— Les deux voyageuses frappèrent à la porte; il était tard; le prêtre, qui était couché, leur cria d'entrer; elles entrèrent, car la porte n'était point fermée. La confiance est grande dans les villages. Une lampe brûlait dans la chambre où était le prêtre. Marie Michon, qui faisait bien le plus charmant cavalier de la terre, poussa la porte, passa la tête et demanda l'hospitalité.
«— Volontiers, mon jeune cavalier, dit le prêtre, si vous voulez vous contenter des restes de mon souper et de la moitié de ma chambre.
«Les deux voyageuses se consultèrent un instant; le prêtre les entendit éclater de rire, puis le maître ou plutôt la maîtresse répondit:
«— Merci, monsieur le curé, j'accepte.
«— Alors, soupez et faites le moins de bruit possible, répondit le prêtre, car moi aussi j'ai couru toute la journée et ne serais pas fâché de dormir cette nuit.
Madame de Chevreuse marchait évidemment de surprise en étonnement et d'étonnement en stupéfaction; sa figure, en regardant Athos, avait pris une expression impossible à rendre; on voyait qu'elle eût voulu parler, et cependant elle se taisait, de peur de perdre une des paroles de son interlocuteur.
— Après? dit-elle.
— Après? dit Athos. Ah! voilà justement le plus difficile.
— Dites, dites, dites! On peut tout me dire à moi. D'ailleurs cela ne me regarde pas, et c'est l'affaire de mademoiselle Marie Michon.
— Ah! c'est juste, dit Athos. Eh bien! donc, Marie Michon soupa avec sa suivante, et, après avoir soupé, selon la permission qui lui avait été donnée, elle rentra dans la chambre où reposait son hôte, tandis que Ketty s'accommodait sur un fauteuil dans la première pièce, c'est-à-dire dans celle où l'on avait soupé.
— En vérité, monsieur, dit madame de Chevreuse, à moins que vous ne soyez le démon en personne, je ne sais pas comment vous pouvez connaître tous ces détails.
— C'était une charmante femme que cette Marie Michon, reprit Athos, une de ces folles créatures à qui passent sans cesse dans l'esprit les idées les plus étranges, un de ces êtres nés pour nous damner tous tant que nous sommes. Or, en pensant que son hôte était prêtre, il vint à l'esprit de la coquette que ce serait un joyeux souvenir pour sa vieillesse, au milieu de tant de souvenirs joyeux qu'elle avait déjà, que celui d'avoir damné un abbé.
— Comte, dit la duchesse, ma parole d'honneur, vous m'épouvantez!
— Hélas! reprit Athos, le pauvre abbé n'était pas un saint Ambroise, et, je le répète, Marie Michon était une adorable créature.
— Monsieur, s'écria la duchesse en saisissant les mains d'Athos, dites-moi tout de suite comment vous savez tous ces détails, ou je fais venir un moine du couvent des Vieux-Augustins et je vous exorcise.
Athos se mit à rire.
— Rien de plus facile, madame. Un cavalier, qui lui-même était chargé d'une mission importante, était venu demander une heure avant vous l'hospitalité au presbytère et cela au moment même où le curé, appelé auprès d'un mourant, quittait non seulement sa maison, mais le village pour toute la nuit. Alors l'homme de Dieu, plein de confiance dans son hôte, qui d'ailleurs était gentilhomme, lui avait abandonné maison, souper et chambre. C'était donc à l'hôte du bon abbé, et non à l'abbé lui-même, que Marie Michon était venue demander l'hospitalité.
— Et ce cavalier, cet hôte, ce gentilhomme arrivé avant elle?
— C'était moi, le comte de La Fère, dit Athos en se levant et en saluant respectueusement la duchesse de Chevreuse.
La duchesse resta un moment stupéfaite, puis tout à coup éclatant de rire:
— Ah! ma foi! dit-elle, c'est fort drôle, et cette folle de Marie Michon a trouvé mieux qu'elle n'espérait. Asseyez-vous, cher comte, et reprenez votre récit.
— Maintenant, il me reste à m'accuser, madame. Je vous l'ai dit, moi-même je voyageais pour une mission pressée; dès le point du jour, je sortis de la chambre, sans bruit, laissant dormir mon charmant compagnon de gîte. Dans la première pièce dormait aussi, la tête renversée sur un fauteuil, la suivante, en tout digne de la maîtresse. Sa jolie figure me frappa; je m'approchai et je reconnus cette petite Ketty, que notre ami Aramis avait placée auprès d'elle. Ce fut ainsi que je sus que la charmante voyageuse était…
— Marie Michon! dit vivement madame de Chevreuse.
— Marie Michon, reprit Athos. Alors je sortis de la maison, j'allai à l'écurie, je trouvai mon cheval sellé et mon laquais prêt; nous partîmes.
— Et vous n'êtes jamais repassé par ce village? demanda vivement madame de Chevreuse.
— Un an après, madame.
— Eh bien?
— Eh bien! je voulus revoir le bon curé. Je le trouvai fort préoccupé d'un événement auquel il ne comprenait rien. Il avait, huit jours auparavant, reçu dans une barcelonnette un charmant petit garçon de trois mois avec une bourse pleine d'or et un billet contenant ces simples mots: «11 octobre 1633».
— C'était la date de cette étrange aventure, reprit madame de
Chevreuse.
— Oui, mais il n'y comprenait rien, sinon qu'il avait passé cette nuit-là près d'un mourant, car Marie Michon avait quitté elle-même le presbytère avant qu'il y fût de retour.
— Vous savez, monsieur, que Marie Michon, lorsqu'elle revint en France, en 1643, fit redemander à l'instant même des nouvelles de cet enfant; car, fugitive, elle ne pouvait le garder; mais, revenue à Paris, elle voulait le faire élever près d'elle.
— Et que lui dit l'abbé? demanda à son tour Athos.
— Qu'un seigneur qu'il ne connaissait pas avait bien voulu s'en charger, avait répondu de son avenir, et l'avait emporté avec lui.
— C'était la vérité.
— Ah! je comprends alors! Ce seigneur, c'était vous, c'était son père!
— Chut! ne parlez pas si haut, madame; il est là.
— Il est là! s'écria madame de Chevreuse se levant vivement; il est là, mon fils, le fils de Marie Michon est là! Mais je veux le voir à l'instant!
— Faites attention, madame, qu'il ne connaît ni son père ni sa mère, interrompit Athos.
— Vous avez gardé le secret, et vous me l'amenez ainsi, pensant que vous me rendrez bien heureuse. Oh! merci, merci, monsieur! s'écria madame de Chevreuse en saisissant sa main, qu'elle essaya de porter à ses lèvres; merci! Vous êtes un noble coeur.
— Je vous l'amène, dit Athos en retirant sa main, pour qu'à votre tour vous fassiez quelque chose pour lui, madame. Jusqu'à présent j'ai veillé sur son éducation, et j'en ai fait, je le crois, un gentilhomme accompli; mais le moment est venu où je me trouve de nouveau forcé de reprendre la vie errante et dangereuse d'homme de parti. Dès demain je me jette dans une affaire aventureuse où je puis être tué; alors il n'aura plus que vous pour le pousser dans le monde, où il est appelé à tenir une place.
— Oh! soyez tranquille s'écria la duchesse. Malheureusement j'ai peu de crédit à cette heure, mais ce qu'il m'en reste est à lui; quant à sa fortune et à son titre…
— De ceci, ne vous inquiétez point, madame; je lui ai substitué la terre de Bragelonne, que je tiens d'héritage, laquelle lui donne le titre de vicomte et dix mille livres de rente.
— Sur mon âme, monsieur, dit la duchesse, vous êtes un vrai gentilhomme! mais j'ai hâte de voir notre jeune vicomte. Où est-il donc?
— Là, dans le salon; je vais le faire venir, si vous le voulez bien.
Athos fit un mouvement vers la porte. Madame de Chevreuse l'arrêta.
— Est-il beau? demanda-t-elle.
Athos sourit.
— Il ressemble à sa mère, dit-il.
En même temps il ouvrit la porte et fit signe au jeune homme, qui apparut sur le seuil.
Madame de Chevreuse ne put s'empêcher de jeter un cri de joie en apercevant un si charmant cavalier, qui dépassait toutes les espérances que son orgueil avait pu concevoir.
— Vicomte, approchez-vous, dit Athos, madame la duchesse de
Chevreuse permet que vous lui baisiez la main.
Le jeune homme s'approcha avec son charmant sourire et, la tête découverte, mit un genou en terre et baisa la main de madame de Chevreuse.
— Monsieur le comte, dit-il en se retournant vers Athos, n'est-ce pas pour ménager ma timidité que vous m'avez dit que madame était la duchesse de Chevreuse, et n'est-ce pas plutôt la reine?
— Non, vicomte, dit madame de Chevreuse en lui prenant la main à son tour, en le faisant asseoir auprès d'elle et en le regardant avec des yeux brillants de plaisir. Non, malheureusement, je ne suis point la reine, car si je l'étais, je ferais à l'instant même pour vous tout ce que vous méritez; mais, voyons, telle que je suis, ajouta-t-elle en se retenant à peine d'appuyer ses lèvres sur son front si pur, voyons, quelle carrière désirez-vous embrasser?
Athos, debout, les regardait tous deux avec une expression d'indicible bonheur.
— Mais, madame, dit le jeune homme avec sa voix douce et sonore à la fois, il me semble qu'il n'y a qu'une carrière pour un gentilhomme, c'est celle des armes. Monsieur le comte m'a élevé avec l'intention, je crois, de faire de moi un soldat, et il m'a laissé espérer qu'il me présenterait à Paris à quelqu'un qui pourrait me recommander peut-être à M. le Prince.
— Oui, je comprends, il va bien à un jeune soldat comme vous de servir sous un général comme lui; mais voyons, attendez… personnellement je suis assez mal avec lui, à cause des querelles de madame de Montbazon, ma belle-mère, avec madame de Longueville; mais par le prince de Marcillac… Eh! vraiment, tenez, comte, c'est cela! M. le prince de Marcillac est un ancien ami à moi; il recommandera notre jeune ami à madame de Longueville, laquelle lui donnera une lettre pour son frère, M. le Prince, qui l'aime trop tendrement pour ne pas faire à l'instant même pour lui tout ce qu'elle lui demandera.
— Eh bien! voilà qui va à merveille, dit le comte. Seulement, oserai-je maintenant vous recommander la plus grande diligence? J'ai des raisons pour désirer que le vicomte ne soit plus demain soir à Paris.
— Désirez-vous que l'on sache que vous vous intéressez à lui, monsieur le comte?
— Mieux vaudrait peut-être pour son avenir que l'on ignorât qu'il m'ait jamais connu.
— Oh! monsieur! s'écria le jeune homme.
— Vous savez, Bragelonne, dit le comte, que je ne fais jamais rien sans raison.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme, je sais que la suprême sagesse est en vous, et je vous obéirai comme j'ai l'habitude de le faire.
— Eh bien! comte, laissez-le-moi, dit la duchesse; je vais envoyer chercher le prince de Marcillac, qui par bonheur est à Paris en ce moment, et je ne le quitterai pas que l'affaire ne soit terminée.
— C'est bien, madame la duchesse, mille grâces. J'ai moi-même plusieurs courses à faire aujourd'hui, et à mon retour, c'est-à- dire vers les six heures du soir, j'attendrai le vicomte à l'hôtel.
— Que faites-vous, ce soir?
— Nous allons chez l'abbé Scarron, pour lequel j'ai une lettre, et chez qui je dois rencontrer un de mes amis.
— C'est bien, dit la duchesse de Chevreuse, j'y passerai moi-même un instant, ne quittez donc pas ce salon que vous ne m'ayez vue.
Athos salua madame de Chevreuse et s'apprêta à sortir.
— Eh bien, monsieur le comte, dit en riant la duchesse, quitte-t- on si sérieusement ses anciens amis?
— Ah! murmura Athos en lui baisant la main, si j'avais su plus tôt que Marie Michon fût une si charmante créature!…
Et il se retira en soupirant.
XXIII. L'abbé Scarron
Il y avait, rue des Tournelles, un logis que connaissaient tous les porteurs de chaises et tous les laquais de Paris, et cependant ce logis n'était ni celui d'un grand seigneur ni celui d'un financier. On n'y mangeait pas, on n'y jouait jamais, on n'y dansait guère.
Cependant, c'était le rendez-vous du beau monde, et tout Paris y allait.
Ce logis était celui du petit Scarron.
On y riait tant, chez ce spirituel abbé; on y débitait tant de nouvelles; ces nouvelles étaient si vite commentées, déchiquetées et transformées, soit en contes, soit en épigrammes, que chacun voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce qu'il disait et reporter ailleurs ce qu'il avait dit. Beaucoup brûlaient aussi d'y placer leur mot; et, s'il était drôle, ils étaient eux-mêmes les bienvenus.
Le petit abbé Scarron, qui n'était au reste abbé que parce qu'il possédait une abbaye, et non point du tout parce qu'il était dans les ordres, avait été autrefois un des plus coquets prébendiers de la ville du Mans, qu'il habitait. Or, un jour de carnaval, il avait voulu réjouir outre mesure cette bonne ville dont il était l'âme; il s'était donc fait frotter de miel par son valet; puis, ayant ouvert un lit de plume, il s'était roulé dedans, de sorte qu'il était devenu le plus grotesque volatile qu'il fût possible de voir. Il avait commencé alors à faire des visites à ses amis et amies dans cet étrange costume; on avait commencé par le suivre avec ébahissement, puis avec des huées, puis les crocheteurs l'avaient insulté, puis les enfants lui avaient jeté des pierres, puis enfin il avait été obligé de prendre la fuite pour échapper aux projectiles. Du moment où il avait fui, tout le monde l'avait poursuivi; pressé, traqué, relancé de tous côtés, Scarron n'avait trouvé d'autre moyen d'échapper à son escorte qu'en se jetant à la rivière. Il nageait comme un poisson, mais l'eau était glacée. Scarron était en sueur, le froid le saisit, et en atteignant l'autre rive, il était perclus.
On avait alors essayé, par tous les moyens connus, de lui rendre l'usage de ses membres; on l'avait tant fait souffrir du traitement, qu'il avait renvoyé tous les médecins en déclarant qu'il préférait de beaucoup la maladie; puis il était revenu à Paris, où déjà sa réputation d'homme d'esprit était établie. Là, il s'était fait confectionner une chaise de son invention; et comme un jour, dans cette chaise, il faisait une visite à la reine Anne d'Autriche, celle-ci, charmée de son esprit, lui avait demandé s'il ne désirait pas quelque titre.
— Oui, Votre Majesté, il en est un que j'ambitionne fort, avait répondu Scarron.
— Et lequel? avait demandé Anne d'Autriche.
— Celui de votre malade, répondit l'abbé.
Et Scarron avait été nommé malade de la reine avec une pension de quinze cents livres.
À partir de ce moment, n'ayant plus d'inquiétude sur l'avenir,
Scarron avait mené joyeuse vie, mangeant le fonds et le revenu.
Un jour cependant un émissaire du cardinal lui avait donné à entendre qu'il avait tort de recevoir M. le coadjuteur.
— Et pourquoi cela? avait demandé Scarron, n'est-ce donc point un homme de naissance?
— Si fait, pardieu!
— Aimable?
— Incontestablement.
— Spirituel?
— Il n'a malheureusement que trop d'esprit.
— Eh bien! alors, avait répondu Scarron, pourquoi voulez-vous que je cesse de voir un pareil homme?
— Parce qu'il pense mal.
— Vraiment? et de qui?
— Du cardinal.
— Comment! avait dit Scarron, je continue bien de voir M. Gilles Despréaux, qui pense mal de moi, et vous voulez que je cesse de voir M. le coadjuteur parce qu'il pense mal d'un autre? impossible!
La conversation en était restée là, et Scarron, par esprit de contrariété, n'en avait vu que plus souvent M. de Gondy.
Or, le matin du jour où nous sommes arrivés, et qui était le jour d'échéance de son trimestre, Scarron, comme c'était son habitude, avait envoyé son laquais avec son reçu pour toucher son trimestre à la caisse des pensions; mais il lui avait été répondu:
«Que l'état n'avait plus d'argent pour M. l'abbé Scarron.»
Lorsque le laquais apporta cette réponse à Scarron, il avait près de lui M. le duc de Longueville, qui offrait de lui donner une pension double de celle que le Mazarin lui supprimait; mais le rusé goutteux n'avait garde d'accepter. Il fit si bien, qu'à quatre heures de l'après-midi toute la ville savait le refus du cardinal. Justement c'était jeudi, jour de réception chez l'abbé; on y vint en foule, et l'on fronda d'une manière enragée par toute la ville.
Athos rencontra dans la rue Saint-Honoré deux gentilshommes qu'il ne connaissait pas, à cheval comme lui, suivis d'un laquais comme lui, et faisant le même chemin que lui. L'un des deux mit le chapeau à la main et lui dit:
— Croyez-vous bien, monsieur, que ce pleutre de Mazarin a supprimé la pension au pauvre Scarron!
— Cela est extravagant, dit Athos en saluant à son tour les deux cavaliers.
— On voit que vous êtes honnête homme, monsieur, répondit le même seigneur qui avait déjà adressé la parole à Athos, et ce Mazarin est un véritable fléau.
— Hélas, monsieur, répondit Athos, à qui le dites-vous! Et ils se séparèrent avec force politesses.
— Cela tombe bien que nous devions y aller ce soir, dit Athos au vicomte, nous ferons notre compliment à ce pauvre homme.
— Mais qu'est-ce donc que M. Scarron, qui met ainsi en émoi tout
Paris? demanda Raoul; est-ce quelque ministre disgracié?
— Oh! mon Dieu, non, vicomte, répondit Athos, c'est tout bonnement un petit gentilhomme de grand esprit qui sera tombé dans la disgrâce du cardinal pour avoir fait quelque quatrain contre lui.
— Est-ce que les gentilshommes font des vers? demanda naïvement
Raoul, je croyais que c'était déroger.
— Oui, mon cher vicomte, répondit Athos en riant, quand on les fait mauvais; mais quand on les fait bons, cela illustre encore. Voyez M. de Rotrou. Cependant, continua Athos du ton dont on donne un conseil salutaire, je crois qu'il vaut mieux ne pas en faire.
— Et alors, demanda Raoul, ce monsieur Scarron est poète?
— Oui, vous voilà prévenu, vicomte; faites bien attention à vous dans cette maison; ne parlez que par gestes, ou plutôt, écoutez toujours.
— Oui, monsieur, répondit Raoul.
— Vous me verrez causant beaucoup avec un gentilhomme de mes amis: ce sera l'abbé d'Herblay, vous m'avez souvent entendu parler.
— Je me rappelle, monsieur.
— Approchez-vous quelquefois de nous comme pour nous parler, mais ne nous parlez pas; n'écoutez pas non plus. Ce jeu servira pour que les importuns ne nous dérangent pas.
— Fort bien, monsieur, et je vous obéirai de point en point.
Athos alla faire deux visites dans Paris. Puis, à sept heures, ils se dirigèrent vers la rue des Tournelles. La rue était obstruée par les porteurs, les chevaux et les valets de pied. Athos se fit faire passage et entra suivi du jeune homme. La première personne qui le frappa en entrant fut Aramis, installé près d'un fauteuil à roulettes, fort large, recouvert d'un dais en tapisserie, sous lequel s'agitait, enveloppée dans une couverture de brocart, une petite figure assez jeune, assez rieuse, mais parfois pâlissante, sans que ses yeux cessassent néanmoins d'exprimer un sentiment vif, spirituel ou gracieux. C'était l'abbé Scarron, toujours riant, raillant, complimentant, souffrant et se grattant avec une petite baguette.
Autour de cette espèce de tente roulante, s'empressait une foule de gentilshommes et de dames. La chambre était fort propre et convenablement meublée. De grandes pentes de soies brochées de fleurs qui avaient été autrefois de couleurs vives, et qui pour le moment étaient un peu passées, tombaient de larges fenêtres, la tapisserie était modeste, mais de bon goût. Deux laquais fort polis et dressés aux bonnes manières faisaient le service avec distinction.
En apercevant Athos, Aramis s'avança vers lui, le prit par la main et le présenta à Scarron, qui témoigna autant de plaisir que de respect pour le nouvel hôte, et fit un compliment très spirituel pour le vicomte. Raoul resta interdit, car il ne s'était pas préparé à la majesté du bel esprit. Toutefois il salua avec beaucoup de grâce. Athos reçut ensuite les compliments de deux ou trois seigneurs auxquels le présenta Aramis; puis le tumulte de son entrée s'effaça peu à peu, et la conversation devint générale.
Au bout de quatre ou cinq minutes, que Raoul employa à se remettre et à prendre topographiquement connaissance de l'assemblée, la porte se rouvrit, et un laquais annonça mademoiselle Paulet.
Athos toucha de la main l'épaule du vicomte.
— Regardez cette femme, Raoul, dit-il, car c'est un personnage historique; c'est chez elle que se rendait le roi Henri IV lorsqu'il fut assassiné.
Raoul tressaillit; à chaque instant, depuis quelques jours, se levait pour lui quelque rideau qui lui découvrait un aspect héroïque: cette femme, encore jeune et encore belle, qui entrait, avait connu Henri IV et lui avait parlé.
Chacun s'empressa auprès de la nouvelle venue, car elle était toujours fort à la mode. C'était une grande personne à taille fine et onduleuse, avec une forêt de cheveux dorés, comme Raphaël les affectionnait et comme Titien en a mis à toutes ses Madeleines. Cette couleur fauve, ou peut-être aussi la royauté qu'elle avait conquise sur les autres femmes, l'avait fait surnommer la Lionne.
Nos belles dames d'aujourd'hui qui visent à ce titre fashionable sauront donc qu'il leur vient, non pas d'Angleterre, comme elles le croyaient peut-être, mais de leur belle et spirituelle compatriote mademoiselle Paulet.
Mademoiselle Paulet alla droit à Scarron, au milieu du murmure qui de toutes parts s'éleva à son arrivée.
— Eh bien, mon cher abbé! dit-elle de sa voix tranquille, vous voilà donc pauvre? Nous avons appris cela cet après-midi, chez madame de Rambouillet, c'est M. de Grasse qui nous l'a dit.
— Oui, mais l'État est riche maintenant, dit Scarron; il faut savoir se sacrifier à son pays.
— Monsieur le cardinal va s'acheter pour quinze cents livres de plus de pommades et de parfums par an, dit un frondeur qu'Athos reconnut pour le gentilhomme qu'il avait rencontré rue Saint- Honoré.
— Mais la Muse, que dira-t-elle, répondit Aramis de sa voix mielleuse; la Muse qui a besoin de la médiocrité dorée? Car enfin:
Si Virgilio puer aut tolerabile desit Hospitium, caderent omnes a crinibus hydri.
— Bon! dit Scarron en tendant la main à mademoiselle Paulet; mais si je n'ai plus mon hydre, il me reste au moins ma lionne.
Tous les mots de Scarron paraissaient exquis ce soir-là. C'est le privilège de la persécution. M. Ménage en fit des bonds d'enthousiasme.
Mademoiselle Paulet alla prendre sa place accoutumée; mais, avant de s'asseoir, elle promena du haut de sa grandeur un regard de reine sur toute l'assemblée, et ses yeux s'arrêtèrent sur Raoul.
Athos sourit.
— Vous avez été remarqué par mademoiselle Paulet, vicomte; allez la saluer. Donnez-vous pour ce que vous êtes, pour un franc provincial; mais ne vous avisez pas de lui parler de Henri IV.
Le vicomte s'approcha en rougissant de la Lionne, et on le confondit bientôt avec tous les seigneurs qui entouraient la chaise.
Cela faisait déjà deux groupes bien distincts: celui qui entourait M. Ménage, et celui qui entourait mademoiselle Paulet; Scarron courait de l'un à l'autre, manoeuvrant son fauteuil à roulettes au milieu de tout ce monde avec autant d'adresse qu'un pilote expérimenté ferait d'une barque au milieu d'une mer parsemée d'écueils.
— Quand causerons-nous? dit Athos à Aramis.
— Tout à l'heure, répondit celui-ci; il n'y a pas encore assez de monde, et nous serions remarqués.
En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais annonça M. le coadjuteur.
À ce nom, tout le monde se retourna, car c'était un nom qui commençait déjà à devenir fort célèbre.
Athos fit comme les autres. Il ne connaissait l'abbé de Gondy que de nom.
Il vit entrer un petit homme noir, mal fait, myope, maladroit de ses mains à toutes choses, excepté à tirer l'épée et le pistolet, qui alla tout d'abord donner contre une table qu'il faillit renverser; mais ayant avec tout cela quelque chose de haut et de fier dans le visage.
Scarron se retourna de son côté et vint au-devant de lui dans son fauteuil, mademoiselle Paulet salua de sa place et de la main.
— Eh bien! dit le coadjuteur en apercevant Scarron, ce qui ne fut que lorsqu'il se trouva sur lui, vous voilà donc en disgrâce, l'abbé?
C'était la phrase sacramentelle; elle avait été dite cent fois dans la soirée, et Scarron en était à son centième bon mot sur le même sujet: aussi faillit-il rester court; mais un effort désespéré le sauva.
— M. le cardinal Mazarin a bien voulu songer à moi, dit-il.
— Prodigieux! s'écria Ménage.
— Mais comment allez-vous faire pour continuer de nous recevoir? continua le coadjuteur. Si vos revenus baissent je vais être obligé de vous faire nommer chanoine de Notre-Dame.
— Oh! non pas, dit Scarron, je vous compromettrais trop.
— Alors vous avez des ressources que nous ne connaissons pas?
— J'emprunterai à la reine.
— Mais Sa Majesté n'a rien à elle, dit Aramis; ne vit-elle pas sous le régime de la communauté?
Le coadjuteur se retourna et sourit à Aramis, en lui faisant du bout du doigt un signe d'amitié.
— Pardon, mon cher abbé, lui dit-il, vous êtes en retard, et il faut que je vous fasse un cadeau.
— De quoi? dit Aramis.
— D'un cordon de chapeau.
Chacun se retourna du côté du coadjuteur, qui tira de sa poche un cordon de soie d'une forme singulière.
— Ah! mais, dit Scarron, c'est une fronde, cela!
— Justement, dit le, coadjuteur, on fait tout à la fronde. Mademoiselle Paulet, j'ai un éventail pour vous à la fronde. Je vous donnerai mon marchand de gants, d'Herblay, il fait des gants à la fronde; et à vous, Scarron, mon boulanger avec un crédit illimité: il fait des pains à la fronde qui sont excellents.
Aramis prit le cordon et le noua autour de son chapeau.
En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais cria à haute voix:
— Madame la duchesse de Chevreuse!
Au nom de madame de Chevreuse, tout le monde se leva.
Scarron dirigea vivement son fauteuil du côté de la porte. Raoul rougit. Athos fit un signe à Aramis, qui alla se tapir dans l'embrasure d'une fenêtre.
Au milieu des compliments respectueux qui l'accueillirent à son entrée, la duchesse cherchait visiblement quelqu'un ou quelque chose. Enfin elle distingua Raoul, et ses yeux devinrent étincelants: elle aperçut Athos, et devint rêveuse; elle vit Aramis dans l'embrasure de la fenêtre, et fit un imperceptible mouvement de surprise derrière son éventail.
— À propos, dit-elle comme pour chasser les idées qui l'envahissaient malgré elle, comment va ce pauvre Voiture? Savez- vous, Scarron?
— Comment! M. Voiture est malade? demanda le seigneur qui avait parlé à Athos dans la rue Saint-Honoré, et qu'a-t-il donc encore?
— Il a joué sans avoir eu le soin de faire prendre par son laquais des chemises de rechange, dit le coadjuteur, de sorte qu'il a attrapé un froid et s'en va mourant.
— Où donc cela?
— Eh! mon Dieu! chez moi. Imaginez donc que le pauvre Voiture avait fait un voeu solennel de ne plus jouer. Au bout de trois jours il n'y peut plus tenir, et s'achemine vers l'archevêché pour que je le relève de son voeu. Malheureusement, en ce moment-là, j'étais en affaires très sérieuses avec ce bon conseiller Broussel, au plus profond de mon appartement, lorsque Voiture aperçoit le marquis de Luynes à une table et attendant un joueur. Le marquis l'appelle, l'invite à se mettre à table. Voiture répond qu'il ne peut pas jouer que je ne l'aie relevé de son voeu. Luynes s'engage en mon nom, prend le péché pour son compte; Voiture se met à table, perd quatre cents écus, prend froid en sortant et se couche pour ne plus se relever.
— Est-il donc si mal que cela, ce cher Voiture? demanda Aramis à demi caché derrière son rideau de fenêtre.
— Hélas! répondit M. Ménage, il est fort mal, et ce grand homme va peut-être nous quitter, deseret orbem.
— Bon, dit avec aigreur mademoiselle Paulet, lui, mourir! il n'a garde! il est entouré de sultanes comme un Turc. Madame de Saintot est accourue et lui donne des bouillons. La Renaudot lui chauffe ses draps, et il n'y a pas jusqu'à notre amie, la marquise de Rambouillet, qui ne lui envoie des tisanes.
— Vous ne l'aimez pas, ma chère Parthénie! dit en riant Scarron.
— Oh! quelle injustice, mon cher malade! je le hais si peu que je ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son âme.
— Vous n'êtes pas nommée Lionne pour rien, ma chère, dit madame de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement.
— Vous maltraitez fort un grand poète, ce me semble, madame, hasarda Raoul.
— Un grand poète, lui?… Allons, on voit bien, vicomte, que vous arrivez de province, comme vous me le disiez tout à l'heure, et que vous ne l'avez jamais vu. Lui! un grand poète? Eh! il a à peine cinq pieds.
— Bravo! bravo! dit un grand homme sec et noir avec une moustache orgueilleuse et une énorme rapière. Bravo, belle Paulet! il est temps enfin de remettre ce petit Voiture à sa place. Je déclare hautement que je crois me connaître en poésie, et que j'ai toujours trouvé la sienne fort détestable.
— Quel est donc ce capitan, monsieur? demanda Raoul à Athos.
— M. de Scudéry.
— L'auteur de la Clélie et du Grand Cyrus?
— Qu'il a composés de compte à demi avec sa soeur, qui cause en ce moment avec cette jolie personne, là-bas, près de M. Scarron.
Raoul se retourna et vit effectivement deux figures nouvelles qui venaient d'entrer: l'une toute charmante, toute frêle, toute triste, encadrée dans de beaux cheveux noirs, avec des yeux veloutés comme ces belles fleurs violettes de la pensée sous lesquelles étincelle un calice d'or; l'autre femme, semblant tenir celle-ci sous sa tutelle, était froide, sèche et jaune, une véritable figure de duègne ou de dévote.
Raoul se promit bien de ne pas sortir du salon sans avoir parlé à la belle jeune fille aux yeux veloutés qui, par un étrange jeu de la pensée, venait, quoiqu'elle n'eût aucune ressemblance avec elle, de lui rappeler sa pauvre petite Louise qu'il avait laissée souffrante au château de La Vallière, et qu'au milieu de tout ce monde il avait oubliée un instant.
Pendant ce temps, Aramis s'était approché du coadjuteur, qui, avec une mine toute rieuse, lui avait glissé quelques mots à l'oreille. Aramis, malgré sa puissance sur lui-même, ne put s'empêcher de faire un léger mouvement.
— Riez donc, lui dit M. de Retz; on nous regarde.
Et il le quitta pour aller causer avec madame de Chevreuse, qui avait un grand cercle autour d'elle.
Aramis feignit de rire pour dépister l'attention de quelques auditeurs curieux, et, s'apercevant qu'à son tour Athos était allé se mettre dans l'embrasure de la fenêtre où il était resté quelque temps, il s'en fut, après avoir jeté quelques mots à droite et à gauche, le rejoindre sans affectation.
Aussitôt qu'ils se furent rejoints, ils entamèrent une conversation accompagnée de force gestes.
Raoul alors s'approcha d'eux, comme le lui avait recommandé Athos.
— C'est un rondeau de M. Voiture que me débite M. l'abbé, dit
Athos à haute voix, et que je trouve incomparable.
Raoul demeura quelques instants près d'eux, puis il alla se confondre au groupe de madame de Chevreuse, dont s'étaient rapprochées mademoiselle Paulet d'un côté et mademoiselle de Scudéry de l'autre.
— Eh bien! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de n'être pas tout à fait de l'avis de M. de Scudéry; je trouve au contraire que M. de Voiture est un poète, mais un pur poète. Les idées politiques lui manquent complètement.
— Ainsi donc? demanda Athos.
— C'est demain, dit précipitamment Aramis.
— À quelle heure?
— À six heures.
— Où cela?
— À Saint-Mandé.
— Qui vous l'a dit?
— Le comte de Rochefort.
Quelqu'un s'approchait.
— Et les idées philosophiques? C'étaient celles-là qui lui manquaient à ce pauvre Voiture. Moi je me range à l'avis de M. le coadjuteur: pur poète.
— Oui certainement, en poésie il était prodigieux, dit Ménage, et toutefois la postérité, tout en l'admirant, lui reprochera une chose, c'est d'avoir amené dans la facture du vers une trop grande licence; il a tué la poésie sans le savoir.
— Tué, c'est le mot, dit Scudéry.
— Mais quel chef-d'oeuvre que ses lettres, dit madame de
Chevreuse.
— Oh! sous ce rapport, dit mademoiselle de Scudéry, c'est un illustre complet.
— C'est vrai, répliqua mademoiselle Paulet, mais tant qu'il plaisante, car dans le genre épistolaire sérieux il est pitoyable, et s'il ne dit les choses très crûment, vous conviendrez qu'il les dit fort mal.
— Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est inimitable.
— Oui, certainement, reprit Scudéry en tordant sa moustache; je trouve seulement que son comique est forcé et sa plaisanterie est par trop familière. Voyez sa Lettre de la Carpe au Brochet.
— Sans compter, reprit Ménage, que ses meilleures inspirations lui venaient de l'hôtel Rambouillet. Voyez Zélide et Alcidalis.
— Quant à moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en saluant respectueusement madame de Chevreuse, qui lui répondit par un gracieux sourire; quant à moi, je l'accuserai encore d'avoir été trop libre avec les grands. Il a manqué souvent à madame la Princesse, à M. le maréchal d'Albert, à M. de Schomberg, à la reine elle-même.
— Comment, à la reine? demanda Scudéry en avançant la jambe droite comme pour se mettre en garde. Morbleu! je ne savais pas cela. Et comment donc a-t-il manqué à Sa Majesté?
— Ne connaissez-vous donc pas sa pièce: Je pensais?
— Non, dit madame de Chevreuse.
— Non, dit mademoiselle de Scudéry.
— Non, dit mademoiselle Paulet.
— En effet, je crois que la reine l'a communiquée à peu de personnes; mais moi je la tiens de mains sûres.
— Et vous la savez?
— Je me la rappellerais, je crois.
— Voyons! voyons! dirent toutes les voix.
— Voici dans quelle occasion la chose a été faite, dit Aramis. M. de Voiture était dans le carrosse de la reine, qui se promenait en tête à tête avec lui dans la forêt de Fontainebleau; il fit semblant de penser pour que la reine lui demandât à quoi il pensait, ce qui ne manqua point.
«— À quoi pensez-vous donc, monsieur de Voiture? demanda Sa
Majesté.
«Voiture sourit, fit semblant de réfléchir cinq secondes pour qu'on crût qu'il improvisait, et répondit:
Je pensais que la destinée, Après tant d'injustes malheurs, Vous a justement couronnée De gloire, d'éclat et d'honneurs;
Mais que vous étiez plus heureuse, Lorsque vous étiez autrefois, Je ne dirai pas amoureuse! … La rime le veut toutefois.
Scudéry, Ménage et mademoiselle Paulet haussèrent les épaules.
— Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes.
— Oh! dites trois couplets, dit mademoiselle de Scudéry, c'est tout au plus une chanson.
Je pensais que ce pauvre Amour, Qui toujours vous prêta ses armes, Est banni loin de votre cour, Sans ses traits, son arc et ses charmes;
Et de quoi puis-je profiter, En pensant près de vous, Marie, Si vous pouvez si maltraiter Ceux qui vous ont si bien servie?
— Oh! quant à ce dernier trait, dit madame de Chevreuse, je ne sais s'il est dans les règles poétiques, mais je demande grâce pour lui comme vérité et madame de Hautefort et madame de Sennecey se joindront à moi s'il le faut, sans compter M. de Beaufort.
— Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus: depuis ce matin je ne suis plus son malade.
— Et le dernier couplet? dit mademoiselle de Scudéry, le dernier couplet? voyons.
— Le voici, dit Aramis; celui-ci a l'avantage de procéder par noms propres, de sorte qu'il n'y a pas à s'y tromper.
Je pensais, — nous autres poètes, Nous pensons extravagamment, - Ce que, dans l'humeur où vous êtes, Vous feriez, si dans ce moment
Vous avisiez en cette place Venir le duc de Buckingham, Et lequel serait en disgrâce, Du duc ou du père Vincent.
À cette dernière strophe, il n'y eut qu'un cri sur l'impertinence de Voiture.
— Mais, dit à demi-voix la jeune fille aux yeux veloutés, mais j'ai le malheur de les trouver charmants, moi, ces vers.
C'était aussi l'avis de Raoul, qui s'approcha de Scarron et lui dit en rougissant:
— Monsieur Scarron, faites-moi donc l'honneur, je vous prie, de me dire quelle est cette jeune dame qui est seule de son opinion contre toute cette illustre assemblée.
— Ah! ah! mon jeune vicomte, dit Scarron, je crois que vous avez envie de lui proposer une alliance offensive et défensive?
Raoul rougit de nouveau.
— J'avoue, dit-il, que je trouve ces vers fort jolis.
— Et ils le sont en effet, dit Scarron; mais chut, entre poètes, on ne dit pas de ces choses-là.
— Mais moi, dit Raoul, je n'ai pas l'honneur d'être poète, et je vous demandais…
— C'est vrai: quelle était cette jeune dame, n'est-ce pas? C'est la belle Indienne.
— Veuillez m'excuser, monsieur, dit en rougissant Raoul, mais je n'en sais pas plus qu'auparavant. Hélas! je suis provincial.
— Ce qui veut dire que vous ne connaissez pas grand'chose au phébus qui ruisselle ici de toutes les bouches. Tant mieux, jeune homme, tant mieux! Ne cherchez pas à comprendre, vous y perdriez votre temps; et quand vous le comprendrez, il faut espérer qu'on ne le parlera plus.
— Ainsi, vous me pardonnez, monsieur, dit Raoul, et vous daignerez me dire quelle est la personne que vous appelez la belle Indienne?
— Oui, certes, c'est une des plus charmantes personnes qui existent, mademoiselle Françoise d'Aubigné.
— Est-elle de la famille du fameux Agrippa, l'ami du roi Henri
IV?
— C'est sa petite-fille. Elle arrive de la Martinique, voilà pourquoi je l'appelle la belle Indienne.
Raoul ouvrit des yeux excessifs; et ses yeux rencontrèrent ceux de la jeune dame qui sourit.
On continuait à parler de Voiture.
— Monsieur, dit mademoiselle d'Aubigné en s'adressant à son tour à Scarron comme pour entrer dans la conversation qu'il avait avec le jeune vicomte, n'admirez-vous pas les amis du pauvre Voiture! Mais écoutez donc comme ils le plument tout en le louant! L'un lui ôte le bon sens, l'autre la poésie, l'autre l'originalité, l'autre le comique, l'autre l'indépendance, l'autre… Eh mais, bon Dieu! que vont-ils donc lui laisser, à cet illustre complet? comme a dit mademoiselle de Scudéry.
Scarron se mit à rire et Raoul aussi. La belle Indienne, étonnée elle-même de l'effet qu'elle avait produit, baissa les yeux et reprit son air naïf.
— Voilà une spirituelle personne, dit Raoul.
Athos, toujours dans l'embrasure de la fenêtre planait sur toute cette scène, le sourire du dédain sur les lèvres.
— Appelez donc M. le comte de La Fère, dit madame de Chevreuse au coadjuteur, j'ai besoin de lui parler.
— Et moi, dit le coadjuteur, j'ai besoin qu'on croie que je ne lui parle pas. Je l'aime et l'admire, car je connais ses anciennes aventures, quelques-unes, du moins; mais je ne compte le saluer qu'après-demain matin.
— Et pourquoi après-demain matin? demanda madame de Chevreuse.
— Vous saurez cela demain soir, dit le coadjuteur en riant.
— En vérité, mon cher Gondy, dit la duchesse, vous parlez comme l'Apocalypse. Monsieur d'Herblay, ajouta-t-elle en se retournant du côté d'Aramis, voulez-vous bien encore une fois être mon servant ce soir?
— Comment donc, duchesse? dit Aramis, ce soir, demain, toujours, ordonnez.
— Eh bien! allez me chercher le comte de La Fère, je veux lui parler.
Aramis s'approcha d'Athos et revint avec lui.
— Monsieur le comte, dit la duchesse en remettant une lettre à Athos, voici ce que je vous ai promis. Notre protégé sera parfaitement reçu.
— Madame, dit Athos, il est bien heureux de vous devoir quelque chose.
— Vous n'avez rien à lui envier sous ce rapport; car moi je vous dois de l'avoir connu, répliqua la malicieuse femme avec un sourire qui rappela Marie Michon à Aramis et à Athos.
Et à ce mot, elle se leva et demanda son carrosse. Mademoiselle
Paulet était déjà partie, mademoiselle de Scudéry partait.
— Vicomte, dit Athos en s'adressant à Raoul, suivez madame la duchesse de Chevreuse; priez-la qu'elle vous fasse la grâce de prendre votre main pour descendre, et en descendant remerciez-la.
La belle indienne s'approcha de Scarron pour prendre congé de lui.
— Vous vous en allez déjà? dit-il.
— Je m'en vais une des dernières, comme vous le voyez. Si vous avez des nouvelles de M. de Voiture, et qu'elles soient bonnes surtout, faites-moi la grâce de m'en envoyer demain.
— Oh! maintenant, dit Scarron, il peut mourir.
— Comment cela? dit la jeune fille aux yeux de velours.
— Sans doute, son panégyrique est fait.
Et l'on se quitta en riant, la jeune fille se retournant pour regarder le pauvre paralytique avec intérêt, le pauvre paralytique la suivant des yeux avec amour.
Peu à peu les groupes s'éclaircirent. Scarron ne fit pas semblant de voir que certains de ses hôtes s'étaient parlé mystérieusement, que des lettres étaient venues pour plusieurs, et que sa soirée semblait avoir eu un but mystérieux qui s'écartait de la littérature, dont on avait cependant tant fait de bruit. Mais qu'importait à Scarron? on pouvait maintenant fronder chez lui tout à l'aise: depuis le matin comme il l'avait dit, il n'était plus le malade de la reine.
Quant à Raoul, il avait en effet accompagné la duchesse jusqu'à son carrosse, où elle avait pris place en lui donnant sa main à baiser; puis, par un de ses fous caprices qui la rendaient si adorable et surtout si dangereuse, elle l'avait saisi tout à coup par la tête et l'avait embrassé au front en lui disant:
— Vicomte, que mes voeux et ce baiser vous portent bonheur!
Puis elle l'avait repoussé et avait ordonné au cocher de toucher à l'hôtel de Luynes. Le carrosse était parti; madame de Chevreuse avait fait au jeune homme un dernier signe par la portière, et Raoul était remonté tout interdit.
Athos comprit ce qui s'était passé et sourit.
— Venez, vicomte, dit-il, il est temps de vous retirer; vous partez demain pour l'armée de M. le Prince; dormez bien votre dernière nuit de citadin.
— Je serai donc soldat? dit le jeune homme; oh! monsieur, merci de tout mon coeur!
— Adieu, comte, dit l'abbé d'Herblay; je rentre dans mon couvent.
— Adieu, l'abbé, dit le coadjuteur, je prêche demain, et j'ai vingt textes à consulter ce soir.
— Adieu, messieurs, dit le comte; moi je vais dormir vingt-quatre heures de suite, je tombe de lassitude.
Les trois hommes se saluèrent après avoir échangé un dernier regard.
Scarron les suivait du coin de l'oeil à travers les portières de son salon.
— Pas un d'eux ne fera ce qu'il dit, murmura-t-il avec son petit sourire de singe; mais qu'ils aillent, les braves gentilshommes! Qui sait s'ils ne travaillent pas à me faire rendre ma pension!… Ils peuvent remuer les bras, eux, c'est beaucoup; hélas! moi je n'ai que la langue, mais je tâcherai de prouver que c'est quelque chose. Holà! Champenois, voilà onze heures qui sonnent. Venez me rouler vers mon lit… En vérité, cette demoiselle d'Aubigné est bien charmante!
Sur ce, le pauvre paralytique disparut dans sa chambre à coucher, dont la porte se referma derrière lui, et les lumières s'éteignirent l'une après l'autre dans le salon de la rue des Tournelles.
XXIV. Saint-Denis
Le jour commençait à poindre lorsque Athos se leva et se fit habiller; il était facile de voir, à sa pâleur, plus grande que d'habitude, et à ces traces que l'insomnie laisse sur le visage, qu'il avait dû passer presque toute la nuit sans dormir. Contre l'habitude de cet homme si ferme et si décidé, il y avait ce matin dans toute sa personne quelque chose de lent et d'irrésolu.
C'est qu'il s'occupait des préparatifs de départ de Raoul et qu'il cherchait à gagner du temps. D'abord, il fourbit lui-même une épée qu'il tira de son étui de cuir parfumé, examina si la poignée était bien en garde, et si la lame tenait solidement à la poignée.
Puis il jeta au fond d'une valise destinée au jeune homme un petit sac plein de louis, appela Olivain, c'était le nom du laquais qui l'avait suivi de Blois, lui fit faire le portemanteau! devant lui, veillant à ce que toutes les choses nécessaires à un jeune homme qui se met en campagne y fussent renfermées.
Enfin, après avoir employé à peu près une heure à tous ces soins, il ouvrit la porte qui conduisait dans la chambre du vicomte et entra légèrement.
Le soleil, déjà radieux, pénétrait dans la chambre par la fenêtre à larges panneaux, dont Raoul, rentré tard, avait négligé de fermer les rideaux la veille. Il dormait encore, la tête gracieusement appuyée sur son bras. Ses longs cheveux noirs couvraient à demi son front charmant et tout humide de cette vapeur qui roule en perles le long des joues de l'enfant fatigué.
Athos s'approcha, et le corps incliné dans une attitude pleine de tendre mélancolie, il regarda longtemps ce jeune homme à la bouche souriante, aux paupières mi-closes, dont les rêves devaient être doux et le sommeil léger, tant son ange protecteur mettait dans sa garde muette de sollicitude et d'affection. Peu à peu Athos se laissa entraîner charmes de sa rêverie en présence de cette jeunesse si riche et si pure. Sa jeunesse à lui reparut, apportant tous ces souvenirs suaves, qui sont plutôt des parfums que des pensées. De ce passé au présent il y avait un abîme. Mais l'imagination a le vol de l'ange et de l'éclair; elle franchit les mers où nous avons failli faire naufrage, les ténèbres où nos illusions se sont perdues, le précipice où notre bonheur s'est englouti. Il songea que toute la première partie de sa vie à lui avait été brisée par une femme; il pensa avec terreur quelle influence pouvait avoir l'amour sur une organisation si fine et si vigoureuse à la fois.
En se rappelant tout ce qu'il avait souffert, il prévit tout ce que Raoul pouvait souffrir, et l'expression de la tendre et profonde pitié qui passa dans son coeur se répandit dans le regard humide dont il couvrit le jeune homme.
À ce moment Raoul s'éveilla de ce réveil sans nuages, sans ténèbres et sans fatigues qui caractérise certaines organisations délicates comme celle de l'oiseau. Ses yeux s'arrêtèrent sur ceux d'Athos, et il comprit sans doute tout ce qui se passait dans le coeur de cet homme qui attendait son réveil comme un amant attend le réveil de sa maîtresse, car son regard à son tour prit l'expression d'un amour infini.
— Vous étiez là, monsieur? dit-il avec respect.
— Oui, Raoul, j'étais là, dit le comte.
— Et vous ne m'éveilliez point?
— Je voulais vous laisser encore quelques moments de ce bon sommeil, mon ami; vous devez être fatigué de la journée d'hier, qui s'est prolongée si avant dans la nuit.
— Oh! monsieur, que vous êtes bon! dit Raoul.
Athos sourit.
— Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.
— Mais parfaitement bien, monsieur, et tout à fait remis et dispos.
— C'est que vous grandissez encore, continua Athos avec un intérêt paternel et charmant d'homme mûr pour le jeune homme, et que les fatigues sont doubles à votre âge.
— Oh! monsieur, je vous demande bien pardon, dit Raoul honteux de tant de prévenances, mais dans un instant je vais être habillé.
Athos appela Olivain, et en effet au bout de dix minutes, avec cette ponctualité qu'Athos, rompu au service militaire, avait transmise à son pupille, le jeune homme fut prêt.
— Maintenant, dit le jeune homme au laquais, occupez-vous de mon bagage.
— Vos bagages vous attendent, Raoul, dit Athos. J'ai fait faire la valise sous mes yeux, et rien ne vous manquera. Elle doit déjà, ainsi que le portemanteau du laquais, être placée sur les chevaux, si toutefois on a suivi les ordres que j'ai donnés.
— Tout a été fait selon la volonté de monsieur le comte, dit
Olivain, et les chevaux attendent.
— Et moi qui dormais, s'écria Raoul, tandis que vous, monsieur, vous aviez la bonté de vous occuper de tous ces détails! Oh! mais, en vérité, monsieur, vous me comblez de bontés.
— Ainsi vous m'aimez un peu, je l'espère du moins? répliqua Athos d'un ton presque attendri.
— Oh! monsieur, s'écria Raoul, qui, pour ne pas manifester son émotion par un élan de tendresse, se domptait presque à suffoquer, oh! Dieu m'est témoin que je vous aime et que je vous vénère.
— Voyez si vous n'oubliez rien, dit Athos en faisant semblant de chercher autour de lui pour cacher son émotion.
— Mais non, monsieur, dit Raoul.
Le laquais s'approcha alors d'Athos avec une certaine hésitation, et lui dit tout bas:
— M. le vicomte n'a pas d'épée, car monsieur le comte m'a fait enlever hier soir celle qu'il a quittée.
— C'est bien, dit Athos, cela me regarde.
Raoul ne parut pas s'apercevoir du colloque. Il descendit, regardant le comte à chaque instant pour voir si le moment des adieux était arrivé; mais Athos ne sourcillait pas.
Arrivé sur le perron, Raoul vit trois chevaux.
— Oh! monsieur, s'écria-t-il tout radieux, vous m'accompagnez donc?
— Je veux vous conduire quelque peu, dit Athos.
La joie brilla dans les yeux de Raoul, et il s'élança légèrement sur son cheval.
Athos monta lentement sur le sien après avoir dit un mot tout bas au laquais, qui, au lieu de suivre immédiatement, remonta au logis. Raoul, enchanté d'être en la compagnie du comte, ne s'aperçut ou feignit de ne s'apercevoir de rien.
Les deux gentilshommes prirent par le Pont-Neuf, suivirent les quais ou plutôt ce qu'on appelait alors l'abreuvoir Pépin, et longèrent les murs du Grand-Châtelet. Ils entraient dans la rue Saint-Denis lorsqu'ils furent rejoints par le laquais.
La route se fit silencieusement. Raoul sentait bien que le moment de la séparation approchait; le comte avait donné la veille différents ordres pour des choses qui le regardaient, dans le courant de la journée. D'ailleurs ses regards redoublaient de tendresse, et les quelques paroles qu'il laissait échapper redoublaient d'affection. De temps en temps une réflexion ou un conseil lui échappait, et ses paroles étaient pleines de sollicitude.
Après avoir passé la porte Saint-Denis, et comme les deux cavaliers étaient arrivés à la hauteur des Récollets, Athos jeta les yeux sur la monture du vicomte.
— Prenez-y garde, Raoul, lui dit-il, je vous l'ai déjà dit souvent; il faudrait ne point oublier cela, car c'est un grand défaut dans un écuyer. Voyez! votre cheval est déjà fatigué; il écume, tandis que le mien semble sortir de l'écurie. Vous lui endurcissez la bouche en lui serrant ainsi le mors; et, faites-y attention, vous ne pouvez plus le faire manoeuvrer avec la promptitude nécessaire. Le salut d'un cavalier est parfois dans la prompte obéissance de son cheval. Dans huit jours, songez-y, vous ne manoeuvrerez plus dans un manège, mais sur un champ de bataille.
Puis tout à coup, pour ne point donner une trop triste importance à cette observation:
— Voyez donc, Raoul, continua Athos, la belle plaine pour voler la perdrix.
Le jeune homme profitait de la leçon, et admirait surtout avec quelle tendre délicatesse elle était donnée.
— J'ai encore remarqué l'autre jour une chose, disait Athos, c'est qu'en tirant le pistolet vous teniez le bras trop tendu. Cette tension fait perdre la justesse du coup. Aussi, sur douze fois manquâtes-vous trois fois le but.
— Que vous atteignîtes douze fois, vous, monsieur, répondit en souriant Raoul.
— Parce que je pliais la saignée et que je reposais ainsi ma main sur mon coude. Comprenez-vous bien ce que je veux vous dire, Raoul?
— Oui, monsieur; j'ai tiré seul depuis en suivant ce conseil, et j'ai obtenu un succès entier.
— Tenez, reprit Athos, c'est comme en faisant des armes, vous chargez trop votre adversaire. C'est un défaut de votre âge, je le sais bien; mais le mouvement du corps en chargeant dérange toujours l'épée de la ligne; et si vous aviez affaire à un homme de sang-froid, il vous arrêterait au premier pas que vous feriez ainsi par un simple dégagement, ou même par un coup droit.
— Oui, monsieur, comme vous l'avez fait bien souvent, mais tout le monde n'a pas votre adresse et votre courage.
— Que voilà un vent frais! reprit Athos, c'est un souvenir de l'hiver. À propos, dites-moi, si vous allez au feu, et vous irez, car vous êtes recommandé à un jeune général qui aime fort la poudre, souvenez-vous bien dans une lutte particulière, comme cela arrive souvent à nous autres cavaliers surtout, souvenez-vous bien de ne tirer jamais le premier: qui tire le premier touche rarement son homme, car il tire avec la crainte de rester désarmé devant un ennemi armé; puis, lorsqu'il tirera, faites cabrer votre cheval; cette manoeuvre m'a sauvé deux ou trois fois la vie.
— Je l'emploierai, ne fût-ce que par reconnaissance.
— Eh! dit Athos, ne sont-ce pas des braconniers qu'on arrête là- bas? Oui, vraiment… Puis encore une chose importante, Raoul: si vous êtes blessé dans une charge, si vous tombez de votre cheval et s'il vous reste encore quelque force, dérangez-vous de la ligne qu'a suivie votre régiment; autrement, il peut être ramené, et vous seriez foulé aux pieds des chevaux. En tout cas, si vous étiez blessé, écrivez-moi à l'instant même, ou faites-moi écrire; nous nous connaissons en blessures, nous autres, ajouta Athos en souriant.
— Merci, monsieur, répondit le jeune homme tout ému.
— Ah! nous voici à Saint-Denis, murmura Athos.
Ils arrivaient effectivement en ce moment à la porte de la ville, gardée par deux sentinelles. L'une dit à l'autre:
— Voici encore un jeune gentilhomme qui m'a l'air de se rendre à l'armée.
Athos se retourna: tout ce qui s'occupait, d'une façon même indirecte, de Raoul prenait aussitôt un intérêt à ses yeux.
— À quoi voyez-vous cela? demanda-t-il.
— À son air, monsieur, dit la sentinelle. D'ailleurs il a l'âge.
C'est le second d'aujourd'hui.
— Il est déjà passé ce matin un jeune homme comme moi? demanda
Raoul.
— Oui, ma foi, de haute mine et dans un bel équipage, cela m'a eu l'air de quelque fils de bonne maison.
— Ce me sera un compagnon de route, monsieur, reprit Raoul en continuant son chemin; mais, hélas! il ne me fera pas oublier celui que je perds.
— Je ne crois pas que vous le rejoigniez, Raoul, car j'ai à vous parler ici, et ce que j'ai à vous dire durera peut-être assez de temps pour que ce gentilhomme prenne de l'avance sur vous.
— Comme il vous plaira, monsieur.
Tout en causant ainsi on traversait les rues qui étaient pleines de monde à cause de la solennité de la fête, et l'on arrivait en face de la vieille basilique, dans laquelle on disait une première messe.
— Mettons pied à terre, Raoul, dit Athos. Vous, Olivain, gardez nos chevaux et me donnez l'épée.
Athos prit à la main l'épée que lui tendait le laquais, et les deux gentilshommes entrèrent dans l'église.
Athos présenta de l'eau bénite à Raoul. Il y a dans certains coeurs de père un peu de cet amour prévenant qu'un amant a pour sa maîtresse.
Le jeune homme toucha la main d'Athos, salua et se signa. Athos dit un mot à l'un des gardiens, qui s'inclina et marcha dans la direction des caveaux.
— Venez, Raoul, dit Athos, et suivons cet homme.
Le gardien ouvrit la grille des tombes royales et se tint sur la haute marche, tandis qu'Athos et Raoul descendaient. Les profondeurs de l'escalier sépulcral étaient éclairées par une lampe d'argent brûlant sur la dernière marche, et juste au-dessous de cette lampe reposait, enveloppé d'un large manteau de velours violet semé de fleurs de lis d'or, un catafalque soutenu par des chevalets de chêne.
Le jeune homme, préparé à cette situation par l'état de son propre coeur plein de tristesse, par la majesté de l'église qu'il avait traversée, était descendu d'un pas lent et solennel, et se tenait debout et la tête découverte devant cette dépouille mortelle du dernier roi, qui ne devait aller rejoindre ses aïeux que lorsque son successeur viendrait le rejoindre lui-même, et qui semblait demeurer là pour dire à l'orgueil humain, parfois si facile à s'exalter sur le trône:
— Poussière terrestre, je t'attends!
Il se fit un instant de silence.
Puis Athos leva la main, et désignant du doigt le cercueil:
— Cette sépulture incertaine, dit-il, est celle d'un homme faible et sans grandeur, et qui eut cependant un règne plein d'immenses événements; c'est qu'au-dessus de ce roi veillait l'esprit d'un autre homme, comme cette lampe veille au-dessus de ce cercueil et l'éclaire. Celui-là, c'était le roi réel, Raoul; l'autre n'était qu'un fantôme dans lequel il mettait son âme. Et cependant, tant est puissante la majesté monarchique chez nous, cet homme n'a pas même l'honneur d'une tombe aux pieds de celui pour la gloire duquel il a usé sa vie, car cet homme, Raoul, souvenez-vous de cette chose, s'il a fait ce roi petit, il a fait la royauté grande, et il y a deux choses enfermées au palais du Louvre: le roi, qui meurt, et la royauté qui ne meurt pas. Ce règne est passé, Raoul; ce ministre tant redouté, tant craint, tant haï de son maître, est descendu dans la tombe, tirant après lui le roi qu'il ne voulait pas laisser vivre seul, de peur sans doute qu'il ne détruisît son oeuvre, car un roi n'édifie que lorsqu'il a près de lui soit Dieu, soit l'esprit de Dieu. Alors, cependant, tout le monde regarda la mort du cardinal comme une délivrance, et moi- même, tant sont aveugles les contemporains, j'ai quelquefois traversé en face les desseins de ce grand homme qui tenait la France dans ses mains, et qui, selon qu'il les serrait ou les ouvrait, l'étouffait ou lui donnait de l'air à son gré. S'il ne m'a pas broyé, moi et mes amis, dans sa terrible colère, c'était sans doute pour que je puisse aujourd'hui vous dire: Raoul, sachez distinguer toujours le roi de la royauté; le roi n'est qu'un homme, la royauté, c'est l'esprit de Dieu; quand vous serez dans le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l'apparence matérielle pour le principe invisible, car le principe invisible est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en l'incarnant dans un homme. Raoul, il me semble que je vois votre avenir comme à travers un nuage. Il est meilleur que le nôtre, je le crois. Tout au contraire de nous, qui avons eu un ministre sans roi, vous aurez, vous, un roi sans ministre. Vous pourrez donc servir, aimer et respecter le roi. Si ce roi est un tyran, car la toute-puissance a son vertige qui la pousse à la tyrannie, servez, aimez et respectez la royauté, c'est-à-dire la chose infaillible, c'est-à-dire l'esprit de Dieu sur la terre, c'est-à-dire cette étincelle céleste qui fait la poussière si grande et si sainte que, nous autres gentilshommes de haut lieu cependant, nous sommes aussi peu de chose devant ce corps étendu sur la dernière marche de cet escalier que ce corps lui-même devant le trône du Seigneur.
— J'adorerai Dieu, monsieur, dit Raoul, je respecterai la royauté; je servirai le roi, et tâcherai, si je meurs, que ce soit pour le roi, pour la royauté ou pour Dieu. Vous ai-je bien compris?
Athos sourit.
— Vous êtes une noble nature, dit-il, voici votre épée.
Raoul mit un genou en terre.
— Elle a été portée par mon père, un loyal gentilhomme. Je l'ai portée à mon tour, et lui ai fait honneur quelquefois quand la poignée était dans ma main et que son fourreau pendait à mon côté. Si votre main est faible encore pour manier cette épée, Raoul, tant mieux, vous aurez plus de temps à apprendre à ne la tirer que lorsqu'elle devra voir le jour.