Pendant trois heures, on marcha sans faire halte sur les rampes très allongées du revers oriental.

Paganel inclinait un peu vers le sud-est, afin de gagner un étroit passage creusé entre les Kaimanawa et les Wahiti-Ranges, où se glisse la route d’Auckland à la baie Haukes. Cette gorge franchie, il comptait se jeter hors du chemin, et, abrité par les hautes chaînes, marcher à la côte à travers les régions inhabitées de la province.

À neuf heures du matin, douze milles avaient été enlevés en douze heures. On ne pouvait exiger plus des courageuses femmes. D’ailleurs, le lieu parut convenable pour établir un campement. Les fugitifs avaient atteint le défilé qui sépare les deux chaînes. La route d’Oberland restait à droite et courait vers le sud. Paganel, sa carte à la main, fit un crochet vers le nord-est, et, à dix heures, la petite troupe atteignit une sorte d’abrupt redan formé par une saillie de la montagne. Les vivres furent tirés des sacs, et on leur fit honneur. Mary Grant et le major, que la fougère comestible avait peu satisfaits jusqu’alors, s’en régalèrent ce jour-là.

La halte se prolongea jusqu’à deux heures de l’après-midi, puis la route de l’est fut reprise, et les voyageurs s’arrêtèrent le soir à huit milles des montagnes. Ils ne se firent pas prier pour dormir en plein air.

Le lendemain, le chemin présenta des difficultés assez sérieuses. Il fallut traverser ce curieux district des lacs volcaniques, des geysers et des solfatares qui s’étend à l’est des Wahiti-Ranges.

Les yeux en furent beaucoup plus satisfaits que les jambes. C’étaient à chaque quart de mille des détours, des obstacles, des crochets, très fatigants à coup sûr; mais quel étrange spectacle, et quelle variété infinie la nature donne à ses grandes scènes!

Sur ce vaste espace de vingt milles carrés, l’épanchement des forces souterraines se produisait sous toutes les formes. Des sources salines d’une transparence étrange, peuplées de myriades d’insectes, sortaient des taillis indigènes d’arbres à thé. Elles dégageaient une pénétrante odeur de poudre brûlée, et déposaient sur le sol un résidu blanc comme une neige éblouissante. Leurs eaux limpides étaient portées jusqu’à l’ébullition, tandis que d’autres sources voisines s’épanchaient en nappes glacées. Des fougères gigantesques croissaient sur leurs bords, et dans des conditions analogues à celles de la végétation silurienne.

De tous côtés, des gerbes liquides, entourbillonnées de vapeurs, s’élançaient du sol comme les jets d’eau d’un parc, les unes continues, les autres intermittentes et comme soumises au bon plaisir d’un Pluton capricieux. Elles s’étageaient en amphithéâtre sur des terrasses naturelles superposées à la manière des vasques modernes; leurs eaux se confondaient peu à peu sous les volutes de fumées blanches, et, rongeant les degrés semi-diaphanes de ces escaliers gigantesques, elles alimentaient des lacs entiers avec leurs cascades bouillonnantes. Plus loin, aux sources chaudes et aux geysers tumultueux succédèrent les solfatares. Le terrain apparut tout boutonné de grosses pustules. C’étaient autant de cratères à demi éteints et lézardés de nombreuses fissures d’où se dégageaient divers gaz. L’atmosphère était saturée de l’odeur piquante et désagréable des acides sulfureux. Le soufre, formant des croûtes et des concrétions cristallines, tapissait le sol. Là s’amassaient depuis de longs siècles d’incalculables et stériles richesses, et c’est en ce district encore peu connu de la Nouvelle-Zélande que l’industrie viendra s’approvisionner, si les soufrières de la Sicile s’épuisent un jour.

On comprend quelles fatigues subirent les voyageurs à traverser ces régions hérissées d’obstacles. Les campements y étaient difficiles, et la carabine des chasseurs n’y rencontrait pas un oiseau digne d’être plumé par les mains de Mr Olbinett. Aussi fallait-il le plus souvent se contenter de fougères et de patates douces, maigre repas qui ne refaisait guère les forces épuisées de la petite troupe. Chacun avait donc hâte d’en finir avec ces terrains arides et déserts.

Cependant, il ne fallut pas moins de quatre jours pour tourner cette impraticable contrée. Le 23 février seulement, à cinquante milles du Maunganamu, Glenarvan put camper au pied d’un mont anonyme, indiqué sur la carte de Paganel. Les plaines d’arbrisseaux s’étendaient sous sa vue, et les grandes forêts réapparaissaient à l’horizon.

C’était de bon augure, à la condition toutefois que l’habitabilité de ces régions n’y ramenât pas trop d’habitants. Jusqu’ici, les voyageurs n’avaient pas rencontré l’ombre d’un indigène.

Ce jour-là, Mac Nabbs et Robert tuèrent trois kiwis, qui figurèrent avec honneur sur la table du campement, mais pas longtemps, pour tout dire, car en quelques minutes ils furent dévorés du bec aux pattes.

Puis, au dessert, entre les patates douces et les pommes de terre,
Paganel fit une motion qui fut adoptée avec enthousiasme.

Il proposa de donner le nom de Glenarvan à cette montagne innommée qui se perdait à trois mille pieds dans les nuages, et il pointa soigneusement sur sa carte le nom du lord écossais.

Insister sur les incidents assez monotones et peu intéressants qui marquèrent le reste du voyage, est inutile. Deux ou trois faits de quelque importance seulement signalèrent cette traversée des lacs à l’océan Pacifique.

On marchait pendant toute la journée à travers les forêts et les plaines. John relevait sa direction sur le soleil et les étoiles. Le ciel, assez clément, épargnait ses chaleurs et ses pluies. Néanmoins, une fatigue croissante retardait ces voyageurs si cruellement éprouvés déjà, et ils avaient hâte d’arriver aux missions. Ils causaient, cependant, ils s’entretenaient encore, mais non plus d’une façon générale. La petite troupe se divisait en groupes que formait, non pas une plus étroite sympathie, mais une communion d’idées plus personnelles.

Le plus souvent, Glenarvan allait seul, songeant, à mesure qu’il s’approchait de la côte, au Duncan et à son équipage. Il oubliait les dangers qui le menaçaient encore jusqu’à Auckland, pour penser à ses matelots massacrés. Cette horrible image ne le quittait pas.

On ne parlait plus d’Harry Grant. À quoi bon, puisqu’on ne pouvait rien tenter pour lui? Si le nom du capitaine se prononçait encore, c’était dans les conversations de sa fille et de John Mangles.

John n’avait point rappelé à Mary ce que la jeune fille lui avait dit pendant la dernière nuit du Waré-atoua. Sa discrétion ne voulait pas prendre acte d’une parole prononcée dans un suprême instant de désespoir.

Quand il parlait d’Harry Grant, John faisait encore des projets de recherches ultérieures. Il affirmait à Mary que lord Glenarvan reprendrait cette entreprise avortée. Il partait de ce point que l’authenticité du document ne pouvait être mise en doute. Donc, Harry Grant existait quelque part.

Donc, fallût-il fouiller le monde entier, on devait le retrouver. Mary s’enivrait de ces paroles, et John et elle, unis par les mêmes pensées, se confondaient maintenant dans le même espoir. Souvent lady Helena prenait part à leur conversation; mais elle ne s’abandonnait point à tant d’illusions, et se gardait pourtant de ramener ces jeunes gens à la triste réalité.

Pendant ce temps, Mac Nabbs, Robert, Wilson et Mulrady chassaient sans trop s’éloigner de la petite troupe, et chacun d’eux fournissait son contingent de gibier. Paganel, toujours drapé dans son manteau de phormium, se tenait à l’écart, muet et pensif.

Et cependant, —cela est bon à dire, —malgré cette loi de la nature qui fait qu’au milieu des épreuves, des dangers, des fatigues, des privations, les meilleurs caractères se froissent et s’aigrissent, tous ces compagnons d’infortune restèrent unis, dévoués, prêts à se faire tuer les uns pour les autres.

Le 25 février, la route fut barrée par une rivière qui devait être le Waikari de la carte de Paganel.

On put la passer à gué.

Pendant deux jours, les plaines d’arbustes se succédèrent sans interruption. La moitié de la distance qui sépare le lac Taupo de la côte avait été franchie sans mauvaise rencontre, sinon sans fatigue.

Alors apparurent d’immenses et interminables forêts qui rappelaient les forêts australiennes; mais ici, les kauris remplaçaient les eucalyptus. Bien qu’ils eussent singulièrement usé leur admiration depuis quatre mois de voyage, Glenarvan et ses compagnons furent encore émerveillés à la vue de ces pins gigantesques, dignes rivaux des cèdres du Liban et des «mammouth trees» de la Californie. Ces kauris, en langue de botaniste «des abiétacées damarines», mesuraient cent pieds de hauteur avant la ramification des branches. Ils poussaient par bouquets isolés, et la forêt se composait, non pas d’arbres, mais d’innombrables groupes d’arbres qui étendaient à deux cents pieds dans les airs leur parasol de feuilles vertes.

Quelques-uns de ces pins, jeunes encore, âgés à peine d’une centaine d’années, ressemblaient aux sapins rouges des régions européennes. Ils portaient une sombre couronne terminée par un cône aigu. Leurs aînés, au contraire, des arbres vieux de cinq ou six siècles, formaient d’immenses tentes de verdure supportées sur les inextricables bifurcations de leurs branches. Ces patriarches de la forêt zélandaise mesuraient jusqu’à cinquante pieds de circonférence, et les bras réunis de tous les voyageurs ne pouvaient pas entourer leur tronc.

Pendant trois jours, la petite troupe s’aventura sous ces vastes arceaux et sur un sol argileux que le pas de l’homme n’avait jamais foulé. On le voyait bien aux amas de gomme résineuse entassés, en maint endroit, au pied des kauris, et qui eussent suffi pendant de longues années à l’exportation indigène.

Les chasseurs trouvèrent par bandes nombreuses les kiwis si rares au milieu des contrées fréquentées par les maoris. C’est dans ces forêts inaccessibles que se sont réfugiés ces curieux oiseaux chassés par les chiens zélandais. Ils fournirent aux repas des voyageurs une abondante et saine nourriture.

Il arriva même à Paganel d’apercevoir au loin, dans un épais fourré, un couple de volatiles gigantesques. Son instinct de naturaliste se réveilla. Il appela ses compagnons, et, malgré leur fatigue, le major, Robert et lui se lancèrent sur les traces de ces animaux.

On comprendra l’ardente curiosité du géographe, car il avait reconnu ou cru reconnaître ces oiseaux pour des «moas», appartenant à l’espèce des «dinormis», que plusieurs savants rangent parmi les variétés disparues. Or, cette rencontre confirmait l’opinion de M De Hochstetter et autres voyageurs sur l’existence actuelle de ces géants sans ailes de la Nouvelle-Zélande.

Ces moas que poursuivait Paganel, ces contemporains des mégathérium et des ptérodactyles, devaient avoir dix-huit pieds de hauteur. C’étaient des autruches démesurées et peu courageuses, car elles fuyaient avec une extrême rapidité. Mais pas une balle ne put les arrêter dans leur course! Après quelques minutes de chasse, ces insaisissables moas disparurent derrière les grands arbres, et les chasseurs en furent pour leurs frais de poudre et de déplacement.

Ce soir-là, 1er mars, Glenarvan et ses compagnons, abandonnant enfin l’immense forêt de kauris, campèrent au pied du mont Ikirangi, dont la cime montait à cinq mille cinq cents pieds dans les airs.

Alors, près de cent milles avaient été franchis depuis le
Maunganamu, et la côte restait encore à trente milles. John
Mangles avait espéré faire cette traversée en dix jours, mais il
ignorait alors les difficultés que présentait cette région.

En effet, les détours, les obstacles de la route, les imperfections des relèvements, l’avaient allongée d’un cinquième, et malheureusement les voyageurs, en arrivant au mont Ikirangi, étaient complètement épuisés.

Or, il fallait encore deux grands jours de marche pour atteindre la côte, et maintenant, une nouvelle activité, une extrême vigilance, redevenaient nécessaires, car on rentrait dans une contrée souvent fréquentée par les naturels.

Cependant, chacun dompta ses fatigues, et le lendemain la petite troupe repartit au lever du jour.

Entre le mont Ikirangi, qui fut laissé à droite, et le mont Hardy, dont le sommet s’élevait à gauche à une hauteur de trois mille sept cents pieds, le voyage devint très pénible. Il y avait là, sur une longueur de dix milles, une plaine toute hérissée de «supple-jacks», sorte de liens flexibles justement nommés «lianes étouffantes». À chaque pas, les bras et les jambes s’y embarrassaient, et ces lianes, de véritables serpents, enroulaient le corps de leurs tortueux replis. Pendant deux jours, il fallut s’avancer la hache à la main et lutter contre cette hydre à cent mille têtes, ces plantes tracassantes et tenaces, que Paganel eût volontiers classées parmi les zoophytes.

Là, dans ces plaines, la chasse devint impossible, et les chasseurs n’apportèrent plus leur tribut accoutumé. Les provisions touchaient à leur fin, on ne pouvait les renouveler; l’eau manquait, on ne pouvait apaiser une soif doublée par les fatigues.

Alors, les souffrances de Glenarvan et des siens furent horribles, et, pour la première fois, l’énergie morale fut près de les abandonner.

Enfin, ne marchant plus, se traînant, corps sans âmes menés par le seul instinct de la conservation qui survivait à tout autre sentiment, ils atteignirent la pointe Lottin, sur les bords du Pacifique.

En cet endroit se voyaient quelques huttes désertes, ruines d’un village récemment dévasté par la guerre, des champs abandonnés, partout les marques du pillage, de l’incendie. Là, la fatalité réservait une nouvelle et terrible épreuve aux infortunés voyageurs.

Ils erraient le long du rivage, quand, à un mille de la côte, apparut un détachement d’indigènes, qui s’élança vers eux en agitant ses armes. Glenarvan, acculé à la mer, ne pouvait fuir, et, réunissant ses dernières forces, il allait prendre ses dispositions pour combattre, quand John Mangles s’écria:

«Un canot, un canot!»

À vingt pas, en effet, une pirogue, garnie de six avirons, était échouée sur la grève. La mettre à flot, s’y précipiter et fuir ce dangereux rivage, ce fut l’affaire d’un instant. John Mangles, Mac Nabbs, Wilson, Mulrady se mirent aux avirons; Glenarvan prit le gouvernail; les deux femmes, Olbinett et Robert s’étendirent près de lui.

En dix minutes, la pirogue fut d’un quart de mille au large. La mer était calme. Les fugitifs gardaient un profond silence.

Cependant, John, ne voulant pas trop s’écarter de la côte, allait donner l’ordre de prolonger le rivage, quand son aviron s’arrêta subitement dans ses mains.

Il venait d’apercevoir trois pirogues qui débouchaient de la pointe Lottin, dans l’évidente intention de lui appuyer la chasse.

«En mer! En mer! s’écria-t-il, et plutôt nous abîmer dans les flots!»

La pirogue, enlevée par ses quatre rameurs, reprit le large. Pendant une demi-heure, elle put maintenir sa distance; mais les malheureux, épuisés, ne tardèrent pas à faiblir, et les trois autres pirogues gagnèrent sensiblement sur eux. En ce moment, deux milles à peine les en séparaient. Donc, nulle possibilité d’éviter l’attaque des indigènes, qui, armés de leurs longs fusils, se préparaient à faire feu.

Que faisait alors Glenarvan? Debout, à l’arrière du canot, il cherchait à l’horizon quelque secours chimérique. Qu’attendait-il? Que voulait-il? Avait-il comme un pressentiment?

Tout à coup, son regard s’enflamma, sa main s’étendit vers un point de l’espace.

«Un navire! s’écria-t-il, mes amis, un navire!

Nagez! Nagez ferme!»

Pas un des quatre rameurs ne se retourna pour voir ce bâtiment inespéré, car il ne fallait pas perdre un coup d’aviron. Seul, Paganel, se levant, braqua sa longue-vue sur le point indiqué.

«Oui, dit-il, un navire! Un steamer! Il chauffe à toute vapeur! Il vient sur nous! Hardi, mes camarades!»

Les fugitifs déployèrent une nouvelle énergie, et pendant une demi-heure encore, conservant leur distance, ils enlevèrent la pirogue à coups précipités. Le steamer devenait de plus en plus visible. On distinguait ses deux mâts à sec de toile et les gros tourbillons de sa fumée noire.

Glenarvan, abandonnant la barre à Robert, avait saisi la lunette du géographe et ne perdait pas un des mouvements du navire.

Mais que durent penser John Mangles et ses compagnons, quand ils virent les traits du lord se contracter, sa figure pâlir, et l’instrument tomber de ses mains? Un seul mot leur expliqua ce subit désespoir.

«Le Duncan! s’écria Glenarvan, le Duncan et les convicts!

—Le Duncan! s’écria John, qui lâcha son aviron et se leva aussitôt.

—Oui! La mort des deux côtés!» murmura Glenarvan, brisé par tant d’angoisses.

C’était le yacht, en effet, on ne pouvait s’y méprendre, le yacht avec son équipage de bandits!

Le major ne put retenir une malédiction qu’il lança contre le ciel. C’en était trop!

Cependant, la pirogue était abandonnée à elle-même.

Où la diriger? Où fuir? était-il possible de choisir entre les sauvages ou les convicts?

Un coup de fusil partit de l’embarcation indigène la plus rapprochée, et la balle vint frapper l’aviron de Wilson. Quelques coups de rames repoussèrent alors la pirogue vers le Duncan.

Le yacht marchait à toute vapeur et n’était plus qu’à un demi-mille. John Mangles, coupé de toutes parts, ne savait plus comment évoluer, dans quelle direction fuir. Les deux pauvres femmes, agenouillées, éperdues, priaient.

Les sauvages faisaient un feu roulant, et les balles pleuvaient autour de la pirogue. En ce moment, une forte détonation éclata, et un boulet, lancé par le canon du yacht, passa sur la tête des fugitifs. Ceux-ci, pris entre deux feux, demeurèrent immobiles entre le Duncan et les canots indigènes.

John Mangles, fou de désespoir, saisit sa hache. Il allait saborder la pirogue, la submerger avec ses infortunés compagnons, quand un cri de Robert l’arrêta.

«Tom Austin! Tom Austin! disait l’enfant. Il est à bord! Je le vois! Il nous a reconnus! Il agite son chapeau!»

La hache resta suspendue au bras de John.

Un second boulet siffla sur sa tête et vint couper en deux la plus rapprochée des trois pirogues, tandis qu’un hurrah éclatait à bord du Duncan. Les sauvages, épouvantés, fuyaient et regagnaient la côte.

«À nous! à nous, Tom!» avait crié John Mangles d’une voix éclatante.

Et, quelques instants après, les dix fugitifs, sans savoir comment, sans y rien comprendre, étaient tous en sûreté à bord du Duncan.

Chapitre XVII Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la Nouvelle-Zélande

Il faut renoncer à peindre les sentiments de Glenarvan et de ses amis, quand résonnèrent à leurs oreilles les chants de la vieille Écosse. Au moment où ils mettaient le pied sur le pont du Duncan, le bag-piper, gonflant sa cornemuse, attaquait le pibroch national du clan de Malcolm, et de vigoureux hurrahs saluaient le retour du laird à son bord.

Glenarvan, John Mangles, Paganel, Robert, le major lui-même, tous pleuraient et s’embrassaient.

Ce fut d’abord de la joie, du délire. Le géographe était absolument fou; il gambadait et mettait en joue avec son inséparable longue-vue, les dernières pirogues qui regagnaient la côte.

Mais, à la vue de Glenarvan, de ses compagnons, les vêtements en lambeaux, les traits hâves et portant la marque de souffrances horribles, l’équipage du yacht interrompit ses démonstrations. C’étaient des spectres qui revenaient à bord, et non ces voyageurs hardis et brillants, que, trois mois auparavant, l’espoir entraînait sur les traces des naufragés. Le hasard, le hasard seul les ramenait à ce navire qu’ils ne s’attendaient plus à revoir! Et dans quel triste état de consomption et de faiblesse!

Mais, avant de songer à la fatigue, aux impérieux besoins de la faim et de la soif, Glenarvan interrogea Tom Austin sur sa présence dans ces parages.

Pourquoi le Duncan se trouvait-il sur la côte orientale de la
Nouvelle-Zélande? Comment n’était-il pas entre les mains de Ben
Joyce? Par quelle providentielle fatalité Dieu l’avait-il amené
sur la route des fugitifs?

Pourquoi? Comment? À quel propos? Ainsi débutaient les questions simultanées qui venaient frapper Tom Austin à bout portant. Le vieux marin ne savait auquel entendre. Il prit donc le parti de n’écouter que lord Glenarvan et de ne répondre qu’à lui.

«Mais les convicts? demanda Glenarvan, qu’avez-vous fait des convicts?

—Les convicts?… Répondit Tom Austin du ton d’un homme qui ne comprend rien à une question.

—Oui! Les misérables qui ont attaqué le yacht?

—Quel yacht? dit Tom Austin, le yacht de votre honneur?

—Mais oui! Tom! Le Duncan, et ce Ben Joyce qui est venu à bord?

—Je ne connais pas ce Ben Joyce, je ne l’ai jamais vu, répondit
Austin.

—Jamais! s’écria Glenarvan stupéfait des réponses du vieux marin. Alors, me direz-vous, Tom, pourquoi le Duncan croise en ce moment sur les côtes de la Nouvelle-Zélande?»

Si Glenarvan, lady Helena, miss Grant, Paganel, le major, Robert,
John Mangles, Olbinett, Mulrady, Wilson, ne comprenaient rien aux
étonnements du vieux marin, quelle fut leur stupéfaction, quand
Tom répondit d’une voix calme:

«Mais le Duncan croise ici par ordre de votre honneur.

—Par mes ordres! s’écria Glenarvan.

—Oui, mylord. Je n’ai fait que me conformer à vos instructions contenues dans votre lettre du 14 janvier.

—Ma lettre! Ma lettre!» s’écria Glenarvan.

En ce moment, les dix voyageurs entouraient Tom Austin et le dévoraient du regard. La lettre datée de Snowy-River était donc parvenue au Duncan?

«Voyons, reprit Glenarvan, expliquons-nous, car je crois rêver.
Vous avez reçu une lettre, Tom?

—Oui, une lettre de votre honneur.

—À Melbourne?

—À Melbourne, au moment où j’achevais de réparer mes avaries.

—Et cette lettre?

—Elle n’était pas écrite de votre main, mais signée de vous, mylord.

—C’est cela même. Ma lettre vous a été apportée par un convict nommé Ben Joyce.

—Non, par un matelot appelé Ayrton, quartier-maître du Britannia.

—Oui! Ayrton, Ben Joyce, c’est le même individu. Eh bien! Que disait cette lettre?

—Elle me donnait l’ordre de quitter Melbourne sans retard, et de venir croiser sur les côtes orientales de…

—De l’Australie! s’écria Glenarvan avec une véhémence qui déconcerta le vieux marin.

—De l’Australie? répéta Tom en ouvrant les yeux, mais non! De la
Nouvelle-Zélande!

—De l’Australie! Tom! De l’Australie!» répondirent d’une seule voix les compagnons de Glenarvan.

En ce moment, Austin eut une sorte d’éblouissement.

Glenarvan lui parlait avec une telle assurance, qu’il craignit de s’être trompé en lisant cette lettre. Lui, le fidèle et exact marin, aurait-il commis une pareille erreur? Il rougit, il se troubla.

«Remettez-vous, Tom, dit lady Helena, la providence a voulu…

—Mais non, madame, pardonnez-moi, reprit le vieux Tom. Non! Ce n’est pas possible! Je ne me suis pas trompé! Ayrton a lu la lettre comme moi, et c’est lui, lui, qui voulait, au contraire, me ramener à la côte australienne!

—Ayrton? s’écria Glenarvan.

—Lui-même! Il m’a soutenu que c’était une erreur, que vous me donniez rendez-vous à la baie Twofold!

—Avez-vous la lettre, Tom? demanda le major, intrigué au plus haut point.

—Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Austin. Je vais la chercher.»

Austin courut à sa cabine du gaillard d’avant.

Pendant la minute que dura son absence, on se regardait, on se taisait, sauf le major, qui, l’œil fixé sur Paganel, dit en se croisant les bras:

«Par exemple, il faut avouer, Paganel, que ce serait un peu fort!

—Hein?» fit le géographe, qui, le dos courbé et les lunettes sur le front, ressemblait à un gigantesque point d’interrogation.

Austin revint. Il tenait à la main la lettre écrite par Paganel et signée par Glenarvan.

«Que votre honneur lise», dit le vieux marin.

Glenarvan prit la lettre et lut:

«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire le Duncan par 37 degrés de latitude à la côte orientale de la Nouvelle-Zélande!…»

«La Nouvelle-Zélande!» s’écria Paganel bondissant.

Et il saisit la lettre des mains de Glenarvan, se frotta les yeux, ajusta ses lunettes sur son nez, et lut à son tour.

«La Nouvelle-Zélande!» dit-il avec un accent impossible à rendre, tandis que la lettre s’échappait de ses doigts.

En ce moment, il sentit une main s’appuyer sur son épaule. Il se redressa et se vit face à face avec le major.

«Allons, mon brave Paganel, dit Mac Nabbs d’un air grave, il est encore heureux que vous n’ayez pas envoyé le Duncan en Cochinchine!»

Cette plaisanterie acheva le pauvre géographe. Un rire universel, homérique, gagna tout l’équipage du yacht. Paganel, comme fou, allait et venait, prenant sa tête à deux mains, s’arrachant les cheveux. Ce qu’il faisait, il ne le savait plus; ce qu’il voulait faire, pas davantage! Il descendit par l’échelle de la dunette, machinalement; il arpenta le pont, titubant, allant devant lui, sans but, et remonta sur le gaillard d’avant. Là, ses pieds s’embarrassèrent dans un paquet de câbles. Il trébucha. Ses mains, au hasard, se raccrochèrent à une corde.

Tout à coup, une épouvantable détonation éclata. Le canon du gaillard d’avant partit, criblant les flots tranquilles d’une volée de mitraille. Le malencontreux Paganel s’était rattrapé à la corde de la pièce encore chargée, et le chien venait de s’abattre sur l’amorce fulminante. De là ce coup de tonnerre. Le géographe fut renversé sur l’échelle du gaillard et disparut par le capot jusque dans le poste de l’équipage.

À la surprise produite par la détonation, succéda un cri d’épouvante. On crut à un malheur. Dix matelots se précipitèrent dans l’entrepont et remontèrent Paganel plié en deux.

Le géographe ne parlait plus.

On transporta ce long corps sur la dunette. Les compagnons du brave français étaient désespérés. Le major, toujours médecin dans les grandes occasions, se préparait à enlever les habits du malheureux Paganel, afin de panser ses blessures; mais à peine avait-il porté la main sur le moribond, que celui-ci se redressa, comme s’il eût été mis en contact avec une bobine électrique.

«Jamais! Jamais!» s’écria-t-il; et, ramenant sur son maigre corps les lambeaux de ses vêtements, il se boutonna avec une vivacité singulière.

«Mais, Paganel! dit le major.

—Non! vous dis-je!

—Il faut visiter…

—Vous ne visiterez pas!

—Vous avez peut-être cassé… Reprit Mac Nabbs.

—Oui, répondit Paganel, qui se remit d’aplomb sur ses longues jambes, mais ce que j’ai cassé, le charpentier le raccommodera!

—Quoi donc?

—L’épontille du poste, qui s’est brisée dans ma chute!»

À cette réplique, les éclats de rire recommencèrent de plus belle. Cette réponse avait rassuré tous les amis du digne Paganel, qui était sorti sain et sauf de ses aventures avec le canon du gaillard d’avant.

«En tout cas, pensa le major, voilà un géographe étrangement pudibond!»

Cependant, Paganel, revenu de ses grandes émotions, eut encore à répondre à une question qu’il ne pouvait éviter.

«Maintenant, Paganel, lui dit Glenarvan, répondez franchement. Je reconnais que votre distraction a été providentielle. À coup sûr, sans vous, le Duncan serait tombé entre les mains des convicts; sans vous, nous aurions été repris par les maoris! Mais, pour l’amour de dieu, dites-moi par quelle étrange association d’idées, par quelle surnaturelle aberration d’esprit, vous avez été conduit à écrire le nom de la Nouvelle-Zélande pour le nom de l’Australie?

—Eh! Parbleu! s’écria Paganel, c’est…»

Mais au même instant, ses yeux se portèrent sur Robert, sur Mary
Grant, et il s’arrêta court; puis il répondit:

«Que voulez-vous, mon cher Glenarvan, je suis un insensé, un fou, un être incorrigible, et je mourrai dans la peau du plus fameux distrait…

—À moins qu’on ne vous écorche, ajouta le major.

—M’écorcher! s’écria le géographe d’un air furibond. Est-ce une allusion?…

—Quelle allusion, Paganel?» demanda Mac Nabbs de sa voix tranquille.

L’incident n’eut pas de suite. Le mystère de la présence du Duncan était éclairci; les voyageurs si miraculeusement sauvés ne songèrent plus qu’à regagner leurs confortables cabines du bord et à déjeuner.

Cependant, laissant lady Helena et Mary Grant, le major, Paganel et Robert entrer dans la dunette, Glenarvan et John Mangles retinrent Tom Austin près d’eux. Ils voulaient encore l’interroger.

«Maintenant, mon vieux Tom, dit Glenarvan, répondez-moi. Est-ce que cet ordre d’aller croiser sur les côtes de la Nouvelle-Zélande ne vous a pas paru singulier?

—Si, votre honneur, répondit Austin, j’ai été très surpris, mais je n’ai pas l’habitude de discuter les ordres que je reçois, et j’ai obéi. Pouvais-je agir autrement? Si, pour n’avoir pas suivi vos instructions à la lettre, une catastrophe fût arrivée, n’aurais-je pas été coupable? Auriez-vous fait autrement, capitaine?

—Non, Tom, répondit John Mangles.

—Mais qu’avez-vous pensé? demanda Glenarvan.

—J’ai pensé, votre honneur, que, dans l’intérêt d’Harry Grant, il fallait aller là où vous me disiez d’aller. J’ai pensé que, par suite de combinaisons nouvelles, un navire devait vous transporter à la Nouvelle-Zélande, et que je devais vous attendre sur la côte est de l’île. D’ailleurs, en quittant Melbourne, j’ai gardé le secret de ma destination, et l’équipage ne l’a connue qu’au moment où nous étions en pleine mer, lorsque les terres de l’Australie avaient déjà disparu à nos yeux. Mais alors un incident, qui m’a rendu très perplexe, s’est passé à bord.

—Que voulez-vous dire, Tom? demanda Glenarvan.

—Je veux dire, répondit Tom Austin, que lorsque le quartier-maître Ayrton apprit, le lendemain de l’appareillage, la destination du Duncan

—Ayrton! s’écria Glenarvan. Il est donc à bord?

—Oui, votre honneur.

—Ayrton ici! répéta Glenarvan, regardant John Mangles.

—Dieu l’a voulu!» répondit le jeune capitaine.

En un instant, avec la rapidité de l’éclair, la conduite d’Ayrton, sa trahison longuement préparée, la blessure de Glenarvan, l’assassinat de Mulrady, les misères de l’expédition arrêtée dans les marais de la Snowy, tout le passé du misérable apparut devant les yeux de ces deux hommes. Et maintenant, par le plus étrange concours de circonstances, le convict était en leur pouvoir.

«Où est-il? demanda vivement Glenarvan.

—Dans une cabine du gaillard d’avant, répondit Tom Austin, et gardé à vue.

—Pourquoi cet emprisonnement?

—Parce que quand Ayrton a vu que le yacht faisait voile pour la Nouvelle-Zélande, il est entré en fureur, parce qu’il a voulu m’obliger à changer la direction du navire, parce qu’il m’a menacé, parce qu’enfin il a excité mes hommes à la révolte. J’ai compris que c’était un particulier dangereux, et j’ai dû prendre des mesures de précaution contre lui.

—Et depuis ce temps?

—Depuis ce temps, il est resté dans sa cabine, sans chercher à en sortir.

—Bien, Tom.»

En ce moment, Glenarvan et John Mangles furent mandés dans la dunette. Le déjeuner, dont ils avaient un si pressant besoin, était préparé. Ils prirent place à la table du carré et ne parlèrent point d’Ayrton.

Mais, le repas achevé, quand les convives, refaits et restaurés, furent réunis sur le pont, Glenarvan leur apprit la présence du quartier-maître à son bord. En même temps, il annonça son intention de le faire comparaître devant eux.

«Puis-je me dispenser d’assister à cet interrogatoire? demanda lady Helena. Je vous avoue, mon cher Edward, que la vue de ce malheureux me serait extrêmement pénible.

—C’est une confrontation, Helena, répondit lord Glenarvan. Restez, je vous en prie. Il faut que Ben Joyce se voie face à face avec toutes ses victimes!»

Lady Helena se rendit à cette observation. Mary Grant et elle prirent place auprès de lord Glenarvan. Autour de lui se rangèrent le major, Paganel, John Mangles, Robert, Wilson, Mulrady, Olbinett, tous compromis si gravement par la trahison du convict. L’équipage du yacht, sans comprendre encore la gravité de cette scène, gardait un profond silence.

«Faites venir Ayrton», dit Glenarvan.

Chapitre XVIII Ayrton ou Ben Joyce

Ayrton parut. Il traversa le pont d’un pas assuré et gravit l’escalier de la dunette. Ses yeux étaient sombres, ses dents serrées, ses poings fermés convulsivement. Sa personne ne décelait ni forfanterie ni humilité. Lorsqu’il fut en présence de lord Glenarvan, il se croisa les bras, muet et calme, attendant d’être interrogé.

«Ayrton, dit Glenarvan, nous voilà donc, vous et nous, sur ce Duncan que vous vouliez livrer aux convicts de Ben Joyce!»

À ces paroles, les lèvres du quartier-maître tremblèrent légèrement. Une rapide rougeur colora ses traits impassibles. Non la rougeur du remords, mais la honte de l’insuccès. Sur ce yacht qu’il prétendait commander en maître, il était prisonnier, et son sort allait s’y décider en peu d’instants.

Cependant, il ne répondit pas. Glenarvan attendit patiemment. Mais
Ayrton s’obstinait à garder un absolu silence.

«Parlez, Ayrton, qu’avez-vous à dire?» reprit Glenarvan.

Ayrton hésita; les plis de son front se creusèrent profondément; puis, d’une voix calme:

«Je n’ai rien à dire, mylord, répliqua-t-il. J’ai fait la sottise de me laisser prendre. Agissez comme il vous plaira.»

Sa réponse faite, le quartier-maître porta ses regards vers la côte qui se déroulait à l’ouest, et il affecta une profonde indifférence pour tout ce qui se passait autour de lui. À le voir, on l’eût cru étranger à cette grave affaire. Mais Glenarvan avait résolu de rester patient. Un puissant intérêt le poussait à connaître certains détails de la mystérieuse existence d’Ayrton, surtout en ce qui touchait Harry Grant et le Britannia. Il reprit donc son interrogatoire, parlant avec une douceur extrême, et imposant le calme le plus complet aux violentes irritations de son cœur.

«Je pense, Ayrton, reprit-il, que vous ne refuserez pas de répondre à certaines demandes que je désire vous faire. Et d’abord, dois-je vous appeler Ayrton ou Ben Joyce? êtes-vous, oui ou non, le quartier-maître du Britannia

Ayrton resta impassible, observant la côte, sourd à toute question.

Glenarvan, dont l’œil s’animait, continua d’interroger le quartier-maître.

«Voulez-vous m’apprendre comment vous avez quitté le Britannia, pourquoi vous étiez en Australie?»

Même silence, même impassibilité.

«Écoutez-moi bien, Ayrton, reprit Glenarvan. Vous avez intérêt à parler. Il peut vous être tenu compte d’une franchise qui est votre dernière ressource. Pour la dernière fois, voulez-vous répondre à mes questions?»

Ayrton tourna la tête vers Glenarvan et le regarda dans les yeux:

«Mylord, dit-il, je n’ai pas à répondre. C’est à la justice et non à moi de prouver contre moi-même.

—Les preuves seront faciles! répondit Glenarvan.

—Faciles! Mylord? reprit Ayrton d’un ton railleur. Votre honneur me paraît s’avancer beaucoup. Moi, j’affirme que le meilleur juge de temple-bar serait embarrassé de ma personne! Qui dira pourquoi je suis venu en Australie, puisque le capitaine Grant n’est plus là pour l’apprendre? Qui prouvera que je suis ce Ben Joyce signalé par la police, puisque la police ne m’a jamais tenu entre ses mains et que mes compagnons sont en liberté? Qui relèvera à mon détriment, sauf vous, non pas un crime, mais une action blâmable? Qui peut affirmer que j’ai voulu m’emparer de ce navire et le livrer aux convicts? Personne, entendez-moi, personne! Vous avez des soupçons, bien, mais il faut des certitudes pour condamner un homme, et les certitudes vous manquent. Jusqu’à preuve du contraire, je suis Ayrton, quartier-maître du Britannia

Ayrton s’était animé en parlant, et il revint bientôt à son indifférence première. Il s’imaginait sans doute que sa déclaration terminerait l’interrogatoire; mais Glenarvan reprit la parole et dit:

«Ayrton, je ne suis pas un juge chargé d’instruire contre vous. Ce n’est point mon affaire. Il importe que nos situations respectives soient nettement définies. Je ne vous demande rien qui puisse vous compromettre. Cela regarde la justice. Mais vous savez quelles recherches je poursuis, et d’un mot vous pouvez me remettre sur les traces que j’ai perdues. Voulez-vous parler?»

Ayrton remua la tête en homme décidé à se taire.

«Voulez-vous me dire où est le capitaine Grant? demanda Glenarvan.

—Non, mylord, répondit Ayrton.

—Voulez-vous m’indiquer où s’est échoué le Britannia?

—Pas davantage.

—Ayrton, répondit Glenarvan d’un ton presque suppliant, voulez-vous au moins, si vous savez où est Harry Grant, l’apprendre à ses pauvres enfants qui n’attendent qu’un mot de votre bouche?»

Ayrton hésita. Ses traits se contractèrent. Mais d’une voix basse:

«Je ne puis, mylord», murmura-t-il.

Et il ajouta avec violence, comme s’il se fût reproché un instant de faiblesse:

«Non! Je ne parlerai pas! Faites-moi pendre si vous voulez!

—Pendre!» s’écria Glenarvan, dominé par un brusque mouvement de colère.

Puis, se maîtrisant, il répondit d’une voix grave:

«Ayrton, il n’y a ici ni juges ni bourreaux. À la première relâche vous serez remis entre les mains des autorités anglaises.

—C’est ce que je demande!» répliqua le quartier-maître.

Puis il retourna d’un pas tranquille à la cabine qui lui servait de prison, et deux matelots furent placés à sa porte, avec ordre de surveiller ses moindres mouvements. Les témoins de cette scène se retirèrent indignés et désespérés.

Puisque Glenarvan venait d’échouer contre l’obstination d’Ayrton, que lui restait-il à faire?

Évidemment poursuivre le projet formé à Eden de retourner en Europe, quitte à reprendre plus tard cette entreprise frappée d’insuccès, car alors les traces du Britannia semblaient être irrévocablement perdues, le document ne se prêtait à aucune interprétation nouvelle, tout autre pays manquait même sur la route du trente-septième parallèle, et le Duncan n’avait plus qu’à revenir.

Glenarvan, après avoir consulté ses amis, traita plus spécialement avec John Mangles la question du retour. John inspecta ses soutes; l’approvisionnement de charbon devait durer quinze jours au plus. Donc, nécessité de refaire du combustible à la plus prochaine relâche.

John proposa à Glenarvan de mettre le cap sur la baie de Talcahuano, où le Duncan s’était déjà ravitaillé avant d’entreprendre son voyage de circumnavigation. C’était un trajet direct et précisément sur le trente-septième degré. Puis le yacht, largement approvisionné, irait au sud doubler le cap Horn, et regagnerait l’Écosse par les routes de l’Atlantique.

Ce plan fut adopté, ordre fut donné à l’ingénieur de forcer sa pression. Une demi-heure après, le cap était mis sur Talcahuano par une mer digne de son nom de Pacifique, et à six heures du soir, les dernières montagnes de la Nouvelle-Zélande disparaissaient dans les chaudes brumes de l’horizon.

C’était donc le voyage du retour qui commençait.

Triste traversée pour ces courageux chercheurs qui revenaient au port sans ramener Harry Grant!

Aussi l’équipage si joyeux au départ, si confiant au début, maintenant vaincu et découragé, reprenait-il le chemin de l’Europe. De ces braves matelots, pas un ne se sentait ému à la pensée de revoir son pays, et tous, longtemps encore, ils auraient affronté les périls de la mer pour retrouver le capitaine Grant.

Aussi, à ces hurrahs qui acclamèrent Glenarvan à son retour, succéda bientôt le découragement. Plus de ces communications incessantes entre les passagers, plus de ces entretiens qui égayaient autrefois la route. Chacun se tenait à l’écart, dans la solitude de sa cabine, et rarement l’un ou l’autre apparaissait sur le pont du Duncan.

L’homme en qui s’exagéraient ordinairement les sentiments du bord, pénibles ou joyeux, Paganel, lui qui au besoin eût inventé l’espérance, Paganel demeurait morne et silencieux. On le voyait à peine.

Sa loquacité naturelle, sa vivacité française s’étaient changées en mutisme et en abattement. Il semblait même plus complètement découragé que ses compagnons. Si Glenarvan parlait de recommencer ses recherches, Paganel secouait la tête en homme qui n’espère plus rien, et dont la conviction paraissait faite sur le sort des naufragés du Britannia.

On sentait qu’il les croyait irrévocablement perdus.

Cependant, il y avait à bord un homme qui pouvait dire le dernier mot de cette catastrophe, et dont le silence se prolongeait. C’était Ayrton. Nul doute que ce misérable ne connût, sinon la vérité sur la situation actuelle du capitaine, du moins le lieu du naufrage. Mais évidemment, Grant, retrouvé, serait un témoin à charge contre lui. Aussi se taisait-il obstinément. De là une violente colère, chez les matelots surtout, qui voulait lui faire un mauvais parti.

Plusieurs fois, Glenarvan renouvela ses tentatives près du quartier-maître. Promesses et menaces furent inutiles. L’entêtement d’Ayrton était poussé si loin, et si peu explicable, en somme, que le major en venait à croire qu’il ne savait rien. Opinion partagée, d’ailleurs, par le géographe, et qui corroborait ses idées particulières sur le compte d’Harry Grant.

Mais si Ayrton ne savait rien, pourquoi n’avouait-il pas son ignorance? Elle ne pouvait tourner contre lui. Son silence accroissait la difficulté de former un plan nouveau. De la rencontre du quartier-maître en Australie devait-on déduire la présence d’Harry Grant sur ce continent? Il fallait décider à tout prix Ayrton à s’expliquer sur ce sujet.

Lady Helena, voyant l’insuccès de son mari, lui demanda la permission de lutter à son tour contre l’obstination du quartier-maître. Où un homme avait échoué, peut-être une femme réussirait-elle par sa douce influence. N’est-ce pas l’éternelle histoire de cet ouragan de la fable qui ne peut arracher le manteau aux épaules du voyageur, tandis que le moindre rayon de soleil le lui enlève aussitôt?

Glenarvan, connaissant l’intelligence de sa jeune femme, lui laissa toute liberté d’agir.

Ce jour-là, 5 mars, Ayrton fut amené dans l’appartement de lady Helena. Mary Grant dut assister à l’entrevue, car l’influence de la jeune fille pouvait être grande, et lady Helena ne voulait négliger aucune chance de succès.

Pendant une heure, les deux femmes restèrent enfermées avec le quartier-maître du Britannia, mais rien ne transpira de leur entretien. Ce qu’elles dirent, les arguments qu’elles employèrent pour arracher le secret du convict, tous les détails de cet interrogatoire demeurèrent inconnus. D’ailleurs, quand elles quittèrent Ayrton, elles ne paraissaient pas avoir réussi, et leur figure annonçait un véritable découragement.

Aussi, lorsque le quartier-maître fut reconduit à sa cabine, les matelots l’accueillirent à son passage par de violentes menaces. Lui, se contenta de hausser les épaules, ce qui accrut la fureur de l’équipage, et pour la contenir, il ne fallut rien moins que l’intervention de John Mangles et de Glenarvan.

Mais lady Helena ne se tint pas pour battue. Elle voulut lutter jusqu’au bout contre cette âme sans pitié, et le lendemain elle alla elle-même à la cabine d’Ayrton, afin d’éviter les scènes que provoquait son passage sur le pont du yacht.

Pendant deux longues heures, la bonne et douce écossaise resta seule, face à face, avec le chef des convicts. Glenarvan, en proie à une nerveuse agitation, rôdait auprès de la cabine, tantôt décidé à épuiser jusqu’au bout les chances de réussite, tantôt à arracher sa femme à ce pénible entretien.

Mais cette fois, lorsque lady Helena reparut, ses traits respiraient la confiance. Avait-elle donc arraché ce secret et remué dans le cœur de ce misérable les dernières fibres de la pitié?

Mac Nabbs, qui l’aperçut tout d’abord, ne put retenir un mouvement bien naturel d’incrédulité.

Pourtant le bruit se répandit aussitôt parmi l’équipage que le quartier-maître avait enfin cédé aux instances de lady Helena. Ce fut comme une commotion électrique. Tous les matelots se rassemblèrent sur le pont, et plus rapidement que si le sifflet de Tom Austin les eût appelés à la manœuvre.

Cependant Glenarvan s’était précipité au-devant de sa femme.

«Il a parlé? demanda-t-il.

—Non, répondit lady Helena. Mais, cédant à mes prières, Ayrton désire vous voir.

—Ah! Chère Helena, vous avez réussi!

—Je l’espère, Edward.

—Avez-vous fait quelque promesse que je doive ratifier?

—Une seule, mon ami, c’est que vous emploierez tout votre crédit à adoucir le sort réservé à ce malheureux.

—Bien, ma chère Helena. Qu’Ayrton vienne à l’instant.»

Lady Helena se retira dans sa chambre, accompagnée de Mary Grant, et le quartier-maître fut conduit au carré, où l’attendait lord Glenarvan.

Chapitre XIX Une transaction

Dès que le quartier-maître se trouva en présence du lord, ses gardiens se retirèrent.

«Vous avez désiré me parler, Ayrton? dit Glenarvan.

—Oui, mylord, répondit le quartier-maître.

—À moi seul?

—Oui, mais je pense que si le major Mac Nabbs et Monsieur
Paganel assistaient à l’entretien, cela vaudrait mieux.

—Pour qui?

—Pour moi.»

Ayrton parlait avec calme. Glenarvan le regarda fixement; puis il fit prévenir Mac Nabbs et Paganel, qui se rendirent aussitôt à son invitation.

«Nous vous écoutons», dit Glenarvan, dès que ses deux amis eurent pris place à la table du carré.

Ayrton se recueillit pendant quelques instants et dit:

«Mylord, c’est l’habitude que des témoins figurent à tout contrat ou transaction intervenue entre deux parties. Voilà pourquoi j’ai réclamé la présence de MM Paganel et Mac Nabbs. Car c’est, à proprement parler, une affaire que je viens vous proposer.»

Glenarvan, habitué aux manières d’Ayrton, ne sourcilla pas, bien qu’une affaire entre cet homme et lui semblât chose étrange.

«Quelle est cette affaire? dit-il.

—La voici, répondit Ayrton. Vous désirez savoir de moi certains détails qui peuvent vous être utiles. Je désire obtenir de vous certains avantages qui me seront précieux. Donnant, donnant, mylord. Cela vous convient-il ou non?

—Quels sont ces détails? demanda Paganel.

—Non, reprit Glenarvan, quels sont ces avantages?»

Ayrton, d’une inclination de tête, montra qu’il comprenait la nuance observée par Glenarvan.

«Voici, dit-il, les avantages que je réclame. Vous avez toujours, mylord, l’intention de me remettre entre les mains des autorités anglaises?

—Oui, Ayrton, et ce n’est que justice.

—Je ne dis pas non, répondit tranquillement le quartier-maître.
Ainsi, vous ne consentiriez point à me rendre la liberté?»

Glenarvan hésita avant de répondre à une question si nettement posée. De ce qu’il allait dire dépendait peut-être le sort d’Harry Grant!

Cependant le sentiment du devoir envers la justice l’emporta, et il dit:

«Non, Ayrton, je ne puis vous rendre la liberté.

—Je ne la demande pas, répondit fièrement le quartier-maître.

—Alors, que voulez-vous?

—Une situation moyenne, mylord, entre la potence qui m’attend et la liberté que vous ne pouvez pas m’accorder.

—Et c’est?…

—De m’abandonner dans une des îles désertes du Pacifique, avec les objets de première nécessité.

Je me tirerai d’affaire comme je pourrai, et je me repentirai, si j’ai le temps!»

Glenarvan, peu préparé à cette ouverture, regarda ses deux amis, qui restaient silencieux. Après avoir réfléchi quelques instants, il répondit:

«Ayrton, si je vous accorde votre demande, vous m’apprendrez tout ce que j’ai intérêt à savoir?

—Oui, mylord, c’est-à-dire tout ce que je sais sur le capitaine Grant et sur le Britannia.

—La vérité entière?

—Entière.

—Mais qui me répondra?…

—Oh! je vois ce qui vous inquiète, mylord. Il faudra vous en rapporter à moi, à la parole d’un malfaiteur! C’est vrai! Mais que voulez-vous?

La situation est ainsi faite. C’est à prendre ou à laisser.

—Je me fierai à vous, Ayrton, dit simplement Glenarvan.

—Et vous aurez raison, mylord. D’ailleurs, si je vous trompe, vous aurez toujours le moyen de vous venger!

—Lequel?

—En me venant reprendre dans l’île que je n’aurai pu fuir.»

Ayrton avait réponse à tout. Il allait au-devant des difficultés, il fournissait contre lui des arguments sans réplique. On le voit, il affectait de traiter son «affaire» avec une indiscutable bonne foi. Il était impossible de s’abandonner avec une plus parfaite confiance. Et cependant, il trouva le moyen d’aller plus loin encore dans cette voie du désintéressement.

«Mylord et messieurs, ajouta-t-il, je veux que vous soyez convaincus de ce fait, c’est que je joue cartes sur table. Je ne cherche point à vous tromper, et vais vous donner une nouvelle preuve de ma sincérité dans cette affaire. J’agis franchement, parce que moi-même je compte sur votre loyauté.

—Parlez, Ayrton, répondit Glenarvan.

Mylord, je n’ai point encore votre parole d’accéder à ma proposition, et cependant, je n’hésite pas à vous dire que je sais peu de chose sur le compte d’Harry Grant.

—Peu de chose! s’écria Glenarvan.

—Oui, mylord, les détails que je suis en mesure de vous communiquer sont relatifs à moi; ils me sont personnels, et ne contribueront guère à vous remettre sur les traces que vous avez perdues.»

Un vif désappointement se peignit sur les traits de Glenarvan et du major. Ils croyaient le quartier-maître possesseur d’un important secret, et celui-ci avouait que ses révélations seraient à peu près stériles. Quant à Paganel, il demeurait impassible.

Quoi qu’il en soit, cet aveu d’Ayrton, qui se livrait, pour ainsi dire, sans garantie, toucha singulièrement ses auditeurs, surtout lorsque le quartier-maître ajouta pour conclure:

«Ainsi, vous êtes prévenu, mylord; l’affaire sera moins avantageuse pour vous que pour moi.

—Il n’importe, répondit Glenarvan. J’accepte votre proposition, Ayrton. Vous avez ma parole d’être débarqué dans une des îles de l’océan Pacifique.

—Bien, mylord», répondit le quartier-maître.

Cet homme étrange fut-il heureux de cette décision?

On aurait pu en douter, car sa physionomie impassible ne révéla aucune émotion. Il semblait qu’il traitât pour un autre que pour lui.

«Je suis prêt à répondre, dit-il.

—Nous n’avons pas de questions à vous faire, dit Glenarvan. Apprenez-nous ce que vous savez, Ayrton en commençant par déclarer qui vous êtes.

—Messieurs, répondit Ayrton, je suis réellement Tom Ayrton, le quartier-maître du Britannia. J’ai quitté Glasgow sur le navire d’Harry Grant, le 12 mars 1861. Pendant quatorze mois, nous avons couru ensemble les mers du Pacifique, cherchant quelque position avantageuse pour y fonder une colonie écossaise. Harry Grant était un homme à faire de grandes choses, mais souvent de graves discussions s’élevaient entre nous. Son caractère ne m’allait pas. Je ne sais pas plier; or, avec Harry Grant, quand sa résolution est prise, toute résistance est impossible, mylord. Cet homme-là est de fer pour lui et pour les autres. Néanmoins, j’osai me révolter. J’essayai d’entraîner l’équipage dans ma révolte, et de m’emparer du navire. Que j’aie eu tort ou non, peu importe. Quoi qu’il en soit, Harry Grant n’hésita pas, et, le 8 avril 1862, il me débarqua sur la côte ouest de l’Australie.

—De l’Australie, dit le major, interrompant le récit d’Ayrton, et par conséquent vous avez quitté le Britannia avant sa relâche au Callao, d’où sont datées ses dernières nouvelles?

—Oui, répondit le quartier-maître, car le Britannia n’a jamais relâché au Callao pendant que j’étais à bord. Et si je vous ai parlé du Callao à la ferme de Paddy O’Moore, c’est que votre récit venait de m’apprendre ce détail.

—Continuez, Ayrton, dit Glenarvan.

—Je me trouvai donc abandonné sur une côte à peu près déserte, mais à vingt milles seulement des établissements pénitentiaires de Perth, la capitale de l’Australie occidentale. En errant sur les rivages, je rencontrai une bande de convicts qui venaient de s’échapper. Je me joignis à eux. Vous me dispenserez, mylord, de vous raconter ma vie pendant deux ans et demi. Sachez seulement que je devins le chef des évadés sous le nom de Ben Joyce. Au mois de septembre 1864, je me présentai à la ferme irlandaise. J’y fus admis comme domestique sous mon vrai nom d’Ayrton. J’attendais là que l’occasion se présentât de m’emparer d’un navire. C’était mon suprême but. Deux mois plus tard, le Duncan arriva. Pendant votre visite à la ferme, vous avez raconté, mylord, toute l’histoire du capitaine Grant. J’appris alors ce que j’ignorais, la relâche du Britannia au Callao, ses dernières nouvelles datées de juin 1862, deux mois après mon débarquement, l’affaire du document, la perte du navire sur un point du trente-septième parallèle, et enfin les raisons sérieuses que vous aviez de chercher Harry Grant à travers le continent australien. Je n’hésitai pas. Je résolus de m’approprier le Duncan, un merveilleux navire qui eût distancé les meilleurs marcheurs de la marine britannique. Mais il avait des avaries graves à réparer. Je le laissai donc partir pour Melbourne, et je me donnai à vous en ma vraie qualité de quartier-maître, offrant de vous guider vers le théâtre d’un naufrage placé fictivement par moi vers la côte est de l’Australie. Ce fut ainsi que, tantôt suivi à distance et tantôt précédé de ma bande de convicts, je dirigeai votre expédition à travers la province de Victoria. Mes gens commirent à Camden-Bridge un crime inutile, puisque le Duncan, une fois rendu à la côte, ne pouvait m’échapper, et qu’avec ce yacht, j’étais le maître de l’océan. Je vous conduisis ainsi et sans défiance jusqu’à la Snowy-River. Les chevaux et les bœufs tombèrent peu à peu empoisonnés par le gastrolobium. J’embourbai le chariot dans les marais de la Snowy. Sur mes instances… Mais vous savez le reste, mylord, et vous pouvez être certain que, sans la distraction de M Paganel, je commanderais maintenant à bord du Duncan. Telle est mon histoire, messieurs; mes révélations ne peuvent malheureusement pas vous remettre sur les traces d’Harry Grant et vous voyez qu’en traitant avec moi vous avez fait une mauvaise affaire.»

Le quartier-maître se tut, croisa ses bras suivant son habitude, et attendit. Glenarvan et ses amis gardaient le silence. Ils sentaient que la vérité tout entière venait d’être dite par cet étrange malfaiteur. La prise du Duncan n’avait manqué que par une cause indépendante de sa volonté. Ses complices étaient venus aux rivages de Twofold-Bay, comme le prouvait cette vareuse de convict trouvée par Glenarvan. Là, fidèles aux et enfin, las de l’attendre, ils s’étaient sans doute remis à leur métier de pillards et d’incendiaires dans les campagnes de la Nouvelle-Galles du sud. Le major reprit le premier l’interrogatoire, afin de préciser les dates relatives au Britannia.

«Ainsi, demanda-t-il au quartier-maître, c’est bien le 8 avril 1862 que vous avez été débarqué sur la côte ouest de l’Australie?

—Exactement, répondit Ayrton.

—Et savez-vous alors quels étaient les projets d’Harry Grant?

—D’une manière vague.

—Parlez toujours, Ayrton, dit Glenarvan. Le moindre indice peut nous mettre sur la voie.

—Ce que je puis vous dire, le voici, mylord, répondit le quartier-maître. Le capitaine Grant avait l’intention de visiter la Nouvelle-Zélande. Or, cette partie de son programme n’a point été exécutée pendant mon séjour à bord. Il ne serait donc pas impossible que le Britannia, en quittant le Callao, ne fût venu prendre connaissance des terres de la Nouvelle-Zélande. Cela concorderait avec la date du 27 juin 1862, assignée par le document au naufrage du trois-mâts.

—Évidemment, dit Paganel.

—Mais, reprit Glenarvan, rien dans ces restes de mots conservés sur le document ne peut s’appliquer à la Nouvelle-Zélande.

—À cela, je ne puis rien répondre, dit le quartier-maître.

—Bien, Ayrton, dit Glenarvan. Vous avez tenu votre parole, je tiendrai la mienne. Nous allons décider dans quelle île de l’océan Pacifique vous serez abandonné.

—Oh! peu m’importe, mylord, répondit Ayrton.

—Retournez à votre cabine, dit Glenarvan, et attendez notre décision.»

Le quartier-maître se retira sous la garde de deux matelots.

«Ce scélérat aurait pu être un homme, dit le major.

—Oui, répondit Glenarvan. C’est une nature forte et intelligente! Pourquoi faut-il que ses facultés se soient tournées vers le mal!

—Mais Harry Grant?

—Je crains bien qu’il soit à jamais perdu! Pauvres enfants, qui pourrait leur dire où est leur père?

—Moi! répondit Paganel. Oui! moi.»

On a dû le remarquer, le géographe, si loquace, si impatient d’ordinaire, avait à peine parlé pendant l’interrogatoire d’Ayrton. Il écoutait sans desserrer les dents. Mais ce dernier mot qu’il prononça en valait bien d’autres, et il fit tout d’abord bondir Glenarvan.

«Vous! s’écria-t-il, vous, Paganel, vous savez où est le capitaine
Grant!

—Oui, autant qu’on peut le savoir, répondit le géographe.

—Et par qui le savez-vous?

—Par cet éternel document.

—Ah! fit le major du ton de la plus parfaite incrédulité.

—Écoutez d’abord, Mac Nabbs, dit Paganel, vous hausserez les épaules après. Je n’ai pas parlé plus tôt parce que vous ne m’auriez pas cru. Puis, c’était inutile. Mais si je me décide aujourd’hui, c’est que l’opinion d’Ayrton est précisément venue appuyer la mienne.

—Ainsi la Nouvelle-Zélande? demanda Glenarvan.

—Écoutez et jugez, répondit Paganel. Ce n’est pas sans raison, ou plutôt, ce n’est pas sans «une raison», que j’ai commis l’erreur qui nous a sauvés. Au moment où j’écrivais cette lettre sous la dictée de Glenarvan, le mot «Zélande» me travaillait le cerveau. Voici pourquoi. Vous vous rappelez que nous étions dans le chariot. Mac Nabbs venait d’apprendre à lady Helena l’histoire des convicts; il lui avait remis le numéro de l’Australian and New Zealand gazette qui relatait la catastrophe de Camden-Bridge. Or, au moment où j’écrivais, le journal gisait à terre, et plié de telle façon que deux syllabes de son titre apparaissaient seulement. Ces deux syllabes étaient aland. Quelle illumination se fit dans mon esprit! aland était précisément un mot du document anglais, un mot que nous avions traduit jusqu’alors par à terre, et qui devait être la terminaison du nom propre Zealand.

—Hein! fit Glenarvan.

—Oui, reprit Paganel avec une conviction profonde, cette interprétation m’avait échappé, et savez-vous pourquoi? Parce que mes recherches s’exerçaient naturellement sur le document français, plus complet que les autres, et où manque ce mot important.

—Oh! oh! dit le major, c’est trop d’imagination, Paganel, et vous oubliez un peu facilement vos déductions précédentes.

—Allez, major, je suis prêt à vous répondre.

—Alors, reprit Mac Nabbs, que devient votre mot austra?

—Ce qu’il était d’abord. Il désigne seulement les contrées «australes.»