—Bien. Et cette syllabe indi, qui a été une première fois le radical d’indiens, et une seconde fois le radical d’indigènes?

—Eh bien, la troisième et dernière fois, répondit Paganel, elle sera la première syllabe du mot indigence!

—Et contin! s’écria Mac Nabbs, signifie-t-il encore continent?

—Non! Puisque la Nouvelle-Zélande n’est qu’une île.

—Alors?… Demanda Glenarvan.

—Mon cher lord, répondit Paganel, je vais vous traduire le document suivant ma troisième interprétation, et vous jugerez. Je ne vous fais que deux observations: 1) oubliez autant que possible les interprétations précédentes, et dégagez votre esprit de toute préoccupation antérieure; 2) certains passages vous paraîtront «forcés», et il est possible que je les traduise mal, mais ils n’ont aucune importance, entre autres le mot agonie qui me choque, mais que je ne puis expliquer autrement. D’ailleurs, c’est le document français qui sert de base à mon interprétation, et n’oubliez pas qu’il a été écrit par un anglais, auquel les idiotismes de la langue française pouvaient ne pas être familiers. Ceci posé, je commence.»

Et Paganel, articulant chaque syllabe avec lenteur, récita les phrases suivantes:

«Le 27 juin 1862, le trois-mâts Britannia, de Glasgow, a sombré, après une «longue agonie, dans les mers australes et sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, —en anglais Zealand. — deux matelots et le capitaine Grant ont pu y aborder.» Là, continuellement en proie à une cruelle indigence, ils ont jeté ce document «par… De longitude et 37° 11’ de latitude. Venez à leur secours, ou ils sont perdus

Paganel s’arrêta. Son interprétation était admissible. Mais, précisément parce qu’elle paraissait aussi vraisemblable que les précédentes, elle pouvait être aussi fausse. Glenarvan et le major ne cherchèrent donc pas à la discuter.

Cependant, puisque les traces du Britannia ne s’étaient rencontrées ni sur les côtes de la Patagonie, ni sur les côtes de l’Australie, au point où ces deux contrées sont coupées par le trente-septième parallèle, les chances étaient en faveur de la Nouvelle-Zélande. Cette remarque, faite par Paganel, frappa surtout ses amis.

«Maintenant, Paganel, dit Glenarvan, me direz-vous pourquoi, depuis deux mois environ, vous avez tenu cette interprétation secrète?

—Parce que je ne voulais pas vous donner encore de vaines espérances. D’ailleurs, nous allions à Auckland, précisément au point indiqué par la latitude du document.

—Mais depuis lors, quand nous avons été entraînés hors de cette route, pourquoi n’avoir pas parlé?

—C’est que, si juste que soit cette interprétation, elle ne peut contribuer au salut du capitaine.

—Pour quelle raison, Paganel?

—Parce que, l’hypothèse étant admise que le capitaine Harry Grant s’est échoué à la Nouvelle-Zélande, du moment que deux ans se sont passés sans qu’il ait reparu, c’est qu’il a été victime du naufrage ou des zélandais.

—Ainsi, votre opinion est?… Demanda Glenarvan.

—Que l’on pourrait peut-être retrouver quelques vestiges du naufrage, mais que les naufragés du Britannia sont irrévocablement perdus!

—Silence sur tout ceci, mes amis, dit Glenarvan, et laissez-moi choisir le moment où j’apprendrai cette triste nouvelle aux enfants du capitaine Grant!»

Chapitre XX Un cri dans la nuit

L’équipage sut bientôt que la mystérieuse situation du capitaine Grant n’avait pas été éclaircie par les révélations d’Ayrton. Le découragement fut profond à bord, car on avait compté sur le quartier-maître, et le quartier-maître ne savait rien qui pût mettre le Duncan sur les traces du Britannia!

La route du yacht fut donc maintenue. Restait à choisir l’île dans laquelle Ayrton devait être abandonné.

Paganel et John Mangles consultèrent les cartes du bord. Précisément, sur ce trente-septième parallèle, figurait un îlot isolé connu sous le nom de Maria-Thérésa, rocher perdu en plein océan Pacifique relégué à trois mille cinq cents milles de la côte américaine et à quinze cents milles de la Nouvelle-Zélande. Au nord, les terres les plus rapprochées formaient l’archipel des Pomotou, sous le protectorat français. Au sud, rien jusqu’à la banquise éternellement glacée du pôle austral. Nul navire ne venait prendre connaissance de cette île solitaire. Aucun écho du monde n’arrivait jusqu’à elle. Seuls, les oiseaux des tempêtes s’y reposaient pendant leurs longues traversées, et beaucoup de cartes ne signalaient même pas ce roc battu par les flots du Pacifique.

Si jamais l’isolement absolu devait se rencontrer sur la terre, c’était dans cette île jetée en dehors des routes humaines. On fit connaître sa situation à Ayrton. Ayrton accepta d’y vivre loin de ses semblables, et le cap fut mis sur Maria-Thérésa. En ce moment, une ligne rigoureusement droite eût passé par l’axe du Duncan, l’île et la baie de Talcahuano.

Deux jours plus tard, à deux heures, la vigie signala une terre à l’horizon. C’était Maria-Thérésa, basse, allongée, à peine émergée des flots, qui apparaissait comme un énorme cétacé.

Trente milles la séparaient encore du yacht, dont l’étrave tranchait les lames avec une rapidité de seize nœuds à l’heure.

Peu à peu, le profil de l’îlot s’accusa sur l’horizon. Le soleil, s’abaissant vers l’ouest, découpait en pleine lumière sa capricieuse silhouette. Quelques sommets peu élevés se détachaient çà et là, piqués par les rayons de l’astre du jour.

À cinq heures, John Mangles crut distinguer une fumée légère qui montait vers le ciel.

«Est-ce un volcan? demanda-t-il à Paganel, qui, la longue-vue aux yeux, observait cette terre nouvelle.

—Je ne sais que penser, répondit le géographe. Maria-Thérésa est un point peu connu. Cependant, il ne faudrait pas s’étonner si son origine était due à quelque soulèvement sous-marin, et, par conséquent, volcanique.

—Mais alors, dit Glenarvan, si une éruption l’a produite, ne peut-on craindre qu’une éruption ne l’emporte?

—C’est peu probable, répondit Paganel. On connaît son existence depuis plusieurs siècles, ce qui est une garantie. Lorsque l’île Julia émergea de la Méditerranée, elle ne demeura pas longtemps hors des flots et disparut quelques mois après sa naissance.

—Bien, dit Glenarvan. Penses-tu, John, que nous puissions atterrir avant la nuit?

—Non, votre honneur. Je ne dois pas risquer le Duncan au milieu des ténèbres, sur une côte qui ne m’est pas connue. Je me tiendrai sous faible pression en courant de petits bords, et demain, au point du jour, nous enverrons une embarcation à terre.»

À huit heures du soir, Maria-Thérésa, quoique à cinq milles au vent, n’apparaissait plus que comme une ombre allongée, à peine visible. Le Duncan s’en rapprochait toujours.

À neuf heures, une lueur assez vive, un feu brilla dans l’obscurité. Il était immobile et continu.

«Voilà qui confirmerait le volcan, dit Paganel, en observant avec attention.

—Cependant, répondit John Mangles, à cette distance, nous devrions entendre les fracas qui accompagnent toujours une éruption, et le vent d’est n’apporte aucun bruit à notre oreille.

—En effet, dit Paganel, ce volcan brille, mais ne parle pas. On dirait, de plus, qu’il a des intermittences comme un phare à éclat.

—Vous avez raison, reprit John Mangles, et pourtant nous ne sommes pas sur une côte éclairée. Ah! s’écria-t-il, un autre feu! Sur la plage cette fois! Voyez! Il s’agite! Il change de place!»

John ne se trompait pas. Un nouveau feu avait apparu, qui semblait s’éteindre parfois et se ranimait tout à coup.

«L’île est donc habitée? dit Glenarvan.

—Par des sauvages, évidemment, répondit Paganel.

—Mais alors, nous ne pouvons y abandonner le quartier-maître.

—Non, répondit le major, ce serait faire un trop mauvais cadeau, même à des sauvages.

—Nous chercherons quelque autre île déserte, dit Glenarvan, qui ne put s’empêcher de sourire de «la délicatesse» de Mac Nabbs. J’ai promis la vie sauve à Ayrton, et je veux tenir ma promesse.

—En tout cas, défions-nous, ajouta Paganel. Les zélandais ont la barbare coutume de tromper les navires avec des feux mouvants, comme autrefois les habitants de Cornouailles. Or, les indigènes de Maria-Thérésa peuvent connaître ce procédé.

—Laisse arriver d’un quart, cria John au matelot du gouvernail.
Demain, au soleil levant, nous saurons à quoi nous en tenir.»

À onze heures, les passagers et John Mangles regagnèrent leurs cabines. À l’avant, la bordée de quart se promenait sur le pont du yacht. À l’arrière, l’homme de barre était seul à son poste.

En ce moment, Mary Grant et Robert montèrent sur la dunette.

Les deux enfants du capitaine, accoudés sur la lisse, regardaient tristement la mer phosphorescente et le sillage lumineux du Duncan. Mary songeait à l’avenir de Robert; Robert songeait à l’avenir de sa sœur. Tous deux pensaient à leur père.

Existait-il encore, ce père adoré? Fallait-il donc renoncer? Mais
non, sans lui, que serait la vie? Sans lui que deviendraient-ils?
Que seraient-ils devenus déjà sans lord Glenarvan, sans lady
Helena?

Le jeune garçon, mûri par l’infortune, devinait les pensées qui agitaient sa sœur. Il prit la main de Mary dans la sienne.

«Mary, lui dit-il, il ne faut jamais désespérer. Rappelle-toi les leçons que nous donnait notre père: «le courage remplace tout ici-bas», disait-il. Ayons-le donc, ce courage obstiné, qui le faisait supérieur à tout. Jusqu’ici tu as travaillé pour moi, ma sœur, je veux travailler pour toi à mon tour.

—Cher Robert! répondait la jeune fille.

—Il faut que je t’apprenne une chose, reprit Robert. Tu ne te fâcheras pas, Mary?

—Pourquoi me fâcherais-je, mon enfant?

—Et tu me laisseras faire?

—Que veux-tu dire? demanda Mary, inquiète.

—Ma sœur! Je serai marin…

—Tu me quitteras? s’écria la jeune fille, en serrant la main de son frère.

—Oui, sœur! Je serai marin comme mon père, marin comme le capitaine John! Mary, ma chère Mary! Le capitaine John n’a pas perdu tout espoir, lui! Tu auras, comme moi, confiance dans son dévouement! Il fera de moi, il me l’a promis, un bon, un grand marin, et jusque-là, nous chercherons notre père ensemble! Dis que tu le veux, sœur! Ce que notre père eût fait pour nous, notre devoir, le mien du moins, est de le faire pour lui! Ma vie a un but auquel elle est due tout entière: chercher, chercher toujours celui qui ne nous eût jamais abandonnés l’un ou l’autre! Chère Mary, qu’il était bon, notre père!

—Et si noble, si généreux! reprit Mary. Sais-tu, Robert, qu’il était déjà une des gloires de notre pays et qu’il aurait compté parmi ses grands hommes, si le sort ne l’eût arrêté dans sa marche!

—Si je le sais!» dit Robert.

Mary Grant serra Robert sur son cœur. Le jeune enfant sentit que des larmes coulaient sur son front.

«Mary! Mary! s’écria-t-il, ils ont beau dire, nos amis, ils ont beau se taire, j’espère encore et j’espérerai toujours! Un homme comme mon père ne meurt pas avant d’avoir accompli sa tâche!»

Mary Grant ne put répondre. Les sanglots l’étouffaient. Mille sentiments se heurtaient dans son âme à cette pensée que de nouvelles tentatives seraient faites pour retrouver Harry Grant, et que le dévouement du jeune capitaine était sans bornes.

«Monsieur John espère encore? demanda-t-elle.

—Oui, répondit Robert. C’est un frère qui ne nous abandonnera jamais. Je serai marin, n’est-ce pas, sœur, marin pour chercher mon père avec lui! Tu veux bien?

—Si je le veux! répondit Mary. Mais nous séparer! murmura la jeune fille.

—Tu ne seras pas seule, Mary. Je sais cela! Mon ami John me l’a dit. Mme Helena ne te permettra pas de la quitter. Tu es une femme, toi, tu peux, tu dois accepter ses bienfaits. Les refuser serait de l’ingratitude! Mais un homme, mon père me l’a dit cent fois, un homme doit se faire son sort à lui-même!

—Mais que deviendra notre chère maison de Dundee, si pleine de souvenirs?

—Nous la conserverons, petite sœur! Tout cela est arrangé et bien arrangé par notre ami John et aussi par lord Glenarvan. Il te gardera au château de Malcolm, comme sa fille! Le lord l’a dit à mon ami John, et mon ami John me l’a répété! Tu seras là chez toi, trouvant à qui parler de notre père, en attendant que John et moi nous te le ramenions un jour! Ah! Quel beau jour ce sera! s’écria Robert, dont le front rayonnait d’enthousiasme.

—Mon frère, mon enfant, répondit Mary, qu’il serait heureux, notre père, s’il pouvait t’entendre! Comme tu lui ressembles, cher Robert, à ce père bien-aimé! Quand tu seras un homme, tu seras lui tout entier!

—Dieu t’entende, Mary, dit Robert, rougissant d’un saint et filial orgueil.

—Mais comment nous acquitter envers lord et lady Glenarvan? reprit Mary Grant.

—Oh! Ce ne sera pas difficile! s’écria Robert avec sa confiance juvénile. On les aime, on les vénère, on le leur dit, on les embrasse bien, et un jour, à la première occasion, on se fait tuer pour eux!

—Vis pour eux, au contraire! s’écria la jeune fille en couvrant de baisers le front de son frère. Ils aimeront mieux cela, —et moi aussi!»

Puis, se laissant aller à d’indéfinissables rêveries, les deux enfants du capitaine se regardèrent dans la vague obscurité de la nuit. Cependant, par la pensée, ils causaient, ils s’interrogeaient, ils se répondaient encore. La mer calme se berçait en longues ondulations, et l’hélice agitait dans l’ombre un remous lumineux. Alors se produisit un incident étrange et véritablement surnaturel. Le frère et la sœur, par une de ces communications magnétiques qui lient mystérieusement les âmes entre elles, subirent à la fois et au même instant une même hallucination. Du milieu de ces flots alternativement sombres et brillants, Mary et Robert crurent entendre s’élever jusqu’à eux une voix dont le son profond et lamentable fit tressaillir toutes les fibres de leur cœur.

«À moi! à moi! Criait cette voix.

—Mary, dit Robert, as-tu entendu? Tu as entendu?»

Et, se dressant subitement au-dessus de la lisse, tous deux, penchés, interrogèrent les profondeurs de la nuit.

Mais ils ne virent rien, que l’ombre qui s’étendait sans fin devant eux.

«Robert, dit Mary, pâle d’émotion, j’ai cru… Oui, j’ai cru comme toi… Nous avons la fièvre tous les deux, mon Robert!…»

Mais un nouvel appel arriva jusqu’à eux, et cette fois l’illusion fut telle que le même cri sortit à la fois de leurs deux cœurs:

«Mon père! Mon père!…»

C’en était trop pour Mary Grant. Brisée par l’émotion, elle tomba évanouie dans les bras de Robert.

«Au secours! Cria Robert. Ma sœur! Mon père! Au secours!»

L’homme de barre s’élança pour relever la jeune fille. Les matelots de quart accoururent, puis John Mangles, lady Helena, Glenarvan, subitement réveillés.

«Ma sœur se meurt, et notre père est là!» s’écriait Robert en montrant les flots.

On ne comprenait rien à ses paroles.

«Si, répétait-il. Mon père est là! J’ai entendu la voix de mon père! Mary l’a entendue comme moi!»

Et en ce moment, Mary Grant, revenue à elle, égarée, folle, s’écriait aussi: «Mon père! Mon père est là!»

La malheureuse jeune fille, se relevant et se penchant au-dessus de la lisse, voulait se précipiter à la mer.

«Mylord! Madame Helena! répétait-elle en joignant les mains, je vous dis que mon père est là! Je vous affirme que j’ai entendu sa voix sortir des flots comme une lamentation, comme un dernier adieu!»

Alors, des spasmes, des convulsions reprirent la pauvre enfant.
Elle se débattit. Il fallut la transporter dans sa cabine, et lady
Helena la suivit pour lui donner ses soins, tandis que Robert
répétait toujours:

«Mon père! Mon père est là! J’en suis sûr, mylord

Les témoins de cette scène douloureuse finirent par comprendre que les deux enfants du capitaine avaient été le jouet d’une hallucination. Mais comment détromper leurs sens, si violemment abusés?

Glenarvan l’essaya cependant. Il prit Robert par la main et lui dit:

«Tu as entendu la voix de ton père, mon cher enfant?

—Oui, mylord. Là, au milieu des flots! Il criait: À moi! à moi!

—Et tu as reconnu cette voix?

—Si j’ai reconnu sa voix, mylord! Oh! oui! Je vous le jure! Ma sœur l’a entendue, elle l’a reconnue comme moi! Comment voulez-vous que nous nous soyons trompés tous les deux? Mylord, allons au secours de mon père! Un canot! Un canot!»

Glenarvan vit bien qu’il ne pourrait détromper le pauvre enfant. Néanmoins, il fit une dernière tentative et appela l’homme de barre.

«Hawkins, lui demanda-t-il, vous étiez au gouvernail au moment où miss Mary a été si singulièrement frappée?

—Oui, votre honneur, répondit Hawkins.

—Et vous n’avez rien vu, rien entendu?

—Rien.

—Tu le vois, Robert.

—Si c’eût été le père d’Hawkins, répondit le jeune enfant avec une indomptable énergie, Hawkins ne dirait pas qu’il n’a rien entendu. C’était mon père, mylord! Mon père! Mon père!…»

La voix de Robert s’éteignit dans un sanglot. Pâle et muet, à son tour, il perdit connaissance.

Glenarvan fit porter Robert dans son lit, et l’enfant, brisé par l’émotion, tomba dans un profond assoupissement.

«Pauvres orphelins! dit John Mangles, Dieu les éprouve d’une terrible façon!

—Oui, répondit Glenarvan, l’excès de la douleur aura produit chez tous les deux, et au même moment, une hallucination pareille.

—Chez tous les deux! Murmura Paganel, c’est étrange! La science pure ne l’admettrait pas.»

Puis, se penchant à son tour sur la mer et prêtant l’oreille, Paganel, après avoir fait signe à chacun de se taire, écouta. Le silence était profond partout. Paganel héla d’une voix forte. Rien ne lui répondit.

«C’est étrange! répétait le géographe, en regagnant sa cabine. Une intime sympathie de pensées et de douleurs ne suffit pas à expliquer un phénomène!»

Le lendemain, 8 mars, à cinq heures du matin, dès l’aube, les passagers, Robert et Mary parmi eux, car il avait été impossible de les retenir, étaient réunis sur le pont du Duncan. Chacun voulait examiner cette terre à peine entrevue la veille.

Les lunettes se promenèrent avidement sur les points principaux de l’île. Le yacht en prolongeait les rivages à la distance d’un mille. Le regard pouvait saisir leurs moindres détails. Un cri poussé par Robert s’éleva soudain. L’enfant prétendait voir deux hommes qui couraient et gesticulaient, pendant qu’un troisième agitait un pavillon.

«Le pavillon d’Angleterre, s’écria John Mangles qui avait saisi sa lunette.

—C’est vrai! s’écria Paganel, en se retournant vivement vers
Robert.

Mylord, dit Robert tremblant d’émotion, mylord, si vous ne voulez pas que je gagne l’île à la nage, vous ferez mettre à la mer une embarcation. Ah! mylord! Je vous demande à genoux d’être le premier à prendre terre!»

Personne n’osait parler à bord. Quoi! Sur cet îlot traversé par ce trente-septième parallèle, trois hommes, des naufragés, des anglais! Et chacun, revenant sur les événements de la veille pensait à cette voix entendue dans la nuit par Robert et Mary!… Les enfants ne s’étaient abusés peut-être que sur un point: une voix avait pu venir jusqu’à eux, mais cette voix pouvait-elle être celle de leur père? Non, mille fois non, hélas! Et chacun, pensant à l’horrible déception qui les attendait, tremblait que cette nouvelle épreuve ne dépassât leurs forces! Mais comment les arrêter? Lord Glenarvan n’en eut pas le courage.

«Au canot!» s’écria-t-il.

En une minute, l’embarcation fut mise à la mer. Les deux enfants du capitaine, Glenarvan, John Mangles, Paganel, s’y précipitèrent, et elle déborda rapidement sous l’impulsion de six matelots qui nageaient avec rage.

À dix toises du rivage, Mary poussa un cri déchirant.

«Mon père!»

Un homme se tenait sur la côte, entre deux autres hommes. Sa taille grande et forte, sa physionomie à la fois douce et hardie, offrait un mélange expressif des traits de Mary et de Robert Grant.

C’était bien l’homme qu’avaient si souvent dépeint les deux enfants. Leur cœur ne les avait pas trompés. C’était leur père, c’était le capitaine Grant!

Le capitaine entendit le cri de Mary, ouvrit les bras, et tomba sur le sable, comme foudroyé.

Chapitre XXI L’île Tabor

On ne meurt pas de joie, car le père et les enfants revinrent à la vie avant même qu’on les eût recueillis sur le yacht. Comment peindre cette scène? Les mots n’y suffiraient pas. Tout l’équipage pleurait en voyant ces trois êtres confondus dans une muette étreinte. Harry Grant, arrivé sur le pont, fléchit le genou. Le pieux écossais voulut, en touchant ce qui était pour lui le sol de la patrie, remercier, avant tous, Dieu de sa délivrance.

Puis, se tournant vers lady Helena, vers lord Glenarvan et ses compagnons, il leur rendit grâces d’une voix brisée par l’émotion. En quelques mots, ses enfants, dans la courte traversée de l’îlot au yacht venaient de lui apprendre toute l’histoire du Duncan.

Quelle immense dette il avait contractée envers cette noble femme et ses compagnons! Depuis lord Glenarvan jusqu’au dernier des matelots, tous n’avaient-ils pas lutté et souffert pour lui?

Harry Grant exprima les sentiments de gratitude qui inondaient son cœur avec tant de simplicité et de noblesse, son mâle visage était illuminé d’une émotion si pure et si douce, que tout l’équipage se sentit récompensé et au delà des épreuves subies. L’impassible major lui-même avait l’œil humide d’une larme qu’il n’était pas en son pouvoir de retenir. Quant au digne Paganel, il pleurait comme un enfant qui ne pense pas à cacher ses larmes.

Harry Grant ne se lassait pas de regarder sa fille. Il la trouvait belle, charmante! Il le lui disait et redisait tout haut, prenant lady Helena à témoin, comme pour certifier que son amour paternel ne l’abusait pas.

Puis, se tournant vers son fils:

«Comme il a grandi! C’est un homme!» s’écriait-il avec ravissement.

Et il prodiguait à ces deux êtres si chers les mille baisers amassés dans son cœur pendant deux ans d’absence.

Robert lui présenta successivement tous ses amis, et trouva le moyen de varier ses formules, quoiqu’il eût à dire de chacun la même chose! C’est que, l’un comme l’autre, tout le monde avait été parfait pour les deux orphelins. Quand arriva le tour de John Mangles d’être présenté, le capitaine rougit comme une jeune fille et sa voix tremblait en répondant au père de Mary.

Lady Helena fit alors au capitaine Grant le récit du voyage, et elle le rendit fier de son fils, fier de sa fille.

Harry Grant apprit les exploits du jeune héros, et comment cet enfant avait déjà payé à lord Glenarvan une partie de la dette paternelle. Puis, à son tour, John Mangles parla de Mary en des termes tels, que Harry Grant, instruit par quelques mots de lady Helena, mit la main de sa fille dans la vaillante main du jeune capitaine, et, se tournant vers lord et lady Glenarvan:

«Mylord, et vous, madame, dit-il, bénissons nos enfants!»

Lorsque tout fut dit et redit mille fois, Glenarvan instruisit Harry Grant de ce qui concernait Ayrton. Grant confirma les aveux du quartier-maître au sujet de son débarquement sur la côte australienne.

«C’est un homme intelligent, audacieux, ajouta-t-il, et que les passions ont jeté dans le mal. Puissent la réflexion et le repentir le ramener à des sentiments meilleurs!»

Mais avant qu’Ayrton fût transféré à l’île Tabor, Harry Grant voulut faire à ses nouveaux amis les honneurs de son rocher. Il les invita à visiter sa maison de bois et à s’asseoir à la table du Robinson océanien. Glenarvan et ses hôtes acceptèrent de grand cœur. Robert et Mary Grant brûlaient du désir de voir ces lieux solitaires où le capitaine les avait tant pleurés.

Une embarcation fut armée, et le père, les deux enfants, lord et lady Glenarvan, le major, John Mangles et Paganel, débarquèrent bientôt sur les rivages de l’île.

Quelques heures suffirent à parcourir le domaine d’Harry Grant. C’était à vrai dire, le sommet d’une montagne sous-marine, un plateau où les roches de basalte abondaient avec des débris volcaniques. Aux époques géologiques de la terre, ce mont avait peu à peu surgi des profondeurs du Pacifique sous l’action des feux souterrains; mais, depuis des siècles, le volcan était devenu une montagne paisible, et son cratère comblé, un îlot émergeant de la plaine liquide. Puis l’humus se forma; le règne végétal s’empara de cette terre nouvelle; quelques baleiniers de passage y débarquèrent des animaux domestiques, chèvres et porcs, qui multiplièrent à l’état sauvage, et la nature se manifesta par ses trois règnes sur cette île perdue au milieu de l’océan.

Lorsque les naufragés du Britannia s’y furent réfugiés, la main de l’homme vint régulariser les efforts de la nature. En deux ans et demi, Harry Grant et ses matelots métamorphosèrent leur îlot.

Plusieurs acres de terre, cultivés avec soin, produisaient des légumes d’une excellente qualité.

Les visiteurs arrivèrent à la maison ombragée par des gommiers verdoyants; devant ses fenêtres s’étendait la magnifique mer, étincelant aux rayons du soleil. Harry Grant fit mettre sa table à l’ombre des beaux arbres, et chacun y prit place. Un gigot de chevreau, du pain de nardou, quelques bols de lait, deux ou trois pieds de chicorée sauvage, une eau pure et fraîche formèrent les éléments de ce repas simple et digne de bergers de l’Arcadie.

Paganel était ravi.

Ses vieilles idées de Robinson lui remontaient au cerveau.

«Il ne sera pas à plaindre, ce coquin d’Ayrton! s’écria-t-il dans son enthousiasme. C’est un paradis que cet îlot.

—Oui, répondit Harry Grant, un paradis pour trois pauvres naufragés que le ciel y garde! Mais je regrette que Maria-Thérésa n’ait pas été une île vaste et fertile, avec une rivière au lieu d’un ruisseau et un port au lieu d’une anse battue par les flots du large.

—Et pourquoi, capitaine? demanda Glenarvan.

—Parce que j’y aurais jeté les fondements de la colonie dont je veux doter l’Écosse dans le Pacifique.

—Ah! Capitaine Grant, dit Glenarvan, vous n’avez donc point abandonné l’idée qui vous a rendu si populaire dans notre vieille patrie?

—Non, mylord, et Dieu ne m’a sauvé par vos mains que pour me permettre de l’accomplir. Il faut que nos pauvres frères de la vieille Calédonie, tous ceux qui souffrent, aient un refuge contre la misère sur une terre nouvelle! Il faut que notre chère patrie possède dans ces mers une colonie à elle, rien qu’à elle, où elle trouve un peu de cette indépendance et de ce bien-être qui lui manquent en Europe!

—Ah! Cela est bien dit, capitaine Grant, répondit lady Helena.
C’est un beau projet, et digne d’un grand cœur. Mais cet îlot?…

—Non, madame, c’est un roc bon tout au plus à nourrir quelques colons, tandis qu’il nous faut une terre vaste et riche de tous les trésors des premiers âges.

—Eh bien, capitaine, s’écria Glenarvan, l’avenir est à nous, et cette terre, nous la chercherons ensemble!»

Les mains d’Harry Grant et de Glenarvan se serrèrent dans une chaude étreinte, comme pour ratifier cette promesse.

Puis, sur cette île même, dans cette humble maison, chacun voulut connaître l’histoire des naufragés du Britannia pendant ces deux longues années d’abandon. Harry Grant s’empressa de satisfaire le désir de ses nouveaux amis:

«Mon histoire, dit-il, est celle de tous les Robinsons jetés sur une île, et qui, ne pouvant compter que sur Dieu et sur eux-mêmes, sentent qu’ils ont le devoir de disputer leur vie aux éléments!

«Ce fut pendant la nuit du 26 au 27 juin 1862 que le Britannia, désemparé par six jours de tempête, vint se briser sur les rochers de Maria-Thérésa. La mer était démontée, le sauvetage impossible, et tout mon malheureux équipage périt. Seuls, mes deux matelots, Bob Learce, Joe Bell et moi, nous parvînmes à gagner la côte après vingt tentatives infructueuses!

«La terre qui nous recueillit n’était qu’un îlot désert, large de deux milles, long de cinq, avec une trentaine d’arbres à l’intérieur, quelques prairies et une source d’eau fraîche qui fort heureusement ne tarit jamais. Seul avec mes deux matelots, dans ce coin du monde, je ne désespérai pas. Je mis ma confiance en Dieu, et je m’apprêtai à lutter résolument. Bob et Joe, mes braves compagnons d’infortune, mes amis, me secondèrent énergiquement.

«Nous commençâmes, comme le Robinson idéal de Daniel de Foe, notre modèle, par recueillir les épaves du navire, des outils, un peu de poudre, des armes, un sac de graines précieuses. Les premiers jours furent pénibles, mais bientôt la chasse et la pêche nous fournirent une nourriture assurée, car les chèvres sauvages pullulaient à l’intérieur de l’île, et les animaux marins abondaient sur ses côtes. Peu à peu notre existence s’organisa régulièrement.

«Je connaissais exactement la situation de l’îlot par mes instruments, que j’avais sauvés du naufrage. Ce relèvement nous plaçait hors de la route des navires, et nous ne pouvions être recueillis, à moins d’un hasard providentiel. Tout en songeant à ceux qui m’étaient chers et que je n’espérais plus revoir, j’acceptai courageusement cette épreuve, et le nom de mes deux enfants se mêla chaque jour à mes prières.

«Cependant, nous travaillions résolument. Bientôt plusieurs acres de terre furent ensemencés avec les graines du Britannia; les pommes de terre, la chicorée, l’oseille assainirent notre alimentation habituelle; puis d’autres légumes encore. Nous prîmes quelques chevreaux, qui s’apprivoisèrent facilement. Nous eûmes du lait, du beurre. Le nardou, qui croissait dans les creeks desséchés, nous fournit une sorte de pain assez substantiel, et la vie matérielle ne nous inspira plus aucune crainte.

«Nous avions construit une maison de planches avec les débris du Britannia; elle fut recouverte de voiles soigneusement goudronnées, et sous ce solide abri la saison des pluies se passa heureusement. Là, furent discutés bien des plans, bien des rêves, dont le meilleur vient de se réaliser!

«J’avais d’abord eu l’idée d’affronter la mer sur un canot fait avec les épaves du navire, mais quinze cents milles nous séparaient de la terre la plus proche, c’est-à-dire des îles de l’archipel Pomotou. Aucune embarcation n’eût résisté à une traversée si longue. Aussi j’y renonçai, et je n’attendis plus mon salut que d’une intervention divine.

«Ah! Mes pauvres enfants! Que de fois, du haut des rocs de la côte, nous avons guetté des navires au large! Pendant tout le temps que dura notre exil, deux ou trois voiles seulement apparurent à l’horizon, mais pour disparaître aussitôt! Deux ans et demi se passèrent ainsi. Nous n’espérions plus, mais nous ne désespérions pas encore.

«Enfin, la veille de ce jour, j’étais monté sur le plus haut sommet de l’île, quand j’aperçus une légère fumée dans l’ouest. Elle grandit. Bientôt un navire devint visible à mes yeux. Il semblait se diriger vers nous.

«Mais n’éviterait-il pas cet îlot qui ne lui offrait aucun point de relâche?

«Ah! Quelle journée d’angoisses, et comment mon cœur ne s’est-il pas brisé dans ma poitrine! Mes compagnons allumèrent un feu sur un des pics de Maria-Thérésa. La nuit vint, mais le yacht ne fit aucun signal de reconnaissance! Le salut était là cependant! Allions-nous donc le voir s’évanouir!

«Je n’hésitai plus. L’ombre s’accroissait. Le navire pouvait doubler l’île pendant la nuit. Je me jetai à la mer et me dirigeai vers lui. L’espoir triplait mes forces. Je fendais les lames avec une vigueur surhumaine. J’approchais du yacht, et trente brasses m’en séparaient à peine, quand il vira de bord!

«Alors je poussai ces cris désespérés que mes deux enfants furent seuls à entendre, et qui n’avaient point été une illusion.

«Puis je revins au rivage, épuisé, vaincu par l’émotion et la fatigue. Mes deux matelots me recueillirent à demi-mort. Ce fut une nuit horrible que cette dernière nuit que nous passâmes dans l’île, et nous nous croyions pour jamais abandonnés, quand, le jour venu, j’aperçus le yacht qui courait des bordées sous petite vapeur. Votre canot fut mis à la mer… Nous étions sauvés, et, divine bonté du ciel! Mes enfants, mes chers enfants, étaient là, qui me tendaient les bras!»

Le récit d’Harry Grant s’acheva au milieu des baisers et des caresses de Mary et de Robert. Et ce fut alors seulement que le capitaine apprit qu’il devait son salut à ce document passablement hiéroglyphique, que, huit jours après son naufrage, il avait enfermé dans une bouteille et confié aux caprices des flots. Mais que pensait Jacques Paganel pendant le récit du capitaine Grant? Le digne géographe retournait une millième fois dans son cerveau les mots du document! Il repassait ces trois interprétations successives, fausses toutes trois! Comment cette île Maria-Thérésa était-elle donc indiquée sur ces papiers rongés par la mer? Paganel n’y tint plus, et, saisissant la main d’Harry Grant:

«Capitaine, s’écria-t-il, me direz-vous enfin ce que contenait votre indéchiffrable document?»

À cette demande du géographe, la curiosité fut générale, car le mot de l’énigme, cherché depuis neuf mois, allait être prononcé!

«Eh bien, capitaine, demanda Paganel, vous souvenez-vous des termes précis du document?

—Exactement, répondit Harry Grant, et pas un jour ne s’est écoulé sans que ma mémoire ne m’ait rappelé ces mots auxquels se rattachait notre seul espoir.

—Et quels sont-ils, capitaine? demanda Glenarvan. Parlez, car notre amour-propre est piqué au vif.

—Je suis prêt à vous satisfaire, répondit Harry Grant, mais vous savez que, pour multiplier les chances de salut, j’avais renfermé dans la bouteille trois documents écrits en trois langues. Lequel désirez-vous connaître?

—Ils ne sont donc pas identiques? s’écria Paganel.

—Si, à un nom près.

—Eh bien, citez le document français, reprit Glenarvan; c’est celui que les flots ont le plus respecté, et il a principalement servi de base à nos interprétations.

Mylord, le voici mot pour mot, répondit Harry Grant.

«Le 27 juin 1862, le trois-mâts Britannia, de Glasgow, s’est perdu à quinze cents lieues de la Patagonie, dans l’hémisphère austral. Portés à terre, deux matelots et le capitaine Grant ont atteint à l’île Tabor…

—Hein! fit Paganel.

—là, reprit Harry Grant, continuellement en proie à une cruelle indigence, ils ont jeté ce document par 15°3’ de longitude et 37°11’ de latitude. Venez à leur secours, ou ils sont perdus.»

À ce nom de Tabor, Paganel s’était levé brusquement; puis, ne se contenant plus, il s’écria:

«Comment, l’île Tabor! Mais c’est l’île Maria-Thérésa?

—Sans doute, Monsieur Paganel, répondit Harry Grant, Maria-Thérésa sur les cartes anglaises et allemandes, mais Tabor sur les cartes françaises!»

À cet instant, un formidable coup de poing atteignit l’épaule de Paganel, qui plia sous le choc. La vérité oblige à dire qu’il lui fut adressé par le major, manquant pour la première fois à ses graves habitudes de convenance.

«Géographe!» dit Mac Nabbs avec le ton du plus profond mépris.

Mais Paganel n’avait même pas senti la main du major. Qu’était-ce auprès du coup géographique qui l’accablait!

Ainsi donc, comme il l’apprit au capitaine Grant, il s’était peu à peu rapproché de la vérité! Il avait déchiffré presque entièrement l’indéchiffrable document! Tour à tour les noms de la Patagonie, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande lui étaient apparus avec une irrécusable certitude. Cotin, d’abord continent, avait peu à peu repris sa véritable signification de continuelle. Indi avait successivement signifié indiens, indigènes, puis enfin indigence, son sens vrai. Seul, le mot rongé «abor» avait trompé la sagacité du géographe! Paganel en avait fait obstinément le radical du verbe aborder, quand c’était le nom propre, le nom français de l’île Tabor, de l’île qui servait de refuge aux naufragés du Britannia! Erreur difficile à éviter, cependant, puisque les planisphères du Duncan donnaient à cet îlot le nom de Maria-Thérésa.

«Il n’importe! s’écriait Paganel, s’arrachant les cheveux, je n’aurais pas dû oublier cette double appellation! C’est une faute impardonnable, une erreur indigne d’un secrétaire de la société de géographie! Je suis déshonoré!

—Mais, Monsieur Paganel, dit lady Helena, modérez votre douleur!

—Non! Madame, non! Je ne suis qu’un âne!

—Et pas même un âne savant!» répondit le major, en manière de consolation.

Lorsque le repas fut terminé, Harry Grant remit toutes choses en ordre dans sa maison. Il n’emporta rien, voulant que le coupable héritât des richesses de l’honnête homme.

On revint à bord. Glenarvan comptait partir le jour même et donna ses ordres pour le débarquement du quartier-maître. Ayrton fut amené sur la dunette et se trouva en présence d’Harry Grant.

«C’est moi, Ayrton, dit Grant.

—C’est vous, capitaine, répondit Ayrton, sans marquer aucun étonnement de retrouver Harry Grant. Eh bien, je ne suis pas fâché de vous revoir en bonne santé.

—Il paraît, Ayrton, que j’ai fait une faute en vous débarquant sur une terre habitée.

—Il paraît, capitaine.

—Vous allez me remplacer sur cette île déserte. Puisse le ciel vous inspirer le repentir!

—Ainsi soit-il!» répondit Ayrton d’un ton calme.

Puis Glenarvan, s’adressant au quartier-maître, lui dit:

«Vous persistez, Ayrton, dans cette résolution d’être abandonné?

—Oui, mylord.

—L’île Tabor vous convient?

—Parfaitement.

—Maintenant, écoutez mes dernières paroles, Ayrton. Ici, vous serez éloigné de toute terre, et sans communication possible avec vos semblables. Les miracles sont rares, et vous ne pourrez fuir cet îlot où le Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l’œil d’un Dieu qui lit au plus profond des cœurs, mais vous ne serez ni perdu ni ignoré, comme fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, je sais où vous trouver, je ne l’oublierai jamais.

—Dieu conserve votre honneur!» répondit simplement Ayrton.

Telles furent les dernières paroles échangées entre Glenarvan et le quartier-maître. Le canot était prêt. Ayrton y descendit.

John Mangles avait d’avance fait transporter dans l’île quelques caisses d’aliments conservés, des outils, des armes et un approvisionnement de poudre et de plomb.

Le quartier-maître pouvait donc se régénérer par le travail; rien ne lui manquait, pas même des livres, et entre autres la bible, si chère aux cœurs anglais.

L’heure de la séparation était venue. L’équipage et les passagers se tenaient sur le pont. Plus d’un se sentait l’âme serrée. Mary Grant et lady Helena ne pouvaient contenir leur émotion.

«Il le faut donc? demanda la jeune femme à son mari, il faut donc que ce malheureux soit abandonné!

—Il le faut, Helena, répondit lord Glenarvan. C’est l’expiation!»

En ce moment, le canot, commandé par John Mangles, déborda. Ayrton, debout, toujours impassible, ôta son chapeau et salua gravement.

Glenarvan se découvrit, avec lui tout l’équipage, comme on fait devant un homme qui va mourir, et l’embarcation s’éloigna au milieu d’un profond silence.

Ayrton, arrivé à terre, sauta sur le sable, et le canot revint à bord.

Il était alors quatre heures du soir, et du haut de la dunette, les passagers purent voir le quartier-maître, les bras croisés, immobile comme une statue sur un roc, et regardant le navire.

«Nous partons, mylord? demanda John Mangles.

—Oui, John, répondit vivement Glenarvan, plus ému qu’il ne voulait le paraître.

—Go head!» cria John à l’ingénieur.

La vapeur siffla dans ses conduits, l’hélice battit les flots, et, à huit heures, les derniers sommets de l’île Tabor disparaissaient dans les ombres de la nuit.

Chapitre XXII La dernière distraction de Jacques Paganel

Le Duncan, onze jours après avoir quitté l’île, le 18 mars, eut connaissance de la côte américaine, et, le lendemain, il mouilla dans la baie de Talcahuano.

Il y revenait après un voyage de cinq mois, pendant lequel, suivant rigoureusement la ligne du trente-septième parallèle, il avait fait le tour du monde. Les passagers de cette mémorable expédition, sans précédents dans les annales du traveller’s club, venaient de traverser le Chili, les Pampas, la république Argentine, l’Atlantique, les îles d’Acunha, l’océan Indien, les îles Amsterdam, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’île Tabor et le Pacifique. Leurs efforts n’avaient point été stériles et ils rapatriaient les naufragés du Britannia.

Pas un de ces braves écossais, partis à la voix de leur laird, ne manquait à l’appel, tous revenaient à leur vieille Écosse, et cette expédition rappelait la bataille «sans larmes» de l’histoire ancienne.

Le Duncan, son ravitaillement terminé, prolongea les côtes de la
Patagonie, doubla le cap Horn, et courut à travers l’océan
Atlantique.

Nul voyage ne fut moins incidenté. Le yacht emportait dans ses flancs une cargaison de bonheur.

Il n’y avait plus de secret à bord, pas même les sentiments de
John Mangles pour Mary Grant.

Si, cependant. Un mystère intriguait encore Mac Nabbs. Pourquoi Paganel demeurait-il toujours hermétiquement renfermé dans ses habits et encravaté au fond d’un cache-nez qui lui montait jusqu’aux oreilles?

Le major grillait de connaître le motif de cette singulière manie. Mais c’est le cas de dire que, malgré les interrogations, les allusions, les soupçons de Mac Nabbs, Paganel ne se déboutonna pas.

Non, pas même quand le Duncan passa la ligne et que les coutures du pont fondirent sous une chaleur de cinquante degrés.

«Il est si distrait, qu’il se croit à Saint-Pétersbourg,» disait le major en voyant le géographe enveloppé d’une vaste houppelande, comme si le mercure eût été gelé dans le thermomètre.

Enfin, le 9 mai, cinquante-trois jours après avoir quitté Talcahuano, John Mangles releva les feux du cap Clear. Le yacht embouqua le canal Saint-Georges, traversa la mer d’Irlande, et, le 10 mai, il donna dans le golfe de la Clyde. À onze heures, il mouillait à Dumbarton. À deux heures du soir, ses passagers entraient à Malcolm-Castle, au milieu des hurrahs des highlanders.

Il était donc écrit qu’Harry Grant et ses deux compagnons seraient sauvés, que John Mangles épouserait Mary Grant dans la vieille cathédrale de Saint-Mungo, où le révérend Morton, après avoir prié, neuf mois auparavant, pour le salut du père, bénit le mariage de sa fille et de son sauveur!

Il était donc écrit que Robert serait marin comme Harry Grant, marin comme John Mangles, et qu’il reprendrait avec eux les grands projets du capitaine, sous la haute protection de lord Glenarvan!

Mais était-il écrit que Jacques Paganel ne mourrait pas garçon?
Probablement.

En effet, le savant géographe, après ses héroïques exploits, ne pouvait échapper à la célébrité. Ses distractions firent fureur dans le grand monde écossais. On se l’arrachait, et il ne suffisait plus aux politesses dont il fut l’objet.

Et ce fut alors qu’une aimable demoiselle de trente ans, rien de moins que la cousine du major Mac Nabbs, un peu excentrique elle-même, mais bonne et charmante encore, s’éprit des singularités du géographe et lui offrit sa main. Il y avait un million dedans; mais on évita d’en parler.

Paganel était loin d’être insensible aux sentiments de miss
Arabella; cependant, il n’osait se prononcer.

Ce fut le major qui s’entremit entre ces deux cœurs faits l’un pour l’autre. Il dit même à Paganel que le mariage était la «dernière distraction» qu’il pût se permettre.

Grand embarras de Paganel, qui, par une étrange singularité, ne se décidait pas à articuler le mot fatal.

«Est-ce que miss Arabella ne vous plaît pas? lui demandait sans cesse Mac Nabbs.

—Oh! Major, elle est charmante! s’écria Paganel, mille fois trop charmante, et, s’il faut tout vous dire, il me plairait davantage qu’elle le fût moins! Je lui voudrais un défaut.

—Soyez tranquille, répondit le major, elle en possède, et plus d’un. La femme la plus parfaite en a toujours son contingent. Ainsi, Paganel, est-ce décidé?

—Je n’ose, reprenait Paganel.

—Voyons, mon savant ami, pourquoi hésitez-vous?

—Je suis indigne de miss Arabella!» répondait invariablement le géographe.

Et il ne sortait pas de là.

Enfin, mis un jour au pied du mur par l’intraitable major, il finit par lui confier, sous le sceau du secret, une particularité qui devait faciliter son signalement, si jamais la police se mettait à ses trousses.

«Bah! s’écria le major.

—C’est comme je vous le dis, répliqua Paganel.

—Qu’importe? Mon digne ami.

—Vous croyez?

—Au contraire, vous n’en êtes que plus singulier. Cela ajoute à vos mérites personnels! Cela fait de vous l’homme sans pareil rêvé par Arabella!»

Et le major, gardant un imperturbable sérieux, laissa Paganel en proie aux plus poignantes inquiétudes.

Un court entretien eut lieu entre Mac Nabbs et miss Arabella.

Quinze jours après, un mariage se célébrait à grand fracas, dans la chapelle de Malcolm-Castle.

Paganel était magnifique, mais hermétiquement boutonné, et miss
Arabella splendide.

Et ce secret du géographe fût toujours resté enseveli dans les abîmes de l’inconnu, si le major n’en eût parlé à Glenarvan, qui ne le cacha point à lady Helena, qui en dit un mot à mistress Mangles.

Bref, ce secret parvint aux oreilles de mistress Olbinett, et il éclata.

Jacques Paganel, pendant ses trois jours de captivité chez les maoris, avait été tatoué, mais tatoué des pieds aux épaules, et il portait sur sa poitrine l’image d’un kiwi héraldique, aux ailes éployées, qui lui mordait le cœur.

Ce fut la seule aventure de son grand voyage dont Paganel ne se consola jamais et qu’il ne pardonna pas à la Nouvelle-Zélande; ce fut aussi ce qui, malgré bien des sollicitations et malgré ses regrets, l’empêcha de retourner en France. Il eût craint d’exposer toute la société de géographie dans sa personne aux plaisanteries des caricaturistes et des petits journaux, en lui ramenant un secrétaire fraîchement tatoué.

Le retour du capitaine en Écosse fut salué comme un événement national et Harry Grant devint l’homme le plus populaire de la vieille Calédonie.

Son fils Robert s’est fait marin comme lui, marin comme le capitaine John, et c’est sous les auspices de lord Glenarvan qu’il a repris le projet de fonder une colonie écossaise dans les mers du Pacifique.

End of Project Gutenberg's Les enfants du capitaine Grant, by Jules Verne