«Le bassin de Newcastle-Water devait être la base des explorations nouvelles. Stuart, entouré de bois épais, essaya vainement de passer au nord et au nord-est. Même insuccès pour gagner à l’ouest la rivière de Victoria; d’impénétrables buissons fermaient toute issue.

«Stuart résolut alors de changer son campement, et il parvint à le transporter un peu plus au nord, dans les marais d’Hower. Alors, tendant vers l’est, il rencontra au milieu de plaines herbeuses le ruisseau Daily, qu’il remonta pendant une trentaine de milles.

«La contrée devenait magnifique; ses pâturages eussent fait la joie et la fortune d’un squatter; les eucalyptus y poussaient à une prodigieuse hauteur. Stuart, émerveillé, continua de se porter en avant; il atteignit les rives de la rivière Strangway et du Roper’s-Creek découvert par Leichardt; leurs eaux coulaient au milieu de palmiers dignes de cette région tropicale; là vivaient des tribus d’indigènes qui firent bon accueil aux explorateurs.

«De ce point, l’expédition inclina vers le nord-nord-ouest, cherchant à travers un terrain couvert de grès et de roches ferrugineuses les sources de la rivière Adélaïde, qui se jette dans le golfe de Van-Diemen. Elle traversait alors la terre d’Arnhem, au milieu des choux-palmistes, des bambous, des pins et des pendanus. L’Adélaïde s’élargissait; ses rives devenaient marécageuses; la mer était proche.

«Le mardi, 22 juillet, Stuart campa dans les marais de Fresh-Water, très gêné par d’innombrables ruisseaux qui coupaient sa route. Il envoya trois de ses compagnons chercher des chemins praticables; le lendemain, tantôt tournant d’infranchissables criques, tantôt s’embourbant dans les terrains fangeux, il atteignit quelques plaines élevées et revêtues de gazon où croissaient des bouquets de gommiers et des arbres à écorce fibreuse; là volaient par bandes des oies, des ibis, des oiseaux aquatiques d’une sauvagerie extrême. D’indigènes, il y avait peu ou point. Seulement quelques fumées de campements lointains.

«Le 24 juillet, neuf mois après son départ d’Adélaïde, Stuart part à huit heures vingt minutes du matin dans la direction du nord; il veut atteindre la mer le jour même; le pays est légèrement élevé, parsemé de minerai de fer et de roches volcaniques; les arbres deviennent petits; ils prennent un air maritime; une large vallée alluvionnaire se présente, bordée au delà par un rideau d’arbustes. Stuart entend distinctement le bruit des vagues qui déferlent, mais il ne dit rien à ses compagnons. On pénètre dans un taillis obstrué de sarments de vigne sauvage.

«Stuart fait quelques pas. Il est sur les bords de l’océan indien! «La mer! La mer!» s’écrie Thring stupéfait! Les autres accourent, et trois hurrahs prolongés saluent l’océan indien.

«Le continent venait d’être traversé pour la quatrième fois!

«Stuart, suivant la promesse faite au gouverneur sir Richard Macdonnell, se baigna les pieds et se lava la face et les mains dans les flots de la mer.

«Puis il revint à la vallée et inscrivit sur un arbre ses initiales J M D S. Un campement fut organisé près d’un petit ruisseau aux eaux courantes.

«Le lendemain, Thring alla reconnaître si l’on pouvait gagner par le sud-ouest l’embouchure de la rivière Adélaïde; mais le sol était trop marécageux pour le pied des chevaux; il fallut y renoncer.

«Alors Stuart choisit dans une clairière un arbre élevé. Il en coupa les branches basses, et à la cime il fit déployer le drapeau australien. Sur l’arbre ces mots furent inscrits dans l’écorce: c’est à un pied au sud que tu dois fouiller le sol.

«Et si quelque voyageur creuse, un jour, la terre à l’endroit indiqué, il trouvera une boîte de fer-blanc, et dans cette boîte ce document dont les mots sont gravés dans ma mémoire: Grande exploration et traversée du sud au nord de l’Australie.

«Les explorateurs aux ordres de John Mac Douall Stuart sont arrivés ici le 25 juillet 1862, après avoir traversé toute l’Australie de la mer du sud aux rives de l’océan Indien, en passant par le centre du continent. Ils avaient quitté Adélaïde le 26 octobre 1861, et ils sortaient le 21 janvier 1862 de la dernière station de la colonie dans la direction du nord. En mémoire de cet heureux événement, ils ont déployé ici le drapeau australien avec le nom du chef de l’expédition. Tout est bien. Dieu protège la reine.»

«Suivent les signatures de Stuart et de ses compagnons.

«Ainsi fut constaté ce grand événement qui eut un retentissement immense dans le monde entier.

—Et ces hommes courageux ont-ils tous revu leurs amis du sud? demanda lady Helena.

—Oui, madame, répondit Paganel; tous, mais non pas sans de cruelles fatigues. Stuart fut le plus éprouvé; sa santé était gravement compromise par le scorbut, quand il reprit son itinéraire vers Adélaïde. Au commencement de septembre, sa maladie avait fait de tels progrès, qu’il ne croyait pas revoir les districts habités. Il ne pouvait plus se tenir en selle; il allait, couché dans un palanquin suspendu entre deux chevaux. À la fin d’octobre, des crachements de sang le mirent à toute extrémité. On tua un cheval pour lui faire du bouillon; le 28 octobre, il pensait mourir, quand une crise salutaire le sauva, et, le 10 décembre, la petite troupe tout entière atteignit les premiers établissements.

«Ce fut le 17 décembre que Stuart entra à Adélaïde au milieu d’une population enthousiasmée. Mais sa santé était toujours délabrée, et bientôt, après avoir obtenu la grande médaille d’or de la société de géographie, il s’embarqua sur l’Indus pour sa chère Écosse, sa patrie, où nous le reverrons à notre retour.

—C’était un homme qui possédait au plus haut degré l’énergie morale, dit Glenarvan, et, mieux encore que la force physique, elle conduit à l’accomplissement des grandes choses. L’Écosse est fière à bon droit de le compter au nombre de ses enfants.

—Et depuis Stuart, demanda lady Helena, aucun voyageur n’a-t-il tenté de nouvelles découvertes?

—Si, madame, répondit Paganel. Je vous ai parlé souvent de Leichardt. Ce voyageur avait déjà fait en 1844 une remarquable exploration dans l’Australie septentrionale. En 1848, il entreprit une seconde expédition vers le nord-est. Depuis dix-sept ans, il n’a pas reparu. L’année dernière, le célèbre botaniste, le docteur Muller, de Melbourne, a provoqué une souscription publique destinée aux frais d’une expédition. Cette expédition a été rapidement couverte, et une troupe de courageux squatters, commandée par l’intelligent et audacieux Mac Intyre, a quitté le 21 juin 1864 les pâturages de la rivière de Paroo. Au moment où je vous parle, il doit s’être profondément enfoncé, à la recherche de Leichardt, dans l’intérieur du continent. Puisse-t-il réussir, et nous-mêmes puissions-nous, comme lui, retrouver les amis qui nous sont chers!»

Ainsi finit le récit du géographe. L’heure était avancée. On remercia Paganel, et chacun, quelques instants plus tard, dormait paisiblement, tandis que l’oiseau-horloge, caché dans le feuillage des gommiers blancs, battait régulièrement les secondes de cette nuit tranquille.

Chapitre XII Le railway de Melbourne à Sandhurst

Le major n’avait pas vu sans une certaine appréhension Ayrton quitter le campement de Wimerra pour aller chercher un maréchal ferrant à cette station de Black-Point. Mais il ne souffla mot de ses défiances personnelles, et il se contenta de surveiller les environs de la rivière. La tranquillité de ces paisibles campagnes ne fut aucunement troublée, et, après quelques heures de nuit, le soleil reparut au-dessus de l’horizon.

Pour son compte, Glenarvan n’avait d’autre crainte que de voir Ayrton revenir seul. Faute d’ouvriers, le chariot ne pouvait se remettre en route. Le voyage était arrêté pendant plusieurs jours peut-être, et Glenarvan impatient de réussir, avide d’atteindre son but, n’admettait aucun retard.

Ayrton, fort heureusement, n’avait perdu ni son temps ni ses démarches. Le lendemain il reparut au lever du jour. Un homme l’accompagnait, qui se disait maréchal ferrant de la station de Black-Point.

C’était un gaillard vigoureux, de haute stature, mais d’une physionomie basse et bestiale qui ne prévenait pas en sa faveur. Peu importait, en somme, s’il savait son métier. En tout cas, il ne parlait guère, et sa bouche ne s’usait pas en paroles inutiles.

«Est-ce un ouvrier capable? demanda John Mangles au quartier-maître.

—Je ne le connais pas plus que vous, capitaine, répondit Ayrton.
Nous verrons.»

Le maréchal ferrant se mit à l’ouvrage. C’était un homme du métier, on le vit bien à la façon dont il répara l’avant-train du chariot. Il travaillait adroitement, avec une vigueur peu commune. Le major observa que la chair de ses poignets, fortement érodée, présentait un collier noirâtre de sang extravasé. C’était l’indice d’une blessure récente que les manches d’une mauvaise chemise de laine dissimulaient assez mal. Mac Nabbs interrogea le maréchal ferrant au sujet de ces érosions qui devaient être très douloureuses. Mais celui-ci ne répondit pas et continua son travail.

Deux heures après, les avaries du chariot étaient réparées.

Quant au cheval de Glenarvan, ce fut vite fait. Le maréchal ferrant avait eu soin d’apporter des fers tout préparés. Ces fers offraient une particularité qui n’échappa point au major. C’était un trèfle grossièrement découpé à leur partie antérieure. Mac Nabbs le fit voir à Ayrton.

«C’est la marque de Black-Point, répondit le quartier-maître. Cela permet de suivre la trace des chevaux qui s’écartent de la station, et de ne point la confondre avec d’autres.»

Bientôt les fers furent ajustés aux sabots du cheval.

Puis le maréchal ferrant réclama son salaire, et s’en alla sans avoir prononcé quatre paroles.

Une demi-heure plus tard, les voyageurs étaient en marche. Au delà des rideaux de mimosas s’étendait un espace largement découvert qui méritait bien son nom «d’open plain.» Quelques débris de quartz et de roches ferrugineuses gisaient entre les buissons, les hautes herbes et les palissades où parquaient de nombreux troupeaux. Quelques milles plus loin, les roues du chariot sillonnèrent assez profondément des terrains lacustres, où murmuraient des creeks irréguliers, à demi cachés sous un rideau de roseaux gigantesques.

Puis on côtoya de vastes lagunes salées, en pleine évaporation. Le voyage se faisait sans peine, et, il faut ajouter, sans ennui.

Lady Helena invitait les cavaliers à lui rendre visite tour à tour, car son salon était fort exigu.

Mais chacun se délassait ainsi des fatigues du cheval et se récréait à la conversation de cette aimable femme. Lady Helena, secondée par miss Mary, faisait avec une grâce parfaite les honneurs de sa maison ambulante. John Mangles n’était pas oublié dans ces invitations quotidiennes, et sa conversation un peu sérieuse ne déplaisait point. Au contraire.

Ce fut ainsi que l’on coupa diagonalement le mail-road de Growland à Horsham, une route très poussiéreuse que les piétons n’usaient guère. Quelques croupes de collines peu élevées furent effleurées en passant à l’extrémité du comté de Talbot, et le soir la troupe arriva à trois milles au-dessus de Maryborough. Il tombait une pluie fine, qui en tout autre pays eût détrempé le sol; mais ici l’air absorbait l’humidité si merveilleusement, que le campement n’en souffrit pas.

Le lendemain, 29 décembre, la marche fut un peu retardée par une suite de monticules qui formaient une petite Suisse en miniature. C’étaient de perpétuelles montées ou descentes, et force cahots peu agréables. Les voyageurs firent une partie de la route à pied, et ne s’en plaignirent pas.

À onze heures, on arriva à Carlsbrook, municipalité assez importante. Ayrton était d’avis de tourner la ville sans y pénétrer, afin, disait-il, de gagner du temps. Glenarvan partagea son opinion, mais Paganel, toujours friand de curiosités, désirait visiter Carlsbrook. On le laissa faire, et le chariot continua lentement son voyage.

Paganel, suivant son habitude, emmena Robert avec lui. Sa visite à la municipalité fut rapide, mais elle suffit à lui donner un aperçu exact des villes australiennes. Il y avait là une banque, un palais de justice, un marché, une école, une église, et une centaine de maisons de brique parfaitement uniformes.

Le tout disposé dans un quadrilatère régulier coupé de rues parallèles, d’après la méthode anglaise. Rien de plus simple, mais de moins récréatif. Quand la ville augmente, on allonge ses rues comme les culottes d’un enfant qui grandit, et la symétrie primitive n’est aucunement dérangée.

Une grande activité régnait à Carlsbrook, symptôme remarquable dans ces cités nées d’hier. Il semble qu’en Australie les villes poussent comme des arbres, à la chaleur du soleil. Des gens affairés couraient les rues; des expéditeurs d’or se pressaient aux bureaux d’arrivage, le précieux métal, escorté par la police indigène, venait des usines de Bendigo et du mont Alexandre. Tout ce monde éperonné par l’intérêt ne songeait qu’à ses affaires, et les étrangers passèrent inaperçus au milieu de cette population laborieuse.

Après une heure employée à parcourir Carlsbrook, les deux visiteurs rejoignirent leurs compagnons à travers une campagne soigneusement cultivée. De longues prairies, connues sous le nom de «low level plains», lui succédèrent avec d’innombrables troupeaux de moutons et des huttes de bergers. Puis le désert se montra, sans transition, avec cette brusquerie particulière à la nature australienne. Les collines de Simpson et le mont Tarrangower marquaient la pointe que fait au sud le district de Loddo sur le cent quarante-quatrième degré de longitude.

Cependant, on n’avait rencontré jusqu’ici aucune de ces tribus d’aborigènes qui vivent à l’état sauvage.

Glenarvan se demandait si les australiens manqueraient à l’Australie comme avaient manqué les indiens dans la Pampasie argentine. Mais Paganel lui apprit que, sous cette latitude, les sauvages fréquentaient principalement les plaines du Murray, situées à cent milles dans l’est.

«Nous approchons du pays de l’or, dit-il. Avant deux jours nous traverserons cette opulente région du mont Alexandre. C’est là que s’est abattue en 1852 la nuée des mineurs. Les naturels ont dû s’enfuir vers les déserts de l’intérieur. Nous sommes en pays civilisé sans qu’il y paraisse, et notre route, avant la fin de cette journée, aura coupé le railway qui met en communication le Murray et la mer. Eh bien, faut-il le dire, mes amis, un chemin de fer en Australie, voilà qui me paraît une chose surprenante!

—Et pourquoi donc, Paganel? demanda Glenarvan.

—Pourquoi! Parce que cela jure! Oh! je sais bien que vous autres, habitués à coloniser des possessions lointaines, vous qui avez des télégraphes électriques et des expositions universelles dans la Nouvelle Zélande, vous trouverez cela tout simple! Mais cela confond l’esprit d’un français comme moi et brouille toutes ses idées sur l’Australie.

—Parce que vous regardez le passé et non le présent», répondit
John Mangles.

Un vigoureux coup de sifflet interrompit la discussion. Les voyageurs n’étaient pas à un mille du chemin de fer. Une locomotive, venant du sud et marchant à petite vitesse, s’arrêta précisément au point d’intersection de la voie ferrée et de la route suivie par le chariot. Ce chemin de fer, ainsi que l’avait dit Paganel, reliait la capitale de Victoria au Murray, le plus grand fleuve de l’Australie.

Cet immense cours d’eau, découvert par Sturt en 1828, sorti des Alpes australiennes, grossi du Lachlan et du Darling, couvre toute la frontière septentrionale de la province Victoria, et va se jeter dans la baie Encounter, auprès d’Adélaïde. Il traverse des pays riches, fertiles, et les stations des squatters se multiplient sur son parcours, grâce aux communications faciles que le railway établit avec Melbourne.

Ce chemin de fer était alors exploité sur une longueur de cent cinq milles entre Melbourne et Sandhurst, desservant Kyneton et Castlemaine. La voie, en construction, se poursuivait pendant soixante-dix milles jusqu’à Echuca, capitale de la colonie la Riverine, fondée cette année même sur le Murray.

Le trente-septième parallèle coupait la voie ferrée à quelques milles au-dessus de Castlemaine, et précisément à Camden-Bridge, pont jeté sur la Lutton, un des nombreux affluents du Murray.

C’est vers ce point qu’Ayrton dirigea son chariot, précédé des cavaliers, qui se permirent un temps de galop jusqu’à Camden-Bridge. Ils y étaient attirés, d’ailleurs, par un vif sentiment de curiosité.

En effet, une foule considérable se portait vers le pont du chemin de fer. Les habitants des stations voisines abandonnaient leurs maisons; les bergers, laissant leurs troupeaux, encombraient les abords de la voie. On pouvait entendre ces cris souvent répétés:

«Au railway! Au railway!»

Quelque événement grave devait s’être produit, qui causait toute cette agitation. Une grande catastrophe peut-être.

Glenarvan, suivi de ses compagnons, pressa le pas de son cheval. En quelques minutes, il arriva à Camden-Bridge. Là, il comprit la cause du rassemblement.

Un effroyable accident avait eu lieu, non une rencontre de trains, mais un déraillement et une chute qui rappelaient les plus graves désastres des railways américains. La rivière que traversait la voie ferrée était comblée de débris de wagons et de locomotive. Soit que le pont eût cédé sous la charge du train, soit que le convoi se fût jeté hors des rails, cinq voitures sur six avaient été précipitées dans le lit de la Lutton à la suite de la locomotive.

Seul, le dernier wagon, miraculeusement préservé par la rupture de sa chaîne, restait sur la voie à une demi-toise de l’abîme. Au-dessous, ce n’était qu’un sinistre amoncellement d’essieux noircis et faussés, de caissons défoncés, de rails tordus, de traverses calcinées. La chaudière éclatant au choc, avait projeté ses débris de plaques à d’énormes distances.

De toute cette agglomération d’objets informes sortaient encore quelques flammes et des spirales de vapeur mêlées à une fumée noire. Après l’horrible chute, l’incendie plus horrible encore! De larges traces de sang, des membres épars, des tronçons de cadavres carbonisés apparaissaient çà et là, et personne n’osait calculer le nombre de victimes entassées sous ces débris.

Glenarvan, Paganel, le major, Mangles, mêlés à la foule, écoutaient les propos qui couraient de l’un à l’autre. Chacun cherchait à expliquer la catastrophe, tandis que l’on travaillait au sauvetage.

«Le pont s’est rompu, disait celui-ci.

—Rompu! répondaient ceux-là. Il s’est si peu rompu qu’il est encore intact. On a oublié de le fermer au passage du train. Voilà tout.»

C’était, en effet, un pont tournant qui s’ouvrait pour le service de la batellerie. Le garde, par une impardonnable négligence, avait-il donc oublié de le fermer, et le convoi lancé à toute vitesse, auquel la voie venait à manquer subitement, s’était-il ainsi précipité dans le lit de la Lutton? Cette hypothèse semblait très admissible, car si une moitié du pont gisait sous les débris de wagons, l’autre moitié, ramenée sur la rive opposée, pendait encore à ses chaînes intactes. Plus de doute possible! Une incurie du garde venait de causer cette catastrophe.

L’accident était arrivé dans la nuit, à l’express N° 37, parti de Melbourne à onze heures quarante-cinq du soir. Il devait être trois heures quinze du matin, quand le train, vingt-cinq minutes après avoir quitté la station de Castlemaine, arriva au passage de Camden-Bridge et y demeura en détresse.

Aussitôt, les voyageurs et les employés du dernier wagon s’occupèrent de demander des secours; mais le télégraphe, dont les poteaux gisaient à terre, ne fonctionnait plus. Il fallut trois heures aux autorités de Castlemaine pour arriver sur le lieu du sinistre. Il était donc six heures du matin quand le sauvetage fut organisé sous la direction de M Mitchell, surveyor général de la colonie, et d’une escouade de policemen commandés par un officier de police. Les squatters et leurs gens étaient venus en aide, et travaillèrent d’abord à éteindre l’incendie qui dévorait cet amoncellement de débris avec une insurmontable activité.

Quelques cadavres méconnaissables étaient couchés sur les talus du remblai. Mais il fallait renoncer à retirer un être vivant de cette fournaise. Le feu avait rapidement achevé l’œuvre de destruction. Des voyageurs du train, dont on ignorait le nombre, dix survivaient seulement, ceux du dernier wagon.

L’administration du chemin de fer venait d’envoyer une locomotive de secours pour les ramener à Castlemaine.

Cependant, lord Glenarvan, s’étant fait connaître du surveyor général, causait avec lui et l’officier de police. Ce dernier était un homme grand et maigre, d’un imperturbable sang-froid, et qui, s’il avait quelque sensibilité dans le cœur, n’en laissait rien voir sur ses traits impassibles. Il était, devant tout ce désastre, comme un mathématicien devant un problème; il cherchait à le résoudre et à en dégager l’inconnue. Aussi, à cette parole de Glenarvan: «Voilà un grand malheur!» répondit-il tranquillement:

«Mieux que cela, mylord.

—Mieux que cela! s’écria Glenarvan, choqué de la phrase, et qu’y a-t-il de mieux qu’un malheur?

—Un crime!» répondit tranquillement l’officier de police.

Glenarvan, sans s’arrêter à l’impropriété de l’expression, se retourna vers M Mitchell, l’interrogeant du regard.

«Oui, mylord, répondit le surveyor général, notre enquête nous a conduits à cette certitude, que la catastrophe est le résultat d’un crime. Le dernier wagon des bagages a été pillé. Les voyageurs survivants ont été attaqués par une troupe de cinq à six malfaiteurs. C’est intentionnellement que le pont a été ouvert, non par négligence, et si l’on rapproche ce fait de la disparition du garde, on en doit conclure que ce misérable s’est fait le complice des criminels.»

L’officier de police, à cette déduction du surveyor général, secoua la tête.

«Vous ne partagez pas mon avis? lui demanda M Mitchell.

—Non, en ce qui regarde la complicité du garde.

—Cependant, cette complicité, reprit le surveyor général, permet d’attribuer le crime aux sauvages qui errent dans les campagnes du Murray. Sans le garde, ces indigènes n’ont pu ouvrir ce pont tournant dont le mécanisme leur est inconnu.

—Juste, répondit l’officier de police.

—Or, ajouta M Mitchell, il est constant, par la déposition d’un batelier dont le bateau a franchi Camden-Bridge à dix heures quarante du soir, que le pont a été réglementairement refermé après son passage.

—Parfait.

—Ainsi donc, la complicité du garde me paraît établie d’une façon péremptoire.»

L’officier de police secouait la tête par un mouvement continu.

«Mais alors, monsieur, lui demanda Glenarvan, vous n’attribuez point le crime aux sauvages?

—Aucunement.

—À qui, alors?»

En ce moment, une assez grande rumeur s’éleva à un demi-mille en amont de la rivière. Un rassemblement s’était formé, qui se grossit rapidement. Il arriva bientôt à la station. Au centre du rassemblement, deux hommes portaient un cadavre. C’était le cadavre du garde, déjà froid. Un coup de poignard l’avait frappé au cœur. Les assassins, en traînant son corps loin de Camden-Bridge, avaient voulu sans doute égarer les soupçons de la police pendant ses premières recherches. Or, cette découverte justifiait pleinement les doutes de l’officier. Les sauvages n’étaient pour rien dans le crime.

«Ceux qui ont fait le coup, dit-il, sont des gens familiarisés avec l’usage de ce petit instrument.»

Et parlant ainsi, il montra une paire de «darbies», espèce de menottes faites d’un double anneau de fer muni d’une serrure.

«Avant peu, ajouta-t-il, j’aurai le plaisir de leur offrir ce bracelet comme cadeau du nouvel an.

—Mais alors vous soupçonnez?…

—Des gens qui ont «voyagé gratis sur les bâtiments de sa majesté.»

—Quoi! Des convicts! s’écria Paganel, qui connaissait cette métaphore employée dans les colonies australiennes.

—Je croyais, fit observer Glenarvan, que les transportés n’avaient pas droit de séjour dans la province de Victoria?

—Peuh! répliqua l’officier de police, s’ils n’ont pas ce droit ils le prennent! ça s’échappe quelquefois, les convicts, et je me trompe fort ou ceux-ci viennent en droite ligne de Perth. Eh bien, ils y retourneront, vous pouvez m’en croire.»

M Mitchell approuva d’un geste les paroles de l’officier de police. En ce moment, le chariot arrivait au passage à niveau de la voie ferrée.

Glenarvan voulut épargner aux voyageuses l’horrible spectacle de Camden-Bridge. Il salua le surveyor général, prit congé de lui, et fit signe à ses amis de le suivre.

«Ce n’est pas une raison, dit-il, pour interrompre notre voyage.»

Arrivé au chariot, Glenarvan parla simplement à lady Helena d’un accident de chemin de fer, sans dire la part que le crime avait prise à cette catastrophe; il ne mentionna pas non plus la présence dans le pays d’une bande de convicts, se réservant d’en instruire Ayrton en particulier. Puis, la petite troupe traversa le railway quelques centaines de toises au-dessus du pont, et reprit vers l’est sa route accoutumée.

Chapitre XIII Un premier prix de géographie

Quelques collines découpaient à l’horizon leur profil allongé et terminaient la plaine à deux mille du railway. Le chariot ne tarda pas à s’engager au milieu de gorges étroites et capricieusement contournées. Elles aboutissaient à une contrée charmante, où de beaux arbres, non réunis en forêts, mais groupés par bouquets isolés, poussaient avec une exubérance toute tropicale. Entre les plus admirables se distinguaient les «casuarinas», qui semblent avoir emprunté au chêne la structure robuste de son tronc, à l’acacia ses gousses odorantes, et au pin la rudesse de ses feuilles un peu glauques. À leurs rameaux se mêlaient les cônes si curieux du «banksia latifolia», dont la maigreur est d’une suprême élégance. De grands arbustes à brindilles retombantes faisaient dans les massifs l’effet d’une eau verte débordant de vasques trop pleines. Le regard hésitait entre toutes ces merveilles naturelles, et ne savait où fixer son admiration.

La petite troupe s’était arrêtée un instant. Ayrton, sur l’ordre de lady Helena, avait retenu son attelage. Les gros disques du chariot cessaient de crier sur le sable quartzeux. De longs tapis verts s’étendaient sous les groupes d’arbres; seulement, quelques extumescences du sol, des renflements réguliers, les divisaient en cases encore assez apparentes, comme un vaste échiquier.

Paganel ne se trompa pas à la vue de ces verdoyantes solitudes, si poétiquement disposées pour l’éternel repos. Il reconnut ces carrés funéraires, dont l’herbe efface maintenant les dernières traces, et que le voyageur rencontre si rarement sur la terre australienne.

«Les bocages de la mort», dit-il.

En effet, un cimetière indigène était là, devant ses yeux, mais si frais, si ombragé, si égayé par de joyeuses volées d’oiseaux, si engageant, qu’il n’éveillait aucune idée triste. On l’eût pris volontiers pour un des jardins de l’Eden, alors que la mort était bannie de la terre. Il semblait fait pour les vivants. Mais ces tombes, que le sauvage entretenait avec un soin pieux, disparaissaient déjà sous une marée montante de verdure. La conquête avait chassé l’australien loin de la terre où reposaient ses ancêtres, et la colonisation allait bientôt livrer ces champs de la mort à la dent des troupeaux. Aussi ces bocages sont-ils devenus rares, et combien déjà sont foulés aux pieds du voyageur indifférent, qui recouvrent toute une génération récente!

Cependant Paganel et Robert, devançant leurs compagnons, suivaient entre les tumuli de petites allées ombreuses. Ils causaient et s’instruisaient l’un l’autre, car le géographe prétendait qu’il gagnait beaucoup à la conversation du jeune Grant. Mais ils n’avaient pas fait un quart de mille, que lord Glenarvan les vit s’arrêter, puis descendre de cheval, et enfin se pencher vers la terre. Ils paraissaient examiner un objet très curieux, à en croire leurs gestes expressifs.

Ayrton piqua son attelage, et le chariot ne tarda pas à rejoindre les deux amis. La cause de leur halte et de leur étonnement fut aussitôt reconnue. Un enfant indigène, un petit garçon de huit ans, vêtu d’habits européens, dormait d’un paisible sommeil à l’ombre d’un magnifique banksia. Il était difficile de se méprendre aux traits caractéristiques de sa race:

Ses cheveux crépus, son teint presque noir, son nez épaté, ses lèvres épaisses, une longueur peu ordinaire des bras, le classaient immédiatement parmi les naturels de l’intérieur. Mais une intelligente physionomie le distinguait, et certainement l’éducation avait déjà relevé ce jeune sauvage de sa basse origine.

Lady Helena, très intéressée à sa vue, mit pied à terre, et bientôt toute la troupe entoura le petit indigène, qui dormait profondément.

«Pauvre enfant, dit Mary Grant, est-il donc perdu dans ce désert?

—Je suppose, répondit lady Helena, qu’il est venu de loin pour visiter ces bocages de la mort! Ici reposent sans doute ceux qu’il aime!

—Mais il ne faut pas l’abandonner! dit Robert. Il est seul, et…»

La charitable phrase de Robert fut interrompue par un mouvement du jeune indigène, qui se retourna sans se réveiller; mais alors la surprise de chacun fut extrême de lui voir sur les épaules un écriteau et d’y lire l’inscription suivante: toliné, to be conducted to echuca, … Etc

«Voilà bien les anglais! s’écria Paganel. Ils expédient un enfant comme un colis! Ils l’enregistrent comme un paquet! on me l’avait bien dit, mais je ne voulais pas le croire.

—Pauvre petit! fit lady Helena. était-il dans ce train qui a déraillé à Camden-Bridge? Peut-être ses parents ont-ils péri, et le voilà seul au monde!

—Je ne crois pas, madame, répondit John Mangles. Cet écriteau indique, au contraire, qu’il voyageait seul.

—Il s’éveille», dit Mary Grant.

En effet, l’enfant se réveillait. Peu à peu ses yeux s’ouvrirent et se refermèrent aussitôt, blessés par l’éclat du jour. Mais lady Helena lui prit la main; il se leva et jeta un regard étonné au groupe des voyageurs.

Un sentiment de crainte altéra d’abord ses traits, mais la présence de lady Glenarvan le rassura.

«Comprends-tu l’anglais, mon ami? lui demanda la jeune femme.

—Je le comprends et je le parle», répondit l’enfant dans la langue des voyageurs, mais avec un accent très marqué.

Sa prononciation rappelait celle des français qui s’expriment dans la langue du royaume-uni.

«Quel est ton nom? demanda lady Helena.

—Toliné, répondit le petit indigène.

—Ah! Toliné! s’écria Paganel. Si je ne me trompe, ce mot signifie «écorce d’arbre» en australien?»

Toliné fit un signe affirmatif et reporta ses regards sur les voyageuses.

«D’où viens-tu, mon ami? reprit lady Helena.

—De Melbourne, par le railway de Sandhurst.

—Tu étais dans ce train qui a déraillé au pont de Camden? demanda Glenarvan.

—Oui, monsieur, répondit Toliné, mais le Dieu de la bible m’a protégé.

—Tu voyageais seul?

—Seul. Le révérend Paxton m’avait confié aux soins de Jeffries
Smith. Malheureusement, le pauvre facteur a été tué!

—Et dans ce train, tu ne connaissais personne?

—Personne, monsieur, mais Dieu veille sur les enfants et ne les abandonne jamais!»

Toliné disait ces choses d’une voix douce, qui allait au cœur. Quand il parlait de Dieu, sa parole devenait plus grave, ses yeux s’allumaient, et l’on sentait toute la ferveur contenue dans cette jeune âme.

Cet enthousiasme religieux dans un âge si tendre s’expliquera facilement. Cet enfant était un de ces jeunes indigènes baptisés par les missionnaires anglais, et élevés par eux dans les pratiques austères de la religion méthodiste. Ses réponses calmes, sa tenue propre, son costume sombre lui donnaient déjà l’air d’un petit révérend.

Mais où allait-il ainsi à travers ces régions désertes, et pourquoi avait-il quitté Camden-Bridge?

Lady Helena l’interrogea à ce sujet.

«Je retournais à ma tribu, dans le Lachlan, répondit-il. Je veux revoir ma famille.

—Des australiens? demanda John Mangles.

—Des australiens du Lachlan, répondit Toliné.

—Et tu as un père, une mère? dit Robert Grant.

—Oui, mon frère», répondit Toliné, en offrant sa main au jeune Grant, que ce nom de frère touchait sensiblement. Il embrassa le petit indigène, et il n’en fallait pas plus pour faire d’eux une paire d’amis.

Cependant les voyageurs, vivement intéressés par les réponses de ce jeune sauvage, s’étaient peu à peu assis autour de lui, et l’écoutaient parler. Déjà le soleil s’abaissait derrière les grands arbres.

Puisque l’endroit paraissait propice à une halte, et qu’il importait peu de faire quelques milles de plus avant la nuit close, Glenarvan donna l’ordre de tout préparer pour le campement. Ayrton détela les bœufs; avec l’aide de Mulrady et de Wilson, il leur mit les entraves et les laissa paître à leur fantaisie. La tente fut dressée. Olbinett prépara le repas. Toliné accepta d’en prendre sa part, non sans faire quelque cérémonie, quoiqu’il eût faim. On se mit donc à table, les deux enfants l’un près de l’autre. Robert choisissait les meilleurs morceaux pour son nouveau camarade, et Toliné les acceptait avec une grâce craintive et pleine de charme.

La conversation, cependant, ne languissait pas. Chacun s’intéressait à l’enfant et l’interrogeait. On voulait connaître son histoire. Elle était bien simple. Son passé, ce fut celui de ces pauvres indigènes confiés dès leur bas âge aux soins des sociétés charitables par les tribus voisines de la colonie. Les australiens ont des mœurs douces. Ils ne professent pas envers leurs envahisseurs cette haine farouche qui caractérise les nouveaux zélandais, et peut-être quelques peuplades de l’Australie septentrionale. On les voit fréquenter les grandes villes, Adélaïde, Sydney, Melbourne, et s’y promener même dans un costume assez primitif.

Ils y trafiquent des menus objets de leur industrie, d’instruments de chasse ou de pêche, d’armes, et quelques chefs de tribu, par économie sans doute, laissent volontiers leurs enfants profiter du bénéfice de l’éducation anglaise.

Ainsi firent les parents de Toliné, véritables sauvages du Lachlan, vaste région située au delà du Murray. Depuis cinq ans qu’il demeurait à Melbourne, l’enfant n’avait revu aucun des siens. Et pourtant, l’impérissable sentiment de la famille vivait toujours dans son cœur, et c’était pour revoir sa tribu, dispersée peut-être, sa famille, décimée sans doute, qu’il avait repris le pénible chemin du désert.

«Et après avoir embrassé tes parents tu reviendras à Melbourne, mon enfant? lui demanda lady Glenarvan.

—Oui, madame, répondit Toliné en regardant la jeune femme avec une sincère expression de tendresse.

—Et que veux-tu faire un jour?

—Je veux arracher mes frères à la misère et à l’ignorance! Je veux les instruire, les amener à connaître et à aimer Dieu! Je veux être missionnaire!»

Ces paroles prononcées avec animation par un enfant de huit ans, pouvaient prêter à rire à des esprits légers et railleurs; mais elles furent comprises et respectées de ces graves écossais; ils admirèrent la religieuse vaillance de ce jeune disciple, déjà prêt au combat. Paganel se sentit remué jusqu’au fond du cœur, et il éprouva une véritable sympathie pour le petit indigène.

Faut-il le dire? Jusqu’ici, ce sauvage en habit européen ne lui plaisait guère. Il ne venait pas en Australie pour voir des australiens en redingote!

Il les voulait habillés d’un simple tatouage. Cette mise «convenable» déroutait ses idées. Mais du moment que Toliné eut parlé si ardemment, il revint sur son compte et se déclara son admirateur. La fin de cette conversation, d’ailleurs, devait faire du brave géographe le meilleur ami du petit australien.

En effet, à une question de lady Helena, Toliné répondit qu’il faisait ses études «à l’école normale» de Melbourne, dirigée par le révérend M Paxton.

«Et que t’apprend-on à cette école? demanda lady Glenarvan.

—On m’apprend la bible, les mathématiques, la géographie…

—Ah! La géographie! s’écria Paganel, touché dans son endroit sensible.

—Oui, monsieur, répondit Toliné. J’ai même eu un premier prix de géographie avant les vacances de janvier.

—Tu as eu un prix de géographie, mon garçon?

—Le voilà, monsieur», dit Toliné, tirant un livre de sa poche.

C’était une bible in-32, bien reliée. Au verso de la première page, on lisait cette mention: école normale de Melbourne, 1er prix de géographie, Toliné du Lachlan.

Paganel n’y tint plus! Un australien fort en géographie, cela l’émerveillait, et il embrassa Toliné sur les deux joues, ni plus ni moins que s’il eût été le révérend Paxton lui-même, un jour de distribution de prix. Paganel, cependant, aurait dû savoir que ce fait n’est pas rare dans les écoles australiennes. Les jeunes sauvages sont très aptes à saisir les sciences géographiques; ils y mordent volontiers, et montrent, au contraire, un esprit assez rebelle aux calculs.

Toliné, lui, n’avait rien compris aux caresses subites du savant. Lady Helena dut lui expliquer que Paganel était un célèbre géographe, et, au besoin, un professeur distingué.

«Un professeur de géographie! répondit Toliné. Oh! monsieur, interrogez-moi!

—T’interroger, mon garçon! dit Paganel, mais je ne demande pas mieux! J’allais même le faire sans ta permission. Je ne suis pas fâché de voir comment on enseigne la géographie à l’école normale de Melbourne!

—Et si Toliné allait vous en remontrer, Paganel! dit Mac Nabbs.

—Par exemple! s’écria le géographe, en remontrer au secrétaire de la société de géographie de France!»

Puis, assurant ses lunettes sur son nez, redressant sa haute taille, et prenant un ton grave, comme il convient à un professeur, il commença son interrogation.

«Élève Toliné, dit-il, levez-vous.»

Toliné, qui était debout, ne pouvait se lever davantage. Il attendit donc dans une posture modeste les questions du géographe.

«Élève Toliné, reprit Paganel, quelles sont les cinq parties du monde?

—L’Océanie, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, répondit
Toliné.

—Parfait. Parlons d’abord de l’Océanie, puisque nous y sommes en ce moment. Quelles sont ses principales divisions?

—Elle se divise en Polynésie, en Malaisie, en Micronésie et en Mégalésie. Ses principales îles sont l’Australie, qui appartient aux anglais, la Nouvelle Zélande, qui appartient aux anglais, la Tasmanie, qui appartient aux anglais, les îles Chatham, Auckland, Macquarie, Kermadec, Makin, Maraki, etc., qui appartiennent aux anglais.

—Bon, répondit Paganel, mais la Nouvelle Calédonie, les
Sandwich, les Mendana, les Pomotou?

—Ce sont des îles placées sous le protectorat de la Grande-Bretagne.

—Comment! Sous le protectorat de la Grande-Bretagne! s’écria
Paganel. Mais il me semble que la France, au contraire…

—La France! fit le petit garçon d’un air étonné.

—Tiens! Tiens! dit Paganel, voilà ce que l’on vous apprend à l’école normale de Melbourne?

—Oui, monsieur le professeur; est-ce que ce n’est pas bien?

—Si! Si! Parfaitement, répondit Paganel. Toute l’Océanie est aux anglais! C’est une affaire entendue! Continuons.»

Paganel avait un air demi-vexé, demi-surpris, qui faisait la joie du major.

L’interrogation continua.

«Passons à l’Asie, dit le géographe.

—L’Asie, répondit Toliné, est un pays immense.

Capitale: Calcutta. Villes principales: Bombay, Madras, Calicut,
Aden, Malacca, Singapoor, Pegou, Colombo; îles Laquedives, îles
Maldives, îles Chagos, etc., etc. Appartient aux anglais.

—Bon! Bon! élève Toliné. Et l’Afrique?

—L’Afrique renferme deux colonies principales: au sud, celle du Cap, avec Cape-Town pour capitale, et à l’ouest, les établissements anglais, ville principale: Sierra-Leone.

—Bien répondu! dit Paganel, qui commençait à prendre son parti de cette géographie anglo-fantaisiste, parfaitement enseigné! Quant à l’Algérie, au Maroc, à l’Égypte… Rayés des atlas britanniques! Je serais bien aise, maintenant, de parler un peu de l’Amérique!

—Elle se divise, reprit Toliné, en Amérique septentrionale et en Amérique méridionale. La première appartient aux anglais par le Canada, le Nouveau Brunswick, la Nouvelle-Écosse, et les États-Unis sous l’administration du gouverneur Johnson!

—Le gouverneur Johnson! s’écria Paganel, ce successeur du grand et bon Lincoln assassiné par un fou fanatique de l’esclavage! Parfait! on ne peut mieux. Et quant à l’Amérique du Sud, avec sa Guyane, ses Malouines, son archipel des Shetland, sa Géorgie, sa Jamaïque, sa Trinidad, etc., etc., elle appartient encore aux anglais! Ce n’est pas moi qui disputerai à ce sujet. Mais, par exemple, Toliné, je voudrais bien connaître ton opinion sur l’Europe, ou plutôt celle de tes professeurs?

—L’Europe? répondit Toliné, qui ne comprenait rien à l’animation du géographe.

—Oui! L’Europe! à qui appartient l’Europe?

—Mais l’Europe appartient aux anglais, répondit l’enfant d’un ton convaincu.

—Je m’en doute bien, reprit Paganel. Mais comment? Voilà ce que je désire savoir.

—Par l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, Malte, les îles Jersey et Guernesey, les îles Ioniennes, les Hébrides, les Shetland, les Orcades…

—Bien! Bien, Toliné, mais il y a d’autres états que tu oublies de mentionner, mon garçon!

—Lesquels? Monsieur, répondit l’enfant, qui ne se déconcertait pas.

—L’Espagne, la Russie, l’Autriche, la Prusse, la France?

—Ce sont des provinces et non des états, dit Toliné.

—Par exemple! s’écria Paganel, en arrachant ses lunettes de ses yeux.

—Sans doute, l’Espagne, capitale Gibraltar.

—Admirable! Parfait! Sublime! Et la France, car je suis français et je ne serais pas fâché d’apprendre à qui j’appartiens!

—La France, répondit tranquillement Toliné, c’est une province anglaise, chef-lieu Calais.

—Calais! s’écria Paganel. Comment! Tu crois que Calais appartient encore à l’Angleterre?

—Sans doute.

—Et que c’est le chef-lieu de la France?

—Oui, monsieur, et c’est là que réside le gouverneur, lord
Napoléon…»

À ces derniers mots, Paganel éclata. Toliné ne savait que penser. On l’avait interrogé, il avait répondu de son mieux. Mais la singularité de ses réponses ne pouvait lui être imputée; il ne la soupçonnait même pas. Cependant, il ne paraissait point déconcerté, et il attendait gravement la fin de ces incompréhensibles ébats.

«Vous le voyez, dit en riant le major à Paganel. N’avais-je pas raison de prétendre que l’élève Toliné vous en remontrerait?

—Certes! Ami major, répliqua le géographe. Ah! Voilà comme on enseigne la géographie à Melbourne! Ils vont bien, les professeurs de l’école normale! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, l’Océanie, le monde entier, tout aux anglais! Parbleu, avec cette éducation ingénieuse, je comprends que les indigènes se soumettent! Ah çà! Toliné, et la lune, mon garçon, est-ce qu’elle est anglaise aussi?

—Elle le sera», répondit gravement le jeune sauvage.

Là-dessus, Paganel se leva. Il ne pouvait plus tenir en place. Il lui fallait rire tout à son aise, et il alla passer son accès à un quart de mille du campement.

Cependant, Glenarvan avait été chercher un livre dans la petite bibliothèque de voyage. C’était le précis de géographie de Samuel Richardson, un ouvrage estimé en Angleterre, et plus au courant de la science que les professeurs de Melbourne.

«Tiens, mon enfant, dit-il à Toliné, prends et garde ce livre. Tu as quelques idées fausses en géographie qu’il est bon de réformer. Je te le donne en souvenir de notre rencontre.»

Toliné prit le livre sans répondre; il le regarda attentivement, remuant la tête d’un air d’incrédulité, sans se décider à le mettre dans sa poche.

Cependant, la nuit était tout à fait venue. Il était dix heures du soir. Il fallait songer au repos afin de se lever de grand matin. Robert offrit à son ami Toliné la moitié de sa couchette.

Le petit indigène accepta.

Quelques instants après, lady Helena et Mary Grant regagnèrent le chariot, et les voyageurs s’étendirent sous la tente, pendant que les éclats de rire de Paganel se mêlaient encore au chant doux et bas des pies sauvages.

Mais le lendemain, quand, à six heures, un rayon de soleil réveilla les dormeurs, ils cherchèrent en vain l’enfant australien. Toliné avait disparu.

Voulait-il gagner sans retard les contrées du Lachlan? S’était-il blessé des rires de Paganel?

On ne savait.

Mais, lorsque lady Helena s’éveilla, elle trouva sur sa poitrine un frais bouquet de sensitives à feuilles simples, et Paganel, dans la poche de sa veste, «la géographie» de Samuel Richardson.

Chapitre XIV Les mines du mont Alexandre

En 1814, sir Roderick Impey Murchison, actuellement président de la société royale géographique de Londres, trouva, par l’étude de leur conformation, des rapports d’identité remarquables entre la chaîne de l’Oural et la chaîne qui s’étend du nord au sud, non loin de la côte méridionale de l’Australie.

Or, l’Oural étant une chaîne aurifère, le savant géologue se demanda si le précieux métal ne se rencontrerait pas dans la cordillère australienne. Il ne se trompait pas.

En effet, deux ans plus tard, quelques échantillons d’or lui furent envoyés de la Nouvelle Galles du sud, et il décida l’émigration d’un grand nombre d’ouvriers du Cornouaille vers les régions aurifères de la Nouvelle Hollande.

C’était M Francis Dutton qui avait trouvé les premières pépites de l’Australie du sud. C’étaient MM Forbes et Smyth qui avaient découvert les premiers placers de la Nouvelle Galles.

Le premier élan donné, les mineurs affluèrent de tous les points du globe, anglais, américains, italiens, français, allemands, chinois. Cependant, ce ne fut que le 3 avril 1851 que M Hargraves reconnut des gîtes d’or très riches, et proposa au gouverneur de la colonie de Sydney, sir Ch. Fitz-Roy, de lui en révéler l’emplacement pour la modique somme de cinq cents livres sterling.

Son offre ne fut pas acceptée, mais le bruit de la découverte s’était répandu. Les chercheurs se dirigèrent vers le Summerhill et le Leni’s Pond. La ville d’Ophir fut fondée, et, par la richesse des exploitations, elle se montra bientôt digne de son nom biblique.

Jusqu’alors il n’était pas question de la province de Victoria, qui devait cependant l’emporter par l’opulence de ses gîtes.

En effet, quelques mois plus tard, au mois d’août 1851, les premières pépites de la province furent déterrées, et bientôt quatre districts se virent largement exploités. Ces quatre districts étaient ceux de Ballarat, de l’Ovens, de Bendigo et du mont Alexandre, tous très riches; mais, sur la rivière d’Ovens, l’abondance des eaux rendait le travail pénible; à Ballarat, une répartition inégale de l’or déjouait souvent les calculs des exploitants; à Bendigo, le sol ne se prêtait pas aux exigences du travailleur. Au mont Alexandre, toutes les conditions de succès se trouvèrent réunies sur un sol régulier, et ce précieux métal, valant jusqu’à quatorze cent quarante et un francs la livre, atteignit le taux le plus élevé de tous les marchés du monde.

C’était précisément à ce lieu si fécond en ruines funestes et en fortunes inespérées que la route du trente-septième parallèle conduisait les chercheurs du capitaine Harry Grant.

Après avoir marché pendant toute la journée du 31 décembre sur un terrain très accidenté qui fatigua les chevaux et les bœufs, ils aperçurent les cimes arrondies du mont Alexandre. Le campement fut établi dans une gorge étroite de cette petite chaîne, et les animaux allèrent, les entraves aux pieds, chercher leur nourriture entre les blocs de quartz qui parsemaient le sol. Ce n’était pas encore la région des placers exploités. Le lendemain seulement, premier jour de l’année 1866, le chariot creusa son ornière dans les routes de cette opulente contrée.

Jacques Paganel et ses compagnons furent ravis de voir en passant ce mont célèbre, appelé Geboor dans la langue australienne. Là, se précipita toute la horde des aventuriers, les voleurs et les honnêtes gens, ceux qui font pendre et ceux qui se font pendre. Aux premiers bruits de la grande découverte, en cette année dorée de 1851, les villes, les champs, les navires, furent abandonnés des habitants, des squatters et des marins.

La fièvre de l’or devint épidémique, contagieuse comme la peste, et combien en moururent, qui croyaient déjà tenir la fortune! La prodigue nature avait, disait-on, semé des millions sur plus de vingt-cinq degrés de latitude dans cette merveilleuse Australie.

C’était l’heure de la récolte, et ces nouveaux moissonneurs couraient à la moisson. Le métier du «digger», du bêcheur, primait tous les autres, et, s’il est vrai que beaucoup succombèrent à la tâche, brisés par les fatigues, quelques-uns, cependant, s’enrichirent d’un seul coup de pioche. On taisait les ruines, on ébruitait les fortunes. Ces coups du sort trouvaient un écho dans les cinq parties du monde. Bientôt des flots d’ambitieux de toutes castes refluèrent sur les rivages de l’Australie, et, pendant les quatre derniers mois de l’année 1852, Melbourne, seule, reçut cinquante-quatre mille émigrants, une armée, mais une armée sans chef, sans discipline, une armée au lendemain d’une victoire qui n’était pas encore remportée, en un mot, cinquante-quatre mille pillards de la plus malfaisante espèce.

Pendant ces premières années d’ivresse folle, ce fut un inexprimable désordre. Cependant, les anglais, avec leur énergie accoutumée, se rendirent maîtres de la situation. Les policemen et les gendarmes indigènes abandonnèrent le parti des voleurs pour celui des honnêtes gens. Il y eut revirement. Aussi Glenarvan ne devait-il rien retrouver des scènes violentes de 1852. Treize ans s’étaient écoulés depuis cette époque, et maintenant l’exploitation des terrains aurifères se faisait avec méthode, suivant les règles d’une sévère organisation.

D’ailleurs, les placers s’épuisaient déjà. À force de les fouiller, on en trouvait le fond. Et comment n’eût-on pas tari ces trésors accumulés par la nature, puisque, de 1852 à 1858, les mineurs ont arraché au sol de Victoria soixante-trois millions cent sept mille quatre cent soixante-dix-huit livres sterling? Les émigrants ont donc diminué dans une proportion notable, et ils se sont jetés sur des contrées vierges encore. Aussi, les «gold fields», les champs d’or, nouvellement découverts à Otago et à Marlborough dans la Nouvelle Zélande, sont-ils actuellement percés à jour par des milliers de termites à deux pieds sans plumes.

Vers onze heures, on arriva au centre des exploitations. Là, s’élevait une véritable ville, avec usines, maison de banque, église, caserne, cottage et bureaux de journal. Les hôtels, les fermes, les villas, n’y manquaient point. Il y avait même un théâtre à dix shillings la place, et très suivi. On jouait avec un grand succès une pièce du cru intitulée Francis Obadiag, ou l’heureux digger. Le héros, au dénouement, donnait le dernier coup de pioche du désespoir, et trouvait un «nugget» d’un poids invraisemblable.

Glenarvan, curieux de visiter cette vaste exploitation du mont Alexandre, laissa le chariot marcher en avant sous la conduite d’Ayrton et de Mulrady. Il devait le rejoindre quelques heures plus tard. Paganel fut enchanté de cette détermination, et suivant son habitude, il se fit le guide et le cicerone de la petite troupe.

D’après son conseil, on se dirigea vers la banque. Les rues étaient larges, macadamisées et arrosées soigneusement.

De gigantesques affiches des golden company (limited), des digger’s general office, des nugget’s union, sollicitaient le regard.

L’association des bras et des capitaux s’était substituée à l’action isolée du mineur. Partout on entendait fonctionner les machines qui lavaient les sables et pulvérisaient le quartz précieux.

Au delà des habitations s’étendaient les placers, c’est-à-dire de vastes étendues de terrains livrés à l’exploitation. Là piochaient les mineurs engagés pour le compte des compagnies et fortement rétribués par elles.

L’œil n’aurait pu compter ces trous qui criblaient le sol. Le fer des bêches étincelait au soleil et jetait une incessante irradiation d’éclairs. Il y avait parmi ces travailleurs des types de toutes nations. Ils ne se querellaient point, et ils accomplissaient silencieusement leur tâche, en gens salariés.

«Il ne faudrait pas croire, cependant, dit Paganel, qu’il n’y a plus sur le sol australien un de ces fiévreux chercheurs qui viennent tenter la fortune au jeu des mines. Je sais bien que la plupart louent leurs bras aux compagnies, et il le faut, puisque les terrains aurifères sont tous vendus ou affermés par le gouvernement. Mais à celui qui n’a rien, qui ne peut ni louer ni acheter, il reste encore une chance de s’enrichir.

—Laquelle? demanda lady Helena.

—La chance d’exercer le «jumping», répondit Paganel. Ainsi, nous autres, qui n’avons aucun droit sur ces placers, nous pourrions cependant, —avec beaucoup de bonheur, s’entend, —faire fortune.

—Mais comment? demanda le major.

—Par le jumping, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.

—Qu’est-ce que le jumping? redemanda le major.

—C’est une convention admise entre les mineurs, qui amène souvent des violences et des désordres, mais que les autorités n’ont jamais pu abolir.

—Allez donc, Paganel, dit Mac Nabbs, vous nous mettez l’eau à la bouche.

—Eh bien, il est admis que toute terre du centre d’exploitation à laquelle on n’a pas travaillé pendant vingt-quatre heures, les grandes fêtes exceptées, tombe dans le domaine public. Quiconque s’en empare peut la creuser et s’enrichir, si le ciel lui vient en aide. Ainsi, Robert, mon garçon, tâche de découvrir un de ces trous délaissés, et il est à toi!

—Monsieur Paganel, dit Mary Grant, ne donnez pas à mon frère de semblables idées.

—Je plaisante, ma chère miss, répondit Paganel, et Robert le sait bien. Lui, mineur! Jamais! Creuser la terre, la retourner, la cultiver, puis l’ensemencer et lui demander toute une moisson pour ses peines, bon. Mais la fouiller à la façon des taupes, en aveugle comme elles, pour lui arracher un peu d’or, c’est un triste métier, et il faut être abandonné de Dieu et des hommes pour le faire!»

Après avoir visité le principal emplacement des mines et foulé un terrain de transport, composé en grande partie de quartz, de schiste argileux et de sable provenant de la désagrégation des roches, les voyageurs arrivèrent à la banque.

C’était un vaste édifice, portant à son faîte le pavillon national. Lord Glenarvan fut reçu par l’inspecteur général, qui fit les honneurs de son établissement.

C’est là que les compagnies déposent contre un reçu l’or arraché aux entrailles du sol. Il y avait loin du temps où le mineur des premiers jours était exploité par les marchands de la colonie. Ceux-ci lui payaient aux placers cinquante-trois shillings l’once qu’ils revendaient soixante-cinq à Melbourne! Le marchand, il est vrai, courait les risques du transport, et comme les spéculateurs de grande route pullulaient, l’escorte n’arrivait pas toujours à destination.

De curieux échantillons d’or furent montrés aux visiteurs, et l’inspecteur leur donna d’intéressants détails sur les divers modes d’exploitation de ce métal.

On le rencontre généralement sous deux formes, l’or roulé et l’or désagrégé. Il se trouve à l’état de minerai, mélangé avec les terres d’alluvion, ou renfermé dans sa gangue de quartz. Aussi, pour l’extraire, procède-t-on suivant la nature du terrain, par les fouilles de surface ou les fouilles de profondeur.

Quand c’est de l’or roulé, il gît au fond des torrents, des vallées et des ravins, étagé suivant sa grosseur, les grains d’abord, puis les lamelles, et enfin les paillettes.

Si c’est au contraire de l’or désagrégé, dont la gangue a été décomposée par l’action de l’air, il est concentré sur place, réuni en tas, et forme ce que les mineurs appellent des «pochettes». Il y a de ces pochettes qui renferment une fortune.

Au mont Alexandre, l’or se recueille plus spécialement dans les couches argileuses et dans l’interstice des roches ardoisiennes. Là, sont les nids à pépites; là, le mineur heureux a souvent mis la main sur le gros lot des placers.

Les visiteurs, après avoir examiné les divers spécimens d’or, parcoururent le musée minéralogique de la banque. Ils virent, étiquetés et classés, tous les produits dont est formé le sol australien. L’or ne fait pas sa seule richesse, et il peut passer à juste titre pour un vaste écrin où la nature renferme ses bijoux précieux. Sous les vitrines étincelaient la topaze blanche, rivale des topazes brésiliennes, le grenat almadin, l’épidote, sorte de silicate d’un beau vert, le rubis balais, représenté par des spinelles écarlates et par une variété rose de la plus grande beauté, des saphirs bleu clair et bleu foncé, tels que le corindon, et aussi recherchés que celui du Malabar ou du Tibet, des rutiles brillants, et enfin un petit cristal de diamant qui fut trouvé sur les bords du Turon. Rien ne manquait à cette resplendissante collection de pierres fines, et il ne fallait pas aller chercher loin l’or nécessaire à les enchâsser. À moins de les vouloir toutes montées, on ne pouvait en demander davantage.

Glenarvan prit congé de l’inspecteur de la banque, après l’avoir remercié de sa complaisance, dont il avait largement usé. Puis, la visite des placers fut reprise.

Paganel, si détaché qu’il fût des biens de ce monde, ne faisait pas un pas sans fouiller du regard ce sol. C’était plus fort que lui, et les plaisanteries de ses compagnons n’y pouvaient rien.

À chaque instant, il se baissait, ramassait un caillou, un morceau de gangue, des débris de quartz; il les examinait avec attention et les rejetait bientôt avec mépris. Ce manège dura pendant toute la promenade.

«Ah çà! Paganel, lui demanda le major, est-ce que vous avez perdu quelque chose?

—Sans doute, répondit Paganel, on a toujours perdu ce qu’on n’a pas trouvé, dans ce pays d’or et de pierres précieuses. Je ne sais pas pourquoi j’aimerais à emporter une pépite pesant quelques onces, ou même une vingtaine de livres, pas davantage.

—Et qu’en feriez-vous, mon digne ami? dit Glenarvan.

—Oh! je ne serais pas embarrassé, répondit Paganel. J’en ferais hommage à mon pays! Je la déposerais à la banque de France…

—Qui l’accepterait?

—Sans doute, sous la forme d’obligations de chemins de fer!»

On félicita Paganel sur la façon dont il entendait offrir sa pépite «à son pays», et lady Helena lui souhaita de trouver le plus gros nugget du monde.

Tout en plaisantant, les voyageurs parcoururent la plus grande partie des terrains exploités. Partout le travail se faisait régulièrement, mécaniquement, mais sans animation.

Après deux heures de promenade, Paganel avisa une auberge fort décente, où il proposa de s’asseoir en attendant l’heure de rejoindre le chariot. Lady Helena y consentit, et comme l’auberge ne va pas sans rafraîchissements, Paganel demanda à l’aubergiste de servir quelque boisson du pays.

On apporta un «nobler» pour chaque personne. Or, le nobler, c’est tout bonnement le grog, mais le grog retourné. Au lieu de mettre un petit verre d’eau-de-vie dans un grand verre d’eau, on met un petit verre d’eau dans un grand verre d’eau-de-vie, on sucre et l’on boit. C’était un peu trop australien, et, au grand étonnement de l’aubergiste, le nobler, rafraîchi d’une grande carafe d’eau, redevint le grog britannique.

Puis, on causa mine et mineurs. C’était le cas ou jamais.

Paganel, très satisfait de ce qu’il venait de voir, avoua cependant que ce devait être plus curieux autrefois, pendant les premières années d’exploitation du mont Alexandre.

«La terre, dit-il, était alors criblée de trous et envahie par des légions de fourmis travailleuses, et quelles fourmis! Tous les émigrants en avaient l’ardeur, mais non la prévoyance! L’or s’en allait en folies. On le buvait, on le jouait, et cette auberge où nous sommes était un «enfer», comme on disait alors. Les coups de dés amenaient les coups de couteau. La police n’y pouvait rien, et maintes fois le gouverneur de la colonie fut obligé de marcher avec des troupes régulières contre les mineurs révoltés. Cependant, il parvint à les mettre à la raison, il imposa un droit de patente à chaque exploitant, il le fit percevoir non sans peine, et, en somme, les désordres furent ici moins grands qu’en Californie.

—Ce métier de mineur, demanda lady Helena, tout individu peut donc l’exercer?

—Oui, madame. Il n’est pas nécessaire d’être bachelier pour cela. De bons bras suffisent. Les aventuriers, chassés par la misère, arrivaient aux mines sans argent pour la plupart, les riches avec une pioche, les pauvres avec un couteau, et tous apportaient dans ce travail une rage qu’ils n’eussent pas mise à un métier d’honnête homme. C’était un singulier aspect que celui de ces terrains aurifères! Le sol était couvert de tentes, de prélarts, de cahutes, de baraques en terre, en planche, en feuillage. Au milieu, dominait la marquise du gouvernement, ornée du pavillon britannique, les tentes en coutil bleu de ses agents, et les établissements des changeurs, des marchands d’or, des trafiquants, qui spéculaient sur cet ensemble de richesse et de pauvreté. Ceux-là se sont enrichis à coup sûr. Il fallait voir ces diggers à longue barbe et en chemise de laine rouge, vivant dans l’eau et la boue. L’air était rempli du bruit continu des pioches, et d’émanations fétides provenant des carcasses d’animaux qui pourrissaient sur le sol. Une poussière étouffante enveloppait comme un nuage ces malheureux qui fournissaient à la mortalité une moyenne excessive, et certainement, dans un pays moins salubre, cette population eût été décimée par le typhus. Et encore, si tous ces aventuriers avaient réussi! Mais tant de misère n’était pas compensée, et, à bien compter, on verrait que, pour un mineur qui s’est enrichi, cent, deux cent mille peut-être, sont morts pauvres et désespérés.

—Pourriez-vous nous dire, Paganel, demanda Glenarvan, comment on procédait à l’extraction de l’or?