Cependant, le flot montait. La surface de la mer se soulevait en petites vagues houleuses. Les têtes de brisants disparaissaient peu à peu, comme des animaux marins qui rentrent sous leur liquide élément. L’heure approchait de tenter la grande opération. Une fiévreuse impatience tenait les esprits en surexcitation. Personne ne parlait. On regardait John. On attendait un ordre de lui.

John Mangles, penché sur la lisse du gaillard d’arrière, observait la marée. Il jetait un coup d’œil inquiet au câble et au grelin élongés et fortement embraqués. À une heure, la mer atteignit son plus haut point. Elle était étale, c’est-à-dire à ce court instant où l’eau ne monte plus et ne descend pas encore. Il fallait opérer sans retard.

La grand’voile et le grand hunier furent largués et coiffèrent le mât sous l’effort du vent.

«Au guindeau!» cria John.

C’était un guindeau muni de bringuebales, comme les pompes à incendie. Glenarvan, Mulrady, Robert d’un côté, Paganel, le major, Olbinett de l’autre, pesèrent sur les bringuebales, qui communiquaient le mouvement à l’appareil. En même temps, John et Wilson, engageant les barres d’abattage, ajoutèrent leurs efforts à ceux de leurs compagnons.

«Hardi! Hardi! Cria le jeune capitaine, et de l’ensemble!»

Le câble et le grelin se tendirent sous la puissante action du guindeau. Les ancres tinrent bon et ne chassèrent point. Il fallait réussir promptement.

La pleine mer ne dure que quelques minutes. Le niveau d’eau ne pouvait aider à baisser. On redoubla d’efforts. Le vent donnait avec violence et masquait les voiles contre le mât. Quelques tressaillements se firent sentir dans la coque. Le brick parut près de se soulever. Peut-être suffirait-il d’un bras de plus pour l’arracher au banc de sable.

«Helena! Mary!» cria Glenarvan.

Les deux jeunes femmes vinrent joindre leurs efforts à ceux de leurs compagnons. Un dernier cliquetis du linguet se fit entendre.

Mais ce fut tout. Le brick ne bougea pas. L’opération était manquée. Le jusant commençait déjà, et il fut évident que, même avec l’aide du vent et de la mer, cet équipage réduit ne pourrait renflouer son navire.

Chapitre VI Où le cannibalisme est traité théoriquement

Le premier moyen de salut tenté par John Mangles avait échoué. Il fallait recourir au second sans tarder. Il est évident qu’on ne pouvait relever le Macquarie, et non moins évident que le seul parti à prendre, c’était d’abandonner le bâtiment.

Attendre à bord des secours problématiques, ç’eût été imprudence et folie. Avant l’arrivée providentielle d’un navire sur le théâtre du naufrage, le Macquarie serait mis en pièces! La prochaine tempête, ou seulement une mer un peu forte, soulevée par les vents du large, le roulerait sur les sables, le briserait, le dépècerait, en disperserait les débris. Avant cette inévitable destruction, John voulait gagner la terre.

Il proposa donc de construire un radeau, ou, en langue maritime, un «ras» assez solide pour porter les passagers et une quantité suffisante de vivres à la côte zélandaise.

Il n’y avait pas à discuter, mais à agir. Les travaux furent commencés, et ils étaient fort avancés, quand la nuit vint les interrompre.

Vers huit heures du soir, après le souper, tandis que lady Helena et Mary Grant reposaient sur les couchettes du roufle, Paganel et ses amis s’entretenaient de questions graves en parcourant le pont du navire. Robert n’avait pas voulu les quitter.

Ce brave enfant écoutait de toutes ses oreilles, prêt à rendre un service, prêt à se dévouer à une périlleuse entreprise.

Paganel avait demandé à John Mangles si le radeau ne pourrait suivre la côte jusqu’à Auckland, au lieu de débarquer ses passagers à terre. John répondit que cette navigation était impossible avec un appareil aussi défectueux.

«Et ce que nous ne pouvons tenter sur un radeau, dit Paganel, aurait-il pu se faire avec le canot du brick?

—Oui, à la rigueur, répondit John Mangles, mais à la condition de naviguer le jour et de mouiller la nuit.

—Ainsi, ces misérables qui nous ont abandonnés…

—Oh! Ceux-là, répondit John Mangles, ils étaient ivres, et, par cette profonde obscurité, je crains bien qu’ils n’aient payé de leur vie ce lâche abandon.

—Tant pis pour eux, reprit Paganel, et tant pis pour nous, car ce canot eût été bien utile.

—Que voulez-vous, Paganel? dit Glenarvan. Le radeau nous portera à terre.

—C’est précisément ce que j’aurais voulu éviter, répondit le géographe.

—Quoi! Un voyage de vingt milles au plus après ce que nous avons fait dans les Pampas et à travers l’Australie, peut-il effrayer des hommes rompus aux fatigues?

—Mes amis, répondit Paganel, je ne mets en doute ni votre courage ni la vaillance de nos compagnes. Vingt milles! Ce n’est rien en tout autre pays que la Nouvelle-Zélande. Vous ne me soupçonnerez pas de pusillanimité. Le premier, je vous ai entraînés à travers l’Amérique, à travers l’Australie. Mais ici, je le répète, tout vaut mieux que de s’aventurer dans ce pays perfide.

—Tout vaut mieux que de s’exposer à une perte certaine sur un navire échoué, fit John Mangles.

—Qu’avons-nous donc tant à redouter de la Nouvelle-Zélande? demanda Glenarvan.

—Les sauvages, répondit Paganel.

—Les sauvages! répliqua Glenarvan. Ne peut-on les éviter, en suivant la côte? D’ailleurs, une attaque de quelques misérables ne peut préoccuper dix européens bien armés et décidés à se défendre.

—Il ne s’agit pas de misérables, répondit Paganel en secouant la tête. Les néo-zélandais forment des tribus terribles, qui luttent contre la domination anglaise, contre les envahisseurs, qui les vainquent souvent, qui les mangent toujours!

—Des cannibales! s’écria Robert, des cannibales!»

Puis on l’entendit qui murmurait ces deux noms:

«Ma sœur! Madame Helena!

—Ne crains rien, mon enfant, lui répondit Glenarvan, pour rassurer le jeune enfant. Notre ami Paganel exagère!

—Je n’exagère rien, reprit Paganel. Robert a montré qu’il était un homme, et je le traite en homme, en ne lui cachant pas la vérité. Les néo-zélandais sont les plus cruels, pour ne pas dire les plus gourmands des anthropophages. Ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la dent. La guerre n’est pour eux qu’une chasse à ce gibier savoureux qui s’appelle l’homme, et il faut l’avouer, c’est la seule guerre logique. Les européens tuent leurs ennemis et les enterrent. Les sauvages tuent leurs ennemis et les mangent, et, comme l’a fort bien dit mon compatriote Toussenel, le mal n’est pas tant de faire rôtir son ennemi quand il est mort, que de le tuer quand il ne veut pas mourir.

—Paganel, répondit le major, il y a matière à discussion, mais ce n’est pas le moment. Qu’il soit logique ou non d’être mangé, nous ne voulons pas qu’on nous mange. Mais comment le christianisme n’a-t-il pas encore détruit ces habitudes d’anthropophagie?

—Croyez-vous donc que tous les néo-zélandais soient chrétiens? Répliqua Paganel. C’est le petit nombre, et les missionnaires sont encore et trop souvent victimes de ces brutes. L’année dernière, le révérend Walkner a été martyrisé avec une horrible cruauté. Les maoris l’ont pendu. Leurs femmes lui ont arraché les yeux. On a bu son sang, on a mangé sa cervelle. Et ce meurtre a eu lieu en 1864, à Opotiki, à quelques lieues d’Auckland, pour ainsi dire sous les yeux des autorités anglaises. Mes amis, il faut des siècles pour changer la nature d’une race d’hommes. Ce que les maoris ont été, ils le seront longtemps encore. Toute leur histoire est faite de sang. Que d’équipages ils ont massacrés et dévorés, depuis les matelots de Tasman jusqu’aux marins du Hawes! et ce n’est pas la chair blanche qui les a mis en appétit. Bien avant l’arrivée des européens, les zélandais demandaient au meurtre l’assouvissement de leur gloutonnerie.

Maints voyageurs vécurent parmi eux, qui ont assisté à des repas de cannibales, où les convives n’étaient poussés que par le désir de manger d’un mets délicat, comme la chair d’une femme ou d’un enfant!

—Bah! fit le major, ces récits ne sont-ils pas dus pour la plupart à l’imagination des voyageurs?

On aime volontiers à revenir des pays dangereux et de l’estomac des anthropophages!

—Je fais la part de l’exagération, répondit Paganel. Mais des hommes dignes de foi ont parlé, les missionnaires Kendall, Marsden, les capitaines Dillon, d’Urville, Laplace, d’autres encore, et je crois à leurs récits, je dois y croire. Les zélandais sont cruels par nature. À la mort de leurs chefs, ils immolent des victimes humaines. Ils prétendent par ces sacrifices apaiser la colère du défunt, qui pourrait frapper les vivants, et en même temps lui offrir des serviteurs pour l’autre vie! Mais comme ils mangent ces domestiques posthumes, après les avoir massacrés, on est fondé à croire que l’estomac les y pousse plus que la superstition.

—Cependant, dit John Mangles, j’imagine que la superstition joue un rôle dans les scènes du cannibalisme. C’est pourquoi, si la religion change, les mœurs changeront aussi.

—Bon, ami John, répondit Paganel. Vous soulevez là cette grave question de l’origine de l’anthropophagie. Est-ce la religion, est-ce la faim qui a poussé les hommes à s’entre-dévorer? Cette discussion serait au moins oiseuse en ce moment. Pourquoi le cannibalisme existe? La question n’est pas encore résolue; mais il existe, fait grave, dont nous n’avons que trop de raisons de nous préoccuper.»

Paganel disait vrai. L’anthropophagie est passée à l’état chronique dans la Nouvelle-Zélande, comme aux îles Fidji ou au détroit de Torrès. La superstition intervient évidemment dans ces odieuses coutumes, mais il y a des cannibales, parce qu’il y a des moments où le gibier est rare et la faim grande. Les sauvages ont commencé par manger de la chair humaine pour satisfaire les exigences d’un appétit rarement rassasié; puis, les prêtres ont ensuite réglementé et sanctifié ces monstrueuses habitudes. Le repas est devenu cérémonie, voilà tout.

D’ailleurs, aux yeux des maoris, rien de plus naturel que de se manger les uns les autres. Les missionnaires les ont souvent interrogés à propos du cannibalisme. Ils leur ont demandé pourquoi ils dévoraient leurs frères. À quoi les chefs répondaient que les poissons mangent les poissons, que les chiens mangent les hommes, que les hommes mangent les chiens, et que les chiens se mangent entre eux. Dans leur théogonie même, la légende rapporte qu’un dieu mangea un autre dieu. Avec de tels précédents, comment résister au plaisir de manger son semblable?

De plus, les zélandais prétendent qu’en dévorant un ennemi mort on détruit sa partie spirituelle. On hérite ainsi de son âme, de sa force, de sa valeur, qui sont particulièrement renfermés dans la cervelle. Aussi, cette portion de l’individu figure-t-elle dans les festins comme plat d’honneur et de premier choix.

Cependant, Paganel soutint, non sans raison, que la sensualité, le besoin surtout, excitaient les zélandais à l’anthropophagie, et non seulement les sauvages de l’Océanie, mais les sauvages de l’Europe.

«Oui, ajouta-t-il, le cannibalisme a longtemps régné chez les ancêtres des peuples les plus civilisés, et ne prenez point cela pour une personnalité, chez les écossais particulièrement.

—Vraiment? dit Mac Nabbs.

—Oui, major, reprit Paganel. Quand vous lirez certains passages de saint Jérôme sur les atticoli de l’Écosse, vous verrez ce qu’il faut penser de vos aïeux! Et sans remonter au delà des temps historiques, sous le règne d’Élisabeth, à l’époque même où Shakespeare rêvait à son Shylock, Sawney Bean, bandit écossais, ne fut-il pas exécuté pour crime de cannibalisme? Et quel sentiment l’avait porté à manger de la chair humaine? La religion? Non, la faim.

—La faim? dit John Mangles.

—La faim, répondit Paganel, mais surtout cette nécessité pour le carnivore de refaire sa chair et son sang par l’azote contenu dans les matières animales. C’est bien de fournir au travail des poumons au moyen des plantes tubéreuses et féculentes. Mais qui veut être fort et actif doit absorber ces aliments plastiques qui réparent les muscles. Tant que les maoris ne seront pas membres de la société des légumistes, ils mangeront de la viande, et, pour viande, de la chair humaine.

—Pourquoi pas la viande des animaux? dit Glenarvan.

—Parce qu’ils n’ont pas d’animaux, répondit Paganel, et il faut le savoir, non pour excuser, mais pour expliquer leurs habitudes de cannibalisme. Les quadrupèdes, les oiseaux mêmes sont rares dans ce pays inhospitalier. Aussi les maoris, de tout temps, se sont-ils nourris de chair humaine. Il y a même des «saisons à manger les hommes», comme dans les contrées civilisées, des saisons pour la chasse. Alors ont lieu les grandes battues, c’est-à-dire les grandes guerres, et des peuplades entières sont servies sur la table des vainqueurs.

—Ainsi, dit Glenarvan, selon vous, Paganel, l’anthropophagie ne disparaîtra que le jour où les moutons, les bœufs et les porcs pulluleront dans les prairies de la Nouvelle-Zélande.

—Évidemment, mon cher lord, et encore faudra-t-il des années pour que les maoris se déshabituent de la chair zélandaise qu’ils préfèrent à toute autre, car les fils aimeront longtemps ce que leurs pères ont aimé. À les en croire, cette chair a le goût de la viande de porc, mais avec plus de fumet. Quant à la chair blanche, ils en sont moins friands, parce que les blancs mêlent du sel à leurs aliments, ce qui leur donne une saveur particulière peu goûtée des gourmets.

—Ils sont difficiles! dit le major. Mais cette chair blanche ou noire, la mangent-ils crue ou cuite?

—Eh! Qu’est-ce que cela vous fait, Monsieur Mac Nabbs? s’écria
Robert.

—Comment donc, mon garçon, répondit sérieusement le major, mais si je dois jamais finir sous la dent d’un anthropophage, j’aime mieux être cuit!

—Pourquoi?

—Pour être sûr de ne pas être dévoré vivant!

—Bon! Major, reprit Paganel, mais si c’est pour être cuit vivant!

—Le fait est, répondit le major, que je n’en donnerais pas le choix pour une demi-couronne.

—Quoi qu’il en soit, Mac Nabbs, et si cela peut vous être agréable, répliqua Paganel, apprenez que les néo-zélandais ne mangent la chair que cuite ou fumée. Ce sont des gens bien appris et qui se connaissent en cuisine. Mais, pour mon compte, l’idée d’être mangé m’est particulièrement désagréable! Terminer son existence dans l’estomac d’un sauvage, pouah!

—Enfin, de tout ceci, dit John Mangles, il résulte qu’il ne faut pas tomber entre leurs mains. Espérons aussi qu’un jour le christianisme aura aboli ces monstrueuses coutumes.

—Oui, nous devons l’espérer, répondit Paganel; mais, croyez-moi, un sauvage qui a goûté de la chair humaine y renoncera difficilement. Jugez-en par les deux faits que voici.

—Voyons les faits, Paganel, dit Glenarvan.

—Le premier est rapporté dans les chroniques de la société des jésuites au Brésil. Un missionnaire portugais rencontra un jour une vieille brésilienne très malade. Elle n’avait plus que quelques jours à vivre. Le jésuite l’instruisit des vérités du christianisme, que la moribonde admit sans discuter. Puis, après la nourriture de l’âme, il songea à la nourriture du corps, et il offrit à sa pénitente quelques friandises européennes. «Hélas! répondit la vieille, mon estomac ne peut supporter aucune espèce d’aliments. Il n’y a qu’une seule chose dont je voudrais goûter; mais, par malheur, personne ici ne pourrait me la procurer. — Qu’est-ce donc? demanda le jésuite. —Ah! Mon fils! C’est la main d’un petit garçon! Il me semble que j’en grignoterais les petits os avec plaisir!»

—Ah çà! Mais c’est donc bon? demanda Robert.

—Ma seconde histoire va te répondre, mon garçon, reprit Paganel. Un jour, un missionnaire reprochait à un cannibale cette coutume horrible et contraire aux lois divines de manger de la chair humaine. «Et puis ce doit être mauvais! Ajouta-t-il. —Ah! mon père! répondit le sauvage en jetant un regard de convoitise sur le missionnaire, dites que Dieu le défend! Mais ne dites pas que c’est mauvais! Si seulement vous en aviez mangé!…»

Chapitre VII Où l’on accoste enfin une terre qu’il faudrait éviter

Les faits rapportés par Paganel étaient indiscutables.

La cruauté des néo-zélandais ne pouvait être mise en doute. Donc, il y avait danger à descendre à terre.

Mais eût-il été cent fois plus grand, ce danger, il fallait l’affronter. John Mangles sentait la nécessité de quitter sans retard un navire voué à une destruction prochaine. Entre deux périls, l’un certain, l’autre seulement probable, pas d’hésitation possible.

Quant à cette chance d’être recueilli par un bâtiment, on ne pouvait raisonnablement y compter. Le Macquarie n’était pas sur la route des navires qui cherchent les atterrages de la Nouvelle-Zélande.

Ils se rendent ou plus haut à Auckland, ou plus bas à New-Plymouth. Or, l’échouage avait eu lieu précisément entre ces deux points, sur la partie déserte des rivages d’Ika-Na-Maoui. Côte mauvaise, dangereuse, mal hantée. Les bâtiments n’ont d’autre souci que de l’éviter, et, si le vent les y porte, de s’en élever au plus vite.

«Quand partirons-nous? demanda Glenarvan.

—Demain matin, à dix heures, répondit John Mangles. La marée commencera à monter et nous portera à terre.»

Le lendemain, 5 février, à huit heures, la construction du radeau était achevée. John avait donné tous ses soins à l’établissement de l’appareil.

La hune de misaine, qui servit au mouillage des ancres, ne pouvait suffire à transporter des passagers et des vivres. Il fallait un véhicule solide, dirigeable, et capable de résister à la mer pendant une navigation de neuf milles. La mâture seule pouvait fournir les matériaux nécessaires à sa construction.

Wilson et Mulrady s’étaient mis à l’œuvre. Le gréement fut coupé à la hauteur des capes de mouton, et sous les coups de hache, le grand mât, attaqué par le pied, passa par-dessus les bastingages de tribord qui craquèrent sous sa chute. Le Macquarie se trouvait alors rasé comme un ponton.

Le bas mât, les mâts de hune et de perroquet furent sciés et séparés. Les principales pièces du radeau flottaient alors. On les réunit aux débris du mât de misaine, et ces espars furent liés solidement entre eux. John eut soin de placer dans les interstices une demi-douzaine de barriques vides, qui devaient surélever l’appareil au-dessus de l’eau.

Sur cette première assise fortement établie, Wilson avait posé une sorte de plancher en claire-voie fait de caillebotis. Les vagues pouvaient donc déferler sur le radeau sans y séjourner, et les passagers devaient être à l’abri de l’humidité. D’ailleurs, des pièces à eau, solidement saisies, formaient une espèce de pavois circulaire qui protégeait le pont contre les grosses lames.

Ce matin-là, John, voyant le vent favorable, fit installer au centre de l’appareil la vergue du petit perroquet en guise de mât. Elle fut maintenue par des haubans et munie d’une voile de fortune. Un grand aviron à large pelle, fixé à l’arrière, permettait de gouverner l’appareil, si le vent lui imprimait une vitesse suffisante.

Tel, ce radeau, établi dans les meilleures conditions, pouvait résister aux secousses de la houle. Mais gouvernerait-il, atteindrait-il la côte si le vent tournait? C’était la question. À neuf heures commença le chargement.

D’abord les vivres furent embarqués en suffisante quantité pour durer jusqu’à Auckland, car il ne fallait pas compter sur les productions de cette terre ingrate.

L’office particulière d’Olbinett fournit quelques viandes conservées, ce qui restait des provisions achetées pour la traversée du Macquarie. Peu de chose, en somme. Il fallut se rejeter sur les vivres grossiers du bord, des biscuits de mer de qualité médiocre, et deux barriques de poissons salés. Le stewart en était tout honteux.

Ces provisions furent enfermées dans des caisses hermétiquement closes, étanches et impénétrables à l’eau de mer, puis descendues et retenues par de fortes saisines au pied du mât de fortune. On mit en lieu sûr et au sec les armes et les munitions.

Très heureusement, les voyageurs étaient bien armés de carabines et de revolvers.

Une ancre à jet fut également embarquée pour le cas où John, ne pouvant atteindre la terre dans une marée, serait forcé de mouiller au large.

À dix heures, le flot commença à se faire sentir. La brise soufflait faiblement du nord-ouest. Une légère houle ondulait la surface de la mer.

«Sommes-nous prêts? demanda John Mangles.

—Tout est paré, capitaine, répondit Wilson.

—Embarque!» cria John.

Lady Helena et Mary Grant descendirent par une grossière échelle de corde, et s’installèrent au pied du mât sur les caisses de vivres, leurs compagnons près d’elles. Wilson prit en main le gouvernail. John se plaça aux cargues de la voile, et Mulrady coupa l’amarre qui retenait le radeau aux flancs du brick.

La voile fut déployée, et l’appareil commença à se diriger vers la terre sous la double action de la marée et du vent.

La côte restait à neuf milles, distance médiocre qu’un canot armé de bons avirons eût franchie en trois heures. Mais, avec le radeau, il fallait en rabattre. Si le vent tenait, on pourrait peut-être atteindre la terre dans une seule marée. Mais, si la brise venait à calmir, le jusant l’emporterait, et il serait nécessaire de mouiller pour attendre la marée suivante. Grosse affaire, et qui ne laissait pas de préoccuper John Mangles.

Cependant, il espérait réussir. Le vent fraîchissait.

Le flot ayant commencé à dix heures, on devait avoir accosté la terre à trois heures, sous peine de jeter l’ancre ou d’être ramené au large par la mer descendante.

Le début de la traversée fut heureux. Peu à peu, les têtes noires des récifs et le tapis jaune des bancs disparurent sous les montées de la houle et du flot.

Une grande attention, une extrême habileté, devinrent nécessaires pour éviter ces brisants immergés, et diriger un appareil peu sensible au gouvernail et prompt aux déviations.

À midi, il était encore à cinq milles de la côte.

Un ciel assez clair permettait de distinguer les principaux mouvements de terrain. Dans le nord-est se dressait un mont haut de deux mille cinq cents pieds. Il se découpait sur l’horizon d’une façon étrange, et sa silhouette reproduisait le grimaçant profil d’une tête de singe, la nuque renversée.

C’était le Pirongia, exactement situé, suivant la carte, sur le trente-huitième parallèle.

À midi et demi, Paganel fit remarquer que tous les écueils avaient disparu sous la marée montante.

«Sauf un, répondit lady Helena.

—Lequel? Madame, demanda Paganel.

—Là, répondit lady Helena, indiquant un point noir à un mille en avant.

—En effet, répondit Paganel. Tâchons de relever sa position afin de ne point donner dessus, car la marée ne tardera pas à le recouvrir.

—Il est justement par l’arête nord de la montagne, dit John
Mangles. Wilson, veille à passer au large.

—Oui, capitaine», répondit le matelot, pesant de tout son poids sur le gros aviron de l’arrière.

En une demi-heure, on gagna un demi-mille. Mais, chose étrange, le point noir émergeait toujours des flots.

John le regardait attentivement et, pour le mieux observer, il emprunta la longue-vue de Paganel.

«Ce n’est point un récif, dit-il, après un instant d’examen; c’est un objet flottant qui monte et descend avec la houle.

—N’est-ce pas un morceau de la mâture du Macquarie? demanda lady Helena.

—Non, répondit Glenarvan, aucun débris n’a pu dériver si loin du navire.

—Attendez! s’écria John Mangles, je le reconnais, c’est le canot!

—Le canot du brick! dit Glenarvan.

—Oui, mylord. Le canot du brick, la quille renversée!

—Les malheureux! s’écria lady Helena, ils ont péri!

—Oui, madame, répondit John Mangles, et ils devaient périr, car au milieu de ces brisants, sur une mer houleuse, par cette nuit noire, ils couraient à une mort certaine.

—Que le ciel ait eu pitié d’eux!» murmura Mary Grant.

Pendant quelques instants, les passagers demeurèrent silencieux. Ils regardaient cette frêle embarcation qui se rapprochait. Elle avait évidemment chaviré à quatre milles de la terre, et, de ceux qui la montaient, pas un sans doute ne s’était sauvé.

«Mais ce canot peut nous être utile, dit Glenarvan.

—En effet, répondit John Mangles. Mets le cap dessus, Wilson.»

La direction du radeau fut modifiée, mais la brise tomba peu à peu, et l’on n’atteignit pas l’embarcation avant deux heures.

Mulrady, placé à l’avant, para le choc, et le youyou chaviré vint se ranger le long du bord.

«Vide? demanda John Mangles.

—Oui, capitaine, répondit le matelot, le canot est vide, et ses bordages se sont ouverts. Il ne saurait donc nous servir.

—On n’en peut tirer aucun parti? demanda Mac Nabbs.

—Aucun, répondit John Mangles. C’est une épave bonne à brûler.

—Je le regrette, dit Paganel, car ce you-you aurait pu nous conduire à Auckland.

—Il faut se résigner, Monsieur Paganel, répondit John Mangles. D’ailleurs, sur une mer aussi tourmentée, je préfère encore notre radeau à cette fragile embarcation. Il n’a fallu qu’un faible choc pour la mettre en pièces! Donc, mylord, nous n’avons plus rien à faire ici.

—Quand tu voudras, John, dit Glenarvan.

—En route, Wilson, reprit le jeune capitaine, et droit sur la côte.»

Le flot devait encore monter pendant une heure environ. On put franchir une distance de deux milles.

Mais alors la brise tomba presque entièrement et parut avoir une certaine tendance à se lever de terre. Le radeau resta immobile. Bientôt même, il commence à dériver vers la pleine mer sous la poussée du jusant. John ne pouvait hésiter une seconde.

«Mouille», cria-t-il.

Mulrady, préparé à l’exécution de cet ordre, laissa tomber l’ancre par cinq brasses de fond. Le radeau recula de deux toises sur le grelin fortement tendu.

La voile de fortune carguée, les dispositions furent prises pour une assez longue station.

En effet, la mer ne devait pas renverser avant neuf heures du soir, et puisque John Mangles ne se souciait pas de naviguer pendant la nuit, il était mouillé là jusqu’à cinq heures du matin. La terre était en vue à moins de trois milles.

Une assez forte houle soulevait les flots, et semblait par un mouvement continu porter à la côte.

Aussi, Glenarvan, quand il apprit que la nuit entière se passerait à bord, demanda à John pourquoi il ne profitait pas des ondulations de cette houle pour se rapprocher de la côte.

«Votre honneur, répondit le jeune capitaine, est trompé par une illusion d’optique. Bien qu’elle semble marcher, la houle ne marche pas. C’est un balancement des molécules liquides, rien de plus. Jetez un morceau de bois au milieu de ces vagues, et vous verrez qu’il demeurera stationnaire, tant que le jusant ne se fera pas sentir. Il ne nous reste donc qu’à prendre patience.

—Et à dîner», ajouta le major.

Olbinett tira d’une caisse de vivres quelques morceaux de viande sèche, et une douzaine de biscuits. Le stewart rougissait d’offrir à ses maîtres un si maigre menu. Mais il fut accepté de bonne grâce, même par les voyageuses, que les brusques mouvements de la mer, ne mettaient guère en appétit. En effet, ces chocs du radeau, qui faisait tête à la houle en secouant son câble, étaient d’une fatigante brutalité. L’appareil, incessamment ballotté sur des lames courtes et capricieuses, ne se fût pas heurté plus violemment aux arêtes vives d’une roche sous-marine. C’était parfois à croire qu’il touchait. Le grelin travaillait fortement, et de demi-heure en demi-heure John en faisait filer une brasse pour le rafraîchir. Sans cette précaution, il eût inévitablement cassé, et le radeau, abandonné à lui-même, aurait été se perdre au large.

Les appréhensions de John seront donc aisément comprises. Ou son grelin pouvait casser, ou son ancre déraper, et dans les deux cas il était en détresse.

La nuit approchait. Déjà, le disque du soleil, allongé par la réfraction, et d’un rouge de sang, allait disparaître derrière l’horizon. Les dernières lignes d’eau resplendissaient dans l’ouest et scintillaient comme des nappes d’argent liquide. De ce côté, tout était ciel et eau, sauf un point nettement accusé, la carcasse du Macquarie immobile sur son haut-fond.

Le rapide crépuscule retarda de quelques minutes à peine la formation des ténèbres, et bientôt la terre, qui bornait les horizons de l’est et du nord, se fondit dans la nuit.

Situation pleine d’angoisses que celle de ces naufragés, sur cet étroit radeau, envahis par l’ombre! Les uns s’endormirent dans un assoupissement anxieux et propice aux mauvais rêves, les autres ne purent trouver une heure de sommeil. Au lever du jour, tous étaient brisés par les fatigues de la nuit.

Avec la mer montante, le vent reprit du large. Il était six heures du matin. Le temps pressait. John fit ses dispositions pour l’appareillage. Il ordonna de lever l’ancre. Mais les pattes de l’ancre, sous les secousses du câble, s’étaient profondément incrustées dans le sable. Sans guindeau, et même avec les palans que Wilson installa, il fut impossible de l’arracher.

Une demi-heure s’écoula dans de vaines tentatives.

John, impatient d’appareiller, fit couper le grelin, abandonnant son ancre et s’enlevant toute possibilité de mouiller dans un cas urgent, si la marée ne suffisait pas pour gagner la côte. Mais il ne voulut pas tarder davantage, et un coup de hache livra le radeau au gré de la brise, aidée d’un courant de deux nœuds à l’heure.

La voile fut larguée. On dériva lentement vers la terre qui s’estompait en masses grisâtres sur un fond de ciel illuminé par le soleil levant. Les récifs furent adroitement évités et doublés. Mais, sous la brise incertaine du large, l’appareil ne semblait pas se rapprocher du rivage. Que de peines pour atteindre cette Nouvelle-Zélande, qu’il était si dangereux d’accoster!

À neuf heures, cependant, la terre restait à moins d’un mille. Les brisants la hérissaient. Elle était très accore. Il fallut y découvrir un atterrage praticable. Le vent mollit peu à peu et tomba entièrement. La voile inerte battait le mât et le fatiguait. John la fit carguer. Le flot seul portait le radeau à la côte, mais il avait fallu renoncer à le gouverner, et d’énormes fucus retardaient encore sa marche.

À dix heures, John se vit à peu près stationnaire, à trois encablures du rivage. Pas d’ancre à mouiller.

Allait-il donc être repoussé au large par le jusant?

John, les mains crispées, le cœur dévoré d’inquiétude, jetait un regard farouche à cette terre inabordable.

Heureusement, —heureusement cette fois, —un choc eut lieu. Le radeau s’arrêta. Il venait d’échouer à haute mer, sur un fond de sable à vingt-cinq brasses de la côte.

Glenarvan, Robert, Wilson, Mulrady, se jetèrent à l’eau. Le radeau fut fixé solidement par des amarres sur les écueils voisins. Les voyageuses, portées de bras en bras, atteignirent la terre sans avoir mouillé un pli de leurs robes, et bientôt tous, avec armes et vivres, eurent pris définitivement pied sur ces redoutables rivages de la Nouvelle-Zélande.

Chapitre VIII Le présent du pays où l’on est

Glenarvan aurait voulu, sans perdre une heure, suivre la côte et remonter vers Auckland. Mais depuis le matin, le ciel s’était chargé de gros nuages, et vers onze heures, après le débarquement, les vapeurs se condensèrent en pluie violente. De là impossibilité de se mettre en route et nécessité de chercher un abri.

Wilson découvrit fort à propos une grotte creusée par la mer dans les roches basaltiques du rivage.

Les voyageurs s’y réfugièrent avec armes et provisions. Là se trouvait toute une récolte de varech desséché, jadis engrangée par les flots.

C’était une literie naturelle dont on s’accommoda.

Quelques morceaux de bois furent empilés à l’entrée de la grotte, puis allumés, et chacun s’y sécha de son mieux.

John espérait que la durée de cette pluie diluvienne serait en raison inverse de sa violence.

Il n’en fut rien. Les heures se passèrent sans amener une modification dans l’état du ciel. Le vent fraîchit vers midi et accrut encore la bourrasque.

Ce contre-temps eût impatienté le plus patient des hommes. Mais qu’y faire? ç’eût été folie de braver sans véhicule une pareille tempête. D’ailleurs, quelques jours devaient suffire pour gagner Auckland, et un retard de douze heures ne pouvait préjudicier à l’expédition, si les indigènes n’arrivaient pas.

Pendant cette halte forcée, la conversation roula sur les incidents de la guerre dont la Nouvelle-Zélande était alors le théâtre. Mais pour comprendre et estimer la gravité des circonstances au milieu desquelles se trouvaient jetés les naufragés du Macquarie, il faut connaître l’histoire de cette lutte qui ensanglantait alors l’île d’Ika-Na-Maoui.

Depuis l’arrivée d’Abel Tasman au détroit de Cook, le 16 décembre 1642, les néo-zélandais, souvent visités par les navires européens, étaient demeurés libres dans leurs îles indépendantes. Nulle puissance européenne ne songeait à s’emparer de cet archipel qui commande les mers du Pacifique. Seuls, les missionnaires, établis sur ces divers points, apportaient à ces nouvelles contrées les bienfaits de la civilisation chrétienne. Quelques-uns d’entre eux, cependant, et spécialement les anglicans, préparaient les chefs zélandais à se courber sous le joug de l’Angleterre. Ceux-ci, habilement circonvenus, signèrent une lettre adressée à la reine Victoria pour réclamer sa protection. Mais les plus clairvoyants pressentaient la sottise de cette démarche, et l’un d’eux, après avoir appliqué sur la lettre l’image de son tatouage, fit entendre ces prophétiques paroles: «Nous avons perdu notre pays; désormais, il n’est plus à nous; bientôt l’étranger viendra s’en emparer et nous serons ses esclaves.»

En effet, le 29 janvier 1840, la corvette Herald arrivait à la Baie des Îles, au nord d’Ika-Na-Maoui. Le capitaine de vaisseau Hobson débarqua au village de Korora-Reka. Les habitants furent invités à se réunir en assemblée générale dans l’église protestante. Là, lecture fut donnée des titres que le capitaine Hobson tenait de la reine d’Angleterre.

Le 5 janvier suivant, les principaux chefs zélandais furent appelés chez le résident anglais au village de Païa. Le capitaine Hobson chercha à obtenir leur soumission, disant que la reine avait envoyé des troupes et des vaisseaux pour les protéger, que leurs droits restaient garantis, que leur liberté demeurait entière. Toutefois, leurs propriétés devaient appartenir à la reine Victoria, à laquelle ils étaient obligés de les vendre.

La majorité des chefs, trouvant la protection trop chère, refusa d’y acquiescer. Mais les promesses et les présents eurent plus d’empire sur ces sauvages natures que les grands mots du capitaine Hobson, et la prise de possession fut confirmée. Depuis cette année 1840 jusqu’au jour où le Duncan quitta le golfe de la Clyde, que se passa-t-il? Rien que ne sût Jacques Paganel, rien dont il ne fût prêt à instruire ses compagnons.

«Madame, répondit-il aux questions de lady Helena, je vous répéterai ce que j’ai déjà eu l’occasion de dire, c’est que les néo-zélandais forment une population courageuse qui, après avoir cédé un instant, résiste pied à pied aux envahissements de l’Angleterre. Les tribus des maoris sont organisées comme les anciens clans de l’Écosse. Ce sont autant de grandes familles qui reconnaissent un chef très soucieux d’une complète déférence à son égard. Les hommes de cette race sont fiers et braves, les uns grands, aux cheveux lisses, semblables aux maltais ou aux juifs de Bagdad et de race supérieure, les autres plus petits, trapus, pareils aux mulâtres, mais tous robustes, hautains et guerriers. Ils ont eu un chef célèbre nommé Hihi, un véritable Vercingétorix. Vous ne vous étonnerez donc pas si la guerre avec les anglais s’éternise sur le territoire d’Ika-Na-Maoui, car là se trouve la fameuse tribu des Waikatos, que William Thompson entraîne à la défense du sol.

—Mais les anglais, demanda John Mangles, ne sont-ils pas maîtres des principaux points de la Nouvelle-Zélande?

—Sans doute, mon cher John, répondit Paganel. Après la prise de possession du capitaine Hobson, devenu depuis gouverneur de l’île, neuf colonies se sont peu à peu fondées, de 1840 à 1862, dans les positions les plus avantageuses. De là, neuf provinces, quatre dans l’île du nord, les provinces d’Auckland, de Taranaki, de Wellington et de Hawkes-Bay; cinq dans l’île du sud, les provinces de Nelson, de Marlborough, de Canterbury, d’Otago et de Southland, avec une population générale de cent quatre-vingt mille trois cent quarante-six habitants, au 30 juin 1864. Des villes importantes et commerçantes se sont élevées de toutes parts. Quand nous arriverons à Auckland, vous serez forcés d’admirer sans réserve la situation de cette Corinthe du sud, dominant son isthme étroit jeté comme un pont sur l’océan Pacifique, et qui compte déjà douze mille habitants. À l’ouest, New-Plymouth; à l’est, Ahuhiri; au sud, Wellington, sont déjà des villes florissantes et fréquentées. Dans l’île de Tawai-Pounamou, vous auriez l’embarras du choix entre Nelson, ce Montpellier des antipodes, ce jardin de la Nouvelle-Zélande, Picton sur le détroit de Cook, Christchurch, Invercargill et Dunedin, dans cette opulente province d’Otago où affluent les chercheurs d’or du monde entier. Et remarquez qu’il ne s’agit point ici d’un assemblage de quelques cahutes, d’une agglomération de familles sauvages, mais bien de villes véritables, avec ports, cathédrales, banques, docks, jardins botaniques, muséums d’histoire naturelle, sociétés d’acclimatation, journaux, hôpitaux, établissements de bienfaisance, instituts philosophiques, loges de francs-maçons, clubs, sociétés chorales, théâtres et palais d’exposition universelle, ni plus ni moins qu’à Londres ou à Paris! Et si ma mémoire est fidèle, c’est en 1865, cette année même, et peut-être au moment où je vous parle, que les produits industriels du globe entier sont exposés dans un pays d’anthropophages!

—Quoi! Malgré la guerre avec les indigènes? demanda lady Helena.

—Les anglais, madame, se préoccupent bien d’une guerre! répliqua Paganel. Ils se battent et ils exposent en même temps. Cela ne les trouble pas. Ils construisent même des chemins de fer sous le fusil des néo-zélandais. Dans la province d’Auckland, le railway de Drury et le railway de Mere-Mere coupent les principaux points occupés par les révoltés. Je gagerais que les ouvriers font le coup de feu du haut des locomotives.

—Mais où en est cette interminable guerre? demanda John Mangles.

—Voilà six grands mois que nous avons quitté l’Europe, répondit Paganel, je ne puis donc savoir ce qui s’est passé depuis notre départ, sauf quelques faits, toutefois, que j’ai lus dans les journaux de Maryboroug et de Seymour, pendant notre traversée de l’Australie. Mais, à cette époque, on se battait fort dans l’île d’Ikana-Maoui.

—Et à quelle époque cette guerre a-t-elle commencé? dit Mary
Grant.

—Vous voulez dire «recommencé», ma chère miss, répondit Paganel, car une première insurrection eut lieu en 1845. C’est vers la fin de 1863; mais longtemps avant, les maoris se préparaient à secouer le joug de la domination anglaise. Le parti national des indigènes entretenait une active propagande pour amener l’élection d’un chef maori. Il voulait faire un roi du vieux Potatau, et de son village situé entre les fleuves Waikato et Waipa, la capitale du nouveau royaume. Ce Potatau n’était qu’un vieillard plus astucieux que hardi, mais il avait un premier ministre énergique et intelligent, un descendant de la tribu de ces Ngatihahuas qui habitaient l’isthme d’Auckland avant l’occupation étrangère. Ce ministre, nommé William Thompson devint l’âme de cette guerre d’indépendance. Il organisa habilement des troupes maories. Sous son inspiration, un chef de Taranaki réunit dans une même pensée les tribus éparses; un autre chef du Waikato forma l’association du «land league», une vraie ligue du bien public, destinée à empêcher les indigènes de vendre leurs terres au gouvernement anglais; des banquets eurent lieu, comme dans les pays civilisés qui préludent à une révolution. Les journaux britanniques commencèrent à relever ces symptômes alarmants, et le gouvernement s’inquiéta sérieusement des menées de la «land league.» Bref, les esprits étaient montés, la mine prête à éclater. Il ne manquait plus que l’étincelle, ou plutôt le choc de deux intérêts pour la produire.

—Et ce choc?… Demanda Glenarvan.

—Il eut lieu en 1860, répondit Paganel, dans la province de Taranaki, sur la côte sud-ouest d’Ika-Na-Maoui. Un indigène possédait six cents acres de terre dans le voisinage de New-Plymouth. Il les vendit au gouvernement anglais. Mais quand les arpenteurs se présentèrent pour mesurer le terrain vendu, le chef Kingi protesta, et, au mois de mars, il construisit sur les six cents acres en litige un camp défendu par de hautes palissades. Quelques jours après, le colonel Gold enleva ce camp à la tête de ses troupes, et, ce jour même, fut tiré le premier coup de feu de la guerre nationale.

—Les maoris sont-ils nombreux? demanda John Mangles.

—La population maorie a été bien réduite depuis un siècle, répondit le géographe. En 1769, Cook l’estimait à quatre cent mille habitants. En 1845, le recensement du protectorat indigène l’abaissait à cent neuf mille. Les massacres civilisateurs, les maladies et l’eau de feu l’ont décimée; mais dans les deux îles il reste encore quatre-vingt-dix mille naturels, dont trente mille guerriers qui tiendront longtemps en échec les troupes européennes.

—La révolte a-t-elle réussi jusqu’à ce jour? dit lady Helena.

—Oui, madame, et les anglais eux-mêmes ont souvent admiré le courage des néo-zélandais. Ceux-ci font une guerre de partisans, tentent des escarmouches, se ruent sur les petits détachements, pillent les domaines des colons. Le général Cameron ne se sentait pas à l’aise dans ces campagnes dont il fallait battre tous les buissons. En 1863, après une lutte longue et meurtrière, les maoris occupaient une grande position fortifiée sur le haut Waikato, à l’extrémité d’une chaîne de collines escarpées, et couverte par trois lignes de défense.

» Des prophètes appelaient toute la population maorie à la défense du sol et promettaient l’extermination des «pakeka», c’est-à-dire des blancs. Trois mille hommes se disposaient à la lutte sous les ordres du général Cameron, et ne faisaient plus aucun quartier aux maoris, depuis le meurtre barbare du capitaine Sprent. De sanglantes batailles eurent lieu.

» Quelques-unes durèrent douze heures, sans que les maoris cédassent aux canons européens. C’était la farouche tribu des Waikatos, sous les ordres de William Thompson, qui formait le noyau de l’armée indépendante. Ce général indigène commanda d’abord à deux mille cinq cents guerriers, puis à huit mille.

» Les sujets de Shongi et de Heki, deux redoutables chefs, lui vinrent en aide. Les femmes, dans cette guerre sainte, prirent part aux plus rudes fatigues.

» Mais le bon droit n’a pas toujours les bonnes armes. Après des combats meurtriers, le général Cameron parvint à soumettre le district du Waikato, un district vide et dépeuplé, car les maoris lui échappèrent de toutes parts. Il y eut d’admirables faits de guerre. Quatre cents maoris enfermés dans la forteresse d’Orakan, assiégés par mille anglais sous les ordres du brigadier général Carey, sans vivres, sans eau, refusèrent de se rendre. Puis, un jour, en plein midi, ils se frayèrent un chemin à travers le 40e régiment décimé, et se sauvèrent dans les marais.

—Mais la soumission du district de Waikato, demanda John
Mangles, a-t-elle terminé cette sanglante guerre?

—Non, mon ami, répondit Paganel. Les anglais ont résolu de marcher sur la province de Taranaki et d’assiéger Mataitawa, la forteresse de William Thompson. Mais ils ne s’en empareront pas sans des pertes considérables. Au moment de quitter Paris, j’avais appris que le gouverneur et le général venaient d’accepter la soumission des tribus Taranga, et qu’ils leur laissaient les trois quarts de leurs terres. On disait aussi que le principal chef de la rébellion, William Thompson, songeait à se rendre; mais les journaux australiens n’ont point confirmé cette nouvelle; au contraire. Il est donc probable qu’en ce moment même la résistance s’organise avec une nouvelle vigueur.

—Et suivant votre opinion, Paganel, dit Glenarvan, cette lutte aurait pour théâtre les provinces de Taranaki et d’Auckland.

—Je le pense.

—Cette province même où nous a jetés le naufrage du Macquarie?

—Précisément. Nous avons pris terre à quelques milles au-dessus du havre Kawhia, où doit flotter encore le pavillon national des maoris.

—Alors, nous ferons sagement de remonter vers le nord, dit
Glenarvan.

—Très sagement, en effet, répondit Paganel. Les néo-zélandais sont enragés contre les européens, et particulièrement contre les anglais. Donc, évitons de tomber entre leurs mains.

—Peut-être rencontrerons-nous quelque détachement de troupes européennes? dit lady Helena. Ce serait une bonne fortune.

—Peut-être, madame, répondit le géographe, mais je ne l’espère pas. Les détachements isolés ne battent pas volontiers la campagne, quand le moindre buisson, la plus frêle broussaille cache un tirailleur habile. Je ne compte donc point sur une escorte des soldats du 40e régiment. Mais quelques missions sont établies sur la côte ouest que nous allons suivre, et nous pouvons facilement faire des étapes de l’une à l’autre jusqu’à Auckland. Je songe même à rejoindre cette route que M De Hochstetter a parcourue en suivant le cours du Waikato.

—Était-ce un voyageur, Monsieur Paganel? demanda Robert Grant.

—Oui, mon garçon, un membre de la commission scientifique embarquée à bord de la frégate autrichienne la Novara pendant son voyage de circumnavigation en 1858.

—Monsieur Paganel, reprit Robert, dont les yeux s’allumaient à la pensée des grandes expéditions géographiques, la Nouvelle-Zélande a-t-elle des voyageurs célèbres comme Burke et Stuart en Australie?

—Quelques-uns, mon enfant, tels que le docteur Hooker, le professeur Brizard, les naturalistes Dieffenbach et Julius Haast; mais, quoique plusieurs d’entre eux aient payé de la vie leur aventureuse passion, ils sont moins célèbres que les voyageurs australiens ou africains.

—Et vous connaissez leur histoire? demanda le jeune Grant.

—Parbleu, mon garçon, et comme je vois que tu grilles d’en savoir autant que moi, je vais te la dire.

—Merci, Monsieur Paganel, je vous écoute.

—Et nous aussi, nous vous écoutons, dit lady Helena. Ce n’est pas la première fois que le mauvais temps nous aura forcés de nous instruire. Parlez pour tout le monde, Monsieur Paganel.

—À vos ordres, madame, répondit le géographe, mais mon récit ne sera pas long. Il ne s’agit point ici de ces hardis découvreurs qui luttaient corps à corps avec le minotaure australien. La Nouvelle-Zélande est un pays trop peu étendu pour se défendre contre les investigations de l’homme. Aussi mes héros n’ont-ils point été des voyageurs, à proprement parler, mais de simples touristes, victimes des plus prosaïques accidents.

—Et vous les nommez?… Demanda Mary Grant.

—Le géomètre Witcombe, et Charlton Howitt, celui-là même qui a retrouvé les restes de Burke, dans cette mémorable expédition que je vous ai racontée pendant notre halte aux bords de la Wimerra. Witcombe et Howitt commandaient chacun deux explorations dans l’île de Tawaï-Pounamou.

» Tous deux partirent de Christ-church, dans les premiers mois de 1863, pour découvrir des passages différents à travers les montagnes du nord de la province de Canterbury. Howitt, franchissant la chaîne sur la limite septentrionale de la province, vint établir son quartier général sur le lac Brunner, Witcombe, au contraire, trouva dans la vallée du Rakaia un passage qui aboutissait à l’est du mont Tyndall. Witcombe avait un compagnon de route, Jacob Louper, qui a publié dans le lyttleton-times le récit du voyage et de la catastrophe. Autant qu’il m’en souvient, le 22 avril 1863 les deux explorateurs se trouvaient au pied d’un glacier où le Rakaia prend sa source. Ils montèrent jusqu’au sommet du mont et s’engagèrent à la recherche de nouveaux passages. Le lendemain, Witcombe et Louper, épuisés de fatigue et de froid, campaient par une neige épaisse à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Pendant sept jours, ils errèrent dans les montagnes, au fond de vallées dont les parois à pic ne livraient aucune issue, souvent sans feu, parfois sans nourriture, leur sucre changé en sirop, leur biscuit réduit à une pâte humide, leurs habits et leurs couvertures ruisselants de pluie, dévorés par des insectes, faisant de grandes journées de trois milles et de petites journées pendant lesquelles ils gagnaient deux cents yards à peine. Enfin, le 29 avril, ils rencontrèrent une hutte de maoris, et, dans un jardin, quelques poignées de pommes de terre. Ce fut le dernier repas que les deux amis partagèrent ensemble. Le soir, ils atteignirent le rivage de la mer, près de l’embouchure du Taramakau. Il s’agissait de passer sur sa rive droite, afin de se diriger au nord vers le fleuve Grey. Le Taramakau était profond et large.

» Louper, après une heure de recherches, trouva deux petits canots endommagés qu’il répara de son mieux et qu’il fixa l’un à l’autre. Les deux voyageurs s’embarquèrent vers le soir. Mais à peine au milieu du courant, les canots s’emplirent d’eau.

» Witcombe se jeta à la nage et retourna vers la rive gauche. Jacob Louper, qui ne savait pas nager, resta accroché au canot. Ce fut ce qui le sauva, mais non sans péripéties. Le malheureux fut poussé vers les brisants.

» Une première lame le plongea au fond de la mer. Une seconde le ramena à la surface. Il fut heurté contre les rocs. La plus sombre des nuits était venue. La pluie tombait à torrents. Louper, le corps sanglant et gonflé par l’eau de mer, resta ainsi ballotté pendant plusieurs heures. Enfin, le canot heurta la terre ferme, et le naufragé, privé de sentiment, fut rejeté sur le rivage. Le lendemain, au lever du jour, il se traîna vers une source, et reconnut que le courant l’avait porté à un mille de l’endroit où il venait de tenter le passage du fleuve. Il se leva, il suivit la côte et trouva bientôt l’infortuné Witcombe, le corps et la tête enfouis dans la vase. Il était mort. Louper de ses mains creusa une fosse au milieu des sables et enterra le cadavre de son compagnon. Deux jours après, mourant de faim, il fut recueilli par des maoris hospitaliers, —il y en a quelques-uns, —et, le 4 mai, il atteignit le lac Brunner, au campement de Charlton Howitt, qui, six semaines plus tard, allait périr lui-même comme le malheureux Witcombe.

—Oui! dit John Mangles, il semble que ces catastrophes s’enchaînent, qu’un lien fatal unit les voyageurs entre eux, et qu’ils périssent tous, quand le centre vient à se rompre.

—Vous avez raison, ami John, répondit Paganel, et souvent j’ai fait cette remarque. Par quelle loi de solidarité Howitt a-t-il été conduit à succomber à peu près dans les mêmes circonstances? on ne peut le dire. Charlton Howitt avait été engagé par M Wyde, chef des travaux du gouvernement, pour tracer une route praticable aux chevaux depuis les plaines d’Hurunui jusqu’à l’embouchure du Taramakau. Il partit le 1er janvier 1863, accompagné de cinq hommes. Il s’acquitta de sa mission avec une incomparable intelligence, et une route longue de quarante milles fut percée jusqu’à un point infranchissable du Taramakau. Howitt revint alors à Christchurch et, malgré l’hiver qui s’approchait, il demanda à continuer ses travaux.

» M Wyde y consentit. Howitt repartit pour approvisionner son campement afin d’y passer la mauvaise saison. C’est à cette époque qu’il recueillit Jacob Louper. Le 27 juin, Howitt et deux de ses hommes, Robert Little, Henri Mullis, quittèrent le campement. Ils traversèrent le lac Brunner. Depuis, on ne les a jamais revus. Leur canot, frêle et ras sur l’eau, fut retrouvé échoué sur la côte. On les a cherchés pendant neuf semaines, mais en vain, et il est évident que ces malheureux, qui ne savaient pas nager, se sont noyés dans les eaux du lac.

—Mais pourquoi ne seraient-ils pas sains et saufs, chez quelque tribu zélandaise? dit lady Helena. Il est au moins permis d’avoir des doutes sur leur mort.

—Hélas! Non, madame, répondit Paganel, puisque, au mois d’août 1864, un an après la catastrophe, ils n’avaient pas reparu… Et quand on est un an sans reparaître dans ce pays de la Nouvelle-Zélande, murmura-t-il à voix basse, c’est qu’on est irrévocablement perdu!»

Chapitre IX Trente milles au nord

Le 7 février, à six heures du matin, le signal du départ fut donné par Glenarvan. La pluie avait cessé pendant la nuit. Le ciel, capitonné de petits nuages grisâtres, arrêtait les rayons du soleil à trois milles au-dessus du sol. La température modérée permettait d’affronter les fatigues d’un voyage diurne.

Paganel avait mesuré sur la carte une distance de quatre-vingts milles entre la pointe de Cahua et Auckland; c’était un voyage de huit jours, à dix milles par vingt-quatre heures. Mais, au lieu de suivre les rivages sinueux de la mer, il lui parut bon de gagner à trente milles le confluent du Waikato et du Waipa, au village de Ngarnavahia.

Là, passe l’«overland mail track», route, pour ne pas dire sentier, praticable aux voitures, qui traverse une grande partie de l’île depuis Napier sur la baie Hawkes jusqu’à Auckland. Alors, il serait facile d’atteindre Drury et de s’y reposer dans un excellent hôtel que recommande particulièrement le naturaliste Hochstetter.

Les voyageurs, munis chacun de leur part de vivres, commencèrent à tourner les rivages de la baie Aotea. Par prudence, ils ne s’écartaient point les uns des autres, et par instinct, leurs carabines armées, ils surveillaient les plaines ondulées de l’est. Paganel, son excellente carte à la main, trouvait un plaisir d’artiste à relever l’exactitude de ses moindres détails.

Pendant une partie de la journée, la petite troupe foula un sable composé de débris de coquilles bivalves, d’os de seiche, et mélangé dans une grande proportion de peroxyde et de protoxyde de fer. Un aimant approché du sol se fût instantanément revêtu de cristaux brillants.

Sur le rivage caressé par la marée montante s’ébattaient quelques animaux marins, peu soucieux de s’enfuir. Les phoques, avec leurs têtes arrondies, leur front large et recourbé, leurs yeux expressifs, présentaient une physionomie douce et même affectueuse. On comprenait que la fable, poétisant à sa manière ces curieux habitants des flots, en eût fait d’enchanteresses sirènes, quoique leur voix ne fût qu’un grognement peu harmonieux. Ces animaux, nombreux sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, sont l’objet d’un commerce actif. On les pêche pour leur huile et leur fourrure.

Entre eux se faisaient remarquer trois ou quatre éléphants marins, d’un gris bleuâtre, et longs de vingt-cinq à trente pieds. Ces énormes amphibies, paresseusement étendus sur d’épais lits de laminaires géantes, dressaient leur trompe érectile et agitaient d’une grimaçante façon les soies rudes de leurs moustaches longues et tordues, de vrais tire-bouchons frisés comme la barbe d’un dandy. Robert s’amusait à contempler ce monde intéressant, quand il s’écria très surpris:

«Tiens! Ces phoques qui mangent des cailloux!»

Et, en effet, plusieurs de ces animaux avalaient les pierres du rivage avec une avidité gloutonne.

«Parbleu! Le fait est certain! répliqua Paganel. On ne peut nier que ces animaux ne paissent les galets du rivage.

—Une singulière nourriture, dit Robert, et d’une digestion difficile!

—Ce n’est pas pour se nourrir, mon garçon, mais pour se lester, que ces amphibies avalent des pierres. C’est un moyen d’augmenter leur pesanteur spécifique et d’aller facilement au fond de l’eau. Une fois revenus à terre, ils rendront ces pierres sans plus de cérémonies. Tu vas voir ceux-ci plonger sous les flots.»

Bientôt, en effet, une demi-douzaine de phoques, suffisamment lestés, se traînèrent pesamment le long du rivage et disparurent sous le liquide élément.

Mais Glenarvan ne pouvait perdre un temps précieux à guetter leur retour pour observer l’opération du délestage et, au grand regret de Paganel, la marche interrompue fut reprise.

À dix heures, halte pour déjeuner au pied de grands rocs de basalte disposés comme des dolmens celtiques sur le bord de la mer. Un banc d’huîtres fournit une grande quantité de ces mollusques. Ces huîtres étaient petites et d’un goût peu agréable. Mais, suivant le conseil de Paganel, Olbinett les fit cuire sur des charbons ardents, et, ainsi préparées, les douzaines succédèrent aux douzaines pendant toute la durée du repas.

La halte finie, on continua de suivre les rivages de la baie. Sur ses rocs dentelés, au sommet de ses falaises, s’étaient réfugiés tout un monde d’oiseaux de mer, des frégates, des fous, des goélands, de vastes albatros immobiles à la pointe des pics aigus.

À quatre heures du soir, dix milles avaient été franchis sans peine ni fatigue. Les voyageuses demandèrent à continuer leur marche jusqu’à la nuit. En ce moment, la direction de la route dut être modifiée; il fallait, en tournant le pied de quelques montagnes qui apparaissaient au nord, s’engager dans la vallée du Waipa.

Le sol présentait au loin l’aspect d’immenses prairies qui s’en allaient à perte de vue, et promettaient une facile promenade. Mais les voyageurs, arrivés à la lisière de ces champs de verdure, furent très désillusionnés. Le pâturage faisait place à un taillis de buissons à petites fleurs blanches, entremêlés de ces hautes et innombrables fougères que les terrains de la Nouvelle-Zélande affectionnent particulièrement. Il fallut se frayer une route à travers ces tiges ligneuses, et l’embarras fut grand. Cependant, à huit heures du soir, les premières croupes des Hakarihoata-Ranges furent tournées, et le camp organisé sans retard.

Après une traite de quatorze milles, il était permis de songer au repos. Du reste, on n’avait ni chariot ni tente, et ce fut au pied de magnifiques pins de Norfolk que chacun se disposa pour dormir. Les couvertures ne manquaient pas et servirent à improviser les lits.

Glenarvan prit de rigoureuses précautions pour la nuit. Ses compagnons et lui, bien armés, durent veiller par deux jusqu’au lever du jour. Aucun feu ne fut allumé. Ces barrières incandescentes sont utiles contre les bêtes fauves, mais la Nouvelle-Zélande n’a ni tigre, ni lion, ni ours, aucun animal féroce; les néo-zélandais, il est vrai, les remplacent suffisamment. Or, un feu n’eût servi qu’à attirer ces jaguars à deux pattes.

Bref, la nuit fut bonne, à cela près de quelques mouches de sable, des «ngamu» en langue indigène, dont la piqûre est très désagréable, et d’une audacieuse famille de rats qui grignota à belles dents les sacs aux provisions.

Le lendemain, 8 février, Paganel se réveilla plus confiant et presque réconcilié avec le pays. Les maoris, qu’il redoutait particulièrement, n’avaient point paru, et ces féroces cannibales ne le menacèrent même pas dans ses rêves. Il en témoigna toute sa satisfaction à Glenarvan.

«Je pense donc, lui-dit-il, que cette petite promenade s’achèvera sans encombre. Ce soir, nous aurons atteint le confluent du Waipa et du Waikato, et, ce point dépassé, une rencontre d’indigènes est peu à craindre sur la route d’Auckland.

—Quelle distance avons-nous à parcourir, demanda Glenarvan, pour atteindre le confluent du Waipa et du Waikato?

—Quinze milles, à peu près le chemin que nous avons fait hier.

—Mais nous serons fort retardés si ces interminables taillis continuent à obstruer les sentiers.

—Non, répondit Paganel, nous suivrons les rives du Waipa, et là, plus d’obstacles, mais un chemin facile, au contraire.

—Partons donc», répondit Glenarvan, qui vit les voyageuses prêtes à se mettre en route.

Pendant les premières heures de cette journée, les taillis retardèrent encore la marche. Ni chariot, ni chevaux n’eussent passé où passèrent les voyageurs.

Leur véhicule australien fut donc médiocrement regretté. Jusqu’au jour où des routes carrossables seront percées à travers ses forêts de plantes, la Nouvelle-Zélande ne sera praticable qu’aux seuls piétons. Les fougères, dont les espèces sont innombrables, concourent avec la même obstination que les maoris à la défense du sol national.

La petite troupe éprouva donc mille difficultés à franchir les plaines où se dressent les collines d’Hakarihoata. Mais, avant midi, elle atteignit les rives du Waipa et remonta sans peine vers le nord par les berges de la rivière.

C’était une charmante vallée, coupée de petits creeks aux eaux fraîches et pures, qui couraient joyeusement sous les arbrisseaux. La Nouvelle-Zélande, suivant le botaniste Hooker, a présenté jusqu’à ce jour deux mille espèces de végétaux, dont cinq cents lui appartiennent spécialement. Les fleurs y sont rares, peu nuancées, et il y a disette presque absolue de plantes annuelles, mais abondance de filicinées, de graminées et d’ombellifères.

Quelques grands arbres s’élevaient çà et là hors des premiers plans de la sombre verdure, des «métrosideros «à fleurs écarlates, des pins de Norfolk, des thuyas aux rameaux comprimés verticalement, et une sorte de cyprès, le «rimu», non moins triste que ses congénères européens; tous ces troncs étaient envahis par de nombreuses variétés de fougères.

Entre les branches des grands arbres, à la surface des arbrisseaux, voltigeaient et bavardaient quelques kakatoès, le «kakariki» vert, avec une bande rouge sous la gorge, le «taupo», orné d’une belle paire de favoris noirs, et un perroquet gros comme un canard, roux de plumage, avec un éclatant dessous d’ailes, que les naturalistes ont surnommé le «Nestor méridional.»

Le major et Robert purent, sans s’éloigner de leurs compagnons, tirer quelques bécassines et perdrix qui se remisaient sous la basse futaie des plaines.

Olbinett, afin de gagner du temps, s’occupa de les plumer en route.

Paganel, pour son compte, moins sensible aux qualités nutritives du gibier, aurait voulu s’emparer de quelque oiseau particulier à la Nouvelle-Zélande. La curiosité du naturaliste faisait taire en lui l’appétit du voyageur. Sa mémoire, si elle ne le trompait pas, lui rappelait à l’esprit les étranges façons du «tui» des indigènes, tantôt nommé «le moqueur» pour ses ricaneries incessantes et tantôt «le curé» parce qu’il porte un rabat blanc sur son plumage noir comme une soutane.

«Ce tui, disait Paganel au major, devient tellement gras pendant l’hiver qu’il en est malade. Il ne peut plus voler. Alors, il se déchire la poitrine à coups de bec, afin de se débarrasser de sa graisse et se rendre plus léger. Cela ne vous paraît-il pas singulier, Nabbs?

—Tellement singulier, répondit le major, que je n’en crois pas le premier mot!»

Et Paganel, à son grand regret, ne put s’emparer d’un seul échantillon de ces oiseaux et montrer à l’incrédule major les sanglantes scarifications de leur poitrine.

Mais il fut plus heureux avec un animal bizarre, qui, sous la poursuite de l’homme, du chat et du chien, a fui vers les contrées inhabitées et tend à disparaître de la faune zélandaise. Robert, furetant comme un véritable furet, découvrit dans un nid formé de racines entrelacées une paire de poules sans ailes et sans queue, avec quatre orteils aux pieds, un long bec de bécasse et une chevelure de plumes blanches sur tout le corps. Animaux étranges, qui semblaient marquer la transition des ovipares aux mammifères.

C’était le «kiwi» zélandais, «l’aptérix australis» des naturalistes, qui se nourrit indifféremment de larves, d’insectes, de vers ou de semences. Cet oiseau est spécial au pays. À peine a-t-on pu l’introduire dans les jardins zoologiques d’Europe. Ses formes à demi ébauchées, ses mouvements comiques, ont toujours attiré l’attention des voyageurs, et pendant la grande exploration en Océanie de l’Astrolabe et de la Zélée, Dumont-d’Urville fut principalement chargé par l’académie des sciences de rapporter un spécimen de ces singuliers oiseaux. Mais, malgré les récompenses promises aux indigènes, il ne put se procurer un seul kiwi vivant.