Paganel, heureux d’une telle bonne fortune, lia ensemble ses deux poules et les emporta bravement avec l’intention d’en faire hommage au jardin des plantes de Paris. «Donné par M Jacques Paganel», il lisait déjà cette séduisante inscription sur la plus belle cage de l’établissement, le confiant géographe!
Cependant, la petite troupe descendait sans fatigue les rives du Waipa. La contrée était déserte; nulle trace d’indigènes, nul sentier qui indiquât la présence de l’homme dans ces plaines. Les eaux de la rivière coulaient entre de hauts buissons ou glissaient sur des grèves allongées. Le regard pouvait alors errer jusqu’aux petites montagnes qui fermaient la vallée dans l’est. Avec leurs formes étranges, leurs profils noyés dans une brume trompeuse, elles ressemblaient à des animaux gigantesques, dignes des temps antédiluviens. On eût dit tout un troupeau d’énormes cétacés, saisis par une subite pétrification. Un caractère essentiellement volcanique se dégageait de ces masses tourmentées. La Nouvelle-Zélande n’est, en effet, que le produit récent d’un travail plutonien. Son émersion au-dessus des eaux s’accroît sans cesse. Certains points se sont exhaussés d’une toise depuis vingt ans.
Le feu court encore à travers ses entrailles, la secoue, la convulsionne, et s’échappe en maint endroit par la bouche des geysers et le cratère des volcans.
À quatre heures du soir, neuf milles avaient été gaillardement enlevés. Suivant la carte que Paganel consultait incessamment, le confluent du Waipa et du Waikato devait se rencontrer à moins de cinq milles. Là, passait la route d’Auckland. Là, le campement serait établi pour la nuit. Quant aux cinquante milles qui les séparaient de la capitale, deux ou trois jours suffisaient à les franchir, et huit heures, au plus, si Glenarvan rencontrait la malle-poste, qui fait un service bi-mensuel entre Auckland et la baie Hawkes.
«Ainsi, dit Glenarvan, nous serons encore forcés de camper pendant la nuit prochaine?
—Oui, répondit Paganel, mais, je l’espère, pour la dernière fois.
—Tant mieux, car ce sont là de dures épreuves pour lady Helena et Mary Grant.
—Et elles les supportent sans se plaindre, ajouta John Mangles. Mais, si je ne me trompe, Monsieur Paganel, vous aviez parlé d’un village situé au confluent des deux rivières.
—Oui, répondit le géographe, le voici marqué sur la carte de Johnston. C’est Ngarnavahia, à deux milles environ au-dessous du confluent.
—Eh bien! Ne pourrait-on s’y loger pour la nuit? Lady Helena et miss Grant n’hésiteraient pas à faire deux milles de plus pour trouver un hôtel à peu près convenable.
—Un hôtel! s’écria Paganel, un hôtel dans un village maori! Mais pas même une auberge, ni un cabaret! Ce village n’est qu’une réunion de huttes indigènes, et loin d’y chercher asile, mon avis est de l’éviter prudemment.
—Toujours vos craintes, Paganel! dit Glenarvan.
—Mon cher lord, mieux vaut défiance que confiance avec les maoris. Je ne sais dans quels termes ils sont avec les anglais, si l’insurrection est comprimée ou victorieuse, si nous ne tombons pas en pleine guerre. Or, modestie à part, des gens de notre qualité seraient de bonne prise, et je ne tiens pas à tâter malgré moi de l’hospitalité zélandaise. Je trouve donc sage d’éviter ce village de Ngarnavahia, de le tourner, de fuir toute rencontre des indigènes. Une fois à Drury, ce sera différent, et là, nos vaillantes compagnes se referont à leur aise des fatigues du voyage.»
L’opinion du géographe prévalut. Lady Helena préféra passer une dernière nuit en plein air et ne pas exposer ses compagnons. Ni Mary Grant ni elle ne demandèrent à faire halte, et elles continuèrent à suivre les berges de la rivière.
Deux heures après, les premières ombres du soir commençaient à descendre des montagnes. Le soleil, avant de disparaître sous l’horizon de l’occident, avait profité d’une subite trouée de nuages pour darder quelques rayons tardifs. Les sommets éloignés de l’est s’empourprèrent des derniers feux du jour.
Ce fut comme un rapide salut à l’adresse des voyageurs.
Glenarvan et les siens hâtèrent le pas. Ils connaissaient la brièveté du crépuscule sous cette latitude déjà élevée, et combien se fait vite cet envahissement de la nuit. Il s’agissait d’atteindre le confluent des deux rivières avant l’obscurité profonde. Mais un épais brouillard se leva de terre et rendit très difficile la reconnaissance de la route.
Heureusement, l’ouïe remplaça la vue, que les ténèbres rendaient inutile. Bientôt un murmure plus accentué des eaux indiqua la réunion des deux fleuves dans un même lit. À huit heures, la petite troupe arrivait à ce point où le Waipa se perd dans le Waikato, non sans quelques mugissements des ondes heurtées.
«Le Waikato est là, s’écria Paganel, et la route d’Auckland remonte le long de sa rive droite.
—Nous la verrons demain, répondit le major. Campons ici. Il me semble que ces ombres plus marquées sont celles d’un petit fourré d’arbres qui a poussé là tout exprès pour nous abriter. Soupons et dormons.
—Soupons, dit Paganel, mais de biscuits et de viande sèche, sans allumer un feu. Nous sommes arrivés ici incognito, tâchons de nous en aller de même! Très heureusement, ce brouillard nous rend invisibles.»
Le bouquet d’arbres fut atteint, et chacun se conforma aux prescriptions du géographe. Le souper froid fut absorbé sans bruit, et bientôt un profond sommeil s’empara des voyageurs fatigués par une marche de quinze milles.
Chapitre X Le fleuve national
Le lendemain, au lever du jour, un brouillard assez dense rampait lourdement sur les eaux du fleuve. Une partie des vapeurs qui saturaient l’air s’était condensée par le refroidissement et couvrait d’un nuage épais la surface des eaux. Mais les rayons du soleil ne tardèrent pas à percer ces masses vésiculaires, qui fondirent sous le regard de l’astre radieux. Les rives embrumées se dégagèrent, et le cours du Waikato apparut dans toute sa matinale beauté.
Une langue de terre finement allongée, hérissée d’arbrisseaux, venait mourir en pointe à la réunion des deux courants. Les eaux du Waipa, plus fougueuses, refoulaient les eaux du Waikato pendant un quart de mille avant de s’y confondre; mais le fleuve, puissant et calme, avait bientôt raison de la rageuse rivière, et il l’entraînait paisiblement dans son cours jusqu’au réservoir du Pacifique.
Lorsque les vapeurs se levèrent, une embarcation se montra, qui remontait le courant du Waikato.
C’était un canot long de soixante-dix pieds, large de cinq, profond de trois, l’avant relevé comme une gondole vénitienne, et taillé tout entier dans le tronc d’un sapin kahikatea. Un lit de fougère sèche en garnissait le fond. Huit avirons à l’avant le faisaient voler à la surface des eaux, pendant qu’un homme, assis à l’arrière, le dirigeait au moyen d’une pagaie mobile.
Cet homme était un indigène de grande taille, âgé de quarante-cinq ans environ, à la poitrine large, aux membres musculeux, armé de pieds et de mains vigoureux. Son front bombé et sillonné de plis épais, son regard violent, sa physionomie sinistre, en faisaient un personnage redoutable.
C’était un chef maori, et de haut rang. On le voyait au tatouage fin et serré qui zébrait son corps et son visage. Des ailes de son nez aquilin partaient deux spirales noires qui, cerclant ses yeux jaunes, se rejoignaient sur son front et se perdaient dans sa magnifique chevelure. Sa bouche aux dents éclatantes et son menton disparaissaient sous de régulières bigarrures, dont les élégantes volutes se contournaient jusqu’à sa robuste poitrine.
Le tatouage, le «moko» des néo-zélandais, est une haute marque de distinction. Celui-là seul est digne de ces paraphes honorifiques qui a figuré vaillamment dans quelques combats. Les esclaves, les gens du bas peuple, ne peuvent y prétendre. Les chefs célèbres se reconnaissent au fini, à la précision et à la nature du dessin qui reproduit souvent sur leurs corps des images d’animaux. Quelques-uns subissent jusqu’à cinq fois l’opération fort douloureuse du moko. Plus on est illustre, plus on est «illustré» dans ce pays de la Nouvelle-Zélande.
Dumont-d’Urville a donné de curieux détails sur cette coutume. Il a justement fait observer que le moko tenait lieu de ces armoiries dont certaines familles sont si vaines en Europe. Mais il remarque une différence entre ces deux signes de distinction:
C’est que les armoiries des européens n’attestent souvent que le mérite individuel de celui qui, le premier, a su les obtenir, sans rien prouver quant au mérite de ses enfants; tandis que les armoiries individuelles des néo-zélandais témoignent d’une manière authentique que, pour avoir le droit de les porter, ils ont dû faire preuve d’un courage personnel extraordinaire.
D’ailleurs, le tatouage des maoris, indépendamment de la considération dont il jouit, possède une incontestable utilité. Il donne au système cutané un surcroît d’épaisseur, qui permet à la peau de résister aux intempéries des saisons et aux incessantes piqûres des moustiques.
Quant au chef qui dirigeait l’embarcation, nul doute possible sur son illustration. L’os aigu d’albatros, qui sert aux tatoueurs maoris, avait, en lignes serrées et profondes, sillonné cinq fois son visage.
Il en était à sa cinquième édition, et cela se voyait à sa mine hautaine.
Son corps, drapé dans une vaste natte de «phormium» garnie de peaux de chiens, était ceint d’un pagne ensanglanté dans les derniers combats.
Ses oreilles supportaient à leur lobe allongé des penchants en jade vert, et, autour de son cou, frémissaient des colliers de «pounamous», sortes de pierres sacrées auxquelles les zélandais attachent quelque idée superstitieuse. À son côté reposait un fusil de fabrique anglaise, et un «patou-patou», espèce de hache à double tranchant, couleur d’émeraude et longue de dix-huit pouces.
Auprès de lui, neuf guerriers d’un moindre rang, mais armés, l’air farouche, quelques-uns souffrant encore de blessures récentes, demeuraient dans une immobilité parfaite, enveloppés de leur manteau de phormium. Trois chiens de mine sauvage étaient étendus à leurs pieds. Les huit rameurs de l’avant semblaient être des serviteurs ou des esclaves du chef. Ils nageaient vigoureusement. Aussi l’embarcation remontait le courant du Waikato, peu rapide du reste, avec une vitesse notable.
Au centre de ce long canot, les pieds attachés, mais les mains libres, dix prisonniers européens se tenaient serrés les uns contre les autres.
C’étaient Glenarvan et lady Helena, Mary Grant, Robert, Paganel, le major, John Mangles, le stewart, les deux matelots.
La veille au soir, toute la petite troupe, trompée par l’épais brouillard, était venue camper au milieu d’un nombreux parti d’indigènes. Vers le milieu de la nuit, les voyageurs surpris dans leur sommeil furent faits prisonniers, puis transportés à bord de l’embarcation. Ils n’avaient pas été maltraités jusqu’alors, mais ils eussent en vain essayé de résister. Leurs armes, leurs munitions étaient entre les mains des sauvages, et leurs propres balles les auraient promptement jetés à terre.
Ils ne tardèrent pas à apprendre, en saisissant quelques mots anglais dont se servaient les indigènes, que ceux-ci, refoulés par les troupes britanniques, battus et décimés, regagnaient les districts du haut Waikato. Le chef maori, après une opiniâtre résistance, ses principaux guerriers massacrés par les soldats du 42e régiment, revenait faire un nouvel appel aux tribus du fleuve, afin de rejoindre l’indomptable William Thompson, qui luttait toujours contre les conquérants. Ce chef se nommait Kai-Koumou, nom sinistre en langue indigène, qui signifie «celui qui mange les membres de son ennemi.» Il était brave, audacieux, mais sa cruauté égalait sa valeur. Il n’y avait aucune pitié à attendre de lui. Son nom était bien connu des soldats anglais, et sa tête venait d’être mise à prix par le gouverneur de la Nouvelle-Zélande.
Ce coup terrible avait frappé lord Glenarvan au moment où il allait atteindre le port si désiré d’Auckland et se rapatrier en Europe. Cependant, à considérer son visage froid et calme, on n’aurait pu deviner l’excès de ses angoisses. C’est que Glenarvan, dans les circonstances graves, se montrait à la hauteur de ses infortunes. Il sentait qu’il devait être la force, l’exemple de sa femme et de ses compagnons, lui, l’époux, le chef; prêt d’ailleurs à mourir le premier pour le salut commun quand les circonstances l’exigeraient. Profondément religieux, il ne voulait pas désespérer de la justice de Dieu en face de la sainteté de son entreprise, et, au milieu des périls accumulés sur sa route, il ne regretta pas l’élan généreux qui l’avait entraîné jusque dans ces sauvages pays.
Ses compagnons étaient dignes de lui; ils partageaient ses nobles pensées, et, à voir leur physionomie tranquille et fière, on ne les eût pas crus entraînés vers une suprême catastrophe. D’ailleurs, par un commun accord et sur le conseil de Glenarvan, ils avaient résolu d’affecter une indifférence superbe devant les indigènes. C’était le seul moyen d’imposer à ces farouches natures. Les sauvages, en général, et particulièrement les maoris, ont un certain sentiment de dignité dont ils ne se départissent jamais. Ils estiment qui se fait estimer par son sang-froid et son courage.
Glenarvan savait qu’en agissant ainsi, il épargnait à ses compagnons et à lui d’inutiles mauvais traitements.
Depuis le départ du campement, les indigènes, peu loquaces comme tous les sauvages, avaient à peine parlé entre eux. Cependant, à quelques mots échangés, Glenarvan reconnut que la langue anglaise leur était familière. Il résolut donc d’interroger le chef zélandais sur le sort qui leur était réservé.
S’adressant à Kai-Koumou, il lui dit d’une voix exempte de toute crainte:
«Où nous conduis-tu, chef?»
Kai-Koumou le regarda froidement sans lui répondre.
«Que comptes-tu faire de nous?» reprit Glenarvan.
Les yeux de Kai-Koumou brillèrent d’un éclair rapide, et d’une voix grave, il répondit alors:
«T’échanger, si les tiens veulent de toi; te tuer, s’ils refusent.»
Glenarvan n’en demanda pas davantage, mais l’espoir lui revint au cœur. Sans doute, quelques chefs de l’armée maorie étaient tombés aux mains des anglais, et les indigènes voulaient tenter de les reprendre par voie d’échange. Il y avait donc là une chance de salut, et la situation n’était pas désespérée.
Cependant, le canot remontait rapidement le cours du fleuve. Paganel, que la mobilité de son caractère emportait volontiers d’un extrême à l’autre, avait repris tout espoir. Il se disait que les maoris leur épargnaient la peine de se rendre aux postes anglais, et que c’était autant de gagné. Donc, tout résigné à son sort, il suivait sur sa carte le cours du Waikato à travers les plaines et les vallées de la province. Lady Helena et Mary Grant, comprimant leurs terreurs, s’entretenaient à voix basse avec Glenarvan, et le plus habile physionomiste n’eût pas surpris sur leurs visages les angoisses de leur cœur.
Le Waikato est le fleuve national de la Nouvelle-Zélande. Les maoris en sont fiers et jaloux, comme les allemands du Rhin et les slaves du Danube. Dans son cours de deux cents milles, il arrose les plus belles contrées de l’île septentrionale, depuis la province de Wellington jusqu’à la province d’Auckland. Il a donné son nom à toutes ces tribus riveraines qui, indomptables et indomptées, se sont levées en masse contre les envahisseurs.
Les eaux de ce fleuve sont encore à peu près vierges de tout sillage étranger. Elles ne s’ouvrent que devant la proue des pirogues insulaires. C’est à peine si quelque audacieux touriste a pu s’aventurer entre ces rives sacrées. L’accès du haut Waikato paraît être interdit aux profanes européens.
Paganel connaissait la vénération des indigènes pour cette grande artère zélandaise. Il savait que les naturalistes anglais et allemands ne l’avaient guère remonté au delà de sa jonction avec le Waipa.
Jusqu’où le bon plaisir de Kai-Koumou allait-il entraîner ses captifs? Il n’aurait pu le deviner, si le mot «taupo», fréquemment répété entre le chef et ses guerriers, n’eût éveillé son attention.
Il consulta sa carte et vit que ce nom de taupo s’appliquait à un lac célèbre dans les annales géographiques, et creusé sur la portion la plus montagneuse de l’île, à l’extrémité méridionale de la province d’Auckland. Le Waikato sort de ce lac, après l’avoir traversé dans toute sa largeur. Or, du confluent au lac, le fleuve se développe sur un parcours de cent vingt milles environ.
Paganel, s’adressant en français à John Mangles pour ne pas être compris des sauvages, le pria d’estimer la vitesse du canot. John la porta à trois milles à peu près par heure.
«Alors, répondit le géographe, si nous faisons halte pendant la nuit, notre voyage jusqu’au lac durera près de quatre jours.
—Mais les postes anglais, où sont-ils situés? demanda Glenarvan.
—Il est difficile de le savoir! répondit Paganel. Cependant la guerre a dû se porter dans la province de Taranaki, et, selon toute probabilité, les troupes sont massées du côté du lac, au revers des montagnes, là où s’est concentré le foyer de l’insurrection.
—Dieu le veuille!» dit lady Helena.
Glenarvan jeta un triste regard sur sa jeune femme, sur Mary Grant, exposées à la merci de ces farouches indigènes et emportées dans un pays sauvage, loin de toute intervention humaine. Mais il se vit observé par Kai-Koumou, et, par prudence, ne voulant pas lui laisser deviner que l’une des captives fût sa femme, il refoula ses pensées dans son cœur et observa les rives du fleuve avec une parfaite indifférence.
L’embarcation, à un demi-mille au-dessus du confluent, avait passé sans s’arrêter devant l’ancienne résidence du roi Potatau. Nul autre canot ne sillonnait les eaux du fleuve. Quelques huttes, longuement espacées sur les rives, témoignaient par leur délabrement des horreurs d’une guerre récente.
Les campagnes riveraines semblaient abandonnées, les bords du fleuve étaient déserts. Quelques représentants de la famille des oiseaux aquatiques animaient seuls cette triste solitude. Tantôt, le «taparunga», un échassier aux ailes noires, au ventre blanc, au bec rouge, s’enfuyait sur ses longues pattes. Tantôt, des hérons de trois espèces, le «matuku» cendré, une sorte de butor à mine stupide, et le magnifique «kotuku», blanc de plumage, jaune de bec, noir de pieds, regardaient paisiblement passer l’embarcation indigène. Où les berges déclives accusaient une certaine profondeur de l’eau, le martin-pêcheur, le «kotaré» des maoris, guettait ces petites anguilles qui frétillent par millions dans les rivières zélandaises. Où les buissons s’arrondissaient au-dessus du fleuve, des huppes très fières, des rallecs et des poules sultanes faisaient leur matinale toilette sous les premiers rayons du soleil. Tout ce monde ailé jouissait en paix des loisirs que lui laissait l’absence des hommes chassés ou décimés par la guerre.
Pendant cette première partie de son cours, le Waikato coulait largement au milieu de vastes plaines. Mais en amont, les collines, puis les montagnes, allaient bientôt rétrécir la vallée où s’était creusé son lit. À dix milles au-dessus du confluent, la carte de Paganel indiquait sur la rive gauche le rivage de Kirikiriroa, qui s’y trouva en effet. Kai-Koumou ne s’arrêta point. Il fit donner aux prisonniers leurs propres aliments enlevés dans le pillage du campement. Quant à ses guerriers, ses esclaves et lui, ils se contentèrent de la nourriture indigène, de fougères comestibles, le «pteris esculenta» des botanistes, racines cuites au four, et de «kapanas», pommes de terre abondamment cultivées dans les deux îles. Nulle matière animale ne figurait à leur repas, et la viande sèche des captifs ne parut leur inspirer aucun désir.
À trois heures, quelques montagnes se dressèrent sur la rive droite, les Pokaroa-Ranges, qui ressemblaient à une courtine démantelée. Sur certaines arêtes à pic étaient perchés des «pahs» en ruines, anciens retranchements élevés par les ingénieurs maoris dans d’inexpugnables positions. On eût dit de grands nids d’aigles.
Le soleil allait disparaître derrière l’horizon, quand le canot heurta une berge encombrée de ces pierres ponces que le Waikato, sorti de montagnes volcaniques, entraîne dans son cours. Quelques arbres poussaient là, qui parurent propres à abriter un campement. Kai-Koumou fit débarquer ses prisonniers, et les hommes eurent les mains liées, les femmes restèrent libres; tous furent placés au centre du campement, auquel des brasiers allumés firent une infranchissable barrière de feux.
Avant que Kai-Koumou eût appris à ses captifs son intention de les échanger, Glenarvan et John Mangles avaient discuté les moyens de recouvrer leur liberté. Ce qu’ils ne pouvaient essayer dans l’embarcation, ils espéraient le tenter à terre, à l’heure du campement, avec les hasards favorables de la nuit.
Mais, depuis l’entretien de Glenarvan et du chef zélandais, il parut sage de s’abstenir. Il fallait patienter. C’était le parti le plus prudent.
L’échange offrait des chances de salut que ne présentaient pas une attaque à main armée ou une fuite à travers ces contrées inconnues.
Certainement, bien des événements pouvaient surgir qui retarderaient ou empêcheraient même une telle négociation; mais le mieux était encore d’en attendre l’issue. En effet, que pouvaient faire une dizaine d’hommes sans armes contre une trentaine de sauvages bien armés? Glenarvan, d’ailleurs, supposait que la tribu de Kai-Koumou avait perdu quelque chef de haute valeur qu’elle tenait particulièrement à reprendre, et il ne se trompait pas.
Le lendemain, l’embarcation remonta le cours du fleuve avec une nouvelle rapidité. À dix heures, elle s’arrêta un instant au confluent du Pohaiwhenna, petite rivière qui venait sinueusement des plaines de la rive droite.
Là un canot, monté par dix indigènes, rejoignit l’embarcation de Kai-Koumou. Les guerriers échangèrent à peine le salut d’arrivée, le «aïré maira», qui veut dire «viens ici en bonne santé», et les deux canots marchèrent de conserve. Les nouveaux venus avaient récemment combattu contre les troupes anglaises. On le voyait à leurs vêtements en lambeaux, à leurs armes ensanglantées, aux blessures qui saignaient encore sous leurs haillons.
Ils étaient sombres, taciturnes. Avec l’indifférence naturelle à tous les peuples sauvages, ils n’accordèrent aucune attention aux européens.
À midi, les sommets du Maungatotari se dessinèrent dans l’ouest. La vallée du Waikato commençait à se resserrer. Là, le fleuve, profondément encaissé, se déchaînait avec la violence d’un rapide. Mais la vigueur des indigènes, doublée et régularisée par un chant qui rythmait le battement des rames, enleva l’embarcation sur les eaux écumantes. Le rapide fut dépassé, et le Waikato reprit son cours lent, brisé de mille en mille par l’angle de ses rives.
Vers le soir, Kai-Koumou accosta au pied des montagnes dont les premiers contreforts tombaient à pic sur d’étroites berges. Là, une vingtaine d’indigènes, débarqués de leurs canots, prenaient des dispositions pour la nuit. Des feux flambaient sous les arbres. Un chef, l’égal de Kai-Koumou, s’avança à pas comptés, et, frottant son nez contre celui de Kai-Koumou, il lui donna le salut cordial du «chongui». Les prisonniers furent déposés au centre du campement et gardés avec une extrême vigilance.
Le lendemain matin, cette longue remontée du Waikato fut reprise. D’autres embarcations arrivèrent par les petits affluents du fleuve. Une soixantaine de guerriers, évidemment les fuyards de la dernière insurrection, étaient réunis alors, et, plus ou moins maltraités par les balles anglaises, ils regagnaient les districts des montagnes. Quelquefois, un chant s’élevait des canots qui marchaient en ligne. Un indigène entonnait l’ode patriotique du mystérieux «Pihé», papa ra ti wati tidi i dounga nei… Hymne national qui entraîne les maoris à la guerre de l’indépendance. La voix du chanteur, pleine et sonore, réveillait les échos des montagnes, et, après chaque couplet, les indigènes, frappant leur poitrine, qui résonnait comme un tambour, reprenaient en chœur la strophe belliqueuse. Puis, sur un nouvel effort de rames, les canots faisaient tête au courant et volaient à la surface des eaux.
Un phénomène curieux vint, pendant cette journée, marquer la navigation du fleuve. Vers quatre heures, l’embarcation, sans hésiter, sans retarder sa course, guidée par la main ferme du chef, se lança à travers une vallée étroite. Des remous se brisaient avec rage contre des îlots nombreux et propices aux accidents.
Moins que jamais, dans cet étrange passage du Waikato, il n’était permis de chavirer, car ses bords n’offraient aucun refuge. Quiconque eût mis le pied sur la vase bouillante des rives se fût inévitablement perdu.
En effet, le fleuve coulait entre ces sources chaudes signalées de tout temps à la curiosité des touristes. L’oxyde de fer colorait en rouge vif le limon des berges, où le pied n’eût pas rencontré une toise de tuf solide. L’atmosphère était saturée d’une odeur sulfureuse très pénétrante. Les indigènes n’en souffraient pas, mais les captifs furent sérieusement incommodés par les miasmes exhalés des fissures du sol et les bulles qui crevaient sous la tension des gaz intérieurs. Mais si l’odorat se faisait difficilement à ces émanations, l’œil ne pouvait qu’admirer cet imposant spectacle.
Les embarcations s’aventurèrent dans l’épaisseur d’un nuage de vapeurs blanches. Ses éblouissantes volutes s’étageaient en dôme au-dessus du fleuve. Sur ses rives, une centaine de geysers, les uns lançant des masses de vapeurs, les autres s’épanchant en colonnes liquides, variaient leurs effets comme les jets et les cascades d’un bassin, organisés par la main de l’homme. On eût dit que quelque machiniste dirigeait à son gré les intermittences de ces sources. Les eaux et les vapeurs, confondues dans l’air, s’irisaient aux rayons du soleil.
En cet endroit, le Waikato coulait sur un lit mobile qui bout incessamment sous l’action des feux souterrains. Non loin, du côté du lac Rotorua, dans l’est, mugissaient les sources thermales et les cascades fumantes du Rotomahana et du Tetarata entrevues par quelques hardis voyageurs. Cette région est percée de geysers, de cratères et de solfatares.
Là s’échappe le trop-plein des gaz qui n’ont pu trouver issue par les insuffisantes soupapes du Tongariro et du Wakari, les seuls volcans en activité de la Nouvelle-Zélande.
Pendant deux milles, les canots indigènes naviguèrent sous cette voûte de vapeurs, englobés dans les chaudes volutes qui roulaient à la surface des eaux; puis, la fumée sulfureuse se dissipa, et un air pur, sollicité par la rapidité du courant, vint rafraîchir les poitrines haletantes. La région des sources était passée.
Avant la fin du jour, deux rapides furent encore remontés sous l’aviron vigoureux des sauvages, celui d’Hipapatua et celui de Tamatea. Le soir, Kai-Koumou campa à cent milles du confluent du Waipa et du Waikato. Le fleuve, s’arrondissant vers l’est, retombait alors au sud sur le lac Taupo, comme un immense jet d’eau dans un bassin.
Le lendemain, Jacques Paganel, consultant la carte, reconnut sur la rive droite le mont Taubara, qui s’élève à trois mille pieds dans les airs.
À midi, tout le cortège des embarcations débouchait par un évasement du fleuve dans le lac Taupo, et les indigènes saluaient de leurs gestes un lambeau d’étoffe que le vent déployait au sommet d’une hutte. C’était le drapeau national.
Chapitre XI Le lac Taupo
Un gouffre insondable, long de vingt-cinq milles, large de vingt, s’est un jour formé, bien avant les temps historiques, par un écroulement de cavernes au milieu des laves trachytiques du centre de l’île.
Les eaux, précipitées des sommets environnants, ont envahi cette énorme cavité. Le gouffre s’est fait lac, mais abîme toujours, et les sondes sont encore impuissantes à mesurer sa profondeur.
Tel est cet étrange lac Taupo, élevé à douze cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer, et dominé par un cirque de montagnes hautes de quatre cents toises. À l’ouest, des rochers à pic d’une grande taille; au nord quelques cimes éloignées et couronnées de petits bois; à l’est, une large plage sillonnée par une route décorée de pierres ponces qui resplendissent sous le treillis des buissons; au sud, des cônes volcaniques derrière un premier plan de forêts encadrent majestueusement cette vaste étendue d’eau dont les tempêtes retentissantes valent les cyclones de l’océan.
Toute cette région bout comme une chaudière immense, suspendue sur les flammes souterraines. Les terrains frémissent sous les caresses du feu central.
De chaudes buées filtrent en maint endroit. La croûte de terre se fend en violentes craquelures comme un gâteau trop poussé, et sans doute ce plateau s’abîmerait dans une incandescente fournaise si, douze milles plus loin, les vapeurs emprisonnées ne trouvaient une issue par les cratères du Tongariro.
De la rive du nord, ce volcan apparaissait empanaché de fumée et de flammes, au-dessus de petits monticules ignivomes. Le Tongariro semblait se rattacher à un système orographique assez compliqué.
Derrière lui, le mont Ruapahou, isolé dans la plaine, dressait à neuf mille pieds en l’air sa tête perdue au milieu des nuages. Aucun mortel n’a posé le pied sur son cône inaccessible; l’œil humain n’a jamais sondé les profondeurs de son cratère, tandis que, trois fois en vingt ans, MM Bidwill et Dyson, et récemment M De Hochstetter, ont mesuré les cimes plus abordables du Tongariro.
Ces volcans ont leurs légendes, et, en toute autre circonstance, Paganel n’eût pas manqué de les apprendre à ses compagnons. Il leur aurait raconté cette dispute qu’une question de femme éleva un jour entre le Tongariro et le Taranaki, alors son voisin et ami. Le Tongariro, qui a la tête chaude, comme tous les volcans, s’emporta jusqu’à frapper le Taranaki. Le Taranaki, battu et humilié, s’enfuit par la vallée du Whanganni, laissa tomber en route deux morceaux de montagne, et gagna les rivages de la mer, où il s’élève solitairement sous le nom de mont Egmont.
Mais Paganel n’était guère en disposition de conter, ni ses amis en humeur de l’entendre. Ils observaient silencieusement la rive nord-est du Taupo où la plus décevante fatalité venait de les conduire. La mission établie par le révérend Grace à Pukawa, sur les bords occidentaux du lac, n’existait plus. Le ministre avait été chassé par la guerre loin du principal foyer de l’insurrection.
Les prisonniers étaient seuls, abandonnés à la merci de maoris avides de représailles et précisément dans cette portion sauvage de l’île où le christianisme n’a jamais pénétré.
Kai-Koumou, en quittant les eaux du Waikato, traversa la petite crique qui sert d’entonnoir au fleuve, doubla un promontoire aigu, et accosta la grève orientale du lac, au pied des premières ondulations du mont Manga, grosse extumescence haute de trois cents toises. Là, s’étalaient des champs de «phormium», le lin précieux de la Nouvelle-Zélande. C’est le «harakeké» des indigènes. Rien n’est à dédaigner dans cette utile plante. Sa fleur fournit une sorte de miel excellent; sa tige produit une substance gommeuse, qui remplace la cire ou l’amidon; sa feuille, plus complaisante encore, se prête à de nombreuses transformations: fraîche, elle sert de papier; desséchée, elle fait un excellent amadou; découpée, elle se change en cordes, câbles et filets; divisée en filaments et teillée, elle devient couverture ou manteau, natte ou pagne, et, teinte en rouge ou en noir, elle vêtit les plus élégants maoris.
Aussi, ce précieux phormium se trouve-t-il partout dans les deux îles, aux bords de la mer comme au long des fleuves et sur la rive des lacs. Ici, ses buissons sauvages couvraient des champs entiers; ses fleurs, d’un rouge brun, et semblables à l’agave, s’épanouissaient partout hors de l’inextricable fouillis de ses longues feuilles, qui formaient un trophée de lames tranchantes. De gracieux oiseaux, les nectariens, habitués des champs de phormium, volaient par bandes nombreuses et se délectaient du suc mielleux des fleurs.
Dans les eaux du lac barbotaient des troupes de canards au plumage noirâtre, bariolés de gris et de vert, et qui se sont aisément domestiqués.
À un quart de mille, sur un escarpement de la montagne, apparaissait un «pah», retranchement maori placé dans une position inexpugnable. Les prisonniers débarqués un à un, les pieds et les mains libres, y furent conduits par les guerriers. Le sentier qui aboutissait au retranchement traversait des champs de phormium, et un bouquet de beaux arbres, des «kaikateas», à feuilles persistantes et à baies rouges, des «dracenas australis», le «ti» des indigènes, dont la cime remplace avantageusement le chou-palmiste, et des «huious» qui servent à teindre les étoffes en noir. De grosses colombes à reflets métalliques, des glaucopes cendrés, et un monde d’étourneaux à caroncules rougeâtres, s’envolèrent à l’approche des indigènes.
Après un assez long détour, Glenarvan, lady Helena, Mary Grant et leurs compagnons arrivèrent à l’intérieur du pah.
Cette forteresse était défendue par une première enceinte de solides palissades, hautes de quinze pieds; une seconde ligne de pieux, puis une clôture d’osier percée de meurtrières, enfermaient la seconde enceinte, c’est-à-dire le plateau du pah, sur lequel s’élevaient des constructions maories et une quarantaine de huttes disposées symétriquement.
En y arrivant, les captifs furent horriblement impressionnés à la vue des têtes qui ornaient les poteaux de la seconde enceinte. Lady Helena et Mary Grant détournèrent les yeux avec plus de dégoût encore que d’épouvante.
Ces têtes avaient appartenu aux chefs ennemis tombés dans les combats, dont les corps servirent de nourriture aux vainqueurs.
Le géographe les reconnut pour telles, à leurs orbites caves et privés d’yeux.
En effet, l’œil des chefs est dévoré; la tête, préparée à la manière indigène, vidée de sa cervelle et dénudée de tout épiderme, le nez maintenu par de petites planchettes, les narines bourrées de phormium, la bouche et les paupières cousues, est mise au four et soumise à une fumigation de trente heures.
Ainsi disposée, elle se conserve indéfiniment sans altération ni ride, et forme des trophées de victoire.
Souvent les maoris conservent la tête de leurs propres chefs; mais, dans ce cas, l’œil reste dans son orbite et regarde. Les néo-zélandais montrent ces restes avec orgueil; ils les offrent à l’admiration des jeunes guerriers, et leur payent un tribut de vénération par des cérémonies solennelles.
Mais, dans le pah de Kai-Koumou, les têtes d’ennemis ornaient seules cet horrible muséum, et là, sans doute, plus d’un anglais, l’orbite vide, augmentait la collection du chef maori.
La case de Kai-Koumou, entre plusieurs huttes de moindre importance, s’élevait au fond du pah, devant un large terrain découvert que des européens eussent appelé «le champ de bataille.» Cette case était un assemblage de pieux calfeutrés d’un entrelacement de branches, et tapissé intérieurement de nattes de phormium. Vingt pieds de long, quinze pieds de large, dix pieds de haut faisaient à Kai-Koumou une habitation de trois mille pieds cubes. Il n’en faut pas plus pour loger un chef zélandais.
Une seule ouverture donnait accès dans la hutte; un battant à bascule, formé d’un épais tissu végétal, servait de porte. Au-dessus, le toit se prolongeait en manière d’impluvium. Quelques figures sculptées au bout des chevrons ornaient la case, et le «wharepuni» ou portail offrait à l’admiration des visiteurs des feuillages, des figures symboliques, des monstres, des rinceaux contournés, tout un fouillis curieux, né sous le ciseau des ornemanistes indigènes.
À l’intérieur de la case, le plancher fait de terre battue s’élevait d’un demi-pied au-dessus du sol.
Quelques claies en roseaux, et des matelas de fougère sèche recouverts d’une natte tissée avec les feuilles longues et flexibles du «typha», servaient de lits. Au milieu, un trou en pierre formait le foyer, et au toit, un second trou servait de cheminée. La fumée, quand elle était suffisamment épaisse, se décidait enfin à profiter de cette issue, non sans avoir déposé sur les murs de l’habitation un vernis du plus beau noir.
À côté de la case s’élevaient les magasins qui renfermaient les provisions du chef, sa récolte de phormium, de patates, de taros, de fougères comestibles, et les fours où s’opère la cuisson de ces divers aliments au contact de pierres chauffées. Plus loin, dans de petites enceintes, parquaient des porcs et des chèvres, rares descendants des utiles animaux acclimatés par le capitaine Cook. Des chiens couraient çà et là, quêtant leur maigre nourriture.
Ils étaient assez mal entretenus pour des bêtes qui servent journellement à l’alimentation du maori.
Glenarvan et ses compagnons avaient embrassé cet ensemble d’un coup d’œil. Ils attendaient auprès d’une case vide le bon plaisir du chef, non sans être exposés aux injures d’une bande de vieilles femmes.
Cette troupe de harpies les entourait, les menaçait du poing, hurlait et vociférait. Quelques mots d’anglais qui s’échappaient de leurs grosses lèvres laissaient clairement entrevoir qu’elles réclamaient d’immédiates vengeances.
Au milieu de ces vociférations et de ces menaces, lady Helena, tranquille en apparence, affectait un calme qui ne pouvait être dans son cœur. Cette courageuse femme, pour laisser tout son sang-froid à lord Glenarvan, se contenait par d’héroïques efforts. La pauvre Mary Grant, elle, se sentait défaillir, et John Mangles la soutenait, prêt à se faire tuer pour la défendre. Ses compagnons supportaient diversement ce déluge d’invectives, indifférents comme le major, ou en proie à une irritation croissante comme Paganel.
Glenarvan, voulant éviter à lady Helena l’assaut de ces vieilles mégères, marcha droit à Kai-Koumou, et montrant le groupe hideux: «Chasse-les», dit-il.
Le chef maori regarda fixement son prisonnier sans lui répondre; puis, d’un geste, il fit taire la horde hurlante. Glenarvan s’inclina, en signe de remerciement, et vint reprendre lentement sa place au milieu des siens.
En ce moment, une centaine de néo-zélandais étaient réunis dans le pah, des vieillards, des hommes faits, des jeunes gens, les uns calmes, mais sombres, attendant les ordres de Kai-Koumou, les autres se livrant à tous les entraînements d’une violente douleur; ceux-ci pleuraient leurs parents ou amis tombés dans les derniers combats.
Kai-Koumou, de tous les chefs qui se levèrent à la voix de William Thompson, revenait seul aux districts du lac, et, le premier, il apprenait à sa tribu la défaite de l’insurrection nationale, battue dans les plaines du bas Waikato. Des deux cents guerriers qui, sous ses ordres, coururent à la défense du sol, cent cinquante manquaient au retour.
Si quelques-uns étaient prisonniers des envahisseurs, combien, étendus sur le champ de bataille, ne devaient jamais revenir au pays de leurs aïeux!
Ainsi s’expliquait la désolation profonde dont la tribu fut frappée à l’arrivée de Kai-Koumou. Rien n’avait encore transpiré de la dernière défaite, et cette funeste nouvelle venait d’éclater à l’instant.
Chez les sauvages, la douleur morale se manifeste toujours par des démonstrations physiques. Aussi, les parents et amis des guerriers morts, les femmes surtout, se déchiraient la figure et les épaules avec des coquilles aiguës. Le sang jaillissait et se mêlait à leurs larmes. Les profondes incisions marquaient les grands désespoirs.
Les malheureuses zélandaises, ensanglantées et folles, étaient horribles à voir.
Un autre motif, très grave aux yeux des indigènes, accroissait encore leur désespoir. Non seulement le parent, l’ami qu’ils pleuraient, n’était plus, mais ses ossements devaient manquer au tombeau de la famille. Or, la possession de ces restes est regardée, dans la religion maorie, comme indispensable aux destinées de la vie future; non la chair périssable, mais les os, qui sont recueillis avec soin, nettoyés, grattés, polis, vernis même, et définitivement déposés dans «l’oudoupa», c’est-à-dire «la maison de gloire». Ces tombes sont ornées de statues de bois qui reproduisent avec une fidélité parfaite les tatouages du défunt. Mais aujourd’hui, les tombeaux resteraient vides, les cérémonies religieuses ne s’accompliraient pas, et les os qu’épargnerait la dent des chiens sauvages blanchiraient sans sépulture sur le champ du combat.
Alors redoublèrent les marques de douleur. Aux menaces des femmes succédèrent les imprécations des hommes contre les européens. Les injures éclataient, les gestes devenaient plus violents. Aux cris allaient succéder les actes de brutalité.
Kai-Koumou, craignant d’être débordé par les fanatiques de sa tribu, fit conduire ses captifs en un lieu sacré, situé à l’autre extrémité du pah sur un plateau abrupt. Cette hutte s’appuyait à un massif élevé d’une centaine de pieds au-dessus d’elle, qui terminait par un talus assez raide ce côté du retranchement. Dans ce «waré-atoua», maison consacrée, les prêtres ou les arikis enseignaient aux zélandais un dieu en trois personnes, le père, le fils, et l’oiseau ou l’esprit.
La hutte, vaste, bien close, renfermait la nourriture sainte et choisie que Maoui-Ranga-Rangui mange par la bouche de ses prêtres.
Là, les captifs, momentanément abrités contre la fureur indigène, s’étendirent sur des nattes de phormium. Lady Helena, ses forces épuisées, son énergie morale vaincue, se laissa aller dans les bras de son mari.
Glenarvan, la pressant sur sa poitrine, lui répétait: «Courage, ma chère Helena, le ciel ne nous abandonnera pas!»
Robert, à peine enfermé, se hissa sur les épaules de Wilson, et parvint à glisser sa tête par un interstice ménagé entre le toit et la muraille, où pendaient des chapelets d’amulettes. De là, son regard embrassait toute l’étendue du pah jusqu’à la case de Kai-Koumou.
«Ils sont assemblés autour du chef, dit-il à voix basse… Ils agitent leurs bras… Ils poussent des hurlements… Kai-Koumou veut parler…»
L’enfant se tut pendant quelques minutes, puis il reprit:
«Kai-Koumou parle… Les sauvages se calment… Ils l’écoutent…
—Évidemment, dit le major, ce chef a un intérêt personnel à nous protéger. Il veut échanger ses prisonniers contre des chefs de sa tribu! Mais ses guerriers y consentiront-ils?
—Oui!… Ils l’écoutent… Reprit Robert. Ils se dispersent… Les uns rentrent dans leurs huttes… Les autres quittent le retranchement…
—Dis-tu vrai? s’écria le major.
—Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Robert. Kai-Koumou est resté seul avec les guerriers de son embarcation. Ah! L’un d’eux se dirige vers notre case.
—Descends, Robert», dit Glenarvan.
En ce moment, lady Helena, qui s’était relevée, saisit le bras de son mari.
«Edward, dit-elle d’une voix ferme, ni Mary Grant ni moi nous ne devons tomber vivantes entre les mains de ces sauvages!»
Et, ces paroles dites, elle tendit à Glenarvan un revolver chargé.
«Une arme! s’écria Glenarvan, dont un éclair illumina les yeux.
—Oui! Les maoris ne fouillent pas leurs prisonnières! Mais cette arme, c’est pour nous, Edward, non pour eux!…
—Glenarvan, dit rapidement Mac Nabbs, cachez ce revolver! Il n’est pas temps encore…»
Le revolver disparut sous les vêtements du lord.
La natte qui fermait l’entrée de la case se souleva. Un indigène parut.
Il fit signe aux prisonniers de le suivre.
Glenarvan et les siens, en groupe serré, traversèrent le pah, et s’arrêtèrent devant Kai-Koumou.
Autour de ce chef étaient réunis les principaux guerriers de sa tribu. Parmi eux se voyait ce maori dont l’embarcation rejoignit celle de Kai-Koumou au confluent du Pohaiwhenna sur le Waikato. C’était un homme de quarante ans, vigoureux, de mine farouche et cruelle. Il se nommait Kara-Tété, c’est-à-dire «l’irascible» en langue zélandaise. Kai-Koumou le traitait avec certains égards, et, à la finesse de son tatouage, on reconnaissait que Kara-Tété occupait un rang élevé dans la tribu. Cependant, un observateur eût deviné qu’entre ces deux chefs il y avait rivalité. Le major observa que l’influence de Kara-Tété portait ombrage à Kai-Koumou. Ils commandaient tous les deux à ces importantes peuplades du Waikato et avec une puissance égale. Aussi, pendant cet entretien, si la bouche de Kai-Koumou souriait, ses yeux trahissaient une profonde inimitié.
Kai-Koumou interrogea Glenarvan:
«Tu es anglais? lui demanda-t-il.
—Oui, répondit le lord sans hésiter, car cette nationalité devait rendre un échange plus facile.
—Et tes compagnons? dit Kai-Koumou.
—Mes compagnons sont anglais comme moi. Nous sommes des voyageurs, des naufragés. Mais, si tu tiens à le savoir, nous n’avons pas pris part à la guerre.
—Peu importe! répondit brutalement Kara-Tété. Tout anglais est notre ennemi. Les tiens ont envahi notre île! Ils ont brûlé nos villages!
—Ils ont eu tort! répondit Glenarvan d’une voix grave. Je te le dis parce que je le pense, et non parce que je suis en ton pouvoir.
—Écoute, reprit Kai-Koumou, le Tohonga, le grand prêtre de Nouï-Atoua, est tombé entre les mains de tes frères; il est prisonnier des Pakekas. Notre dieu nous commande de racheter sa vie. J’aurais voulu t’arracher le cœur, j’aurais voulu que ta tête et la tête de tes compagnons fussent éternellement suspendues aux poteaux de cette palissade! Mais Nouï-Atoua a parlé.»
En s’exprimant ainsi, Kai-Koumou, jusque-là maître de lui, tremblait de colère, et sa physionomie s’imprégnait d’une féroce exaltation.
Puis, après quelques instants, il reprit plus froidement: «Crois-tu que les anglais échangent notre Tohonga contre ta personne?»
Glenarvan hésita à répondre, et observa attentivement le chef maori.
«Je l’ignore, dit-il, après un moment de silence.
—Parle, reprit Kai-Koumou. Ta vie vaut-elle la vie de notre
Tohonga?
—Non, répondit Glenarvan. Je ne suis ni un chef ni un prêtre parmi les miens!»
Paganel, stupéfait de cette réponse, regarda Glenarvan avec un étonnement profond.
Kai-Koumou parut également surpris.
«Ainsi, tu doutes? dit-il.
—J’ignore, répéta Glenarvan.
—Les tiens ne t’accepteront pas en échange de notre Tohonga?
—Moi seul? Non, répéta Glenarvan. Nous tous, peut-être.
—Chez les maoris, dit Kai-Koumou, c’est tête pour tête.
—Offre d’abord ces femmes en échange de ton prêtre», dit
Glenarvan, qui désigna lady Helena et Mary Grant.
Lady Helena voulut s’élancer vers son mari. Le major la retint.
«Ces deux dames, reprit Glenarvan en s’inclinant avec une grâce respectueuse vers lady Helena et Mary Grant, occupent un haut rang dans leur pays.»
Le guerrier regarda froidement son prisonnier. Un mauvais sourire passa sur ses lèvres; mais il le réprima presque aussitôt, et répondit d’une voix qu’il contenait à peine:
«Espères-tu donc tromper Kai-Koumou par de fausses paroles, européen maudit? Crois-tu que les yeux de Kai-Koumou ne sachent pas lire dans les cœurs!»
Et, montrant lady Helena:
«Voilà ta femme! dit-il.
—Non! La mienne!» s’écria Kara-Tété.
Puis, repoussant les prisonniers, la main du chef s’étendit sur l’épaule de lady Helena, qui pâlit sous ce contact.
«Edward!» cria la malheureuse femme éperdue.
Glenarvan, sans prononcer un seul mot, leva le bras.
Un coup de feu retentit. Kara-Tété tomba mort.
À cette détonation, un flot d’indigènes sortit des huttes. Le pah s’emplit en un instant. Cent bras se levèrent sur les infortunés. Le revolver de Glenarvan lui fut arraché de la main.
Kai-Koumou jeta sur Glenarvan un regard étrange; puis d’une main, couvrant le corps du meurtrier, de l’autre, il contint la foule qui se ruait sur les enfants.
Enfin sa voix domina le tumulte.
«Tabou! Tabou!» s’écria-t-il.
À ce mot, la foule s’arrêta devant Glenarvan et ses compagnons, momentanément préservés par une puissance surnaturelle.
Quelques instants après, ils étaient reconduits au waré-atoua, qui leur servait de prison. Mais Robert Grant et Jacques Paganel n’étaient plus avec eux.
Chapitre XII Les funérailles d’un chef maori
Kai-Koumou, suivant un exemple assez fréquent dans la Nouvelle-Zélande, joignait le titre d’ariki à celui de chef de tribu. Il était revêtu de la dignité de prêtre, et, comme tel, il pouvait étendre sur les personnes ou sur les objets la superstitieuse protection du tabou.
Le tabou, commun aux peuples de race polynésienne, a pour effet immédiat d’interdire toute relation ou tout usage avec l’objet ou la personne tabouée.
Selon la religion maorie, quiconque porterait une main sacrilège sur ce qui est déclaré tabou, serait puni de mort par le Dieu irrité. D’ailleurs, au cas où la divinité tarderait à venger sa propre injure, les prêtres ne manqueraient pas d’accélérer sa vengeance.
Le tabou est appliqué par les chefs dans un but politique, à moins qu’il ne résulte d’une situation ordinaire de la vie privée. Un indigène est taboué pendant quelques jours, en mainte circonstance, lorsqu’il s’est coupé les cheveux, lorsqu’il vient de subir l’opération du tatouage, lorsqu’il construit une pirogue, lorsqu’il bâtit une maison, quand il est atteint d’une maladie mortelle, quand il est mort. Une imprévoyante consommation menace-t-elle de dépeupler les rivières de leurs poissons, de ruiner dans leurs primeurs les plantations de patates douces, ces objets sont frappés d’un tabou protecteur et économique. Un chef veut-il éloigner les importuns de sa maison, il la taboue; monopoliser à son profit les relations avec un navire étranger, il le taboue encore; mettre en quarantaine un trafiquant européen dont il est mécontent, il le taboue toujours. Son interdiction ressemble alors à l’ancien «veto» des rois.
Lorsqu’un objet est taboué, nul n’y peut toucher impunément. Quand un indigène est soumis à cette interdiction, certains aliments lui sont défendus pendant un temps déterminé. Est-il relevé de cette diète sévère, s’il est riche, ses esclaves l’assistent et lui introduisent dans le gosier les mets qu’il ne doit pas toucher de ses mains; s’il est pauvre, il est réduit à ramasser ses aliments avec sa bouche, et le tabou en fait un animal.
En somme, et pour conclure, cette singulière coutume dirige et modifie les moindres actions des néo-zélandais. C’est l’incessante intervention de la divinité dans la vie sociale. Il a force de loi et l’on peut dire que tout le code indigène, code indiscutable et indiscuté, se résume dans la fréquente application du tabou.
Quant aux prisonniers enfermés dans le waré-atoua, c’était un tabou arbitraire qui venait de les soustraire aux fureurs de la tribu. Quelques-uns des indigènes, les amis et les partisans de Kai-Koumou, s’étaient arrêtés subitement à la voix de leur chef et avait protégé les captifs.
Glenarvan ne se faisait cependant pas illusion sur le sort qui lui était réservé. Sa mort pouvait seule payer le meurtre d’un chef. Or, la mort chez les peuples sauvages n’est jamais que la fin d’un long supplice. Glenarvan s’attendait donc à expier cruellement la légitime indignation qui avait armé son bras, mais il espérait que la colère de Kai-Koumou ne frapperait que lui.
Quelle nuit ses compagnons et lui passèrent! Qui pourrait peindre leurs angoisses et mesurer leurs souffrances? Le pauvre Robert, le brave Paganel n’avaient pas reparu. Mais comment douter de leur sort? N’étaient-ils pas les premières victimes sacrifiées à la vengeance des indigènes? Tout espoir avait disparu, même du cœur de Mac Nabbs, qui ne désespérait pas aisément.
John Mangles se sentait devenir fou devant le morne désespoir de Mary Grant séparée de son frère. Glenarvan songeait à cette terrible demande de lady Helena qui, pour se soustraire au supplice ou à l’esclavage, voulait mourir de sa main! Aurait-il cet horrible courage?
«Et Mary, de quel droit la frapper?» pensait John dont le cœur se brisait.
Quant à une évasion, elle était évidemment impossible. Dix guerriers, armés jusqu’aux dents, veillaient à la porte du waré-atoua.
Le matin du 13 février arriva. Aucune communication n’eut lieu entre les indigènes et les prisonniers défendus par le tabou. La case renfermait une certaine quantité de vivres auxquels les malheureux touchèrent à peine. La faim disparaissait devant la douleur. La journée se passa sans apporter ni un changement ni un espoir. Sans doute, l’heure des funérailles du cher mort et l’heure du supplice devaient sonner ensemble.
Cependant, si Glenarvan ne se dissimulait pas que toute idée d’échange avait dû abandonner Kai-Koumou, le major conservait sur ce point une lueur d’espérance.
«Qui sait, disait-il en rappelant à Glenarvan l’effet produit sur le chef par la mort de Kara-Tété, qui sait si Kai-Koumou, au fond, ne se sent pas votre obligé?»
Mais, malgré les observations de Mac Nabbs, Glenarvan ne voulait plus espérer. Le lendemain s’écoula encore sans que les apprêts du supplice fussent faits. Voici quelle était la raison de ce retard.
Les maoris croient que l’âme, pendant les trois jours qui suivent la mort, habite le corps du défunt, et, pendant trois fois vingt-quatre heures, le cadavre reste sans sépulture. Cette coutume suspensive de la mort fut observée dans toute sa rigueur. Jusqu’au 15 février, le pah demeura désert. John Mangles, hissé sur les épaules de Wilson, observa souvent les retranchements extérieurs. Aucun indigène ne s’y montra. Seules, les sentinelles, faisant bonne garde, se relayaient à la porte du waré-atoua.
Mais, le troisième jour, les huttes s’ouvrirent; les sauvages, hommes, femmes, enfants, c’est-à-dire plusieurs centaines de maoris, se rassemblèrent dans le pah, muets et calmes.
Kai-Koumou sortit de sa case, et, entouré des principaux chefs de sa tribu, il prit place sur un tertre élevé de quelques pieds, au centre du retranchement. La masse des indigènes formait un demi-cercle à quelques toises en arrière. Toute l’assemblée gardait un absolu silence.
Sur un signe de Kai-Koumou, un guerrier se dirigea vers le waré-atoua.
«Souviens-toi», dit lady Helena à son mari.
Glenarvan serra sa femme contre son cœur. En ce moment, Mary
Grant s’approcha de John Mangles:
«Lord et lady Glenarvan, dit-elle, penseront que si une femme peut mourir de la main de son mari pour fuir une honteuse existence, une fiancée peut mourir aussi de la main de son fiancé pour y échapper à son tour. John, je puis vous le dire, dans cet instant suprême, ne suis-je pas depuis longtemps votre fiancée dans le secret de votre cœur? Puis-je compter sur vous, cher John, comme lady Helena sur lord Glenarvan?
—Mary! s’écria le jeune capitaine éperdu. Ah! chère Mary!…»
Il ne put achever; la natte se souleva, et les captifs furent entraînés vers Kai-Koumou; les deux femmes étaient résignées à leur sort; les hommes dissimulaient leurs angoisses sous un calme qui témoignait d’une énergie surhumaine.
Ils arrivèrent devant le chef zélandais. Celui-ci ne fit pas attendre son jugement:
«Tu as tué Kara-Tété? dit-il à Glenarvan.
—Je l’ai tué, répondit le lord.
—Demain, tu mourras au soleil levant.
—Seul? demanda Glenarvan, dont le cœur battait avec violence.
—Ah! si la vie de notre Tohonga n’était pas plus précieuse que la vôtre!» s’écria Kai-Koumou, dont les yeux exprimaient un regret féroce!
En ce moment, une agitation se produisit parmi les indigènes. Glenarvan jeta un regard rapide autour de lui. Bientôt la foule s’ouvrit, et un guerrier parut, ruisselant de sueur, brisé de fatigue.
Kai-Koumou, dès qu’il l’aperçut, lui dit en anglais, avec l’évidente intention d’être compris des captifs:
«Tu viens du camp des Pakékas?
—Oui, répondit le maori.
—Tu as vu le prisonnier, notre Tohonga?
—Je l’ai vu.
—Il est vivant?
—Il est mort! Les anglais l’ont fusillé!»
C’en était fait de Glenarvan et de ses compagnons.
«Tous, s’écria Kai-Koumou, vous mourrez demain au lever du jour!»
Ainsi donc, un châtiment commun frappait indistinctement ces infortunés. Lady Helena et Mary Grant levèrent vers le ciel un regard de sublime remerciement.
Les captifs ne furent pas reconduits au waré-atoua.
Ils devaient assister pendant cette journée aux funérailles du chef et aux sanglantes cérémonies qui les accompagnent. Une troupe d’indigènes les conduisit à quelques pas au pied d’un énorme koudi.
Là, leurs gardiens demeurèrent auprès d’eux sans les perdre de vue. Le reste de la tribu maorie, absorbé dans sa douleur officielle, semblait les avoir oubliés.
Les trois jours réglementaires s’étaient écoulés depuis la mort de Kara-Tété. L’âme du défunt avait donc définitivement abandonné sa dépouille mortelle. La cérémonie commença.
Le corps fut apporté sur un petit tertre, au milieu du retranchement. Il était revêtu d’un somptueux costume et enveloppé d’une magnifique natte de phormium. Sa tête, ornée de plumes, portait une couronne de feuilles vertes. Sa figure, ses bras et sa poitrine, frottés d’huile, n’accusaient aucune corruption.
Les parents et les amis arrivèrent au pied du tertre, et, tout d’un coup, comme si quelque chef d’orchestre eût battu la mesure d’un chant funèbre, un immense concert de pleurs, de gémissements, de sanglots, s’éleva dans les airs. On pleurait le défunt sur un rythme plaintif et lourdement cadencé.
Ses proches se frappaient la tête; ses parentes se déchiraient le visage avec leurs ongles et se montraient plus prodigues de sang que de larmes.
Ces malheureuses femmes accomplissaient consciencieusement ce sauvage devoir. Mais ce n’était pas assez de ces démonstrations pour apaiser l’âme du défunt, dont le courroux aurait frappé sans doute les survivants de sa tribu, et ses guerriers, ne pouvant le rappeler à la vie, voulurent qu’il n’eût point à regretter dans l’autre monde le bien-être de l’existence terrestre. Aussi, la compagne de Kara Tété ne devait-elle pas abandonner son époux dans la tombe. D’ailleurs, l’infortunée se serait refusée à lui survivre.
C’était la coutume, d’accord avec le devoir, et les exemples de pareils sacrifices ne manquent pas à l’histoire zélandaise.
Cette femme parut. Elle était jeune encore. Ses cheveux en désordre flottaient sur ses épaules. Ses sanglots et ses cris s’élevaient vers le ciel. De vagues paroles, des regrets, des phrases interrompues où elle célébrait les vertus du mort, entrecoupaient ses gémissements, et, dans un suprême paroxysme de douleur, elle s’étendit au pied du tertre, frappant le sol de sa tête.
En ce moment, Kai-Koumou s’approcha d’elle.
Soudain, la malheureuse victime se releva; mais un violent coup de «méré» sorte de massue redoutable, tournoyant dans la main du chef, la rejeta à terre. Elle tomba foudroyée.
D’épouvantables cris s’élevèrent aussitôt. Cent bras menacèrent les captifs, épouvantés de cet horrible spectacle. Mais nul ne bougea, car la cérémonie funèbre n’était pas achevée.
La femme de Kara-Tété avait rejoint son époux dans la tombe. Les deux corps restaient étendus l’un près de l’autre. Mais, pour l’éternelle vie, ce n’était pas assez, à ce défunt, de sa fidèle compagne. Qui les aurait servis tous deux près de Nouï-Atoua, si leurs esclaves ne les avaient pas suivis de ce monde dans l’autre?
Six malheureux furent amenés devant les cadavres de leurs maîtres. C’étaient des serviteurs que les impitoyables lois de la guerre avaient réduits en esclavage. Pendant la vie du chef, ils avaient subi les plus dures privations, souffert mille mauvais traitements, à peine nourris, employés sans cesse à des travaux de bêtes de somme, et maintenant, selon la croyance maorie, ils allaient reprendre pour l’éternité cette existence d’asservissement.
Ces infortunés paraissaient être résignés à leur sort. Ils ne s’étonnaient point d’un sacrifice depuis longtemps prévu. Leurs mains, libres de tout lien, attestaient qu’ils recevraient la mort sans se défendre.
D’ailleurs, cette mort fut rapide, et les longues souffrances leur furent épargnées. On réservait les tortures aux auteurs du meurtre, qui, groupés à vingt pas, détournaient les yeux de cet affreux spectacle dont l’horreur allait encore s’accroître.
Six coups de méré, portés par la main de six guerriers vigoureux, étendirent les victimes sur le sol, au milieu d’une mare de sang. Ce fut le signal d’une épouvantable scène de cannibalisme.
Le corps des esclaves n’est pas protégé par le tabou comme le cadavre du maître. Il appartient à la tribu. C’est la menue monnaie jetée aux pleureurs des funérailles. Aussi, le sacrifice consommé, toute la masse des indigènes, chefs, guerriers, vieillards, femmes, enfants, sans distinction d’âge ni de sexe, prise d’une fureur bestiale, se rua sur les restes inanimés des victimes. En moins de temps qu’une plume rapide ne pourrait le retracer, les corps, encore fumants, furent déchirés, divisés, dépecés, mis, non pas en morceaux, mais en miettes. Des deux cents maoris présents au sacrifice, chacun eut sa part de cette chair humaine. On luttait, on se battait, on se disputait le moindre lambeau. Les gouttes d’un sang chaud éclaboussaient ces monstrueux convives, et toute cette horde répugnante grouillait sous une pluie rouge. C’était le délire et la furie de tigres acharnés sur leur proie. On eût dit un cirque où les belluaires dévoraient les bêtes fauves. Puis, vingt feux s’allumèrent sur divers points du pah; l’odeur de la viande brûlée infecta l’atmosphère, et, sans le tumulte épouvantable de ce festin, sans les cris qui s’échappaient encore de ces gosiers gorgés de chair, les captifs auraient entendu les os des victimes craquer sous la dent des cannibales.
Glenarvan et ses compagnons, haletants, essayaient de dérober aux yeux des deux pauvres femmes cette abominable scène. Ils comprenaient alors quel supplice les attendait le lendemain, au lever du soleil, et, sans doute, de quelles cruelles tortures une pareille mort serait précédée. Ils étaient muets d’horreur.
Puis, les danses funèbres commencèrent. Des liqueurs fortes, extraites du «piper excelsum», véritable esprit de piment, activèrent l’ivresse des sauvages. Ils n’avaient plus rien d’humain. Peut-être même, oubliant le tabou du chef, allaient-ils se porter aux derniers excès sur les prisonniers qu’épouvantait leur délire? Mais Kai-Koumou avait gardé sa raison au milieu de l’ivresse générale. Il accorda une heure à cette orgie de sang pour qu’elle pût atteindre toute son intensité, puis s’éteindre, et le dernier acte des funérailles se joua avec le cérémonial accoutumé.
Les cadavres de Kara-Tété et de sa femme furent relevés, les membres ployés et ramassés contre le ventre, suivant la coutume zélandaise. Il s’agissait alors de les inhumer, non pas d’une façon définitive, mais jusqu’au moment où la terre, ayant dévoré les chairs, ne renfermerait plus que des ossements.
L’emplacement de l’oudoupa, c’est-à-dire de la tombe, avait été choisi en dehors du retranchement, à deux milles environ, au sommet d’une petite montagne nommée Maunganamu, située sur la rive droite du lac.
C’est là que les corps devaient être transportés.
Deux espèces de palanquins très primitifs, ou, pour être franc, deux civières furent apportées au pied du tertre. Les cadavres, repliés sur eux-mêmes, plutôt assis que couchés, et maintenus dans leurs vêtements par un cercle de lianes, y furent placés.
Quatre guerriers les enlevèrent sur leurs épaules, et toute la tribu, reprenant son hymne funèbre, les suivit processionnellement jusqu’au lieu de l’inhumation.
Les captifs, toujours surveillés, virent le cortège quitter la première enceinte du pah; puis, les chants et les cris diminuèrent peu à peu.
Pendant une demi-heure environ, ce funèbre convoi resta hors de leur vue dans les profondeurs de la vallée. Puis, ils le réaperçurent qui serpentait sur les sentiers de la montagne. L’éloignement rendait fantastique le mouvement ondulé de cette longue et sinueuse colonne.