—Rien n’était plus simple, répondit Paganel. Les premiers mineurs faisaient le métier d’orpailleurs, tel qu’il est encore pratiqué dans quelques parties des Cévennes, en France. Aujourd’hui les compagnies procèdent autrement; elles remontent à la source même, au filon qui produit les lamelles, les paillettes et les pépites. Mais les orpailleurs se contentaient de laver les sables aurifères, voilà tout. Ils creusaient le sol, ils recueillaient les couches de terre qui leur semblaient productives, et ils les traitaient par l’eau pour en séparer le minerai précieux. Ce lavage s’opérait au moyen d’un instrument d’origine américaine, appelé «craddle» ou berceau. C’était une boîte longue de cinq à six pieds, une sorte de bière ouverte et divisée en deux compartiments. Le premier était muni d’un crible grossier, superposé à d’autres cribles à mailles plus serrées; le second était rétréci à sa partie inférieure. On mettait le sable sur le crible à une extrémité, on y versait de l’eau, et de la main on agitait, ou plutôt on berçait l’instrument. Les pierres restaient dans le premier crible, le minerai et le sable fin dans les autres, suivant leur grosseur, et la terre délayée s’en allait avec l’eau par l’extrémité inférieure. Voilà quelle était la machine généralement usitée.
—Mais encore fallait-il l’avoir, dit John Mangles.
—On l’achetait aux mineurs enrichis ou ruinés, suivant le cas, répondit Paganel, ou l’on s’en passait.
—Et comment la remplaçait-on? demanda Mary Grant.
—Par un plat, ma chère Mary, un simple plat de fer; on vannait la terre comme on vanne le blé; seulement, au lieu de grains de froment, on recueillait quelquefois des grains d’or. Pendant la première année plus d’un mineur a fait fortune sans autres frais. Voyez-vous, mes amis, c’était le bon temps, bien que les bottes valussent cent cinquante francs la paire, et qu’on payât dix shillings un verre de limonade! Les premiers arrivés ont toujours raison. L’or était partout, en abondance, à la surface du sol; les ruisseaux coulaient sur un lit de métal; on en trouvait jusque dans les rues de Melbourne; on macadamisait avec de la poudre d’or.
Aussi, du 26 janvier au 24 février 1852, le précieux métal transporté du mont Alexandre à Melbourne sous l’escorte du gouvernement s’est élevé à huit millions deux cent trente-huit mille sept cent cinquante francs. Cela fait une moyenne de cent soixante-quatre mille sept cent vingt-cinq francs par jour.
—À peu près la liste civile de l’empereur de Russie, dit
Glenarvan.
—Pauvre homme! répliqua le major.
—Cite-t-on des coups de fortune subits? demanda lady Helena.
—Quelques-uns, madame.
—Et vous les connaissez? dit Glenarvan.
—Parbleu! répondit Paganel. En 1852 dans le district de Ballarat, on trouva un nugget qui pesait cinq cent soixante-treize onces, un autre dans le Gippsland de sept cent quatre-vingt-deux onces, et, en 1861, un lingot de huit cent trente-quatre onces.
Enfin, toujours à Ballarat, un mineur découvrit un nugget pesant soixante-cinq kilogrammes, ce qui, à dix-sept cent vingt-deux francs la livre, fait deux cent vingt-trois mille huit cent soixante francs! Un coup de pioche qui rapporte onze mille francs de rente, c’est un beau coup de pioche!
—Dans quelle proportion s’est accrue la production de l’or depuis la découverte de ces mines? demanda John Mangles.
—Dans une proportion énorme, mon cher John. Cette production n’était que de quarante-sept millions par an au commencement du siècle, et actuellement, en y comprenant le produit des mines d’Europe, d’Asie et d’Amérique, on l’évalue à neuf cents millions, autant dire un milliard.
—Ainsi, Monsieur Paganel, dit le jeune Robert, à l’endroit même où nous sommes, sous nos pieds, il y a peut-être beaucoup d’or?
—Oui, mon garçon, des millions! Nous marchons dessus, c’est que nous le méprisons!
—C’est donc un pays privilégié que l’Australie?
—Non, Robert, répondit le géographe. Les pays aurifères ne sont point privilégiés. Ils n’enfantent que des populations fainéantes, et jamais les races fortes et laborieuses. Vois le Brésil, le Mexique, la Californie, l’Australie! Où en sont-ils au dix-neuvième siècle? Le pays par excellence, mon garçon, ce n’est pas le pays de l’or, c’est le pays du fer!»
Chapitre XV «Australian and New Zealand gazette»
Le 2 janvier, au soleil levant, les voyageurs franchirent la limite des régions aurifères et les frontières du comté de Talbot. Le pied de leurs chevaux frappait alors les poudreux sentiers du comté de Dalhousie. Quelques heures après, ils passaient à gué la Colban et la Campaspe rivers par 144°35’ et 144°45’ de longitude. La moitié du voyage était accomplie. Encore quinze jours d’une traversée aussi heureuse, et la petite troupe atteindrait les rivages de la baie Twofold.
Du reste, tout le monde était bien portant. Les promesses de Paganel, relativement à cet hygiénique climat, se réalisaient. Peu ou point d’humidité, et une chaleur très supportable. Les chevaux et les bœufs ne s’en plaignaient point. Les hommes, pas davantage.
Une seule modification avait été apportée à l’ordre de marche depuis Camden-Bridge. La criminelle catastrophe du railway, lorsqu’elle fut connue d’Ayrton, l’engagea à prendre quelques précautions, jusque-là fort inutiles. Les chasseurs durent ne point perdre le chariot de vue. Pendant les heures de campement, l’un d’eux fut toujours de garde.
Matin et soir, les amorces des armes furent renouvelées. Il était certain qu’une bande de malfaiteurs battait la campagne, et, quoique rien ne fît naître des craintes immédiates, il fallait être prêt à tout événement.
Inutile d’ajouter que ces précautions furent prises à l’insu de lady Helena et de Mary Grant, que Glenarvan ne voulait pas effrayer.
Au fond, on avait raison d’agir ainsi. Une imprudence, une négligence même pouvait coûter cher.
Glenarvan, d’ailleurs, n’était pas seul à se préoccuper de cet état de choses. Dans les bourgs isolés, dans les stations, les habitants et les squatters se précautionnaient contre toute attaque ou surprise. Les maisons se fermaient à la nuit tombante. Les chiens, lâchés dans les palissades, aboyaient à la moindre approche. Pas de berger rassemblant à cheval ses nombreux troupeaux pour la rentrée du soir, qui ne portât une carabine suspendue à l’arçon de sa selle. La nouvelle du crime commis au pont de Camden motivait cet excès de précaution, et maint colon se verrouillait avec soin au crépuscule, qui jusqu’alors dormait fenêtres et portes ouvertes.
L’administration de la province elle-même fit preuve de zèle et de prudence. Des détachements de gendarmes indigènes furent envoyés dans les campagnes. On assura plus spécialement le service des dépêches. Jusqu’à ce moment, le mail-coach courait les grands chemins sans escorte. Or, ce jour-là, précisément à l’instant où la troupe de Glenarvan traversait la route de Kilmore à Heathcote, la malle passa de toute la vitesse de ses chevaux en soulevant un tourbillon de poussière. Mais si vite qu’elle eût disparu, Glenarvan avait vu reluire les carabines des policemen qui galopaient à ses portières. On se serait cru reporté à cette époque funeste où la découverte des premiers placers jetait sur le continent australien l’écume des populations européennes.
Un mille après avoir traversé la route de Kilmore, le chariot s’enfonça sous un massif d’arbres géants, et, pour la première fois depuis le cap Bernouilli, les voyageurs pénétrèrent dans une de ces forêts qui couvrent une superficie de plusieurs degrés.
Ce fut un cri d’admiration à la vue des eucalyptus hauts de deux cents pieds, dont l’écorce fongueuse mesurait jusqu’à cinq pouces d’épaisseur. Les troncs, de vingt pieds de tour, sillonnés par les baves d’une résine odorante, s’élevaient à cent cinquante pieds au-dessus du sol.
Pas une branche, pas un rameau, pas une pousse capricieuse, pas un nœud même n’altérait leur profil.
Ils ne seraient pas sortis plus lisses de la main du tourneur.
C’étaient autant de colonnes exactement calibrées qui se comptaient par centaines. Elles s’épanouissaient à une excessive hauteur en chapiteaux de branches contournées et garnies à leur extrémité de feuilles alternes; à l’aisselle de ces feuilles pendaient des fleurs solitaires dont le calice figurait une urne renversée.
Sous ce plafond toujours vert, l’air circulait librement; une incessante ventilation buvait l’humidité du sol; les chevaux, les troupeaux de bœufs, les chariots pouvaient passer à l’aise entre ces arbres largement espacés et aménagés comme les jalons d’un taillis en coupe. Ce n’était là ni le bois à bouquets pressés et obstrués de ronces, ni la forêt vierge barricadée de troncs abattus et tendue de lianes inextricables, où, seuls, le fer et le feu peuvent frayer la route aux pionniers. Un tapis d’herbe au pied des arbres, une nappe de verdure à leur sommet, de longues perspectives de piliers hardis, peu d’ombre, peu de fraîcheur en somme, une clarté spéciale et semblable aux lueurs qui filtrent à travers un mince tissu, des reflets réguliers, des miroitements nets sur le sol, tout cet ensemble constituait un spectacle bizarre et riche en effets neufs. La forêt du continent océanien ne rappelle en aucune façon les forêts du nouveau monde, et l’eucalyptus, le «tara» des aborigènes, rangé dans cette famille des myrtes dont les différentes espèces peuvent à peine s’énumérer, est l’arbre par excellence de la flore australienne.
Si l’ombre n’est pas épaisse ni l’obscurité profonde sous ces dômes de verdure, cela tient à ce que les arbres présentent une anomalie curieuse dans la disposition de leurs feuilles. Aucune n’offre sa face au soleil, mais bien sa tranche acérée. L’œil n’aperçoit que des profils dans ce singulier feuillage. Aussi, les rayons du soleil glissent-ils jusqu’à terre, comme s’ils passaient entre les lames relevées d’une persienne.
Chacun fit cette remarque et parut surpris. Pourquoi cette disposition particulière? Cette question s’adressait naturellement à Paganel. Il répondit en homme que rien n’embarrasse.
«Ce qui m’étonne ici, dit-il, ce n’est pas la bizarrerie de la nature; la nature sait ce qu’elle fait, mais les botanistes ne savent pas toujours ce qu’ils disent. La nature ne s’est pas trompée en donnant à ces arbres ce feuillage spécial, mais les hommes se sont fourvoyés en les appelant des «eucalyptus.»
—Que veut dire ce mot? demanda Mary Grant.
—Il vient de εὖ καλύπτω, et signifie je couvre bien. On a eu soin de commettre l’erreur en grec afin qu’elle fût moins sensible, mais il est évident que l’eucalyptus couvre mal.
—Accordé, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, et maintenant, apprenez-nous pourquoi les feuilles poussent ainsi.
—Par une raison purement physique, mes amis, répondit Paganel, et que vous comprendrez sans peine. Dans cette contrée où l’air est sec, où les pluies sont rares, où le sol est desséché, les arbres n’ont besoin ni de vent ni de soleil. L’humidité manquant, la sève manque aussi. De là ces feuilles étroites qui cherchent à se défendre elles-mêmes contre le jour et à se préserver d’une trop grande évaporation. Voilà pourquoi elles se présentent de profil et non de face à l’action des rayons solaires. Il n’y a rien de plus intelligent qu’une feuille.
—Et rien de plus égoïste! répliqua le major. Celles-ci n’ont songé qu’à elles, et pas du tout aux voyageurs.»
Chacun fut un peu de l’avis de Mac Nabbs, moins Paganel, qui, tout en s’essuyant le front, se félicitait de marcher sous des arbres sans ombre.
Cependant, cette disposition du feuillage était regrettable; la traversée de ces forêts est souvent très longue, et pénible par conséquent, puisque rien ne protège le voyageur contre les ardeurs du jour.
Pendant toute la journée, le chariot roula sous ces interminables travées d’eucalyptus. On ne rencontra ni un quadrupède, ni un indigène. Quelques kakatoès habitaient les cimes de la forêt; mais, à cette hauteur, on les distinguait à peine, et leur babillage se changeait en imperceptible murmure.
Parfois, un essaim de perruches traversait une allée lointaine et l’animait d’un rapide rayon multicolore.
Mais, en somme, un profond silence régnait dans ce vaste temple de verdure, et le pas des chevaux, quelques mots échangés dans une conversation décousue, les roues du chariot qui grinçaient, et, de temps en temps, un cri d’Ayrton excitant son indolent attelage, troublaient seuls ces immenses solitudes.
Le soir venu, on campa au pied d’eucalyptus qui portaient la marque d’un feu assez récent. Ils formaient comme de hautes cheminées d’usines, car la flamme les avait creusés intérieurement dans toute leur longueur. Avec le seul revêtement d’écorce qui leur restait, ils ne s’en portaient pas plus mal.
Cependant, cette fâcheuse habitude des squatters ou des indigènes finira par détruire ces magnifiques arbres, et ils disparaîtront comme ces cèdres du Liban, vieux de quatre siècles, que brûle la flamme maladroite des campements. Olbinett, suivant le conseil de Paganel, alluma le feu du souper dans un de ces troncs tubulaires; il obtint aussitôt un tirage considérable, et la fumée alla se perdre dans le massif assombri du feuillage. On prit les précautions voulues pour la nuit, et Ayrton, Mulrady, Wilson, John Mangles, se relayant tour à tour, veillèrent jusqu’au lever du soleil.
Pendant toute la journée du 3 janvier l’interminable forêt multiplia ses longues avenues symétriques.
C’était à croire qu’elle ne finirait pas. Cependant, vers le soir, les rangs des arbres s’éclaircirent, et à quelques milles, dans une petite plaine, apparut une agglomération de maisons régulières.
«Seymour! s’écria Paganel. Voilà la dernière ville que nous devons rencontrer avant de quitter la province de Victoria.
—Est-elle importante? demanda lady Helena.
—Madame, répondit Paganel, c’est une simple paroisse qui est en train de devenir une municipalité.
—Y trouverons-nous un hôtel convenable? dit Glenarvan.
—Je l’espère, répondit le géographe.
—Eh bien, entrons dans la ville, car nos vaillantes voyageuses ne seront pas fâchées, j’imagine, de s’y reposer une nuit.
—Mon cher Edward, répondit lady Helena, Mary et moi nous acceptons, mais à la condition que cela ne causera ni un dérangement, ni un retard.
—Aucunement, répondit lord Glenarvan; notre attelage est fatigué; d’ailleurs, demain, nous repartirons à la pointe du jour.»
Il était alors neuf heures. La lune s’approchait de l’horizon et ne jetait plus que des rayons obliques, noyés dans la brume. L’obscurité se faisait peu à peu. Toute la troupe pénétra dans les larges rues de Seymour sous la direction de Paganel, qui semblait toujours parfaitement connaître ce qu’il n’avait jamais vu. Mais son instinct le guidait, et il arriva droit à Campbell’s north british hôtel.
Chevaux et bœufs furent menés à l’écurie, le chariot remisé, et les voyageurs conduits à des chambres assez confortables. À dix heures, les convives prenaient place à une table, sur laquelle Olbinett avait jeté le coup d’œil du maître. Paganel venait de courir la ville en compagnie de Robert, et il raconta son impression nocturne d’une très laconique façon. Il n’avait absolument rien vu.
Cependant, un homme moins distrait eût remarqué certaine agitation dans les rues de Seymour: des groupes étaient formés çà et là, qui se grossissaient peu à peu; on causait à la porte des maisons; on s’interrogeait avec une inquiétude réelle; quelques journaux du jour étaient lus à haute voix, commentés, discutés. Ces symptômes ne pouvaient échapper à l’observateur le moins attentif. Cependant Paganel n’avait rien soupçonné.
Le major, lui, sans aller si loin, sans même sortir de l’hôtel, se rendit compte des craintes qui préoccupaient justement la petite ville. Dix minutes de conversation avec le loquace Dickson, le maître de l’hôtel, et il sut à quoi s’en tenir.
Mais il n’en souffla mot. Seulement, quand le souper fut terminé, lorsque lady Glenarvan, Mary et Robert Grant eurent regagné leurs chambres, le major retint ses compagnons et leur dit:
«On connaît les auteurs du crime commis sur le chemin de fer de
Sandhurst.
—Et ils sont arrêtés? demanda vivement Ayrton.
—Non, répondit Mac Nabbs, sans paraître remarquer l’empressement du quartier-maître, empressement très justifié, d’ailleurs, dans cette circonstance.
—Tant pis, ajouta Ayrton.
—Eh bien! demanda Glenarvan, à qui attribue-t-on ce crime?
—Lisez, répondit le major, qui présenta à Glenarvan un numéro de l’Australian and New Zealand gazette, et vous verrez que l’inspecteur de police ne se trompait pas.»
Glenarvan lut à haute voix le passage suivant:
«Sydney, 2 janvier 1866. —On se rappelle que, dans «la nuit du 29 au 30 décembre dernier, un accident eut lieu à Camden-Bridge, à cinq milles au delà de la station de Castlemaine, railway de Melbourne à Sandhurst. L’express de nuit de 11 h 45, lancé à toute vitesse, est venu se précipiter dans la Lutton-river. Le pont de Camden était resté ouvert au passage du train.
«Des vols nombreux commis après l’accident, le «cadavre» du garde retrouvé à un demi-mille de Camden-Bridge, prouvèrent que cette catastrophe était le résultat d’un crime.
«En effet, d’après l’enquête du coroner, il résulte que ce crime doit être attribué à la bande de convicts échappés depuis six mois du pénitentiaire de Perth, Australie occidentale, au moment où ils allaient être transférés à l’île Norfolk.
«Ces convicts sont au nombre de vingt-neuf; ils sont commandés par un certain Ben Joyce, malfaiteur de la plus dangereuse espèce, arrivé depuis quelques mois en Australie, on ne sait par quel navire, et sur lequel la justice n’a jamais pu mettre la main.
«Les habitants des villes, les colons et squatters des stations sont invités à se tenir sur leurs gardes, et à faire parvenir au surveyor général tous les renseignements de nature à favoriser ses recherches.
«J P Mitchell, S G»
Lorsque Glenarvan eut terminé la lecture de cet article, Mac Nabbs se tourna vers le géographe et lui dit:
«Vous voyez, Paganel, qu’il peut y avoir des convicts en
Australie.
—Des évadés, c’est évident! répondit Paganel, mais des transportés régulièrement admis, non. Ces gens-là n’ont pas le droit d’être ici.
—Enfin, ils y sont, reprit Glenarvan; mais je ne suppose pas que leur présence puisse modifier nos projets et arrêter notre voyage. Qu’en penses-tu, John?»
John Mangles ne répondit pas immédiatement; il hésitait entre la douleur que causerait aux deux enfants l’abandon des recherches commencées et la crainte de compromettre l’expédition.
«Si lady Glenarvan et miss Grant n’étaient pas avec nous, dit-il, je me préoccuperais fort peu de cette bande de misérables.»
Glenarvan le comprit et ajouta:
«Il va sans dire qu’il ne s’agit pas de renoncer à accomplir notre tâche; mais peut-être serait-il prudent, à cause de nos compagnes, de rejoindre le Duncan à Melbourne, et d’aller reprendre à l’est les traces d’Harry Grant. Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs?
—Avant de me prononcer, répondit le major, je désirerais connaître l’opinion d’Ayrton.»
Le quartier-maître, directement interpellé, regarda Glenarvan.
«Je pense, dit-il, que nous sommes à deux cents milles de Melbourne, et que le danger, s’il existe, est aussi grand sur la route du sud que sur la route de l’est. Toutes deux sont peu fréquentées, toutes deux se valent. D’ailleurs, je ne crois pas qu’une trentaine de malfaiteurs puissent effrayer huit hommes bien armés et résolus. Donc, sauf meilleur avis, j’irais en avant.
—Bien parlé, Ayrton, répondit Paganel. En continuant, nous pouvons couper les traces du capitaine Grant. En revenant au sud, nous les fuyons au contraire. Je pense donc comme vous, et je fais bon marché de ces échappés de Perth, dont un homme de cœur ne saurait tenir compte!»
Sur ce, la proposition de ne rien changer au programme du voyage fut mise aux voix et passa à l’unanimité.
«Une seule observation, mylord, dit Ayrton au moment où on allait se séparer.
—Parlez, Ayrton.
—Ne serait-il pas opportun d’envoyer au Duncan l’ordre de rallier la côte?
—À quoi bon? répondit John Mangles. Lorsque nous serons arrivés à la baie Twofold, il sera temps d’expédier cet ordre. Si quelque événement imprévu nous obligeait à gagner Melbourne, nous pourrions regretter de ne plus y trouver le Duncan. D’ailleurs, ses avaries ne doivent pas encore être réparées. Je crois donc, par ces divers motifs, qu’il vaut mieux attendre.
—Bien!» répondit Ayrton, qui n’insista pas.
Le lendemain, la petite troupe, armée et prête à tout événement, quitta Seymour. Une demi-heure après, elle rentrait dans la forêt d’eucalyptus, qui reparaissait de nouveau vers l’est. Glenarvan eût préféré voyager en rase campagne. Une plaine est moins propice aux embûches et guet-apens qu’un bois épais. Mais on n’avait pas le choix, et le chariot se faufila pendant toute la journée entre les grands arbres monotones. Le soir, après avoir longé la frontière septentrionale du comté d’Anglesey, il franchit le cent quarante-sixième méridien, et l’on campa sur la limite du district de Murray.
Chapitre XVI Où le major soutient que ce sont des singes
Le lendemain matin, 5 janvier, les voyageurs mettaient le pied sur le vaste territoire de Murray. Ce district vague et inhabité s’étend jusqu’à la haute barrière des Alpes australiennes. La civilisation ne l’a pas encore découpé en comtés distincts. C’est la portion peu connue et peu fréquentée de la province. Ses forêts tomberont un jour sous la hache du bushman; ses prairies seront livrées au troupeau du squatter; mais jusqu’ici c’est le sol vierge, tel qu’il émergea de l’océan Indien, c’est le désert.
L’ensemble de ces terrains porte un nom significatif sur les cartes anglaises: «reserve for the blacks», la réserve pour les noirs. C’est là que les indigènes ont été brutalement repoussés par les colons. On leur a laissé, dans les plaines éloignées, sous les bois inaccessibles, quelques places déterminées, où la race aborigène achèvera peu à peu de s’éteindre. Tout homme blanc, colon, émigrant, squatter, bushman, peut franchir les limites de ces réserves. Le noir seul n’en doit jamais sortir.
Paganel, tout en chevauchant, traitait cette grave question des races indigènes. Il n’y eut qu’un avis à cet égard, c’est que le système britannique poussait à l’anéantissement des peuplades conquises, à leur effacement des régions où vivaient leurs ancêtres. Cette funeste tendance fut partout marquée, et en Australie plus qu’ailleurs.
Aux premiers temps de la colonie, les déportés, les colons eux-mêmes, considéraient les noirs comme des animaux sauvages. Ils les chassaient et les tuaient à coups de fusil. On les massacrait, on invoquait l’autorité des jurisconsultes pour prouver que l’australien étant hors la loi naturelle, le meurtre de ces misérables ne constituait pas un crime. Les journaux de Sydney proposèrent même un moyen efficace de se débarrasser des tribus du lac Hunter:
C’était de les empoisonner en masse.
Les anglais, on le voit, au début de leur conquête, appelèrent le meurtre en aide à la colonisation.
Leurs cruautés furent atroces. Ils se conduisirent en Australie comme aux Indes, où cinq millions d’indiens ont disparu; comme au Cap, où une population d’un million de hottentots est tombée à cent mille. Aussi la population aborigène, décimée par les mauvais traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent devant une civilisation homicide. Certains gouverneurs, il est vrai, ont lancé des décrets contre les sanguinaires bushmen!
Ils punissaient de quelques coups de fouet le blanc qui coupait le nez ou les oreilles à un noir, ou lui enlevait le petit doigt, «pour s’en faire un bourre-pipe. «vaines menaces! Les meurtres s’organisèrent sur une vaste échelle et des tribus entières disparurent. Pour ne citer que l’île de Van-Diemen, qui comptait cinq cent mille indigènes au commencement du siècle, ses habitants, en 1863, étaient réduits à sept! Et dernièrement, le Mercure a pu signaler l’arrivée à Hobart-Town du dernier des tasmaniens.
Ni Glenarvan, ni le major, ni John Mangles, ne contredirent Paganel. Eussent-ils été anglais, ils n’auraient pas défendu leurs compatriotes. Les faits étaient patents, incontestables.
«Il y a cinquante ans, ajouta Paganel, nous aurions déjà rencontré sur notre route mainte tribu de naturels, et jusqu’ici pas un indigène n’est encore apparu. Dans un siècle, ce continent sera entièrement dépeuplé de sa race noire.»
En effet, la réserve paraissait être absolument abandonnée. Nulle trace de campements ni de huttes.
Les plaines et les grands taillis se succédaient, et peu à peu la contrée prit un aspect sauvage. Il semblait même qu’aucun être vivant, homme ou bête, ne fréquentait ces régions éloignées, quand Robert, s’arrêtant devant un bouquet d’eucalyptus, s’écria:
«Un singe! Voilà un singe!»
Et il montrait un grand corps noir qui, se glissant de branche en branche avec une surprenante agilité, passait d’une cime à l’autre, comme si quelque appareil membraneux l’eût soutenu dans l’air. En cet étrange pays, les singes volaient-ils donc comme certains renards auxquels la nature a donné des ailes de chauve-souris?
Cependant, le chariot s’était arrêté, et chacun suivait des yeux l’animal qui se perdit peu à peu dans les hauteurs de l’eucalyptus. Bientôt, on le vit redescendre avec la rapidité de l’éclair, courir sur le sol avec mille contorsions et gambades, puis saisir de ses longs bras le tronc lisse d’un énorme gommier. On se demandait comment il s’élèverait sur cet arbre droit et glissant qu’il ne pouvait embrasser. Mais le singe, frappant alternativement le tronc d’une sorte de hache, creusa de petites entailles, et par ces points d’appui régulièrement espacés, il atteignit la fourche du gommier. En quelques secondes, il disparut dans l’épaisseur du feuillage.
«Ah çà, qu’est-ce que c’est que ce singe-là? demanda le major.
—Ce singe-là, répondit Paganel, c’est un australien pur sang!»
Les compagnons du géographe n’avaient pas encore eu le temps de hausser les épaules, que des cris qu’on pourrait orthographier ainsi: «coo-eeh! coo-eeh!» retentirent à peu de distance. Ayrton piqua ses bœufs, et, cent pas plus loin, les voyageurs arrivaient inopinément à un campement d’indigènes.
Quel triste spectacle! Une dizaine de tentes se dressaient sur le sol nu. Ces «gunyos», faits avec des bandes d’écorce étagées comme des tuiles, ne protégeaient que d’un côté leurs misérables habitants. Ces êtres, dégradés par la misère, étaient repoussants. Il y en avait là une trentaine, hommes, femmes et enfants, vêtus de peaux de kanguroos déchiquetées comme des haillons. Leur premier mouvement, à l’approche du chariot, fut de s’enfuir. Mais quelques mots d’Ayrton prononcés dans un inintelligible patois parurent les rassurer. Ils revinrent alors, moitié confiants, moitié craintifs, comme des animaux auxquels on tend quelque morceau friand.
Ces indigènes, hauts de cinq pieds quatre pouces à cinq pieds sept pouces, avaient un teint fuligineux, non pas noir, mais couleur de vieille suie, les cheveux floconneux, les bras longs, l’abdomen proéminent, le corps velu et couturé par les cicatrices du tatouage ou par les incisions pratiquées dans les cérémonies funèbres. Rien d’horrible comme leur figure monstrueuse, leur bouche énorme, leur nez épaté et écrasé sur les joues, leur mâchoire inférieure proéminente, armée de dents blanches, mais proclives. Jamais créatures humaines n’avaient présenté à ce point le type d’animalité.
«Robert ne se trompait pas, dit le major, ce sont des singes, — pur sang, si l’on veut, —mais ce sont des singes!
—Mac Nabbs, répondit lady Helena, donneriez-vous donc raison à ceux qui les chassent comme des bêtes sauvages? Ces pauvres êtres sont des hommes.
—Des hommes! s’écria Mac Nabbs! Tout au plus des êtres intermédiaires entre l’homme et l’orang-outang! Et encore, si je mesurais leur angle facial, je le trouverais aussi fermé que celui du singe!»
Mac Nabbs avait raison sous ce rapport; l’angle facial de l’indigène australien est très aigu et sensiblement égal à celui de l’orang-outang, soit soixante à soixante-deux degrés. Aussi n’est-ce pas sans raison que M De Rienzi proposa de classer ces malheureux dans une race à part qu’il nommait les «pithécomorphes», c’est-à-dire hommes à formes de singes.
Mais lady Helena avait encore plus raison que Mac Nabbs, en tenant pour des êtres doués d’une âme ces indigènes placés au dernier degré de l’échelle humaine. Entre la brute et l’australien existe l’infranchissable abîme qui sépare les genres. Pascal a justement dit que l’homme n’est brute nulle part.
Il est vrai qu’il ajoute avec non moins de sagesse, «ni ange non plus.»
Or, précisément, lady Helena et Mary Grant donnaient tort à cette dernière partie de la proposition du grand penseur. Ces deux charitables femmes avaient quitté le chariot; elles tendaient une main caressante à ces misérables créatures; elles leur offraient des aliments que ces sauvages avalaient avec une répugnante gloutonnerie. Les indigènes devaient d’autant mieux prendre lady Helena pour une divinité, que, suivant leur religion, les blancs sont d’anciens noirs, blanchis après leur mort.
Mais ce furent les femmes, surtout, qui excitèrent la pitié des voyageuses. Rien n’est comparable à la condition de l’australienne; une nature marâtre lui a même refusé le moindre charme; c’est une esclave, enlevée par la force brutale, qui n’a eu d’autre présent de noce que des coups de «waddie», sorte de bâton rivé à la main de son maître. Depuis ce moment, frappée d’une vieillesse précoce et foudroyante, elle a été accablée de tous les pénibles travaux de la vie errante, portant avec ses enfants enroulés dans un paquet de jonc les instruments de pêche et de chasse, les provisions de «phormium tenax», dont elle fabrique des filets. Elle doit procurer des vivres à sa famille; elle chasse les lézards, les opossums et les serpents jusqu’à la cime des arbres; elle coupe le bois du foyer; elle arrache les écorces de la tente; pauvre bête de somme, elle ignore le repos, et ne mange qu’après son maître les restes dégoûtants dont il ne veut plus.
En ce moment, quelques-unes de ces malheureuses, privées de nourriture depuis longtemps peut-être, essayaient d’attirer les oiseaux en leur présentant des graines.
On les voyait étendues sur le sol brûlant, immobiles, comme mortes, attendre pendant des heures entières qu’un naïf oiseau vînt à portée de leur main! Leur industrie en fait de pièges n’allait pas plus loin, et il fallait être un volatile australien pour s’y laisser prendre.
Cependant les indigènes, apprivoisés par les avances des voyageurs, les entouraient, et l’on dut se garder alors contre leurs instincts éminemment pillards. Ils parlaient un idiome sifflant, fait de battements de langue. Cela ressemblait à des cris d’animaux. Cependant, leur voix avait souvent des inflexions câlines d’une grande douceur; le mot «noki, noki», se répétait souvent, et les gestes le faisaient suffisamment comprendre. C’était le «Donnez-moi! Donnez-moi!» qui s’appliquait aux plus menus objets des voyageurs. Mr Olbinett eut fort à faire pour défendre le compartiment aux bagages et surtout les vivres de l’expédition.
Ces pauvres affamés jetaient sur le chariot un regard effrayant et montraient des dents aiguës qui s’étaient peut-être exercées sur des lambeaux de chair humaine. La plupart des tribus australiennes ne sont pas anthropophages, sans doute, en temps de paix, mais il est peu de sauvages qui se refusent à dévorer la chair d’un ennemi vaincu.
Cependant, à la demande d’Helena, Glenarvan donna ordre de distribuer quelques aliments. Les naturels comprirent son intention et se livrèrent à des démonstrations qui eussent ému le cœur le plus insensible. Ils poussèrent aussi des rugissements semblables à ceux des bêtes fauves, quand le gardien leur apporte la pitance quotidienne. Sans donner raison au major, on ne pouvait nier pourtant que cette race ne touchât de près à l’animal.
Mr Olbinett, en homme galant, avait cru devoir servir d’abord les femmes. Mais ces malheureuses créatures n’osèrent manger avant leurs redoutables maîtres. Ceux-ci se jetèrent sur le biscuit et la viande sèche comme sur une proie.
Mary Grant, songeant que son père était prisonnier d’indigènes aussi grossiers, sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle se représentait tout ce que devait souffrir un homme tel qu’Harry Grant, esclave de ces tribus errantes, en proie à la misère, à la faim, aux mauvais traitements.
John Mangles, qui l’observait avec la plus inquiète attention, devina les pensées dont son cœur était plein, et il alla au-devant de ses désirs en interrogeant le quartier-maître du Britannia.
«Ayrton, lui dit-il, est-ce des mains de pareils sauvages que vous vous êtes échappé?
—Oui, capitaine, répondit Ayrton. Toutes ces peuplades de l’intérieur se ressemblent. Seulement, vous ne voyez ici qu’une poignée de ces pauvres diables, tandis qu’il existe sur les bords du Darling des tribus nombreuses et commandées par des chefs dont l’autorité est redoutable.
—Mais, demanda John Mangles, que peut faire un européen au milieu de ces naturels?
—Ce que je faisais moi-même, répondit Ayrton; il chasse, il pêche avec eux, il prend part à leurs combats; comme je vous l’ai déjà dit, il est traité en raison des services qu’il rend, et pour peu que ce soit un homme intelligent et brave, il prend dans la tribu une situation considérable.
—Mais il est prisonnier? dit Mary Grant.
—Et surveillé, ajouta Ayrton, de façon à ne pouvoir faire un pas, ni jour ni nuit!
—Cependant, vous êtes parvenu à vous échapper, Ayrton, dit le major, qui vint se mêler à la conversation.
—Oui, Monsieur Mac Nabbs, à la faveur d’un combat entre ma tribu et une peuplade voisine. J’ai réussi. Bien. Je ne le regrette pas. Mais si c’était à refaire, je préférerais, je crois, un éternel esclavage aux tortures que j’ai éprouvées en traversant les déserts de l’intérieur. Dieu garde le capitaine Grant de tenter une pareille chance de salut!
—Oui, certes, répondit John Mangles, nous devons désirer, miss Mary, que votre père soit retenu dans une tribu indigène. Nous trouverons ses traces plus aisément que s’il errait dans les forêts du continent.
—Vous espérez toujours? demanda la jeune fille.
—J’espère toujours, miss Mary, vous voir heureuse un jour, avec l’aide de Dieu!»
Les yeux humides de Mary Grant purent seuls remercier le jeune capitaine.
Pendant cette conversation, un mouvement inaccoutumé s’était produit parmi les sauvages; ils poussaient des cris retentissants; ils couraient dans diverses directions; ils saisissaient leurs armes et semblaient pris d’une fureur farouche.
Glenarvan ne savait où ils voulaient en venir, quand le major, interpellant Ayrton, lui dit:
«Puisque vous avez vécu pendant longtemps chez les australiens, vous comprenez sans doute le langage de ceux-ci?
—À peu près, répondit le quartier-maître, car, autant de tribus, autant d’idiomes. Cependant, je crois deviner que, par reconnaissance, ces sauvages veulent montrer à son honneur le simulacre d’un combat.»
C’était en effet la cause de cette agitation. Les indigènes, sans autre préambule, s’attaquèrent avec une fureur parfaitement simulée, et si bien même, qu’à moins d’être prévenu on eût pris au sérieux cette petite guerre. Mais les australiens sont des mimes excellents, au dire des voyageurs, et, en cette occasion, ils déployèrent un remarquable talent.
Leurs instruments d’attaque et de défense consistaient en un casse-tête, sorte de massue de bois qui a raison des crânes les plus épais, et une espèce de «tomahawk», pierre aiguisée très dure, fixée entre deux bâtons par une gomme adhérente. Cette hache a une poignée longue de dix pieds. C’est un redoutable instrument de guerre et un utile instrument de paix, qui sert à abattre les branches ou les têtes, à entailler les corps ou les arbres, suivant le cas.
Toutes ces armes s’agitaient dans des mains frénétiques, au bruit des vociférations; les combattants se jetaient les uns sur les autres; ceux-ci tombaient comme morts, ceux-là poussaient le cri du vainqueur. Les femmes, les vieilles principalement, possédées du démon de la guerre, les excitaient au combat, se précipitaient sur les faux cadavres, et les mutilaient en apparence avec une férocité qui, réelle, n’eût pas été plus horrible. À chaque instant, lady Helena craignait que le jeu ne dégénérât en bataille sérieuse. D’ailleurs, les enfants, qui avaient pris part au combat, y allaient franchement. Les petits garçons et les petites filles, plus rageuses, surtout, s’administraient des taloches superbes avec un entrain féroce.
Ce combat simulé durait déjà depuis dix minutes, quand soudain les combattants s’arrêtèrent. Les armes tombèrent de leurs mains. Un profond silence succéda au bruyant tumulte. Les indigènes demeurèrent fixes dans leur dernière attitude, comme des personnages de tableaux vivants.
On les eût dit pétrifiés.
Quelle était la cause de ce changement, et pourquoi tout d’un coup cette immobilité marmoréenne. On ne tarda pas à le savoir.
Une bande de kakatoès se déployait en ce moment à la hauteur des gommiers. Ils remplissaient l’air de leurs babillements et ressemblaient, avec les nuances vigoureuses de leur plumage, à un arc-en-ciel volant. C’était l’apparition de cette éclatante nuée d’oiseaux qui avait interrompu le combat. La chasse, plus utile que la guerre, lui succédait.
Un des indigènes, saisissant un instrument peint en rouge, d’une structure particulière, quitta ses compagnons toujours immobiles, et se dirigea entre les arbres et les buissons vers la bande de kakatoès.
Il ne faisait aucun bruit en rampant, il ne frôlait pas une feuille, il ne déplaçait pas un caillou.
C’était une ombre qui glissait.
Le sauvage, arrivé à une distance convenable, lança son instrument suivant une ligne horizontale à deux pieds du sol. Cette arme parcourut ainsi un espace de quarante pieds environ; puis, soudain, sans toucher la terre, elle se releva subitement par un angle droit, monta à cent pieds dans l’air, frappa mortellement une douzaine d’oiseaux, et, décrivant une parabole, revint tomber aux pieds du chasseur.
Glenarvan et ses compagnons étaient stupéfaits; ils ne pouvaient en croire leurs yeux.
«C’est le «boomerang!» dit Ayrton.
—Le boomerang! s’écria Paganel, le boomerang australien.»
Et, comme un enfant, il alla ramasser l’instrument merveilleux, «pour voir ce qu’il y avait dedans.»
On aurait pu penser, en effet, qu’un mécanisme intérieur, un ressort subitement détendu, en modifiait la course. Il n’en était rien.
Ce boomerang consistait tout uniment en une pièce de bois dur et recourbé, longue de trente à quarante pouces. Son épaisseur au milieu était de trois pouces environ, et ses deux extrémités se terminaient en pointes aiguës. Sa partie concave rentrait de six lignes et sa partie convexe présentait deux rebords très affilés. C’était aussi simple qu’incompréhensible.
«Voilà donc ce fameux boomerang! dit Paganel après avoir attentivement examiné le bizarre instrument.
Un morceau de bois et rien de plus. Pourquoi, à un certain moment de sa course horizontale, remonte-t-il dans les airs pour revenir à la main qui l’a jeté?
Les savants et les voyageurs n’ont jamais pu donner l’explication de ce phénomène.
—Ne serait-ce pas un effet semblable à celui du cerceau qui, lancé d’une certaine façon, revient à son point de départ? dit John Mangles.
—Ou plutôt, ajouta Glenarvan, un effet rétrograde, pareil à celui d’une bille de billard frappée en un point déterminé?
—Aucunement, répondit Paganel; dans ces deux cas, il y a un point d’appui qui détermine la réaction:
C’est le sol pour le cerceau, et le tapis pour la bille. Mais, ici, le point d’appui manque, l’instrument ne touche pas la terre, et cependant il remonte à une hauteur considérable!
—Alors comment expliquez-vous ce fait, Monsieur Paganel? demanda lady Helena.
—Je ne l’explique pas, madame, je le constate une fois de plus; l’effet tient évidemment à la manière dont le boomerang est lancé et à sa conformation particulière. Mais, quant à ce lancement, c’est encore le secret des australiens.
—En tout cas, c’est bien ingénieux… pour des singes», ajouta lady Helena, en regardant le major qui secoua la tête d’un air peu convaincu.
Cependant, le temps s’écoulait, et Glenarvan pensa qu’il ne devait pas retarder davantage sa marche vers l’est; il allait donc prier les voyageurs de remonter dans leur chariot, quand un sauvage arriva tout courant, et prononça quelques mots avec une grande animation.
«Ah! fit Ayrton, ils ont aperçu des casoars!
—Quoi! Il s’agit d’une chasse? dit Glenarvan.
—Il faut voir cela, s’écria Paganel. Ce doit être curieux! Peut-être le boomerang va-t-il fonctionner encore.
—Qu’en pensez-vous, Ayrton?
—Ce ne sera pas long, mylord», répondit le quartier-maître.
Les indigènes n’avaient pas perdu un instant. C’est pour eux un coup de fortune de tuer des casoars. La tribu a ses vivres assurés pour quelques jours. Aussi les chasseurs emploient-ils toute leur adresse à s’emparer d’une pareille proie. Mais comment, sans fusils, parviennent-ils à abattre, et, sans chiens, à atteindre un animal si agile? C’était le côté très intéressant du spectacle réclamé par Paganel.
L’ému ou casoar sans casque, nommé «moureuk» par les naturels, est un animal qui commence à se faire rare dans les plaines de l’Australie. Ce gros oiseau, haut de deux pieds et demi, a une chair blanche qui rappelle beaucoup celle du dindon; il porte sur la tête une plaque cornée; ses yeux sont brun clair, son bec noir et courbé de haut en bas; ses doigts armés d’ongles puissants; ses ailes, de véritables moignons, ne peuvent lui servir à voler; son plumage, pour ne pas dire son pelage, est plus foncé au cou et à la poitrine. Mais, s’il ne vole pas, il court et défierait sur le turf le cheval le plus rapide. On ne peut donc le prendre que par la ruse, et encore faut-il être singulièrement rusé.
C’est pourquoi, à l’appel de l’indigène, une dizaine d’australiens se déployèrent comme un détachement de tirailleurs. C’était dans une admirable plaine, où l’indigo croissait naturellement et bleuissait le sol de ses fleurs. Les voyageurs s’arrêtèrent sur la lisière d’un bois de mimosas.
À l’approche des naturels, une demi-douzaine d’émus se levèrent, prirent la fuite, et allèrent se remiser à un mille. Quand le chasseur de la tribu eut reconnu leur position, il fit signe à ses camarades de s’arrêter. Ceux-ci s’étendirent sur le sol, tandis que lui, tirant de son filet deux peaux de casoar fort adroitement cousues, s’en affubla sur-le-champ.
Son bras droit passait au-dessus de sa tête, et il imitait en remuant la démarche d’un ému qui cherche sa nourriture.
L’indigène se dirigea vers le troupeau; tantôt il s’arrêtait, feignant de picorer quelques graines; tantôt il faisait voler la poussière avec ses pieds et s’entourait d’un nuage poudreux. Tout ce manège était parfait. Rien de plus fidèle que cette reproduction des allures de l’ému. Le chasseur poussait des grognements sourds auxquels l’oiseau lui-même se fût laissé prendre. Ce qui arriva. Le sauvage se trouva bientôt au milieu de la bande insoucieuse. Soudain, son bras brandit la massue, et cinq émus sur six tombèrent à ses côtés.
Le chasseur avait réussi; la chasse était terminée.
Alors Glenarvan, les voyageuses, toute la petite troupe prit congé des indigènes. Ceux-ci montrèrent peu de regrets de cette séparation. Peut-être le succès de la chasse aux casoars leur faisait-il oublier leur fringale satisfaite. Ils n’avaient même pas la reconnaissance de l’estomac, plus vivace que celle du cœur, chez les natures incultes et chez les brutes.
Quoi qu’il en soit, on ne pouvait, en de certaines occasions, ne point admirer leur intelligence et leur adresse.
Chapitre XVII Les éleveurs millionnaires
Après une nuit tranquillement passée par 146°15’ de longitude, les voyageurs, le 6 janvier, à sept heures du matin, continuèrent à traverser le vaste district. Ils marchaient toujours vers le soleil levant, et les empreintes de leurs pas traçaient sur la plaine une ligne rigoureusement droite. Deux fois, ils coupèrent des traces de squatters qui se dirigeaient vers le nord, et alors ces diverses empreintes se seraient confondues, si le cheval de Glenarvan n’eût laissé sur la poussière la marque de Black-Point, reconnaissable à ses deux trèfles.
La plaine était parfois sillonnée de creeks capricieux, entourés de buis, aux eaux plutôt temporaires que permanentes. Ils prenaient naissance sur les versants des «Buffalos-Ranges», chaîne de médiocres montagnes dont la ligne pittoresque ondulait à l’horizon.
On résolut d’y camper le soir même. Ayrton pressa son attelage, et, après une journée de trente-cinq milles, les bœufs arrivèrent, un peu fatigués. La tente fut dressée sous de grands arbres; la nuit était venue, le souper fut rapidement expédié. On songeait moins à manger qu’à dormir, après une marche pareille.
Paganel, à qui revenait le premier quart, ne se coucha pas, et, sa carabine à l’épaule, il veilla sur le campement, se promenant de long en large pour mieux résister au sommeil.
Malgré l’absence de la lune, la nuit était presque lumineuse sous l’éclat des constellations australes.
Le savant s’amusait à lire dans ce grand livre du firmament toujours ouvert et si intéressant pour qui sait le comprendre. Le profond silence de la nature endormie n’était interrompu que par le bruit des entraves qui retentissaient aux pieds des chevaux.
Paganel se laissait donc entraîner à ses méditations astronomiques, et il s’occupait plus des choses du ciel que des choses de la terre, quand un son lointain le tira de sa rêverie.
Il prêta une oreille attentive, et, à sa grande stupéfaction, il crut reconnaître les sons d’un piano; quelques accords, largement arpégés, envoyaient jusqu’à lui leur sonorité frémissante.
Il ne pouvait s’y tromper.
«Un piano dans le désert! Se dit Paganel. Voilà ce que je n’admettrai jamais.»
C’était très surprenant, en effet, et Paganel aima mieux croire que quelque étrange oiseau d’Australie imitait les sons d’un Pleyel ou d’un Érard, comme d’autres imitent des bruits d’horloge et de rémouleur.
Mais, en ce moment, une voix purement timbrée s’éleva dans les airs. Le pianiste était doublé d’un chanteur. Paganel écouta sans vouloir se rendre.
Cependant après quelques instants, il fut forcé de reconnaître l’air sublime qui frappait son oreille.
C’était il mio tesoro tanto, du Don Juan.
«Parbleu! Pensa le géographe, si bizarres que soient les oiseaux australiens, et quand ce seraient les perroquets les plus musiciens du monde, ils ne peuvent pas chanter du Mozart!»
Puis il écouta jusqu’au bout cette sublime inspiration du maître. L’effet de cette suave mélodie, portée à travers une nuit limpide, était indescriptible.
Paganel demeura longtemps sous ce charme inexprimable; puis la voix se tut, et tout rentra dans le silence.
Quand Wilson vint relever Paganel, il le trouva plongé dans une rêverie profonde. Paganel ne dit rien au matelot; il se réserva d’instruire Glenarvan, le lendemain, de cette particularité, et il alla se blottir sous la tente.
Le lendemain, toute la troupe était réveillée par des aboiements inattendus. Glenarvan se leva aussitôt.
Deux magnifiques «pointers», hauts sur pied, admirables spécimens du chien d’arrêt de race anglaise, gambadaient sur la lisière d’un petit bois. À l’approche des voyageurs, ils rentrèrent sous les arbres en redoublant leurs cris.
«Il y a donc une station dans ce désert, dit Glenarvan, et des chasseurs, puisque voilà des chiens de chasse?»
Paganel ouvrait déjà la bouche pour raconter ses impressions de la nuit passée, quand deux jeunes gens apparurent, montant deux chevaux de sang de toute beauté, de véritables «hunters.»
Les deux gentlemen, vêtus d’un élégant costume de chasse, s’arrêtèrent à la vue de la petite troupe campée à la façon bohémienne. Ils semblaient se demander ce que signifiait la présence de gens armés en cet endroit, quand ils aperçurent les voyageuses qui descendaient du chariot. Aussitôt, ils mirent pied à terre, et ils s’avancèrent vers elles, le chapeau à la main.
Lord Glenarvan vint à leur rencontre, et, en sa qualité d’étranger, il déclina ses noms et qualités.
Les jeunes gens s’inclinèrent, et l’un d’eux, le plus âgé, dit: «mylord, ces dames, vos compagnons et vous, voulez-vous nous faire l’honneur de vous reposer dans notre habitation?
—Messieurs?… Dit Glenarvan.
—Michel et Sandy Patterson, propriétaires de Hottam-Station. Vous êtes déjà sur les terres de l’établissement et vous n’avez pas un quart de mille à faire.
—Messieurs, répondit Glenarvan, je ne voudrais pas abuser d’une hospitalité si gracieusement offerte…
—Mylord, reprit Michel Patterson, en acceptant, vous obligez de pauvres exilés qui seront trop heureux de vous faire les honneurs du désert.»
Glenarvan s’inclina en signe d’acquiescement.
«Monsieur, dit alors Paganel, s’adressant à Michel Patterson, serais-je indiscret en vous demandant si c’est vous qui chantiez hier cet air du divin Mozart?
—C’est moi, monsieur, répondit le gentleman, et mon cousin Sandy m’accompagnait.
—Eh bien! Monsieur, reprit Paganel, recevez les sincères compliments d’un français, admirateur passionné de cette musique.»
Paganel tendit la main au jeune gentleman, qui la prit d’un air fort aimable. Puis, Michel Patterson indiqua vers la droite la route à suivre. Les chevaux avaient été laissés aux soins d’Ayrton et des matelots.
Ce fut donc à pied, causant et admirant, que les voyageurs, guidés par les deux jeunes gens, se rendirent à l’habitation d’Hottam-Station.
C’était vraiment un établissement magnifique, tenu avec la sévérité rigoureuse des parcs anglais.
D’immenses prairies, encloses de barrières grises, s’étendaient à perte de vue. Là, paissaient les bœufs par milliers, et les moutons par millions. De nombreux bergers et des chiens plus nombreux encore gardaient cette tumultueuse armée. Aux beuglements et aux bêlements se mêlaient l’aboiement des dogues et le claquement strident des stockwhipps.
Vers l’est, le regard s’arrêtait sur une lisière de myalls et de gommiers, que dominait à sept mille cinq cents pieds dans les airs la cime imposante du mont Hottam.
De longues avenues d’arbres verts à feuilles persistantes rayonnaient dans toutes les directions.
Çà et là se massaient d’épais taillis de «grass-trees», arbustes hauts de dix pieds, semblables au palmier nain, et perdus dans leur chevelure de feuilles étroites et longues. L’air était embaumé du parfum des lauriers-menthes, dont les bouquets de fleurs blanches, alors en pleine floraison, dégageaient les plus fines senteurs aromatiques.
Aux groupes charmants de ces arbres indigènes se mariaient les productions transplantées des climats européens. Le pêcher, le poirier, le pommier, le figuier, l’oranger, le chêne lui-même, furent salués par les hurrahs des voyageurs, et ceux-ci, s’ils ne s’étonnèrent pas trop de marcher à l’ombre des arbres de leur pays, s’émerveillèrent, du moins, à la vue des oiseaux qui voltigeaient entre les branches, les «satin-birds» au plumage soyeux, et les séricules, vêtus mi-partie d’or et de velours noir.
Entre autres, et pour la première fois, il leur fut donné d’admirer le «menure», c’est l’oiseau-lyre, dont l’appendice caudal figure le gracieux instrument d’Orphée. Il fuyait entre les fougères arborescentes, et lorsque sa queue frappait les branches, on s’étonnait presque de ne pas entendre ces harmonieux accords dont s’inspirait Amphion pour rebâtir les murs de Thèbes. Paganel avait envie d’en jouer.
Cependant, lord Glenarvan ne se contentait pas d’admirer les féeriques merveilles de cette oasis improvisée dans le désert australien. Il écoutait le récit des jeunes gentlemen. En Angleterre, au milieu de ses campagnes civilisées, le nouvel arrivant eût tout d’abord appris à son hôte d’où il venait, où il allait. Mais ici, et par une nuance de délicatesse finement observée, Michel et Sandy Patterson crurent devoir se faire connaître des voyageurs auxquels ils offraient l’hospitalité. Ils racontèrent donc leur histoire.
C’était celle de tous ces jeunes anglais, intelligents et industrieux, qui ne croient pas que la richesse dispense du travail. Michel et Sandy Patterson étaient fils d’un banquier de Londres. À vingt ans, le chef de leur famille avait dit: «Voici des millions, jeunes gens. Allez dans quelque colonie lointaine; fondez-y un établissement utile; puisez dans le travail la connaissance de la vie. Si vous réussissez, tant mieux. Si vous échouez, peu importe. Nous ne regretterons pas les millions qui vous auront servi à devenir des hommes.» Les deux jeunes gens obéirent. Ils choisirent en Australie la colonie de Victoria pour y semer les bank-notes paternelles, et ils n’eurent pas lieu de s’en repentir. Au bout de trois ans, l’établissement prospérait.
On compte dans les provinces de Victoria, de la Nouvelle Galles du sud et de l’Australie méridionale plus de trois mille stations, les unes dirigées par les squatters qui élèvent le bétail, les autres par les settlers, dont la principale industrie est la culture du sol. Jusqu’à l’arrivée des deux jeunes anglais, l’établissement le plus considérable de ce genre était celui de M Jamieson, qui couvrait cent kilomètres de superficie, avec une bordure de vingt-cinq kilomètres sur le Paroo, l’un des affluents du Darling.
Maintenant, la station d’Hottam l’emportait en étendue et en affaires. Les deux jeunes gens étaient squatters et settlers tout à la fois. Ils administraient avec une rare habileté, et, ce qui est plus difficile, avec une énergie peu commune, leur immense propriété.
On le voit, cette station se trouvait reportée à une grande distance des principales villes, au milieu des déserts peu fréquentés du Murray. Elle occupait l’espace compris entre 146°48’ et 147°, c’est-à-dire un terrain long et large de cinq lieues, situé entre les Buffalos-Ranges et le mont Hottam. Aux deux angles nord de ce vaste quadrilatère se dressaient à gauche le mont Aberdeen, à droite les sommets du High-Barven. Les eaux belles et sinueuses n’y manquaient pas, grâce aux creeks et affluents de l’Oven’s-River, qui se jette au nord dans le lit du Murray. Aussi, l’élève du bétail et la culture du sol y réussissaient également. Dix mille acres de terre, admirablement assolés et aménagés, mêlaient les récoltes indigènes aux productions exotiques, tandis que plusieurs millions d’animaux s’engraissaient dans les verdoyants pâturages. Aussi, les produits de Hottam-Station étaient-ils cotés à de hauts cours sur les marchés de Castlemaine et de Melbourne.
Michel et Sandy Patterson achevaient de donner ces détails de leur industrieuse existence quand, à l’extrémité d’une avenue de casuarinas, apparut l’habitation.
C’était une charmante maison de bois et de briques, enfouie sous des bouquets d’émérophilis. Elle avait la forme élégante du chalet, et une véranda à laquelle pendaient des lampes chinoises contournait le long des murs comme un impluvium antique. Devant les fenêtres se déployaient des bannes multicolores qui semblaient être en fleurs. Rien de plus coquet, rien de plus délicieux au regard, mais aussi rien de plus confortable. Sur les pelouses et dans les massifs groupés aux alentours poussaient des candélabres de bronze, qui supportaient d’élégantes lanternes; à la nuit tombante, tout ce parc s’illuminait des blanches lumières du gaz, venu d’un petit gazomètre, caché sous des berceaux de myalls et de fougères arborescentes.
D’ailleurs, on ne voyait ni communs, ni écuries, ni hangars, rien de ce qui indique une exploitation rurale. Toutes ces dépendances, —un véritable village composé de plus de vingt huttes et maisons, —étaient situées à un quart de mille, au fond d’une petite vallée. Des fils électriques mettaient en communication instantanée le village et la maison des maîtres. Celle-ci, loin de tout bruit, semblait perdue dans une forêt d’arbres exotiques.
Bientôt, l’avenue des casuarinas fut dépassée. Un petit pont de fer d’une élégance extrême, jeté sur un creek murmurant, donnait accès dans le parc réservé.
Il fut franchi. Un intendant de haute mine vint au-devant des voyageurs; les portes de l’habitation s’ouvrirent, et les hôtes de Hottam-Station pénétrèrent dans les somptueux appartements contenus sous cette enveloppe de briques et de fleurs.
Tout le luxe de la vie artiste et fashionable s’offrit à leurs yeux. Sur l’antichambre, ornée de sujets décoratifs empruntés à l’outillage du turf et de la chasse, s’ouvrait un vaste salon à cinq fenêtres. Là, un piano couvert de partitions anciennes et nouvelles, des chevalets portant des toiles ébauchées, des socles ornés de statues de marbre, quelques tableaux de maîtres flamands accrochés aux murs, de riches tapis, doux au pied comme une herbe épaisse, pans de tapisserie égayés de gracieux épisodes mythologiques, un lustre antique suspendu au plafond, des faïences précieuses, des bibelots de prix et d’un goût parfait, mille riens chers et délicats qu’on s’étonnait de voir dans une habitation australienne, prouvaient une suprême entente des arts et du confort. Tout ce qui pouvait charmer les ennuis d’un exil volontaire, tout ce qui pouvait ramener l’esprit au souvenir des habitudes européennes, meublait ce féerique salon. On se serait cru dans quelque château de France ou d’Angleterre.
Les cinq fenêtres laissaient passer à travers le fin tissu des bannes un jour tamisé et déjà adouci par les pénombres de la véranda. Lady Helena, en s’approchant, fut émerveillée. L’habitation de ce côté dominait une large vallée qui s’étendait jusqu’au pied des montagnes de l’est. La succession des prairies et des bois, çà et là de vastes clairières, l’ensemble des collines gracieusement arrondies, le relief de ce sol accidenté, formaient un spectacle supérieur à toute description.
Nulle autre contrée au monde ne pouvait lui être comparée, pas même cette vallée du paradis, si renommée, des frontières norvégiennes du Telemarck.
Ce vaste panorama, découpé par de grandes plaques d’ombre et de lumière, changeait à chaque heure suivant les caprices du soleil. L’imagination ne pouvait rien rêver au delà, et cet aspect enchanteur satisfaisait tous les appétits du regard.
Cependant, sur un ordre de Sandy Patterson, un déjeuner venait d’être improvisé par le maître d’hôtel de la station, et, moins d’un quart d’heure après leur arrivée, les voyageurs s’asseyaient devant une table somptueusement servie. La qualité des mets et des vins était indiscutable; mais ce qui plaisait surtout, au milieu de ces raffinements de l’opulence, c’était la joie des deux jeunes squatters, heureux d’offrir sous leur toit cette splendide hospitalité.
D’ailleurs, ils ne tardèrent pas à connaître le but de l’expédition, et ils prirent un vif intérêt aux recherches de Glenarvan. Ils donnèrent aussi bon espoir aux enfants du capitaine.
«Harry Grant, dit Michel, est évidemment tombé entre les mains des indigènes, puisqu’il n’a pas reparu dans les établissements de la côte. Il connaissait exactement sa position, le document le prouve, et pour n’avoir pas gagné quelque colonie anglaise, il faut qu’à l’instant où il prenait terre il ait été fait prisonnier par les sauvages.
—C’est précisément ce qui est arrivé à son quartier-maître
Ayrton, répondit John Mangles.
—Mais vous, messieurs, demanda lady Helena, vous n’avez jamais entendu parler de la catastrophe du Britannia?
—Jamais, madame, répondit Michel.
—Et quel traitement, suivant vous, a subi le capitaine Grant, prisonnier des australiens?
—Les australiens ne sont pas cruels, madame, répondit le jeune squatter, et miss Grant peut être rassurée à cet égard. Il y a des exemples fréquents de la douceur de leur caractère, et quelques européens ont vécu longtemps parmi eux, sans avoir jamais eu à se plaindre de leur brutalité.
—King entre autres, dit Paganel, le seul survivant de l’expédition de Burke.
—Non seulement ce hardi explorateur, reprit Sandy, mais aussi un soldat anglais, nommé Buckley, qui, s’étant échappé en 1803 sur la côte de Port-Philippe, fut recueilli par les indigènes et vécut trente-trois ans avec eux.
—Et depuis cette époque, ajouta Michel Patterson, un des derniers numéros de l’Australasian nous apprend qu’un certain Morrill vient d’être rendu à ses compatriotes, après seize ans d’esclavage.
L’histoire du capitaine doit être la sienne, car c’est précisément à la suite du naufrage de la Péruvienne, en 1846, qu’il a été fait prisonnier par les naturels et emmené dans l’intérieur du continent. Ainsi, je crois que vous devez conserver tout espoir.»
Ces paroles causèrent une joie extrême aux auditeurs du jeune squatter. Elles corroboraient les renseignements déjà donnés par Paganel et Ayrton.
Puis, on parla des convicts, lorsque les voyageuses eurent quitté la table. Les squatters connaissaient la catastrophe de Camden-Bridge, mais la présence d’une bande d’évadés ne leur inspirait aucune inquiétude. Ce n’est pas à une station dont le personnel s’élevait à plus de cent hommes, que ces malfaiteurs oseraient s’attaquer. On devait penser, d’ailleurs, qu’ils ne s’aventureraient pas dans ces déserts du Murray, où ils n’avaient que faire, ni du côté des colonies de la Nouvelle Galles, dont les routes sont très surveillées. Tel était aussi l’avis d’Ayrton.
Lord Glenarvan ne put refuser à ses aimables amphitryons de passer cette journée entière à la station de Hottam. C’étaient douze heures de retard qui devenaient douze heures de repos; les chevaux et les bœufs ne pouvaient que se refaire avantageusement dans les confortables écuries de la station.
Ce fut donc chose convenue, et les deux jeunes gens soumirent à leurs hôtes un programme de la journée qui fut adopté avec empressement.
À midi, sept vigoureux hunters piaffaient aux portes de l’habitation. Un élégant break destiné aux dames, et conduit à grandes guides, permettait à son cocher de montrer son adresse dans les savantes manœuvres du «four in hand». Les cavaliers, précédés de piqueurs et armés d’excellents fusils de chasse à système, se mirent en selle et galopèrent aux portières, pendant que la meute des pointers aboyait joyeusement à travers les taillis.
Pendant quatre heures, la cavalcade parcourut les allées et avenues de ce parc grand comme un petit état d’Allemagne. Le Reuss-Schleitz ou la Saxe-Cobourg-Gotha y auraient tenu tout entiers.
Si l’on y rencontrait moins d’habitants, les moutons, en revanche, foisonnaient. Quant au gibier, une armée de rabatteurs n’en eût pas jeté davantage sous le fusil des chasseurs. Aussi, ce fut bientôt une série de détonations inquiétantes pour les hôtes paisibles des bois et des plaines. Le jeune Robert fit des merveilles à côté du major Mac Nabbs. Ce hardi garçon, malgré les recommandations de sa sœur, était toujours en tête, et le premier au feu.
Mais John Mangles se chargea de veiller sur lui, et Mary Grant se rassura.
Pendant cette battue, on tua certains animaux particuliers au pays, et dont jusqu’alors Paganel ne connaissait que le nom: entre autres, le «wombat» et le «bandicoot».