Marius, le gai Marius, portait en lui, derrière les splendeurs de sa fantaisie volontaire, l'idole lugubre de son impossible amour.
Parfois, cependant, en ses solitudes, le clown s'effarait, n'osait plus regarder sa vie en face, aspirait au moment de reprendre son masque, éprouvait enfin la nostalgie vile des tréteaux. Des regrets le prenaient.
Ce serait pourtant bon de s'aimer, de s'aimer bien, à plein coeur! On aurait une jolie existence, honnête et paisible, un bonheur pur, solide, immortel. Et le détail de l'ambitieux avenir, plus séduisant que l'avenir même! Pour lui, le travail, le triomphe, le talent—on a du talent quand on aime—le souci religieux de la rendre heureuse. Pour elle, une petite maison où elle commanderait en reine, un petit jardin au fond d'un vieux faubourg, proche la rivière. Et les heures sereines du soir, dans le salon bien clos, sous la lampe, entre l'âtre qu'on laisse éteindre et le clavecin qu'on laisse fermé; le large fauteuil où elle s'alanguirait, bercée par des causeries, tandis qu'il tomberait à genoux, lui, avec, chaque soir, une émotion neuve et des désirs plus caressants…
Allons, hop! Paillasse! Allons, clown, tu rêvasses, mon bonhomme! Debout! Poudre-toi, mets ton rouge, mets-en beaucoup pour que tes pleurs puissent au besoin s'échouer dans tes grimaces. Sois une caricature, mon garçon.
Et maintenant, en scène. Disloque-toi. Attention! Gare aux casse-cou! Si tout marche bien, si tout à l'heure tu n'es pas tombé de ton trapèze, inerte et sanglant dans le tan de la piste, tu pourras faire la quête;—et peut-être ta Fernande laissera-t-elle tomber un sou dans le chapeau de feutre que tu fais sauter d'ordinaire au bout de tes baguettes—comme une grosse chauve-souris.
Je l'avais rencontrée quelques mois avant la guerre, dans cet hôtel de l'avenue de Friedland où Arsène Houssaye donnait alors de si merveilleuses fêtes vénitiennes. C'était par une nuit de bal, au fond du salon mauresque, près du large divan qu'elle emplissait de ses jupes. Sous son loup de satin noir, je l'avais devinée jolie. L'indéfinissable ondulation des lignes révélait un corps jeune, souple, mince, créé pour les profondes caresses et pour les abandons paresseux. Aucun de ses mouvements ne se dessinait en geste banal. Depuis sa nuque aux teintes fauves, qui supportait un chignon doré traversé d'une longue épingle d'écaille blonde, jusqu'à ses petits pieds impatients et mutinés, cambrés sous des mules noires, on pressentait la ligne nerveuse, chaste, presque divine où l'artiste admire religieusement le témoignage des pures beautés antiques.
Elle portait une toilette de coupe unique, un de ces fourreaux de satin plaqué aux hanches que devaient adopter plus tard les élégantes de la troisième République et qui, à cette époque de luxe hypocrite, pouvait passer pour une rare audace de coquetterie féminine. Pas un ruban, pas une dentelle, pas un bijou. L'étoffe adhérait fidèlement à la forme amoureuse, et, vers les genoux, se perdait en traîne flottante égayée par des clartés de jupons blancs. Un voile de point vénitien comprimait ses torsades blondes d'où s'élevait un parfum singulier, timide et capiteux, qu'on eut dit blond aussi. Sa main droite, gantée de chevreau couleur de deuil, balançait, dans un mouvement rythmique, mesuré sur de lointains échos de valses, un large éventail de jais mat, dont chacune des deux branches maîtresses portait un diamant noir.
Nul ne lui parlait; elle semblait comme étrangère à cette foule joyeuse qui se reposait de l'étiquette guindée de la grande vie mondaine dans un tapage à la fois canaille et raffiné. Ses grands yeux bizarres, verts et enivrants comme de vivantes absinthes, contemplaient froidement la cohue des gentilshommes, des sénateurs et des officiers chamarrés qui se suivaient lentement sous les lustres. Du divan où elle était étendue, blottie pour ainsi dire dans une attitude frileuse de chatte, elle considérait à loisir tout le cortège de la fête, l'escalier de marbre éclairé de torchères odorantes, la loggia dont les glaces abritaient des palmiers et des lauriers-roses, la haute galerie sombre que les tapisseries flamandes faisaient solennelle, le petit boudoir japonais riant de lumières papillotantes, avec ses panneaux de laque transparente, ses lanternes folles, ses draperies de soie où galopaient des chimères fabuleuses à travers des paysages d'or, de pourpre et d'azur, parmi des fleurs bizarres et des soleils éblouissants.
Vers l'heure où les valets de pied dressaient dans le hall les petites tables du souper, elle se leva, traversa le salon mauresque, descendit l'escalier majestueux en tenant le centre des degrés roses, et disparut.
Le lendemain, au Bois, je la reconnus tout de suite. Il m'était bien inutile d'avoir vu son visage. Elle se trahissait aussitôt par la grâce féline qui lui était propre et que je n'ai depuis retrouvée chez aucune autre femme. Celle que je suivais sous les acacias, près du pavillon de Madrid, ne pouvait être qu'elle. C'était la même démarche lente et onduleuse, la même coupe et la même couleur de costume, les mêmes yeux pareils à des tapages liquides. Dans le balancement de sa taille souple, dans le mouvement arrondi des bras et l'inclinaison du cou, je la ressaisissais tout entière avec son charme noir, ses indolences mystérieuses de la nuit.
Je sus bientôt son nom, sa demeure, et qu'elle vivait seule dans une villa d'Auteuil, mais je ne connus que cela. Je ne pus apprendre, je ne sus jamais si elle était fille, femme ou veuve.
Je lui écrivis;—en vain.
Bientôt elle déserta le Bois, tint ses volets fermés à l'heure où je passais à cheval sous ses fenêtres.
L'aimais-je? Je n'oserais le dire ni le nier. Elle me préoccupait, voilà tout. Aucun effort ne m'aurait coûté pour me rapprocher d'elle, mais je ne souffrais pas de ma solitude. Ce petit roman tranquille, doux, mélancolique ajoutait à ma bonne humeur naturelle je ne sais quoi de tendre, de caressant qui ressemblait parfois à du bonheur. Puis je trouvais cela gentil de pouvoir aimer encore en collégien, inutilement, bêtement, simplement, sans arrière-pensée, sans un désir… Allons, allons, je crois bien tout de même l'avoir aimée…
Vint la guerre. Il fallut se faire soldat, comme tout le monde.
Le maréchal Leboeuf m'expédia à Limoges—je n'ai jamais su pourquoi; le duc de Palikao m'envoya à la Roche-sur-Yon; le général Leflô me rappela enfin à Paris et me rendit mes trois galons de capitaine en me versant dans un escadron de formation nouvelle.
Le 2 décembre, comme je traversais au grand trot le plateau du Tremblay, une balle allemande m'atteignit en pleine poitrine et me jeta évanoui dans la poussière. Je me réveillai seulement le lendemain, à l'ambulance de Valentino… Une longue salle garnie de petits lits blancs où reposaient d'autres vaincus, des médecins en tenue militaire avec le brassard à la croix rouge, des femmes en robe noire protégée par un grand tablier blanc,—ambulancières volontaires. Je distinguai tout cela confusément, ces femmes graves, ces blessés pâles, ces uniformes; et bientôt je ne vis plus qu'elle, la dame d'Auteuil, debout près de ma couchette et me regardant de son habituel regard fixe et profond.
C'était elle!
Ah! j'avais déjà oublié la guerre, les fatigues, les périls, les colères. Un coin du passé se remplit de lumière. C'était le salon mauresque de l'avenue de Friedland, les allées solitaires du Bois, les jardins d'Auteuil, mon cher petit roman de fin d'été…
Comme j'allais parler, elle leva un doigt vers ses lèvres en signe de silence, et, derrière sa main blanche, je contemplai son premier sourire—un sourire discret, triste, à peine dessiné, comme le sourire de la Joconde.
C'est ainsi que, pendant trois mois, je pus lui faire ma cour—oh! une cour respectueuse, timide, timide… Il est quelquefois précieux d'avoir reçu un coup de feu dans la poitrine!
Lorsque je sortis de l'ambulance, nous étions au début de la Commune. Delescluze entrait à l'hôtel de ville, Grousset s'installait dans le cabinet de Jules Favre. Une tragédie commençait. Mais le soleil était revenu, il y avait des bourgeons aux marronniers des Tuileries, des milliers de passereaux rentraient et puis nous retrouvions ce merveilleux pain blanc qui ne fut jamais plus blanc qu'au lendemain du siège.
Sous les chênes de l'ancien parc impérial, je rencontrais maintenant presque chaque jour la dame en noir. Pas bavarde, la dame. En dépit de mes questions, je n'appris rien de sa vie, rien, rien, rien. J'observai seulement ses allures prudentes, sa hâte à me fuir dès qu'un promeneur se montrait à l'entrée de l'allée alors déserte souvent. On eut dit qu'une surveillance pesait sur elle et commandait sa vie. Elle avait dû abandonner sa villa d'Auteuil visitée par les obus prussiens et s'était retirés provisoirement dans un appartement de la rue d'Alger, où elle ne consentit jamais à me recevoir, malgré mes instantes prières.
Cependant, elle s'attendrissait peu à peu. Et le soir, vers la quatrième heure, au moment voilé de demi-teintes où,
Le regret du couchant laisse un adieu plus doux,
nous avions une longue étreinte silencieuse. C'était toujours au tournant du dernier massif, dans la verdure devenue sombre, près de la lionne de Barye. Je prenais ses deux mains gantées dans mes mains tremblantes; je lui disais: «A demain» tout bas. Nous demeurions ainsi face à face, sans une parole, en écoutant vaguement le canon qui grondait au loin, vers le Mont-Valérien, vers Vanves, vers Bezons.
Qu'était donc cette femme? D'où venait-elle? Pourquoi s'attardait-elle en ce pauvre Paris alors déserté? Et si elle vivait solitaire, pourquoi ne point me permettre de lui faire visite?
Je le lui demandai un soir.
—Vous avez donc peur de moi? lui dis-je.
—Peur?… Moi?..
Puis elle se leva, me quittant en prononçant avec un accent étrange:
—Vous verrez si j'ai peur.
Le soir, comme je rentrais après dîner, un laquais me remit ce billet:
«Demain, deux heures, à ma maison d'Auteuil.
Auteuil? C'était par ironie assurément, ou peut-être pour m'éloigner. Et qui sait?
Depuis une semaine, les batteries du Mont-Valérien foudroyaient Auteuil. Les fédérés, chassés par les obus, avaient abandonné le secteur et s'étaient retranchés derrière des barricades. La veille même, Dombrowski avait été blessé là en passant la revue de ses postes. Les troupes de ligne avançaient lentement vers le rempart, dans les tranchées serpentines. Le quartier avait été abandonné complètement dès les premiers jours de la guerre civile.
Dans ces conditions, aller à Auteuil était une folie. Je fus à Auteuil, malgré les barricades du quai de Billy et la mitraille qui balayait le Point-du-Jour. Je rasais les murs cherchant la protection des angles, hâtant le pas, contemplé avec stupeur par les fédérés des barricades qui crurent devoir m'envoyer deux ou trois coups de feu inutiles. Enfin, j'arrivai rue Boileau, devant la villa.
Pauvre villa! La grille s'était abattue, tordue sous l'action victorieuse des boulets. Des persiennes en lambeaux pendaient aux fenêtres, une brèche énorme ouvrait le toit, laissant voir un trou noir béant. Un gazon maigre poussait dans les pavés de l'allée carossable. Le jardin était dévasté… Je vois encore une branche de lilas décapitée par une balle et que le vent balançait…..
Ayant gravi le perron dont un obus avait bousculé les dalles, je poussai la première porte voisine des marches et j'entrai dans un petit salon clair.
La dame en noir m'attendait, blottie en un fauteuil, avec toujours sa même allure troublante.
Comme je tombais, à ses pieds, une botte à mitraille creva sur la pelouse, et le ricochet d'un biscaïen vint expirer sur le tapis.
—Ai-je peur? dit-elle.
Et je vis refleurir son premier sourire, son sourire de l'ambulance.
J'osai lui dire son nom—je ne l'écrirai point—et ressaisir ses mains aimées. Ce que je lui dis en ces heures de bataille, dans cette tourmente affreuse où nous étions cachés, quelles paroles exquises, sublimes et passionnées, tombèrent de ses lèvres, à quelles extases profondes, sans nom, nous appartinrent sous ce toit frêle secoué par la guerre,—pourquoi le révéler? Le souvenir avoué s'évapore et laisse seulement au fond des coeurs un parfum vieilli, amer souvent. Je garde en moi, comme un avare, le témoignage toujours vivant de ces ivresses mortes.
Elle se donna, plus tendre mille fois qu'elle n'avait jamais été sévère. Le mystère où elle s'enfermait d'ordinaire semblait lui laisser trêve en ce coin perdu, plus désert que l'immense désert. Nul ne pouvait nous apercevoir ni nous rencontrer. Quand nous nous rejoignions là, chaque jour, c'était après avoir traversé des solitudes mornes, des rues vides où son pas léger retentissait dans les repos sonores du canon. Aucun passant. Pas un soldat.
Le danger? Ah! nous n'y pensions plus guère. Elle ne m'en parla jamais. Bientôt apprivoisés, nous prîmes possession du jardin, du pauvre jardin d'autant plus joli qu'il poussait à la grâce de Dieu. Que d'instants passés, agenouillé dans l'herbe, sans entendre le sifflement des balles dans les branches!…
Enfin!…
Combien cela est déjà loin! Quinze années bientôt!…
Le 22 mai, au lendemain de l'entrée des troupes, elle m'écrivit:
«Il n'est plus un coin où nous puissions cacher notre amour.
«Adieu, mon ami. «L.»
Je ne l'ai pas revue.
Elle est retournée à son mystère.
C'est le père Kernouan qui m'a raconté cette histoire l'été dernier,—là-bas, si Quiberon, sous le hangar de la sardinerie Amieux, un soir d'août. Le drame n'a eu pour spectateurs, dans la presqu'île bretonne, que le vieux marin Kernouan et la mère Le Cardec, une brave octogénaire qui engraisse des cochons à Port-Haliguen.
En ce temps-là s'ennuyait à Paris une femme célèbre par ses talents et par sa beauté, et qui s'était plus particulièrement illustrée dans la tragédie, sur les principales scènes de France et de l'étranger.
—Sarah Bernhardt?
—Non, ce n'était pas Sarah Bernhardt… La belle tragédienne s'ennuyait donc, comme on peut s'ennuyer à Paris quand on possède un bel hôtel, des chevaux, des diamants, des adorateurs perpétuellement inclinés, et un mari aimable.
—Vous avez dit?…
—J'ai dit «et un mari aimable».
—J'avais bien entendu. Continuez.
—Rongée par le spleen, complètement désemparée—comme dirait Kernouan—l'artiste eut la fantaisie d'un rôle, d'un grand beau rôle écrit tout exprès pour elle par un vrai poète, sur ses conseils, et où toutes les ressources de son énorme talent seraient habilement utilisées. A cette fin, elle jeta les yeux sur l'illustre auteur de… je ne puis le nommer. Si vous voulez bien—et pour rendre le récit plus facile—nous l'appellerons Ernest. On le reconnaîtra aisément d'ailleurs, quand on saura qu'il n'a pas cinquante ans, que ses cheveux blonds sont abondants, qu'il compte de nombreux succès dans le journal, dans le livre et au théâtre, qu'il porte toujours un pardessus même au plus fort de la canicule, et qu'il parle nègre.
—Nègre?
—Oui; j'entends que, religieusement soucieux de la forme quand il écrit, il ne prend pas la peine de rien formuler quand il parle. Sa conversation semble le résultat d'une transmission télégraphique.
La belle tragédienne s'adressa donc au célèbre Ernest et lui demanda un rôle. L'auteur, flatté et séduit, répondit aussitôt:
—Un rôle… en ai pas… plus rien écrit depuis deux ans. Suis abruti par Paris… besoin solitude, recueillement… quand trouverai solitude, aurez rôle… Espère grand succès.
—Mais, mon cher ami, ne pourriez-vous vous retirer pendant quelques mois à la campagne, au bord de la mer, et là-bas…
—Impossible… Vie d'hôtel assommante… ai essayé, pas pu. Serais trop libre, aurais envie aller café, casino, plage, théâtre, toupie hollandaise. Écrirais rien du tout.
—Comment faire, alors?
—Venez avec moi… me surveillerez… aurez soin pas me laisser sortir… Surveillerez ménage, cuisine, domestique. Louerons chalet, villa, maison, n'importe quoi, mais pas hôtel. Bains de mer nous feront du bien. Convenu?
—Convenu, soit, dit la belle actrice. Je vais m'occuper de trouver une petite plage paisible, et, dans huit jours, nous pourrons partir. Aussi bien, rien ne me retient à Paris, je serai très heureuse de prendre l'air. Ah! mon cher ami, quelle bonne collaboration nous aurons là-bas!
Effectivement, huit ou dix jours après cet entretien, l'auteur et sa future interprète débarquaient à Quiberon et s'installaient dans une jolie petite maison située sur la pointe, à l'est de la côte, entre le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que l'installation fût complète; car si le célèbre Ernest s'était contenté d'emporter un bagage sommaire, la tragédienne s'était fait suivre, selon sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait soigneusement emporté tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de la sculpture, de la littérature et de la confiture.
—Vous m'affirmez que ce n'était pas Sarah Bernhardt?
—On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi.
Les deux collaborateurs s'installèrent donc. La tragédienne occupa tout le rez-de-chaussée, le dramaturge prit possession du premier étage. On organisa la salle à manger dans une serre attenant à la villa et qui donnait sur l'Océan. De distraction, aucune: ni théâtre, ni casino, ni café-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants étaient des marins, des pêcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile, des petites sardinières de Concarneau, des employés de la fabrique de conserves et des douaniers. Rien n'empêchait donc les deux amis de s'adonner entièrement à leur oeuvre.
L'auteur était enchanté et sa satisfaction se traduisait journellement par des proclamations du genre de celle-ci:
—Bon, l'Océan, très bon! Brise marine… horizon bleu… vague mugissante… infini grandiose… homard frais… bercé par la rumeur des flots… inspiration… paix de l'esprit… bigorneaux délicieux.
La tragédienne s'était habituée comme par magie à cette existence calme. C'est étonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et le peu qui lui suffit pour être heureuse. Elle allait avoir son rôle, un rôle fait pour elle. Non seulement elle était assurée d'un succès, mais elle comptait bien que Rébecca, son ancienne camarade de l'Odéon, sa rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rôle du tout. Des indiscrétions de coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle avait enlevé à Paris, avait eu le vague projet d'écrire un rôle pour Rébecca. Dès lors, son succès à venir s'augmenterait d'une victoire, car il n'y avait dans la pièce d'Ernest qu'un seul grand rôle de femme. La célèbre tragédienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur. Sachant qu'il goûtait fort le talent de Rébecca, elle sut, grâce à l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence à sa propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa rivale; et elle se montra supérieure dans cette imitation même. D'autre part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire à son poète.
Celui-ci lui ayant dit un jour:
—Tabac caporal mauvais, lourd… habitué, latakié de Smyrne… Pas latakié ici… bien désagréable.
Elle télégraphia à l'agence du boulevard des Italiens, et le lendemain l'auteur possédait une énorme caisse de son tabac favori.
Un jour, ou plutôt un soir, Ernest manifesta d'autres exigences. Il se plaignit de son installation au premier étage, parla de courants d'air, d'un insupportable vent du sud-ouest qui ébranlait ses volets et jetait la perturbation dans ses rêves; bref, la tragédienne lui offrit de troquer son appartement contre celui qu'elle avait d'abord aménagé pour elle-même. Le dramaturge protesta, affirmant qu'il partirait plutôt que de gêner ainsi son amie. Mais il n'arrêta pas de gémir, et comme, quelques heures après, la nuit était venue, que le ciel était plein d'étoiles et l'air plein de parfums, il dit à l'artiste de belles choses qui demeuraient belles malgré la façon dont elles étaient dites; il fut pressant, tendre, persuasif, s'agenouilla, se frappa la poitrine, parla d'éternelle fidélité et d'inaltérable affection.
Ce soir-là, la grande tragédienne avait ses nerfs. Au tribunal d'une femme, c'est l'attrait ou le mérite qui plaide votre cause, mais c'est l'occasion qui la gagne. L'actrice se rappela que Dieu a donné à la femme la langue pour parler et les yeux pour répondre: elle répondit avec ses yeux.
Le lendemain seulement, elle songea à son mari, et fut toute fière de s'être donnée à ses propres yeux une nouvelle preuve d'indépendance; car pour la femme, l'indépendance, c'est le droit de changer qu'elle prend d'ailleurs, de la meilleure foi du monde, pour le droit de choisir.
Cet incident donna une activité nouvelle à leur collaboration, désormais infiniment étendue. La tragédienne maintenant ne pensait plus à Rébecca qu'en haussant les épaules. L'auteur renonça à toute promenade et à toute partie de pêche. On fit venir de Paris des meubles gais et des tentures claires. Le troisième acte ne marchant pas à souhait, on décida de le refaire et de refaire aussi le quatrième, par ce motif que rien ne pressait et que les deux collaborateurs ne songeaient qu'à prolonger le plus possible leur séjour en Bretagne.
La tragédienne s'écriait parfois après de longs silences éloquents:
—Je n'ai jamais été si heureuse! Ce à quoi Ernest répliquait:
—Moi également… jamais aussi heureux… idéal a pris une forme… rêve de toute ma vie atteint… ciel bleu touché du doigt… Nous quitterons plus jamais… jamais.
Après deux mois de cette existence délicieuse, le drame était terminé. Il y eut lecture solennelle. C'est à cette occasion que le vieux capitaine Kernouan, que les deux collaborateurs avaient rencontré à la faveur de leurs promenades, fut pour la première fois invité à la villa. Ernest avait dit:
—Kernouan pas lettré… nature primitive, abrupte, pas corrompue par la critique de Gustave Planche…donnera son avis franchement, comme un vrai public.
Et Kernouan assista à la lecture. Ce fut une belle soirée. La mère Le Cardec, entrée au service de l'artiste comme cuisinière, en a gardé le plus profond souvenir. Elle parle encore avec émotion de la grande scène du cinquième acte, où la jeune première retrouve la croix de sa mère, qui lui était indispensable pour ouvrir le coffret contenant les preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme un ophicléide où soufflerait le mistral, la voix imposante du célèbre Ernest, qui, ce soir-là seulement, renonça à parler comme un appareil Hugues. Le vieux Kernouan fut empoigné. Il fit seulement remarquer à l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-être abusé du mot «nonobstant», un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec mesure.
La grande tragédienne était transportée.
Seul, l'illustre Ernest montra une attitude réservée où l'on vit la modestie qui sied au vrai mérite. Il se défendit, refusa les éloges:
—Vous croyez?… bonne pièce, alors?… Tant mieux!… Cent représentations… Prime… Vais écrire successeur Peragallo pour demander avance considérable.
Longtemps encore après le départ du vieux marin, les deux amis, accoudés sur le perron de leur villa, causaient du drame, des émotions de la première, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice énonçait en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de Vienne et de Londres. Il fut arrêté qu'on reprendrait prochainement le chemin de fer, afin de lire la pièce aux acteurs, de distribuer les rôles et de commencer les répétitions.
Les pâleurs de l'aurore commençaient à éclairer le ciel au-dessus des rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songèrent à s'endormir.
Le lendemain, à déjeuner, tout en finissant une queue de homard, le dramaturge prit la parole.
—Bien réfléchi, ce matin… ce rôle-là, pas du tout votre affaire… en ferai un autre pour vous l'année prochaine.
—Vous dites?…
—Pas dans vos moyens, ce rôle-là… Trop, comment dirai-je?… Enfin, pas ça du tout. Serez certainement de mon avis… Vais faire donner le rôle à Rébecca.
—A Rébecca?… mais c'est audieux!
—Non… pas odieux. Votre faute, aussi! m'avez toujours rappelé Rébecca, parliez comme Rébecca, marchiez comme Rébecca… Moi, influencé… Donnerai le rôle à Rébecca… Quel effet!… Verrez la première.
La grande tragédienne entra dans une fureur indescriptible, cria à la trahison, jura de se venger, de faire siffler la pièce, de se retirer dans un couvent—à la Grande-Chartreuse!—de se jeter à la mer. Puis elle se radoucit, rappela les jours heureux et les nuits trop brèves, le fameux soir où Ernest se plaignit tant du vent du nord-ouest.
L'auteur se montra implacable, et, brusquant la scène déchirante des adieux, sauta en chemin de fer et débarqua bientôt à Paris, où Rébecca le reçut comme le Messie.
Après son départ, la grande tragédienne tomba malade. Dans la soirée qui suivit le départ d'Ernest, elle avait pris froid.
La vieille Le Cardec prévint Kernouan, qui fit appeler un curé des environs connu pour se livrer illégalement à la médecine.
Ce vénérable ecclésiastique accourut, ne sut pas reconnaître que la malade était atteinte d'un commencement de bronchite, et la traita pour un engorgement du foie. Mais, de même qu'il s'était trompé sur la nature du mal, il se trompa également sur la pâture du régime à suivre, et prescrivit contre l'engorgement du foie précisément les remèdes qui devaient avoir raison de la bronchite. De sorte qu'en très peu de temps, la grande tragédienne fut complètement rétablie par ce redoutable ignorant, que depuis, dans sa reconnaissance, elle s'obstine à comparer, pour la science et pour l'habileté, à M. le docteur Ricord. Le drame du célèbre Ernest a été représenté avec un immense succès. Rébecca interprétait vaillamment le premier rôle. On doit reprendre la pièce cet hiver.
La grande tragédienne n'a pas encore pardonné, et ne pardonnera probablement jamais, car une femme ne pardonne une infidélité que lorsqu'elle est assurée que ce n'était pas une préférence.
Il était une fois, dans le village breton de Plouharnel, une petite fille nommée Bérengère, dont les parents étaient des cultivateurs aisés.
Comme l'enfant était gentille, fine, intelligente, et qu'à l'âge de dix-huit ans elle jouait déjà du piano comme le célèbre violoniste Paganini, ses parents résolurent de lui donner une éducation moins conforme à sa situation de petite villageoise bretonne qu'à la position mondaine et brillante à laquelle elle semblait irrésistiblement vouée. La mère emmena donc un matin la petite chez les religieuses de Saint-Gildas-de-Rhuys et l'y laissa, en recommandant à ces pieuses filles de la traiter à l'égal d'une demoiselle de Nantes ou de Vannes.
Le milieu était admirablement choisi. En effet, non seulement les religieuses de Saint-Gildas s'adonnent à la pénitence, aux jeûnes et aux mortifications, mais encore elles louent dans leur monastère des chambres garnies, elles vendent des denrées coloniales et de la pharmacie. Ce cumul n'est peut-être pas conforme à la règle austère qui gouverne l'ordre, et l'on peut se demander, en voyant la voiture de Vannes s'arrêter devant le cloître, si les voyageurs qui en descendent viennent pour prendre les bains de mer, pour recevoir des leçons de solfège, pour acheter une livre de poires tapées ou pour se convertir à la vraie foi; mais il n'en résulte pas moins que les gens du bourg profitent de cet état de choses. Les jeunes pensionnaires confiées au couvent y rencontrent des citadins et peuvent ainsi s'assimiler les usages du monde; quand elles ont terminé leurs études, elles possèdent, outre les leçons enseignées dans les établissements ordinaires, des données positives sur l'épicerie en gros et en détail, et une connaissance superficielle du Codex. Elles sont aptes à gouverner une maison, conquérir le paradis, falsifier de la cassonade et appliquer des sangsues. Quel célibataire n'a pas rêvé une épouse coupée sur ce patron?…
Dans ce couvent, la jeune Bérengère se développa à loisir et devint une jeune personne fort sage selon les écritures. La religion est la seule forme de romanesque qui convienne à certaines âmes féminines, et la seule dose qu'elles en puissent supporter. L'éducation de Bérengère fut exclusivement provinciale; à dix-huit ans, elle savait que la bataille de Tolbiac a été gagnée par Clovis, que le pape s'appelle Léon, que la France attend impatiemment l'avènement de M. le comte de Paris, que le Danube prend sa source dans le jardin d'un magistrat allemand et que la Terre-de-Feu est située fort loin de Saint-Nazaire; elle avait appris à coudre, à broder et à jouer des gammes pendant cinq heures de suite sans boire ni manger.
Du monde elle n'avait rien aperçu. Ses plus longues promenades avaient été bornées par les falaises de Saint-Gildas, la côte de Port-Navalo, l'île de Gavrinis, le château de Sucinio et le village de Sarzeau où naquit Lesage. Une seule fois on l'avait menée jusqu'à Vannes et elle en était revenue tout étourdie, la tête pleine de ce qu'elle avait vu: la cour de l'hôtel de France avec son mouvement de voyageurs et son bruit de chevaux, le marché où courent comme des papillons blancs les grands bonnets ailés des filles d'Auray, la vieille tour où M. de Closmadeuc a installé son curieux musée mégalithique, le va-et-vient du port, tout ce bourdonnement et ce petit luxe de ville inaccoutumés pour elle. Mais cet aperçu d'une ville, ce nouveau entrevu, qui, chez un jeune homme, eût agrandi le domaine des idées, n'eut pour résultat chez Bérengère que d'élargir le cercle des sensations. Elle sortit de cette banale aventure plus impressionnable, plus nerveuse, et conçut une mystérieuse terreur de la vie mondaine à laquelle elle se savait destinée. Elle songeait avec effroi qu'à peine sortie du couvent, on la marierait à son cousin établi changeur à Paris, rue Vivienne, et que Paris serait sans doute plus redoutable, plus tapageur que le chef-lieu du Morbihan.
Il fut fait selon ses craintes. Huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis que Bérengère était sortie du couvent, lorsque le cousin, Armand Lantibois, arriva dans la presqu'île, fit publier les bans et, les délais légaux épuisés, le mariage célébré, emmena sa femme à Paris. L'union avait été conclue naturellement sous le régime dotal, car, dans nos temps délicieux, les parents veulent bien livrer au mari le corps, la santé, le bonheur, l'existence d'une jeune fille,—mais pas son argent!
Ce fut une brusque émotion, pour cette jeune fille élevée dans la paix d'une plage dédaignée, de se voir transportée tout à coup, sans transition aucune, en plein quartier de la Bourse, dans une étroite boutique traversée tout le jour par des gens affairés qui criaient des nombres, hélaient une valeur, dictaient un ordre, parlaient hâtivement et d'une voix stridente.
Combien elle s'ennuya serait difficile à dire.
Les mots prononcés autour d'elle—liquidation dont deux sous, fin courant, terme, rente, premier cours, dernier cours, trois pour cent—lui paraissaient n'avoir aucune signification. Elle vivait comme dans un hospice d'aliénés ou un conte de fées.
Une seule chose l'intéressait dans ce milieu troublant, c'était l'or. Des pièces d'or, elle n'en avait jamais vu au couvent, ni à Plouharnel, où elle n'avait possédé que des pièces de cuivre, de ces gros sous comme on en trouve seulement sur les côtes, avec des taches particulières de vert-de-gris. Et voici qu'elle possédait de beaux louis d'or, les uns neufs avec des luisants de flamme rouge, les autres patinés et d'un beau jaune qui rappelait les soucis des prés. Ce fut sa grande distraction de jouer avec les écus, les florins, les napoléons, les vieux frédérics, et elle s'y adonna comme à une ressource unique.
Lantibois n'était pas un poète, un de ces hommes qui posent une échelle sur une étoile et qui montent en jouant du violon; c'était un monsieur pratique et sérieux qui, ayant passé l'âge où on se marie pour s'établir, s'était peut-être marié pour se rétablir. Accaparé par ses affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journée, il n'avait que peu de temps à donner aux joies réconfortantes du foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune épouse, et aussi probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il avait installé la malheureuse Bérengère, derrière son comptoir défendu par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait là des heures, continuellement absorbée dans la contemplation des petites médailles jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les sébilles de cuivre.
Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant près de trois semaines, les commis ne l'aperçurent point. Elle avait mis au monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitôt envoyé en nourrice dans un village de la Touraine où le changeur possédait une propriété. Rétablie, Bérengère reprit sa place derrière le comptoir et son existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorbé qu'il était par ses opérations financières.
Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fête pour la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son héritier de baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le contempler bien à loisir, il s'arrêta brusquement, les yeux grands ouverts, la mine inquiète.
—Ah! par exemple!…
—Quoi donc? interrogea madame.
—Regarde bien le petit… Tu ne remarques rien?
—Non.
—Eh bien! c'est étonnant comme cet enfant ressemble à l'empereur d'Autriche!
C'était vrai.
Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de Hongrie, de Croatie, de Bohême, de Bosnie, etc., etc.
Lantibois ne fut pas le moins du monde enchanté de cette découverte. Il chercha à savoir si, depuis un couple d'années, S.M. François-Joseph n'avait pas visité Paris incognito, et les soupçons les plus outrageants planèrent sur la vertu de Mme Lantibois. De désespoir, le changeur essaya même de s'empoisonner en avalant la photographie de M. Andrieux.
On parvint à le sauver, grâce à un contre-poison énergique, et on dispersa tous ses doutes en lui assurant que S.M. François-Joseph n'avait pas quitté l'Autriche depuis la réunion des trois empereurs.
Le temps et le travail achevèrent de calmer le pauvre mari, mais il ne fut complètement rassuré que lorsque, trois mois plus tard, Mme Lantibois donna le jour à une petite fille qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à Pie IX. Cette fois, aucun doute ne pouvait subsister, puisqu'il est de notoriété publique que Pie IX, de son propre aveu, a passé ses dernières années dans une prison cellulaire.
Il fallait en prendre son parti, d'autant plus que Mme Lantibois ne désarmait point. Chaque année voyait s'augmenter la famille du changeur et chaque enfant rappelait d'une manière vivante un souverain d'Europe ou du Nouveau-Monde.
Outre les deux premiers-nés qui ressemblent: le petit garçon à l'empereur d'Autriche, la petite fille au pape Pie IX, elle a huit enfants, six garçons et deux filles.
Les garçons ressemblent à Léopold II, à Christian IV, à Oscar de Suède, à l'empereur du Brésil, au tzar Alexandre III et à la reine d'Angleterre.
Les filles ressemblent à la reine Isabelle et au roi de Hollande.
Hier, passant rue Vivienne, je suis entré serrer la main à Lantibois et présenter mes hommages à Bérengère.
Il était sept heures. On allait servir le potage. Les enfants étaient rangés autour de la table pour dîner.
Et l'on eût dit un petit Congrès.
Il s'appelait Jacques; on la nommait Jeanne. Le jour de leur mariage, il avait vingt-cinq ans et elle dix-neuf. Ils s'adoraient.
Les divins concetti des amoureux de Shakspeare renaissaient sur leurs lèvres ignorantes.
Quand ils allaient se promener, le dimanche, sur la berge de Meudon ou dans la forêt de Chaville, à travers la paix des bois et la rumeur des nids, effarant les oiseaux du printemps par leurs baisers tout le long des haies d'aubépins neigeux, on eût dit deux amants de la légende échappés de quelque ballade ancienne. Le frémissement des branches au-dessus de leurs têtes ressemblait à des battements d'aile.
Ils marchaient dans une extase; lui, protecteur et doux, livrant son âme dans un bavardage énamouré; elle, émerveillée et docile, réfugiant toute sa foi dans cette tendresse.
Pendant la semaine, ils travaillaient ferme. Jacques partait dès l'aube pour l'atelier où il trimait vaillamment dans le vacarme des marteaux et l'atmosphère étouffante de la forge. Jeanne restait au logis, passant les heures à composer des amours de petits chapeaux, des chefs-d'oeuvre de bonnets auxquels elle donnait la grâce légère particulière aux doigts frêles des Parisiennes. Le soir, au retour, Jacques prenait doucement dans ses grosses mains la tête blonde de Jeanne et l'aveuglait de deux bons baisers sur les yeux.
Après un an il ne manqua plus rien dans leur paradis terrestre. Un petit ange leur était venu apporter les bénédictions du ciel.
Il fallait voir comme le jeune ménage lui faisait fête. Il était si gentil, monsieur;—il avait l'air si intelligent, madame. Enfin, un petit chérubin, quoi! Figurez-vous qu'à six mois, il avait déjà une façon de regarder papa qui n'était pas d'un enfant ordinaire. C'était comme une grande personne. Jeanne soutenait que le petit ressemblait comme deux gouttes d'eau à son père; ce n'était pas difficile à voir, il n'y avait qu'à regarder le nez et les yeux. Jacques protestait. D'abord les enfants se ressemblaient tous. Plus tard, on verrait. Cependant il lui semblait que le moutard ressemblerait plutôt à sa maman. C'était une idée qu'il avait comme ça.
De là d'interminables querelles. C'était charmant. Le petit grandissait au milieu de cette joie. Nous serions fort embarrassé de dire s'il ressemblait au papa ou à la maman, mais le fait est qu'il devenait superbe. Jeanne s'en montrait fière. Elle avait une façon de dire: «MON fils», qui était tout à fait majestueuse. Jacques souriait en regardant marcher le petit bonhomme.
Un jour, il fut décidé qu'on mènerait ce monsieur chez un photographe pour faire tirer un beau portrait. On y mettrait le prix mais on voulait quelque chose de bien. Bébé posa avec une gravité risible. On l'avait assis sur un coussin au fond d'un fauteuil, dans ses plus beaux habits et nu-tête. L'objectif du photographe lui avait paru imposant; mais pendant l'opération on lui avait fait regarder une jolie image. Ainsi attentif, éveillé, il était tout à fait drôle.
Le portrait fut encadré dans un passe-partout orné de fleurs peintes, et pendu au-dessus de la cheminée dans la chambre à coucher du petit ménage. On le faisait admirer aux parents et aux voisins.
Un soir, au moment où Jeanne le couchait, Bébé toussa. Le lendemain matin, il toussait plus fort, et Jeanne remarqua qu'il était un peu pâlot. On chauffa des tisanes, mais l'enfant n'arrêta pas de tousser. Jeanne en devenait folle. Jacques était sombre. Le médecin des pauvres n'y put rien faire. Le croup avait saisi le malheureux petit être qui mourut étouffé après huit jours de ces souffrances muettes, accablées, qu'ont les petits enfants. Jeanne et Jacques pleurèrent toute la nuit sur le corps glacé et bleui de leur ange envolé. Des hommes noirs vinrent qui prirent Bébé et le clouèrent dans le cercueil pour le porter au cimetière. Rentrés au logis après l'enterrement, Jacques et Jeanne se regardèrent et se reprirent à pleurer sans pouvoir échanger une parole.
De ce jour-là, le ménage sentit se briser les liens du passé. Un lourd silence pesait sur la maison. Plus de trace de gaieté d'autrefois. On ne s'embrassait plus le soir.
D'ailleurs Jacques rentrait souvent tard, ce qui agaçait Jeanne. Est-ce qu'on rentrait à des heures comme ça? La faire attendre des deux ou trois heures avec son dîner sur le feu, je vous demande un peu! Est-ce qu'il la prenait pour une servante! Fallait le dire tout de suite. On saurait à quoi s'en tenir alors. Et pendant ce temps-là, monsieur traînait chez le marchand de vin avec ses amis. Ses amis! on pouvait encore en parler de ceux-là! Quelque chose de distingué!
Jacques ne se montrait pas plus aimable. D'abord, il ne fallait pas se mettre sur le pied de le traiter comme un Jean-Jean. Possible qu'on menait les autres; mais quant à lui, bernique! Avec ça que c'était amusant de rentrer dans une baraque pareille, auprès d'une femme qui n'avait jamais un mot aimable dans la bouche. Ah, ouiche! Elle était gaie, la maison! Cré matin, s'il avait su! D'ailleurs, ça ne pouvait durer longtemps, il en avait plein la colonne vertébrale. Ça tournait à la scie. Madame s'impatientait! On était donc devenue princesse à cette heure? Ça l'embêtait, à la fin!
Une nuit, après une algarade plus animée que les précédentes, le ménage toucha au drame.
Sur une invective un peu vive de Jeanne, Jacques marcha vers elle, la face empourprée de colère, la main levée.
Jeanne devint blanche comme une morte, mais ne broncha pas d'une ligne.
Il y eut une minute d'attente et de défi; puis la femme prit la parole:
—Tiens, Jacques, j'en ai assez de cette vie-là. Aujourd'hui, tu as encore un peu peur, mais demain tu me battras. Je préfère on finir tout de suite, séparons-nous.
—Séparons-nous, nous finirions toujours par là. Vois-tu, Jeanne, je ne suis pas méchant, et tu es une bonne petite femme, mais nous ne pouvons plus vivre ensemble; c'est impossible, c'est devenu insupportable. Prends tout ce que tu voudras ici et file chez ta mère. Autant tout de suite que plus tard. Si, après ça, tu as besoin de moi, tu me trouveras.
Ils causaient maintenant sans colère. On eût dit que par leur résolution de se séparer, ils se sentaient calmés, délivrés.
Jacques s'assit dans un coin, suivant des yeux sa femme qui allait et venait à travers le logement. Jeanne avait ouvert une grande caisse où elle jetait pêle-mêle ses modestes robes, son linge, ses bonnets, les objets auxquels elle attachait quelque prix. Pas un mot, pas un geste. Ils songeaient.
Un moment, Jacques vit sa femme s'avancer vers la cheminée et détacher du mur le portrait du petit mort.
—Minute! dit-il. Ça, c'est à moi. Je le garde. Tu vas me faire le plaisir de le remettre à sa place.
—Ça! tu veux me prendre ça, toi!
Ce n'était plus Jeanne, c'était Gorgone. Une seconde avait suffi pour la transfigurer en Euménide. Elle était plus pâle encore qu'au moment où elle avait vu se dresser sur sa tête la large main du forgeron. Puis, brusquement, son attitude changea. Ses yeux se gonflèrent de larmes; elle se fit humble, suppliante.
—Non, je t'en prie, laisse-moi l'emporter. Laisse-le moi, Jacques. Il n'y a eu que ça de bon dans ma vie, c'était le petit. Je suis sa mère, moi. Je l'ai porté, je l'ai nourri, je l'ai soigné. Je l'embrassais, c'était bon. Pauvre chéri mignon qui est mort. Il était si gentil. Quand je m'éveillais, le matin, j'allais doucement le regarder dormir dans son petit lit. Il était tout rose, je ne l'entendais pas respirer. Sa petite jambe ronde passait sous la couverture. Oh! Bébé qui est parti! Jacques, tu vas me laisser le portrait, n'est-ce pas? On se dispute, on s'agonise, mais on n'est pas des monstres. C'est à moi, le portrait. Tu te rappelles, quand on l'a fait faire, Bébé regardait une image. Vois-le; on dirait qu'il me voit…
Jacques pleurait.
Il se pencha sur le portrait et l'examina sans mot dire. Sa tête était tout prêt de la tête de Jeanne; leurs chevelures se touchaient. Jeanne voulut supplier encore, mais le forgeron lui ferma doucement la bouche.
—Si je ne te le donne pas, que feras-tu?
—Je ne pars pas.
—Eh bien, je le garde!
Et comme elle restait étonnée, il l'attira dans ses bras, tendrement, comme autrefois; et il murmura dans un baiser:
—Reste. Pardonne. Oublie. Aime-moi. Nous le garderons tous les deux….
Voilà plus de quatre ans que s'est passée cette histoire.
Aujourd'hui, il y a deux portraits dans la chambre de Jeanne, au-dessus de la cheminée.
Vous ne croyez pas aux revenants? Vous avez tort.
Certes, les revenants ne sont plus ces apparitions fantastiques d'autrefois, surgissant au coup de minuit, dans les environs des cimetières, pour pétrifier de terreur quelque villageois attardé; les fantômes se sont perfectionnés avec le temps, ils ont marché avec le progrès, et, s'ils pénètrent encore chez les vivants sans se faire annoncer, au moins gardent-ils dans le monde la tenue irréprochable des vrais gentlemen.
J'en ai connu un, un seul, dont les assiduités m'ont absorbé pendant six mois. Dire que je regrette son départ? Non. Mais, en somme, je dois lui rendre cette justice: qu'il était un fantôme de bonne foi et d'esprit.
Voici la chose.
Il y a quelques années, par une calme soirée d'hiver, je travaillais au coin de mon feu à je ne me rappelle plus quel poème lyrique,—j'étais un peu souffrant,—quand j'entendis nettement frapper à ma fenêtre. D'abord je crus à l'étourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets d'un coup d'aile; mais le bruit se répéta avec des intermittences régulières—toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop décidé à me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrième étage, sans balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez désert. Mais on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience nerveuse…. J'allai à ma croisée que j'ouvris toute grande, d'un coup.
Devant ma fenêtre, dans le vide, une longue forme blanche était suspendue, arrêtée. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition et moi un regard fut échangé, un de ces regards qu'avant le combat subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et un défi. L'effroi de la mort et la résolution désespérée de se montrer brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une éternité?… Bref, malgré ma stupeur, j'éprouvai une sorte de soulagement quand le spectre m'adressa, d'une voix à peine distincte où je crus noter un vague accent britannique, ces simples paroles:
—Peut-on entrer?
Trop ému pour répondre, j'inclinai la tête et je m'effaçai devant mon visiteur, dans un geste hospitalier.
Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut discret d'invité. Je lui montrai un fauteuil, où il parut s'asseoir, tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse…. «Je suis importun, sans doute…. Désolé de vous déranger à cette heure…. Croyez bien que…. Non, je suis vraiment confus…» On eût dit un électeur sollicitant une apostille de son député.
Je l'examinai. Ce fantôme appartenait au sexe fort et semblait âgé de trente-cinq ans environ. Contrairement à la légende, il ne se présentait pas enveloppé d'un suaire, mais habillé. Habillé, vous m'entendez bien. C'est-à-dire que dans son costume,—qui n'était pas un costume, mais seulement une transparente vapeur—je démêlais un dessin moderne, des coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vêtement, était favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en présence de l'ombre d'un garçon bien élevé.
Quand nous fûmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard décidé et:
—Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas?
J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assurée que je pus répondre:
—Pas du tout, cher monsieur.
Il haussa les épaules.
—Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien resté le fourbe de jadis! Peu importe. Tes dénégations ne te serviront point. Au surplus, je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge?
Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est là-bas, à la Martinique; une superbe montagne derrière Saint-Pierre, avec des trigonocéphales dans tous les fourrés. Avais-je rencontré, vivant, ce revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien.
Il poursuivit.
—Ah! tu hésites! tu es pris, hein?… Eh bien! écoute. Oui, je suis le pauvre William Perkins, dont tu as volé la fiancée, ma pauvre petite Millia. Le jour où tu es reparti, sur ta frégate, elle est morte; je jurai de la venger. Le travail, la pauvreté me retenaient aux Antilles, m'empêchaient de te poursuivre…. Depuis hier soir, je suis mort, je suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je puis empoisonner ta vie. Désormais, je ne te quitte plus. Chaque soir, tu me reverras à tes côtés et tu m'entendras te dire: Louis Vermont, souviens-toi du Morne Rouge!
Maintenant, je me sentais parfaitement maître de moi. Je me levai, en hâte décidé à ne pas poursuivre l'entretien, et je prononçai:
—Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes d'un quiproquo…. Vous vous serez trompé d'étage. J'ai traversé la Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gardé aucun souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter les malheurs…. Je ne vous connais pas.
Le fantôme s'était dressé pour prendre congé.
—Tu persistes à nier! s'écria-t-il. Soit. Mais tu es prévenu; désormais, je m'attache à tous tes pas.
C'était à mon tour de hausser les épaules.
—Mon cher spectre, dis-je, vous avancez. A peine êtes-vous défunt que vous avez déjà des idées de l'autre monde. Mais, mon garçon, nous avons perdu la superstition du fantastique. Pour employer une expression étrangère aux Dialogues des morts, mais qui rend bien ma pensée,—nous ne coupons plus dans ces godants-là. Si, malgré mes avis, vous teniez à revenir me faire visite, vous auriez bien tort de vous gêner. Je reçois tous les lundis. Mais ne vous flattez pas de me faire souffrir; je suis un enfant du dix-neuvième siècle et je ne crois pas au surnaturel.
—Louis Vermont, repartit l'ombre, souviens-toi du Morne Rouge!
J'ouvris la fenêtre. Le spectre se retira, après d'ironiques et brèves congratulations.
Le lendemain, à mon réveil, je crus avoir rêvé une histoire d'Edgard
Poë.
Vers trois heures, à la Chambre des députés, comme je causais avec l'honorable Paul Sandrique dans le salon de la Paix, je vis sortir de la muraille l'ombre de William Perkins, visible pour moi seul. Il se faufila entre le député de l'Aisne et moi, me regardant en ricanant et, sans que mon interlocuteur pût entendre une syllabe, me parlant du Morne Rouge. D'abord, cela me déplut, mais je m'accoutumai bien vite. Au surplus, à moins de passer pour un fou, il m'était impossible de laisser percer mon trouble.
Dans la soirée, William Perkins vint me rejoindre au théâtre des Variétés, prenant place à côté de moi, en un fauteuil vide. Je fus aimable, et lui racontai les deux premiers actes qu'il n'avait pas entendus. A la sortie, il me suivit chez Henry Gervex qui donnait du thé à ses amis; et comme, vers deux heures du matin, devant ma porte, il me reparlait des Antilles, je daignai l'éclairer encore.
—Je me nomme Charles-Marie de Larmejane et non pas Louis Vermont; je ne suis allé à la Martinique que dans un but hydrographique. Millia m'est étrangère et j'ai conservé du Morne Rouge les pires souvenirs.
Le fantôme me tourna le dos en ricanant.
J'étais sincère. William Perkins reconnut bientôt qu'il ne me donnait aucune crainte. J'en venais à lui faire bon accueil. Dès son apparition, je lui tendais la main.
—C'est toi, mon vieux?… Et ça va bien?
Il demeurait grave, figé dans sa sempiternelle évocation des Antilles, et me nommant Louis Vermont toute la journée.
—Patience! ricanait-il. Un jour je parviendrai bien à te faire saigner!
Je lui disais:
—Dis donc, Perkins, je ne sors pas ce soir…. Est-ce qu'on te verra?
Ou bien:
—Je vais au bal des artistes. N'oublie pas de venir me prendre à la sortie…. Nous causerons du Morne Rouge.
Rien ne le décourageait.
Un jour j'étais allé faire ma cour à Blanche, qui revenait d'une tournée lyrique en Égypte—vous savez bien, Blanche, celle qui aimait tellement les bonbons que nous l'avions surnommée Blanche de Pastille.
C'était au temps qu'elle habitait sa jolie villa de Maisons-Laffitte, où Jules Claretie a trouvé son décor du Prince Zilah. Comme j'étais à ma première visite, elle voulut me montrer son petit parc, sa basse-cour, les serres, et même une petite garenne où il n'y avait aucun lapin.
Ce fût une bonne promenade. Nous cheminâmes lentement sous les arbres, nous arrêtant souvent pour regarder ensemble la même fleur ou le même arbuste, la même échappée de ciel bleu échancrée dans les branches. Les oiseaux nous saluaient de petites ritournelles agiles, les roses avaient des sourires, les grosses pivoines se penchaient dans des révérences. L'imagination aidant, c'était gentil.
Patatras! William Perkins me toucha l'épaule et me montra son sourire des mauvais jours. Louis Vermont. Le Morne Rouge. Il tombait bien. Impossible de lui faire comprendre son manque de tact. Pas moyen de l'interpeller.
Sans doute il devina mon ennui, car son insistance s'accrut. Je le trouvai, non plus à ma droite, mais à ma gauche, entre Blanchette et moi, de telle sorte que je n'apercevais presque plus Blanchette; et tandis que je m'évertuais à ressaisir le fil de mes madrigaux brisé par cette intervention macabre, ce fantôme mal élevé me ramenait à son animal de Morne Rouge, aux serpents de là-bas, à la désespérante Millia.
Et il se passa une chose atroce.
Tout à coup Blanche s'arrêta, les regards fixés au sol. Des traces horribles s'imprimaient sur le sable, des traces de pieds nus. William Perkins, las sans doute de planer entre ciel et terre, ou bien malintentionné, marchait entre nous, mesurant ses pas sur les nôtres. Blanche regarda sans comprendre, m'interrogea d'un coup d'oeil, et me vit si pâle, si pâle, que devinant brusquement quelque chose d'épouvantable, elle s'évanouit en jetant un cri terrifié.
Je la reportais, inanimée, au pavillon—toujours poursuivi par les ricanements de l'odieux Perkins.
—Louis Vermont, souviens-toi!…
A peine rentré, je remis la pauvre Blanche aux soins d'une camériste, et je redescendis dans le parc où mon fantôme riait au point d'en pleurer.
—Par exemple! m'écriai-je en l'abordant, j'en ai assez!… Une explication est devenue nécessaire!… Cette vie-là ne peut pas durer!
Le misérable spectre riait toujours.
—Voyons, continuai-je, je serai calme…. Tant que vous vous êtes contenté de venir ma retrouver au théâtre, à la Chambre, chez mon coiffeur, je n'ai rien dit. Je trouvais même cela amusant d'avoir un revenant pour ami; et cependant—ceci n'est pas un reproche—votre conversation n'était vraiment pas assez variée! Mais aujourd'hui, ça ne va plus! Si vous devez m'empêcher de faire ma cour à cette prima donna qui a dû rapporter du Caire des idées ultra-orientales, je suis parfaitement résolu à vous infliger vos huit jours.
L'ombre répondit:
—Je t'avais bien annoncé que j'arriverais à te faire pleurer!… Louis
Vermont, souviens-toi!
Je ne le laissai pas achever.
—Depuis six mois je vous répète soir et matin que je ne m'appelle pas
Louis Vermont….
—Comme si je ne te reconnaissais pas!
—Mais quand je vous assure!…
Nouveau haussement d'épaules.
—Inutile de feindre, fit Perkins; je pourrais te peindre de mémoire. Tiens, tu as sur le bras droit, entre le poignet et le coude, un petit signe noir….
J'avais déjà relevé mes manchettes et montré au fantôme un bras exempt de toute marque particulière.
Aussitôt, la physionomie de feu Perkins se transforma. Il regarda mon bras de très près, à plusieurs reprises et, aussitôt ensuite, avec l'accent d'un revenant profondément humilié:
—Oh! monsieur! s'écria-t-il, quelle erreur! Je ne sais où me fourrer… jamais pareil impair!… Oui, en effet, quand je vous regarde bien…. Une telle ressemblance!… C'est le nez…. Ah! sapristi, qu'est-ce que vous avez dû penser de moi?
Et il continua, de plus en plus vexé:
—Tenez, je vous offre des excuses, dans les journaux…. Je me croyais dans mon droit…. Voulez-vous que j'aille trouver cette jeune dame et que je lui explique la chose?…
—Non pas! non pas!
Présenter Perkins à Blanche! Un comble!
—Mais c'est que je tiens à réparer….
Je consolai feu Perkins qui disparut pour toujours.
Depuis, je n'ai plus vu de revenant… mais je n'ai plus revu Blanche.
Bah!…
Les palefreniers ont poussé dans la piste la grande voiture vernie et dorée, close de larges panneaux à poignées de bronze. Derrière ces panneaux, une rumeur, des piétinements lourds, des haleines frémissantes, quelque chose de sauvage, de sournois, que l'on devine et qui fait peser une anxiété sur la foule. L'orchestre, au-dessus de la coupée, fait silence. Sur les gradins, les hommes deviennent sérieux, attentifs; les femmes, un peu pâlies, savourent la caresse d'un frisson.
Les panneaux tombent aux mains des laquais, les grilles se dédoublent, s'élèvent sous l'action des crémaillères—et, dans l'éblouissement des lustres, les grands lions roux surgissent, ennuyés, majestueux, tristes d'une tristesse altière, semblables à des rois captifs. Ils sont six: trois lions et trois lionnes. Cinq sont nés dans les cages de la ménagerie de Hambourg, là où se traite le commerce des fauves; ils ont subi, de tout temps, l'énervement de l'esclavage, l'humiliation des cravaches abattues, le spleen des prisons. Le dernier, dont la crinière semble noire, vient des forêts profondes de l'Atlas; il est superbe, énorme, formidable. Il a possédé le désert, terrifié les tribus, bu le sang rose des gazelles, tenu sous ses ongles le front brisé des chasseurs, fait grâce de la vie à des pâtres. Le regret des splendeurs perdues brûle dans ses prunelles de cuivre; et devant les bourgeois et les Margots perchés sur les banquettes du cirque, devant cette civilisation maniérée que la vie mondaine étouffe et flétrit, il songe à l'immense solitude des bois mystérieux, aux troupeaux effarés courant dans la plaine, aux nuits d'Afrique, à la caverne inviolée faite de blocs géants.
On l'a nommé «Sultan», et on a eu raison. Il a les cruautés épiques des pachas; déjà trois dompteurs ont expiré sous sa griffe. Dans la cage il ose seul rugir, en rôdant.
Les autres fauves se font petits à son approche; il les regarde comme un
César doit regarder les bâtards de ses frères.
Un homme paraît à l'entrée de la piste, beau comme un jeune dieu. C'est Éric, c'est le dompteur! Le lion désormais, c'est lui seul. Éric a vingt-cinq ans, une stature de héros, le courage des belluaires, la force d'un Titan, la grâce athénienne du Discobole.
Quand il descend dans l'arène, au milieu de la peur muette du public, les hommes le jalousent, les femmes le guettent. Une princesse moscovite, cousine des tzars, l'adore et le suit de capitale en capitale, heureuse de le contempler, le soir, aux prises avec ses fauves. Songez donc! Cette tête aimée que chaque nuit des baisers parfument, la voir confiée à l'horrible gueule des bêtes et songer que sous l'effort d'un seul coup de crocs!… Voilà bien de quoi pimenter des voluptés de grande dame….
Le costume d'Éric est le vrai costume des bateleurs, maillot de soie et jersey de velours noir largement échancré au col; une ceinture de satin pourpré à la taille, des sandales blanches aux semelles frottées de résine, et qui tiennent au plancher de la cage.
Il traverse la piste, et, debout devant la petite porte de fer, il salue le public lentement, avec un geste de statue. Sultan a hurlé. Les lions de Hambourg courent, tremblants, le long des barreaux, bondissent au sommet de la cage, rampent avec des mouvements de chats en fuite. Le silence est tel, que l'on entend les paroles brèves d'Éric, jetées aux bêtes comme des ordres à des toutous. Houp! Saïda!… Saute, Néron!… Les spectateurs frémissent, impuissants à détacher leurs yeux de cette cage où les félins rampent et où l'homme seul a l'air de rugir. Éric est vraiment superbe, maintenant.
Mais Sultan est immobile. Lui seul reste accroupi dans un angle, soucieux, menaçant, avec des attitudes de chasse. Il faut cependant qu'il «travaille». Éric prend son temps, assure dans sa dextre la fusée de sa cravache, et, d'un pas ferme, marche sur son lion noir.
Au premier rang des fauteuils, la Russe contemple, debout. Elle a trente ans bientôt et on lui en donnerait seize à peine. Blonde, mince, frêle et d'apparence maladive. Une jolie fleur qui souffre. Pourtant, elle seule paraît sans crainte. L'habitude, peut-être. Elle sait par coeur cette séance complètement réglée dans toutes ses démarches; les mouvements d'Éric sont prévus ainsi que les bonds des fauves. Elle assiste à ce spectacle comme elle écouterait une musique ancienne, intéressante toujours mais sans surprises.
Une inquiétude plisse son front quand Éric lève sa cravache sur le lion noir qui pare le coup d'un mouvement de patte,—une patte énorme, armée de crochets. Mais cela dure l'instant d'un éclair. La bête a cédé. Sultan s'exaspère, mais en même temps il s'humilie. Le brave dompteur se sent le grand vainqueur. Si tout va bien, peut-être osera-t-il présenter au lion la barrière et le cerceau. Non, il n'ose pas. Sultan montre une sournoiserie inquiétante. On dirait qu'il se décide, qu'il est résolu à en finir.
Attention! Voici le plus dangereux instant. Éric va regarder son lion de tout près; puis il laissera tomber sa cravache, et, désarmé, presque nu, il soufflettera le mufle horrible de la bête…. C'est fait! Le rugissement de Sultan a fait trembler la salle. Éric sourit. Il marche à reculons vers la porte de fer, tenant en respect les monstres. La porte s'entr'ouvre, se referme. Le dompteur est dans la piste. Bravo!
La Russe ne l'a pas quitté de l'oeil. Et si maintenant elle tremble, si un flot de sang lui monte au visage, c'est qu'Éric, le dompteur, n'a salué qu'un être dans la foule: une grande fille brune au profil de juive qui le regarde avec des yeux Luisants.
Quelle scène!
La Russe n'a pas voulu lui donner le temps de s'habiller. Elle l'a arrêté au passage dans l'écurie, comme les palefreniers rentraient la cage, et elle le tient dans l'angle d'une stalle, en lui parlant vivement à voix basse. Eric sourit, puis il hausse les épaules. Quoi? Une femme brune? Où ça, une femme brune? Il ne l'a pas seulement vue. En voilà des histoires! Allons, voyons…. Mais la Russe se fâche. Elle a vu. On ne lui en fera point accroire. Elle a vu, voilà tout!
Tandis qu'elle parle, elle agite nerveusement la grosse cravache qu'elle a enlevée aux doigts d'Éric, par un geste hypocritement machinal, sans avoir l'air. Et comme le dompteur persiste à nier, elle le frappe au visage, brutalement!
Elle est lionne à son tour. La face s'enflamme, s'exalte, se transfigure. Ce n'est plus le petit morceau de femme de tout à l'heure: c'est la Cosaque, une sorte de sauvage, un peu fauve. Éric recule, effaré, et veut gagner sa loge; mais la cravache l'atteint de nouveau, enlevée par une petite main de fer. Il ne montera pas. Il ne fuira pas. Une seule retraite lui reste: la cage. Il y saute d'un bond. C'est Sultan, c'est la mort. Tant pis! Tout plutôt que cette Russe! Les lions l'entourent, rugissent, menacent. Sultan rampe.
—Ah! le lâche! s'écrie la Russe.
Et elle a raison.