D'Artagnan n'était pas dormeur. À peine l'aube eut-elle doré ses rideaux, qu'il sauta en bas de son lit et ouvrit les fenêtres. Il lui sembla alors voir à travers la jalousie quelqu'un qui rôdait dans la cour en évitant de faire du bruit. Selon son habitude de ne rien laisser passer à sa portée sans s'assurer de ce que c'était, d'Artagnan regarda attentivement sans faire aucun bruit, et reconnut le justaucorps grenat et les cheveux bruns de Raoul.

Le jeune homme, car c'était bien lui, ouvrit la porte de l'écurie, en tira le cheval bai qu'il avait déjà monté la veille, le sella et brida lui-même avec autant de promptitude et de dextérité qu'eût pu le faire le plus habile écuyer, puis il fit sortir l'animal par l'allée droite du potager, ouvrit une petite porte latérale qui donnait sur un sentier, tira son cheval dehors, la referma derrière lui, et alors, par-dessus la crête du mur, d'Artagnan le vit passer comme une flèche en se courbant sous les branches pendantes et fleuries des érables et des acacias.

D'Artagnan avait remarqué la veille que le sentier devait conduire à Blois.

— Eh, eh! dit le Gascon, voici un gaillard qui fait déjà des siennes, et qui ne me paraît point partager les haines d'Athos contre le beau sexe: il ne va pas chasser, car il n'a ni armes ni chiens; il ne remplit pas un message, car il se cache. De qui se cache-t-il?… est-ce de moi ou de son père?… car je suis sûr que le comte est son père… Parbleu! quant à cela je le saurai, car j'en parlerai tout net à Athos.

Le jour grandissait; tous ces bruits que d'Artagnan avait entendus s'éteindre successivement la veille se réveillaient, l'un après l'autre: l'oiseau dans les branches, le chien dans l'étable, les moutons dans les champs; les bateaux amarrés sur la Loire paraissaient eux-mêmes s'animer, se détachant du rivage et se laissant aller au fil de l'eau. D'Artagnan resta ainsi à sa fenêtre pour ne réveiller personne, puis lorsqu'il eut entendu les portes et les volets du château s'ouvrir, il donna un dernier pli à ses cheveux, un dernier tour à sa moustache, brossa par habitude les rebords de son feutre avec la manche de son pourpoint, et descendit. Il avait à peine franchi la dernière marche du perron, qu'il aperçut Athos baissé vers terre et dans l'attitude d'un homme qui cherche un écu dans le sable.

— Eh! bonjour, cher hôte, dit d'Artagnan.

— Bonjour, cher ami. La nuit a-t-elle été bonne?

— Excellente, Athos, comme votre lit, comme votre souper d'hier soir qui devait me conduire au sommeil, comme, votre accueil quand vous m'avez revu. Mais que regardiez-vous donc là si attentivement? Seriez-vous devenu amateur de tulipes par hasard?

— Mon cher ami, il ne faudrait pas pour cela vous moquer de moi. À la campagne, les goûts changent fort, et on arrive à aimer, sans y faire attention, toutes ces belles choses que le regard de Dieu fait sortir du fond de la terre et que l'on méprise fort dans les villes. Je regardais tout bonnement des iris que j'avais déposés près de ce réservoir et qui ont été écrasés ce matin. Ces jardiniers sont les gens les plus maladroits du monde. En ramenant le cheval après lui avoir fait tirer de l'eau, ils l'auront laissé marcher dans la plate-bande.

D'Artagnan se prit à sourire.

— Ah! dit-il, vous croyez?

Et il amena son ami le long de l'allée, où bon nombre de pas pareils à celui qui avait écrasé les iris étaient imprimés.

— Les voici encore, ce me semble; tenez, Athos, dit-il indifféremment.

— Mais, oui; et des pas tout frais!

— Tout frais, répéta d'Artagnan.

— Qui donc est sorti par ici ce matin? se demanda Athos avec inquiétude. Un cheval se serait-il échappé de l'écurie?

— Ce n'est pas probable, dit d'Artagnan, car les pas sont très égaux et très reposés.

— Où est Raoul? s'écria Athos, et comment se fait-il que je ne l'aie pas aperçu?

— Chut! dit d'Artagnan en mettant avec un sourire son doigt sur sa bouche.

— Qu'y a-t-il donc? demanda Athos.

D'Artagnan raconta ce qu'il avait vu, en épiant la physionomie de son hôte.

— Ah! je devine tout maintenant, dit Athos avec un léger mouvement d'épaules: le pauvre garçon est allé à Blois.

— Pour quoi faire?

— Eh, mon Dieu! pour savoir des nouvelles de la petite La
Vallière. Vous savez, cette enfant qui s'est foulé hier le pied.

— Vous croyez? dit d'Artagnan incrédule.

— Non seulement je le crois, mais j'en suis sûr, répondit Athos.
N'avez-vous donc pas remarqué que Raoul est amoureux?

— Bon! De qui? de cette enfant de sept ans?

— Mon cher, à l'âge de Raoul le coeur est si plein, qu'il faut bien le répandre sur quelque chose, rêve ou réalité. Eh bien! son amour, à lui, est moitié l'un, moitié l'autre.

— Vous voulez rire! Quoi! cette petite fille.

— N'avez-vous donc pas regardé? C'est la plus jolie petite créature qui soit au monde: des cheveux d'un blond d'argent, des yeux bleus déjà mutins et langoureux à la fois.

— Mais que dites-vous de cet amour?

— Je ne dis rien, je ris et je me moque de Raoul; mais ces premiers besoins du coeur sont tellement impérieux, ces épanchements de la mélancolie amoureuse chez les jeunes gens sont si doux et si amers tout ensemble, que cela paraît avoir souvent tous les caractères de la passion. Moi, je me rappelle qu'à l'âge de Raoul j'étais devenu amoureux d'une statue grecque que le bon roi Henri IV avait donnée à mon père, et que je pensai devenir fou de douleur, lorsqu'on me dit que l'histoire de Pygmalion n'était qu'une fable.

— C'est du désoeuvrement. Vous n'occupez pas assez Raoul, et il cherche à s'occuper de son côté.

— Pas autre chose. Aussi songé-je à l'éloigner d'ici.

— Et vous ferez bien.

— Sans doute; mais ce sera lui briser le coeur, et il souffrira autant que pour un véritable amour. Depuis trois ou quatre ans, et à cette époque lui-même était un enfant, il s'est habitué à parer et à admirer cette petite idole, qu'il finirait un jour par adorer s'il restait ici. Ces enfants rêvent tout le jour ensemble et causent de mille choses sérieuses comme de vrais amants de vingt ans. Bref, cela a fait longtemps sourire les parents de la petite de La Vallière, mais je crois qu'ils commencent à froncer le sourcil.

— Enfantillage! mais Raoul a besoin d'être distrait; éloignez-le bien vite d'ici, ou, morbleu! vous n'en ferez jamais un homme.

— Je crois, dit Athos, que je vais l'envoyer à Paris.

— Ah! fit d'Artagnan.

Et il pensa que le moment des hostilités était arrivé.

— Si vous voulez, dit-il, nous pouvons faire un sort à ce jeune homme.

— Ah! fit à son tour Athos.

— Je veux même vous consulter sur quelque chose qui m'est passé en tête.

— Faites.

— Croyez-vous que le temps soit venu de prendre du service?

— Mais n'êtes-vous pas toujours au service, vous, d'Artagnan?

— Je m'entends: du service actif. La vie d'autrefois n'a-t-elle plus rien qui vous tente, et, si des avantages réels vous attendaient, ne seriez-vous pas bien aise de recommencer en ma compagnie et en celle de notre ami Porthos les exploits de notre jeunesse?

— C'est une proposition que vous me faites alors! dit Athos.

— Nette et franche.

— Pour rentrer en campagne?

— Oui.

— De la part de qui et contre qui demanda tout à coup Athos en attachant son oeil si clair et si bienveillant sur le Gascon.

— Ah diable! vous êtes pressant!

— Et surtout précis. Écoutez bien d'Artagnan. Il n'y a qu'une personne ou plutôt une cause à qui un homme comme moi puisse être utile: celle du roi.

— Voilà précisément, dit le mousquetaire.

— Oui; mais entendons-nous, reprit sérieusement Athos: si par la cause du roi vous entendez celle de M. de Mazarin, nous cessons de nous comprendre.

— Je ne dis pas précisément, répondit le Gascon embarrassé.

— Voyons, d'Artagnan, dit Athos, ne jouons pas au plus fin, votre hésitation, vos détours me disent de quelle part vous venez. Cette cause, en effet, on n'ose l'avouer hautement, et lorsqu'on recrute pour elle, c'est l'oreille basse et la voix embarrassée.

— Ah! mon cher Athos! dit d'Artagnan.

— Eh! vous savez bien, reprit Athos, que je ne parle pas pour vous, qui êtes la perle des gens braves et hardis, je vous parle de cet Italien mesquin et intrigant de ce cuistre qui essaie de mettre sur sa tête une couronnée qu'il a volée sous un oreiller, de ce faquin qui appelle son parti le parti du roi, et qui s'avise de faire mettre des princes du sang en prison, n'osant pas les tuer, comme faisait notre cardinal à nous, le grand cardinal; un fesse-mathieu qui pèse ses écus d'or et garde les rognés, de peur, quoiqu'il triche, de les perdre à son jeu du lendemain; un drôle enfin qui maltraite la reine, à ce qu'on assure; au reste, tant pis pour elle! et qui va d'ici à trois mois nous faire une guerre civile pour garder ses pensions. C'est là le maître que vous me proposez, d'Artagnan? Grand merci!

— Vous êtes plus vif qu'autrefois, Dieu me pardonne! dit d'Artagnan, et les années ont échauffé votre sang, au lieu de le refroidir. Qui vous dit donc que ce soit là mon maître et que je veuille vous l'imposer?

«Diable! s'était dit le Gascon, ne livrons pas nos secrets à un homme si mal disposé.»

— Mais alors, cher ami, reprit Athos, qu'est-ce donc que ces propositions?

— Eh, mon Dieu! rien de plus simple: vous vivez dans vos terres, vous, et il paraît que vous êtes heureux dans votre médiocrité dorée. Porthos a cinquante ou soixante mille livres de revenu peut-être; Aramis a toujours quinze duchesses qui se disputent le prélat, comme elles se disputaient le mousquetaire; c'est encore un enfant gâté du sort; mais moi, que fais-je en ce monde? Je porte ma cuirasse et mon buffle depuis vingt ans, cramponné à ce grade insuffisant, sans avancer, sans reculer, sans vivre. Je suis mort en un mot! Eh bien! lorsqu'il s'agit pour moi de ressusciter un peu, vous venez tous me dire: C'est un faquin! c'est un drôle! un cuistre! un mauvais maître! Eh, parbleu! je suis de votre avis, moi, mais trouvez-m'en un meilleur, ou faites-moi des rentes.

Athos réfléchit trois secondes, et pendant ces trois secondes il comprit la ruse de d'Artagnan, qui pour s'être trop avancé tout d'abord rompait maintenant afin de cacher son jeu. Il vit clairement que les propositions qu'on venait de lui faire étaient réelles, et se fussent déclarées dans tout leur développement, pour peu qu'il eût prêté l'oreille.

— Bon! se dit-il, d'Artagnan est à Mazarin.

De ce moment il s'observa avec une extrême prudence.

De son côté d'Artagnan joua plus serré que jamais.

— Mais, enfin, vous avez une idée? continua Athos.

— Assurément. Je voulais prendre conseil de vous tous et aviser au moyen de faire quelque chose, car les uns sans les autres nous serons toujours incomplets.

— C'est vrai. Vous me parliez de Porthos; l'avez-vous donc décidé à chercher fortune? Mais cette fortune, il l'a.

— Sans doute, il l'a; mais l'homme est ainsi fait, il désire toujours quelque chose.

— Et que désire Porthos?

— D'être baron.

— Ah! c'est vrai, j'oubliais, dit Athos en riant.

— C'est vrai? pensa d'Artagnan. Et d'où a-t-il appris cela? Correspondrait-il avec Aramis? Ah! si je savais cela, je saurais tout.

La conversation finit là, car Raoul entra juste en ce moment. Athos voulut le gronder sans aigreur; mais le jeune homme était si chagrin, qu'il n'en eut pas le courage et qu'il s'interrompit pour lui demander ce qu'il avait.

— Est-ce que notre petite voisine irait plus mal? dit d'Artagnan.

— Ah! monsieur, reprit Raoul presque suffoqué par la douleur, sa chute est grave, et, sans difformité apparente, le médecin craint qu'elle ne boite toute sa vie.

— Ah! ce serait affreux! dit Athos.

D'Artagnan avait une plaisanterie au bout des lèvres; mais en voyant la part que prenait Athos à ce malheur, il se retint.

— Ah! monsieur, ce qui me désespère surtout, reprit Raoul, c'est que ce malheur, c'est moi qui en suis cause.

— Comment vous, Raoul? demanda Athos.

— Sans doute, n'est-ce point pour accourir à moi qu'elle a sauté du haut de cette pile de bois?

— Il ne vous reste plus qu'une ressource, mon cher Raoul, c'est de l'épouser en expiation, dit d'Artagnan.

— Ah! monsieur, dit Raoul, vous plaisantez avec une douleur réelle: c'est mal, cela.

Et Raoul, qui avait besoin d'être seul pour pleurer tout à son aise, rentra dans sa chambre, d'où il ne sortit qu'à l'heure du déjeuner.

La bonne intelligence des deux amis n'avait pas le moins du monde été altérée par l'escarmouche du matin; aussi déjeunèrent-ils du meilleur appétit, regardant de temps en temps le pauvre Raoul, qui, les yeux tout humides et le coeur gros, mangeait à peine.

À la fin du déjeuner deux lettres arrivèrent, qu'Athos lut avec une extrême attention, sans pouvoir s'empêcher de tressaillir plusieurs fois. D'Artagnan, qui le vit lire ces lettres d'un côté de la table à l'autre, et dont la vue était perçante, jura qu'il reconnaissait à n'en pas douter la petite écriture d'Aramis. Quant à l'autre, c'était une écriture de femme, longue et embarrassée.

— Allons, dit d'Artagnan à Raoul, voyant qu'Athos désirait demeurer seul, soit pour répondre à ces lettres, soit pour y réfléchir; allons faire un tour dans la salle d'armes, cela vous distraira.

Le jeune homme regarda Athos, qui répondit à ce regard par un signe d'assentiment.

Tous deux passèrent dans une salle basse où étaient suspendus des fleurets, des masques, des gants, des plastrons, et tous les accessoires de l'escrime.

— Eh bien? dit Athos en arrivant un quart d'heure après.

— C'est déjà votre main, mon cher Athos, dit d'Artagnan, et s'il avait votre sang-froid, je n'aurais que des compliments à lui faire…

Quant au jeune homme, il était un peu honteux. Pour une ou deux fois qu'il avait touché d'Artagnan, soit au bras, soit à la cuisse, celui-ci l'avait boutonné vingt fois en plein corps.

En ce moment, Charlot entra porteur d'une lettre très pressée pour d'Artagnan qu'un messager venait d'apporter.

Ce fut au tour d'Athos de regarder du coin de l'oeil.

D'Artagnan lut la lettre sans aucune émotion apparente et après avoir lu, avec un léger hochement de tête:

— Voyez, mon cher ami, dit-il, ce que c'est que le service, et vous avez, ma foi, bien raison de n'en pas vouloir reprendre: M. de Tréville est malade, et voilà la compagnie qui ne peut se passer de moi; de sorte que mon congé se trouve perdu.

— Vous retournez à Paris? dit vivement Athos.

— Eh, mon Dieu, oui! dit d'Artagnan; mais n'y venez-vous pas vous-même?

Athos rougit un peu et répondit:

— Si j'y allais, je serais fort heureux de vous voir.

— Holà, Planchet! s'écria d'Artagnan de la porte, nous partons dans dix minutes: donnez l'avoine aux chevaux.

Puis se retournant vers Athos:

— Il me semble qu'il me manque quelque chose ici, et je suis vraiment désespéré de vous quitter sans avoir revu ce bon Grimaud.

— Grimaud! dit Athos. Ah! c'est vrai? je m'étonnais aussi que vous ne me demandassiez pas de ses nouvelles. Je l'ai prêté à un de mes amis.

— Qui comprendra ses signes? dit d'Artagnan.

— Je l'espère, dit Athos.

Les deux amis s'embrassèrent cordialement. D'Artagnan serra la
main de Raoul, fit promettre à Athos de le visiter s'il venait à
Paris, de lui écrire s'il ne venait pas, et il monta à cheval.
Planchet, toujours exact, était déjà en selle.

— Ne venez-vous point avec moi, dit-il en riant à Raoul, je passe par Blois?

Raoul se retourna vers Athos qui le retint d'un signe imperceptible.

— Non, monsieur, répondit le jeune homme, je reste près de monsieur le comte.

— En ce cas, adieu tous deux, mes bons amis, dit d'Artagnan en leur serrant une dernière fois la main, et Dieu vous garde! comme nous nous disions chaque fois que nous nous quittions du temps du feu cardinal.

Athos lui fit un signe de la main, Raoul une révérence, et d'Artagnan et Planchet partirent.

Le comte les suivit des yeux, la main appuyée sur l'épaule du jeune homme, dont la taille égalait presque la sienne; mais aussitôt qu'ils eurent disparu derrière le mur:

— Raoul, dit le comte, nous partons ce soir pour Paris.

— Comment! dit le jeune homme en pâlissant.

— Vous pouvez aller présenter mes adieux et les vôtres à madame de Saint-Remy. Je vous attendrai ici à sept heures.

Le jeune homme s'inclina avec une expression mêlée de douleur et de reconnaissance, et se retira pour aller seller son cheval.

Quant à d'Artagnan, à peine hors de vue de son côté, il avait tiré la lettre de sa poche et l'avait relue:

«Revenez sur-le-champ à Paris.

«J.M…»

— La lettre est sèche, murmura d'Artagnan, et s'il n'y avait un post-scriptum, peut-être ne l'eussé-je pas comprise; mais heureusement il y a un_ post-scriptum._

Et il lut ce fameux post-scriptum qui lui faisait passer par- dessus la sécheresse de la lettre:

«P.-S. — Passez chez le trésorier du roi, à Blois: dites-lui votre nom et montrez-lui cette lettre: vous toucherez deux cents pistoles.»

— Décidément, dit d'Artagnan, j'aime cette prose, et le cardinal écrit mieux que je ne croyais. Allons, Planchet, allons rendre visite à monsieur le trésorier du roi, et puis piquons.

— Vers Paris, monsieur.

— Vers Paris.

Et tous deux partirent au plus grand trot de leurs montures.

XVIII. M. de Beaufort

Voici ce qui était arrivé et quelles étaient les causes qui nécessitaient le retour de d'Artagnan à Paris.

Un soir que Mazarin, selon son habitude, se rendait chez la reine à l'heure où tout le monde s'en était retiré, et qu'en passant près de la salle des gardes, dont une porte donnait sur ses antichambres, il avait entendu parler haut dans cette chambre, il avait voulu savoir de quel sujet s'entretenaient les soldats, s'était approché à pas de loup, selon son habitude, avait poussé la porte, et, par l'entrebâillement, avait passé la tête.

Il y avait une discussion parmi les gardes.

— Et moi je vous réponds, disait l'un d'eux, que si Coysel a prédit cela, la chose est aussi sûre que si elle était arrivée. Je ne le connais pas, mais j'ai entendu dire qu'il était non seulement astrologue, mais encore magicien.

— Peste, mon cher, s'il est de tes amis, prends garde! tu lui rends un mauvais service.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'on pourrait bien lui faire un procès.

— Ah bah! on ne brûle plus les sorciers, aujourd'hui.

— Non! il me semble cependant qu'il n'y a pas si longtemps que le feu cardinal a fait brûler Urbain Grandier. J'en sais quelque chose, moi. J'étais de garde au bûcher, et je l'ai vu rôtir.

— Mon cher, Urbain Grandier n'était pas un sorcier, c'était un savant, ce qui est tout autre chose. Urbain Grandier ne prédisait pas l'avenir. Il savait le passé, ce qui quelquefois est bien pis.

Mazarin hocha la tête en signe d'assentiment; mais désirant connaître la prédiction sur laquelle on discutait, il demeura à la même place.

— Je ne te dis pas, reprit le garde, que Coysel ne soit pas un sorcier, mais je te dis que s'il publie d'avance sa prédiction c'est le moyen qu'elle ne s'accomplisse point.

— Pourquoi?

— Sans doute. Si nous nous battons l'un contre l'autre et que je te dise: «Je vais te porter ou un coup droit ou un coup de seconde», tu pareras tout naturellement. Eh bien si Coysel dit assez haut pour que le cardinal l'entende: «Avant tel jour, tel prisonnier se sauvera», il est bien évident que le cardinal prendra si bien ses précautions que le prisonnier ne se sauvera pas.

— Eh! mon Dieu, dit un autre qui semblait dormir, couché sur un banc, et qui, malgré son sommeil apparent, ne perdait pas un mot de la conversation; eh! mon Dieu, croyez-vous que les hommes puissent échapper à leur destinée? S'il est écrit là-haut que le duc de Beaufort doit se sauver, M. de Beaufort se sauvera, et toutes les précautions du cardinal n'y feront rien.

Mazarin tressaillit. Il était italien, c'est-à-dire superstitieux; il s'avança rapidement au milieu des gardes, qui, l'apercevant, interrompirent leur conversation.

— Que disiez-vous donc, messieurs? fit-il avec son air caressant, que M. de Beaufort s'était évadé, je crois?

— Oh! non, monseigneur, dit le soldat incrédule; pour le moment il n'a garde. On disait seulement qu'il devait se sauver.

— Et qui dit cela?

— Voyons, répétez votre histoire, Saint-Laurent, dit le garde se tournant vers le narrateur.

— Monseigneur, dit le garde, je racontais purement et simplement à ces messieurs ce que j'ai entendu dire de la prédiction d'un nommé Coysel, qui prétend que, si bien gardé que soit M. de Beaufort, il se sauvera avant la Pentecôte.

— Et ce Coysel est un rêveur, un fou? reprit le cardinal toujours souriant.

— Non pas, dit le garde, tenace dans sa crédulité, il a prédit beaucoup de choses qui sont arrivées, comme par exemple que la reine accoucherait d'un fils, que M. de Coligny serait tué dans son duel avec le duc de Guise, enfin que le coadjuteur serait nommé cardinal. Eh bien! la reine est accouchée non seulement d'un premier fils, mais encore, deux ans après, d'un second, et M. de Coligny a été tué.

— Oui, dit Mazarin; mais le coadjuteur n'est pas encore cardinal.

— Non, Monseigneur, dit le garde, mais il le sera.

Mazarin fit une grimace qui voulait dire: il ne tient pas encore la barrette. Puis il ajouta:

— Ainsi votre avis, mon ami, est que M. de Beaufort doit se sauver.

— C'est si bien mon avis, Monseigneur, dit le soldat, que si Votre Éminence m'offrait à cette heure la place de M. de Chavigny, c'est-à-dire celle de gouverneur du château de Vincennes, je ne l'accepterais pas. Oh! le lendemain de la Pentecôte, ce serait autre chose.

Il n'y a rien de plus convaincant qu'une grande conviction, elle influe même sur les incrédules; et, loin d'être incrédule, nous l'avons dit, Mazarin était superstitieux. Il se retira donc tout pensif.

— Le ladre! dit le garde qui était accoudé contre la muraille, il fait semblant de ne pas croire à votre magicien, Saint-Laurent, pour n'avoir rien à vous donner; mais il ne sera pas plus tôt rentré chez lui qu'il fera son profit de votre prédiction.

En effet, au lieu de continuer son chemin vers la chambre de la reine, Mazarin rentra dans son cabinet, et appelant Bernouin, il donna l'ordre que le lendemain, au point du jour, on lui allât chercher l'exempt qu'il avait placé auprès de M. de Beaufort, et qu'on l'éveillât aussitôt qu'il arriverait.

Sans s'en douter, le garde avait touché du doigt la plaie la plus vive du cardinal. Depuis cinq ans que M. de Beaufort était en prison, il n'y avait pas de jour que Mazarin ne pensât qu'à un moment ou à un autre, il en sortirait. On ne pouvait pas retenir prisonnier toute sa vie un petit-fils de Henri IV, surtout quand ce petit-fils de Henri IV avait à peine trente ans. Mais, de quelque façon qu'il en sortît, quelle haine n'avait-il pas dû, dans sa captivité, amasser contre celui à qui il la devait; qui l'avait pris riche, brave, glorieux, aimé des femmes, craint des hommes, pour retrancher de sa vie ses plus belles années, car ce n'est pas exister que de vivre en prison! En attendant, Mazarin redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il était pareil à l'avare de la fable, qui ne pouvait dormir près de son trésor. Bien des fois la nuit il se réveillait en sursaut, rêvant qu'on lui avait volé M. de Beaufort. Alors il s'informait de lui, et à chaque information qu'il prenait, il avait la douleur d'entendre que le prisonnier jouait, buvait, chantait que c'était merveille; mais que tout en jouant, buvant et chantant, il s'interrompait toujours pour jurer que le Mazarin lui payerait cher tout ce plaisir qu'il le forçait de prendre à Vincennes.

Cette pensée avait fort préoccupé le ministre pendant son sommeil; aussi, lorsqu'à sept heures du matin Bernouin entra dans sa chambre pour le réveiller, son premier mot fut:

— Eh! qu'y a-t-il? Est-ce que M. de Beaufort s'est sauvé de
Vincennes?

— Je ne crois pas, Monseigneur, dit Bernouin, dont le calme officiel ne se démentait jamais; mais en tout cas vous allez en avoir des nouvelles, car l'exempt La Ramée, que l'on a envoyé chercher ce matin à Vincennes, est là qui attend les ordres de Votre Éminence.

— Ouvrez et faites-le entrer ici, dit Mazarin en accommodant ses oreillers de manière à le recevoir assis dans son lit.

L'officier entra. C'était un grand et gros homme joufflu et de bonne mine. Il avait un air de tranquillité qui donna des inquiétudes à Mazarin.

— Ce drôle-là m'a tout l'air d'un sot, murmura-t-il.

L'exempt demeurait debout et silencieux à la porte.

— Approchez, monsieur! dit Mazarin.

L'exempt obéit.

— Savez-vous ce qu'on dit ici? continua le cardinal.

— Non, Votre Éminence.

— Eh bien! l'on dit que M. de Beaufort va se sauver de Vincennes, s'il ne l'a déjà fait.

La figure de l'officier exprima la plus profonde stupéfaction. Il ouvrit tout ensemble ses petits yeux et sa grande bouche, pour mieux humer la plaisanterie que Son Éminence lui faisait l'honneur de lui adresser; puis ne pouvant tenir plus longtemps son sérieux à une pareille supposition, il éclata de rire, mais d'une telle façon, que ses gros membres étaient secoués par cette hilarité comme par une fièvre violente.

Mazarin fut enchanté de cette expansion peu respectueuse, mais cependant il ne cessa de garder son air grave.

Quand La Ramée eut bien ri et qu'il se fut essuyé les yeux, il crut qu'il était temps enfin de parler et d'excuser l'inconvenance de sa gaieté.

— Se sauver, Monseigneur! dit-il, se sauver! Mais Votre Éminence ne sait donc pas où est M. de Beaufort?

— Si fait, monsieur, je sais qu'il est au donjon de Vincennes.

— Oui, Monseigneur, dans une chambre dont les murs ont sept pieds d'épaisseur, avec des fenêtres à grillages croisés dont chaque barreau est gros comme le bras.

— Monsieur, dit Mazarin, avec de la patience on perce tous les murs, et avec un ressort de montre on scie un barreau.

— Mais Monseigneur ignore donc qu'il a près de lui huit gardes, quatre dans son antichambre et quatre dans sa chambre, et que ces gardes ne le quittent jamais.

— Mais il sort de sa chambre, il joue au mail, il joue à la paume!

— Monseigneur, ce sont les amusements permis aux prisonniers.
Cependant, si Votre Éminence le veut, on les lui retranchera.

— Non pas, non pas, dit le Mazarin, qui craignait, en lui
retranchant ces plaisirs, que si son prisonnier sortait jamais de
Vincennes, il n'en sortît encore plus exaspéré contre lui.
Seulement je demande avec qui il joue.

— Monsieur, il joue avec l'officier de garde, ou bien avec moi, ou bien avec les autres prisonniers.

— Mais n'approche-t-il point des murailles en jouant?

— Monseigneur, Votre Éminence ne connaît-elle point les murailles? Les murailles ont soixante pieds de hauteur et je doute que M. de Beaufort soit encore assez las de la vie pour risquer de se rompre le cou en sautant du haut en bas.

— Hum! fit le cardinal, qui commençait à se rassurer. Vous dites donc, mon cher monsieur La Ramée?…

— Qu'à moins que M. de Beaufort ne trouve moyen de se changer en petit oiseau, je réponds de lui.

— Prenez garde! vous vous avancez fort, reprit Mazarin. M. de Beaufort a dit aux gardes qui le conduisaient à Vincennes, qu'il avait souvent pensé au cas où il serait emprisonné, et que, dans ce cas, il avait trouvé quarante manières de s'évader de prison.

— Monseigneur, si parmi ces quarante manières il y en avait eu une bonne, répondit La Ramée, il serait dehors depuis longtemps.

— Allons, allons, pas si bête que je croyais, murmura Mazarin.

— D'ailleurs, Monseigneur oublie que M. de Chavigny est gouverneur de Vincennes, continua La Ramée, et que M. de Chavigny n'est pas des amis de M. de Beaufort.

— Oui, mais M. de Chavigny s'absente.

— Quand il s'absente, je suis là.

— Mais quand vous vous absentez vous-même?

— Oh! quand je m'absente moi-même, j'ai en mon lieu et place un gaillard qui aspire à devenir exempt de Sa Majesté, et qui, je vous en réponds, fait bonne garde. Depuis trois semaines que je l'ai pris à mon service, je n'ai qu'un reproche à lui faire, c'est d'être trop dur au prisonnier.

— Et quel est ce cerbère? demanda le cardinal.

— Un certain M. Grimaud, Monseigneur.

— Et que faisait-il avant d'être près de vous à Vincennes?

— Mais il était en province, à ce que m'a dit celui qui me l'a recommandé; il s'y est fait je ne sais quelle méchante affaire, à cause de sa mauvaise tête, et je crois qu'il ne serait pas fâché de trouver l'impunité sous l'uniforme du roi.

— Et qui vous a recommandé cet homme?

— L'intendant de M. le duc de Grammont.

— Alors, on peut s'y fier, à votre avis?

— Comme à moi-même, Monseigneur.

— Ce n'est pas un bavard?

— Jésus-Dieu! Monseigneur, j'ai cru longtemps qu'il était muet, il ne parle et ne répond que par signes; il paraît que c'est son ancien maître qui l'a dressé à cela.

— Eh bien! dites-lui, mon cher monsieur La Ramée, reprit le cardinal, que s'il nous fait bonne et fidèle garde, on fermera les yeux sur ses escapades de province, qu'on lui mettra sur le dos un uniforme qui le fera respecter, et dans les poches de cet uniforme quelques pistoles pour boire à la santé du roi.

Mazarin était fort large en promesses: c'était tout le contraire de ce bon M. Grimaud, que vantait La Ramée, lequel parlait peu et agissait beaucoup.

Le cardinal fit encore à La Ramée une foule de questions sur le prisonnier, sur la façon dont il était nourri, logé et couché, auxquelles celui-ci répondit d'une façon si satisfaisante, qu'il le congédia presque rassuré.

Puis, comme il était neuf heures du matin, il se leva, se parfuma, s'habilla et passa chez la reine pour lui faire part des causes qui l'avaient retenu chez lui. La reine, qui ne craignait guère moins M. de Beaufort que le cardinal le craignait lui-même, et qui était presque aussi superstitieuse que lui, lui fit répéter mot pour mot toutes les promesses de La Ramée et tous les éloges qu'il donnait à son second; puis lorsque le cardinal eut fini:

— Hélas! monsieur, dit-elle à demi-voix, que n'avons-nous un
Grimaud auprès de chaque prince!

— Patience, dit Mazarin avec son sourire italien, cela viendra peut-être un jour; mais en attendant…

— Eh bien! en attendant?

— Je vais toujours prendre mes précautions.

Sur ce, il avait écrit à d'Artagnan de presser son retour.

XIX. Ce à quoi se récréait M. le duc de Beaufort au donjon de
Vincennes

Le prisonnier qui faisait si grand'peur à M. le cardinal, et dont les moyens d'évasion troublaient le repos de toute la cour, ne se doutait guère de tout cet effroi qu'à cause de lui on ressentait au Palais-Royal.

Il se voyait si admirablement gardé qu'il avait reconnu l'inutilité de ses tentatives; toute sa vengeance consistait à lancer nombre d'imprécations et d'injures contre le Mazarin. Il avait même essayé de faire des couplets, mais il y avait bien vite renoncé. En effet, M. de Beaufort non seulement n'avait pas reçu du ciel le don d'aligner des vers, mais encore ne s'exprimait souvent en prose qu'avec la plus grande peine du monde. Aussi Blot, le chansonnier de l'époque, disait-il de lui:

Dans un combat il brille, il tonne!

On le redoute avec raison;

Mais de la façon qu'il raisonne,

On le prendrait pour un oison.

Gaston, pour faire une harangue,

Éprouve bien moins d'embarras;

Pourquoi Beaufort n'a-t-il la langue!

Pourquoi Gaston n'a-t-il le bras?

Ceci posé, on comprend que le prisonnier se soit borné aux injures et aux imprécations.

Le duc de Beaufort était petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, aussi bon, aussi brave, aussi fier et surtout aussi Gascon que son aïeul, mais beaucoup moins lettré. Après avoir été pendant quelque temps, à la mort du roi Louis XIII, le favori, l'homme de confiance, le premier à la cour enfin, un jour il lui avait fallu céder la place à Mazarin, et il s'était trouvé le second; et le lendemain, comme il avait eu le mauvais esprit de se fâcher de cette transposition et l'imprudence de le dire, la reine l'avait fait arrêter et conduire à Vincennes par ce même Guitaut que nous avons vu apparaître au commencement de cette histoire, et que nous aurons l'occasion de retrouver. Bien entendu, qui dit la reine dit Mazarin. Non seulement on s'était débarrassé ainsi de sa personne et de ses prétentions, mais encore on ne comptait plus avec lui, tout prince populaire qu'il était, et depuis cinq ans il habitait une chambre fort peu royale au donjon de Vincennes.

Cet espace de temps qui eût mûri les idées de tout autre que M. de Beaufort, avait passé sur sa tête sans y opérer aucun changement. Un autre, en effet, eût réfléchi que, s'il n'avait pas accepté de braver le cardinal, de mépriser les princes, et de marcher seul sans autres acolytes, comme dit le cardinal de Retz, que quelques mélancoliques qui avaient l'air de songe-creux, il aurait eu, depuis cinq ans, ou sa liberté, ou des défenseurs. Ces considérations ne se présentèrent probablement pas même à l'esprit du duc, que sa longue réclusion ne fit au contraire qu'affermir davantage dans sa mutinerie, et chaque jour le cardinal reçut des nouvelles de lui qui étaient on ne peut plus désagréables pour Son Éminence.

Après avoir échoué en poésie, M. de Beaufort avait essayé de la peinture. Il dessinait avec du charbon les traits du cardinal, et, comme ses talents assez médiocres en cet ail ne lui permettaient pas d'atteindre à une grande ressemblance, pour ne pas laisser de doute sur l'original du portrait, il écrivait au-dessous: «Ritratto dell' illustrissimo facchino Mazarini.» M. de Chavigny, prévenu, vint faire une visite au duc et le pria de se livrer à un autre passe-temps, ou tout au moins de faire des portraits sans légende. Le lendemain, la chambre était pleine de légendes et de portraits. M. de Beaufort, comme tous les prisonniers, au reste, ressemblait fort aux enfants qui ne s'entêtent qu'aux choses qu'on lui défend.

M. de Chavigny fut prévenu de ce surcroît de profils.

M. de Beaufort, pas assez sûr de lui pour risquer la tête de face, avait fait de sa chambre une véritable salle d'exposition. Cette fois le gouverneur ne dit rien; mais un jour que M. de Beaufort jouait à la paume, il fit passer l'éponge sur tous ses dessins et peindre la chambre à la détrempe.

M. de Beaufort remercia M. de Chavigny, qui avait la bonté de lui remettre ses cartons à neuf; et cette fois il divisa sa chambre en compartiments, et consacra chacun de ses compartiments à un trait de la vie du cardinal Mazarin.

Le premier devait représenter l'illustrissime faquin Mazarini recevant une volée de coups de bâton du cardinal Bentivoglio, dont il avait été le domestique.

Le second, l'illustrissime faquin Mazarini jouant le rôle d'Ignace de Loyola, dans la tragédie de ce nom.

Le troisième, l'illustrissime faquin Mazarini volant le portefeuille de premier ministre à M. de Chavigny, qui croyait déjà le tenir.

Enfin, le quatrième, l'illustrissime faquin Mazarini refusant des draps à Laporte, valet de chambre de Louis XIV, et disant que c'est assez, pour un roi de France, de changer de draps tous les trimestres.

C'étaient là de grandes compositions et qui dépassaient certainement la mesure du talent du prisonnier; aussi s'était-il contenté de tracer les cadres et de mettre les inscriptions.

Mais les cadres et les inscriptions suffirent pour éveiller la susceptibilité de M. de Chavigny, lequel fit prévenir M. de Beaufort que s'il ne renonçait pas aux tableaux projetés, il lui enlèverait tout moyen d'exécution. M. de Beaufort répondit que, puisqu'on lui ôtait la chance de se faire une réputation dans les armes, il voulait s'en faire une dans la peinture, et que, ne pouvant être un Bayard ou un Trivulce, il voulait devenir un Michel-Ange ou un Raphaël.

Un jour que M. de Beaufort se promenait au préau, on enleva son feu, avec son feu ses charbons, avec son charbon ses cendres, de sorte qu'en rentrant il ne trouva plus le plus petit objet dont il pût faire un crayon.

M. de Beaufort jura, tempêta, hurla, dit qu'on voulait le faire mourir de froid et d'humidité, comme étaient morts Puylaurens, le maréchal Ornano et le grand prieur de Vendôme, ce à quoi M. de Chavigny répondit qu'il n'avait qu'à donner sa parole de renoncer au dessin ou promettre de ne point faire de peintures historiques, et qu'on lui rendrait du bois et tout ce qu'il fallait pour l'allumer. M. de Beaufort ne voulut pas donner sa parole, et il resta sans feu pendant tout le reste de l'hiver.

De plus, pendant une des sorties du prisonnier, on gratta les inscriptions, et la chambre se retrouva blanche et nue sans la moindre trace de fresque.

M. de Beaufort alors acheta à l'un de ses gardiens un chien nommé Pistache; rien ne s'opposant à ce que les prisonniers eussent un chien, M. de Chavigny autorisa que le quadrupède changeât de maître. M. de Beaufort restait quelquefois des heures entières enfermé avec son chien. On se doutait bien que pendant ces heures le prisonnier s'occupait de l'éducation de Pistache, mais on ignorait dans quelle voie il la dirigeait. Un jour, Pistache se trouvant suffisamment dressé, M. de Beaufort invita M. de Chavigny et les officiers de Vincennes à une grande représentation qu'il donna dans sa chambre. Les invités arrivèrent; la chambre était éclairée d'autant de bougies qu'avait pu s'en procurer M. de Beaufort. Les exercices commencèrent.

Le prisonnier, avec un morceau de plâtre détaché de la muraille, avait tracé au milieu de la chambre une longue ligne blanche représentant une corde. Pistache, au premier ordre de son maître, se plaça sur cette ligne, se dressa sur ses pattes de derrière et, tenant une baguette à battre les habits entre ses pattes de devant, il commença à suivre la ligne avec toutes les contorsions que fait un danseur de corde; puis, après avoir parcouru deux ou trois fois en avant et en arrière la longueur de la ligne, il rendit la baguette à M. de Beaufort, et recommença les mêmes évolutions sans balancier.

L'intelligent animal fut criblé d'applaudissements.

Le spectacle était divisé en trois parties; la première achevée, on passa à la seconde.

Il s'agissait d'abord de dire l'heure qu'il était.

M. de Chavigny montra sa montre à Pistache. Il était six heures et demie.

Pistache leva et baissa la patte six fois, et, à la septième, resta la patte en l'air. Il était impossible d'être plus clair, un cadran solaire n'aurait pas mieux répondu: comme chacun sait, le cadran solaire a le désavantage de ne dire l'heure que tant que le soleil luit.

Ensuite, il s'agissait de reconnaître devant toute la société quel était le meilleur geôlier de toutes les prisons de France.

Le chien fit trois fois le tour du cercle et alla se coucher de la façon la plus respectueuse du monde aux pieds de M. de Chavigny.

M. de Chavigny fit semblant de trouver la plaisanterie charmante et rit du bout des dents. Quand il eut fini de rire il se mordit les lèvres et commença de froncer le sourcil.

Enfin M. de Beaufort posa à Pistache cette question si difficile à résoudre, à savoir: Quel était le plus grand voleur du monde connu?

Pistache, cette fois, fit le tour de la chambre, mais ne s'arrêta à personne, et, s'en allant à la porte, il se mit à gratter et à se plaindre.

— Voyez, messieurs, dit le prince, cet intéressant animal ne trouvant pas ici ce que je lui demande, va chercher dehors. Mais, soyez tranquilles, vous ne serez pas privés de sa réponse pour cela. Pistache, mon ami, continua le duc, venez ici. Le chien obéit. Le plus grand voleur du monde connu, reprit le prince, est- ce M. le secrétaire du roi Le Camus, qui est venu à Paris avec vingt livres et qui possède maintenant dix millions?

Le chien secoua la tête en signe de négation.

— Est-ce, continua le prince, M. le surintendant d'Emery, qui a donné à M. Thoré, son fils, en le mariant, trois cent mille livres de rente et un hôtel près duquel les Tuileries sont une masure et le Louvre une bicoque?

Le chien secoua la tête en signe de négation.

— Ce n'est pas encore lui, reprit le prince. Voyons, cherchons bien: serait-ce, par hasard, l'illustrissime facchino Mazarini di Piscina, hein?

Le chien fit désespérément signe que oui en se levant et en baissant la tête huit ou dix fois de suite.

— Messieurs, vous le voyez, dit M. de Beaufort aux assistants, qui cette fois n'osèrent pas même rire du bout des dents, l'illustrissime facchino Mazarini di Piscina est le plus grand voleur du monde connu; c'est Pistache qui le dit, du moins.

Passons à un autre exercice.

— Messieurs, continua le duc de Beaufort, profitant d'un grand silence qui se faisait pour produire le programme de la troisième partie de la soirée, vous vous rappelez tous que M. le duc de Guise avait appris à tous les chiens de Paris à sauter pour mademoiselle de Pons, qu'il avait proclamée la belle des belles! eh bien, messieurs, ce n'était rien, car ces animaux obéissaient machinalement, ne sachant point faire de dissidence (M. de Beaufort voulait dire différence) entre ceux pour lesquels ils devaient sauter et ceux pour lesquels ils ne le devaient pas. Pistache va vous montrer ainsi qu'à monsieur le gouverneur qu'il est fort au-dessus de ses confrères. Monsieur de Chavigny, ayez la bonté de me prêter votre canne.

M. de Chavigny prêta sa canne à M. de Beaufort.

M. de Beaufort la plaça horizontalement à la hauteur d'un pied.

— Pistache, mon ami, dit-il, faites-moi le plaisir de sauter pour madame de Montbazon.

Tout le monde se mit à rire: on savait qu'au moment où il avait été arrêté, M. de Beaufort était l'amant déclaré de madame de Montbazon.

Pistache ne fit aucune difficulté, et sauta joyeusement par-dessus la canne.

— Mais, dit M. de Chavigny, il me semble que Pistache fait juste ce que faisaient ses confrères quand ils sautaient pour mademoiselle de Pons.

— Attendez, dit le prince. Pistache, mon ami, dit-il, sautez pour la reine.

Et il haussa la canne de six pouces.

Le chien sauta respectueusement par-dessus la canne.

— Pistache, mon ami, continua le duc en haussant la canne de six pouces, sautez pour le roi.

Le chien prit son élan, et, malgré la hauteur, sauta légèrement par-dessus.

— Et maintenant, attention, reprit le duc en baissant la canne presque au niveau de terre, Pistache, mon ami, sautez pour l'illustrissime facchino Mazarini di Piscina.

Le chien tourna le derrière à la canne.

— Eh bien! qu'est-ce que cela? dit M. de Beaufort en décrivant un demi-cercle de la queue à la tête de l'animal, et en lui présentant de nouveau la canne, sautez donc, monsieur Pistache.

Mais Pistache, comme la première fois, fit un demi-tour sur lui- même et présenta le derrière à la canne.

M. de Beaufort fit la même évolution et répéta la même phrase, mais cette fois la patience de Pistache était à bout; il se jeta avec fureur sur la canne, l'arracha des mains du prince et la brisa entre ses dents.

M. de Beaufort lui prit les deux morceaux de la gueule, et, avec un grand sérieux, les rendit à M. de Chavigny en lui faisant force excuses et en lui disant que la soirée était finie; mais que s'il voulait bien dans trois mois assister à une autre séance, Pistache aurait appris de nouveaux tours.

Trois jours après, Pistache était empoisonné.

On chercha le coupable; mais, comme on le pense bien, le coupable demeura inconnu. M. de Beaufort lui fit élever un tombeau avec cette épitaphe:

«Ci-gît Pistache, un des chiens les plus intelligents qui aient jamais existé.»

Il n'y avait rien à dire de cet éloge: M. de Chavigny ne put l'empêcher.

Mais alors le duc dit bien haut qu'on avait fait sur son chien l'essai de la drogue dont on devait se servir pour lui, et un jour, après son dîner, il se mit au lit en criant qu'il avait des coliques et que c'était le Mazarin qui l'avait fait empoisonner.

Cette nouvelle espièglerie revint aux oreilles du cardinal et lui fit grand'peur. Le donjon de Vincennes passait pour fort malsain: madame de Rambouillet avait dit que la chambre dans laquelle étaient morts Puylaurens, le maréchal Ornano et le grand prieur de Vendôme valait son pesant d'arsenic, et le mot avait fait fortune. Il ordonna donc que le prisonnier ne mangeât plus rien sans qu'on fit l'essai du vin et des viandes. Ce fut alors que l'exempt La Ramée fut placé près de lui à titre de dégustateur.

Cependant M. de Chavigny n'avait point pardonné au duc les impertinences qu'avait déjà expiées l'innocent Pistache.

M. de Chavigny était une créature du feu cardinal, on disait même que c'était son fils; il devait donc quelque peu se connaître en tyrannie: il se mit à rendre ses noises à M. de Beaufort; il lui enleva ce qu'on lui avait laissé jusqu'alors de couteaux de fer et de fourchettes d'argent, il lui fit donner des couteaux d'argent et des fourchettes de bois. M. de Beaufort se plaignit; M. de Chavigny lui fit répondre qu'il venait d'apprendre que le cardinal ayant dit à madame de Vendôme que son fils était au donjon de Vincennes pour toute sa vie, il avait craint qu'à cette désastreuse nouvelle son prisonnier ne se portât à quelque tentative de suicide. Quinze jours après, M. de Beaufort trouva deux rangées d'arbres gros comme le petit doigt plantés sur le chemin qui conduisait au jeu de paume; il demanda ce que c'était, et il lui fut répondu que c'était pour lui donner de l'ombre un jour. Enfin, un matin, le jardinier vint le trouver, et, sous la couleur de lui plaire, lui annonça qu'on allait faire pour lui des plants d'asperges. Or, comme chacun le sait, les asperges, qui mettent aujourd'hui quatre ans à venir, en mettaient cinq à cette époque où le jardinage était moins perfectionné. Cette civilité mit M. de Beaufort en fureur.

Alors M. de Beaufort pensa qu'il était temps de recourir à l'un de ses quarante moyens, et il essaya d'abord du plus simple, qui était de corrompre La Ramée; mais La Ramée, qui avait acheté sa charge d'exempt quinze cents écus, tenait fort à sa charge. Aussi, au lieu d'entrer dans les vues du prisonnier, alla-t-il tout courant prévenir M. de Chavigny; aussitôt M. de Chavigny mit huit hommes dans la chambre même du prince, doubla les sentinelles et tripla les postes. À partir de ce moment, le prince ne marcha plus que comme les rois de théâtre, avec quatre hommes devant lui et quatre derrière, sans compter ceux qui marchaient en serre-file.

M. de Beaufort rit beaucoup d'abord de cette sévérité, qui lui devenait une distraction. Il répéta tant qu'il put: «Cela m'amuse, cela me diversifie» (M. de Beaufort voulait dire: Cela me divertit; mais, comme on sait, il ne disait pas toujours ce qu'il voulait dire). Puis il ajoutait: «D'ailleurs, quand je voudrai me soustraire aux honneurs que vous me rendez, j'ai encore trente- neuf autres moyens.»

Mais cette distraction devint à la fin un ennui. Par fanfaronnade, mais de Beaufort tint bon six mois; mais au bout de six mois, voyant toujours huit hommes s'asseyant quand il s'asseyait, se levant quand il se levait, s'arrêtant quand il s'arrêtait, il commença à froncer le sourcil et à compter les jours.

Cette nouvelle persécution amena une recrudescence de haine contre le Mazarin. Le prince jurait du matin au soir, ne parlant que de capilotades d'oreilles mazarines. C'était à faire frémir; le cardinal, qui savait tout ce qui se passait à Vincennes, en enfonçait malgré lui sa barrette jusqu'au cou.

Un jour M. de Beaufort rassembla les gardiens, et malgré sa difficulté d'élocution devenue proverbiale, il leur fit ce discours qui, il est vrai, était préparé d'avance:

— Messieurs, leur dit-il, souffrirez-vous donc qu'un petit-fils du bon roi Henri IV soit abreuvé d'outrages et d'ignobilies (il voulait dire d'ignominies); ventre-saint-gris! comme disait mon grand-père, j'ai presque régné dans Paris, savez-vous! j'ai eu en garde pendant tout un jour le roi et Monsieur. La reine me caressait alors et m'appelait le plus honnête homme du royaume. Messieurs les bourgeois, maintenant, mettez-moi dehors: j'irai au Louvre, je tordrai le cou au Mazarin, vous serez mes gardes du corps, je vous ferai tous officiers et avec de bonnes pensions. Ventre-saint-gris! en avant, marche!

Mais, si pathétique qu'elle fût, l'éloquence du petit-fils de Henri IV n'avait point touché ces coeurs de pierre; pas un ne bougea: ce que voyant, M. de Beaufort leur dit qu'ils étaient tous des gredins et s'en fit des ennemis cruels.

Quelquefois, lorsque M. de Chavigny le venait voir, ce à quoi il ne manquait pas deux ou trois fois la semaine, le duc profitait de ce moment pour le menacer.

— Que feriez-vous, monsieur, lui disait-il, si un beau jour vous voyiez apparaître une armée de Parisiens tout bardés de fer et hérissés de mousquets, venant me délivrer?

— Monseigneur, répondit M. de Chavigny en saluant profondément le prince, j'ai sur les remparts vingt pièces d'artillerie, et dans mes casemates trente mille coups à tirer; je les cartonnerais de mon mieux.

— Oui, mais quand vous auriez tiré vos trente mille coups, ils prendraient le donjon, et le donjon pris, je serais forcé de les laisser vous pendre, ce dont je serais bien marri, certainement.

Et à son tour le prince salua M. de Chavigny avec la plus grande politesse.

— Mais moi, Monseigneur, reprenait M. de Chavigny, au premier croquant qui passerait le seuil de mes poternes, ou qui mettrait le pied sur mon rempart, je serais forcé, à mon bien grand regret, de vous tuer de ma propre main, attendu que vous m'êtes confié tout particulièrement, et que je vous dois rendre mort au vif.

Et il saluait Son Altesse de nouveau.

— Oui, continuait le duc; mais comme bien certainement ces braves gens-là ne viendraient ici qu'après avoir un peu pendu M. Giulio Mazarini, vous vous garderiez bien de porter la main sur moi et vous me laisseriez vivre, de peur d'être tiré à quatre chevaux par les Parisiens, ce qui est bien plus désagréable encore que d'être pendu, allez.

Ces plaisanteries aigres-douces allaient ainsi dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes au plus, mais elles finissaient toujours ainsi:

M. de Chavigny, se retournant vers la porte:

— Holà! La Ramée, criait-il.

La Ramée entrait.

— La Ramée, continuait M. de Chavigny, je vous recommande tout particulièrement M. de Beaufort: traitez-le avec tous les égards dus à son nom et à son rang, et à cet effet ne le perdez pas un instant de vue.

Puis il se retirait en saluant M. de Beaufort avec une politesse ironique qui mettait celui-ci dans des colères bleues.

La Ramée était donc devenu le commensal obligé du prince, son gardien éternel, l'ombre de son corps; mais, il faut le dire, la compagnie de La Ramée, joyeux vivant, franc convive, buveur reconnu, grand joueur de paume, bon diable au fond, et n'ayant pour M. de Beaufort qu'un défaut, celui d'être incorruptible, était devenu pour le prince plutôt une distraction qu'une fatigue.

Malheureusement il n'en était point de même pour maître La Ramée, et quoiqu'il estimât à un certain prix l'honneur d'être enfermé avec un prisonnier de si haute importance, le plaisir de vivre dans la familiarité du petit-fils d'Henri IV ne compensait pas celui qu'il eût éprouvé à aller faire de temps en temps visite à sa famille.

On peut être excellent exempt du roi, en même temps que bon père et bon époux. Or maître La Ramée adorait sa femme et ses enfants, qu'il ne faisait plus qu'entrevoir du haut de la muraille, lorsque pour lui donner cette consolation paternelle et conjugale ils se venaient promener de l'autre côté des fossés; décidément c'était trop peu pour lui, et La Ramée sentait que sa joyeuse humeur, qu'il avait considérée comme la cause de sa bonne santé, sans calculer qu'au contraire elle n'en était probablement que le résultat, ne tiendrait pas longtemps à un pareil régime. Cette conviction ne fit que croître dans son esprit, lorsque, peu à peu, les relations de M. de Beaufort et de M. de Chavigny s'étant aigries de plus en plus, ils cessèrent tout à fait de se voir. La Ramée sentit alors la responsabilité peser plus forte sur sa tête, et comme justement, par ces raisons que nous venons d'expliquer, il cherchait du soulagement, il accueillit très chaudement l'ouverture que lui avait faite son ami, l'intendant du maréchal de Grammont, de lui donner un acolyte: il en avait aussitôt parlé à M. de Chavigny, lequel avait répondu qu'il ne s'y opposait en aucune manière, à la condition toutefois que le sujet lui convînt.

Nous regardons comme parfaitement inutile de faire à nos lecteurs le portrait physique et moral de Grimaud: si, comme nous l'espérons, ils n'ont pas tout à fait oublié la première partie de cet ouvrage, ils doivent avoir conservé un souvenir assez net de cet estimable personnage, chez lequel il ne s'était fait d'autre changement que d'avoir pris vingt ans de plus: acquisition qui n'avait fait que le rendre plus taciturne et plus silencieux, quoique, depuis le changement qui s'était opéré en lui, Athos lui eût rendu toute permission de parler.

Mais à cette époque il y avait déjà douze ou quinze ans que Grimaud se taisait, et une habitude de douze ou quinze ans est devenue une seconde nature.

XX. Grimaud entre en fonctions

Grimaud se présenta donc avec ses dehors favorables au donjon de Vincennes. M. de Chavigny se piquait d'avoir l'oeil infaillible; ce qui pourrait faire croire qu'il était véritablement le fils du cardinal de Richelieu, dont c'était aussi la prétention éternelle. Il examina donc avec attention le postulant, et conjectura que les sourcils rapprochés, les lèvres minces, le nez crochu et les pommettes saillantes de Grimaud étaient des indices parfaits. Il ne lui adressa que douze paroles; Grimaud en répondit quatre.

— Voilà un garçon distingué, et je l'avais jugé tel, dit M. de Chavigny; allez vous faire agréer de M. La Ramée, et dites- lui que vous me convenez sur tous les points.

Grimaud tourna sur ses talons et s'en alla passer l'inspection beaucoup plus rigoureuse de La Ramée. Ce qui le rendait plus difficile, c'est que M. de Chavigny savait qu'il pouvait se reposer sur lui, et que lui voulait pouvoir se reposer sur Grimaud.

Grimaud avait juste les qualités qui peuvent séduire un exempt qui désire un sous-exempt; aussi, après mille questions qui n'obtinrent chacune qu'un quart de réponse, La Ramée, fasciné par cette sobriété de paroles, se frotta les mains et enrôla Grimaud.

— La consigne? demanda Grimaud.

— La voici: Ne jamais laisser le prisonnier seul, lui ôter tout instrument piquant ou tranchant, l'empêcher de faire signe aux gens du dehors ou de causer trop longtemps avec ses gardiens.

— C'est tout? demanda Grimaud.

— Tout pour le moment, répondit La Ramée. Des circonstances nouvelles, s'il y en a, amèneront de nouvelles consignes.

— Bon, répondit Grimaud.

Et il entra chez M. le duc de Beaufort.

Celui-ci était en train de se peigner la barbe qu'il laissait pousser ainsi que ses cheveux, pour faire pièce au Mazarin en étalant sa misère et en faisant parade de sa mauvaise mine. Mais comme quelques jours auparavant il avait cru, du haut du donjon, reconnaître au fond d'un carrosse la belle madame de Montbazon, dont le souvenir lui était toujours cher, il n'avait pas voulu être pour elle ce qu'il était pour Mazarin; il avait donc, dans l'espérance de la revoir, demandé un peigne de plomb qui lui avait été accordé.

M. de Beaufort avait demandé un peigne de plomb, parce que comme tous les blonds, il avait la barbe un peu rouge: il se la teignait en se la peignant.

Grimaud, en entrant, vit le peigne que le prince venait de déposer sur la table; il le prit en faisant une révérence.

Le duc regarda cette étrange figure avec étonnement.

La figure mit le peigne dans sa poche.

— Holà, hé! qu'est-ce que cela? s'écria le duc, et quel est ce drôle?

Grimaud ne répondit point, mais salua une seconde fois.

— Es-tu muet? s'écria le duc.

Grimaud fit signe que non.

— Qu'es-tu alors? réponds, je te l'ordonne, dit le duc.

— Gardien, répondit Grimaud.

— Gardien! s'écria le duc. Bien, il ne manquait que cette figure patibulaire à ma collection. Holà! La Ramée, quelqu'un!

La Ramée appelé accourut; malheureusement pour le prince il allait, se reposant sur Grimaud, se rendre à Paris, il était déjà dans la cour et remonta mécontent.

— Qu'est-ce, mon prince? demanda-t-il.

— Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le met dans sa poche? demanda M. de Beaufort.

— C'est un de vos gardes, Monseigneur, un garçon plein de mérite et que vous apprécierez comme M. de Chavigny et moi, j'en suis sûr.

— Pourquoi me prend-il mon peigne?

— En effet, dit La Ramée, pourquoi prenez-vous le peigne de
Monseigneur?

Grimaud tira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus, et, en regardant et montrant la grosse dent, se contenta de prononcer un seul mot:

— Piquant.

— C'est vrai, dit La Ramée.

— Que dit cet animal? demanda le duc.

— Que tout instrument piquant est interdit par le roi à
Monseigneur.

— Ah çà! dit le duc, êtes-vous fou, La Ramée? Mais c'est vous- même qui me l'avez donné, ce peigne.

— Et grand tort j'ai eu, Monseigneur; car en vous le donnant je me suis mis en contravention avec ma consigne.

Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne à
La Ramée.

— Je prévois que ce drôle me déplaira énormément, murmura le prince.

En effet, en prison il n'y a pas de sentiment intermédiaire. Comme tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou l'on hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par instinct. Or, par ce motif infiniment simple que Grimaud au premier coup d'oeil avait plu à M. de Chavigny et à La Ramée, il devait, ses qualités aux yeux du gouverneur et de l'exempt devenant des défauts aux yeux du prisonnier, déplaire tout d'abord à M. de Beaufort.

Cependant Grimaud ne voulut pas dès le premier jour rompre directement en visière avec le prisonnier; il avait besoin, non pas d'une répugnance improvisée, mais d'une belle et bonne haine bien tenace.

Il se retira donc pour faire place à quatre gardes qui, venant de déjeuner, pouvaient reprendre leur service près du prince.

De son côté, le prince avait à confectionner une nouvelle plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup: il avait demandé des écrevisses pour son déjeuner du lendemain et comptait passer la journée à faire une petite potence pour pendre la plus belle au milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la cuisson ne laisserait aucun doute sur l'allusion, et ainsi il aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en effigie en attendant qu'il fût pendu en réalité, sans qu'on pût toutefois lui reprocher d'avoir pendu autre chose qu'une écrevisse.

La journée fut employée aux préparatifs de l'exécution. On devient très enfant en prison, et M. de Beaufort était de caractère à le devenir plus que tout autre. Il alla se promener comme d'habitude, brisa deux ou trois petites branches destinées à jouer un rôle dans sa parade, et, après avoir beaucoup cherché, trouva un morceau de verre cassé, trouvaille qui parut lui faire le plus grand plaisir. Rentré chez lui, il effila son mouchoir.

Aucun de ces détails n'échappa à l'oeil investigateur de Grimaud.

Le lendemain matin la potence était prête, et afin de pouvoir la planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait un des bouts avec son verre brisé.

La Ramée le regardait faire avec la curiosité d'un père qui pense qu'il va peut-être découvrir un joujou nouveau pour ses enfants, et les quatre gardes avec cet air de désoeuvrement qui faisait à cette époque comme aujourd'hui le caractère principal de la physionomie du soldat.