Le wombat est un herbivore qui creuse des terriers à la manière des blaireaux; il est gros comme un mouton, et sa chair est excellente.

Le bandicoot est une espèce de marsupiaux, qui en remontrerait au renard d’Europe et lui donnerait des leçons de pillage dans les basses-cours. Cet animal, d’un aspect assez repoussant, long d’un pied et demi, tomba sous les coups de Paganel, qui, par amour-propre de chasseur, le trouva charmant.

«Une adorable bête,» disait-il.

Robert, entre autres pièces importantes, tua fort adroitement un «dasyure viverrin», sorte de petit renard, dont le pelage noir et moucheté de blanc vaut celui de la martre, et un couple d’opossums qui se cachaient dans le feuillage épais des grands arbres.

Mais de tous ces hauts faits, le plus intéressant fut, sans contredit, une chasse au kanguroo. Les chiens, vers quatre heures, firent lever une bande de ces curieux marsupiaux. Les petits rentrèrent précipitamment dans la poche maternelle, et toute la troupe s’échappa en file. Rien de plus étonnant que ces énormes bonds du kanguroo, dont les jambes de derrière, deux fois plus longues que celles de devant, se détendent comme un ressort. En tête de la troupe fuyante décampait un mâle haut de cinq pieds, magnifique spécimen du «macropus giganteus», un «vieil homme», comme disent les bushmen.

Pendant quatre à cinq milles, la chasse fut activement conduite. Les kanguroos ne se lassaient pas, et les chiens, qui redoutent, non sans raison, leur vigoureuse patte armée d’un ongle aigu, ne se souciaient pas de les approcher. Mais enfin, épuisée par sa course, la bande s’arrêta et le «vieil homme» s’appuya contre un tronc d’arbre, prêt à se défendre. Un des pointers, emporté par son élan, alla rouler près de lui. Un instant après, le malheureux chien sautait en l’air, et retombait éventré. Certes, la meute tout entière n’aurait pas eu raison de ces puissants marsupiaux. Il fallait donc en finir à coups de fusil, et les balles seules pouvaient abattre le gigantesque animal.

En ce moment, Robert faillit être victime de son imprudence. Dans le but d’assurer son coup, il s’approcha si près du kanguroo, que celui-ci s’élança d’un bond.

Robert tomba, un cri retentit. Mary Grant, du haut du break, terrifiée, sans voix, presque sans regards, tendait les mains vers son frère. Aucun chasseur n’osait tirer sur l’animal, car il pouvait aussi frapper l’enfant.

Mais soudain John Mangles, son couteau de chasse ouvert, se précipita sur le kanguroo au risque d’être éventré, et il frappa l’animal au cœur. La bête abattue, Robert se releva sans blessure. Un instant après, il était dans les bras de sa sœur.

«Merci, Monsieur John! Merci! dit Mary Grant, qui tendit la main au jeune capitaine.

—Je répondais de lui», dit John Mangles, en prenant la main tremblante de la jeune fille.

Cet incident termina la chasse. La bande de marsupiaux s’était dispersée après la mort de son chef, dont les dépouilles furent rapportées à l’habitation. Il était alors six heures du soir. Un dîner magnifique attendait les chasseurs. Entre autres mets, un bouillon de queue de kanguroo, préparé à la mode indigène, fut le grand succès du repas.

Après les glaces et sorbets du dessert, les convives passèrent au salon. La soirée fut consacrée à la musique. Lady Helena, très bonne pianiste, mit ses talents à la disposition des squatters. Michel et Sandy Patterson chantèrent avec un goût parfait des passages empruntés aux dernières partitions de Gounod, de Victor Massé, de Félicien David, et même de ce génie incompris, Richard Wagner.

À onze heures, le thé fut servi; il était fait avec cette perfection anglaise qu’aucun autre peuple ne peut égaler. Mais Paganel ayant demandé à goûter le thé australien, on lui apporta une liqueur noire comme de l’encre, un litre d’eau dans lequel une demi-livre de thé avait bouilli pendant quatre heures. Paganel, malgré ses grimaces, déclara ce breuvage excellent.

À minuit, les hôtes de la station, conduits à des chambres fraîches et confortables, prolongèrent dans leurs rêves les plaisirs de cette journée.

Le lendemain, dès l’aube, ils prirent congé des deux jeunes squatters. Il y eut force remercîments et promesses de se revoir en Europe, au château de Malcolm. Puis le chariot se mit en marche, tourna la base du mont Hottam, et bientôt l’habitation disparut, comme une vision rapide, aux yeux des voyageurs. Pendant cinq milles encore, ils foulèrent du pied de leurs chevaux le sol de la station.

À neuf heures seulement, la dernière palissade fut franchie, et la petite troupe s’enfonça à travers les contrées presque inconnues de la province victorienne.

Chapitre XVIII Les alpes australiennes

Une immense barrière coupait la route dans le sud-est.

C’était la chaîne des Alpes australiennes, vaste fortification dont les capricieuses courtines s’étendent sur une longueur de quinze cents milles, et arrêtent les nuages à quatre mille pieds dans les airs.

Le ciel couvert ne laissait arriver au sol qu’une chaleur tamisée par le tissu serré des vapeurs. La température était donc supportable, mais la marche difficile sur un terrain déjà fort accidenté. Les extumescences de la plaine se prononçaient de plus en plus. Quelques mamelons, plantés de jeunes gommiers verts, se gonflaient çà et là. Plus loin, ces gibbosités, accusées vivement, formaient les premiers échelons des grandes Alpes. Il fallait monter d’une manière continue, et l’on s’en apercevait bien à l’effort des bœufs dont le joug craquait sous la traction du lourd chariot; ils soufflaient bruyamment, et les muscles de leurs jarrets se tendaient, près de se rompre. Les ais du véhicule gémissaient aux heurts inattendus qu’Ayrton, si habile qu’il fût, ne parvenait pas à éviter. Les voyageuses en prenaient gaiement leur parti.

John Mangles et ses deux matelots battaient la route à quelques centaines de pas en avant; ils choisissaient les passages praticables, pour ne pas dire les passes, car tous ces ressauts du sol figuraient autant d’écueils entre lesquels le chariot choisissait le meilleur chenal. C’était une véritable navigation à travers ces terrains houleux.

Tâche difficile, périlleuse souvent. Maintes fois, la hache de Wilson dut frayer un passage au milieu d’épais fourrés d’arbustes. Le sol argileux et humide fuyait sous le pied. La route s’allongea des mille détours que d’inabordables obstacles, hauts blocs de granit, ravins profonds, lagunes suspectes, obligeaient à faire. Aussi, vers le soir, c’est à peine si un demi-degré avait été franchi. On campa au pied des Alpes, au bord du creek de Cobongra, sur la lisière d’une petite plaine couverte d’arbrisseaux hauts de quatre pieds, dont les feuilles d’un rouge clair égayaient le regard.

«Nous aurons du mal à passer, dit Glenarvan en regardant la chaîne
des montagnes dont la silhouette se fondait déjà dans l’obscurité
du soir. Des Alpes!
Voilà une dénomination qui donne à réfléchir.

—Il faut en rabattre, mon cher Glenarvan, lui répondit Paganel. Ne croyez pas que vous avez toute une Suisse à traverser. Il y a dans l’Australie des Grampians, des Pyrénées, des Alpes, des montagnes Bleues, comme en Europe et en Amérique, mais en miniature. Cela prouve tout simplement que l’imagination des géographes n’est pas infinie, ou que la langue des noms propres est bien pauvre.

—Ainsi, ces Alpes australiennes?… Demanda lady Helena.

—Sont des montagnes de poche, répondit Paganel.

Nous les franchirons sans nous en apercevoir.

—Parlez pour vous! dit le major. Il n’y a qu’un homme distrait qui puisse traverser une chaîne de montagnes sans s’en douter.

—Distrait! s’écria Paganel. Mais je ne suis plus distrait. Je m’en rapporte à ces dames. Depuis que j’ai mis le pied sur le continent, n’ai-je pas tenu ma promesse? Ai-je commis une seule distraction? A-t-on une erreur à me reprocher?

—Aucune, Monsieur Paganel, dit Mary Grant. Vous êtes maintenant le plus parfait des hommes.

—Trop parfait! Ajouta en riant lady Helena. Vos distractions vous allaient bien.

—N’est-il pas vrai, madame? répondit Paganel. Si je n’ai plus un défaut, je vais devenir un homme comme tout le monde. J’espère donc qu’avant peu je commettrai quelque bonne bévue dont vous rirez bien. Voyez-vous, quand je ne me trompe pas, il me semble que je manque à ma vocation.»

Le lendemain, 9 janvier, malgré les assurances du confiant géographe, ce ne fut pas sans grandes difficultés que la petite troupe s’engagea dans le passage des Alpes. Il fallut aller à l’aventure, s’enfoncer par des gorges étroites et profondes qui pouvaient finir en impasses.

Ayrton eût été très embarrassé sans doute, si, après une heure de marche, une auberge, un misérable «tap» ne se fût inopinément présenté sur un des sentiers de la montagne.

«Parbleu! s’écria Paganel, le maître de cette taverne ne doit pas faire fortune en un pareil endroit! à quoi peut-il servir?

—À nous donner sur notre route les renseignements dont nous avons besoin, répondit Glenarvan. Entrons.»

Glenarvan, suivi d’Ayrton, franchit le seuil de l’auberge. Le maître de Bush-Inn, —ainsi le portait son enseigne, —était un homme grossier, à face rébarbative, et qui devait se considérer comme son principal client à l’endroit du gin, du brandy et du whisky de sa taverne. D’habitude, il ne voyait guère que des squatters en voyage, ou quelques conducteurs de troupeaux.

Il répondit avec un air de mauvaise humeur aux questions qui lui furent adressées. Mais ses réponses suffirent à fixer Ayrton sur sa route. Glenarvan reconnut par quelques couronnes la peine que l’aubergiste s’était donnée, et il allait quitter la taverne, quand une pancarte collée au mur attira ses regards.

C’était une notice de la police coloniale. Elle signalait l’évasion des convicts de Perth et mettait à prix la tête de Ben Joyce. Cent livres sterling à qui le livrerait.

«Décidément, dit Glenarvan au quartier-maître, c’est un misérable bon à pendre.

—Et surtout à prendre! répondit Ayrton. Cent livres!

Mais c’est une somme! Il ne les vaut pas.

—Quant au tavernier, ajouta Glenarvan, il ne me rassure guère, malgré sa pancarte.

—Ni moi», répondit Ayrton.

Glenarvan et le quartier-maître rejoignirent le chariot. On se dirigea vers le point où s’arrête la route de Lucknow. Là serpentait une étroite passe qui prenait la chaîne de biais. On commença à monter.

Ce fut une pénible ascension. Plus d’une fois, les voyageuses et leurs compagnons mirent pied à terre. Il fallait venir en aide au lourd véhicule et pousser à la roue, le retenir souvent sur de périlleuses déclivités, dételer les bœufs dont l’attelage ne pouvait se développer utilement à des tournants brusques, caler le chariot qui menaçait de revenir en arrière, et, plus d’une fois, Ayrton dut appeler à son aide le renfort des chevaux déjà fatigués de se hisser eux-mêmes.

Fut-ce cette fatigue prolongée, ou toute autre cause, mais l’un des chevaux succomba pendant cette journée.

Il s’abattit subitement sans qu’aucun symptôme fît pressentir cet accident. C’était le cheval de Mulrady, et quand celui-ci voulut le relever, il le trouva mort.

Ayrton vint examiner l’animal étendu à terre, et parut ne rien comprendre à cette mort instantanée.

«Il faut que cette bête, dit Glenarvan, se soit rompu quelque vaisseau.

—Évidemment, répondit Ayrton.

—Prends mon cheval, Mulrady, ajouta Glenarvan, je vais rejoindre lady Helena dans le chariot.»

Mulrady obéit, et la petite troupe continua sa fatigante ascension, après avoir abandonné aux corbeaux le cadavre de l’animal.

La chaîne des Alpes australiennes est peu épaisse, et sa base ne s’étend pas sur une largeur de huit milles.

Donc, si le passage choisi par Ayrton aboutissait au revers oriental, on pouvait, quarante-huit heures plus tard, avoir franchi cette haute barrière. Alors, d’obstacles insurmontables, de route difficile, il ne serait plus question jusqu’à la mer.

Pendant la journée du 10, les voyageurs atteignirent le plus haut point du passage, deux mille pieds environ. Ils se trouvaient sur un plateau dégagé qui laissait la vue s’étendre au loin. Vers le nord miroitaient les eaux tranquilles du lac Oméo, tout pointillé d’oiseaux aquatiques, et au delà, les vastes plaines du Murray. Au sud, se déroulaient les nappes verdoyantes du Gippsland, ses terrains riches en or, ses hautes forêts, avec l’apparence d’un pays primitif. Là, la nature était encore maîtresse de ses produits, du cours de ses eaux, de ses grands arbres vierges de la hache, et les squatters, rares jusqu’alors, n’osaient lutter contre elle. Il semblait que cette chaîne des Alpes séparât deux contrées diverses, dont l’une avait conservé sa sauvagerie. Le soleil se couchait alors, et quelques rayons, perçant les nuages rougis, ravivaient les teintes du district de Murray. Au contraire, le Gippsland, abrité derrière l’écran des montagnes, se perdait dans une vague obscurité, et l’on eût dit que l’ombre plongeait dans une nuit précoce toute cette région transalpine.

Ce contraste fut vivement senti de spectateurs placés entre ces deux pays si tranchés, et une certaine émotion les prit à voir cette contrée presque inconnue qu’ils allaient traverser jusqu’aux frontières victoriennes.

On campa sur le plateau même, et le lendemain la descente commença. Elle fut assez rapide. Une grêle d’une violence extrême assaillit les voyageurs, et les força de chercher un abri sous des roches. Ce n’étaient pas des grêlons, mais de véritables plaques de glace, larges comme la main, qui se précipitaient des nuages orageux. Une fronde ne les eût pas lancées avec plus de force, et quelques bonnes contusions apprirent à Paganel et à Robert qu’il fallait se dérober à leurs coups. Le chariot fut criblé en maint endroit, et peu de toitures eussent résisté à la chute de ces glaçons aigus dont quelques-uns s’incrustaient dans le tronc des arbres.

Il fallut attendre la fin de cette averse prodigieuse, sous peine d’être lapidé. Ce fut l’affaire d’une heure environ, et la troupe s’engagea de nouveau sur les roches déclives, toutes glissantes encore des ruissellements de la grêle.

Vers le soir, le chariot, fort cahoté, fort disjoint en différentes parties de sa carcasse, mais encore solide sur ses disques de bois, descendait les derniers échelons des Alpes, entre de grands sapins isolés. La passe aboutissait aux plaines du Gippsland. La chaîne des Alpes venait d’être heureusement franchie, et les dispositions accoutumées furent faites pour le campement du soir.

Le 12, dès l’aube, reprise du voyage avec une ardeur qui ne se démentait pas. Chacun avait hâte d’arriver au but, c’est-à-dire à l’océan Pacifique, au point même où se brisa le Britannia. Là seulement pouvaient être utilement rejointes les traces des naufragés, et non dans ces contrées désertes du Gippsland. Aussi, Ayrton pressait-il lord Glenarvan d’expédier au Duncan l’ordre de se rendre à la côte, afin d’avoir à sa disposition tous les moyens de recherche. Il fallait, selon lui, profiter de la route de Lucknow qui se rend à Melbourne. Plus tard, ce serait difficile, car les communications directes avec la capitale manqueraient absolument.

Ces recommandations du quartier-maître paraissaient bonnes à suivre. Paganel conseillait d’en tenir compte. Il pensait aussi que la présence du yacht serait fort utile en pareille circonstance, et il ajoutait que l’on ne pourrait plus communiquer avec Melbourne, la route de Lucknow une fois dépassée.

Glenarvan était indécis, et peut-être eût-il expédié ces ordres que réclamait tout particulièrement Ayrton, si le major n’eût combattu cette décision avec une grande vigueur. Il démontra que la présence d’Ayrton était nécessaire à l’expédition, qu’aux approches de la côte le pays lui serait connu, que si le hasard mettait la caravane sur les traces d’Harry Grant, le quartier-maître serait plus qu’un autre capable de les suivre, enfin que seul il pouvait indiquer l’endroit où s’était perdu le Britannia.

Mac Nabbs opina donc pour la continuation du voyage sans rien changer à son programme. Il trouva un auxiliaire dans John Mangles, qui se rangea à son avis. Le jeune capitaine fit même observer que les ordres de son honneur parviendraient plus facilement au Duncan s’ils étaient expédiés de Twofold-Bay, que par l’entremise d’un messager forcé de parcourir deux cents milles d’un pays sauvage. Ce parti prévalut. Il fut décidé qu’on attendrait pour agir l’arrivée à Twofold-Bay. Le major observait Ayrton, qui lui parut assez désappointé. Mais il n’en dit rien, et, suivant sa coutume, il garda ses observations pour son compte.

Les plaines qui s’étendent au pied des Alpes australiennes étaient unies, avec une légère inclinaison vers l’est. De grands bouquets de mimosas et d’eucalyptus, des gommiers d’essences diverses, en rompaient çà et là la monotone uniformité. Le «gastrolobium grandiflorum» hérissait le sol de ses arbustes aux fleurs éclatantes. Quelques creeks sans importance, de simples ruisseaux encombrés de petits joncs et envahis par les orchidées, coupèrent souvent la route. On les passa à gué. Au loin s’enfuyaient, à l’approche des voyageurs, des bandes d’outardes et de casoars. Au-dessus des arbrisseaux sautaient et ressautaient des kanguroos comme une troupe de pantins élastiques. Mais les chasseurs de l’expédition ne songeaient guère à chasser, et leurs chevaux n’avaient pas besoin de ce surcroît de fatigue.

D’ailleurs, une lourde chaleur pesait sur la contrée. Une électricité violente saturait l’atmosphère. Bêtes et gens subissaient son influence. Ils allaient devant eux sans en chercher davantage. Le silence n’était interrompu que par les cris d’Ayrton excitant son attelage accablé.

De midi à deux heures, on traversa une curieuse forêt de fougères qui eût excité l’admiration de gens moins harassés. Ces plantes arborescentes, en pleine floraison, mesuraient jusqu’à trente pieds de hauteur. Chevaux et cavaliers passaient à l’aise sous leurs ramilles retombantes, et parfois la molette d’un éperon résonnait en heurtant leur tige ligneuse.

Sous ces parasols immobiles régnait une fraîcheur dont personne ne songea à se plaindre. Jacques Paganel, toujours démonstratif, poussa quelques soupirs de satisfaction qui firent lever des troupes de perruches et de kakatoès. Ce fut un concert de jacasseries assourdissantes.

Le géographe continuait de plus belle ses cris et ses jubilations, quand ses compagnons le virent tout d’un coup chanceler sur son cheval et s’abattre comme une masse. Était-ce quelque étourdissement, pis même, une suffocation causée par la haute température? on courut à lui.

«Paganel! Paganel! Qu’avez-vous! s’écria Glenarvan.

—J’ai, cher ami, que je n’ai plus de cheval, répondit Paganel en se dégageant de ses étriers.

—Quoi! Votre cheval?

—Mort, foudroyé, comme celui de Mulrady!»

Glenarvan, John Mangles, Wilson, examinèrent l’animal. Paganel ne se trompait pas. Son cheval venait d’être frappé subitement.

«Voilà qui est singulier, dit John Mangles.

—Très singulier, en effet», murmura le major.

Glenarvan ne laissa pas d’être préoccupé de ce nouvel accident. Il ne pouvait se remonter dans ce désert.

Or, si une épidémie frappait les chevaux de l’expédition, il serait très embarrassé pour continuer sa route.

Or, avant la fin du jour, le mot «épidémie» sembla devoir se justifier. Un troisième cheval, celui de Wilson, tomba mort, et, circonstance plus grave peut-être, un des bœufs fut également frappé. Les moyens de transport et de traction étaient réduits à trois bœufs et quatre chevaux.

La situation devint grave. Les cavaliers démontés pouvaient, en somme, prendre leur parti d’aller à pied. Bien des squatters l’avaient fait déjà, à travers ces régions désertes. Mais s’il fallait abandonner le chariot, que deviendraient les voyageuses?

Pourraient-elles franchir les cent vingt milles qui les séparaient encore de la baie Twofold?

John Mangles et Glenarvan, très inquiets, examinèrent les chevaux survivants. Peut-être pouvait-on prévenir de nouveaux accidents. Examen fait, aucun symptôme de maladie, de défaillance même, ne fut remarqué. Ces animaux étaient en parfaite santé et supportaient vaillamment les fatigues du voyage. Glenarvan espéra donc que cette singulière épidémie ne ferait pas d’autres victimes.

Ce fut aussi l’avis d’Ayrton, qui avouait ne rien comprendre à ces morts foudroyantes.

On se remit en marche. Le chariot servait de véhicule aux piétons qui s’y délassaient tour à tour. Le soir, après une marche de dix milles seulement, le signal de halte fut donné, le campement fut organisé, et la nuit se passa sans encombre, sous un vaste bouquet de fougères arborescentes, entre lesquelles passaient d’énormes chauves-souris, justement nommées des renards volants.

La journée du lendemain, 13 janvier, fut bonne. Les accidents de la veille ne se renouvelèrent pas. L’état sanitaire de l’expédition demeura satisfaisant.

Chevaux et bœufs firent gaillardement leur office.

Le salon de lady Helena fut très animé, grâce au nombre de visiteurs qui affluèrent. Mr Olbinett s’occupa très activement à faire circuler les rafraîchissements que trente degrés de chaleur rendaient nécessaires. Un demi-baril de scotch-ale y passa tout entier. On déclara Barclay et Co le plus grand homme de la Grande-Bretagne, même avant Wellington, qui n’eût jamais fabriqué d’aussi bonne bière. Amour-propre d’écossais. Jacques Paganel but beaucoup et discourut encore plus de omni re scibili.

Une journée si bien commencée semblait devoir bien finir. On avait franchi quinze bons milles, et adroitement passé un pays assez montueux et d’un sol rougeâtre. Tout laissait espérer que l’on camperait le soir même sur les bords de la Snowy, importante rivière qui va se jeter au sud de Victoria dans le Pacifique. Bientôt la roue du chariot creusa ses ornières sur de larges plaines faites d’une alluvion noirâtre, entre des touffes d’herbe exubérantes et de nouveaux champs de gastrolobium. Le soir arriva, et un brouillard nettement tranché à l’horizon marqua le cours de la Snowy. Quelques milles furent encore enlevés à la vigueur du collier. Une forêt de hauts arbres se dressa à un coude de la route, derrière une modeste éminence du terrain. Ayrton dirigea son attelage un peu surmené à travers les grands troncs perdus dans l’ombre, et il dépassait déjà la lisière du bois, à un demi-mille de la rivière, quand le chariot s’enfonça brusquement jusqu’au moyeu des roues.

«Attention! Cria-t-il aux cavaliers qui le suivaient.

—Qu’est-ce donc? demanda Glenarvan.

—Nous sommes embourbés», répondit Ayrton.

De la voix et de l’aiguillon, il excita ses bœufs, qui, enlisés jusqu’à mi-jambes, ne purent bouger.

«Campons ici, dit John Mangles.

—C’est ce qu’il y a de mieux à faire, répondit Ayrton. Demain, au jour, nous verrons à nous en tirer.

—Halte!» cria Glenarvan.

La nuit s’était faite rapidement après un court crépuscule, mais la chaleur n’avait pas fui avec la lumière. L’atmosphère recélait d’étouffantes vapeurs.

Quelques éclairs, éblouissantes réverbérations d’un orage lointain, enflammaient l’horizon. La couchée fut organisée. On s’arrangea tant bien que mal du chariot embourbé. Le sombre dôme des grands arbres abrita la tente des voyageurs. Si la pluie ne s’en mêlait pas, ils étaient décidés à ne pas se plaindre.

Ayrton parvint, non sans peine, à retirer ses trois bœufs du terrain mouvant. Ces courageuses bêtes en avaient jusqu’aux flancs. Le quartier-maître les parqua avec les quatre chevaux, et ne laissa à personne le soin de choisir leur fourrage. Ce service, il le faisait, d’ailleurs, avec intelligence, et, ce soir-là, Glenarvan remarqua que ses soins redoublèrent; ce dont il le remercia, car la conservation de l’attelage était d’un intérêt majeur.

Pendant ce temps, les voyageurs prirent leur part d’un souper assez sommaire. La fatigue et la chaleur tuant la faim, ils avaient besoin, non de nourriture, mais de repos. Lady Helena et miss Grant, après avoir souhaité le bonsoir à leurs compagnons, regagnèrent la couchette accoutumée. Quant aux hommes, les uns se glissèrent sous la tente; les autres, par goût, s’étendirent sur une herbe épaisse au pied des arbres, ce qui est sans inconvénient dans ces pays salubres.

Peu à peu, chacun s’endormit d’un lourd sommeil.

L’obscurité redoublait sous un rideau de gros nuages qui envahissaient le ciel. Il n’y avait pas un souffle de vent dans l’atmosphère. Le silence de la nuit n’était interrompu que par les hululements du «morepork», qui donnait la tierce mineure avec une surprenante justesse comme les tristes coucous d’Europe.

Vers onze heures, après un mauvais sommeil, lourd et fatigant, le major se réveilla. Ses yeux à demi fermés furent frappés d’une vague lumière qui courait sous les grands arbres. On eût dit une nappe blanchâtre, miroitante comme l’eau d’un lac, et Mac Nabbs crut d’abord que les premières lueurs d’un incendie se propageaient sur le sol.

Il se leva, et marcha vers le bois. Sa surprise fut grande quand il se vit en présence d’un phénomène purement naturel. Sous ses yeux s’étendait un immense plan de champignons qui émettaient des phosphorescences. Les spores lumineux de ces cryptogames rayonnaient dans l’ombre avec une certaine intensité.

Le major, qui n’était point égoïste, allait réveiller Paganel, afin que le savant constatât ce phénomène de ses propres yeux, quand un incident l’arrêta.

La lueur phosphorescente illuminait le bois pendant l’espace d’un demi-mille, et Mac Nabbs crut voir passer rapidement des ombres sur la lisière éclairée.

Ses regards le trompaient-ils? était-il le jouet d’une hallucination?

Mac Nabbs se coucha à terre, et, après une rigoureuse observation, il aperçut distinctement plusieurs hommes, qui, se baissant, se relevant, tour à tour, semblaient chercher sur le sol des traces encore fraîches.

Ce que voulaient ces hommes, il fallait le savoir.

Le major n’hésita pas, et sans donner l’éveil à ses compagnons, rampant sur le sol comme un sauvage des prairies, il disparut sous les hautes herbes.

Chapitre XIX Un coup de théâtre

Ce fut une affreuse nuit. À deux heures du matin, la pluie commença à tomber, une pluie torrentielle que les nuages orageux versèrent jusqu’au jour. La tente devint un insuffisant abri. Glenarvan et ses compagnons se réfugièrent dans le chariot. On ne dormit pas. On causa de choses et d’autres. Seul, le major, dont personne n’avait remarqué la courte absence, se contenta d’écouter sans mot dire. La terrible averse ne discontinuait pas. On pouvait craindre qu’elle ne provoquât un débordement de la Snowy, dont le chariot, enlisé dans un sol mou, se fût très mal trouvé. Aussi, plus d’une fois, Mulrady, Ayrton, John Mangles allèrent examiner le niveau des eaux courantes, et revinrent mouillés de la tête aux pieds.

Enfin, le jour parut. La pluie cessa, mais les rayons du soleil ne purent traverser l’épaisse nappe des nuages. De larges flaques d’eau jaunâtre, de vrais étangs troubles et bourbeux, salissaient le sol.

Une buée chaude transpirait à travers ces terrains détrempés et saturait l’atmosphère d’une humidité malsaine.

Glenarvan s’occupa du chariot tout d’abord. C’était l’essentiel à ses yeux. On examina le lourd véhicule.

Il se trouvait embourbé au milieu d’une vaste dépression du sol dans une glaise tenace. Le train de devant disparaissait presque en entier, et celui de derrière jusqu’au heurtequin de l’essieu. On aurait de la peine à retirer cette lourde machine, et ce ne serait pas trop de toutes les forces réunies des hommes, des bœufs et des chevaux.

«En tout cas, il faut se hâter, dit John Mangles.
Cette glaise en séchant rendra l’opération plus difficile.

—Hâtons-nous», répondit Ayrton.

Glenarvan, ses deux matelots, John Mangles et Ayrton pénétrèrent sous le bois où les animaux avaient passé la nuit.

C’était une haute forêt de gommiers d’un aspect sinistre. Rien que des arbres morts, largement espacés, écorcés depuis des siècles, ou plutôt écorchés comme les chênes-lièges au moment de la récolte. Ils portaient à deux cents pieds dans les airs le maigre réseau de leurs branches dépouillées.

Pas un oiseau ne nichait sur ces squelettes aériens; pas une feuille ne tremblait à cette ramure sèche et cliquetante comme un fouillis d’ossements. À quel cataclysme attribuer ce phénomène, assez fréquent en Australie, de forêts entières frappées d’une mort épidémique? on ne sait. Ni les plus vieux indigènes, ni leurs ancêtres, ensevelis depuis longtemps dans les bocages de la mort, ne les ont vus verdoyants.

Glenarvan, tout en marchant, regardait le ciel gris sur lequel se profilaient nettement les moindres ramilles des gommiers comme de fines découpures.

Ayrton s’étonnait de ne plus rencontrer les chevaux et les bœufs à l’endroit où il les avait conduits.

Ces bêtes entravées ne pouvaient aller loin cependant.

On les chercha dans le bois, mais sans les trouver.

Ayrton, surpris, revint alors du côté de la Snowy-river, bordée de magnifiques mimosas. Il faisait entendre un cri bien connu de son attelage, qui ne répondait pas. Le quartier-maître semblait très inquiet, et ses compagnons se regardaient d’un air désappointé.

Une heure se passa dans de vaines recherches, et Glenarvan allait retourner au chariot, distant d’un bon mille, quand un hennissement frappa son oreille.

Un beuglement se fit entendre presque aussitôt.

«Ils sont là!» s’écria John Mangles, en se glissant entre les hautes touffes de gastrolobium, qui étaient assez hautes pour cacher un troupeau.

Glenarvan, Mulrady et Ayrton se lancèrent sur ses traces et partagèrent bientôt sa stupéfaction.

Deux bœufs et trois chevaux gisaient sur le sol, foudroyés comme les autres. Leurs cadavres étaient déjà froids, et une bande de maigres corbeaux, croassant dans les mimosas, guettait cette proie inattendue. Glenarvan et les siens s’entre-regardèrent, et Wilson ne put retenir un juron qui lui monta au gosier.

«Que veux-tu, Wilson? dit lord Glenarvan, se contenant à peine, nous n’y pouvons rien. Ayrton, emmenez le bœuf et le cheval qui restent. Il faudra bien qu’ils nous tirent d’affaire.

—Si le chariot n’était pas embourbé, répondit John Mangles, ces deux bêtes, marchant à petites journées, suffiraient à le conduire à la côte. Il faut donc à tout prix dégager ce maudit véhicule.

—Nous essayerons, John, répondit Glenarvan.

Retournons au campement, où l’on doit être inquiet de notre absence prolongée.»

Ayrton enleva les entraves du bœuf, Mulrady celles du cheval, et l’on revint en suivant les bords sinueux de la rivière. Une demi-heure après, Paganel et Mac Nabbs, lady Helena et miss Grant savaient à quoi s’en tenir.

«Par ma foi! ne put s’empêcher de dire le major, il est fâcheux, Ayrton, que vous n’ayez pas eu à ferrer toutes nos bêtes au passage de la Wimerra.

—Pourquoi cela, monsieur? demanda Ayrton.

—Parce que de tous nos chevaux, celui que vous avez mis entre les mains de votre maréchal ferrant, celui-là seul a échappé au sort commun!

—C’est vrai, dit John Mangles, et voilà un singulier hasard!

—Un hasard, et rien de plus», répondit le quartier-maître, regardant fixement le major.

Mac Nabbs serra les lèvres, comme s’il eût voulu retenir des paroles prêtes à lui échapper. Glenarvan, Mangles, lady Helena semblaient attendre qu’il complétât sa pensée, mais le major se tut, et se dirigea vers le chariot qu’Ayrton examinait.

«Qu’a-t-il voulu dire? demanda Glenarvan à John Mangles.

—Je ne sais, répondit le jeune capitaine. Cependant, le major n’est point homme à parler sans raison.

—Non, John, dit lady Helena. Mac Nabbs doit avoir des soupçons à l’égard d’Ayrton.

—Des soupçons? Fit Paganel en haussant les épaules.

—Lesquels? répondit Glenarvan. Le suppose-t-il capable d’avoir tué nos chevaux et nos bœufs? Mais dans quel but? L’intérêt d’Ayrton n’est-il pas identique au nôtre?

—Vous avez raison, mon cher Edward, dit lady Helena, et j’ajouterai que le quartier-maître nous a donné depuis le commencement du voyage d’incontestables preuves de dévouement.

—Sans doute, répondit John Mangles. Mais alors, que signifie l’observation du major?

—Le croit-il donc d’accord avec ces convicts? s’écria imprudemment Paganel.

—Quels convicts? demanda miss Grant.

—Monsieur Paganel se trompe, répondit vivement John Mangles. Il sait bien qu’il n’y a pas de convicts dans la province de Victoria.

—Eh! c’est parbleu vrai! répliqua Paganel, qui aurait voulu retirer ses paroles. Où diable avais-je la tête? Qui a jamais entendu parler de convicts en Australie? D’ailleurs, à peine débarqués, ils font de très honnêtes gens! Le climat! Miss Mary, le climat moralisateur…»

Le pauvre savant, voulant réparer sa bévue, faisait comme le chariot, il s’embourbait. Lady Helena le regardait, ce qui lui ôtait tout son sang-froid. Mais ne voulant pas l’embarrasser davantage, elle emmena miss Mary du côté de la tente, où Mr Olbinett s’occupait de dresser le déjeuner suivant toutes les règles de l’art.

«C’est moi qui mériterais d’être transporté, dit piteusement
Paganel.

—Je le pense», répondit Glenarvan.

Et sur cette réponse faite avec un sérieux qui accabla le digne géographe, Glenarvan et John Mangles allèrent vers le chariot.

En ce moment, Ayrton et les deux matelots travaillaient à l’arracher de sa vaste ornière. Le bœuf et le cheval, attelés côte à côte, tiraient de toute la force de leurs muscles; les traits étaient tendus à se rompre, les colliers menaçaient de céder à l’effort. Wilson et Mulrady poussaient aux roues, tandis que, de la voix et de l’aiguillon, le quartier-maître excitait l’attelage dépareillé. Le lourd véhicule ne bougeait pas. La glaise, déjà sèche, le retenait comme s’il eût été scellé dans du ciment hydraulique.

John Mangles fit arroser la glaise pour la rendre moins tenace. Ce fut en vain. Le chariot conserva son immobilité. Après de nouveaux coups de vigueur, hommes et bêtes s’arrêtèrent. À moins de démonter la machine pièce à pièce, il fallait renoncer à la tirer de la fondrière. Or, l’outillage manquait, et l’on ne pouvait entreprendre un pareil travail.

Cependant, Ayrton, qui voulait vaincre à tout prix cet obstacle, allait tenter de nouveaux efforts, quand lord Glenarvan l’arrêta.

«Assez, Ayrton, assez, dit-il. Il faut ménager le bœuf et le cheval qui nous restent. Si nous devons continuer à pied notre route, l’un portera les deux voyageuses, l’autre nos provisions. Ils peuvent donc rendre encore d’utiles services.

—Bien, mylord, répondit le quartier-maître en dételant ses bêtes épuisées.

—Maintenant, mes amis, ajouta Glenarvan, retournons au campement, délibérons, examinons la situation, voyons de quel côté sont les bonnes et les mauvaises chances, et prenons un parti.»

Quelques instants après, les voyageurs se refaisaient de leur mauvaise nuit par un déjeuner passable, et la discussion était ouverte. Tous furent appelés à donner leur avis.

D’abord, il s’agit de relever la position du campement d’une manière extrêmement précise. Paganel, chargé de ce soin, le fit avec la rigueur voulue.

Selon lui, l’expédition se trouvait arrêtée sur le trente-septième parallèle, par 147°53’ de longitude, au bord de la Snowy-river.

«Quel est le relèvement exact de la côte à Twofold-Bay? demanda
Glenarvan.

—Cent cinquante degrés, répondit Paganel.

—Et ces deux degrés sept minutes valent?…

—Soixante-quinze milles.

—Et Melbourne est?…

—À deux cents milles au moins.

—Bon. Notre position étant ainsi déterminée, dit Glenarvan, que convient-il de faire?»

La réponse fut unanime: aller à la côte sans tarder.

Lady Helena et Mary Grant s’engageaient à faire cinq milles par jour. Les courageuses femmes ne s’effrayaient pas de franchir à pied, s’il le fallait, la distance qui séparait Snowy-river de Twofold-Bay.

«Vous êtes la vaillante compagne du voyageur, ma chère Helena, dit lord Glenarvan. Mais sommes-nous certains de trouver à la baie les ressources dont nous aurons besoin en y arrivant?

—Sans aucun doute, répondit Paganel. Eden est une municipalité qui a déjà bien des années d’existence.

Son port doit avoir des relations fréquentes avec Melbourne. Je suppose même qu’à trente-cinq milles d’ici, à la paroisse de Delegete, sur la frontière victorienne, nous pourrons ravitailler l’expédition et trouver des moyens de transport.

—Et le Duncan? demanda Ayrton, ne jugez-vous pas opportun, mylord, de le mander à la baie?

—Qu’en pensez-vous, John? demanda Glenarvan.

—Je ne crois pas que votre honneur doive se presser à ce sujet, répondit le jeune capitaine, après avoir réfléchi. Il sera toujours temps de donner vos ordres à Tom Austin et de l’appeler à la côte.

—C’est de toute évidence, ajouta Paganel.

—Remarquez, reprit John Mangles, que dans quatre ou cinq jours nous serons à Eden.

—Quatre ou cinq jours! reprit Ayrton en hochant la tête, mettez-en quinze ou vingt, capitaine, si vous ne voulez pas plus tard regretter votre erreur!

—Quinze ou vingt jours pour faire soixante-quinze milles! s’écria Glenarvan.

—Au moins, mylord. Vous allez traverser la portion la plus difficile de Victoria, un désert où tout manque, disent les squatters, des plaines de broussailles sans chemin frayé, dans lesquelles les stations n’ont pu s’établir. Il y faudra marcher la hache ou la torche à la main, et, croyez-moi, vous n’irez pas vite.»

Ayrton avait parlé d’un ton ferme. Paganel, sur qui se portèrent des regards interrogateurs, approuva d’un signe de tête les paroles du quartier-maître.

«J’admets ces difficultés, reprit alors John Mangles. Eh bien! dans quinze jours, votre honneur expédiera ses ordres au Duncan.

—J’ajouterai, reprit alors Ayrton, que les principaux obstacles ne viendront pas des embarras de la route. Mais il faudra traverser la Snowy, et très probablement attendre la baisse des eaux.

—Attendre! s’écria le jeune capitaine. Ne peut-on trouver un gué?

—Je ne le pense pas, répondit Ayrton. Ce matin, j’ai cherché un passage praticable, mais en vain. Il est rare de rencontrer une rivière aussi torrentueuse à cette époque, et c’est une fatalité contre laquelle je ne puis rien.

—Elle est donc large, cette Snowy? demanda lady Glenarvan.

—Large et profonde, madame, répondit Ayrton, large d’un mille avec un courant impétueux. Un bon nageur ne la traverserait pas sans danger.

—Eh bien! construisons un canot, s’écria Robert, qui ne doutait de rien. On abat un arbre, on le creuse, on s’y embarque; et tout est dit.

—Qu’en pensez-vous, Ayrton? demanda Glenarvan.

—Je pense, mylord, que, dans un mois, s’il n’arrive quelque secours, nous serons encore retenus sur les bords de la Snowy!

—Enfin, avez-vous un plan meilleur? demanda John Mangles avec une certaine impatience.

—Oui, si le Duncan quitte Melbourne et rallie la côte est!

—Ah! toujours le Duncan! et en quoi sa présence à la baie nous facilitera-t-elle les moyens d’y arriver?»

Ayrton réfléchit pendant quelques instants avant de répondre, et dit d’une façon assez évasive:

«Je ne veux point imposer mes opinions. Ce que j’en fais est dans l’intérêt de tous, et je suis disposé à partir dès que son honneur donnera le signal du départ.»

Puis, il croisa les bras.

«Ceci n’est pas répondre, Ayrton, reprit Glenarvan. Faites-nous connaître votre plan, et nous le discuterons. Que proposez-vous?»

Ayrton, d’une voix calme et assurée, s’exprima en ces termes:

«Je propose de ne pas nous aventurer au delà de la Snowy dans l’état de dénûment où nous sommes. C’est ici même qu’il faut attendre des secours, et ces secours ne peuvent venir que du Duncan. Campons en cet endroit, où les vivres ne manquent pas, et que l’un de nous porte à Tom Austin l’ordre de rallier la baie Twofold.»

Un certain étonnement accueillit cette proposition inattendue, et contre laquelle John Mangles ne dissimula pas son antipathie.

«Pendant ce temps, reprit Ayrton, ou les eaux de la Snowy baisseront, ce qui permettra de trouver un gué praticable, ou il faudra recourir au canot, et nous aurons le temps de le construire. Voilà, mylord, le plan que je soumets à votre approbation.

—Bien, Ayrton, répondit Glenarvan. Votre idée mérite d’être prise en sérieuse considération. Son plus grand tort est de causer un retard, mais elle épargne de sérieuses fatigues et peut-être des dangers réels. Qu’en pensez-vous, mes amis?

—Parlez, mon cher Mac Nabbs, dit alors lady Helena. Depuis le commencement de la discussion, vous vous contentez d’écouter, et vous êtes très avare de vos paroles.

—Puisque vous me demandez mon avis, répondit le major, je vous le donnerai très franchement. Ayrton me paraît avoir parlé en homme sage, prudent, et je me range à sa proposition.»

On ne s’attendait guère à cette réponse, car jusqu’alors Mac Nabbs avait toujours combattu les idées d’Ayrton à ce sujet. Aussi Ayrton, surpris, jeta un regard rapide sur le major. Cependant, Paganel, lady Helena, les matelots étaient très disposés à appuyer le projet du quartier-maître. Ils n’hésitèrent plus après les paroles de Mac Nabbs.

Glenarvan déclara donc le plan d’Ayrton adopté en principe.

«Et maintenant, John, ajouta-t-il, ne pensez-vous pas que la prudence commande d’agir ainsi, et de camper sur les bords de la rivière, en attendant les moyens de transport?

—Oui, répondit John Mangles, si toutefois notre messager parvient à passer la Snowy, que nous ne pouvons passer nous-même!»

On regarda le quartier-maître, qui sourit en homme sûr de lui.

«Le messager ne franchira pas la rivière, dit-il.

—Ah! fit John Mangles.

—Il ira tout simplement rejoindre la route de Luknow, qui le mènera droit à Melbourne.

—Deux cent cinquante milles à faire à pied! s’écria le jeune capitaine.

—À cheval, répliqua Ayrton. Il reste un cheval bien portant. Ce sera l’affaire de quatre jours. Ajoutez deux jours pour la traversée du Duncan à la baie, vingt-quatre heures pour revenir au campement, et, dans une semaine, le messager sera de retour avec les hommes de l’équipage.»

Le major approuvait d’un signe de tête les paroles d’Ayrton, ce qui ne laissait pas d’exciter l’étonnement de John Mangles. Mais la proposition du quartier-maître avait réuni tous les suffrages, et il ne s’agissait plus que d’exécuter ce plan véritablement bien conçu.

«Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, il reste à choisir notre messager. Il aura une mission pénible et périlleuse, je ne veux pas le dissimuler. Qui se dévouera pour ses compagnons et ira porter nos instructions à Melbourne?»

Wilson, Mulrady, John Mangles, Paganel, Robert lui-même, s’offrirent immédiatement. John insistait d’une façon toute particulière pour que cette mission lui fût confiée. Mais Ayrton, qui ne s’était pas encore prononcé prit la parole, et dit:

«S’il plaît à votre honneur, ce sera moi qui partirai mylord. J’ai l’habitude de ces contrées. Maintes fois, j’ai parcouru des régions plus difficiles. Je puis me tirer d’affaire là où un autre resterait. Je réclame donc dans l’intérêt commun ce droit de me rendre à Melbourne. Un mot m’accréditera auprès de votre second, et dans six jours, je me fais fort d’amener le Duncan à la baie Twofold.

—Bien parlé, répondit Glenarvan. Vous êtes un homme intelligent et courageux, Ayrton, et vous réussirez.»

Le quartier-maître était évidemment plus apte que tout autre à remplir cette difficile mission. Chacun le comprit et se retira. John Mangles fit une dernière objection, disant que la présence d’Ayrton était nécessaire pour retrouver les traces du Britannia ou d’Harry Grant. Mais le major fit observer que l’expédition resterait campée sur les bords de la Snowy jusqu’au retour d’Ayrton, qu’il n’était pas question de reprendre sans lui ces importantes recherches, conséquemment que son absence ne préjudicierait en aucune façon aux intérêts du capitaine.

«Eh bien, partez, Ayrton, dit Glenarvan. Faites diligence, et revenez par Eden à notre campement de la Snowy.»

Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux du quartier-maître.
Il détourna la tête, mais, si vite qu’il se fût détourné, John
Mangles avait surpris cet éclair; John, par instinct, non
autrement, sentait s’accroître ses défiances contre Ayrton.

Le quartier-maître fit donc ses préparatifs de départ aidé des deux matelots, dont l’un s’occupa de son cheval, et l’autre de ses provisions. Pendant ce temps, Glenarvan écrivait la lettre destinée à Tom Austin.

Il ordonnait au second du Duncan de se rendre sans retard à la baie Twofold. Il lui recommandait le quartier-maître comme un homme en qui il pouvait avoir toute confiance. Tom Austin, arrivé à la côte, devait mettre un détachement des matelots du yacht sous les ordres d’Ayrton…

Glenarvan en était à ce passage de sa lettre, quand Mac Nabbs, qui le suivait des yeux, lui demanda d’un ton singulier comment il écrivait le nom d’Ayrton.

«Mais comme il se prononce, répondit Glenarvan.

—C’est une erreur, reprit tranquillement le major. Il se prononce Ayrton, mais il s’écrit Ben Joyce!»

Chapitre XX Aland! Zealand!

La révélation de ce nom de Ben Joyce produisit l’effet d’un coup de foudre. Ayrton s’était brusquement redressé. Sa main tenait un revolver. Une détonation éclata. Glenarvan tomba frappé d’une balle. Des coups de fusil retentirent au dehors.

John Mangles et les matelots, d’abord surpris, voulurent se jeter sur Ben Joyce; mais l’audacieux convict avait déjà disparu et rejoint sa bande disséminée sur la lisière du bois de gommiers.

La tente n’offrait pas un suffisant abri contre les balles. Il fallait battre en retraite. Glenarvan, légèrement atteint, s’était relevé.

«Au chariot! Au chariot!» cria John Mangles, et il entraîna lady Helena et Mary Grant, qui furent bientôt en sûreté derrière les épaisses ridelles.

Là, John, le major, Paganel, les matelots saisirent leurs carabines et se tinrent prêts à riposter aux convicts. Glenarvan et Robert avaient rejoint les voyageuses, tandis qu’Olbinett accourait à la défense commune.

Ces événements s’étaient accomplis avec la rapidité de l’éclair. John Mangles observait attentivement la lisière du bois. Les détonations s’étaient tues subitement à l’arrivée de Ben Joyce. Un profond silence succédait à la bruyante fusillade. Quelques volutes de vapeur blanche se contournaient encore entre les branches des gommiers. Les hautes touffes de gastrolobium demeuraient immobiles. Tout indice d’attaque avait disparu.

Le major et John Mangles poussèrent une reconnaissance jusqu’aux grands arbres. La place était abandonnée. De nombreuses traces de pas s’y voyaient, et quelques amorces à demi consumées fumaient sur le sol. Le major, en homme prudent, les éteignit, car il suffisait d’une étincelle pour allumer un incendie redoutable dans cette forêt d’arbres secs.

«Les convicts ont disparu, dit John Mangles.

—Oui, répondit le major, et cette disparition m’inquiète. Je préférerais les voir face à face. Mieux vaut un tigre en plaine qu’un serpent sous les herbes. Battons ces buissons autour du chariot.»

Le major et John fouillèrent la campagne environnante. De la lisière du bois aux bords de la Snowy, ils ne rencontrèrent pas un seul convict. La bande de Ben Joyce semblait s’être envolée comme une troupe d’oiseaux malfaisants. Cette disparition était trop singulière pour laisser une sécurité parfaite. C’est pourquoi on résolut de se tenir sur le qui-vive. Le chariot, véritable forteresse embourbée, devint le centre du campement, et deux hommes, se relevant d’heure en heure, firent bonne garde.

Le premier soin de lady Helena et de Mary Grant avait été de panser la blessure de Glenarvan. Au moment où son mari tomba sous la balle de Ben Joyce, lady Helena, épouvantée, s’était précipitée vers lui. Puis, maîtrisant son angoisse, cette femme courageuse avait conduit Glenarvan au chariot. Là, l’épaule du blessé fut mise à nu, et le major reconnut que la balle, déchirant les chairs, n’avait produit aucune lésion interne. Ni l’os ni les muscles ne lui parurent attaqués. La blessure saignait beaucoup, mais Glenarvan, remuant les doigts de l’avant-bras, rassura lui-même ses amis sur les résultats du coup. Son pansement fait, il ne voulut plus que l’on s’occupât de lui, et on en vint aux explications.

Les voyageurs, moins Mulrady et Wilson qui veillaient au dehors, s’étaient alors casés tant bien que mal dans le chariot. Le major fut invité à parler.

Avant de commencer son récit, il mit lady Helena au courant des choses qu’elle ignorait, c’est-à-dire l’évasion d’une bande de condamnés de Perth, leur apparition dans les contrées de la Victoria, leur complicité dans la catastrophe du chemin de fer. Il lui remit le numéro de l’Australian and New Zealand gazette acheté à Seymour, et il ajouta que la police avait mis à prix la tête de ce Ben Joyce, redoutable bandit, auquel dix-huit mois de crimes avaient fait une funeste célébrité.

Mais comment Mac Nabbs avait-il reconnu ce Ben Joyce dans le quartier-maître Ayrton? Là était le mystère que tous voulaient éclaircir, et le major s’expliqua.

Depuis le jour de sa rencontre, Mac Nabbs, par instinct, se défiait d’Ayrton. Deux ou trois faits presque insignifiants, un coup d’œil échangé entre le quartier-maître et le forgeron à la Wimerra-river, l’hésitation d’Ayrton à traverser les villes et les bourgs, son insistance à mander le Duncan à la côte, la mort étrange des animaux confiés à ses soins, enfin un manque de franchise dans ses allures, tous ces détails peu à peu groupés avaient éveillé les soupçons du major.

Cependant, il n’aurait pu formuler une accusation directe, sans les événements qui s’étaient passés la nuit précédente.

Mac Nabbs, se glissant entre les hautes touffes d’arbrisseaux, arriva près des ombres suspectes qui venaient d’éveiller son attention à un demi-mille du campement. Les plantes phosphorescentes jetaient de pâles lueurs dans l’obscurité.

Trois hommes examinaient des traces sur le sol, des empreintes de pas fraîchement faites, et, parmi eux, Mac Nabbs reconnut le maréchal ferrant de Black-Point. «ce sont eux, disait l’un. — oui, répondait l’autre, voilà le trèfle des fers. —c’est comme cela depuis la Wimerra. —tous les chevaux sont morts. —le poison n’est pas loin. —en voilà de quoi démonter une cavalerie tout entière. Une plante utile que ce gastrolobium!»

«Puis ils se turent, ajouta Mac Nabbs, et s’éloignèrent. Je n’en savais pas assez. Je les suivis. Bientôt la conversation recommença: «un habile homme, Ben Joyce, dit le forgeron, un fameux quartier-maître avec son invention de naufrage! Si son projet réussit, c’est un coup de fortune! Satané Ayrton! — appelle-le Ben Joyce, car il a bien gagné son nom!» en ce moment, ces coquins quittèrent le bois de gommiers. Je savais ce que je voulais savoir, et je revins au campement, avec la certitude que tous les convicts ne se moralisent pas en Australie, n’en déplaise à Paganel!»

Le major se tut.

Ses compagnons, silencieux, réfléchissaient.

«Ainsi, dit Glenarvan dont la colère faisait pâlir la figure, Ayrton nous a entraînés jusqu’ici pour nous piller et nous assassiner!

—Oui, répondit le major.

—Et depuis la Wimerra, sa bande suit nos traces et nous épie, guettant une occasion favorable?

—Oui.

—Mais ce misérable n’est donc pas un matelot du Britannia? Il a donc volé son nom d’Ayrton, volé son engagement à bord?»

Les regards se dirigèrent vers Mac Nabbs, qui avait dû se poser ces questions à lui-même.

«Voici, répondit-il de sa voix toujours calme, les certitudes que l’on peut dégager de cette obscure situation. À mon avis, cet homme s’appelle réellement Ayrton. Ben Joyce est son nom de guerre. Il est incontestable qu’il connaît Harry Grant et qu’il a été quartier-maître à bord du Britannia. Ces faits, prouvés déjà par les détails précis que nous a donnés Ayrton, sont de plus corroborés par les paroles des convicts que je vous ai rapportées. Ne nous égarons donc pas dans de vaines hypothèses, et tenons pour certain que Ben Joyce est Ayrton, comme Ayrton est Ben Joyce, c’est-à-dire un matelot du Britannia devenu chef d’une bande de convicts.»

Les explications de Mac Nabbs furent acceptées sans discussion.

«Maintenant, répondit Glenarvan, me direz-vous comment et pourquoi le quartier-maître d’Harry Grant se trouve en Australie?

—Comment? Je l’ignore, répondit Mac Nabbs, et la police déclare ne pas en savoir plus long que moi à ce sujet. Pourquoi? Il m’est impossible de le dire.

Il y a là un mystère que l’avenir expliquera.

—La police ne connaît pas même cette identité d’Ayrton et de Ben
Joyce, dit John Mangles.

—Vous avez raison, John, répondit le major, et une semblable particularité serait de nature à éclairer ses recherches.

—Ainsi, dit lady Helena, ce malheureux s’était introduit à la ferme de Paddy O’Moore dans une intention criminelle?

—Ce n’est pas douteux, répondit Mac Nabbs. Il préparait quelque mauvais coup contre l’irlandais, quand une occasion meilleure s’est offerte à lui. Le hasard nous a mis en présence. Il a entendu le récit de Glenarvan, l’histoire du naufrage, et, en homme audacieux, il s’est promptement décidé à en tirer parti. L’expédition a été décidée. À la Wimerra, il a communiqué avec l’un des siens, le forgeron de Black-Point, et a laissé des traces reconnaissables de notre passage. Sa bande nous a suivis. Une plante vénéneuse lui a permis de tuer peu à peu nos bœufs et nos chevaux. Puis, le moment venu, il nous a embourbés dans les marais de la Snowy et livrés aux convicts qu’il commande.»

Tout était dit sur Ben Joyce. Son passé venait d’être reconstitué par le major, et le misérable apparaissait tel qu’il était, un audacieux et redoutable criminel. Ses intentions, clairement démontrées, exigeaient de la part de Glenarvan une vigilance extrême. Heureusement, il y avait moins à craindre du bandit démasqué que du traître.

Mais de cette situation nettement élucidée ressortait une conséquence grave. Personne n’y avait encore songé. Seule Mary Grant, laissant discuter tout ce passé, regardait l’avenir. John Mangles, d’abord, la vit ainsi pâle et désespérée. Il comprit ce qui se passait dans son esprit.

«Miss Mary! Miss Mary! s’écria-t-il. Vous pleurez!

—Tu pleures, mon enfant? dit lady Helena.

—Mon père! Madame, mon père!» répondit la jeune fille.

Elle ne put continuer. Mais une révélation subite se fit dans l’esprit de chacun. On comprit la douleur de miss Mary, pourquoi les larmes tombaient de ses yeux, pourquoi le nom de son père montait de son cœur à ses lèvres.

La découverte de la trahison d’Ayrton détruisait tout espoir. Le convict, pour entraîner Glenarvan, avait supposé un naufrage. Dans leur conversation surprise par Mac Nabbs, les convicts l’avaient clairement dit. Jamais le Britannia n’était venu se briser sur les écueils de Twofold-Bay! Jamais Harry Grant n’avait mis le pied sur le continent australien!

Pour la seconde fois, l’interprétation erronée du document venait de jeter sur une fausse piste les chercheurs du Britannia!

Tous, devant cette situation, devant la douleur des deux enfants, gardèrent un morne silence. Qui donc eût encore trouvé quelques paroles d’espoir? Robert pleurait dans les bras de sa sœur. Paganel murmurait d’une voix dépitée:

«Ah! Malencontreux document! Tu peux te vanter d’avoir mis le cerveau d’une douzaine de braves gens à une rude épreuve!»

Et le digne géographe, véritablement furieux contre lui-même, se frappait le front à le démolir.

Cependant Glenarvan rejoignit Mulrady et Wilson, préposés à la garde extérieure. Un profond silence régnait sur cette plaine comprise entre la lisière du bois et la rivière. Les gros nuages immobiles s’écrasaient sur la voûte du ciel. Au milieu de cette atmosphère engourdie dans une torpeur profonde, le moindre bruit se fût transmis avec netteté, et rien ne se faisait entendre. Ben Joyce et sa bande devaient s’être repliés à une distance assez considérable, car des volées d’oiseaux qui s’ébattaient sur les basses branches des arbres, quelques kanguroos occupés à brouter paisiblement les jeunes pousses, un couple d’eurus dont la tête confiante passait entre les grandes touffes d’arbrisseaux, prouvaient que la présence de l’homme ne troublait pas ces paisibles solitudes.

«Depuis une heure, demandait Glenarvan à ses deux matelots, vous n’avez rien vu, rien entendu?

—Rien, votre honneur, répondit Wilson. Les convicts doivent être à plusieurs milles d’ici.

—Il faut qu’ils n’aient pas été en force suffisante pour nous attaquer, ajouta Mulrady. Ce Ben Joyce aura voulu recruter quelques bandits de son espèce parmi les bushrangers qui errent au pied des Alpes.

—C’est probable, Mulrady, répondit Glenarvan. Ces coquins sont des lâches. Ils nous savent armés et bien armés. Peut-être attendent-ils la nuit pour commencer leur attaque. Il faudra redoubler de surveillance à la chute du jour. Ah! Si nous pouvions quitter cette plaine marécageuse et poursuivre notre route vers la côte! Mais les eaux grossies de la rivière nous barrent le passage. Je payerais son pesant d’or un radeau qui nous transporterait sur l’autre rive!

—Pourquoi votre honneur, dit Wilson, ne nous donne-t-il pas l’ordre de construire ce radeau? Le bois ne manque pas.

—Non, Wilson, répondit Glenarvan, cette Snowy n’est pas une rivière, c’est un infranchissable torrent.»

En ce moment, John Mangles, le major et Paganel rejoignirent Glenarvan. Ils venaient précisément d’examiner la Snowy. Les eaux accrues par les dernières pluies s’étaient encore élevées d’un pied au-dessus de l’étiage. Elles formaient un courant torrentueux, comparable aux rapides de l’Amérique. Impossible de s’aventurer sur ces nappes mugissantes et ces impétueuses avalasses, brisées en mille remous où se creusaient des gouffres.

John Mangles déclara le passage impraticable.

«Mais, ajouta-t-il, il ne faut pas rester ici sans rien tenter. Ce qu’on voulait faire avant la trahison d’Ayrton est encore plus nécessaire après.

—Que dis-tu, John? demanda Glenarvan.

—Je dis que des secours sont urgents, et puisqu’on ne peut aller à Twofold-Bay, il faut aller à Melbourne. Un cheval nous reste. Que votre honneur me le donne, mylord, et j’irai à Melbourne.

—Mais c’est là une dangereuse tentative, John, dit Glenarvan. Sans parler des périls de ce voyage de deux cents milles à travers un pays inconnu, les sentiers et la route doivent être gardés par les complices de Ben Joyce.

—Je le sais, mylord, mais je sais aussi que la situation ne peut se prolonger. Ayrton ne demandait que huit jours d’absence pour ramener les hommes du Duncan. Moi, je veux en six jours être revenu sur les bords de la Snowy. Eh bien! Qu’ordonne votre honneur?

—Avant que Glenarvan se prononce, dit Paganel, je dois faire une observation. Qu’on aille à Melbourne, oui, mais que ces dangers soient réservés à John Mangles, non. C’est le capitaine du Duncan, et comme tel il ne peut s’exposer. J’irai à sa place.

—Bien parlé, répondit le major. Et pourquoi serait-ce vous,
Paganel?

—Ne sommes-nous pas là? s’écrièrent Mulrady et Wilson.

—Et croyez-vous, reprit Mac Nabbs, que je m’effraye d’une traite de deux cents milles à cheval?

—Mes amis, dit Glenarvan, si l’un de nous doit aller à
Melbourne, que le sort le désigne. Paganel, écrivez nos noms…

—Pas le vôtre, du moins, mylord, dit John Mangles.

—Et pourquoi? demanda Glenarvan.

—Vous séparer de lady Helena, vous, dont la blessure n’est pas même fermée!

—Glenarvan, dit Paganel, vous ne pouvez quitter l’expédition.

—Non, reprit le major. Votre place est ici, Edward, vous ne devez pas partir.

—Il y a des dangers à courir, répondit Glenarvan, et je n’en laisserai pas ma part à d’autres. écrivez, Paganel. Que mon nom soit mêlé aux noms de mes camarades, et fasse le ciel qu’il soit le premier à sortir!»

On s’inclina devant cette volonté. Le nom de Glenarvan fut joint aux autres noms. On procéda au tirage, et le sort se prononça pour Mulrady. Le brave matelot poussa un hurrah de satisfaction.

«Mylord, je suis prêt à partir», dit-il.

Glenarvan serra la main de Mulrady. Puis il retourna vers le chariot, laissant au major et à John Mangles la garde du campement.

Lady Helena fut aussitôt instruite du parti pris d’envoyer un messager à Melbourne et de la décision du sort. Elle trouva pour Mulrady, des paroles qui allèrent au cœur de ce vaillant marin. On le savait brave, intelligent, robuste, supérieur à toute fatigue, et, véritablement, le sort ne pouvait mieux choisir.

Le départ de Mulrady fut fixé à huit heures, après le court crépuscule du soir. Wilson se chargea de préparer le cheval. Il eut l’idée de changer le fer révélateur qu’il portait au pied gauche, et de le remplacer par le fer de l’un des chevaux morts dans la nuit. Les convicts ne pourraient pas reconnaître les traces de Mulrady, ni le suivre, n’étant pas montés.

Pendant que Wilson s’occupait de ces détails, Glenarvan prépara la lettre destinée à Tom Austin; mais son bras blessé le gênait, et il chargea Paganel d’écrire pour lui. Le savant, absorbé dans une idée fixe, semblait étranger à ce qui se passait autour de lui. Il faut le dire, Paganel, dans toute cette succession d’aventures fâcheuses, ne pensait qu’à son document faussement interprété. Il en retournait les mots pour leur arracher un nouveau sens, et demeurait plongé dans les abîmes de l’interprétation.