Quand ils furent attablés sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant une grande brasserie toute flamboyante:
—Je vous ai rasé, hein? fit le maître en changeant de ton, brusquement.
—Mais non! mais non!
—Mais si! C'est un privilège de mon âge; il ne faut pas m'en vouloir pour cela…. Il est très vraisemblable que je vous aurai rabâché des bêtises, mais j'ai mon idée et je la dis…. Si vous étiez peintre, vous me comprendriez mieux…. C'est si rare, une femme véritablement et parfaitement belle! Je n'en ai connu qu'une avant de rencontrer la petite; c'était une figurante du Théâtre Historique—vous n'avez pas connu ça, vous—un chef-d'oeuvre. C'est elle qui a posé la Source d'Ingres et la Marguerite d'Ary Scheffer. Elle a mal tourné…. Le malheur de ces reines-là, c'est qu'un soir elles rencontrent de beaux garçons et qu'elles se mettent à les aimer. Alors bonsoir…! La déesse est embrigadée dans des habitudes de ménage, elle sent le pot-au-feu et n'a pas peur de se noircir les mains. Au bout de deux mois, elle est finie; la taille s'épaissit, la gorge tombe, les hanches se déforment…. S'il arrive un moutard, c'est le comble! Le lendemain des couches la femme est encore jolie, mais elle n'est plus belle…. Faites donc la Source d'après une maman! Prenez donc séance avec la mère Gigogne pour ressusciter Léda ou Salambô…! C'a été l'histoire de la figurante en question. Je l'ai racontée à Gilberte et je crois que ça lui a fait de l'effet…. Allons bon! voici qu'il pleut. Je n'ai que le temps de rentrer, je me sauve!
Ils allaient se séparer au coin de la rue, sur le trottoir, quand le maître, regardant Roland en face, lui mit les deux mains sur les épaules:
—Mon fils, dit-il, retenez bien ceci: Le jour ou Gilberte aura un amant, ce sera peut-être une bonne affaire pour l'industrie mais ce sera une perte irréparable pour l'art…. Aimez cette enfant-là en artiste, en grand artiste courageux et dévoué; aimez-la sans désir, comme vous aimeriez une impératrice ou une femme qui serait morte avant d'avoir pu se donner à vous. Croyez-moi, les créatures comme elles valent mieux qu'un baiser; elles méritent des chefs-d'oeuvre. La petite est née pour l'art et pour les artistes, non pour la vie même. Son rôle est de traverser seulement la vie pour entrer dans la gloire des immortelles…. On n'est pas amoureux de Minerve, voyons…? On la chante, on la célèbre…. Seriez-vous bien avancé si vous lui faisiez un enfant? Bah! faites-lui une ode! Faites-lui gravir le Parnasse et laissez-nous essayer de lui ouvrir les portes du Louvre où elle trônera parmi les plus radieuses et parmi les plus pures. Des filles comme ça, c'est trop beau pour les hommes…. Donnez-moi donc un peu de feu…? Là. Je vais être trempé; bonsoir…!—Au revoir, maître!
Une heure après, Gilberte, ayant éteint sa lampe et voilé l'âtre où se mouraient les tisons réduits en braises roses, revenait à sa fenêtre et apercevait, à travers les lames alternées des persiennes, Roland, lourd de pluie, engoncé dans son ulster, le chapeau sur les oreilles entêté et tenant bon sous l'averse. Il allait, venait, rasant les murs, dans une allure de sergent de ville ou de factionnaire, emplissant le quartier du bruit de ses bottes, considéré avec inquiétude par les passants que le temps et l'heure faisaient plus rares. Tantôt il marchait vers la rue Frochot, s'arrêtait au coin de la place, levait la tête vers les croisées de la petite; tantôt il retournait à la rue La Rochefoucauld, s'abritait sous une porte cochère, puis revenait vers la rue Bréda.
Une à une les boutiques se fermaient, laissant le pavé noir et triste. La rue de Laval était maintenant toute sombre. Point de bruit ou presque point; de temps à autre le claquement lourd d'une porte retombant sur le pas hâtif d'un locataire attardé, ou le tremblement d'une voiture traversant la chaussée dans un scintillement de lanternes cahotantes et de flaques éclaboussées.
Enfin, après un dernier regard aux fenêtres de Gilberte, Roland tourna le coin de la rue Frochot, et disparut.
La petite laissa retomber son rideau.
Peut-être lui avait-on répété trop souvent qu'elle était jolie.
Toute gamine, elle avait laissé pressentir un étrange et farouche orgueil. A l'âge où les fillettes chérissent des poupées et apprennent, par les coins qu'elles leur donnent, en même temps l'art redoutable des coquettes et la sollicitude auguste des mères, Gilberte aimait les rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa mère gardait la loge, c'était, parmi les locataires, à qui la gâterait, lui donnerait des bonbons et de petites pièces blanches. Elle possédait plein un carton de défroques pimpantes dont son art précoce formait des parures; et son plus grand chagrin était de voir confisquer le carton par la mère Bouvilain, dans ses accès de colère rouge.
Le jour où il fallut entrer chez une couturière, elle pleura. D'abord, ça lui avait souri, cette idée de sortir, d'avoir chaque jour une échappée dans les rues, à travers les passants, le long des boutiques opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant, elle se retrouva les mains salies, les doigts piqués de petites taches noires; quand elle se sentit fatiguée, rompue, souffrante, l'horreur du travail la saisit et elle apporta désormais dans sa tâche des rancunes sournoises d'esclave fière. Le seul bon moment de la journée restait l'heure de flânerie d'après déjeuner. Tout l'atelier sortait en bande, courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitières. Six sous de petit salé. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents et donnaient une vivacité chaude au carmin des lèvres. On mangeait sur un banc du boulevard, près du bureau des omnibus, et on mettait les morceaux doubles. La dînette achevée, les ouvrières secouaient leur tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le boulevard, accrochées au passage par des provocations bêtes et des rires grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans l'atelier morose et discipliné plus de bonne humeur et de courage à la besogne, des sujets à potins pour caqueter derrière la patronne, de vagues et lents refrains de valses envolés d'un orgue de Barbarie au voisin carrefour. Mais dès lors réapparaissaient la servitude et les répugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbées; et Gilberte s'assombrissait en des rages muettes.
Vens la dix-huitième année il lui survint une aventure. Irma, sa camarade d'atelier, une grosse fille réjouie que des employés du voisinage guettaient chaque soir à sa sortie, Irma lui proposa une partie de campagne; on irait manger une friture à Asnières avec M. André, un employé du Bon Marché, qui amènerait un de ses amis. La petite consentit mollement, n'étant ni rebutée, ni tentée, mais elle se promit d'être prudente.
Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bête dans une campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du fleuve troublé par des eaux d'égout et qui roulait des chats crevés dans ses ondes boueuses. C'était laid et sale. La journée s'écoula presque tout entière dans les cafés du quai occupés par des canotiers tapageurs et par d'affreuses filles maquillées comme des figurantes de café-concert. Après déjeuner, on traversa la Seine pour gagner l'île des Ravageurs dont la bohème grossière des calicots et des pierreuses avait envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dîner fut servi sur une terrasse de gargote où venaient tomber les poussières du chemin de halage. En bas, sur la chaussée, se succédaient les musiciens ambulants, aveugles joueurs d'accordéon, chanteurs comiques à cheveux blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les chansons de là-bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents montant de la berge, coupés de deux en deux minutes par le sifflet des locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de fer.
Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal des Canotiers, elle s'aperçut que M. André et son ami Édouard étaient légèrement ivres. Elle refusa de danser, malgré les insistances de son cavalier devenu singulièrement galant, et malgré l'exemple d'Irma qui ne manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une gaieté turbulente et nerveuse, couraient d'un bout à l'autre du bal, interpellant des inconnus, lançant des apostrophes d'une cocasserie calculée et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils avaient rencontré des camarades et cela formait une bande en goguette secouée par l'orchestre dans des poussières lumineuses. Gilberte étant une poseuse—une mijaurée, disait Édouard—restait dans un coin obscur du jardin, près d'un guéridon de tôle peinte, devant une chope vide. Tout à coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspérées. La petite, grimpée sur sa chaise, aperçut au milieu du bal M. André gesticulant dans un groupe. Il était pâle, suant, furieux, et se débattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps énormes, et qui le cognaient serré. André, sans chapeau, la cravate arrachée, une longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de «sales voyous», appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes municipaux tombant dans le tas, séparant les combattants, arrêtant tout le monde. Tremblante, elle vit emmener M. André, les canotiers, Irma qui pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'était rien, l'affaire. Une peignée, quoi! à cause d'un canotier qui avait embrassé Irma, André s'était fâché. Vlan! une gifle! Était-ce bête! Se manger le nez pour des plaisanteries comme ça, dans une fête, un dimanche! Il donnait tort à son ami, carrément. Pour lui, il avait plein le dos de cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui!
Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple!
—Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relâchera seulement pour le dernier train…
Très triste, effrayée de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme. Aussi bien elle était impatiente d'échapper à cette cohue. Un fiacre traversait la rue de Paris, rentrant à vide; Edouard l'y poussa, prit place à côté d'elle—et la voiture partit.
D'abord un silence. Edouard avait baissé une glace et fumait près de la portière en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'était tassée en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journée écoeurante dénouée par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne roulait pas assez vite à son gré; elle eût voulu être déjà rentrée, remonté dans sa mansarde, séparée définitivement par la porte cochère de la bacchanale où elle regrettait de s'être aventurée. Ah! quand on l'y repincerait, il ferait chaud! Pour sûr!… Par bonheur encore Édouard s'était trouvé là, disposé à la reconduire; sans cela que serait-elle devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnières? Et Irma? Et M. André? Que leur arrivait-il là-bas, chez le commissaire?…
Édouard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tête. Sans que rien eût pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main robuste et décidée se glisser autour de sa taille entre sa robe et le capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avança, la saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, près de sa bouche, une grosse moustache rude imprégnée de tabac et d'eau-de-vie.
Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec une solidité massive d'éteau, lui brisait les bras et tordait rudement ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant:
—Voyons, voyons, bébé, ne fais pas la bête… sois convenable… A-t-on jamais vu! En voilà des manières! Pourquoi es-tu venue alors?
Elle luttait de toutes ses forces.
—Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?…
Laissez-moi, ou je crie!
—Crie, va!
Redoublant d'efforts, il parvint à la maintenir d'une seule main en lui tenant les deux bras douloureusement joints derrière la taille. Pour mieux la dompter il s'était levé debout dans le fiacre et, un genou plié sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la tête en arrière. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers, emportés comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla les joues, les paupières, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec force, avec des secousses de brutalité farouche. Elle eut l'horrible sensation de se sentir à la fois comprimée et bâillonnée par ces lèvres immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant qu'elle râlait un râle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main d'Édouard, rapide, violente, s'attaquait à son corsage, arrachant les boutons, crevait les boutonnières élargies, rompait les cordons, et descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait à ses seins comme une araignée énorme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne sortit de sa gorge asséchée par l'épouvante; aucun son sinon ce râle monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait… Et cette bouche toujours collée invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dégoutter sur son front… Un étourdissement la prit, comme à une tête abattue; il lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le fiacre, les lanternes cloisonnées de flammes vertes, les maisons qu'elle devinait allongées en bordure des deux côtes de la route, et la route elle-même, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule. Edouard aurait pu la lâcher sans avoir à redouter la plus molle résistance.
Malgré la furie sanguine à laquelle il appartenait, Edouard s'aperçut de cette défaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour dompter la belle fille, et il en était à bout. Sans un cahotement de la voiture qui avait jeté de côté l'enfant, peut-être il lui eut été impossible de s'en rendre maître, car elle s'était rudement défendue. Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue dans l'énervement lâche de ses poignets meurtris et dans le soulèvement ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des caresses calculées, savantes, et lui donna des baisers moins rudes. Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrés, croyant à une hypocrisie de grisette rouée ou profitant lâchement de sa victoire, il s'enhardit. Alors elle eut un cri déchirant, un hurlement féroce; elle bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant à pleines mains les cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui, furieuse, affolée, et le mordit cruellement, à même l'oreille.
—Ah! nom de Dieu!
Il allait l'assommer quand la voiture s'arrêta net, dans un large cercle de lumière traversé par des hommes en uniforme et fermé par une grille allongée entre deux épaisses murailles. C'était le poste des préposés de l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et Édouard reprirent hâtivement une attitude correcte; elle en rajustant son corsage défait et fripé, lui en essuyant, à l'aide de son mouchoir, un filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un homme vint ouvrir la portière.
—Vous n'avez rien à déclarer?
Édouard répondit d'une voix brève:
—Non.
Mais la petite n'attendit point que la voiture reprit sa marche. D'un saut, elle fut à terre, laissant le calicot rager au fond de son fiacre. Et comme il se levait pour la suivre, elle regarda fixement, d'un regard dur, haineux, et lui dit avec une voix que la colère rendait tremblante:
—Si vous descendez, je vous fais arrêter.
Le jeune homme eut peur—peur d'une mauvaise affaire et peur aussi du ridicule. Il partit en jetant à la petite une injure crapuleuse.
Le premier tramway qui passa emmena Gilberte chez elle.
Cette nuit-là, il lui fut impossible de dormir. Pendant des heures, elle se tint debout, en chemise, devant le miroir de sa commode, à regarder sur son cou, sur son visage et sur ses seins les traces des doigts et les marques des baisers de ce misérable. Les doigts avaient creusé comme des sillons rouges, d'un rouge violacé et sale, effilés de stries sanglantes là où la peau avait cédé sous la contraction des ongles; les baisers avaient laissé des signes minces, allongés comme des coupures, et laissant transparaître sous l'épiderme du sang prêt à jaillir. Elle vit ses bras humiliés et noirs, marbrés de plaques affreuses, et ses poignets endoloris dont l'un—le poignet gauche—saignait, éraflé par un mince bracelet d'argent qui s'était brisé dans la lutte.
Longtemps elle alla du miroir à son lavabo, une éponge à la main, se couvrant d'eau pour effacer les stigmates. Les taches reparaissaient plus vives, rallumées par cette fraîcheur; et, dépitée, Gilberte sentait grossir en elle des colères infinies. Les sillons rouges du sein l'exaspéraient, ils éclataient sur sa peau blanche d'une blancheur de jeune ivoire comme l'empreinte d'un tatouage flétrissant. De plus, sa chair était brûlante, souffrante partout où le lâche avait posé ses mains. Est-ce qu'elle allait tomber malade maintenant à cause de cet homme? Il ne manquerait plus que cela! Elle se voyait gardant le lit, mise à la diète, couverte de compresses. Oh! le misérable!…
Dans l'espérance du sommeil, d'un repos, elle éteignit sa bougie et se mit au lit. Mais non. Une surexcitation maîtresse lui tint les yeux ouverts dans la nuit. Jusqu'au jour, elle demeura accroupie sur sa couche, les coudes aux genoux, le menton dans ses doux poings fermés. Elle revit la scène du fiacre, la lutte, Édouard penché sur elle, cette tête d'homme rouge, suante, qu'éclairaient, dans des lumières fantastiques, les lanternes de la voiture et les becs de gaz fuyant sur la chaussée; elle frissonna au souvenir des contacts qui l'avaient salie, des paroles ordurières qu'elle avait entendues, du danger évité, de sa peau tuméfiée et douloureuse. Elle répéta cent fois:
—Alors, c'est ça?… C'est donc ça?…
Les incidents de la soirée tourbillonnaient dans sa pensée comme une fantasmagorie macabre. Voilà donc pour quelles satisfactions basses elle voyait autour d'elle tant de filles tourner mal. Des faux plaisirs, des promenades assommantes, des restaurants poussiéreux, des bals canailles, l'absinthe, la bière, l'eau-de-vie, et le poste de police. Et les hommes? des brutes. Ah ça! elle avait donc le diable au corps, cette Irma, avec sa rage d'envolées chaque dimanche? Et son André… encore un joli monsieur celui-là!…
—Alors, c'est ça?… C'est donc ça?…
Oh! ce fiacre… Et penser que, toute la journée, ce misérable Édouard lui avait répété qu'il était amoureux d'elle; et qu'Irma lui en parlait comme d'un garçon très bien. Amoureux… L'amour…
—Alors, c'est ça?… C'est donc ça?
Et, durant la désolation de cette nuit muette, Gilberte humiliée sentit fleurir en elle, comme une sauvage touffe d'immortelles rouges, la haine, l'effroi et l'insurmontable dégoût de l'homme.
C'est par le peintre du troisième qu'elle connut, peu après, le père Hermann. On lui avait demandé d'abord une heure ou deux de séance, par pure complaisance, en promettant de lui faire son portrait.
Le premier louis que lui offrit le bonhomme,—pour sa peine—elle le refusa, se montrant très surprise d'être récompensée pour si peu; mais le vieillard insista, déclara qu'il n'entendait pas lui faire perdre son temps, ajouta qu'il aurait encore et souvent besoin d'elle. Puis comme elle ne comprenait pas, il lui expliqua que c'était un métier d'être modèle, et cita des femmes qui gagnent à poser quatre, cinq, six cents francs par mois.
—Alors, si je voulais?…
—Toi, petite, tu es une fortune.
—Ah?…
Il n'eut pas grand'peine à la décider. Aussi bien Gilberte détestait sa besogne de couturière, cette besogne obscure et fatigante. Sur l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le précieux carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Près d'Hermann, elle n'éprouvait aucune crainte. Outre que l'académicien était bien vieux, il rassurait la petite par des procédés mêlés de tendresse, de sollicitude et d'un étrange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas de l'étourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'était pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur, comme on fait aux bébés. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjouée et bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans ses jours de belle humeur, il achetait à la petite des babioles admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des étoffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout à fait peut-être comme un père s'occupe de sa fille, mais au moins à la façon d'un oncle qui protège et gâte sa nièce.
Le jour où il lui commanda pour la première fois de se dévêtir, il fut abasourdi de tant de docilité. Gilberte ne montra pas la moindre hésitation. Posément, comme si elle se fut déshabillée dans sa chambre pour se mettre au lit, elle ôta son corsage, mit à nu ses épaules rondes d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et souples, veloutés d'un imperceptible duvet de soie dorée donnant à la chair ces ombres vermeilles que se plaît à caresser le pinceau d'Henner. Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dénouèrent, le corset céda, délivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits pieds légèrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on chemise, les jambes nues, elle eut un moment de réflexion silencieuse trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragèrent ses yeux profonds; puis un mouvement d'épaules, un petit geste de la tête qui voulait dire «Allons donc!…» La chemise tomba, s'arrondit à ses pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable, Gilberte, les deux mains au chignon, répandait, sur ses épaules nues et jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure.
Cette séance vit naître l'esquisse de la Bacchante, page superbe que Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au maître la grande médaille d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus qu'un grand succès pour l'académicien, un triomphe. Avant cette année mémorable, Hermann s'était vu classer parmi les anciens qui survivent à leur gloire et dorment sur les lauriers flétris de leurs jeunes années. On disait de lui: «Il est fini.» Eh bien, pas du tout; il reparaissait tout à coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable qui ne devait rien à personne ni à aucune école. C'était beau, et c'était hardi. Les plus avancés convinrent qu'on pouvait appartenir à l'Institut et cependant avoir du génie. On chercha la clef de ce surprenant mystère, l'explication du miracle; on parla d'un voyage à travers les musées étrangers, d'études nouvelles, de Velasquez, de Michel-Ange, des flamands… et nul ne songea à la jolie fille, vêtue comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant, contempler le chef-d'oeuvre du maître, et écouter, avec des frissons d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule.
Dès lors, elle appartint à Hermann, corps et âme. Elle devint à la fois son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait, parlait de son art, de ses admirations, de la passion naïve qui avait survécu dans son coeur aux amertumes et aux désenchantements d'une longue carrière, quand il racontait les maîtres, l'éblouissante famille des esprits et des talents gardant ses traditions géniales depuis Giotto jusqu'à Manet, la petite écoutait avec une attention religieuse, s'efforçait de comprendre, ouvrait son intelligence à cette initiation du beau et du grand.
Peu à peu un germe d'idéal naquit en elle.
Il lui sembla qu'en la délivrant du servage, en l'arrachant à la loge obscure de la rue des Martyrs, le père Hermann lui avait ouvert, toutes grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumières la laissaient éblouie. Et quels dédains lorsqu'il lui arrivait de songer à son existence passée qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait différente des filles parmi lesquelles elle avait vécu. Irma, cette grue! Et son enfance. Les escaliers à balayer, les lettres à monter aux locataires, les soirées enfermées dans la loge avec sa mère revêche et grognon, les robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches usées aux coudes, les travaux rebutants!… Et maintenant, quelque chose comme une royauté, la gloire d'être utile, la conscience que l'art lui devrait une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les âges futurs!… Ce mot magique, «l'art,» sonnait à son oreille avec un éclat triomphant de trompette guerrière précédant un défilé majestueux de créatures héroïques: des déesses, des fées aériennes, des dryades assoupies dans l'ombre fraîche des bois, des impératrices aux vêtements tissés de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des courtisanes nues bercées sur des tapis de pourpre ou emportées par des galères fleuries.
Au Salon, devant la Bacchante, elle goûtait une volupté délicieuse. Les paupières mi-closes, la narine dilatée comme pour aspirer un parfum brûlant à ses genoux, elle écoutait la musique des hommages. Toujours on louait le maître, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns admiraient à voix basse, avec des respects; d'autres, bavards, détaillaient la Bacchante avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste. C'étaient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle on devinait le frémissement d'une sève jeune et riche… D'autres encore donnaient à leur admiration une forme brutale, une tournure de désir effrontément exprimé; et ces louanges audacieuses secouaient la petite d'un frisson. Elle ne se sentait pas offensée; bien au contraire, il lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, ça lui faisait l'effet d'avoir dompté des bêtes, c'était comme une pointe d'odeur aigre corsant l'encens épars autour d'elle. Volontiers elle serait restée là des heures, une journée entière, à entendre se mêler les voix chuchotantes, tandis que, rêveuse, elle se voyait non plus en Bacchante, non plus dans cette pose emportée et délirante qui la faisait pareille à une vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois différente, tour à tour semblable à chacune des beautés glorieuses immortalisées par la main prestigieuse des maîtres.
Un égoïsme souverain la possédait et, de bonne foi, par une illusion que d'ailleurs Hermann se plaisait à aviver, elle s'imaginait avoir droit à une part dans le triomphe de la Bacchante. L'académicien ne lui avait-il pas répété qu'il lui devait ce succès? D'ailleurs, à ce premier Salon, elle avait comparé. Certes, il y avait là, et par centaine, des nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait à la pensée, en même temps qu'aux yeux, la réalisation de l'absolu dans le beau. Il manquait à ces visages quelque chose d'indéfinissable et de nécessaire. Ces filles gardaient un air bête, n'avaient assurément pas compris la pose, n'étaient pas entrées «dans la peau du bonhomme», comme disent les comédiens. Enfin «ce n'était pas ça». Puis, au bras d'Hermann, elle avait fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, très peu modèles; préoccupées surtout d'un amant, d'une noce à faire, d'un dîner en cabinet particulier, et des robes à étrenner dans des bals de barrière. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois seulement paraissaient capables de poser véritablement l'ensemble. Et encore! Les autres fichues, éreintées, avec des tailles épaissies, des poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la Bacchante. Et des manières!… Et des voix!… un parler rauque sortant d'une gorge brûlée par l'absinthe et crevée par des chansons de beuglant. Quelques-unes toussaient à faire pitié et, bien certainement ne verraient pas le prochain avril. Bientôt tutoyée par ces filles, Gilberte se laissa faire, joua au bon garçon, redoutant de paraître maniérée; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva jamais que des mépris pour ce troupeau.
Ces fiertés inattendues ravissaient l'académicien. Après avoir longtemps redouté de perdre la petite, il commençait maintenant à se tranquilliser. Il l'avait surveillée d'abord, et de très près, sollicitant ses confidences et lui offrant des pièges cherchant dans les paroles ou les démarches de cette créature singulière la trace d'un vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle était bien à lui, à lui et à cet idéal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait chaste, calme, glacée, ne songeant jamais à sa mère, ni à ses soeurs, ni à une amie quelconque, se devinant une âme et ne se sentant ni coeur ni sens,—femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans l'univers, elle n'aimait rien, rien,—sinon ce vieux de soixante-cinq ans, qu'elle eût quitté sans l'ombre d'un regret s'il avait tout à coup renoncé à peindre.
Au café de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopté comme restaurant en venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou tentée.
Ce fut d'abord David, un bellâtre niais, qui essaya de la mener à mal en lui offrant de temps à autre les cinquante sous de son dîner; puis Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante; enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinément par les rues.
Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille. A David elle répondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels nulle réplique n'était possible; elle traita différemment Willine dont le langage séduisant l'intéressait; Florin fut bafoué gaiement. Certes, aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient, elle songeait à autre chose, au tableau commencé, à sa séance de la journée, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine offensée et ne prononçait ce mot bête où se révèle l'hypocrisie comique des filles: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?» Aussi bientôt, la colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amitié fortifiée par beaucoup d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclamée «une fille sérieuse», et cela suffit pour garder des négligences et des malpropretés du trottoir cette belle créature qui exerçait fièrement un métier douteux et demeurait vierge en ignorant la pudeur.
Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne s'effarouchait pas d'une parole, même vive. Bien qu'elle n'intervint jamais dans les conversations où de vigoureux propos étaient échangés, aucune rougeur ne lui montait à la face. On eut dit un vieux garçon sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux suspects, l'habitude des plaisanteries salées. Dans les premières semaines, seulement, elle écoutait ces choses d'un air grave, avec une attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mémoire.
Quand une grossièreté venait lui heurter l'oreille, Gilberte éprouvait pour ainsi dire une impression rassurante, et son mépris des hommes s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels étaient bien les hommes. Celui-ci parlait indiscrètement de sa maîtresse, une femme mariée, une raseuse, un crampon, qu'il allait lâcher, et un peu plus vite que ça. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes prennent du temps et coûtent gros. D'autres encore formulaient des théories capables de donner la nausée à un greffier de cour d'assises…
Un seul l'étonna parmi ces plaisants effrontés: Roland. Ce grand garçon n'était pas en tout semblable aux autres. Gilberte commença par lui trouver de la distinction, du charme, quelque chose de féminin qui lui allait à ravir, une timidité touchante et polie. En outre, il était moins parleur, ne se livrait point, écoutait en montrant un vague dédain ennuyé. La petite réfléchit et s'arrêta à cette supposition que le poète Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'école poitrinaire. Mais quelle apparence?… Le jeune homme avait ses heures de gaieté et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les autres. Mais alors encore il restait différent des autres, et son rire sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement Gilberte et lui faisait lever la tête, comme à un appel.
Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs tables et, un beau soir, que le café était bondé, il n'y eut qu'une table pour eux deux—accident qui s'établit dès le lendemain en habitude. Gilberte s'était renseignée. Roland était pauvre; on lui savait un petit emploi à la Bibliothèque nationale dont le salaire lui suffisait pour vivre modestement, il avait publié trois volumes de beaux vers dont l'un avait été couronné par l'Académie française, enfin il publiait dans les journaux littéraires de courtes «nouvelles», finement ciselées et que les vrais lettrés estimaient fort. Au café, on le voyait depuis trois ou quatre années, et toujours seul. Jamais une maîtresse n'était arrivée à son bras, jamais un ami n'avait partagé son dîner. De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paraître. Et c'était tout.
Sans le vouloir, Gilberte se montra plus réservée envers Roland qu'à l'égard de tout autre. Peut-être bien après tout que ce garçon-là était simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose à cacher. Elle le trouvait singulier, inquiétant, un peu trop semblable à elle-même. Pas une maîtresse, pas un ami; comme unique préoccupation le travail, la lecture, l'art. Aucun goût pour les filles. Il tutoyait cependant la bande des modèles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait même quelquefois à côté de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une indifférence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et épouse sans répugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi. Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitués, seul il gardait une allure mystérieuse qui invitait à la réserve et à la prudence.
Après quelques jours, les défiances de Gilberte s'évanouirent. A n'en pas douter, Roland était sincère. On pouvait même le trouver naïf. Bien qu'il eût vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes; à l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un passionné comme Hermann. L'habitude aidant, la présence du poète devint bientôt nécessaire au modèle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait avant lui, se sentait à de certaines heures des impatiences de le rejoindre. Malgré la promesse qu'elle s'était faite de quitter le café chaque soir aussitôt après son dessert grignoté, elle s'attardait en face du jeune homme et oubliait les heures en l'écoutant. Les soirs où il arrivait tout de noir vêtu et avec sa cravate blanche, elle lui faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pénitence, lui reprochait son goût pour les Français et pour l'Opéra. Puis elle rentrait plus tôt qu'à l'ordinaire, remontait à son petit logement de la rue de Laval, ennuyée, avec des regrets, une sensation de vide et d'absence.
Lui se plaisait autant à cette camaraderie charmante. Ça formait comme un petit ménage sans ménagère, sans pot-au-feu, sans prose. C'était gentil, enfin. Cette petite apportait une grâce dans sa vie pauvre. Jusqu'alors il lui semblait avoir vécu comme dans un bois sans oiseaux. Son amitié s'ingéniait vers des attentions délicates. Souvent il apportait à Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours choisis avec un goût d'artiste. Absolument comme le père Hermann, mais avec quarante années de moins. Il lui donnait des livres, des gravures, des chinoiseries, de vieux bijoux découverts chez les antiquaires de la rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dîner, il ne lui parlait ni d'elle ni de lui-même, mais d'un poème publié le matin, du drame représenté hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo.
Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea à lui dire qu'elle était belle, et il réussit a bien le dire, car elle savait maintenant l'art de bien dire. De même que le père Hermann l'avait initiée à l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de même Roland lui révélait les mystères de la pensée et les charmes endormeurs du rhythme. Le vieux peintre avait épuré son goût, le poète élevait son esprit. Il lui expliquait les maîtres dans l'art d'écrire, lui composait une petite bibliothèque choisie, s'appliquait à l'intéresser et à l'instruire.
C'était charmant. Et quelle bonne poignée de mains, le soir, en se quittant. Ils se disaient au revoir en plein café, devant tout le monde. Cela, Roland y tenait. Il ne fallait pas que les mauvaises langues—les gamines attablées sous l'escalier—pussent jaser. Le premier il eut cette pensée délicate. Gilberte lui en fut reconnaissante, mais seulement comme d'une simple politesse. Qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire, l'opinion de ces filles? Et en quoi leurs potins pourraient-ils l'atteindre?
Quand elle parla au père Hermann de son nouvel ami, l'académicien fut hanté d'une inquiétude.
—Ah diable!…
Alors il lui raconta l'histoire de l'autre, la belle figurante du Théâtre-Historique qui avait si mal tourné. Il l'avait rencontrée un an après son collage avec ce clown du boulevard du Crime; eh bien, la pauvre fille était méconnaissable, absolument méconnaissable. Un paquet! Hein? Comprend-on ça? Avoir été la Source d'Ingres, pouvoir devenir Vénus, Omphale, Diane, est-ce qu'on sait?… Et se résigner à n'être que Mme Clown!…
Gilberte avait écouté ce récit sans en comprendre l'opportunité. Est-ce que Roland était amoureux d'elle? Est-ce qu'elle aimait Roland? Ah bien oui!… avec ça qu'ils y pensaient!… Vrai, s'il ne devait rester qu'eux deux sur la terre, le monde finirait bien vite.
Elle ne répondit pas au vieux maître.
En effet, son affection pour Roland restait admirablement innocente. Elle ne pensait pas à mal, considérant le poète comme un autre Hermann, un Hermann jeune, un maître nouveau qu'il lui était permis de tutoyer et de traiter un peu en frère aîné. D'ailleurs Roland ne songeait pas à elle. Donc…
Elle avait raison alors. Roland n'était pas amoureux.
Un soir, après dîner, il se leva, tendant la main vers son chapeau.
—Comment, tu pars?…
—Mais oui.
—Où vas-tu?
—A l'Opéra-Comique.
—Ah…
Elle avait dit «ah» d'un air ennuyé, en fronçant le sourcil. Roland, tranquillement, mettait son pardessus.
—Tu vas seul?
—Oui.
Elle hésita un moment, craignant de se montrer indiscrète et redoutant un refus; mais enfin elle ajouta:
—Veux-tu m'emmener?
—Certes.
Le jeune homme avait été surpris. Jamais encore la petite ne lui avait adressé pareille demande. D'ordinaire, ils se quittaient paisiblement. Maintenant, l'enfant s'ennuyait peut-être. Après tout, elle n'avait pas une existence bien gaie.
Dix minutes plus tard ils partaient. Gilberte s'amusait fort. Au bras de Roland elle avait une démarche légère, vive, et sa robe de soie donnait un joli froufrou.
Après le spectacle, ils remontèrent lentement la rue Fontaine et la rue Bréda, en causant amicalement. Devant la porte de sa maison Gilberte retint un instant son ami, ayant encore quelque chose à lui dire. Ils parlèrent de la pièce, de la musique qu'ils venaient d'entendre, des actrices, etc. Enfin ils se dirent adieu.
La petite avait tiré le bouton de la sonnette. Ils se tenaient la main et, comme la porte s'ouvrait, Roland, sans trop savoir ce qu'il faisait, machinalement, se pencha vers Gilberte pour lui donner un baiser.
Elle se recula, disant d'un ton emporté par la colère:
—Ah! non! non!
Et s'échappant brusquement, elle entra chez elle et rejeta vivement la porte.
En se déshabillant, dans sa chambre, elle eut un accès de tristesse nerveuse; elle pleura.
Comment! Roland aussi? Il avait voulu l'embrasser, il lui tenait la main, il l'attirait. Alors, c'était donc un homme comme tous les autres?… Un souvenir lui revint: Edouard, le fiacre, la route d'Asnières, ses larmes et son humiliation de la douloureuse nuit. Son parti fut arrêté. Elle ne retournerait pas à La Rochefoucauld, ne reverrait plus Roland, jamais, jamais.
Et puis? Et après? Certes,—elle le comprenait maintenant—il était impossible de vivre en sauvage, comme une ourse, sans serrer de temps en temps une main amie, sans entendre une parole cordiale et tendre. Il y avait bien le père Hermann, oui; mais ce n'était pas la même chose. Où aller demain? Au café de La Rochefoucauld on connaissait ses petites habitudes, on lui gardait son coin, on la servait bien; il lui faudrait peut-être pendant des semaines aller de brasserie en café et de crémerie en estaminet avant de se trouver aussi convenablement. Et puis, c'était à deux pas…
En y réfléchissant bien, elle reconnut avoir été sévère, injuste même envers son ami. En définitive, qu'avait donc fait Roland de si énorme? Un baiser; pan même, l'offre seulement d'un baiser. Eh bien? quand on est ami depuis longtemps, la belle affaire? Le père Hermann l'embrassait tous les jours… Oui, mais ce n'était pas la même chose.
C'est égal, Roland devait avoir d'elle une jolie opinion. Juste un soir qu'il s'était montré si gentil, si aimable, si complaisant? Car enfin, il avait été charmant, au théâtre. Non, franchement, elle se sentait des torts; et demain elle ne manquerait de lui dire… Voyons, voyons, qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire demain?…
Elle dormait depuis longtemps qu'elle y pensait encore.
Roland ne sut pas lui tenir rancune. Quand il la revit, il lui prit la main et lui dit seulement:
—Rassures-toi… Je ne recommencerai plus.
Gilberte, pour la première fois de sa vie, se sentit rougir. Le sang lui monta au visage avec une chaleur. Elle fut gênée, maladroite, niaisement sérieuse.
Roland, la voyant toute drôle, parla peu. Aucune allusion ne fut faite à la soirée de la veille, absolument comme s'ils n'étaient pas allés ensemble au théâtre. C'est à peine s'ils osaient se regarder, et ils ressemblaient à deux grands enfants pris en faute. Cet incident minuscule, ce baiser nonchalamment demandé et repoussé avec une extrême énergie courroucée, faisait qu'ils n'étaient plus des amis amis comme la veille. Il y avait quelque chose de changé, de nouveau; un embarras indéfinissable et positif.
Le jeune homme se sentait disposé à trouver tout cela ridicule, mais une incompréhensible timidité l'arrêta. Eh bien, oui, il y avait quelque chose de changé.
Si, la veille, au moment où il avait voulu embrasser la petite, celle-ci avait avancé ses belles joues, simplement, tranquillement, sans malice, Roland serait rentré chez lui parfaitement distrait. Mais elle avait résisté, elle s'était fâchée. Pourquoi? C'était donc bien vilain, ce qu'il avait voulu faire? En quoi? Il était impossible de penser qu'il avait véritablement offensé Gilberte. Un modèle!… Certes, un modèle, soit; mais pas à comparer aux autres modèles. Après tout, s'il lui déplaisait d'être embrassée, à cette petite; elle était bien libre…
Ils se quittèrent comme ils s'étaient rejoints, avec la même familiarité compassée et les mêmes sourires voulus.
Ce soir-là, pour la première fois, Roland vint contempler les croisées de la petite.
Et Gilberte, retenue derrière ses persiennes par une instinctive espérance, le regarda longtemps.
Roland ne comprend pas.
Maintenant il passe toutes ses soirées chez Gilberte. La petite colonie bohème croit «qu'ils sont ensemble», et les gamines attablées sous l'escalier du café La Rochefoucauld affirment «que c'était fait depuis longtemps».
Bah!
Chaque soir, après dîner, ils montent dans la chambrette de la rue de
Laval, et Roland redescend avant minuit.
Quelles heures! Dès le premier jour, le lien des causeries s'est rompu. De longs silences font peser sur leurs pensées une délicieuse angoisse. Roland se prosterne en des agenouillements, murmure des paroles qui sont des prières, des prières qui sont des strophes: le bavardage exquis, enivré, fou, charmant des premiers aveux. Des larmes brûlantes, puis des sourires ravis. Des mots que l'on dit comme ça, sans savoir, pour rien, et où il y a de la grâce et de la tendresse.
Muette, presque machinale, Gilberte abandonne au poète ses petites mains marmoréennes qu'il couvre de baisers éperdus. Tandis qu'il parla, elle écoute à peine, la tête renversée au dossier du fauteuil, le regard perdu. Pas un mot ne tombe de sa lèvre.
—Qu'as-tu, Gilberte? A quoi penses-tu?
—Je n'ai rien… Je ne pense à rien.
—M'aimes-tu?
—Oui.
Et c'est tout.
Un soir, énervé, grisé par le désir, Roland a pris l'enfant à la taille, a voulu l'attirer vers lui dans un mouvement plus emporté. La petite s'est indignée. Elle a fait entendre des reproches sévères, durs, cruels, des menaces de disparaître pour toujours.
Voyons, il faut être sage, raisonnable. Ne peut-on point s'aimer sans s'appartenir? Ne serait-ce pas bien plus gentil de toujours s'aimer ainsi? Pourquoi pas? On serait de bons camarades, on vivrait heureux. A la bonne heure!
Roland ne comprend pas.
Durant l'été, ils eurent des promenades, des échappées d'école buissonnière à travers les verdures.
Le dimanche, dès sept heures, ils prenaient le chemin de fer et débarquaient en un petit village de Seine-et-Oise, à Saint-Ouen-l'Aumône; ils remontaient le chemin de halage entre la rivière aux eaux vertes et les grands champs de blé mûr. On déjeunait entre Pontoise et Auvers, au cabaret de la mère Chennevières, sous une tonnelle ombragée de clématites, proche un verger où picoraient des poules. Le passeur les menait à l'île de Vaux et les y laissait jusqu'au soir, libres et seuls parmi les hautes fougères sous les arbres pleins d'oiseaux. Quand ils rentraient—fort tard—chargés de fleurs, Gilberte ne recevait pas Roland.
Lui ayant entendu parler de cette île, le père Hermann voulut la voir.
La petite l'y conduisit un jour de semaine, sans en rien dire à Roland.
L'île est étroite et semble profonde, tant les massifs y sont pressés. Là où il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une forêt. L'herbe et les bruyères y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les fleurs sauvages. Pas de solitude plus délicieuse, plus sûre, plus parfumée. L'île reste mystérieuse aux passants de la rive comme aux bateliers qui se font remorquer entre l'écluse de Parmain et le barrage de Conflans.
Au retour, le père Hermann dit à Gilberte:
—Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton îlot. Je comprends que vous y teniez, et Roland est décidément un garçon d'esprit. Il sait choisir. Il serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux… Il faudra voir. Voilà quelques années que ces messieurs des expositions libres me fatiguent les oreilles avec leur «plein-air…» Du «plein-air», parbleu, j'en ferai quand je voudrai… Et ça ne tardera pas. Tout à l'heure j'y pensais en te regardant courir dans le gazon… C'est superbe, la vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumière dans les feuilles… Si j'avais eu seulement une boîte à pouce!… Tu vas me faire le plaisir de venir me poser une Ève dans ce paradis terrestre. Et pas plus tard que demain… La saison s'avance. Bientôt ce sera l'automne. Il y a déjà un peu de rouille au bout des branches. Tant mieux!… Vois-tu une Ève là-dedans, non, mais vois-tu?…
Le tableau fut commencé dès le lendemain.
Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient à la gare du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumône et couraient se cacher au plus profond de l'île, en une étroite clairière abritée de vieux chênes, tapissée de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une patience admirable, posa son Ève attentivement, sans se plaindre du froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste manteau de fourrure, s'étendait dans le gazon, en plein soleil. Puis, sur un signe du maître, elle reprenait la pose et la gardait avec une docilité parfaite. Et la séance se prolongeait, sans qu'une parole fut échangée entre le peintre et le modèle, jusqu'aux heures indécises où la lumière change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les demi-teintes du couchant.
On rentrait à Paris toujours vers la même heure, pour que Gilberte put retrouver Roland. La petite ne dit rien au poète de cette étude en plein air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume à l'atelier d'Hermann, derrière le Luxembourg. Roland ne soupçonna rien.
Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquiéta.
L'enfant toussait. Par instants sa voix s'étranglait d'une oppression douloureuse, s'arrêtait dans une quinte sèche, creuse, qui la secouait toute. Bientôt le mal s'aggrava. Une pâleur mate flétrit le visage exquis de Gilberte, creusa ses paupières d'un cercle bistré. L'affreuse toux devint fréquente, aiguë.
—Ce n'est rien, disait-elle en souriant.
Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle refusa, voulant terminer l'Ève, prise d'une rage, encourageant le vieil académicien à multiplier les séances. Vers la fin de septembre elle consentit à se soigner. Le tableau était achevé.
Dès les premières atteintes du mal, Gilberte s'était senti touchée par la mort. Oh! il n'y avait pas à douter; ça y était. Un froid mortel dans la poitrine, des frissons de glace, des moiteurs continues, une fièvre qui devenait chaque jour plus brûlante et plus douloureuse. Elle s'était résignée tout de suite, mesurant les mois et les semaines, songeant aux premières neiges. Cela sans un regret, avec une sorte d'héroïsme, une griserie de dévouement et de sacrifice.
Mais avant de mourir, elle voulut vivre.
Elle se donna à Roland.
Ils se sont aimés trois mois.
Maintenant Gilberte est mourante. L'hiver et la passion ont exalté la souffrance, hâté la fin.
Étendue sur son grand lit voilé de mousselines blanches, la petite a des sourires heureux. Une fierté la rassure et la console. Cette fille se sait immortelle. Elle aura le Louvre; elle aura la gloire.
Elle a eu l'amour quand elle s'est devinée inutile pour l'art.
Devant l'agonie, un caprice de modèle lui revient. Elle veut le père Hermann, avec un panneau et sa vieille boîte de campagne. La petite posera une dernière fois. Elle y tient; il a bien fallu y consentir.
Le maître est venu, sombre, brisé, vaincu. D'abord il a pleuré.
Bientôt il s'est mis à l'oeuvre, avec une précipitation fiévreuse.
La petite a pris une attitude, a cherché la pose, le mouvement voulu, dramatique, composé. Quelque chose comme la tête de la morte dans la Fille du Tintoret de Léon Cognet. Elle a ordonné la disposition des draperies, l'arrangement des dentelles, la tenture sombre du fond. Des fleurs éparses, de grands rameaux verts couvrent le lit, enjolivant la mourante d'une grâce dernière, d'un parfum.
Le père Hermann a achevé l'étude sans émoi, l'oeil sec, hanté par les seules préoccupations du peintre.
Alors Roland a compris. Il a compris quelle créature étrange, rare, double il avait aimée. Un gros chagrin l'a saisi d'abord, mais presque aussitôt, se voyant oublié à cette heure suprême, il a partagé l'égoïsme idéal, uniquement tourné vers l'art, de ce vieillard et de cette enfant.
Il n'a plus vu en Gilberte que le modèle, l'être superbe, faux, prédestiné, le monstre divin.
Et il lui a semblé que c'était une autre femme qui mourait.
_A Mademoiselle…
Personne, hormis nous deux, ne lira sur cette page votre nom charmant, en tête des petits contes que je vous adressais cet hiver, quand vous me demandiez «de vous raconter des histoires».
Je vous les dédie très humblement, heureux si parmi ces lignes vous retrouvez celles où mes pensées appelaient vos pensées, et où mes espoirs offraient à votre noble esprit le bouquet blanc des fiançailles._
25 mai 1885.
Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succès, fortune, plaisirs sont des fumées subtiles, emportées au moindre souffle. Aucune sûreté dans le lendemain plein de pièges, aucune immobilité du souvenir dans le passé. Des émotions d'antan, peu survivent à la cause première. On se retourne, on regarde derrière soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacés déjà. Au delà, le vide, un désert morose où la pensée ne retrouverait pas une source. Et ce désert fut le paradis élyséen du dernier printemps!… En route! vers le pays des chimères qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe point, et vers lequel s'envolent nos rêves d'exilés. Nous marchons dans l'épaisse nuit de notre ignorance, attirés par de vains espoirs, traînant à nos talons d'inutiles regrets!… C'est fou. La vie tient tout entière dans la minute présente, dans l'émotion que l'on possède avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frémissement, un sourire, une mélodie qui fuit. Et c'est tout. On a vécu.
Il n'y a que des minutes.
Qui se souvient d'une année, qui peut préciser les circonstances d'une étape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme, une nuance qui, par son éclat ou par sa pâleur, a frappé l'esprit. Le reste est fatigue, ennui, néant. Seule, la sensation des chagrins se réveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser. L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles, tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble enfin—pour le martyre des hommes—que, dans cette vie où tout passe, la douleur seule soit immortelle.
Pourtant, il est des minutes exquises.
Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livrée dans un regard, s'est donnée dans un geste, en un éclair et sans une parole,—vous ne l'oublierez jamais, jamais.
Vous l'avez rencontrée parmi la foule, au détour d'un chemin banal, ou dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez nullement, vous n'avez pas osé la saluer, vous ne devez pas la revoir, et cependant elle a emporté quelque chose de votre pensée. Des rêves à vous, des désirs à vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une seconde a suffi; vous la possédez tout entière. Sans effort, par une simple prédilection de mémoire fidèle, vous pouvez la peindre, respirer après des années le parfum dont elle était enveloppée, sourire à son sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore la forme de sa robe, la nuance des étoffes, le dessin des franges, l'harmonie délicate des dentelles, le rayonnement discrètement voilé de son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante à vos oreilles comme une musique inoubliable, et ses paroles restent la mélodie favorite, délicieusement obsédante. Quant au regard qu'elle a laissé descendre sur vous, comme elle eût donné un sou à un pauvre, vous l'estimez au point que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-même.
Et comme rien de cela n'a duré, comme la vision s'est évanouie, envolée pour ainsi dire, sitôt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures, mais de secondes,—une minute à peine;—vous ne l'oublierez jamais, jamais.
J'endure la nostalgie d'une ambition chimérique.
Sur une route abritée de grands chênes, une maison, une petite maison blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles écarlates; autour, un jardin sans massifs, entièrement livré aux roses, avec des fonds calmes de pelouse; des volets de chêne neuf, constamment ouverts, et laissant deviner, à travers les glaces, entre le satin et les guipures des rideaux, l'intimité des élégances intérieures. Pas trop haut, un large balcon en fer forgé, renflé comme un chiffonnier de Boule, et dont la rampe disparaîtrait à demi sous une draperie mauresque aux longs plis traînants. A droite et à gauche, aux deux flancs de la route; dans les vieux arbres, des chansons d'oiseaux.
J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte. J'irais droit, ayant traversé des salons étroits étouffés sous des velours, j'irais droit à la serre tiède où des palmiers languissent, et je tomberais à genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui m'attendrait sans me connaître,—le livre d'un poète dans sa main.
Elle serait douce et belle, jeune et sincère; elle aurait pour vêtement un riant peignoir japonais, brodé de fleurs étranges et de dragons argentés, retenu seulement aux hanches par une ceinture lâche. Pour la chevelure, blonde ou brune, à sa guise. Plutôt blonde.
Et nous nous aimerions durant l'éternité profonde d'une minute, oublieux de l'humanité et de la nature, avec des caresses chastes et des bénédictions muettes. Pas un mot. L'amour est à son apogée tant qu'on n'a rien à se dire-; la parole est déjà la preuve d'un malentendu.
J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais sans la regretter, elle me laisserait m'éloigner sans me retenir, sans me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais plus la maison, emportée par un coup de féerie. Une forêt obscure aurait germé à la place.
Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que je n'arracherai point cette minute de suprême extase à la vie banale, misérable, cruelle, toujours la même.
Et cela me rend triste,—souvent.
Beaucoup meurent sans avoir goûté l'infinie possession de la chère minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh, les damnés écartés de la terre promise! Ceux-là n'ont pu calculer l'immortalité d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser d'émois, d'ivresses, de douleurs, de voluptés et de désespoirs dans la plus brève mesure possible du temps.
Vivre une heure on une heure, quelle misère! Dépenser sa sensibilité sou par sou, échanger bêtement contre les à-compte de tous les jours un bien qui, dépensé en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu à peu, s'user pour ainsi dire,—est-ce vivre?
Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! Échanger une émotion instantanée mais divine contre des années de deuil,—oui, des années, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anéantir dans un désir impossible, s'attacher à un idéal qu'on n'atteindra point, c'est s'assurer l'aventure épique de ce rêveur athénien qui, dans un élan de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des sacrifices et la vida d'un trait.
Aussitôt il tomba tout en poudre sur les degrés sacrés—mais il avait bu le vin des Dieux!
L'Olympe est remonté là-haut, au feu des étoiles. Les statues de marbre des déesses et des héros fabuleux ont roulé, brisées, dans le torrent desséché des vieux fleuves; les minutes qui valent d'être vécues ne se paient plus au comptant.
Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique coûte les regrets incurables d'une existence.
On a aimé autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait—pas plus, hélas! Une femme a passé, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera pour vous ni l'amie, ni l'épouse, ni l'amante; et son souvenir vous restera, précis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-être depuis longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme au jour de la vision fatidique, avec la même démarche, la même robe, avec la même voix chantante. Cela n'a pas duré, ou presque pas. Qu'importe? Vous avez trempé vos lèvres au nectar brûlant de l'Olympe. Vous aimez désormais cette femme. Peut-être en aimerez-vous une autre, plusieurs autres, mais—elle—vous ne l'oublierez jamais.
Jamais, jamais.
Marius avait préparé son petit discours. L'exorde commençait comme un andante, avec des bémols attendris, sur un accompagnement de sourdine grave. Il ouvrirait la démonstration symphonique largement—lento maëstoso—pédale douce. Ensuite, son éloquence secouerait les trilles, les pizzicatti allegretti d'un sentiment bien orchestré où il y aurait place pour un petit ballet genre Vieux-Sèvres. Menuet pour les seuls instruments à cordes. Après une pause—a tempo—la phrase caractéristique s'avancerait, solennelle, dans des fanfares de cuivre et d'or. Choeurs de vierges folles à la cantonnade, choeurs de petits anges dans les frises; des voix mélodieuses dans des lointains indécis, dolcissimo, decrescendo, les harmonies s'éteignant poco a poco avec des douceurs de plainte amoureuse. Le «clou» de la partition. Au réveil adouci des fanfares, succéderait, piu lento, la chanson mélancolique des hautbois célébrant la paix bourgeoise du vrai bonheur, le calme sonore des soirs. Une idylle, fraîche et simple comme toutes les idylles; aucune science voulue du contrepoint ou de la fugue, pas d'arpèges. Enfin, sur un fragment évoqué de la phrase magistrale calmée par la tendresse des choeurs, l'oratorio s'achèverait en de tels accords, s'élèverait si haut, d'octaves en octaves, dans le vol des harpes—fortissimo, apassionnato—qu'il ne resterait plus à Marius que d'offrir son âme et sa vie à Fernande—sur un point d'orgue!
La soirée de dimanche avait été marquée pour l'unique audition de ce chef-d'oeuvre.
Mais, au moment d'abattre sur un pupitre supposé son bâton de chef d'orchestre idéal, Marius ne trouva plus ses partitions. Les musiciens, interdits, s'en allèrent, emportant leurs instruments, soufflant la petite flamme des chandelles. Il ne resta plus que Fernande et Marius, dans le noir.
Marius essaya bien quelques notes: Mi, mi, sol, mi, do, ré, la, sol, fa, ré… mais sa chanson se brisa dans un trémolo pitoyable, que souligna le petit rire de Fernande, un petit rire cruel et charmant.
Rentré chez lui, Marius comprit la nécessité de prendre une attitude. Laquelle? Toute la question était là. Il changea vingt fois d'idée fixe. D'abord, il voulut mourir,—comme tout le monde; puis il eut l'idée d'un voyage de circumnavigation. Oh! aller bien loin, bien loin, au bout de la terre!… Il commença le premier vers d'une ode et ne l'acheva point; il alluma dix cigarettes sans les fumer, ouvrit un livre sans y rien lire, se mit au lit sans pouvoir dormir.
Au petit jour, il crut comprendre.
Il y a cent façons d'être bête; les imbéciles n'en ont qu'une, et il en reste par conséquent quatre-vingt-dix-neuf pour les gens d'esprit. Marius, garçon d'esprit à ses heures, s'était beaucoup trop inquiété de ce qu'il se promettait de dire, et pas du tout de ce qu'il était exposé à entendre. Il s'était efforcé de n'être point banal comme tout le monde, et il s'était montré sot comme personne.
On est un grand garçon, fier et dédaigneux, on affecte de ne voir dans la vie que des bonshommes croqués par Daumier, on aime la bataille et on a eu ses minutes de vaillance, on se croit fort parce qu'on a vu le feu;—et on devient timide, hésitant, ridicule, lâche devant la petite tête blonde qu'on a choisie.
Ah! s'il s'agissait d'enlever une redoute hérissée de canons vomissant la mort, ce serait une autre affaire. On ferait le joli coeur, on mettrait des gants blancs comme pour une revue, on tutoierait son épée, jour de Dieu! Et l'on marcherait crânement sous les balles, drapeaux au soleil, musique en tête.
Mais conquérir le droit de mettre un baiser sur une petite main, affronter deux yeux moqueurs, s'exposer à un sourire! Voilà du quoi faire reculer les vieux capitaines. Oh! épouvante! Se sentir ridicule. Ne pas trouver une syllabe à prononcer. Se débattre gauchement contre l'impuissance de parler, et contenir dans son coeur d'inexprimables aveux!
Marius se jura bien de ne pas retourner au combat.
—Hélas! pensa-t-il. Puisque je dois renoncer à l'émouvoir, je vais essayer de la faire rire… Elle a de si jolies dents!
De ce jour, il enferma sa pensée dans un jargon.
Il façonna sa parole à l'esprit boulevardier de Paris, le pire esprit qui soit et le plus brillant, l'esprit de Chamfort et de Gavroche, du duc de Richelieu et Bambochinet, de Joseph Prudhomme et de Mme de Staël. Un rire où se résume la somme de férocité permise aux gens de bonne compagnie, un tumulte d'expressions formidables et puériles, de jugements faux; une langue faite de mots à l'emporte-pièce, de termes anglais, des locutions arabes, de contre-sens, de non-sens, de niaiseries, de coups de feu, de formules redondantes, de gaietés tapageuses, et qui, bondissant, hurlant, se cognant aux idées justes, aux pensées sérieuses, aux théories solides, se décarcassant à plaisir, crevant des cerceaux de papier multicolore, s'aplatissant, se relevant dans des cabrioles de funambules, appelle la vision d'une mascarade de pierrots éperdus lâchés dans une pantomime américaine qui serait représentée sur un tremblement de terre.
Marius répéta ces vers de Coppée:
Las des pédants de Salamanque
Et de l'école aux noirs gradins,
Je veux me faire saltimbanque
Et vivre avec les baladins.
Et renonçant à devenir l'époux, l'ami, le page ou le chien de la femme aimée, il se résigna à devenir son clown.
Quand il la revit, il lui raconta des histoires.
«Il était une fois un préfet nommé Romieu. L'empereur, qu'il amusait, l'invitait à ses chasses de Compiègne. Un jour, le préfet réfléchit que rien ne devait être plus monotone, pour un souverain aussi puissant, que de tirer toujours des perdrix et des faisans, des faisans et des perdrix. Il conseilla au capitaine des chasses de faire partir, sous le fusil de l'empereur, quelques compagnies de perroquets. A la première battue, trois cents inséparables et cent cinquante kakatoès furent lancés en présence du maître. Napoléon III, un peu étonné d'abord, ajusta l'un des oiseaux, tira et l'abattit. Comme il se penchait pour le ramasser, le perroquet rassembla toutes ses forces et, par un effort suprême, mourut en criant: Vive l'empereur!»
Fernande riait, et Marins admirait ses jolies dents.
Peu à peu il glissa dans l'ironie coutumière, se fit sceptique, s'attacha au cou le sifflet narquois de Méphistophélès et s'en servit pour siffler tout, indistinctement. Sans descendre jusqu'au coq-à-l'âne, il daigna des intimités compromettantes avec les calembours va-nu-pieds qui courent les ruelles. La notion du juste s'effaçait graduellement en lui avec le sentiment du respect. Ses sensibilités d'autrefois, rongées par les railleries comme par des acides, se mouraient d'une mort lamentable, sans larmes. Comme il est gai! clamaient les passants. Quel entrain! Quelle bonne humeur! Ah! celui-là était un heureux! L'existence lui était clémente, douce, facile, riante. Ce Marius! combien il s'amusait.
Bonnes gens; il est, en Asie, des pagodes sacrées qui ressemblent assez à mon ami Marius. Le voyageur qui y pénètre, salue, ébloui, le haut portail où les panneaux d'ivoire sont maintenus en des cercles d'or; puis il passe sous des voûtes soutenues par des colonnades de porphyre, assourdies par des velours éclatants tendus sur les mosaïques; puis c'est une salle en lapis, un jardin couvert où l'eau des sources secoue dans des vasques de marbre le parfum des fleurs; puis, le sanctuaire auguste, au luxe aveuglant;—et sur l'autel, presque rien, un petit Bouddha de jade noir, informe, affreux.