherche de Robert; mais l’indien l’arrêta; il lui fit comprendre que les chevaux ne pouvaient le rejoindre, que Thaouka avait dû distancer ses ennemis, qu’on ne pourrait le retrouver dans les ténèbres, et qu’il fallait attendre le jour pour s’élancer sur les traces de Robert.

À quatre heures du matin, l’aube commença à poindre.

Le moment de partir était arrivé.

«En route», dit l’indien.

Glenarvan ne répondit pas, mais il sauta sur le cheval de Robert. Bientôt les deux cavaliers galopaient vers l’ouest, remontant la ligne droite dont leurs compagnons ne devaient pas s’écarter. Pendant une heure, ils allèrent ainsi à une vitesse prodigieuse, cherchant Robert des yeux, craignant à chaque pas de rencontrer son cadavre ensanglanté. Glenarvan déchirait les flancs de son cheval sous l’éperon.

Enfin des coups de fusil se firent entendre, des détonations régulièrement espacées comme un signal de reconnaissance.

«Ce sont eux», s’écria Glenarvan.

Thalcave et lui communiquèrent à leurs chevaux une allure plus rapide encore, et, quelques instants après, ils rejoignirent le détachement conduit par Paganel. Un cri s’échappa de la poitrine de Glenarvan. Robert était là, vivant, bien vivant, porté par le superbe Thaouka, qui hennit de plaisir en revoyant son maître.

«Ah! Mon enfant! Mon enfant!» s’écria Glenarvan, avec une indicible expression de tendresse.

Et Robert et lui, mettant pied à terre, se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis, ce fut au tour de l’indien de serrer sur sa poitrine le courageux fils du capitaine Grant.

«Il vit! Il vit! s’écriait Glenarvan.

—Oui! répondit Robert, et grâce à Thaouka!»

L’indien n’avait pas attendu cette parole de reconnaissance pour remercier son cheval, et, en ce moment, il lui parlait, il l’embrassait, comme si un sang humain eût coulé dans les veines du fier animal.

Puis, se retournant vers Paganel, il lui montra le jeune Robert:

«Un brave!» dit-il.

Cependant, Glenarvan disait à Robert en l’entourant de ses bras:

«Pourquoi, mon fils, pourquoi n’as-tu pas laissé Thalcave ou moi tenter cette dernière chance de te sauver?

Mylord, répondit l’enfant avec l’accent de la plus vive reconnaissance, n’était-ce pas à moi de me dévouer? Thalcave m’a déjà sauvé la vie! Et vous, vous allez sauver mon père.»

Chapitre XX Les plaines argentines

Après les premiers épanchements du retour, Paganel, Austin, Wilson, Mulrady, tous ceux qui étaient restés en arrière, sauf peut-être le major Mac Nabbs, s’aperçurent d’une chose, c’est qu’ils mouraient de soif. Fort heureusement, la Guamini coulait à peu de distance. On se remit donc en route, et à sept heures du matin la petite troupe arriva près de l’enceinte. À voir ses abords jonchés des cadavres des loups, il fut facile de comprendre la violence de l’attaque et la vigueur de la défense.

Bientôt les voyageurs, abondamment rafraîchis, se livrèrent à un déjeuner phénoménal dans l’enceinte de la ramada. Les filets de nandou furent déclarés excellents, et le tatou, rôti dans sa carapace, un mets délicieux.

«En manger raisonnablement, dit Paganel, ce serait de l’ingratitude envers la providence, il faut en manger trop.»

Et il en mangea trop, et ne s’en porta pas plus mal, grâce à l’eau limpide de la Guamini, qui lui parut posséder des qualités digestives d’une grande supériorité.

À dix heures du matin, Glenarvan, ne voulant pas renouveler les fautes d’Annibal à Capoue, donna le signal du départ. Les outres de cuir furent remplies d’eau, et l’on partit. Les chevaux bien restaurés montrèrent beaucoup d’ardeur, et, presque tout le temps, ils se maintinrent à l’allure du petit galop de chasse. Le pays plus humide devenait aussi plus fertile, mais toujours désert. Nul incident ne se produisit pendant les journées du 2 et du 3 novembre, et le soir, les voyageurs, rompus déjà aux fatigues des longues marches, campèrent à la limite des pampas, sur les frontières de la province de Buenos-Ayres. Ils avaient quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre; ainsi donc, en vingt-deux jours, quatre cent cinquante milles, c’est-à-dire près des deux tiers du chemin, se trouvaient heureusement franchis.

Le lendemain matin, on dépassa la ligne conventionnelle qui sépare les plaines argentines de la région des pampas. C’est là que Thalcave espérait rencontrer les caciques aux mains desquels il ne doutait pas de trouver Harry Grant et ses deux compagnons d’esclavage.

Des quatorze provinces qui composent la république argentine, celle de Buenos-Ayres est à la fois la plus vaste et la plus peuplée. Sa frontière confine aux territoires indiens du sud, entre le soixante-quatrième et le soixante-cinquième degré.

Son territoire est étonnamment fertile. Un climat particulièrement salubre règne sur cette plaine couverte de graminées et de plantes arborescentes légumineuses, qui présente une horizontalité presque parfaite jusqu’au pied des sierras Tandil et Tapalquem.