Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut enregistré par le Journal Officiel.

Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants:

  Électeurs inscrits 884
  Votants 884
  Majorité absolue 443
  M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu).

Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire.

C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi.

A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées, de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà, cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire:

  En l'an 1880
  Cette fontaine fut édifiée
  Sous la magistrature municipale

DE M. GÉDÉON PRÉGAMAIN

Le pont neuf jeté sur le torrent du Gapeau portait une inscription analogue. Au delà même de la commune de Lathuile, Gédéon trouva moyen de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la commune, il s'agissait de conquérir le canton et, sans abandonner la mairie de Lathuile, d'arriver au conseil général.

Par un bonheur providentiel, le siège devint vacant, le titulaire s'étant retiré après fortune faite. Depuis longtemps Gédéon avait disposé ses batteries, tenu conseil avec le sous-préfet, gagné l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'étonna personne.

Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude.

Laquelle? Toute la question était là.

Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait été besoin d'écrire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de l'établissement thermal n'avaient point désiré connaître la couleur du candidat, s'il était bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait Louis-Philippe, Henri V ou Napoléon III. On avait voté pour le propriétaire du grand château, pour le bienfaiteur du pays.

Mais les conseils généraux peuvent avoir à remplir un rôle politique. Dans le cas d'une dissolution des Assemblées législatives par la force, ils s'assemblent immédiatement, sans décret de convocation, et s'emparent, à titre temporaire, de l'administration du pays. Assurément cette extrémité demeure exceptionnelle, mais elle est écrite dans la loi organique.

Force fut donc à Prégamain de sortir son drapeau.

Il y songea pendant huit jours, rôdant autour des hommes et des idées qui avaient gouverné la France, étudiant les lois, consultant l'histoire, fouillant les pamphlétaires et les commentateurs, agitant le pour et le contre, cherchant à discerner parmi les opinions l'opinion en faveur, parmi les partis le parti d'avenir.

En prenant place à l'extrême droite on s'assurait des relations flatteuses: là s'étaient échoués les fils des preux, les descendants des grandes races, les Rohan, les Léon, les La Rochefoucauld, les Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse réputation dans les Basses-Alpes; on les y soupçonnait de préméditer le rétablissement de la dîme, des corvées, du droit de cuissage.

A l'extrême gauche, Gédéon redoutait le voisinage de certains personnages inquiétants, républicains farouches ou novateurs téméraires.

En conséquence, il opta pour la politique des centres. Là siégeaient les vieux parlementaires, les libéraux, les hommes de prudence et de sagesse; là, l'insupportable rigidité des principes savait se plier au besoin, selon les circonstances, et se façonner à la complicité des intérêts.

Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une politique patriotique et véritablement nationale! Cependant, sur les avis de son notaire, Gédéon se décida à pencher légèrement vers la gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins près de l'opposition que des gens en place. Au conseil général, il appuierait adroitement la préfecture, en conseiller jaloux de son indépendance, mais vraiment impartial. Plus tard, à la Chambre, il se tiendrait à la disposition du ministère, sans prendre aucun engagement formel, se réservant, aux jours de bataille, de se porter librement du côté du plus fort.

Ainsi résolu, il rédigea sa profession de foi dont voici le texte exact:

«Chers contribuables,

«Répondant à l'appel qui m'est adressé par un grand nombre d'entre vous, je pose ma candidature au siège de conseiller général pour le canton de Lathuile, devenu vacant par la démission de M. Cordenbois.

«Mon nom vous est connu, les travaux considérables exécutés dans votre arrondissement par mes soins ne sont ignorés de personne. Une étude sincère et approfondie de vos besoins me fait espérer que mes efforts au sein de l'assemblée départementale ne resteront pas inutiles.

«Soucieux de contribuer à la prospérité du canton, au développement des richesses agricoles et industrielles de cette belle contrée, je m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante.

«Au point de vue politique, ami de la liberté et respectueux du droit, je travaillerai à l'affermissement du gouvernement actuel et des institutions qui nous régissent. Patrie, liberté, morale, justice, telle est ma devise.

«Vive la France! «(Signé) GÉDÉON PRÉGAMAIN, «Maire de Lathuile.»

Il se trouva, parmi les électeurs, quelques esprits grincheux disposés à repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vétérinaire du canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la partie avancée de la population, inscrivit en tête de son manifeste la réduction de l'impôt et la suppression des armées permanentes. Gédéon para le coup en promettant la séparation de l'Église et de l'État; à quoi le vétérinaire, perdant l'esprit et la mémoire, répondit par l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les séminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea acharnée.

Il y eut des polémiques. Le vétérinaire était soutenu par une feuille radicale de Sisteron; Prégamain fonda un journal: l'Écho de Lathuile.

«Eh quoi! s'écriait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays malade puisse être guéri comme un cheval morveux ou comme un mouton atteint de la clavelée?»

«Eh quoi! ripostait le vétérinaire, oseriez-vous prétendre que le canton a besoin de votre eau purgative?»

Gédéon parla dans une réunion publique, couvrit son adversaire de sarcasmes et vit sa candidature acclamée.

Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix.

Vinrent les élections générales législatives. Le vétérinaire revint à la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son impuissante ambition. Au mois d'août 1881, Gédéon Prégamain fut proclamé député de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgré les manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorité honorable et pouvait compter sur une validation incontestée.

Dès qu'il eut connaissance du scrutin proclamé par la commission de recensement, il s'enferma dans son château, voulant s'épanouir à l'aise, loin des regards profanes.

Retiré dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pensée le chemin parcouru, se vit tel qu'il avait été jadis, clerc d'avoué, affamé et inconnu, être obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique eût appelé une âme, ver de terre infime. Il confronta son passé avec son présent, comme Murat devenu roi eût pu contempler son fouet de postillon à côté de son sceptre, comme Michel Ney, devenu maréchal de France, se souvenait d'avoir travaillé en qualité d'ouvrier tonnelier. Il pensa: «Je suis parti de là-bas, je m'arrête ici, je parviendrai la-haut.»

—J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au faîte des plus puissants!… Combien j'eus raison de me confier à mon étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote contient le secret de demain… Avec un discours je peux faire changer les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite, humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?… Aujourd'hui, je suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit… Ministre! je deviendrai ministre!… J'aurai le droit de dire: «Je veux!…» Les ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance, les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de diamants!… Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des traités… Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et commentera mes moindres actions… D'un froncement de sourcil je ferai trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!… Mon nom sera connu, répété, admiré, craint… Déjà, je suis célèbre. Il n'est pas un coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur… Par certain côté, la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb, ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai purgé des mondes!

III

Le nouveau député de Sisteron mit à profit les trois mois de vacances par lesquels il lui était permis de commencer ses travaux législatifs.

Il vint à Paris, meubla de fond en combles un superbe hôtel de l'avenue Marceau, s'installa, épousa la fille de son notaire, charmante enfant qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce fut un mariage de raison. Une femme complète l'intérieur de tout homme politique intelligent. Certes, Gédéon eût préféré à cette enfant de notaire l'héritière d'une souche illustre; mais outre que, dans les circonstances spéciales où il se trouvait placé, une alliance avec les Rothschild semblait difficile à conclure, Gédéon redoutait les désagréments apportés par le voisinage d'une femme supérieure. Il lui eût souverainement déplu de passer dans le monde pour l'heureux époux d'une créature d'élite; il avait voulu une épouse de second plan, aussi nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de réclamer une part de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait comme un gant.

Théodora avait vingt ans, un bon caractère et des goûts simples. Sans posséder la grande beauté qui désespère les peintres, elle était assez jolie pour ne point froisser la vanité d'un mari. On pouvait la considérer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme légitime. Elle aimait son père mais sans tendresse, le plaisir mais sans frénésie, la toilette mais modérément; elle aima son mari mais sans passion. Cela tombait bien. Gédéon s'était formellement juré de ne pas aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps précieux pour la gloire. Il tint parole. Mme Prégamain, dès le lendemain des noces, fut invitée à régler sa vie selon son caprice et à ne pas compter sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou, après de longues contemplations agenouillées, de se précipiter sur elle comme un tigre pour broyer dans d'effroyables étreintes ses chairs palpitantes. Elle prit la chose du bon côté, trouvant cela très naturel et ne voyant rien dans cette situation d'inférieur à l'idéal que ses rêves de jeune fille avait formé pour l'hyménée.

Sans plus tarder, Gédéon s'occupa de ses premières visites. Le ministre de l'intérieur le reçut comme on doit recevoir un homme disposant d'un suffrage. Gédéon se montra poli, mais froid.

Il déposa, chez les principaux personnages politiques et particulièrement chez les chefs du centre gauche, des cartes de visite où, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon goût, dans le monde parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel s'était fait appeler Michel (de Bourges); le républicain clérical Arnaud avait fait suivre son nom de celui de son département et ne répondait plus qu'à l'appellation d'Arnaud (de l'Ariège); M. Martin, plus exigeant, s'était emparé d'un point cardinal et devenait Martin (du Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau député étaient ainsi libellées:

+———————————————————————-+ | | | GÉDÉON PRÉGAMAIN DE LATHUILE | | | | DÉPUTÉ | | | | Membre du Conseil général des Basses-Alpes | | | +———————————————————————-+

C'est une vérité vieille comme le monde que nul ne peut se flatter d'être illustre s'il n'a vu sa renommée consacrée par les suffrages de Paris. Ténors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a connu vraiment le succès en dehors du succès proclamé à Paris. Ceux à qui manque cette apothéose ne se sont point consolés. Richard Wagner a pu entendre jusqu'au fond de la Bavière ses fanfares triomphales clamant sur les champs de victoire des armées allemandes, mais le regret de n'avoir point conquis Paris l'a torturé jusqu'à la dernière heure. La province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire.

Gédéon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe dressés sur son passage par des villageois ébahis, des aubades données sous ses fenêtres par la fanfare municipale, des têtes sans cesse découvertes et inclinées, ce temps-là lui sembla regrettable. Les journaux parisiens affectaient une indifférence choquante véritablement pénible pour un homme accoutumé aux hommages quotidiens de l'Écho de Lathuile. Des folliculaires égarés continuaient d'occuper le public de mille incidents accessoires et à remplir les gazettes de noms encombrants. Il était perpétuellement question, dans les feuilles publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah Bernhardt; et Gédéon descendait à l'humiliante habitude de chercher son nom imprimé parmi les annonces de la quatrième page, entre la réclame d'un onguent contre les accidents de voiture et l'éloge d'une farine destinée à exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire.

Dans les salons où il fut accueilli, l'élu de Sisteron rencontra force gens aimables, assidus à lui sourire; mais, corrompu par l'obséquiosité des électeurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent même, il lui arriva de soupçonner chez ses interlocuteurs une intention malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa carrière; trop de son eau et pas assez de lui-même. A chaque présentation, la même phrase lui était invariablement adressée: —Monsieur Prégamain… Ah! oui, je sais… nom très connu; parfaitement, parfaitement.

Il lui fallait répondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux, prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il écoutait à la dérobée des gens à qui il venait d'entendre prononcer son nom.

—C'est M. Prégamain, disait-on.

—Quel Prégamain? Où prenez-vous Prégamain?

—Le député.

—Ah!… Connais pas.

—Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prégamain…

—Bon, j'y suis!… C'est le monsieur qui vend cette eau qui… Il a bien une tête à ça!…

Mais Gédéon était vraiment fort. La première émotion passée, il relevait la tête.

—Patience! disait-il, patience! Dédaignons ces manifestations de l'envie. Ces gens me jalousent et s'épuisent en méchantes ironies. Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientôt la session commencera, bientôt j'apparaîtrai à la tribune nationale, bientôt j'imposerai silence à cette meute impuissante…

Pour éblouir ses collègues futurs et se créer en un jour des relations innombrables, il donna un grand dîner politique. Ce fut lugubre. Les convives, assez nombreux d'ailleurs, gardèrent tout le temps de la fête un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser parler, absorbés tous par la même pensée inquiétante et cocasse. Plusieurs affectèrent de ne point boire d'eau par crainte d'une méprise. Après le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une foule élégante, mais les conviés demeurèrent gênés et maussades. Une idée déplaisante hantait cette riche demeure et, malgré les vieux vins et la bonne chère, malgré l'amabilité des amphitryons, ce fut une fête manquée.

Enfin, conformément au décret présidentiel, la Chambre des députés rentra en séance, Gédéon s'était fait inscrire au centre gauche et avait choisi sa place au milieu de la salle, derrière le banc des ministres, face à la tribune. Ses collègues l'accueillirent avec politesse, mais négligemment, comme un honorable sans importance. Les premières séances furent sans intérêt. Il y eut tirage au sort des bureaux, élections du bureau de la Chambre, réunion des commissions, vote précipité de deux ou trois cents projets de loi d'intérêt local. Pendant huit jours, l'élu de Sisteron erra dans l'hémicycle et le long des couloirs comme une âme en peine, salué par les huissiers et les garçons de service, sollicité par l'immense cohue des mendiants qui assiègent tout homme en place.

Mais cette semaine écoulée, Gédéon voulut agir. Il était temps. Sistéron et la France attendaient.

Par quoi commencer?

Les débats à l'ordre du jour ne prêtaient point à ses débuts parlementaires. Il s'agissait des lois laissées inachevées par l'autre Assemblée, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gédéon Prégamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre, d'écouter en silence, de se borner à déposer dans les urnes de fer-blanc tantôt un bulletin bleu, tantôt un bulletin blanc.

Il dut s'avouer son impuissance. A la vérité, la vie parlementaire exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver à la Chambre, d'étaler sur le drap vert de la tribune un programme électoral et de prendre la parole pour se faire écouter et approuver. Par prudence, par tact, par habileté, il convenait de patienter. Les occasions naîtraient d'elles-mêmes.

En effet, une occasion se présenta. Un soir, vers la fin d'une séance assez agitée qui mettait en question l'existence du cabinet, Gédéon Prégamain vit s'avancer vers lui un de ses collègues, M. Devès, muni d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots:

  «La Chambre,
  «Confiante dans les déclarations du gouvernement,
  «Passe à l'ordre du jour.»

Pour être mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du règlement, être suivi de vingt signatures. C'était une signature qu'on venait demander à Prégamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il fut aise en entendant le président lire son nom avec ceux des autres auteurs de la motion!

Quel début!

Les journaux de l'opposition affectèrent d'oublier dix-neuf signataires de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prégamain, ce qui donna lieu à mille plaisanteries d'un goût plus ou moins sévère. L'ordre du jour Prégamain! Le ministère traité et guéri par les eaux de Lathuile! Une gazette irrévérencieuse, mit l'incident en vaudeville, Gédéon se vit chantonné en vers de huit pieds bourrés d'allusions. Les chroniqueurs vinrent à la rescousse du reportage, et, pendant deux jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gédéon.

Cette ovation lui déplut. Il eût préféré quelque chose de moins bruyant et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa réputation à la légère et de se défier des ordres du jour. L'idée lui vint alors d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre, à partir de ce moment, presque chaque jour, à propos de n'importe quoi. Dès que la séance commençait d'être troublée, Prégamain se levait, mêlait son cri aux clameurs générales, s'animait, descendait dans l'hémicycle, gesticulait avec fureur. Il en vint à remplir à la Chambre un rôle classé au théâtre et que les affiches mentionnent généralement ainsi:

  «Triple rang d'hommes du
  peuple………, M. Alexis,»

Peu à peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et, s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte.

Il cria:

«La clôture!—A la question!—Continuez! continuez!—Très bien!» et, en général, les interjections que le compte rendu résume sous cette formule: «Protestations sur un grand nombre de bancs.»

A la droite, il criait:

—Retournez à Coblentz!

Aux passionnés de la gauche:

—Et le 4 Septembre?

Un jour même, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa interrompre seul, et le Journal officiel porta au compte rendu in extenso ces mots jetés en travers d'un grave discours de M. Freppel:

«M. PRÉGAMAIN DE LATHUILE.—C'est trop fort!»

Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Théodora, achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: «En descendant de la tribune, l'orateur reçoit les félicitations de ses collègues,» Gédéon l'arrêtait pour lui dire:

—J'en étais!

Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le jour où la Chambre se réunit dans ses bureaux pour élire les membres de la commission du budget, Gédéon se rendit au Palais-Bourbon, résolu à poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collègues, il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien à dire et vota docilement avec la majorité de son bureau.

Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aidé et servi pour l'abandonner à moitié route, entre le passé honteux et l'avenir impossible. Tout n'était pas dit, à coup sûr. Le mandat de député était un moyen, non un but.

—Patience! répétait-il. Attendons!…

A qui lui eût dit, quatre ans auparavant:

—Voulez-vous devenir député?… Vous le serez avant trois années!…

Il eût répondu:

—Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avoué. Député! Comment voulez-vous que je parvienne jamais à me faire élire?… De quel droit?… Par quel moyen?…

Maintenant qu'il siégeait à la Chambre, il souffrait de se voir confondu parmi les autres députés, comme naguère il avait souffert de vivre perdu dans la foule des contribuables. Il était bien député, mais un député quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui eût-on expliqué que, sous le rapport de la vanité, on pouvait déjà se réjouir d'avoir obtenu une place au milieu des élus du pays. Gédéon ne se serait pas payé de ce raisonnement. La célébrité ne lui apparaissait point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'élus restait une foule; et ceci lui déplaisait. De son banc de député il voulait sauter maintenant au banc des ministres. Certes, il était impossible d'agir à Paris comme à Lathuile, par coups de théâtre, en prodiguant les millions et les bienfaits; il fallait de la résignation et de la patience. Rien n'était perdu.

Est-ce que le passé ne répondait pas de l'avenir? Une grande étape si rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'élu de Sisteron était marqué pour de hautes destinées? Pourquoi se décourager?

—Après tout, songeait-il, mon heure n'est peut-être pas encore venue?… La République est indécise, elle tâtonne. C'est à peine si elle existe réellement depuis un an, par la retraite du maréchal. Les ministères se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et se démontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme des châteaux de cartes… Quelque chose de définitif est peut-être en incubation… Attendons.

Mais les électeurs de Sisteron s'impatientaient. Perpétuellement surexcités par la rancune du vétérinaire, ils se prenaient à penser que leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gédéon fut averti du danger et reçut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait parler; la réélection se trouvait en jeu.

—Diable! pensa le député, ne paressons pas!

Précisément, la Chambre venait d'achever une discussion importante. L'ordre du jour portait la délibération d'un projet de loi relatif à une question de prêts hypothécaires, et qui rentrait dans les connaissances de l'ancien clerc d'avoué. Il parcourut le texte du projet, creusa la question et, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, il alla se faire inscrire par le président pour prendre la parole.

Le président parut surpris, mais il s'exécuta. Bientôt la nouvelle courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prégamain de Lathuile monterait à la tribune.

—Ah bah!

—C'est officiel. Il vient de prévenir le bureau.

—Et quand cela?

—Dès demain.

—Il faudra que j'aille écouter ça!…

Un début parlementaire est toujours un gros événement. L'inconnu, le nouveau venu qui, pour la première fois, gravit les degrés de la tribune, se révélera peut-être Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gédéon entra dans la salle, un énorme portefeuille sous le bras, il contempla avec stupeur les gradins couverts de représentants. Les plus inexacts étaient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en grand nombre, comme pour un débat à sensation.

Gédéon s'assit à sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour épier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait régulièrement, le pouls était calme. Aucune inquiétude.

Un secrétaire achevait la lecture du procès-verbal.

Le moment était proche.

Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulières et, dans le morne silence des assistants, le président prononça ces mots:

—L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux purges d'hypothèques. La parole est à M. Prégamain de Lathuile.

Dès le premier mot, Gédéon s'était levé. Il s'engageait dans la couloir central des gradins et, comme le président achevait, il atteignait le dernier degré de la tribune.

A ce moment—ô séance inoubliable!… le tonnerre de cinq cents éclats de rire éclata sous le vitrage de la salle austère. D'abord ce n'avait été que quelques petits rires étouffés, contenus par la solennité du lieu et la dignité des assistants, mais l'hilarité avait brusquement gagné tous les bancs comme une traînée de poudre.

Les députés se tenaient les côtes, tant il est vrai qu'il suffit parfois d'une misérable niaiserie pour désopiler la rate des gens graves. Ce simple mot «purges d'hypothèques», accouplé au nom justement célèbre de Prégamain, avait décharné la tempête. Dans la salle, plusieurs honorables, renversés sur leur fauteuil, riaient à gorge déployée; d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrêtant que pour dire:

—Non, mais c'est idiot!… Mon Dieu! sommes-nous bêtes de rire comme ça!

A l'exaltation de la représentation nationale s'ajoutait le délire des tribunes; les spectateurs trépignaient, jetaient dans le tapage des mots à double entente, des grosses joyeusetés sur la question et sur l'orateur; les dames, effarées, se coloraient d'un incarnat pudique et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'éventail. Incapables de se contenir et n'osant éclater, les huissiers avaient pris la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut les entendre sur la place de la Madeleine.

Gédéon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait:

—Qu'est-ce qui leur prend?

Le président se cramponnait à son bureau, se mordait les lèvres, s'épuisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne, la dignité du Corps législatif. Il vit se tourner vers lui Gédéon pâle, hagard, balbutiant:

—Monsieur le président… monsieur le président…

—Plaît-il?

—Répétez donc que j'ai la parole… Ils n'ont probablement pas entendu.

—Mais si! mais si!

Et le malheureux président secouait désespérément la sonnette.

On peut aisément sécher des larmes, arrêter des sanglots dans le gosier des affligés, mais autre chose est d'éteindre le rire d'une foule. Qu'un petit rire isolé tonne au premier moment de silence et le rire général se réveille. Rien de plus contagieux.

Après cinq bonnes minutes, l'hilarité se calma; mais, cédant aux instances de l'honorable député des Basses-Alpes, ou peut-être aussi par malice, le président redit la fameuse phrase:—«L'ordre du jour, etc.»

Il ne put achever. De toutes parts, les députés s'étaient levés et criaient à Gédéon:

—Descendez! descendez!

Prégamain se vit entouré de bras gesticulants, de visages écarlates et ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit dans les tribunes:

—Enlevez-le!

Jamais une assemblée politique n'avait autant ri. C'était de la démence, de l'épilepsie. Le président avait renoncé à rétablir l'ordre. Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit.

La séance était levée.

Les députés quittèrent la salle en tumulte, abandonnant Gédéon pétrifié sur la tribune.

Le malheureux avait enfin compris!

Le hasard ne l'avait élevé que pour le précipiter de plus haut. Cette source purgative à laquelle il avait attaché son nom, dont il avait fait l'instrument de sa notoriété et de sa gloire, devenait maintenant une cause de dérision. On avait refusé de voir en lui le représentant, le législateur, pour considérer seulement l'homme qui vendait une purge. Le prétexte était absurde, mais la catastrophe semblait irréparable.

Immobile devant les gradins déserts, il considéra son portefeuille bourré de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux paupières, mais il ne lui fut pas même permis de pleurer. Un huissier vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle.

Il sortit, décidé à se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait consenti à réintégrer le domicile conjugal.

Que pensait Théodora? Qu'avait pu dire le notaire?

Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prégamain se fût enivré de son sang! Car il était cause de tout, cet homme! Seul, il s'était mis en travers de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu l'idée du domaine de Lathuile et de la source minérale.

Enfin…

Mais le vétérinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la séance! Il triompherait. Il dirait aux électeurs:

—Ne vous l'avais-je pas prédit?…

Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dépensés aboutissaient à une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait été à ce point ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une légère question d'amour-propre, d'une intention malicieuse soupçonnée dans un mot équivoque. Non, Gédéon se sentait ridicule devant l'univers. La France entière, représentée par ses députés du territoire, de l'Algérie, de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'était moquée de lui. Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grâce au télégraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Calcutta! L'histoire n'avait point encore enregistré de chute aussi profonde.

Errant au hasard dans les rues, il échoua devant un restaurant où il fut s'asseoir à l'écart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du Palais-Bourbon vers trois heures, il avait marché jusqu'à sept heures du soir. Tremblant d'être reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et, par contenance, commanda à dîner.

Dès le premier service, il congédia le garçon.

—Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai.

Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au sérieux, il ne faut rien prendre au tragique.

—Voyons, pensait Gédéon, il s'agit de regarder tranquillement où nous en sommes… J'ai été bafoué, berné, hué, conspué. Soit. Ne nous dissimulons pas que cette journée aura un lendemain. En ce moment, les journalistes me mettent en chansons. De même qu'on a métamorphosé Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-être va-t-on me changer comme Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livré en pâture aux chroniqueurs, aux échotiers, à la férocité des plaisanteries. Bien… Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien concurrent se montrera implacable… Parfait… Mais à tout bien considérer, cette mésaventure peut-elle être qualifiée d'originale?… Nenni!… On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqué? On me bafouera, mais qui peut se flatter d'échapper à l'ironie? On ira jusqu'à me calomnier, mais connaît-on des bornes à l'audace des calomniateurs?… Si j'en crois le témoignage de l'histoire, la célébrité naît généralement des persécutions; les grands hommes sont, pour la plupart, de grands calomniés. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant songé à se jeter à l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prédestinés dédaignent la raillerie, méprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils persistent… Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort, vaillant, dédaigneux! En définitive, on ne me blaguera jamais autant qu'on a blagué Napoléon Ier!

Il s'arrêta pour goûter son potage qu'il trouva excellent.

—J'étais fou de désespérer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a été rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts. Si je compare ma situation à celle du malheureux dont nul ne s'occupe, je dois, au contraire, me féliciter. Tout ceci n'est qu'une épreuve. Jusqu'à présent les choses marchaient trop facilement, je menaçais d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrêt ne compromet pas un voyage! On se repose, on médite, on prend des forces pour repartir bientôt. La commission des congés comprendra ma position et m'accordera quelques semaines; les électeurs liront mon discours dans l'Écho de Lathuile, et je ruinerai mon concurrent en installant dans l'arrondissement un vétérinaire dont les consultations seront gratuites… On m'aura nargué pendant huit jours, mais dans deux ou trois mois personne ne pensera plus à l'incident… On oublie si vite à Paris!… D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent à mes collègues… Je venais en homme sérieux discuter sérieusement une question sérieuse; j'étais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils ont été bêtes et féroces, ils ont ri à propos de choses qui ne se rattachaient nullement au débat, et m'ont grossièrement fermé la bouche. Eux seuls ont causé le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se trouvera bien, je l'espère, un journal pour présenter la chose sous cet aspect… Du reste, j'ai l'Écho de Lathuile et je compte bien m'en servir.

Dans les heures de crise, la moindre consolation semble précieuse. Malgré son trouble, le malheureux Gédéon avait dressé un menu de premier ordre et commandé un délicieux repas. La solitude lui rendait un peu de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se réjouissait d'avoir évité l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de Théodora, le dépit du notaire, la venue possible des visiteurs et des pétitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire, d'entrer dans un théâtre ou dans une salle de concert pour passer gaiement la soirée et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne s'était plus permis la moindre distraction. Ce soir, il méritait bien une petite fête. Oui, mais s'il était rencontré, reconnu, montré au doigt?… Eh bien, on le reconnaîtrait, voilà tout! On verrait qu'il se montrait sans peur, étant sans reproche.

Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'espérance, la confiance lui revenaient avec l'appétit. Il but une bouteille de chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'égayer un brin. De nouveau, il vit tout en rose,—en rose pâle, mais en rose.

Comme il allumait un cigare et se versait un troisième verre de chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir.

On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de l'élu de Sisteron. Gédéon prêta l'oreille.

Bientôt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui étaient pas étrangères. Qui pouvait être là? Vainement il chercha un petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui lui permettrait de reconnaître les dîneurs. Il lui fallut se résigner à entendre sans rien voir.

Maintenant, les voisins—des jeunes gens à juger par le son des voix—causaient de choses indifférentes, théâtre, chevaux, femmes, baccarat. Cependant Gédéon ne pouvait douter qu'on eût prononcé son nom; il s'entêta et voici ce qu'il entendit:

…………………………..

«—Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement égal, mais elle est si cocasse, ton idée, que je m'amuse à regarder dedans. Tu es bien le premier…

«—Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dégoûté des choses par ceux qui les obtiennent, des maisons où on est reçu par ceux qu'on y reçoit, des femmes par ceux qu'elles ont aimés. Une femme conserve toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle a des idées, des mots qui lui sont restés de l'autre.

«—Soit.

«—Dès lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont nous parlions tout à l'heure…

«—La petite madame Prégamain?

«—Oui… Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possède ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultère. Il n'est pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie à périr; je lui ai fait un doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et bien… Tu me suis?…

«—Oui, va toujours.

«—Eh bien, mon cher, que te dirais-je?… Elle me sauterait au cou que je m'empresserais de prendre la fuite.

«—Pauvre petite femme!…

«—Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'épouse pas un homme comme ce Prégamain!

«—Le fait est…

«—J'étais bien sûr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu amoureux de cette femme-là, lui prenant les mains, lui disant de jolies choses, me traînant à ses genoux!

«—Tu vas loin.

«—Ma démonstration sera plus complète… Dis-moi, pourrais-tu jamais, en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau médicinale, l'usage de cette eau, le rôle de cette eau!… Prononce donc ce nom «Prégamain» dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un impair. On ne parle pas de ces choses-là…

«—D'accord.

«—Et ce nom dont tu ne veux pas, même pour un instant, dans tes causeries, tu pourrais le graver dans ta pensée? Ce mot dont ton oreille ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!… Ce nom qui fait rire ou qui évoque d'autres sensations d'un genre plus déplaisant, tu le prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton âme à dire cela? Tu mettrais de la passion là-dedans?…

«—Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable.

«—Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour maîtresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prégamain… Je m'imagine qu'elle doit sentir l'huile de ricin, cette femme-là… Là, franchement, une maîtresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac, à M. Purgon, une maîtresse qui évoquerait des idées d'hôpital?

«—Oh! impossible!…

«—Absolument impossible!

«—Ce serait une horreur!

«—Une horreur horrible!

……………………… ………………………

En sortant du restaurant, Gédéon ne ressemblait plus à un homme, mais à un spectre. Il était pâle comme une cire, froid comme un sorbet, et pour ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre garde au bruit des voitures, d'un pas allongé et régulier. Il atteignit ainsi les boulevards à la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit dans la direction de la Madeleine.

Le théâtre des Variétés était ouvert, mais il n'entra pas aux Variétés, il passa devant la salle des Nouveautés sans en apercevoir les portes, devant l'Opéra sans distinguer sa façade illuminée.

Les espérances conçues pendant le repas s'étaient enfuies dans le néant, les consolations entrevues avaient disparu. Prégamain n'avait plus du tout l'air d'un homme qui projette une folle soirée.

De la même allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de Triomphe de la place de l'Étoile. Là, il tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu'à la porte de son hôtel.

La maison était sens dessus dessous, par suite de l'absence prolongée du maître. Théodora n'avait pas dîné et pleurait comme une fontaine, brisée qu'elle était par cet ouragan d'émotions: la séance, la disparition du député. En entendant rentrer son mari, elle se précipita dans l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'être rassurée enfin. Mais il la repoussa brutalement.

—Ne m'approchez pas! s'écria-t-il. Ne m'approchez pas!!… misérable!!!

Épouvantée, elle obéit, courut se réfugier dans son boudoir, se sentant devenir folle.

Gédéon entra dans son cabinet, s'y enferma à double tour.

Son bureau était chargé de papiers, de lettres, de dossiers, de journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette; puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il écrivit.

Un quart d'heure après, une formidable détonation plongeait dans l'épouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on força la porte et l'on trouva le député de Sisteron étendu sur le tapis, une plaie sanglante au front.

La lettre par laquelle il expliquait sa fatale détermination était ainsi conçue:

«Pour atteindre au premier rang, j'ai dépensé deux ans de travail acharné, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents familles et remué toute une contrée.

«Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouvé que je ne puis même pas être trompé par ma femme comme tout le monde.

«J'en ai assez.

«G. P.»

On crut partout que Prégamain s'était tué par désespoir, à cause de son terrible échec parlementaire.

Comme le public s'abuse, hein!

LA PETITE

  A Hector Tessard
  en témoignage
  de ma haute estime
  et
  de ma reconnaissante affection.

—Tiens, elle est en retard…

Et Roland, soucieux, demanda un journal.

—Tu ne dînes pas? interrogea un camarade.

—Si bien… tout à l'heure.

Il essaya de lire une feuille du soir mais sans pouvoir s'intéresser à cette lecture. Autour de lui, dans la brasserie, les dîneurs accoutumés prenaient place, avec un tapage jovial de saluts échangés. D'instant en instant la porte s'ouvrait, donnant passage à un nouveau venu. Aucun philistin. Chacun retrouvait son coin et sa chaise. Au fond, les deux tables des peintres, accouplées d'une rallonge de tôle, et portant le couvert de Fernand Vermon, de Michel Willine, de David et du vieux Legaz; à droite, Judey, Roucher, Charlerie, Valréau, le clan des chroniqueurs et des poètes; plus loin, la table où, par deux fois chaque jour, le graveur Rebouteux s'asseyait solitaire; à gauche, sous l'escalier en pas-de-vis, la place des gamines, les modèles et les bonnes filles sans état social: Nelly, Sarah, Mimi, Nana Merher, Victorine la Rousse et Bertha, une grande créature pâle coiffée de superbes cheveux noirs.

—Faut-il mettre le couvert de monsieur?

—Oui, fit Roland.

Peu à peu la brasserie s'emplissait. Peintres et sculpteurs, chassés des ateliers par l'approche du soir, descendaient de Montmartre, de la place Pigalle, de la rue Lepic, du boulevard de Clichy, suivis ou rejoints par la cohue des marchands de tableaux anxieux de brocanter une affaire entre le dessert et le café. On s'abordait avec des tutoiements de vieux camarades; on s'interrogeait:—Ça marche-t-il, ton grand machin?—Euh, euh…—A propos, j'ai vu ce matin tes deux panneaux décoratifs chez Bague… c'est très fort, tu sais… non, non, sérieusement, mes compliments, mon vieux.—Et Legendre?

—Parti pour Rome hier soir; tout l'atelier Bouguereau l'a conduit au chemin de fer.—Voyons, cinq cents francs? marchons-nous pour cinq cents francs?—Allons bon! on va décorer Dutil… ça, c'est raide!—Vous direz tout ce que vous voudrez, mais je crois que Cabanel…

—Non, je ne prépare plus au bitume, ça remonte trop; vois les Baudry de l'Opéra!—As-tu regardé les aquarelles de Détaille?… c'est d'un mauvais!—Bertauld?… il y a trois mois qu'on ne l'a vu!—Tiens, Jourdeuil!… et ça va bien?—Non, garçon, pas de gomme…

Roland regarda l'heure. Déjà sept heures. Où pouvait-elle rester si tard? Voyons. Après déjeuner, en le quittant, Gilberte devait se rendre chez le père Hermann, de l'Institut, qui avait besoin d'elle pour une Hérodiade. Bon. C'était convenu; elle lui avait promis une séance. Elle était partie à midi, de façon à arriver rue d'Assas vers une heure. Combien de temps, cette séance? Mettons jusqu'à cinq heures. A partir de cinq heures, plus moyen de travailler; la lumière change, change, change… Donc, à cinq heures—cinq heures et demie—Gilberte était libre. Une heure pour revenir:—six heures et demie. Et bientôt sept heures et demie!…

Puis il se souvint que le père Hermann était un peu bavard. Ce vieux-là demeurait plus jeune que les jeunes, malgré ses soixante-cinq ans. Il avait conservé des manies d'étudiant négligé et paresseux, une rage d'écoles buissonnières dans les gargotes douteuses et les cabarets louches du quartier latin, l'habitude de tremper son absinthe sur un coin de table banale en écoutant bavarder les nouveaux, les rapins corrects et gantés de notre époque, et en accablant de madrigaux platoniques les belles filles qu'il régalait somptueusement de café noir et de cerises à l'eau-de-vie, s'efforçant de les faire rire quand elles avaient les dents jolies. Avec cela, rangé, convenable comme un parfait notaire. Probablement il avait emmené Gilberte dans un caboulot du boulevard Saint-Michel ou de la rue Soufflet, et tous deux jabotaient tranquillement, les coudes sur la table. Un retard, après tout; un petit retard.

—Faut-il servir monsieur?

—Tout à l'heure.

Cependant les autres modèles étaient arrivés: Nelly, la grosse Anglaise blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modèle ordinaire de Jules Lefebvre qui a exécuté d'après elle sa Vérité pour le musée du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de l'atelier Gérome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; Élise Fanet, le modèle de Manet; et jusqu'à Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours après toutes les autres, grise du gin avalé en route dans les cabarets du quartier Pigalle.

Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit pour une bande annoncée par un tumulte de voix joyeuses—de gros timbres d'hommes et des rires frais de filles en gaieté. C'étaient les petites troupes fugitives du Rat Mort ou de la Nouvelle Athènes, les camarades attablés là-haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du Clou et du Chat Noir, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air. Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par mois, des musiciens, des ingénieurs, des hommes de Bourse, pris d'une dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes.

Ceux-là prenaient à peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque chose avec beaucoup d'eau.

Des irrégulières passaient, s'accoudaient à un pilier de fonte ou s'arrêtaient devant un coin de table pour échanger un: «Ça va bien? Au revoir!» Quelques-unes possédaient une place dans le coin des modèles; c'était Éva, la maîtresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine; Louisa, séparée de son mari—un ancien chef d'escadron, oui, mon cher!—et vivant d'aumônes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous le bras, un paquet d'esquisses escroquées dans les ateliers et qu'elle vendait à des amateurs naïfs.

Maintenant tous les becs de gaz étaient allumés, et la salle aux murs blanc et or flamboyait dans une atmosphère lourde de ragoûts fumants et de bouteilles éventées. Une horreur! C'était à étouffer. On se passait la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les voix, d'abord languissantes, suspendues, se réveillaient bientôt; on causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage étroit limité par le couvert, mais de table à table, d'un bout de la salle à l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et désordonnée, se heurtant aux idées et aux folies, touchant à tout dans de beaux élans d'effronterie juvénile et sincère, et pouvant se décanter en une essence bizarre mêlée de paradoxes éperdus et de pensées profondes. De cette rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par éclairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine, une formule poétique qui donnaient à ce tapage une incomparable grâce de jeunesse.

Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essoufflées, la bouche pleine, à travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes, sérieuses, parlaient peinture, défendaient les peintres qui les employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient posé. Une petite blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfoncée dans le divan adossé à la muraille, la tête en arrière, le regard errant au plafond avec une expression de contemplation bête et heureuse. D'autres se querellaient, jalouses, enragées, avec des attitudes dignes et en pinçant les lèvres pour s'appeler «chère madame».

Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparaître Gilberte au bras d'un beau vieillard décoré qu'elle poussait un peu.

—Mais entrez donc!…

Il y eut un brusque arrêt des conversations. Tous se levèrent pour saluer.

—Monsieur Hermann!

C'était le père Hermann, rayonnant, épanoui, avec sa bonne figure de vieux fleuve, sa belle barbe blanche, son chapeau à larges bords, son éternelle redingote noire boutonnée très haut et ornée de sa rosette rouge de commandeur; le père Hermann très fier de donner le bras à la plus belle fille de Paris.

Ce fut à qui lui offrirait une place.

—Voilà! dit-il. J'en étais sûr! Je les dérange, je les gêne!… Écoutez, je ne voulais pas; c'est la petite qui m'a enlevé… Hein! à mon âge!…

—Tiens! fit Gilberte, il voulait me garder à dîner chez Foyot; j'ai préféré vous l'amener…

Et, s'adressant à Roland, elle ajouta:

—Tu penses!…

Le vieil Hermann allait de table en table, distribuant des «bonjour, toi,» et des «bonsoir, ça va bien?» tutoyant toute la bande, les vieux, les jeunes, les gamines.

—Eh bien, Vermon, et ta médaille d'honneur, quand est-ce?… Bonjour, Florin; ah! tu peux te vanter de me faire faire du mauvais sang, toi, avec tes aquarelles des Folies-Bergère… Ah ça, mon vieux Legaz, tu ne veux donc plus venir me voir? En voilà un vilain lâcheur!… Toi, David, je ne te dis plus bonjour, tu as trop de talent… Tiens, Willine, je causais de toi hier avec Pothey. Comment, tu ne connais pas Pothey? Pothey de la Muette? Pothey qui a tant de cheveux? A la bonne heure! je me disais aussi… Ah bah! Nelly! et tu as le toupet de m'écrire que tu es malade les jours de pose!… Bonjour Elise, bonjour… Sacrebleu! que ça me fait du bien de voir cette jeunesse autour de moi!

Il alla serrer la main à Roland.

—Je vais vous dire… nous sommes allé prendre quelque chose à la taverne anglaise—vous savez, derrière la Sorbonne… Je voulais la garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?… Voyons, voyons, où va-t-on me mettre?… D'abord, je veux être à côté de la petite.

Roland lui avança une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur repas, tous trois commencèrent à dîner—un pauvre dîner de cinquante sous servi dans de la faïence grossière garni d'un couvert de métal anglais.

Mais de bon appétit, hein! Le vieil Hermann dévorait, achevait un plat avant que les autres y eussent touché, vidait prestement son verre et disait à Gilberte:

—Je devrais venir ici plus souvent… De te voir, ma fille, ça me redonne faim!

Roland écoutait, mal à l'aise, rongeant son frein, montrant une politesse contrainte et gauche, réprimant avec peine des envies qui lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte avait-elle amené ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en débarrasser et revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le père Hermann, il lui en voulait—à lui comme à tous ceux qui employaient Gilberte. Cela était un supplice de se trouver côte à côte avec un de ces grands artistes qui, pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler, à loisir et toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutées le surprenait, il se sentait rougir à la fois de colère et de honte. Sa pensée se remplissait de dégoûts, d'épouvantes et de désirs.

Plus que tout autre, le père Hermann lui était odieux. C'était le vieil artiste qui avait découvert—inventé, comme il disait—Gilberte, et qui l'avait faite célèbre. Il y avait de cela deux ans bientôt. D'après cette petite ouvrière, alors commune et mal nippée, Hermann avait peint des déesses et des impératrices. Cette trouvaille, vers la fin de sa carrière, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de puissance, retrempé pour ainsi dire son génie. Aussi aimait-il la petite d'une tendresse quasi-paternelle où il entrait une indéfinissable reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il était jaloux, ce vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par égoïsme d'artiste. Dans les premiers temps—après qu'il avait enlevé Gilberte à son atelier de couture—il s'était imposé la tâche de veiller sur elle, de la loger, de l'instruire, de lui donner des goûts d'élégance en harmonie avec sa beauté. Aussi lui donnait-il de bons conseils—comme un vrai papa; et il se montrait affligé, colère—comme un amant—lorsqu'il apprenait que, cédant à des instances ou à des promesses, elle était allé poser chez d'autres.

—Elle me fait des infidélités, disait-il alors.

Cette jalousie singulière ne s'arrêtait pas aux soucis du peintre; elle allait plus loin, posait sur les actions, les démarches, les préférences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple, il s'était défié de Roland, en qui il soupçonnait un amant, et il avait suivi, surveillé, épié la petite, ne se trouvant rassuré qu'au jour où il eut conscience que le jeune poète était seulement un amoureux éconduit.

Pour cela encore, Roland le détestait; mais, sachant l'admiration de Gilberte pour le maître, il concentrait ses rancunes. A chaque fois qu'il se trouvait en présence du vieux, il s'appliquait à lui faire bonne mine, le saluait avec une vénération humble.

Ce soir, l'épreuve était plus rude, se compliquait de la présence de Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoyé le vieil académicien dans des salons neutres et sévères où ses bavardages pouvaient être plus facilement évités. Quand Gilberte lui disait:

—J'ai séance chez le père Hermann. Viens donc m'y prendre à cinq heures… Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens.

Il avait toujours imaginé des prétextes pour refuser. Savoir que Gilberte allait rue d'Assas lui était un supplice; entendre parler du maître lui déplaisait et l'agaçait. Il évitait de le rencontrer. Pour la première fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite.

Le dîner eût été lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour qui c'était une fête de passer les ponts et de monter vers les quartiers où se sont cantonnés depuis quelques années nos peintres et nos sculpteurs qui manqueraient de lumière dans les vieilles ruelles de la rive gauche, et de recueillement dans le mouvement énervé du boulevard. Certes, il était joyeux de retrouver là de jeunes talents, des renommées naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute satisfaction était de pouvoir contempler encore, même dans ce cadre étriqué et vulgaire, l'adorable modèle auquel il devait ses derniers succès.

Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux, accordant peu ou point d'attention à Roland et aux autres, dédaignant les câlineries des gamines. Et il allait, il allait…

Comme neuf heures sonnaient, il but son café d'un trait et se leva en disant:

—Voici l'heure à laquelle on couche les garçons de mon âge… Roland, si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-là, et puis vous me reconduirez un bout de chemin.

Gilberte demeurait à deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Bréda. Arrivée devant sa porte, elle tendit les deux mains à ses amis et disparut.

Hermann alluma un cigare et prit familièrement le bras du poète.

—Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en désignant d'un geste par-dessus l'épaule la maison qu'ils quittaient.

Puis, après une pause:

—Voyez-vous, Roland, mon garçon, cette enfant-là, ce n'est pas une femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'étais vidé, usé, fini quoi! Une vieille barbe du Salon, un birbe à palmes vertes, quelque chose de lamentable et de comique… Je peignais par routine, sans plaisir, je faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types embêtants… Eh bien, du jour ou j'ai eu déniché cette merveille-là, changement à vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui ne m'était plus arrivé depuis 1865. Je me reprends à aimer mon art franchement, passionnément, naïvement, comme je l'aimais à vingt ans, quand j'arrivai à Paris. Absolument comme à vingt ans!… Toutes les beautés que je rêvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la tête, cette enfant-là me les a données… et sans compter, royalement. Je lui dois de connaître Junon et d'avoir contemplé Cléopâtre. Cette fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule, elle est aussi belle que Sémiramis, Pasiphaë, Imperia et la princesse Borghèse, plus belle peut-être, car elle réunit, elle résume les beautés éparses entre mille et mille femmes… Je ne suis pas encore arrivé à saisir la tête d'expression de sa figure; elle les a toutes… Sur la moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour ainsi dire, avec une facilité et une rapidité d'assimilation qui sont un don. Je n'ai trouvé ça chez aucune autre… Elle n'est pas un modèle, elle est le modèle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lèvre, une flamme où une langueur dans le regard, et elle se transforme, elle se transfigure, elle revêt une beauté nouvelle, une splendeur inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure, créée pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas seulement la coupe divine, d'où se répand l'idéal, elle est l'esprit, elle est l'âme, mon cher, elle fait penser… Admirable créature et sublime tragédienne… Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans mon oeuvre aura été inspiré par elle… Vous avez vu mon Ophélie?… Eh bien, vous verrez mon Hérodiade… une Hérodiade blonde, c'est de l'aplomb, ça, hein?… Eh bien, on jurerait une autre femme!… Plus rien d'Ophélie n'a survécu dans le modèle; c'est farouche, c'est terrible, ça a une allure d'horreur sacrée!… Voulez-vous me donner un peu de feu?…

Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit:

—A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les Tendresses. C'est beau, c'est très beau, et ça ne me plaît pas… Ne défendez pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous expliquer… D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent, de la sincérité, quelque chose d'honnête et de naïf qui séduit le lecteur et le fait votre ami dès les premières pages… Mais croyez-vous qu'il suffise en art de faire bien?… C'est une théorie; beaucoup pensent qu'on répond à toutes les exigences de l'esprit en se bornant à déployer une habileté maîtresse. Mais j'ai aussi ma théorie, et la voici: On n'est un artiste qu'à la condition d'embrasser la nature tout entière. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est ému ni devant l'homme ni devant la mer, s'il réserve toutes les ressources de sa personnalité au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela suffit, il est classé. Possible qu'il montre du talent et soit compté pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spécialiste… Vous, Roland, vous n'êtes peut-être pas un spécialiste, mais à coup sûr, vous êtes un égoïste.

—Je ne comprends pas, fit Roland.

—Attendez… En art, on devient égoïste par accident. C'est votre cas et ç'a été le cas de bien d'autres, parmi les premiers même… Tenez, prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en êtes là. De même que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent, l'éternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il écoutait alors pleurer en lui les mélodies de son coeur; de même vous avez perdu toute tendresse pour les choses et les créatures qui vous entourent. Vous écoutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau grisé d'amour qui roucoule vos refrains à vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie vous éclaire, et vous consentez à vous émouvoir. Vous, toujours vous, vous seul; ou plutôt l'amour qui est en vous. A part cela, au delà, rien n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frémissement; c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu produire pour parer votre idole… Et encore? Vous êtes amoureux, mon pauvre ami, c'est-à-dire prisonnier. Vous vivez enfermé dans une pensée, dans une seule ambition, dans un seul désir, dans un unique rêve, dans une étroite servitude; et vous marchez à petits pas d'enfant tandis que vous pourriez traverser le monde à grandes enjambées en sentant palpiter tout entière, dans votre poitrine, l'immense humanité!

Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus à interrompre l'académicien; il l'écoutait attentivement au contraire. Le vieux s'arrêta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le bras du jeune homme:

—Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non…. Entre nous, il n'y a pas un seul vers de vos Tendresses qui ne soit adressé à Gilberte, n'est-ce pas…? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans le poème; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir été inspirée par toute autre femme, la première venue qui serait jolie, Nana Mehrer ou Bertha…. Vous êtes tellement préoccupé de vos sensations, du soin de donner une forme à vos mélancolies, de mettre du sang dans les veines de vos images, que vous avez oublié… qui? L'idole elle-même… qui est pourtant autrement belle que vos rêves, enfant…! Tenez, le grand sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas un ambitieux désir, non, c'est plutôt ce dont il souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice…. Voulez-vous me donner un peu de feu?

Ils étaient arrivés près de la Seine, sur la place du Châtelet et ils se tenaient arrêtés entre les deux théâtres, comme s'ils eussent tacitement consenti à se séparer là. Mais le père Hermann n'avait pas tout dit.

—Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bière hongroise dont vous me direz des nouvelles….