— Hein! qu'ai-je vu là-bas? dit d'Artagnan.
— Vous êtes bien heureux si vous y voyez quelque chose par une pareille nuit, dit Porthos.
— Des étincelles.
— Moi aussi, dit Mousqueton, je les ai vues.
— Ah! ah! les aurions-nous rejoints?
— Bon! un cheval mort! dit d'Artagnan en ramenant sa monture d'un écart qu'elle venait de faire, il paraît qu'eux aussi sont au bout de leur haleine.
— Il semble qu'on entend le bruit d'une troupe de cavaliers, dit
Porthos penché sur la crinière de son cheval.
— Impossible.
— Ils sont nombreux.
— Alors, c'est autre chose.
— Encore un cheval! dit Porthos.
— Mort?
— Non, expirant.
— Sellé ou dessellé?
— Sellé.
— Ce sont eux, alors.
— Courage! nous les tenons.
— Mais s'ils sont nombreux, dit Mousqueton, ce n'est pas nous qui les tenons, ce sont eux qui nous tiennent.
— Bah! dit d'Artagnan, ils nous croiront plus forts qu'eux, puisque nous les poursuivons; alors ils prendront peur et se disperseront.
— C'est sûr, dit Porthos.
— Ah! voyez-vous, s'écria d'Artagnan.
— Oui, encore des étincelles; cette fois je les ai vues à mon tour, dit Porthos.
— En avant, en avant! dit d'Artagnan de sa voix stridente et dans cinq minutes nous allons rire.
Et ils s'élancèrent de nouveau. Les chevaux, furieux de douleur et d'émulation, volaient sur la route sombre, au milieu de laquelle on commençait d'apercevoir une masse plus compacte et plus obscure que le reste de l'horizon.
XXVIII. Rencontre
On courut dix minutes encore ainsi.
Soudain, deux points noirs se détachèrent de la masse, avancèrent, grossirent, et, à mesure qu'ils grossissaient, prirent la forme de deux cavaliers.
— Oh! oh! dit d'Artagnan, on vient à nous.
— Tant pis pour ceux qui viennent, dit Porthos.
— Qui va là? cria une voix rauque.
Les trois cavaliers lancés ne s'arrêtèrent ni ne répondirent, seulement on entendit le bruit des épées qui sortaient du fourreau et le cliquetis des chiens de pistolet qu'armaient les deux fantômes noirs.
— Bride aux dents! dit d'Artagnan.
Porthos comprit, et d'Artagnan et lui tirèrent chacun de la main gauche un pistolet de leurs fontes et l'armèrent à leur tour.
— Qui va là? s'écria-t-on une seconde fois. Pas un pas de plus ou vous êtes morts!
— Bah! répondit Porthos presque étranglé par la poussière et mâchant sa bride comme son cheval mâchait son mors, bah! nous en avons vu bien d'autres!
À ces mots les deux ombres barrèrent le chemin, et l'on vit, à la clarté des étoiles, reluire les canons des pistolets abaissés.
— Arrière! cria d'Artagnan, ou c'est vous qui êtes morts!
Deux coups de pistolet répondirent à cette menace, mais les deux assaillants venaient avec une telle rapidité qu'au même instant ils furent sur leurs adversaires. Un troisième coup de pistolet retentit, tiré à bout portant par d'Artagnan, et son ennemi tomba. Quant à Porthos il heurta le sien avec tant de violence que, quoique son épée eût été détournée, il l'envoya du choc rouler à dix pas de son cheval.
— Achève, Mousqueton, achève! dit Porthos.
Et il s'élança en avant aux côtés de son ami, qui avait déjà repris sa poursuite.
— Eh bien? dit Porthos.
— Je lui ai cassé la tête, dit d'Artagnan; et vous?
— Je l'ai renversé seulement; mais tenez…
On entendit un coup de carabine: c'était Mousqueton qui, en passant, exécutait l'ordre de son maître.
— Sus! sus! dit d'Artagnan; cela va bien et nous avons la première manche!
— Ah! ah! dit Porthos, voilà d'autres joueurs.
En effet, deux autres cavaliers apparaissaient détachés du groupe principal, et s'avançaient rapidement pour barrer de nouveau la route.
Cette fois, d'Artagnan n'attendit pas même qu'on lui adressât la parole.
— Place! cria-t-il le premier, place!
— Que voulez-vous? dit une voix.
— Le duc! hurlèrent à la fois Porthos et d'Artagnan.
Un éclat de rire répondit, mais il s'acheva dans un gémissement; d'Artagnan avait percé le rieur de part en part avec son épée.
En même temps deux détonations ne faisaient qu'un seul coup: c'étaient Porthos et son adversaire qui tiraient l'un sur l'autre.
D'Artagnan se retourna et vit Porthos près de lui.
— Bravo! Porthos, dit-il, vous l'avez tué, ce me semble?
— Je crois que je n'ai touché que le cheval, dit Porthos.
— Que voulez-vous, mon cher? on ne fait pas mouche à tous coups, et il ne faut pas se plaindre quand on met dans la carte. Hé! parbleu! qu'a donc mon cheval?
— Votre cheval a qu'il s'abat, dit Porthos en arrêtant le sien.
En effet, le cheval de d'Artagnan butait et tombait sur les genoux, puis il poussa un râle et se coucha.
Il avait reçu dans le poitrail la balle du premier adversaire de d'Artagnan.
D'Artagnan poussa un juron à faire éclater le ciel.
— Monsieur veut-il un cheval? dit Mousqueton.
— Pardieu! si j'en veux un, cria d'Artagnan.
— Voici, dit Mousqueton.
— Comment diable as-tu deux chevaux de main? dit d'Artagnan en sautant sur l'un d'eux.
— Leurs maîtres sont morts: j'ai pensé qu'ils pouvaient nous être utiles, et je les ai pris.
Pendant ce temps Porthos avait rechargé son pistolet.
— Alerte! dit d'Artagnan, en voilà deux autres.
— Ah çà, mais! il y en aura donc jusqu'à demain! dit Porthos.
En effet, deux autres cavaliers s'avançaient rapidement.
— Eh! monsieur, dit Mousqueton, celui que vous avez renversé se relève.
— Pourquoi n'en as-tu pas fait autant que du premier?
— J'étais embarrassé, monsieur, je tenais les chevaux.
Un coup de feu partit, Mousqueton jeta un cri de douleur.
— Ah! monsieur, cria-t-il, dans l'autre! juste dans l'autre! Ce coup-là fera le pendant de celui de la route d'Amiens.
Porthos se retourna comme un lion, fondit sur le cavalier démonté, qui essaya de tirer son épée, mais avant qu'elle fût hors du fourreau, Porthos, du pommeau de la sienne, lui avait porté un si terrible coup sur la tête qu'il était tombé comme un boeuf sous la masse du boucher.
Mousqueton, tout en gémissant, s'était laissé glisser le long de son cheval, la blessure qu'il avait reçue ne lui permettait pas de rester en selle.
En apercevant les cavaliers, d'Artagnan s'était arrêté et avait rechargé son pistolet; de plus, son nouveau cheval avait une carabine à l'arçon de la selle.
— Me voilà! dit Porthos, attendons-nous ou chargeons-nous?
— Chargeons, dit d'Artagnan.
— Chargeons, dit Porthos.
Ils enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux.
Les cavaliers n'étaient plus qu'à vingt pas d'eux.
— De par le roi! cria d'Artagnan, laissez-nous passer.
— Le roi n'a rien à faire ici! répliqua une voix sombre et vibrante qui semblait sortir d'une nuée, car le cavalier arrivait enveloppé d'un tourbillon de poussière.
— C'est bien, nous verrons si le roi ne passe pas partout, reprit d'Artagnan.
— Voyez, dit la même voix.
Deux coups de pistolet partirent presque en même temps, un tiré par d'Artagnan, l'autre par l'adversaire de Porthos. La balle de d'Artagnan enleva le chapeau de son ennemi; la balle de l'adversaire de Porthos traversa la gorge de son cheval, qui tomba raide en poussant un gémissement.
— Pour la dernière fois, où allez-vous? dit la même voix.
— Au diable! répondit d'Artagnan.
— Bon! soyez tranquille alors, vous arriverez.
D'Artagnan vit s'abaisser vers lui le canon d'un mousquet; il n'avait pas le temps de fouiller à ses fontes; il se souvint d'un conseil que lui avait donné autrefois Athos. Il fit cabrer son cheval.
La balle frappa l'animal en plein ventre. D'Artagnan sentit qu'il manquait sous lui, et avec son agilité merveilleuse se jeta de côté.
— Ah çà, mais! dit la même voix vibrante et railleuse, c'est une boucherie de chevaux et non un combat d'hommes que nous faisons là. À l'épée! monsieur, à l'épée!
Et il sauta à bas de son cheval.
— À l'épée, soit, dit d'Artagnan, c'est mon affaire.
En deux bonds d'Artagnan fut contre son adversaire, dont il sentit le fer sur le sien. D'Artagnan, avec son adresse ordinaire, avait engagé l'épée en tierce, sa garde favorite.
Pendant ce temps, Porthos, agenouillé derrière son cheval, qui trépignait dans les convulsions de l'agonie, tenait un pistolet dans chaque main.
Cependant le combat était commencé entre d'Artagnan et son adversaire. D'Artagnan l'avait attaqué rudement, selon sa coutume; mais cette fois il avait rencontré un jeu et un poignet qui le firent réfléchir. Deux fois ramené en quatre, d'Artagnan fit un pas en arrière; son adversaire ne bougea point; d'Artagnan revint et engagea de nouveau l'épée en tierce.
Deux ou trois coups furent portés de part et d'autre sans résultat, les étincelles jaillissaient par gerbes des épées.
Enfin, d'Artagnan pensa que c'était le moment d'utiliser sa feinte favorite; il l'amena fort habilement, l'exécuta avec la rapidité de l'éclair, et porta le coup avec une vigueur qu'il croyait irrésistible.
Le coup fut paré.
— Mordious! s'écria-t-il avec son accent gascon.
À cette exclamation, son adversaire bondit en arrière, et, penchant sa tête découverte, il s'efforça de distinguer à travers les ténèbres le visage de d'Artagnan.
Quant à d'Artagnan, craignant une feinte, il se tenait sur la défensive.
— Prenez garde, dit Porthos à son adversaire, j'ai encore mes deux pistolets chargés.
— Raison de plus pour que vous tiriez le premier, répondit celui- ci.
Porthos tira: un éclair illumina le champ de bataille.
À cette lueur, les deux autres combattants jetèrent chacun un cri.
— Athos! dit d'Artagnan.
— D'Artagnan! dit Athos.
Athos leva son épée, d'Artagnan baissa la sienne.
— Aramis! cria Athos, ne tirez pas.
— Ah! ah! c'est vous, Aramis? dit Porthos.
Et il jeta son pistolet.
Aramis repoussa le sien dans ses fontes et remit son épée au fourreau.
— Mon fils! dit Athos en tendant la main à d'Artagnan.
C'était le nom qu'il lui donnait autrefois dans ses moments de tendresse.
— Athos, dit d'Artagnan en se tordant les mains, vous le défendez donc? Et moi qui avais juré de le ramener mort ou vif! Ah! je suis déshonoré.
— Tuez-moi, dit Athos en découvrant sa poitrine, si votre honneur a besoin de ma mort.
— Oh! malheur à moi! malheur à moi! s'écriait d'Artagnan, il n'y avait qu'un homme au monde qui pouvait m'arrêter, et il faut que la fatalité mette cet homme sur mon chemin! Ah! que dirai-je au cardinal?
— Vous lui direz, monsieur, répondit une voix qui dominait le champ de bataille, qu'il avait envoyé contre moi les deux seuls hommes capables de renverser quatre hommes, de lutter corps à corps sans désavantage contre le comte de La Fère et le chevalier d'Herblay, et de ne se rendre qu'à cinquante hommes.
— Le prince! dirent en même temps Athos et Aramis en faisant un mouvement pour démasquer le duc de Beaufort, tandis que d'Artagnan et Porthos faisaient de leur côté un pas en arrière.
— Cinquante cavaliers! murmurèrent d'Artagnan et Porthos.
— Regardez autour de vous, messieurs, si vous en doutez, dit le duc.
D'Artagnan et Porthos regardèrent autour d'eux; ils étaient en effet entièrement enveloppés par une troupe d'hommes à cheval.
— Au bruit de votre combat, dit le duc, j'ai cru que vous étiez vingt hommes, et je suis revenu avec tous ceux qui m'entouraient, las de toujours fuir, et désireux de tirer un peu l'épée à mon tour, vous n'étiez que deux.
— Oui, Monseigneur, dit Athos, mais vous l'avez dit, deux qui en valent vingt.
— Allons, messieurs, vos épées, dit le duc.
— Nos épées! dit d'Artagnan relevant la tête et revenant à lui, nos épées! jamais!
— Jamais! dit Porthos.
Quelques hommes firent un mouvement.
— Un instant, Monseigneur, dit Athos, deux mots.
Et il s'approcha du prince, qui se pencha vers lui et auquel il dit quelques paroles tout bas.
— Comme vous voudrez, comte, dit le prince. Je suis trop votre obligé pour vous refuser votre première demande. Écartez-vous, messieurs, dit-il aux hommes de son escorte. Messieurs d'Artagnan et du Vallon, vous êtes libres.
L'ordre fut aussitôt exécuté, et d'Artagnan et Porthos se trouvèrent former le centre d'un vaste cercle.
— Maintenant, d'Herblay, dit Athos, descendez de cheval et venez.
Aramis mit pied à terre et s'approcha de Porthos, tandis qu'Athos s'approchait de d'Artagnan. Tous quatre alors se trouvèrent réunis.
— Amis, dit Athos, regrettez-vous encore de n'avoir pas versé notre sang?
— Non, dit d'Artagnan, je regrette de nous voir les uns contre les autres, nous qui avions toujours été si bien unis, je regrette de nous rencontrer dans deux camps opposés. Ah! rien ne nous réussira plus.
— Oh! mon Dieu! non, c'est fini, dit Porthos.
— Eh bien! soyez des nôtres alors, dit Aramis.
— Silence, d'Herblay, dit Athos, on ne fait point de ces propositions-là à des hommes comme ces messieurs. S'ils sont entrés dans le parti de Mazarin, c'est que leur conscience les a poussés de ce côté, comme la nôtre nous a poussés du côté des princes.
— En attendant, nous voilà ennemis, dit Porthos; sang-bleu! qui aurait jamais cru cela?
D'Artagnan ne dit rien, mais poussa un soupir.
Athos les regarda et prit leurs mains dans les siennes.
— Messieurs, dit-il, cette affaire est grave, et mon coeur souffre comme si vous l'aviez percé d'outre en outre. Oui, nous sommes séparés, voilà la grande, voilà la triste vérité, mais nous ne nous sommes pas déclaré la guerre encore; peut-être avons-nous des conditions à faire, un entretien suprême est indispensable.
— Quant à moi, je le réclame, dit Aramis.
— Je l'accepte, dit d'Artagnan avec fierté.
Porthos inclina la tête en signe d'assentiment.
— Prenons donc un lieu de rendez-vous, continua Athos, à la portée de nous tous, et dans une dernière entrevue réglons définitivement notre position réciproque et la conduite que nous devons tenir les uns vis-à-vis des autres.
— Bien! dirent les trois autres.
— Vous êtes donc de mon avis? demanda Athos.
— Entièrement.
— Eh bien! le lieu?
— La place Royale vous convient-elle? demanda d'Artagnan.
— À Paris?
— Oui.
Athos et Aramis se regardèrent, Aramis fit un signe de tête approbatif.
— La place Royale, soit! dit Athos.
— Et quand cela?
— Demain soir, si vous voulez.
— Serez-vous de retour?
— Oui.
— À quelle heure?
— À dix heures de la nuit, cela vous convient-il?
— À merveille.
— De là, dit Athos, sortira la paix ou la guerre, mais notre honneur du moins, amis, sera sauf.
— Hélas! murmura d'Artagnan, notre honneur de soldat est perdu, à nous.
— D'Artagnan, dit gravement Athos, je vous jure que vous me faites mal de penser à ceci quand je ne pense, moi, qu'à une chose, c'est que nous avons croisé l'épée l'un contre l'autre. Oui, continua-t-il en secouant douloureusement la tête, oui, vous l'avez dit; le malheur est sur nous; venez, Aramis.
— Et nous, Porthos, dit d'Artagnan, retournons porter notre honte au cardinal.
— Et dites-lui surtout, cria une voix, que je ne suis pas trop vieux pour être un homme d'action.
D'Artagnan reconnut la voix de Rochefort.
— Puis-je quelque chose pour vous, messieurs? dit le prince.
— Rendre témoignage que nous avons fait ce que nous avons pu,
Monseigneur.
— Soyez tranquille, cela sera fait. Adieu, messieurs, dans quelque temps nous nous reverrons, je l'espère, sous Paris, et même dans Paris peut-être, et alors vous pourrez prendre votre revanche.
À ces mots, le duc salua de la main, remit son cheval au galop et disparut suivi de son escorte, dont la vue alla se perdre dans l'obscurité et le bruit dans l'espace.
D'Artagnan et Porthos se trouvèrent seuls sur la grande route avec un homme qui tenait deux chevaux de main.
Ils crurent que c'était Mousqueton et s'approchèrent.
— Que vois-je! s'écria d'Artagnan, c'est toi, Grimaud?
— Grimaud! dit Porthos.
Grimaud fit signe aux deux amis qu'ils ne se trompaient pas.
— Et à qui les chevaux? demanda d'Artagnan.
— Qui nous les donne? demanda Porthos.
— M. le comte de La Fère.
— Athos, Athos, murmura d'Artagnan, vous pensez à tout et vous êtes vraiment un gentilhomme.
— À la bonne heure! dit Porthos, j'avais peur d'être obligé de faire l'étape à pied.
Et il se mit en selle. D'Artagnan y était déjà.
— Eh bien! où vas-tu donc, Grimaud? demanda d'Artagnan; tu quittes ton maître?
— Oui, dit Grimaud, je vais rejoindre le vicomte de Bragelonne à l'armée de Flandre.
Ils firent alors silencieusement quelques pas sur le grand chemin en venant vers Paris, mais tout à coup ils entendirent des plaintes qui semblaient sortir d'un fossé.
— Qu'est-ce que cela? demanda d'Artagnan.
— Cela, dit Porthos, c'est Mousqueton.
— Eh! oui, monsieur, c'est moi, dit une voix plaintive, tandis qu'une espèce d'ombre se dressait sur le revers de la route.
Porthos courut à son intendant, auquel il était réellement attaché.
— Serais-tu blessé dangereusement, mon cher Mouston? dit-il.
— Mouston! reprit Grimaud en ouvrant des yeux ébahis.
— Non, monsieur, je ne crois pas; mais je suis blessé d'une manière fort gênante.
— Alors, tu ne peux pas monter à cheval?
— Ah! monsieur, que me proposez-vous là!
— Peux-tu aller à pied?
— Je tâcherai, jusqu'à la première maison.
— Comment faire? dit d'Artagnan, il faut cependant que nous revenions à Paris.
— Je me charge de Mousqueton, dit Grimaud.
— Merci, mon bon Grimaud! dit Porthos.
Grimaud mit pied à terre et alla donner le bras à son ancien ami, qui l'accueillit les larmes aux yeux, sans que Grimaud pût positivement savoir si ces larmes venaient du plaisir de le revoir ou de la douleur que lui causait blessure.
Quant à d'Artagnan et à Porthos, ils continuèrent silencieusement leur route vers Paris.
Trois heures après, ils furent dépassés par une espèce de courrier couvert de poussière: c'était un homme envoyé par le duc et qui portait au cardinal une lettre dans laquelle, comme l'avait promis le prince, il rendait témoignage de ce qu'avaient fait Porthos et d'Artagnan.
Mazarin avait passé une fort mauvaise nuit lorsqu'il reçut cette lettre, dans laquelle le prince lui annonçait lui-même qu'il était en liberté et qu'il allait lui faire une guerre mortelle.
Le cardinal la lut deux ou trois fois, puis la pliant et la mettant dans sa poche:
— Ce qui me console, dit-il, puisque d'Artagnan l'a manqué, c'est qu'au moins en courant après lui il a écrasé Broussel. Décidément le Gascon est un homme précieux, et il me sert jusque dans ses maladresses.
Le cardinal faisait allusion à cet homme qu'avait renversé d'Artagnan au coin du cimetière Saint-Jean à Paris, et qui n'était autre que le conseiller Broussel.
XXIX. Le bonhomme Broussel
Mais malheureusement pour le cardinal Mazarin, qui était en ce moment-là en veine de guignon, le bonhomme Broussel n'était pas écrasé.
En effet, il traversait tranquillement la rue Saint-Honoré quand le cheval emporté de d'Artagnan l'atteignit à l'épaule et le renversa dans la boue. Comme nous l'avons dit, d'Artagnan n'avait pas fait attention à un si petit événement. D'ailleurs d'Artagnan partageait la profonde et dédaigneuse indifférence que la noblesse, et surtout la noblesse militaire, professait à cette époque pour la bourgeoisie. Il était donc resté insensible au malheur arrivé au petit homme noir, bien qu'il fût cause de ce malheur, et avant même que le pauvre Broussel eût eu le temps de jeter un cri, toute la tempête de ces coureurs armés était passée. Alors seulement le blessé put être entendu et relevé.
On accourut, on vit cet homme gémissant, on lui demanda son nom, son adresse, son titre, et aussitôt qu'il eut dit qu'il se nommait Broussel, qu'il était conseiller au Parlement et qu'il demeurait rue Saint-Landry, un cri s'éleva dans cette foule, cri terrible et menaçant, et qui fit autant de peur au blessé que l'ouragan qui venait de lui passer sur le corps.
— Broussel! s'écriait-on, Broussel, notre père! celui qui défend nos droits contre le Mazarin! Broussel, l'ami du peuple, tué, foulé aux pieds par ces scélérats de cardinalistes! Au secours! aux armes! à mort!
En un moment la foule devint immense; on arrêta un carrosse pour y mettre le petit conseiller; mais un homme du peuple ayant fait observer que, dans l'état où était le blessé, le mouvement de la voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposèrent de le porter à bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et acceptée à l'unanimité. Sitôt dit, sitôt fait. Le peuple le souleva, menaçant et doux à la fois, et l'emporta, pareil à ce géant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en berçant un nain entre ses bras.
Broussel se doutait bien déjà de cet attachement des Parisiens pour sa personne; il n'avait pas semé l'opposition pendant trois ans sans un secret espoir de recueillir un jour la popularité. Cette démonstration, qui arrivait à point, lui fit donc plaisir et l'enorgueillit, car elle lui donnait la mesure de son pouvoir; mais d'un autre côté, ce triomphe était troublé par certaines inquiétudes. Outre les contusions qui le faisaient fort souffrir, il craignait à chaque coin de rue de voir déboucher quelque escadron de gardes et de mousquetaires, pour charger cette multitude, et alors que deviendrait le triomphateur dans cette bagarre?
Il avait sans cesse devant les yeux ce tourbillon d'hommes, cet orage au pied de fer qui d'un souffle l'avait culbuté. Aussi répétait-il d'une voix éteinte:
— Hâtons-nous, mes enfants, car en vérité je souffre beaucoup.
Et à chacune de ces plaintes c'était autour de lui une recrudescence de gémissements et un redoublement de malédictions.
On arriva, non sans peine, à la maison de Broussel. La foule qui bien avant lui avait déjà envahi la rue avait attiré aux croisées et sur les seuils des portes tout le quartier. À la fenêtre d'une maison à laquelle donnait entrée une porte étroite, on voyait se démêler une vieille servante qui criait de toutes ses forces, et une femme, déjà âgée aussi, qui pleurait. Ces deux personnes, avec une inquiétude visible quoique exprimée de façon différente, interrogeaient le peuple, lequel leur envoyait pour toute réponse des cris confus et inintelligibles.
Mais lorsque le conseiller, porté par huit hommes, apparut tout pâle et regardant d'un oeil mourant son logis, sa femme et sa servante, la bonne dame Broussel s'évanouit, et la servante, levant les bras au ciel, se précipita dans l'escalier pour aller au-devant de son maître en criant: «O mon Dieu! mon Dieu! si Friquet était là, au moins, pour aller chercher un chirurgien!»
Friquet était là. Où n'est pas le gamin de Paris?
Friquet avait naturellement profité du jour de la Pentecôte pour demander son congé au maître de la taverne, congé qui ne pouvait lui être refusé, vu que son engagement portait qu'il serait libre pendant les quatre grandes fêtes de l'année.
Friquet était à la tête du cortège. L'idée lui était bien venue d'aller chercher un chirurgien, mais il trouvait plus amusant en somme de crier à tue-tête: «Ils ont tué M. Broussel! M. Broussel le père du peuple! Vive M. Broussel!» que de s'en aller tout seul par des rues détournées dire tout simplement à un homme noir: «Venez, monsieur le chirurgien, le conseiller Broussel a besoin de vous.»
Malheureusement pour Friquet, qui jouait un rôle d'importance dans le cortège, il eut l'imprudence de s'accrocher aux grilles de la fenêtre du rez-de-chaussée, afin de dominer la foule. Cette ambition le perdit; sa mère l'aperçut et l'envoya chercher le médecin.
Puis elle prit le bonhomme dans ses bras et voulut le porter jusqu'au premier; mais au bas de l'escalier le conseiller se remit sur ses jambes et déclara qu'il se sentait assez fort pour monter seul. Il priait en outre Gervaise, c'était le nom de sa servante, de tâcher d'obtenir du peuple qu'il se retirât, mais Gervaise ne l'écoutait pas.
— Oh! mon pauvre maître! mon cher maître, s'écriait-elle. — Oui, ma bonne, oui, Gervaise, murmurait Broussel pour la calmer, tranquillise-toi, ce ne sera rien. — Que je me tranquillise, quand vous êtes broyé, écrasé, moulu! — Mais non, mais non, disait Broussel; ce n'est rien ou presque rien. — Rien, et vous êtes couvert de boue! Rien, et vous avez du sang, vos cheveux! Ah! mon Dieu, mon Dieu, mon pauvre maître! — Chut donc! disait Broussel, chut! — Du sang, mon Dieu, du sang! criait Gervaise. — Un médecin! un chirurgien! un docteur, hurlait la foule; le conseiller Broussel se meurt! Ce sont les Mazarin qui l'ont tué!
— Mon Dieu, disait Broussel, se désespérant, les malheureux vont faire brûler la maison! — Mettez-vous à votre fenêtre et montrez- vous, notre maître. — Je m'en garderai bien, peste! disait Broussel; c'est bon pour un roi de se montrer. Dis-leur que je suis mieux, Gervaise; dis-leur que je vais me mettre, non pas à la fenêtre, mais au lit, et qu'ils se retirent. — Mais pourquoi donc voulez-vous qu'ils se retirent? Mais cela vous fait honneur, qu'ils soient là. — Oh! mais ne vois-tu pas, disait Broussel désespéré, qu'ils me, feront pendre! Allons! voilà ma femme qui se trouve mal!
— Broussel! Broussel! criait la foule; vive Broussel! Un chirurgien pour Broussel!
Ils firent tant de bruit que ce qu'avait prévu Broussel arriva. Un peloton de gardes balaya avec la crosse des mousquets cette multitude, assez inoffensive du reste; mais aux premiers cris de «La garde! les soldats!» Broussel, qui tremblait qu'on ne le prît pour l'instigateur de ce tumulte, se fourra tout habillé dans son lit.
Grâce à cette balayade, la vieille Gervaise, sur l'ordre trois fois réitéré de Broussel, parvint à fermer la porte de la rue. Mais à peine la porte fut-elle fermée et Gervaise remontée près de son maître, que l'on heurta fortement à cette porte.
Mme Broussel, revenue à elle, déchaussait son mari par le pied de son lit, tout en tremblant comme une feuille.
— Regardez qui frappe, dit Broussel, et n'ouvrez qu'à bon escient, Gervaise.
Gervaise regarda.
— C'est M. le président Blancmesnil, dit-elle.
— Alors, dit Broussel, il n'y a pas d'inconvénient, ouvrez.
— Eh bien! dit le président en entrant, que vous ont-ils donc fait, mon cher Broussel? J'entends dire que vous avez failli être assassiné? — Le fait est que, selon toute probabilité, quelque chose a été tramé contre ma vie, répondit Broussel avec une fermeté qui parut stoïque. — Mon pauvre ami! Oui, ils ont voulu commencer par vous; mais notre tour viendra à chacun, et ne pouvant nous vaincre en masse, ils chercheront à nous détruire les uns après les autres. — Si j'en réchappe, dit Broussel, je veux les écraser à leur tour sous le poids de ma parole. — Vous en reviendrez, dit Blancmesnil, et pour leur faire payer cher cette agression.
Mme Broussel pleurait à chaudes larmes; Gervaise se désespérait.
— Qu'y a-t-il donc? s'écria un beau jeune homme aux formes robustes en se précipitant dans la chambre. Mon père blessé? — Vous voyez une victime de la tyrannie, dit Blancmesnil en vrai Spartiate. — Oh! dit le jeune homme en se retournant vers la porte, malheur à ceux qui vous ont touché, mon père! — Jacques, dit le conseiller en le relevant, allez plutôt chercher un médecin, mon ami. — J'entends les cris du peuple, dit la vieille; c'est sans doute Friquet qui en amène un; mais non, c'est un carrosse.
Blancmesnil regarda par la fenêtre. — Le coadjuteur! dit-il.
— M. le coadjuteur! répéta Broussel. Eh! mon Dieu, attendez donc que j'aille au-devant de lui!
Et le conseiller, oubliant sa blessure, allait s'élancer à la rencontre de M. de Retz, si Blancmesnil ne l'eût arrêté.
— Eh bien! mon cher Broussel, dit le coadjuteur en entrant, qu'y a-t-il donc? On parle de guet-apens, d'assassinat? Bonjour, monsieur Blancmesnil. J'ai pris en passant mon médecin, et je vous l'amène. — Ah! monsieur, dit Broussel, que de grâces je vous dois! Il est vrai que j'ai été cruellement renversé et foulé aux pieds par les mousquetaires du roi. — Dites du cardinal, reprit le coadjuteur, dites du Mazarin. Mais nous lui ferons payer tout cela, soyez tranquille. N'est-ce pas, monsieur de Blancmesnil?
Blancmesnil s'inclinait lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, poussée par un coureur. Un laquais à grande livrée le suivait, qui annonça à haute voix:
— M. le duc de Longueville.
— Quoi! s'écria Broussel, M. le duc ici? quel honneur à moi! Ah! monseigneur! — Je viens gémir, monsieur, dit le duc, sur le sort de notre brave défenseur. Êtes-vous donc blessé, mon cher conseiller? — Si je l'étais votre visite me guérirait, monseigneur. — Vous souffrez, cependant? — Beaucoup, dit Broussel. — J'ai amené mon médecin, dit le duc, permettez-vous qu'il entre? — Comment donc! dit Broussel.
Le duc fit signe à son laquais qui introduisit un homme noir.
— J'avais eu la même idée que vous, mon prince, dit le coadjuteur.
Les deux médecins se regardèrent. — Ah! c'est vous, monsieur le coadjuteur? dit le duc. Les amis du peuple se rencontrent sur leur véritable terrain. — Ce bruit m'avait effrayé et je suis accouru, mais je crois que le plus pressé serait que les médecins visitassent notre brave conseiller. — Devant vous, messieurs? dit Broussel tout intimidé. — Pourquoi pas, mon cher? Nous avons hâte, je vous le jure, de savoir ce qu'il en est. — Eh! mon Dieu, dit Mme Broussel, qu'est-ce encore que ce nouveau tumulte? — On dirait des applaudissements, dit Blancmesnil en courant à la fenêtre. — Quoi? s'écria Broussel pâlissant, qu'y a-t-il encore? — La livrée de M. le prince de Conti! s'écria Blancmesnil. M. le prince de Conti lui-même!
Le coadjuteur et M. de Longueville avaient une énorme envie de rire. Les médecins allaient lever la couverture de Broussel. Broussel les arrêta. En ce moment le prince de Conti entra.
— Ah! messieurs, dit-il en voyant le coadjuteur, vous m'avez prévenu! Mais il ne faut pas m'en vouloir, mon cher monsieur Broussel. Quand j'ai appris votre accident, j'ai cru que vous manqueriez peut-être de médecin, et j'ai passé pour prendre le mien. Comment allez-vous, et qu'est-ce que cet assassinat dont on parle?
Broussel voulut parler, mais les paroles lui manquèrent; il était écrasé sous le poids des honneurs qui lui arrivaient.
— Eh bien! mon cher docteur, voyez, dit le prince de Conti à un homme noir qui l'accompagnait. — Messieurs, dit un des médecins, c'est alors une consultation. — C'est ce que vous voudrez, dit le prince, mais rassurez-moi vite sur l'état de ce cher conseiller.
Les trois médecins s'approchèrent du lit. Broussel tirait la couverture à lui de toutes ses forces; mais malgré sa résistance il fut dépouillé et examiné.
Il n'avait qu'une contusion au bras et l'autre à la cuisse.
Les trois médecins se regardèrent, ne comprenant pas qu'on eût réuni trois des hommes les plus savants de la faculté de Paris pour une pareille misère.
— Eh bien? dit le coadjuteur. — Eh bien? dit le duc. — Eh bien? dit le prince.
— Nous espérons que l'accident n'aura pas de suite, dit l'un des trois médecins. Nous allons nous retirer dans la chambre voisine pour faire l'ordonnance.
— Broussel! des nouvelles de Broussel! criait le peuple. Comment va Broussel?
Le coadjuteur courut à la fenêtre. À sa vue le peuple fit silence.
— Mes amis, dit-il, rassurez-vous, M. Broussel est hors de danger. Cependant sa blessure est sérieuse et le repos est nécessaire.
Les cris Vive Broussel! Vive le coadjuteur! retentirent aussitôt dans la rue.
M. de Longueville fut jaloux et alla à son tour à la fenêtre.
— Vive M. de Longueville! cria-t-on aussitôt.
— Mes amis, dit le duc en saluant de la main, retirez-vous en paix, et ne donnez pas la joie du désordre à nos ennemis.
— Bien! monsieur le duc, dit Broussel de son lit; voilà qui est parlé en bon Français. — Oui, messieurs les Parisiens, dit le prince de Conti allant à son tour à la fenêtre pour avoir sa part des applaudissements; oui, M. Broussel vous en prie. D'ailleurs il a besoin de repos, et le bruit pourrait l'incommoder.
— Vive M. le prince de Conti! cria la foule. Le prince salua.
Tous trois prirent alors congé du conseiller, et la foule qu'ils avaient renvoyée au nom de Broussel leur fit escorte. Ils étaient sur les quais que Broussel de son lit saluait encore.
La vieille servante, stupéfaite, regardait son maître avec admiration. Le conseiller avait grandi d'un pied à ses yeux.
— Voilà ce que c'est que de servir son pays selon sa conscience, dit Broussel avec satisfaction.
Les médecins sortirent après une heure de délibération et ordonnèrent de bassiner les contusions avec de l'eau et du sel.
Ce fut toute la journée une procession de carrosses. Toute la
Fronde se fit inscrire chez Broussel.
— Quel beau triomphe, mon père! dit le jeune homme, qui, ne comprenant pas le véritable motif qui poussait tous ces gens-là chez son père, prenait au sérieux cette démonstration des grands, des princes et de leurs amis. — Hélas! mon cher Jacques, dit Broussel, j'ai bien peur de payer ce triomphe-là un peu cher, et je m'abuse fort, ou M. Mazarin, à cette heure, est en train de me faire la carte des chagrins que je lui cause.
Friquet rentra à minuit, il n'avait pas pu trouver de médecin.
XXX. Quatre anciens amis s'apprêtent à se revoir
— Eh bien! dit Porthos, assis dans la cour de l'hôtel de La Chevrette, à d'Artagnan, qui, la figure allongée et maussade, rentrait du Palais-Cardinal; eh bien! il vous a mal reçu, mon brave d'Artagnan?
— Ma foi, oui! Décidément, c'est une laide bête que cet homme!
Que mangez-vous là, Porthos?
— Eh! vous voyez, je trempe un biscuit dans un verre de vin d'Espagne. Faites-en autant.
— Vous avez raison. Gimblou, un verre!
Le garçon apostrophé par ce nom harmonieux apporta le verre demandé, et d'Artagnan s'assit près de son ami.
— Comment cela s'est-il passé?
— Dame! vous comprenez, il n'y avait pas deux moyens de dire la chose. Je suis entré, il m'a regardé de travers; j'ai haussé les épaules, et je lui ai dit:
«— Eh bien! Monseigneur, nous n'avons pas été les plus forts.
«— Oui, je sais tout cela; mais racontez-moi les détails.
«Vous comprenez, Porthos, je ne pouvais pas raconter les détails sans nommer nos amis, et les nommer, c'était les perdre.
— Pardieu!
— Monseigneur, ai-je dit, ils étaient cinquante et nous étions deux.
«— Oui, mais cela n'empêche pas, a-t-il répondu, qu'il y a eu des coups de pistolet échangés, à ce que j'ai entendu dire.
«— Le fait est que de part et d'autre, il y a eu quelques charges de poudre de brûlées.
«— Et les épées ont vu le jour? a-t-il ajouté.
«—C'est-à-dire la nuit, Monseigneur, ai-je répondu.
«— Ah çà! a continué le cardinal, je vous croyais Gascon, mon cher?
«— Je ne suis Gascon que quand je réussis, Monseigneur.
«La réponse lui a plu, car il s'est mis à rire.
«— Cela m'apprendra, a-t-il dit, à faire donner de meilleurs chevaux à mes gardes; car s'ils eussent pu vous suivre, et qu'ils eussent fait chacun autant que vous et votre ami, vous eussiez tenu votre parole et me l'eussiez ramené mort ou vif.
— Eh bien! mais il me semble que ce n'est pas mal, cela, reprit
Porthos.
— Eh! mon Dieu, non, mon cher, mais c'est la manière dont c'est dit. C'est incroyable, interrompit d'Artagnan, combien ces biscuits tiennent de vin! Ce sont de véritables éponges! Gimblou, une autre bouteille.
La bouteille fut apportée avec une promptitude qui prouvait le degré de considération dont d'Artagnan jouissait dans l'établissement. Il continua:
— Aussi je me retirais, lorsqu'il m'a rappelé.
«— Vous avez eu trois chevaux tant tués que fourbus? m'a-t-il demandé.
«— Oui, Monseigneur.
«— Combien valaient-ils?
— Mais, dit Porthos, c'est un assez bon mouvement, cela, il me semble.
— Mille pistoles, ai-je répondu.
— Mille pistoles! dit Porthos; oh! oh! c'est beaucoup, et s'il se connaît en chevaux, il a dû marchander.
— Il en avait, ma foi, bien envie, le pleutre, car il a fait un soubresaut terrible et m'a regardé. Je l'ai regardé aussi; alors il a compris, et mettant la main dans une armoire, il en a tiré des billets sur la banque de Lyon.
— Pour mille pistoles?
— Pour mille pistoles! tout juste, le ladre! pas pour une de plus.
— Et vous les avez?
— Les voici.
— Ma foi! je trouve que c'est agir convenablement, dit Porthos.
— Convenablement! avec des gens qui non seulement viennent de risquer leur peau, mais encore de lui rendre un grand service?
— Un grand service, et lequel? demanda Porthos.
— Dame! il paraît que je lui ai écrasé un conseiller au parlement.
— Comment! ce petit homme noir que vous avez renversé au coin du cimetière Saint-Jean.
— Justement, mon cher. Eh bien! il le gênait. Malheureusement, je ne l'ai pas écrasé à plat. Il paraît qu'il en reviendra et qu'il le gênera encore.
— Tiens! dit Porthos, et moi qui ai dérangé mon cheval qui allait donner en plein dessus! Ce sera pour une autre fois.
— Il aurait dû me payer le conseiller, le cuistre!
— Dame! dit Porthos, s'il n'était pas écrasé tout à fait…
— Ah! M. de Richelieu eût dit: «Cinq cents écus pour le conseiller!» Enfin n'en parlons plus. Combien vous coûtaient vos bêtes, Porthos?
— Ah! mon ami, si le pauvre Mousqueton était là, il vous dirait la chose à livre, sou et denier.
— N'importe! dites toujours, à dix écus près.
— Mais Vulcain et Bayard me coûtaient chacun deux cents pistoles à peu près, et en mettant Phébus à cent cinquante, je crois que nous approcherons du compte.
— Alors, il reste donc quatre cent cinquante pistoles, dit d'Artagnan assez satisfait.
— Oui, dit Porthos, mais il y a les harnais.
— C'est pardieu vrai. À combien les harnais?
— Mais en mettant cent pistoles pour les trois…
— Va pour cent pistoles, dit d'Artagnan. Il reste alors trois cent cinquante pistoles.
Porthos inclina la tête en signe d'adhésion.
— Donnons les cinquante pistoles à l'hôtesse pour notre dépense, dit d'Artagnan, et partageons les trois cents autres.
— Partageons, dit Porthos.
— Piètre affaire! murmura d'Artagnan en serrant ses billets.
— Heu! dit Porthos, c'est toujours cela. Mais dites donc?
— Quoi?
— N'a-t-il en aucune façon parlé de moi?
— Ah! si fait! s'écria d'Artagnan, qui craignait de décourager son ami en lui disant que le cardinal n'avait pas soufflé un mot de lui; si fait! il a dit…
— Il a dit? reprit Porthos.
— Attendez, je tiens à me rappeler ses propres paroles;
il a dit: «Quant à votre ami, annoncez-lui qu'il peut dormir sur ses deux oreilles.»
— Bon, dit Porthos; cela signifie clair comme le jour qu'il compte toujours me faire baron.
En ce moment neuf heures sonnèrent à l'église voisine. D'Artagnan tressaillit.
— Ah! c'est vrai, dit Porthos, voilà neuf heures qui sonnent, et c'est à dix, vous vous le rappelez, que nous avons rendez-vous à la place Royale.
— Ah! tenez, Porthos, taisez-vous! s'écria d'Artagnan avec un mouvement d'impatience, ne me rappelez pas ce souvenir, c'est cela qui m'a rendu maussade depuis hier. Je n'irai pas.
— Et pourquoi? demanda Porthos.
— Parce que ce m'est une chose douloureuse que de revoir ces deux hommes qui ont fait échouer notre entreprise.
— Cependant, reprit Porthos, ni l'un ni l'autre n'ont eu l'avantage. J'avais encore un pistolet chargé, et vous étiez en face l'un de l'autre, l'épée à la main.
— Oui, dit d'Artagnan; mais, si ce rendez-vous cache quelque chose…
— Oh! dit Porthos, vous ne le croyez pas, d'Artagnan.
C'était vrai. D'Artagnan ne croyait pas Athos capable d'employer la ruse, mais il cherchait un prétexte de ne point aller à ce rendez-vous.
— Il faut y aller, continua le superbe seigneur de Bracieux; ils croiraient que nous avons eu peur. Eh! cher ami, nous avons bien affronté cinquante ennemis sur la grande route; nous affronterons bien deux amis sur la place Royale.
— Oui, oui, dit d'Artagnan, je le sais; mais ils ont pris le parti des princes sans nous en prévenir; mais Athos et Aramis ont joué avec moi un jeu qui m'alarme. Nous avons découvert la vérité hier. À quoi sert-il d'aller apprendre aujourd'hui autre chose?
— Vous vous défiez donc réellement? dit Porthos.
— D'Aramis, oui, depuis qu'il est devenu abbé. Vous ne pouvez pas vous figurer, mon cher, ce qu'il est devenu. Il nous voit sur le chemin qui doit le conduire à son évêché, et ne serait pas fâché de nous supprimer peut-être.
— Ah! de la part d'Aramis, c'est autre chose, dit Porthos, et cela ne m'étonnerait pas.
— M. de Beaufort peut essayer de nous faire saisir à son tour.
— Bah! puisqu'il nous tenait et qu'il nous a lâchés. D'ailleurs, mettons-nous sur nos gardes, armons-nous et emmenons Planchet avec sa carabine.
— Planchet est frondeur, dit d'Artagnan.
— Au diable les guerres civiles! dit Porthos; on ne peut plus compter ni sur ses amis, ni sur ses laquais. Ah! si le pauvre Mousqueton était là! En voilà un qui ne me quittera jamais.
— Oui, tant que vous serez riche. Eh! mon cher, ce ne sont pas les guerres civiles qui nous désunissent; c'est que nous n'avons plus vingt ans chacun, c'est que les loyaux élans de la jeunesse ont disparu pour faire place au murmure des intérêts, au souffle des ambitions, aux conseils de l'égoïsme. Oui, vous avez raison, allons-y, Porthos, mais allons-y bien armés. Si nous n'y allons pas, ils diraient que nous avons peur.
— Holà! Planchet! dit d'Artagnan.
Planchet apparut.
— Faites seller les chevaux, et prenez votre carabine.
— Mais, monsieur, contre qui allons-nous d'abord!
— Nous n'allons contre personne, dit d'Artagnan; c'est une simple mesure de précaution dans le cas où nous serions attaqués.
— Vous savez, monsieur, qu'on a voulu tuer ce bon conseiller
Broussel, le père du peuple?
— Ah! vraiment? dit d'Artagnan.
— Oui, mais il a été bien vengé, car il a été reporté chez lui dans les bras du peuple. Depuis hier sa maison ne désemplit pas. Il a reçu la visite du coadjuteur, de M. de Longueville et du prince de Conti. Madame de Chevreuse et madame de Vendôme se sont fait inscrire chez lui, et quand il voudra maintenant…
— Eh bien! quand il voudra?
Planchet se mit à chantonner:
Un vent de Fronde S'est levé ce matin; Je crois qu'il gronde Contre le Mazarin. Un vent de Fronde S'est levé ce matin.
— Cela ne m'étonne plus, dit tout bas d'Artagnan à Porthos, que le Mazarin eût préféré de beaucoup que j'eusse écrasé tout à fait son conseiller.
— Vous comprenez donc, monsieur, reprit Planchet, que si c'était pour quelque entreprise pareille à celle qu'on a tramée contre M. Broussel, que vous me priez de prendre ma carabine…
— Non, sois tranquille; mais de qui tiens-tu tous ces détails?
— Oh! de bonne source, monsieur. Je les tiens de Friquet.
— De Friquet? dit d'Artagnan. Je connais ce nom-là.
— C'est le fils de la servante de M. Broussel, un gaillard qui, je vous en réponds, dans une émeute ne donnerait pas sa part aux chiens.
— N'est-il pas enfant de choeur à Notre-Dame! demanda d'Artagnan.
— Oui, c'est cela; Bazin le protège.
— Ah! ah! je sais, dit d'Artagnan. Et garçon de comptoir au cabaret de la rue de la Calandre?
— Justement.
— Que vous fait ce marmot? dit Porthos.
— Heu! dit d'Artagnan, il m'a déjà donné de bons renseignements, et dans l'occasion il pourrait m'en donner encore.
— À vous qui avez failli écraser son maître?
— Et qui le lui dira?
— C'est juste.
À ce même moment, Athos et Aramis entraient dans Paris par le faubourg Saint-Antoine. Ils s'étaient rafraîchis en route et se hâtaient pour ne pas manquer au rendez-vous. Bazin seul les suivait. Grimaud, on se le rappelle, était resté pour soigner Mousqueton, et devait rejoindre directement le jeune vicomte de Bragelonne, qui se rendait à l'armée de Flandre.
— Maintenant, dit Athos, il nous faut entrer dans quelque auberge pour prendre l'habit de ville, déposer nos pistolets et nos rapières, et désarmer notre valet.
— Oh, point du tout, cher comte, et en ceci, vous me permettrez, non seulement de n'être point de votre avis, mais encore d'essayer de vous ramener au mien.
— Et pourquoi cela?
— Parce que c'est à un rendez-vous de guerre que nous allons.
— Que voulez-vous dire, Aramis?
— Que la place Royale est la suite de la grande route du
Vendômois, et pas autre chose.
— Comment! nos amis…
— Sont devenus nos plus dangereux ennemis, Athos; croyez-moi, défions-nous, et surtout défiez-vous.
— Oh! mon cher d'Herblay!
— Qui vous dit que d'Artagnan n'a pas rejeté sa défaite sur nous et n'a pas prévenu le cardinal? Qui vous dit que le cardinal ne profitera pas de ce rendez-vous pour nous faire saisir?
— Eh quoi! Aramis, vous pensez que d'Artagnan, que Porthos prêteraient les mains à une pareille infamie?
— Entre amis, mon cher Athos, vous avez raison, ce serait une infamie; mais entre ennemis, c'est une ruse.
Athos croisa les bras et laissa tomber sa belle tête sur sa poitrine.
— Que voulez-vous, Athos! dit Aramis, les hommes sont ainsi faits, et n'ont pas toujours vingt ans. Nous avons cruellement blessé, vous le savez, cet amour-propre qui dirige aveuglément les actions de d'Artagnan. Il a été vaincu. Ne l'avez-vous pas entendu se désespérer sur la route? Quant à Porthos, sa baronnie dépendait peut-être de la réussite de cette affaire. Eh bien! il nous a rencontrés sur son chemin, et ne sera pas encore baron de cette fois-ci. Qui vous dit que cette fameuse baronnie ne tient pas à notre entrevue de ce soir? Prenons nos précautions, Athos.
— Mais s'ils allaient venir sans armes, eux? Quelle honte pour nous, Aramis!
— Oh! soyez tranquille, mon cher, je vous réponds qu'il n'en sera pas ainsi. D'ailleurs, nous avons une excuse, nous, nous arrivons de voyage et nous sommes rebelles!
— Une excuse à nous! Il nous faut prévoir le cas où nous aurions besoin dune excuse vis-à-vis de d'Artagnan, vis-à-vis de Porthos! Oh! Aramis, Aramis continua Athos en secouant tristement la tête, sur mon âme, vous me rendez le plus malheureux des hommes. Vous désenchantez un coeur qui n'était pas entièrement mort à l'amitié! Tenez, Aramis, j'aimerais presque autant, je vous le jure, qu'on me l'arrachât de la poitrine. Allez-y comme vous voudrez, Aramis. Quant à moi, j'irai désarmé.
— Non pas, car je ne vous laisserai pas aller ainsi. Ce n'est plus un homme, ce n'est plus Athos, ce n'est plus même le comte de La Fère que vous trahirez par cette faiblesse; c'est un parti tout entier auquel vous appartenez et qui compte sur vous.
— Qu'il soit fait comme vous dites, répondit tristement Athos.
Et ils continuèrent leur chemin.
À peine arrivaient-ils par la rue du Pas-de-la-Mule, aux grilles de la place déserte, qu'ils aperçurent sous l'arcade, au débouché de la rue Sainte-Catherine, trois cavaliers.
C'étaient d'Artagnan et Porthos marchant enveloppés de leurs manteaux que relevaient les épées. Derrière eux venait Planchet, le mousquet à la cuisse.
Athos et Aramis descendirent de cheval en apercevant d'Artagnan et
Porthos.
Ceux-ci en firent autant. D'Artagnan remarqua que les trois chevaux, au lieu d'être tenus par Bazin, étaient attachés aux anneaux des arcades. Il ordonna à Planchet de faire comme faisait Bazin.
Alors ils s'avancèrent, deux contre deux, suivis des valets, à la rencontre les uns des autres, et se saluèrent poliment.
— Où vous plaît-il que nous causions, messieurs? dit Athos, qui s'aperçut que plusieurs personnes s'arrêtaient et les regardaient, comme s'il s'agissait d'un de ces fameux duels, encore vivants dans la mémoire des Parisiens, et surtout de ceux qui habitaient la place Royale.
— La grille est fermée, dit Aramis, mais si ces messieurs aiment le frais sous les arbres et une solitude inviolable, je prendrai la clef à l'hôtel de Rohan, et nous serons à merveille.
D'Artagnan plongea son regard dans l'obscurité de la place, et Porthos hasarda sa tête entre deux barreaux pour sonder les ténèbres.
— Si vous préférez un autre endroit, messieurs, dit Athos de sa voix noble et persuasive, choisissez vous-mêmes.
— Cette place, si M. d'Herblay peut s'en procurer la clef, sera, je le crois, le meilleur terrain possible.
Aramis s'écarta aussitôt, en prévenant Athos de ne pas rester seul ainsi à portée de d'Artagnan et de Porthos; mais celui auquel il donnait ce conseil ne fit que sourire dédaigneusement, et fit un pas vers ses anciens amis qui demeurèrent tous deux à leur place.
Aramis avait effectivement été frapper à l'hôtel de Rohan, il parut bientôt avec un homme qui disait:
— Vous me le jurez, monsieur?
— Tenez, dit Aramis en lui donnant un louis.
— Ah! vous ne voulez pas jurer, mon gentilhomme! disait le concierge en secouant la tête.
— Eh! peut-on jurer de rien, dit Aramis. Je vous affirme seulement qu'à cette heure ces messieurs sont nos amis.
— Oui, certes, dirent froidement Athos, d'Artagnan et Porthos.
D'Artagnan avait entendu le colloque et avait compris.
— Vous voyez? dit-il à Porthos.
— Qu'est-ce que je vois?
— Qu'il n'a pas voulu jurer.
— Jurer, quoi?
— Cet homme voulait qu'Aramis lui jurât que nous n'allions pas sur la place Royale pour nous battre.
— Et Aramis n'a pas voulu jurer?
— Non.
— Attention, alors.
Athos ne perdait pas de vue les deux discoureurs. Aramis ouvrit la porte et s'effaça pour que d'Artagnan et Porthos pussent entrer. En entrant, d'Artagnan engagea la poignée de son épée dans la grille et fut forcé d'écarter son manteau. En écartant son manteau il découvrit la crosse luisante de ses pistolets, sur lesquels se refléta un rayon de la lune.
— Voyez-vous, dit Aramis en touchant l'épaule d'Athos d'une main et en lui montrant de l'autre l'arsenal que d'Artagnan portait à sa ceinture.
— Hélas! oui, dit Athos avec un profond soupir.
Et il entra le troisième. Aramis entra le dernier et ferma la grille derrière lui. Les deux valets restèrent dehors; mais comme si eux aussi se méfiaient l'un de l'autre, ils restèrent à distance.
XXXI. La place Royale
On marcha silencieusement jusqu'au centre de la place; mais comme en ce moment la lune venait de sortir d'un nuage, on réfléchit qu'à cette place découverte on serait facilement vu, et l'on gagna les tilleuls, où l'ombre était plus épaisse.
Des bancs étaient disposés de place en place; les quatre promeneurs s'arrêtèrent devant l'un d'eux. Athos fit un signe, d'Artagnan et Porthos s'assirent. Athos et Aramis restèrent debout devant eux.
Au bout d'un moment de silence dans lequel chacun sentait l'embarras qu'il y avait à commencer l'explication:
— Messieurs, dit Athos, une preuve de la puissance de notre ancienne amitié, c'est notre présence à ce rendez-vous; pas un n'a manqué, pas un n'avait donc de reproches à se faire.
— Écoutez, monsieur le comte, dit d'Artagnan, au lieu de nous faire des compliments que nous ne méritons peut-être ni les uns ni les autres, expliquons-nous en gens de coeur.
— Je ne demande pas mieux, répondit Athos. Je suis franc; parlez avec toute franchise: avez-vous quelque chose à me reprocher, à moi ou à M. l'abbé d'Herblay?
— Oui, dit d'Artagnan; lorsque j'eus l'honneur de vous voir au château de Bragelonne, je vous portais des propositions que vous avez comprises; au lieu de me répondre comme à un ami, vous m'avez joué comme un enfant, et cette amitié que vous vantez ne s'est pas rompue hier par le choc de nos épées, mais par votre dissimulation à votre château.
— D'Artagnan! dit Athos d'un ton de doux reproche.
— Vous m'avez demandé de la franchise, dit d'Artagnan, en voilà; vous demandez ce que je pense, je vous le dis. Et maintenant j'en ai autant à votre service, monsieur l'abbé d'Herblay. J'ai agi de même avec vous et vous m'avez abusé aussi.
— En vérité, monsieur, vous êtes étrange, dit Aramis; vous êtes venu me trouver pour me faire des propositions, mais me les avez- vous faites? Non, vous m'avez sondé, voilà tout. Eh bien! que vous ai-je dit? que Mazarin était un cuistre et que je ne servirais pas Mazarin. Mais voilà tout. Vous ai-je dit que je ne servirais pas un autre? Au contraire, je vous ai fait entendre, ce me semble, que j'étais aux princes. Nous avons même, si je ne m'abuse, fort agréablement plaisanté sur le cas très probable où vous recevriez du cardinal mission de m'arrêter. Étiez-vous homme de parti? Oui, sans doute. Eh bien! pourquoi ne serions-nous pas à notre tour gens de parti? Vous aviez votre secret comme nous avions le nôtre; nous ne les avons pas échangés, tant mieux: cela prouve que nous savons garder nos secrets.
— Je ne vous reproche rien, monsieur, dit d'Artagnan, c'est seulement parce que M. le comte de La Fère a parlé d'amitié que j'examine vos procédés.
— Et qu'y trouvez-vous? demanda Aramis avec hauteur.
Le sang monta aussitôt aux tempes de d'Artagnan, qui se leva et répondit:
— Je trouve que ce sont bien ceux d'un élève des jésuites.
En voyant d'Artagnan se lever, Porthos s'était levé aussi. Les quatre hommes se retrouvaient donc debout et menaçants en face les uns des autres.
À la réponse de d'Artagnan, Aramis fit un mouvement comme pour porter la main à son épée.
Athos l'arrêta.
— D'Artagnan, dit-il, vous venez ce soir ici encore tout furieux de notre aventure d'hier. D'Artagnan, je vous croyais assez grand coeur pour qu'une amitié de vingt ans résistât chez vous à une défaite d'amour-propre d'un quart d'heure. Voyons, dites cela à moi. Croyez-vous avoir quelque chose à me reprocher? Si je suis en faute, d'Artagnan, j'avouerai ma faute.
Cette voix grave et harmonieuse d'Athos avait toujours sur d'Artagnan son ancienne influence, tandis que celle d'Aramis, devenue aigre et criarde dans ses moments de mauvaise humeur, l'irritait. Aussi répondit-il à Athos:
— Je crois, monsieur le comte, que vous aviez une confidence à me faire au château de Bragelonne, et que monsieur, continua-t-il en désignant Aramis, en avait une à me faire à son couvent; je ne me fusse point jeté alors dans une aventure où vous deviez me barrer le chemin; cependant, parce que j'ai été discret, il ne faut pas tout à fait me prendre pour un sot. Si j'avais voulu approfondir la différence des gens que M. d'Herblay reçoit par une échelle de corde avec celle des gens qu'il reçoit par une échelle de bois, je l'aurais bien forcé de me parler.