De légères vapeurs d'azur s'élevaient du torrent vers les grêles oliviers des collines; la transparence de l'air s'irisait de demi-teintes charmantes, de tons fins d'une tendresse exquise; les maisons se fermaient sur la hâte des troupeaux et s'allumaient de lueurs de braises.
Je contemplais de la terrasse de ma villa. Tout se taisait. La nuit ouvrait bientôt sur la nature la richesse de ses écrins bleus. Il me semblait voir pleurer les étoiles, si délicieusement pâles à ce moment. Par secousses, le râle d'un épervier traversait la tranquillité sonore du soir comme une plainte lugubre. C'était presque la mort, c'est-à-dire la plus complète et la plus sincère impression de la nature; car, ce qui fait l'attrait de la campagne, c'est qu'on s'y sent mourir un peu.
Ces soirs-là, le sommeil m'accablait plus vite. Le sommeil, la mort,—deux termes qui se lient et dont le second parachève le premier. Dormir console souvent de vivre. Si l'homme n'avait pas le sommeil, mort temporaire, suspension absolue des douleurs et des chagrins, il n'aurait peut-être pas la patience d'attendre jusqu'à la mort!
Je n'avais pas encore écrit une seule ligne de mon livre que, brusquement, j'abandonnai à tout jamais le projet de l'écrire.
Pourquoi?
C'est que mon goût de la première heure était devenu la fatigue de toutes les heures. J'en avais assez et je m'interrogeais sérieusement, opiniâtrement, sur l'état de mes esprits.
De plus, je devenais malade. La fatigue sans doute. D'irrésistibles insomnies me laissaient au matin brisé et endolori. J'éprouvais des maux de tête constants qui déroutaient le savoir du modeste médecin de Sospel et me faisaient cruellement souffrir. Aucun, parmi les remèdes connus, ne servait à me soulager. Pour conquérir quelques heures de répit, je n'avais d'autre moyen que d'entreprendre de longues courses à pied, par tous les temps, sur toutes les routes, jusqu'à ce que, rompu de fatigue, j'eusse tué en moi jusqu'à la force d'éprouver. Et c'était chaque jour d'interminables promenades, des ascensions enragées d'où je revenais affamé et chancelant, pour me laisser tomber sur mon lit après avoir gloutonnement dévoré quelque mauvais repas de village pauvre.
De la biographie de Félicien, il n'était plus question; mais je n'oubliais point pour cela le mari de ma maîtresse. J'y pensais beaucoup, souvent; je relisais ses livres, ses lettres; j'apprenais avec satisfaction le succès d'une souscription ouverte à Paris en vue de lui élever une tombe monumentale au cimetière du Père-Lachaise.
N'allez pas supposer au moins que le souvenir de Félicien entrât pour quelque chose dans mes souffrances. Vous feriez erreur. Mes souffrances étaient purement physiques—vous entendez bien—purement physiques; mes facultés intellectuelles s'exerçaient aisément, même mieux, avec plus d'application que par le passé.
Et c'était moins une maladie qu'une cure. La nature est soumise à des règles, notamment à un besoin d'équilibre. Une longue inaction dans Paris avait favorisé en moi un germe d'embonpoint qui, en se développant, pouvait entraîner tous les inconvénients de l'obésité. Je marchais, je prenais de l'exercice, par hygiène, pour combattre les principes maladifs résultant de l'atmosphère détestable d'une grande ville. De là mes fatigues; mais le moral—je le répète—n'était nullement atteint. J'étais maître de moi.
Dans le cas contraire, si j'avais, par exemple, ressenti des souffrances découlant d'un malaise moral, c'est que j'aurais eu… quoi?
Des idées noires?
Des chagrins?
Non.
Des remords?
Ah! nous y voilà! Des remords! Leur premier mouvement à tous sera de supposer que j'avais des remords. C'est une manie.
Mais—je vous le demande un peu—à propos de quoi aurais-je eu des remords?
Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualités et n'ignore point mes défauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une lâcheté—tout ce que vous voudrez—mais, je l'affirme, je ne connais pas le remords, je n'ai jamais éprouvé le remords, et il n'est pas possible que je l'éprouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de premier ordre.
Je vais les énumérer.
L'homme a cette supériorité sur les bêtes et sur la femme d'être un animal raisonnable et prudent. Il a consacré d'innombrables heures à édicter des mesures de préservation contre lui-même, à limiter ses actions, à endiguer le domaine ouvert à ses appétits—lesquels appétits se réclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces appétits ne se révèlent pas seulement par eux-mêmes, c'est-à-dire par le désir qu'éprouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du sentiment de la préférence qui les modifie et souvent les dénature au gré d'influences singulières que nous nommerons—si vous le voulez bien et faute d'un autre mot—psychologiques. Préférer, cela est redoutable. Si l'homme ne préférait jamais, il serait parfait. Ses ambitions seraient égales, ses désirs seraient raisonnables, ses goûts seraient sensés, ses folies mêmes auraient une frontière: la résignation facile ou l'indolente indifférence. Le secret de toute vertu est là; et les puissants du jour penchés sur l'étude du bien public, inventeurs de systèmes ou élaborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher ailleurs l'inconnu des réformes sociales dont la réalisation tardive tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est fait; l'homme préfère. Il a mangé le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir qu'il devient ainsi lui-même son propre ennemi et que, de chacun de ses choix arrêtés, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse nouvelle, d'un appétit vierge. Car entre l'homme et son désir, il y a toujours disproportion.
C'est de la préférence—à l'état de goût chez les uns, de passion chez beaucoup d'autres—que sont nés chez l'homme le souci des scrupules et l'entraînement au mal. La civilisation a essayé d'étendre sur l'ensemble de ces forces diverses, contradictoires, une réglementation dont les éléments, d'abord épars au fond des consciences, ont été réunis peu à peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unité des codes.
A cet égard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel. Il suffit de jeter un regard sur les différentes législations qui gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici, la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'Évangile, par exemple, et s'applique dans l'interprétation la plus étendue de la parole divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices d'un autocrate, et, en dépit de tout frein comme de toute logique, impose une domination absolue d'autant plus dévotement observée qu'on la sent peser plus stupide et plus féroce. Ailleurs encore, elle répond à certaines conditions particulières de climat et de position géographique; elle relève de la politique et de l'hygiène. Ailleurs enfin, elle semble comme l'héritière indigne de la légende et tire sa force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours édictée par des maîtres. Au demeurant—j'y reviens—elle est diverse.
Ici, en Europe, la famille est institution sacrée. A Pucchana, une tribu des îles océaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents dès le jour où ils deviennent incapables de subvenir à leurs besoins par la chasse et par la pêche.
Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la polygamie est la loi en Turquie, et l'époux mahométan chasse comme une esclave telle ou telle de ses femmes qui a cessé de lui plaire.
Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont été troublées par quelque scandaleuse aventure devient un objet de risée ou de pitié; sur les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortuné pour qu'on lui ait enlevé sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration.
On tient pour infâme l'Européen capable de livrer son épouse à autrui; en Perse, le voyageur assez mal inspiré pour repousser les offres adultères de son hôte courrait la chance de se voir couper le nez et les oreilles.
Le vol était flétri à Rome, récompensé à Sparte.
Bref, de tout temps, l'esprit humain est à tâtons. Il lui est impossible de s'élever réellement, d'atteindre aux grandes et éclatantes vérités devant lesquelles s'agenouillerait la totalité de l'espèce. Il s'est fait des lois, il n'a pas trouvé la loi. De là, une illusion dont se félicitent, l'une après l'autre, les générations. On croit bénévolement au progrès, à des conquêtes. Hélas! de tout temps les choses ont été aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures à l'orgueil des vivants, et cela les console.
Amour-propre national à part, je proclame que la plus équitable de ces lois mauvaises est la loi française. J'en trouve la preuve dans le témoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les quelques améliorations dont pourrait se targuer l'étranger ont passé par nos codes, ont été dans l'origine des vérités chez nous et, si nous sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrême mobilité de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a été choisi le modèle, à tort ou à raison. Les législations qui se respectent partent du code Napoléon ou y reviennent. Ce n'est pas une appréciation, c'est un fait.
Eh bien, je suis le fidèle observateur de la loi française.
Il est vraiment admirable que les hommes aient, dès les premiers âges, cherché une règle en dehors ou au delà de la loi proclamée. Pourquoi faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversité de leur nature ou en conséquence de cet instinct de révolte dont tout être pensant est atteint? De là, les philosophies, aussi diverses, aussi contradictoires que les lois; de là les théories morales progressistes ou réactionnaires; de là les systèmes et les coteries. De cet amas de formules le génie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscuté. Nous en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses victimes.—L'homme n'a que ce qu'il mérite. C'est bien fait pour lui.
Avec un peu de raison, par le renoncement à ce sentiment de préférence, source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon à l'unité jurique—ce qui impliquerait le règne impossible de la fraternité universelle—du moins à une sorte d'harmonie entre les législations. Il lui eût suffi pour cela de tuer en lui la prétention des supériorités personnelles, de se soumettre, de reconnaître loyalement, dans l'âge de raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls jugements qui entraînent une consécration.
Il faut être bête à ramer des choux pour se torturer à plaisir, alors que tout s'accorde pour votre tranquillité. Ce sont évidemment des malades, les hommes assez faibles pour s'imposer à eux-mêmes un tribunal imaginaire et des pénalités fictives. La vie n'est-elle donc pas assez difficile? Les pénalités effectives ne sont-elles pas assez lourdes à ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de folie que cet acharnement à s'interpeller, à se frapper de sa propre main?
Vous me direz: La conscience!…
Je n'y contredis point. La conscience n'est pas un vain mot. J'ai une conscience, vous avez une conscience; nous avons tous une conscience. Les bêtes seules n'en ont pas.
La conscience! Voilà un terme très positif; il n'offre rien de vague, il comporte une suite d'obligations, de devoirs, de responsabilités. C'est un des plus beaux mots du langage humain.
Mais encore faut-il s'entendre.
Où reportez-vous la conscience?
Quelle est son essence?
Ou—pour mieux dire—quelles sont ses lois?
Votre conscience diffère peut-être de la mienne; vous pourriez alors vous tromper. Si vous ne conservez point pour base de tous vos jugements une règle certaine,—invariable, au moins immédiatement avant et immédiatement après que vous jugez,—vous vous exposez à de continuelles erreurs, vous ne parvenez à rien d'absolu.
Il y a la conscience des chrétiens, la conscience des musulmans, la conscience des mormons, la conscience des guerriers anthropophages de Boulou-Pari. Il y a la morale qu'un homme crée lui-même, qu'il puise dans ses réflexions, dans son expérience; et il y a la conscience recueillie dans les leçons de l'enfance, reçue toute faite, et qui appartient au bagage scolaire de tout bachelier dûment diplômé. Il y a la conscience des hommes et la conscience des femmes, fort dissemblables, l'homme prononçant le plus souvent selon son intérêt et la femme selon sa passion. Il y a la conscience implacable et celle ouverte aux circonstances atténuantes. Qu'était Robespierre? Une conscience, mais terrible. Qu'était Vincent de Paul? Une conscience, mais charitable. Un sculpteur représentera-t-il la Conscience impassible, austère, le bras levé pour le châtiment—ou douce, souriante, la main tendue en signe de pardon?
Que d'images diverses! Que de sujets à erreurs!
Dans ces conditions, tout homme soucieux de son repos—le repos est le seul bonheur qui vaille d'être acheté—doit subordonner sa conscience aux réalités de la loi. Ainsi, tout péril est d'avance évité; on ne se trompe plus, on marche dans la vie avec certitude, d'un pied ferme, en s'appuyant sur une conscience savante qui a tout prévu et qui punit tout.
Cette conscience ne vous dit pas seulement:
«Le vol est un crime, le meurtre est un crime, l'adultère est un crime, le faux est un crime.»
Elle va plus loin. Elle ajoute:
«Si tu voles, tu seras puni de telles peines; si tu tues, si tu prends la femme d'autrui, si tu deviens faussaire, de telle et de telle autre peine.»
Rien d'imprévu, aucun tâtonnement. Les responsabilités sont définies et mesurées. La justice—à l'abri des caprices engendrés par la différence des tempéraments et par la mobilité des impressions—a pesé d'avance chaque faute en lui assignant son étiage dans l'échelle des châtiments. Notons encore que, dans ce cas, les jugements de la conscience ne sont point perdus, qu'ils entraînent des faits qui les consacrent. Si tel individu mérite la perte de sa liberté, il est emprisonné pendant un laps de temps calculé selon la gravité de sa faute. S'il a mérité la mort, la conscience publique—on dit «la conscience publique» parce qu'elle est précisément la conscience de tous—la conscience publique reçoit immédiatement satisfaction. En aucun cas, elle ne laissera volontairement échapper le coupable. Elle est en ceci supérieure aux consciences relatives, inspirées des églises ou des philosophies, et qui permettent aux scélérats de mourir en repos, avec des respects inclinés autour de leur lit de mort—ce qui constitue un dangereux exemple autant qu'un scandaleux spectacle.
Ceci posé, j'avoue—je ne l'ai jamais nié d'ailleurs—avoir violé la loi en commettant le délit d'adultère—ce n'est qu'un délit—de complicité avec Henriette.
Nul ne le sait, mais ma conscience me le reproche, et j'écoute attentivement cette voix intérieure.
Je suis coupable et je sais dans quelle mesure. Je me juge sévèrement.
Pourquoi? Parce qu'il le faut, parce que je suis homme.
Examinons.
J'ai transgressé la loi en commettant un adultère—évidemment. Je dois me le reprocher, mais je ne peux véritablement me reprocher que cela. Les circonstances accessoires restent accessoires, le fait seul vaut d'être examiné.
Félicien est mort; c'est un malheur! Mais rien ne montre un lien entre cette mort et ma faute. Un médecin a été mandé qui a expliqué la mort par une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà la vérité, la seule vérité.
Il ne manquent pas de gens capables d'en imaginer une autre, de rechercher par exemple si une brutale surprise, un chagrin trop violent pour les forces humaines n'aurait pas amené chez Félicien une congestion mortelle. Cherchons, comparons, rendons-nous compte, à la fin! Il ne se passe pas de jour qu'un mari ne surprenne sa femme en flagrant délit d'adultère—je parle seulement de ceux qui n'ont pas honte de faire constater la chose par un commissaire de police. Combien parmi ces maris éprouvés sont morts au spectacle de leur infortune? Aucun. On n'en cite pas un seul. Mais ceux-là, m'objectera-t-on, avaient pu se préparer à l'irritante apparition; ils avaient soupçonné, épié, découvert. Soit, prenons les autres. Prenons le mari classique, celui qui a manqué le train du soir ou qui revient de voyage sans avoir prévenu. Meurt-il? Non. Jamais. S'il a une arme, il tue; s'il n'en a pas, il crie. Mais on n'en a pas encore rencontré un seul qui soit tombé foudroyé.
Félicien souffrait d'une prédisposition à l'apoplexie. Il avait le cou court, la face souvent empourprée; l'habitude de rester assis pendant plusieurs heures par jour devant sa table de travail l'avait rendu épais et sanguin. Il devait finir comme il a fini. Un peu plus tôt, un peu plus tard, on n'échappe pas aux fatalités de son tempérament. Je puis donc parler librement de cette mort, car elle ne pèse pas sur ma conscience. Nul ne parviendrait à prouver, même après avoir lu cette loyale confession, que la terrible scène du soir ait été pour quelque chose dans cette fin tragique. Si, par une témérité du parquet, j'avais à répondre devant la justice du décès de Félicien, il n'y aurait qu'une voix parmi les jurés et les membres de la cour pour me renvoyer indemne de toute accusation. Il n'y a eu ni empoisonnement, ni meurtre, ni violences, mais seulement un phénomène bien connu des médecins. Au moment où il a succombé, Félicien se trouvait seul dans son cabinet de travail, après une journée assez agitée. Il ne faut pas oublier qu'il venait d'être nommé grand-officier de la Légion d'honneur, qu'il avait bien dîné, bu peut-être un peu plus qu'à l'ordinaire; ajoutez qu'en sortant de son appartement il s'était promené dans les rues par une soirée assez froide. Il n'en faut pas davantage pour amener une révolution dans l'organisme, alors surtout que la digestion n'est pas achevée.
Tous les médecins vous diront cela.
Reste le fait d'adultère.
Oh! pour celui-là, je ne le nie pas?
Mais quel est le châtiment de l'adultère!
Trois mois de prison, ni plus ni moins. J'ai mérité trois mois de prison.
Et j'irais me forger des chimères, me créer des épouvantes, harceler ma pensée, frissonner, trembler, suer la pour—pour cent malheureuses journées d'emprisonnement!
Comment! je me jetterais à corps perdu dans de folles divagations, je m'obstinerais à regarder constamment, même les yeux fermés, une lamentable figure, ce Félicien funambulesque que je sortirais de sa tombe à force de volonté et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies, des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetière! Je sentirais dans les ténèbres mes cheveux se dresser sur mon crâne, ma chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'élever de l'enfer pour se ruer à mes oreilles, pareils aux hurlements d'une chienne devant un charnier!
Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'être infligé, il ne doit pas excéder, en bonne justice, ce que j'aurais souffert d'un emprisonnement de trois mois.
Je repousse le remords comme une iniquité. Je proteste. Je ne veux pas des apparitions sanglantes, des doigts glacés qui se posent, invisibles, sur le front des damnés et y laissent le stigmate de pourpre d'une brûlure ineffaçable.
Allons donc!
Cauchemars que tout cela!
Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-là étaient possibles. Oreste fuyait sous la persécution des Erynnies, courait comme un aliéné en jetant à la nature entière les cris furieux de son épouvante. Mais c'était à une époque où l'homme, incapable encore de raison, avait besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme, une couleur visible aux réalités invisibles. Ignorant, poétique, il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des incarnations. Alors il était impossible de se soustraire aux influences extérieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux.
Aujourd'hui nous avons jeté bas les vieilles idoles. Dans le désert morose où nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussière marmoréenne des dieux tombés. Les symboles dont l'aspect troublait si pernicieusement les cervelles humaines se sont écroulés un à un dans le passé. Plus de statues. Les grands fleuves où pendant des siècles avait tremblé leur reflet sont taris, comme épuisés par le temps, et roulent tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desséchés. Bientôt toute trace de l'ancien monde aura définitivement disparu; nous serons guéris des allégories et nous ne risquerons plus de gémir sous des tourments inconnus.
Il était jadis un ciel peuplé de divinités menaçantes;—du moins l'homme y croyait. La science, la raison, ont successivement tué chacune de ces chimères qui faisaient de l'ombre sur nos pensées. Nous savons qu'il n'y a rien là-haut, au-dessus de nos têtes, rien, pas même de l'air respirable. Nous pouvons vieillir en toute sécurité.
Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou, véritablement.
Et je ne suis pas fou!
Je vous prends tous à témoin que je ne suis pas fou!
5 novembre.
J'ai reçu hier un billet de faire-part qui m'avait été adressé à Paris et que mon concierge m'a fait tenir.
Henriette s'est remariée.
Elle a épousé Léonard V…, le célèbre géographe, un des amis de Félicien, un des familiers du salon de la Madeleine. V… est bien l'homme qu'il lui fallait, riche, comblé d'honneurs, d'une bêtise inconcevable pour tout ce qui n'est pas lié étroitement à la science géographique. Il n'est pas encore trop vieux et représente bien. C'est une union parfaite.
J'apprécie fort ce faire-part. Henriette est restée une femme de tact. Après plus de deux ans écoulés sans une lettre, elle se réveille à propos du premier incident marquant.
Très correct.
C'est égal; cela m'a bouleversé d'abord. La première impression a été rude. J'ai pensé aussitôt que j'aurais pu moi-même épouser Henriette. On voit beaucoup de ces unions-là, et le monde les approuve. Sans le parti que nous prîmes immédiatement de quitter Paris, les choses se seraient peut-être passées ainsi. J'aurais revu Henriette, rarement d'abord, puis régulièrement, et un beau matin notre mariage fût devenu une nécessité. Notre entourage nous y eût poussés invinciblement.
Ainsi je serais un soir entré en maître dans ce logis plein des souvenirs, de la présence de l'autre; j'aurais pu m'installer dans le cabinet du mort, m'asseoir dans la salle à manger à sa place, prendre son fauteuil au coin du feu, rentrer enfin dans la chambre à coucher d'Henriette, dans cette chambre aux tentures mauves où je n'ai plus pénétré depuis l'horrible soirée!
Cela, j'en conviens, m'aurait été impossible.
Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes fatigues, mes névralgies insupportables dont l'acuité augmente chaque jour, mes relations abandonnées, ma vie perdue, tout, tout, mais pas cela!
Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lâche créature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le fantôme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars, des nuits dévastées par l'insomnie; elle s'est retournée sur sa couche déshonorée pendant des heures, essoufflée, suante, les yeux grands ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les ténèbres.
Je vois cela d'ici. Elle a eu peur.
Depuis deux années elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des
Féliciens partout.
Quand elle dort, Félicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et vient s'étendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidité âcre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe décolorée.
Et elle le voit, la misérable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas le regarder. Tantôt le spectre est vêtu, tantôt il est nu; et quand il est nu, Henriette suit en tremblant de fièvre et d'horreur le lent et sûr travail des vers immondes qui dévorent cette chair froide. Maintenant les yeux ont été mangés; on voit la place profonde et sinistre, deux cavités où l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux épaules, un os sale apparaît décharné; les ongles des pieds et des mains sont tombés et laissent voir de petits moignons ratatinés. Et Henriette doit partager son lit avec cette pourriture infâme; elle la sent près d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement désespéré; alors le cadavre roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement repoussé, tombe à terre en entraînant les édredons de satin et les oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose plus bouger; elle reste accablée, demi-nue, sur le lit, et attend en grelottant l'aurore.
Pendant les repas, le mort s'assied en silence; à la place qu'occupait naguère le vivant, ou bien il vient à pas de loup derrière Henriette et la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au coin du feu et sourit—ce qui est épouvantable. Ses pieds de squelette ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents maintenant à la place des lèvres dévorées par les vers. Et tout autour flotte une odeur de tombeau.
Voilà, à coup sûr, quelle a été la vie d'Henriette depuis le soir fatal. Le mort s'est emparé d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de tous.
Alors elle s'est remariée pour ne plus être seule contre le mort. Il y aura désormais à côté d'elle, la nuit, une distraction, des caresses, une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la fenêtre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place étant occupée par le mari vivant. Une présence nouvelle, réelle, se substituera à sa présence imaginaire. Il y a là seulement une question d'habitudes à perdre.
Ainsi elle est protégée, sauvée, la misérable cent fois plus coupable que moi. Car enfin elle m'a entraîné, provoqué; moi je ne pensais à rien.
Elle est mariée!
Et moi je reste seul, seul, tout seul!
6 novembre.
Le médecin est venu avec un autre médecin établi à Menton.
Ils ont causé à part.
Mes névralgies se compliquent, paraît-il; je vais me mettre au lit et me soigner sérieusement. J'attribue les douleurs de tête dont je souffre à la grande chaleur de cette saison.
D'ailleurs………… ………………….
«Je soussigné, Edmond-Albert Solognot, docteur en médecine de la Faculté de Paris, chargé par M. des Aubrais, juge d'instruction, en vertu d'une commission spéciale, de présenter un rapport sur l'état mental du nommé Henri Laverdin, inculpé de tentative de meurtre sur la personne de la dame Henriette V…
«Je me suis transporté en la maison d'arrêt de Mazas où ledit sieur
Laverdin est détenu.
«Le sieur Laverdin, bien qu'âgé seulement de quarante ans, semble un vieillard. La chevelure, auparavant noire et épaisse, est aujourd'hui toute blanche et se raréfie. La poitrine est déprimée, les jambes maigres et faibles, les mains agitées par un tremblement nerveux continuel. Il nous a reçu avec douceur et a répondu convenablement aux questions qui lui ont été posées.
«L'inculpé se plaint de vives douleurs au cerveau, d'un bourdonnement persistant dans les oreilles, d'une faiblesse générale qui, par suite du moindre effort, engendre d'accablantes lassitudes. Aussi passe-t-il la plus grande partie de son temps, soit le jour, soit la nuit, accroupi sur le lit de sa cellule, malgré les impressions d'épouvantes qu'il y éprouve. En effet, Laverdin prétend que, dès qu'il est couché, il lui faut engager une lutte contre un cadavre qui occupe de force sa couche et ne lui abandonne qu'une petite place.
«Il ne se souvient pas des circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi sa criminelle tentative. Il se rappelle seulement être revenu de Sospel (Alpes-Maritimes) à Paris dans le courant du mois dernier, avec la résolution de rechercher la dame Henriette V… pour lui reprocher son récent mariage. Ce qu'il nous a dit des incidents de son voyage est conforme aux faits acquis par l'instruction. Mais la mémoire de l'inculpé s'est arrêtée là. Il ne se rappelle aucunement être entré chez les époux V… en brandissant un couteau, ni avoir poursuivi la dame V… jusque dans sa chambre à coucher, ni avoir été désarmé par les domestiques, auxquels il annonçait l'intention de se dévêtir.
«Le manuscrit rédigé par le sieur Laverdin—manuscrit communiqué par M. le juge d'instruction et que nous joignons au présent rapport—suffit à expliquer quel passé tragique a pu troubler les facultés intellectuelles de ce malheureux. On y pressent la folie des persécutions dont Laverdin est aujourd'hui incurablement atteint et qui tend à dégénérer en paralysie générale.
«Le détenu est d'une malpropreté repoussante. Lors de notre première visite, nous avons dû lui prescrire des bains et recommander aux gardiens de la section de veiller à l'entretien de sa cellule.
«De nos diverses observations, il résulte qu'Henri Laverdin n'était pas responsable de ses actes quand il a accompli les faits qui ont amené son incarcération, mais que son élargissement présenterait les plus redoutables dangers pour la sécurité publique.
«Par ces motifs et comme il importe que le détenu reçoive des soins immédiats, nous proposons à M. le juge d'instruction de le faire admettre d'urgence et par ordre du parquet, à l'hospice de Bicêtre.»
A Aurélien Scholl
mon grand confrère
et
mon grand ami.
Dans la soirée du 5 janvier 1879, on eût vainement cherché dans Paris, voire dans la banlieue, voire dans les départements, un homme plus complètement satisfait que Gédéon Prégamain.
Le matin même il avait conduit au cimetière, sur les hauteurs du Père-Lachaise, son oncle, Babylas-Clod-Fiacre Prégamain, enlevé en quelques jours par une indigestion de navets, après quatre-vingt-deux années d'une existence obscure et inutile. Le défunt léguait à Gédéon, unique héritier, toute sa fortune, laquelle, selon les dires du notaire, pouvait être évaluée à cinq millions de francs, tant en excellentes valeurs qu'en immeubles facilement réalisables. Or, si l'on considère que Babylas avait montré, sa vie durant, la plus sordide lésinerie et la bonne humeur d'un chef d'escadron criblé de rhumatismes; si l'on réfléchit que Gédéon avait reçu de lui seulement quelques conseils narquois en réponse à de pressantes sollicitations, on comprendra, sans toutefois l'approuver, l'immorale hilarité dont l'héritier ne pouvait s'empêcher de faire étalage.
Chaque fois que Gédéon, harcelé par ses dettes ou poussé par quelque convoitise, s'était avisé de prendre au sérieux l'axiome moderne en vertu duquel les oncles seraient des caissiers donnés par la nature, le vieillard lui avait opposé un visage et un coffre-fort fermés à double tour de clef, adoucissant ses refus entêtés par des phrases comme celle-ci: «Patience! mon garçon… Je ne te donne rien parce que je t'aime et que je comprends tes intérêts mieux que toi-même… Patience! tu seras si heureux de retrouver cet argent-là après ma mort!…»
Ayant savouré ce genre de consolation pendant dix ou douze ans et vainement essayé d'en abreuver ses fournisseurs, Gédéon ne croyait pas manquer à la mémoire de son oncle en manifestant une joie dont le défunt lui-même avait eu le pressentiment. En effet, comme Babylas l'avait maintes fois annoncé, Gédéon s'émerveillait de trouver une fortune, et déjà les premières confidences du notaire avaient effacé l'amertume des anciennes déceptions.
Cinq millions! Le beau chiffre! Gédéon possédait maintenant cinq millions, deux cent cinquante mille francs de rente, c'est-à-dire, dès demain, une demeure luxueuse, un grand château dans un beau pays, des tableaux de maîtres, des statues de marbre, des chevaux, des voitures, des maîtresses, une table somptueuse et de vieux vins!
Demain ramènerait les anciens camarades désormais souriants, envieux et courbés; demain verrait éclore mille sourires de femmes et rayonner mille regards provocants. Demain, on serait beau, puissant, entouré; on aurait le droit d'être sot et même de se montrer insolent. Les créanciers, hier arrogants et fauves, salueraient plus bas et affecteraient l'oubli de leurs factures. L'ancien mobilier, racolé pièce par pièce à l'Hôtel des Ventes dans les remises du rez-de-chaussée, serait vendu, ou donné, ou abandonné. On remplacerait les vestons par des redingotes, les vieux galurins par des chapeaux neufs, les souliers par des bottes, la crémerie par le café Anglais, le marchand de vins par le café Riche, les petits-bordeaux par des nec-plus-ultra de Hupmann.
Cinq millions! une féerie! En ses jours de vache enragée, Gédéon avait parfois désespéré de l'avenir. Il pensait:
—Ce vieillard est immortel!
Il lui vint même un affreux soupçon. Peut-être l'oncle Babylas avait-il placé toute sa fortune en viager? Il avait surpris, chez le vieil entêté, d'étranges sourires, les sourires d'un pervers qui se félicite intérieurement de bien conduire une vaste mystification.
Mais point. Qu'était tout cela? Rêve, chimère, imagination! Babylas était définitivement enterré; Gédéon n'avait pas à craindre qu'il ressuscitât une ou deux fois comme l'empereur Frédéric Barberousse. Le caveau de famille s'était refermé sur la bière du bonhomme; et demain le notaire mettrait l'héritier en possession de l'héritage.
Cinq millions!… C'est tout au plus si Gédéon eût parié pour quatre. Quatre, il s'attendait à quatre, ni plus ni moins. Le cinquième million le surprit et l'enchanta; il le considéra comme une indemnité.
—Mon oncle me devait bien cela, dit-il.
Cinq millions! Jusqu'alors Gédéon Prégamain avait misérablement vécu, sans jamais rien posséder qui lui appartînt en propre. Bachelier dès sa première jeunesse, plein d'ambition et rêvant d'atteindre aux plus hauts sommets de l'échelle sociale il avait été recueilli par un avoué qui lui versait mensuellement une somme de cinquante francs en échange de douze heures de travail par jour. Dans ces conditions, il lui fallut renoncer à éblouir ses contemporains par le luxe de ses attelages et à se passer la fantaisie d'une ville sur le littoral de la Méditerranée. Il porta souvent des habits noirs empruntés à quelque camarade; il assista au spectacle grâce à des billets de faveur arrachés à la bienveillance d'un marchand de vins, il lut des livres qui appartenaient à tout le monde. Le marché du Temple fut son tailleur, son bottier et son chemisier. Il habitait des mansardes sordides dans des rues suspectes, et fréquentait ces gargotes à vingt et un sous où l'on sort aux gens qui passent des aliments qui ne passent jamais. Ingénieux comme tous les pauvres, il avait appris l'art de rendre aux habits râpés un lustre de jeunesse en les passant à l'encre de Chine, et de dissimuler les lamentables plaies d'une chaussure usée en les comblant avec du cirage. Rarement il avait jeûné, mais plusieurs de ses menus avaient été réduits à deux oeufs durs trempés dans du bois de campêche. Il connaissait le café fabriqué avec des haricots calcinés, le beurre qui est de la margarine, la fine champagne qui est du trois-six, le cigare composé de feuilles de pommes de terre, le vin fuschiné, le lait additionné de cervelle de mouton, le consommé de gélatine. Le homard lui apparaissait comme une chimère, le faisan comme une allégorie; il traitait le foie gras truffé de paradoxe et le vin de Champagne d'utopie.
Que de fois, en contemplant son antique veston aux boutons de buffle, il s'était écrié:
—Quand donc pourrai-je faire remettre un paletot neuf à ces boutons-là!…
Que de fois il avait pensé, comme Dante, que l'escalier d'autrui est difficile à monter! Que de fois il avait gémi, pleuré, ragé, grincé des dents, en songeant, pâle et le ventre creux, aux millions du vieux Babylas!
Ces millions, il les tenait maintenant.
Aussi se sentait-il heureux. Au point de vue pratique, il se voyait riche et libre; au point de vue familial, étant donné l'insupportable caractère du défunt, il ne voyait plus dans cette mort qu'un de ces désagréments auxquels on s'habitue, comme, par exemple, d'habiter au-dessus d'un serrurier ou en face d'un emballeur.
Il court par le monde en louis, napoléons, dollars, doublons espagnols, ducats hollandais, livres sterlings, kemnitz d'Autriche, kitzes de Turquie, aigles américaines, frédérics allemands ou danois, piastres du Brésil, pour un peu plus de soixante milliards d'or monnayé. Cet or roule de mains en mains, s'échauffe, se fatigue et s'use. Les effigies s'aplatissent et s'effacent, les arêtes vives des lettres et des chiffres s'adoucissent et semblent, après un certain nombre d'années, être sorties d'un moulage plutôt que du heurt formidable de la matrice. Un peu d'or tombe, s'envole et se précipite au fond des coffres-forts ou s'attache aux doigts des hommes. Cette poussière de métal, invisible et impalpable, flotte dans l'air, se mêle à la brise, emplit l'espace, est respirée par les riches qu'elle endurcit et par les pauvres qu'elle exaspère. Passions, colères, jalousies, tentations, opulences sans générosités, misères sans résignation, des rages contenues en bas et des mépris insolents en haut, de l'avidité, de la révolte, l'or respiré fait germer cela. Nous éprouvons tous, plus ou moins, une soif farouche bue avec l'âme des louis qui vole.
Gédéon Prégamain ne connaissait pour ainsi dire point cette soif maladive. L'habitude des longues privations l'avait assoupli pour une vie médiocre. Malgré son ferme propos de ne rien négliger pour assurer la revanche des mauvais dîners d'autrefois, il s'appliquait volontiers à des projets raisonnables. Tout autre eût aisément perdu la tête en face de cette fortune brusquement possédée; les moins fous se seraient épuisés en combinaisons extravagantes ou niaises, semblables à ce paysan qui, gagnant un lot de cent mille francs dans une loterie, s'écriait:
—Enfin! je vais donc pouvoir manger du ragoût de mouton tous les jours!
Gédéon rayonnait, mais la perspective des jouissances matérielles que donne la fortune n'entrait pour aucune part dans son allégresse.
Le soir de l'enterrement, au moment où commence ce récit, il dîna sobrement, se contentant d'ajouter à son maigre ordinaire quelque morceau solide et deux ou trois verres d'un vin généreux. Après, une courte promenade parfumée d'un bon cigare, il rentra chez lui, se fit allumer du feu par sa concierge et, les pieds sur les chenets, l'estomac repu, le cerveau libre, il donna libre cours à ses pensées.
—Enfin! s'écria-t-il, on va donc parler de moi!
Il alluma un second cigare et, la tête en arrière, les bras ballants, s'étira sur son fauteuil.
—Oui, on parlera de moi… Quand? Bientôt… A propos de quoi? Je l'ignore. Mais on parlera de moi, cela est certain. Oh! mon rêve! oh! mon but!… Depuis le lycée je végète, je suis perdu dans la foule, je languis ignoré et obscur… Depuis dix années je ronge mon frein, attendant cette fortune que j'aurais la force de mépriser si elle ne devait être l'instrument, le levier de ma gloire. Oui, être un des hommes que le monde admire et salue, entendre mon nom voler de bouche en bouche, sentir au passage le regard curieux et intimidé du passant, lire à travers les journaux et les revues des récits dont je serais le héros, voir recueillir comme autant de notes importantes pour l'avenir les moindres incidents de mes journées, devenir le centre des jalousies et des louanges, me savoir célèbre, voilà où j'en veux venir!… Palais de marbre, salons dorés, tapis en fleurs, riches domaines, festins, chevaux, maîtresses, jouissances. Qu'ai-je besoin de tout cela? N'ai-je pas vécu sans banquets, sans équipages, sans baisers, presque sans abri? Et quand mes années de jeunesse ont subi ce jeûne austère, quand mon corps et ma fierté se sont pliés pour jamais, en quoi m'effrayerait un avenir misérable?… Allons donc! Est-ce de la faim, de la soif, du froid, de l'ennui que j'ai souffert? Non, j'ai souffert de ceci, c'est qu'on ne savait pas que Gédéon Prégamain avait faim, soif et froid!
Je sentais que je n'étais rien, rien du tout, qu'on ne parlerait jamais de moi dans les journaux, qu'il ne viendrait pas un chat à mon enterrement… Je me disais: Est-ce possible? Quoi! à l'heure où les plus humbles deviennent notoires, quand il suffit pour atteindre à la célébrité d'écrire un livre, de dire une sottise, de vendre un médicament, de fabriquer du chocolat, de monter dans un ballon, de recevoir un coup d'épée ou d'entrer avec M. Bidel dans la cage où agonisent ses vieux lions goutteux! quand Améric Vespuce est célèbre pour un monde qu'il n'a pas découvert et Nordenskiold pour un pôle qu'il n'a pas approché! quand tous sont connus, qu'ils réussissent ou qu'ils échouent, Skoboleff par ses victoires, Bénédeck par ses défaites! quand on voit les plus chétifs porter un nom populaire, que l'on sait par exemple que le cuisinier de Gambetta se nommait Trompette, que la cuisinière du docteur Véron s'appelait Sophie, que la bouquetière du Jockey-Club a nom Isabelle; moi, Gédéon Prégamain, je restais inconnu et oublié!… Paris s'est occupé d'une foule de gens sans valeur. Une marchande de journaux, Gabrielle de la Périne, a été célèbre pendant six mois pour avoir simplement vendu des journaux! Il se trouve des reporters pour célébrer le grand nez de l'acteur Hyacinthe, le ventre de Daubray, les calembours écoeurants du comique Hamburger, les dents de Jeanne Samary, les robes de la duchesse de Pourtalès, les jambes de l'acrobate Océana, les chevaux du comte Lagrange! car il y a des chevaux célèbres, Gladiateur, Vermouth, Saltarelle, etc., voilà des noms que le public connaît et répète. Oh honte! Il y a eu chez Franconi un âne nommé Rigolo, dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. On sait le nom de la chèvre qui joue à l'Opéra-Comique dans le Pardon de Ploërmel et de l'éléphant qui figure à la Porte-Saint-Martin dans le Tour du Monde. L'hippopotame du Jardin des Plantes, étant décédé récemment, a joui d'un article nécrologique dans l'Événement. On savait son nom, à lui! Et qui sait mon nom à moi? Personne.
Ici Gédéon s'arrêta, ferma les yeux comme pour ne point regarder en face le néant de sa propre existence, et demeura quelques instants songeur, le front caché dans ses deux mains.
—Mais cela va changer! s'écria-t-il en relevant la tête. Cela va changer! Je ne suis plus le mercenaire voué à d'ignobles travaux, le misérable attaché au labeur quotidien et tremblant nuit et jour pour son salaire… Je ne suis plus le prisonnier de la pauvreté! Désormais je vais pouvoir travailler, non pour mon pain, mais pour ma gloire; non pour satisfaire ma faim, mais pour apaiser mon âme.
Il se leva, entraîné déjà par une nécessité d'agir, et continua de marcher en arpentant son étroite chambre.
—Çà… examinons un peu les voies et moyens… J'ai le choix. Je puis à ma fantaisie fonder un prix annuel pour les lauréats de l'Institut, suivre les enterrements des personnages en vue, écrire un drame et le faire représenter à mes frais, créer un journal, explorer l'Afrique centrale, percer un isthme, devenir un grand artiste ou commettre quelque épouvantable forfait… Voyons… Un prix académique? Non; tout au plus parlerait-on de moi une fois par an. On dirait: «Le prix Prégamain a été distribué à M. X… Et chaque année m'apporterait un rival, un intrigant qui me prendrait la moitié de ma gloire… Les enterrements à sensation? C'est facile, mais c'est bien usé; le dernier écrivain qui a eu recours à ce moyen de publicité y a gagné le sobriquet d'«homme de lettres de faire part». Le théâtre? Et si je suis sifflé? Si le public pouffe de rire à mes tragédies ou bâille à mes vaudevilles?… Créer un journal? Ah fi! le vulgaire expédient! Tout le monde a un journal à cette heure… Commettre un grand crime? Eh! l'idée n'est pas sotte. Voyez-vous ce millionnaire qui égorge, qui fusille, qui empoisonne, non par cupidité, non par vengeance, mais pour rien, pour le plaisir, par sport, par désoeuvrement de grand seigneur. Ce serait un crime original auquel s'intéresserait le monde entier. Mais après le lendemain?… Autre chose. Je parlais de percer un isthme. Il y a mieux à faire: si je formais une Société en vue de reboucher le canal de Suez? Non. Cherchons encore… Un voyage d'exploration en Afrique? Oui, m'y voilà. Trouver un monde comme Colomb! Donner mon nom à une contrée nouvelle? comme Kerguellon, ou à un détroit comme Béring et Magellan! L'île Prégamain! Le port Prégamain! Le royaume de Prégamain! Ou simplement Prégamainville. Ajouter mon nom aux noms des voyageurs célèbres, des grands explorateurs. Faire dire à l'histoire: Gunbiorn, Usodimare, Juan de Sanboren, Pierre Escovar, Dias, Colomb, Vasco de Gama, Ojeda, Vespuce, Fernand d'Andrada, Magellan, Jacques Cartier, Cortès, Jamoto, Willoughby, Barentz, Jacob Lemaire, Abel Tasman, Bougainville et Gédéon Prégamain!… Oui, c'est cela!… qui m'arrête? Je suis libre, riche, j'ai des millions; avec des millions on équipe des caravanes et l'on paie des hommes. Il reste des terres vierges; le centre africain est figuré sur les cartes par une place blanche. J'irai, je marcherai; je veux atteindre Tombouctou, la capitale inviolée du Soudan. Là, l'Européen n'a pas pénétré encore; là j'illustrerai mon nom!
Minuit sonnait et Gédéon parlait encore, se donnant sa parole d'honneur qu'il découvrirait un monde et accomplirait quelque illustre action.
Le sommeil ne mit pas fin aux rêves ébauchés dans la veille; Gédéon vit en songe des pays féeriques, d'immenses déserts peuplés d'éléphants de toutes couleurs, d'oiseaux étincelants, de monstres, d'hommes nus et de femmes énormes. Il se reconnut, lui Gédéon Prégamain, parcourant les sollitudes à la tête de sa vaillante caravane, pérorant au milieu des sauvages, apôtre de la civilisation et maître absolu. Aucun obstacle. D'un coup de sa bonne carabine, il couchait à ses pieds les fauves mugissants; d'une enjambée il escaladait les montagnes et franchissait les fleuves.
Puis il eut la vision triomphante du retour, sa rentrée au port de Marseille ou au port de Bordeaux, les autorité groupées sur le quai de débarquement, les récompenses, l'encens des bravos et des hommages. L'Institut lui ouvrait ses portes; Londres, Vienne, Rome, Saint-Pétersbourg se disputaient l'honneur de sa présence. Enfin, il se trouva transporté à Paris, devant l'entrée des Champs-Élysées. Là, des ouvriers travaillaient, et quand ils descendirent de leur échafaudage, ils découvrirent une plaque d'émail toute neuve avec ces mots:
Avenue Gédéon Prégamain
Dès le lendemain, Gédéon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans des explications oiseuses, l'invita à lui faire parvenir à Saint-Louis du Sénégal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il disait avoir le plus urgent besoin.
A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment il eut soupçon que le neveu de Babylas était devenu fou. Deux millions! Le Sénégal! Il n'aurait pas été plus consterné en voyant pénétrer dans son étude un de ces personnages d'Hervé qui, rencontrant un vieux magistrat, s'écrient: «Bonjour, Joséphine. Je m'appelle Fromage de Gruyère!»
Mais voyant Gédéon calme, froid, sérieux, l'oeil franc, le visage tranquille, il revint doucement de la terreur à la confiance et, pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraîner le futur explorateur du Congo dans la voie des explications.
—Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette grosse somme vous parvienne à l'endroit désigné; mais, auparavant permettez-moi de vous rappeler que j'ai possédé toute la confiance de votre vénérable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis et que je serais heureux, fier même, de me voir ainsi honoré par vous… J'ose donc vous demander—excusez ma hardiesse—quelle destination vous comptez donner à ces capitaux…
Gédéon fronça le sourcil.
—Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre intérêt est mon seul mobile…
Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui, en désespoir de salut, aurait jeté un pain de seigle à un ours.
—Monsieur, commença Gédéon, je ne crois pas avoir à me féliciter, pour ce qui me concerne des avis dont vous avez comblé mon oncle par rapport à ses placements, car chaque fois que je lui ai proposé un placement à mon avantage, il s'y est refusé, sans doute selon vos conseils. Cependant je conçois votre attachement pour une fortune longtemps abandonnée à votre gestion, et, par cette considération, je veux bien vous instruire de mes projets.
Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua à l'officier ministériel les motifs de son prochain départ, sa volonté de découvrir des contrées nouvelles et d'attacher son nom à de grandes choses.
Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but était louable, grandiose, et l'Afrique un beau pays.
—Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais, je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on…
—On? interrogea Prégamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pénétré.
—A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur!
—Il se pourrait?…
—Écoutez plutôt… En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au juste, nommé René Caillé, quitta Saint-Louis du Sénégal avec l'intention d'atteindre Tombouctou—qu'on nommait Temboctou à cette époque. Caillé franchissait aisément soixante kilomètres en un jour, ce dont vous n'êtes probablement pas capable; il était doué d'une vue tellement perçante qu'il distinguait à l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous n'en êtes pas là. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunément cinq jours sans nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset. Malgré tous ces avantages, il mit deux ans à gagner Tombouctou et deux ans à en revenir.
Gédéon sourit.
—J'aurai, répondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes, des bagages…
—Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre à Tombouctou. Il avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes et des bagages. En arrivant à Boulibaba, sur la frontière du Fouta-Toro, il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le désert avec toute sa caravane.
—J'emporterai de l'eau, prononça Gédéon.
—En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, près du
Fouta-Djalon, il fut entouré, blessé, saisi, puis mis à mort par les
Hottentots.
—Diable!
—Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent.
—Ah?
—Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur, puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit.
—Fichtre!
—Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance.
—Mais…
Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que macache, bézef, mouquère, bono turco, maboul et ne lui eût point permis de soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout maintenant qu'il était riche.
Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes primitifs.
—Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs sur le plat, c'est-à-dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas probable où vous seriez utilisé là-bas pour un dîner de noces ou pour un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs—quel que fût d'ailleurs leur zèle—de rendre les derniers devoirs à votre dépouille mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons—la main sur la conscience—croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura englouti… Que diable!… Soyons raisonnables!…
Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond, le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo, Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère, Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck, Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait. On s'en passait fort aisément.
—Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique? Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début, quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs… Au temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir. C'est pour le mieux… Voulez-vous un sage conseil?… Achetez une propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez, embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député aux prochaines élections. Et qui sait?… une fois à la Chambre, ne pouvez-vous parvenir au ministère?… Enfin, voyez, examinez… Je reste votre très humble serviteur.
Gédéon répondit:
—Notaire, vous me sauvez la vie… Soit, je consens à devenir ministre. Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel qu'il me faudra accepter…—Que diriez-vous de la marine?…—mais, pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif, riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes futurs électeurs? Achevez, je suis prêt… Car vous ne m'avez pas dit tout cela sans garder une arrière-pensée?
—Peut-être…
—Je vous écoute.
—Voici… Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale dont on pourrait tirer parti… Au surplus, je vais demander le dossier si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée…
—Je crois bien!
Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier.
—Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1° un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances, communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une superficie de six cent cinquante-sept hectares… Le tout est d'un revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de charges. Entrée en jouissance immédiate.
—J'achète, interrompit Gédéon.
—Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter. Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le pays, et votre affaire est faite.
—J'achète, répondit Gédéon.
Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château, relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter.
Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes: ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent jaseur où frétillaient des truites.
Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel superbe, sur le modèle du Cosmopolite de Cauterets, entoura la source d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches, etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges, quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements.
Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités, le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens les moins ignorants du pays.
Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation. Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des grands journaux l'annonce suivante:
SOURCE PRÉGAMAIN PAR LATHUILE (BASSES-ALPES) Établissement de premier ordre.
Suivait le détail.
Gédéon recommandait son hôtel, le Grand-Hôtel de Lathuile, le plus vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin au midi, entouré de salons, de restaurants.—Ascenseur hydraulique desservant tous les étages.—Chambres et salons.—Table d'hôte.—Salons de lectures et de musique.—Fumoirs.—Billards.—Omnibus à tous les trains.—Prix modérés.
Une longue description recommandait le casino et les excursions de la contrée.
Venait ensuite l'analyse de la source:
Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes.
Sulphate de chaux 1.5010
Sulphate de magnésie 0.5080
Sulphate de soude 0.0180
Carbonate de chaux 0.1300
Carbonate de magnésie 0.0340
Oxyde de fer 0.0015
Alumine traces
Chlorure de sodium 0.0090
Chlorure de calcium traces
Chlorure de magnésium traces
Silice 0.0140
Iode traces
Phosphate traces
Matière organique traces
———
Total 2.0385
«L'eau de la source Prégamain, ajoutaient les affiches, peut être utilisée avec succès pour combattre:
«1° Les congestions habituelles;
«2° La disposition à l'inflammation des principaux organes;
«3° L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la circulation;
«4° La détérioration graisseuse du coeur.
«5° En général tous les embarras provenant d'une surabondance de graisse;
«6° La formation de la gravelle;
«7° Les hémorroïdes;
«8° Et généralement les autres maladies.
A cette énumération faisait suite une attestation signée d'un nom bien connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant:
«Les propriétés de la source Prégamain se déduisent d'un effet incontestablement apéritif, diurétique et principalement purgatif, ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aiguës ou chroniques justiciables de cette modification importante.
«On en peut obtenir de bons effets dans les cas de pléthore abdominale, qui provoque ou entretient les irritations de cette cavité sous forme du dyspepsie, de constipation, de flatuosités, de douleurs lombaires, de jaunisse apéritique avec engorgement du foie ou de la rate, et principalement dans les cas de fièvre intermittente, n'importe le type, lorsque le malade, tombé de rechute en rechute, n'éprouve plus de bons résultats de la quinine.
«Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vésical, irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanées, avec irritabilité de la part du sujet en raison de l'âge, du tempérament, d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques, lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc., etc.»
Gédéon n'avait reculé devant aucune dépense. Tandis qu'en France les murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces où le nom «Prégamain» s'étalait en lettres énormes, partout, en Espagne, en Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle.
La Nordeutsch Allgemein Zeitung vantait les mérites «das natürliche Prégamain Bitterwasser», et on pouvait lire dans Il Secolo de Rome que «l'acqua minerale salina amara della fonte Prégamain si usa con successo spéciale per combattere tutti gli malattia».
Ce fut un triomphe sans précédent. L'Académie de médecine et l'Académie des sciences proclamèrent l'efficacité de la source Prégamain de Lathuile. Le médecins émerveillés et séduits abandonnèrent les remèdes routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut éteinte pour les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une réputation solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau de Püllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se tournèrent exclusivement vers l'établissement de Lathuile.
Superbe affaire! Dès le début de la saison, il fallut songer à agrandir les locaux. Une usine fut élevée où, dans d'immenses ateliers, trois mille ouvriers furent occupés nuit et jour à rincer, remplir, boucher, capsuler et étiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, étaient expédiées aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs, princes, maréchaux, ambassadeurs, évêques, apportèrent à l'exploitation le prestige de leur clientèle. On vit autour du parc se multiplier les hôtels et s'établir la foule des débitants attirés par la foule des consommateurs.
Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier, Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom de Prégamain.
Enfin, il était célèbre!
Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des écoles.
De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs. Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes, les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le Dieu de ce petit monde.