— Mais vous savez qu'il est devenu notre ami? dit d'Artagnan.
— Non, je ne le savais pas. Ah! il n'a pas de rancune!
— Vous vous trompez, Porthos, dit d'Artagnan à son tour: c'est moi qui n'en ai pas.
Porthos ne comprit pas très bien; mais, on se le rappelle, la compréhension n'était pas son fort.
— Vous dites donc, continua-t-il, que c'est le comte de Rochefort qui a parlé de moi au cardinal?
— Oui, et puis la reine.
— Comment, la reine?
— Pour nous inspirer confiance, elle lui a même remis le fameux diamant, vous savez, que j'avais vendu à M. des Essarts, et qui, je ne sais comment, est rentré en sa possession.
— Mais il me semble, dit Porthos avec son gros bon sens, qu'elle eût mieux fait de le remettre à vous.
— C'est aussi mon avis, dit d'Artagnan; mais que voulez-vous! les rois et les reines ont quelquefois de singuliers caprices. Au bout du compte, comme ce sont eux qui tiennent les richesses et les honneurs, qui distribuent l'argent et les titres, on leur est dévoué.
— Oui, on leur est dévoué! dit Porthos. Alors vous êtes donc dévoué, dans ce moment-ci?…
— Au roi, à la reine et au cardinal, et j'ai de plus répondu de votre dévouement.
— Et vous dites que vous avez fait certaines conditions pour moi?
— Magnifiques, mon cher, magnifiques! D'abord vous avez de l'argent, n'est-ce pas? Quarante mille livres de rente, vous me l'avez dit.
Porthos entra en défiance.
— Eh! mon ami, lui dit-il, on n'a jamais trop d'argent. Madame du Vallon a laissé une succession embrouillée; je ne suis pas grand clerc, moi, en sorte que je vis un peu au jour le jour.
— Il a peur que je ne sois venu pour lui emprunter de l'argent, pensa d'Artagnan. Ah! mon ami, dit-il tout haut, tant mieux si vous êtes gêné!
— Comment, tant mieux? dit Porthos.
— Oui, car Son Éminence donnera tout ce que l'on voudra, terres, argent et titres.
— Ah! ah! ah! fit Porthos écarquillant les yeux à ce dernier mot.
— Sous l'autre cardinal, continua d'Artagnan, nous n'avons pas su profiter de la fortune; c'était le cas pourtant; je ne dis pas cela pour vous qui avez vos quarante mille livres de rente, et qui me paraissez l'homme le plus heureux de la terre.
Porthos soupira.
— Toutefois, continua d'Artagnan, malgré vos quarante mille livres de rente, et peut-être même à cause de vos quarante mille livres de rente, il me semble qu'une petite couronne ferait bien sur votre carrosse. Eh! eh!
— Mais oui, dit Porthos.
— Eh bien! mon cher, gagnez-la; elle est au bout de votre épée. Nous ne nous nuirons pas. Votre but à vous, c'est un titre; mon but, à moi, c'est de l'argent. Que j'en gagne assez pour faire reconstruire Artagnan, que mes ancêtres appauvris par les croisades ont laissé tomber en ruine depuis ce temps, et pour acheter une trentaine d'arpents de terre autour, c'est tout ce qu'il faut; je m'y retire, et j'y meurs tranquille.
— Et moi, dit Porthos, je veux être baron.
— Vous le serez.
— Et n'avez-vous donc point pensé aussi à nos autres amis? demanda Porthos.
— Si fait, j'ai vu Aramis.
— Et que désire-t-il, lui? d'être évêque?
— Aramis, dit d'Artagnan, qui ne voulait pas désenchanter Porthos; Aramis, imaginez-vous, mon cher, qu'il est devenu moine et jésuite, qu'il vit comme un ours: il renonce à tout, et ne pense qu'à son salut. Mes offres n'ont pu le décider.
— Tant pis! dit Porthos, il avait de l'esprit. Et Athos?
— Je ne l'ai pas encore vu, mais j'irai le voir en vous quittant.
Savez-vous où je le trouverai, lui?
— Près de Blois, dans une petite terre qu'il a héritée, je ne sais de quel parent.
— Et qu'on appelle?
— Bragelonne. Comprenez-vous, mon cher, Athos qui était noble comme l'empereur et qui hérite d'une terre qui a titre de comté! que fera-t-il de tous ces comtés-là? Comté de la Fère, comté de Bragelonne?
— Avec cela qu'il n'a pas d'enfants, dit d'Artagnan.
— Heu! fit Porthos, j'ai entendu dire qu'il avait adopté un jeune homme qui lui ressemble par le visage.
— Athos, notre Athos, qui était vertueux comme Scipion? l'avez- vous revu?
— Non.
— Eh bien! j'irai demain lui porter de vos nouvelles. J'ai peur, entre nous, que son penchant pour le vin ne l'ait fort vieilli et dégradé.
— Oui, dit Porthos, c'est vrai; il buvait beaucoup.
— Puis c'était notre aîné à tous, dit d'Artagnan.
— De quelques années seulement, reprit Porthos; son air grave le vieillissait beaucoup.
— Oui, c'est vrai. Donc, si nous avons Athos, ce sera tant mieux: si nous ne l'avons pas, eh bien! nous nous en passerons. Nous en valons bien douze à nous deux.
— Oui, dit Porthos souriant au souvenir de ses anciens exploits; mais à nous quatre nous en aurions valu trente-six; d'autant plus que le métier sera dur, à ce que vous dites.
— Dur pour des recrues, oui; mais pour nous, non.
— Sera-ce long?
— Dame! cela pourra durer trois ou quatre ans.
— Se battra-t-on beaucoup?
— Je l'espère.
— Tant mieux, au bout du compte, tant mieux! s'écria Porthos: vous n'avez point idée, mon cher, combien les os me craquent depuis que je suis ici! Quelquefois le dimanche, en sortant de la messe, je cours à cheval dans les champs et sur les terres des voisins pour rencontrer quelque bonne petite querelle, car je sens que j'en ai besoin; mais rien, mon cher! Soit qu'on me respecte, soit qu'on ne craigne, ce qui est bien plus probable, on me laisse fouler les luzernes avec mes chiens, passer sur le ventre à tout le monde, et je reviens, plus ennuyé, voilà tout. Au moins, dites- moi, se bat-on un peu plus facilement à Paris?
— Quant à cela, mon cher, c'est charmant; plus d'édits, plus de gardes du cardinal, plus de Jussac ni d'autres limiers. Mon Dieu! voyez-vous, sous une lanterne, dans une auberge, partout; êtes- vous frondeur, on dégaine et tout est dit. M. de Guise a tué M. de Coligny en pleine place Royale, et il n'en a rien été.
— Ah! voilà qui va bien, alors, dit Porthos.
— Et puis avant peu, continua d'Artagnan, nous aurons des batailles rangées, du canon, des incendies, ce sera très varié.
— Alors, je me décide.
— J'ai donc votre parole?
— Oui, c'est dit. Je frapperai d'estoc et de taille pour Mazarin.
Mais…
— Mais?
— Mais il me fera baron.
— Eh pardieu! dit d'Artagnan, c'est arrêté d'avance; je vous l'ai dit et je vous le répète, je réponds de votre baronnie.
Sur cette promesse, Porthos, qui n'avait jamais douté de la parole de son ami, reprit avec lui le chemin du château.
XIV. Où il est démontré que, si Porthos était mécontent de son état, Mousqueton était fort satisfait du sien
Tout en revenant vers le château et tandis que Porthos nageait dans ses rêves de baronnie, d'Artagnan réfléchissait à la misère de cette pauvre nature humaine, toujours mécontente de ce qu'elle a, toujours désireuse de ce qu'elle n'a pas. À la place de Porthos, d'Artagnan se serait trouvé l'homme le plus heureux de la terre, et pour que Porthos fût heureux, il lui manquait, quoi? cinq lettres à mettre avant tous ses noms et une petite couronne à faire peindre sur les panneaux de sa voiture.
— Je passerai donc toute ma vie, disait en lui-même d'Artagnan, à regarder à droite et à gauche sans voir jamais la figure d'un homme complètement heureux.
Il faisait cette réflexion philosophique, lorsque la Providence sembla vouloir lui donner un démenti. Au moment où Porthos venait de le quitter pour donner quelques ordres à son cuisinier, il vit s'approcher de lui Mousqueton. La figure du brave garçon, moins un léger trouble qui, comme un nuage d'été, gazait sa physionomie plutôt qu'elle ne la voilait, paraissait celle d'un homme parfaitement heureux.
— Voilà ce que je cherchais, se dit d'Artagnan; mais, hélas! le pauvre garçon ne sait pas pourquoi je suis venu.
Mousqueton se tenait à distance. D'Artagnan s'assit sur un banc et lui fit signe de s'approcher.
— Monsieur, dit Mousqueton profitant de la permission, j'ai une grâce à vous demander.
— Parle, mon ami, dit d'Artagnan.
— C'est que je n'ose, j'ai peur que vous ne pensiez que la prospérité m'a perdu.
— Tu es donc heureux, mon ami, dit d'Artagnan.
— Aussi heureux qu'il est possible de l'être, et cependant vous pouvez me rendre plus heureux encore.
— Eh bien, parle! et si la chose dépend de moi, elle est faite.
— Oh! monsieur, elle ne dépend que de vous.
— J'attends.
— Monsieur, la grâce que j'ai à vous demander, c'est de m'appeler non plus Mousqueton, mais bien Mouston. Depuis que j'ai l'honneur d'être intendant de monseigneur, j'ai pris ce dernier nom, qui est plus digne et sert à me faire respecter de mes inférieurs. Vous savez, monsieur, combien la subordination est nécessaire à la valetaille.
D'Artagnan sourit; Porthos allongeait ses noms, Mousqueton raccourcissait le sien.
— Eh bien, monsieur? dit Mousqueton tout tremblant.
— Eh bien, oui, mon cher Mouston, dit d'Artagnan; sois tranquille, je n'oublierai pas ta requête, et si cela te fait plaisir je ne te tutoierai même plus.
— Oh! s'écria Mousqueton rouge de joie, si vous me faisiez un pareil honneur, monsieur, j'en serais reconnaissant toute ma vie, mais ce serait trop demander peut-être?
— Hélas! dit en lui-même d'Artagnan, c'est bien peu en échange des tribulations inattendues que j'apporte à ce pauvre diable qui m'a si bien reçu.
— Et monsieur reste longtemps avec nous? dit Mousqueton, dont la figure, rendue à son ancienne sérénité, s'épanouissait comme une pivoine.
— Je pars demain, mon ami, dit d'Artagnan.
— Ah, monsieur! dit Mousqueton, c'était donc seulement pour nous donner des regrets que vous étiez venu?
— J'en ai peur, dit d'Artagnan, si bas que Mousqueton, qui se retirait en saluant, ne put l'entendre.
Un remords traversait l'esprit de d'Artagnan, quoique son coeur ce fût fort racorni.
Il ne regrettait pas d'engager Porthos dans une route où sa vie et sa fortune allaient être compromises, car Porthos risquait volontiers tout cela pour le titre de baron, qu'il désirait depuis quinze ans d'atteindre; mais Mousqueton, qui ne désirait rien que d'être appelé Mouston, n'était-il pas bien cruel de l'arracher à la vie délicieuse de son grenier d'abondance? Cette idée-là le préoccupait lorsque Porthos reparut.
— À table! dit Porthos.
— Comment, à table? dit d'Artagnan, quelle heure est-il donc?
— Eh! mon cher, il est une heure passée.
— Votre habitation est un paradis, Porthos, on y oublie le temps.
Je vous suis, mais je n'ai pas faim.
— Venez, si l'on ne peut pas toujours manger, l'on peut toujours boire; c'est une des maximes de ce pauvre Athos dont j'ai reconnu la solidité depuis que je m'ennuie.
D'Artagnan, que son naturel gascon avait toujours fait sobre, ne paraissait pas aussi convaincu que son ami de la vérité de l'axiome d'Athos; néanmoins il fit ce qu'il put pour se tenir à la hauteur de son hôte.
Cependant, tout en regardant manger Porthos et en buvant de son mieux, cette idée de Mousqueton revenait à l'esprit de d'Artagnan, et cela avec d'autant plus de force que Mousqueton, sans servir lui-même à table, ce qui eût été au-dessous de sa nouvelle position, apparaissait de temps en temps à la porte et trahissait sa reconnaissance pour d'Artagnan par l'âge et le cru des vins qu'il faisait servir.
Aussi, quand au dessert, sur un signe de d'Artagnan, Porthos eut renvoyé ses laquais et que les deux amis se trouvèrent seuls:
— Porthos, dit d'Artagnan, qui vous accompagnera donc dans vos campagnes?
— Mais, répondit naturellement Porthos, Mouston, ce me semble.
Ce fut un coup pour d'Artagnan; il vit déjà se changer en grimace de douleur le bienveillant sourire de l'intendant.
— Cependant, répliqua d'Artagnan, Mouston n'est plus de la première jeunesse, mon cher; de plus, il est devenu très gros et peut-être a-t-il perdu l'habitude du service actif.
— Je le sais, dit Porthos. Mais je me suis accoutumé à lui; et d'ailleurs il ne voudrait pas me quitter, il m'aime trop.
— Oh! aveugle amour-propre! pensa d'Artagnan.
— D'ailleurs, vous-même, demanda Porthos, n'avez-vous pas toujours à votre service votre même laquais: ce bon, ce grave, cet intelligent… comment l'appelez-vous donc?
— Planchet. Oui, je l'ai retrouvé, mais il n'est plus laquais.
— Qu'est-il donc?
— Eh bien! avec ses seize cents livres, vous savez, les seize cents livres qu'il a gagnées au siège de La Rochelle en portant la lettre à lord de Winter, il a élevé une petite boutique rue des Lombards, et il est confiseur.
— Ah! il est confiseur rue des Lombards! Mais comment vous sert- il?
— Il a fait quelques escapades, dit d'Artagnan, et il craint d'être inquiété.
Et le mousquetaire raconta à son ami comment il avait retrouvé
Planchet.
— Eh bien! dit alors Porthos, si on vous eût dit, mon cher, qu'un jour Planchet ferait sauver Rochefort, et que vous le cacheriez pour cela?
— Je ne l'aurais pas cru. Mais, que voulez-vous? les événements changent les hommes.
— Rien de plus vrai, dit Porthos; mais ce qui ne change pas, ou ce qui change pour se bonifier, c'est le vin. Goûtez de celui-ci; c'est d'un cru d'Espagne qu'estimait fort notre ami Athos: c'est du xérès.
À ce moment, l'intendant vint consulter son maître sur le menu du lendemain et aussi sur la partie de chasse projetée.
— Dis-moi, Mouston, dit Porthos, mes armes sont-elles en bon état?
D'Artagnan commença à battre la mesure sur la table pour cacher son embarras.
— Vos armes, monseigneur, demanda Mouston, quelles armes?
— Eh pardieu, mes harnais!
— Quels harnais?
— Mes harnais de guerre.
— Mais oui, monseigneur. Je le crois, du moins.
— Tu t'en assureras demain, et tu les feras fourbir si elles en ont besoin. Quel est mon meilleur cheval de course?
— Vulcain.
— Et de fatigue?
— Bayard.
— Quel cheval aimes-tu, toi?
— J'aime Rustaud, monseigneur; c'est une bonne bête, avec laquelle je m'entends à merveille.
— C'est vigoureux, n'est-ce pas?
— Normand croisé Mecklembourg, ça irait jour et nuit.
— Voilà notre affaire. Tu feras restaurer les trois bêtes, tu fourbiras ou tu feras fourbir mes armes; plus, des pistolets pour toi et un couteau de chasse.
— Nous voyagerons donc, monseigneur? dit Mousqueton d'un air inquiet.
D'Artagnan, qui n'avait jusque-là fait que des accords vagues, battit une marche.
— Mieux que cela, Mouston! répondit Porthos.
— Nous faisons une expédition, monsieur? dit l'intendant, dont les roses commençaient à se changer en lis.
— Nous rentrons au service, Mouston! répondit Porthos en essayant toujours de faire reprendre à sa moustache ce pli martial qu'elle avait perdu.
Ces paroles étaient à peine prononcées que Mousqueton fut agité d'un tremblement qui secouait ses grosses joues marbrées, il regarda d'Artagnan d'un air indicible de tendre reproche, que l'officier ne put supporter sans se sentir attendri; puis il chancela, et d'une voix étranglée:
— Du service! du service dans les armées du roi? dit-il.
— Oui et non. Nous allons refaire campagne, chercher toutes sortes d'aventures, reprendre la vie d'autrefois, enfin.
Ce dernier mot tomba sur Mousqueton comme la foudre. C'était cet autrefois si terrible qui faisait le maintenant si doux.
— Oh! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends? dit Mousqueton avec un regard plus suppliant encore que le premier, à l'adresse de d'Artagnan.
— Que voulez-vous, mon pauvre Mouston? dit d'Artagnan, la fatalité…
Malgré la précaution qu'avait prise d'Artagnan de ne pas le tutoyer et de donner à son nom la mesure qu'il ambitionnait, Mousqueton n'en reçut pas moins le coup, et le coup fut si terrible, qu'il sortit tout bouleversé en oubliant de fermer la porte.
— Ce bon Mousqueton, il ne se connaît plus de joie, dit Porthos du ton que Don Quichotte dut mettre à encourager Sancho à seller son grison pour une dernière campagne.
Les deux amis restés seuls se mirent à parler de l'avenir et à faire mille châteaux en Espagne. Le bon vin de Mousqueton leur faisait voir, à d'Artagnan une perspective toute reluisante de quadruples et de pistoles, à Porthos le cordon bleu! et le manteau ducal. Le fait est qu'ils dormaient sur la table lorsqu'on vint les inviter à passer dans leur lit.
Cependant, dès le lendemain, Mousqueton fut un peu réconforté par d'Artagnan, qui lui annonça que probablement la guerre se ferait toujours au coeur de Paris et à la portée du château du Vallon, qui était près de Corbeil; de Bracieux, qui était près de Melun, et de Pierrefonds, qui était entre Compiègne et Villers-Cotterêts.
— Mais il me semble qu'autrefois… dit timidement Mousqueton.
— Oh! dit d'Artagnan, on ne fait pas la guerre à la manière d'autrefois. Ce sont aujourd'hui affaires diplomatiques, demandez à Planchet.
Mousqueton alla demander ces renseignements à son ancien ami, lequel confirma en tout point ce qu'avait dit d'Artagnan; seulement, ajouta-t-il, dans cette guerre, les prisonniers courent le risque d'être pendus.
— Peste, dit Mousqueton, je crois que j'aime encore mieux le siège de La Rochelle.
Quant à Porthos, après avoir fait tuer un chevreuil à son hôte, après l'avoir conduit de ses bois à sa montagne, de sa montagne à ses étangs, après lui avoir fait voir ses lévriers, sa meute, Gredinet, tout ce qu'il possédait enfin, et fait refaire trois autres repas des plus somptueux, il demanda ses instructions définitives à d'Artagnan, forcé de le quitter pour continuer son chemin.
— Voici, cher ami! lui dit le messager; il me faut quatre jours pour aller d'ici à Blois, un jour pour y rester, trois ou quatre jours pour retourner à Paris. Partez donc dans une semaine avec vos équipages; vous descendrez rue Tiquetonne, à l'hôtel de la Chevrette, et vous attendrez mon retour.
— C'est convenu, dit Porthos.
— Moi je vais faire un tour sans espoir chez Athos, dit d'Artagnan; mais, quoique je le croie devenu fort incapable, il faut observer les procédés avec ses amis.
— Si j'allais avec vous, dit Porthos, cela me distrairait peut- être.
— C'est possible, dit d'Artagnan, et moi aussi; mais vous n'auriez plus le temps de faire vos préparatifs.
— C'est vrai, dit Porthos. Partez donc, et bon courage; quant à moi, je suis plein d'ardeur.
— À merveille! dit d'Artagnan.
Et ils se séparèrent sur les limites de la terre de Pierrefonds, jusqu'aux extrémités de laquelle Porthos voulut conduire son ami.
— Au moins, disait d'Artagnan tout en prenant la route de Villers-Cotterêts, au moins je ne serai pas seul. Ce diable de Porthos est encore d'une vigueur superbe. Si Athos vient, eh bien! nous serons trois à nous moquer d'Aramis, de ce petit frocard à bonnes fortunes.
À Villers-Cotterêts il écrivit au cardinal.
«Monseigneur, j'en ai déjà un à offrir à Votre Éminence, et celui- là vaut vingt hommes. Je pars pour Blois, le comte de La Fère habitant le château de Bragelonne aux environs de cette ville.»
Et sur ce il prit la route de Blois tout en devisant avec Planchet, qui lui était une grande distraction pendant ce long voyage.
XV. Deux têtes d'ange
Il s'agissait d'une longue route; mais d'Artagnan ne s'en inquiétait point: il savait que ses chevaux s'étaient rafraîchis aux plantureux râteliers du seigneur de Bracieux. Il se lança donc avec confiance dans les quatre ou cinq journées de marche qu'il avait à faire suivi du fidèle Planchet.
Comme nous l'avons déjà dit, ces deux hommes, pour combattre les ennuis de la route, cheminaient côte à côte et causaient toujours ensemble. D'Artagnan avait peu à peu dépouillé le maître, et Planchet avait quitté tout à fait la peau du laquais. C'était un profond matois, qui, depuis sa bourgeoisie improvisée, avait regretté souvent les franches lippées du grand chemin ainsi que la conversation et la compagnie brillante des gentilshommes, et qui, se sentant une certaine valeur personnelle, souffrait de se voir démonétiser par le contact perpétuel des gens à idées plates.
Il s'éleva donc bientôt avec celui qu'il appelait encore son maître au rang de confident. D'Artagnan depuis de longues années n'avait pas ouvert son coeur. Il arriva que ces deux hommes en se retrouvant s'agencèrent admirablement.
D'ailleurs, Planchet n'était pas un compagnon d'aventures tout à fait vulgaire; il était homme de bon conseil; sans chercher le danger il ne reculait pas aux coups, comme d'Artagnan avait eu plusieurs fois occasion de s'en apercevoir; enfin, il avait été soldat, et les armes anoblissaient; et puis, plus que tout cela, si Planchet avait besoin de lui, Planchet ne lui était pas non plus inutile. Ce fut donc presque sur le pied de deux bons amis que d'Artagnan et Planchet arrivèrent dans le Blaisois.
Chemin faisant, d'Artagnan disait en secouant la tête et en revenant à cette idée qui l'obsédait sans cesse:
— Je sais bien que ma démarche près d'Athos est inutile et absurde, mais je dois ce procédé à mon ancien ami, homme qui avait l'étoffe en lui du plus noble et du plus généreux de tous les hommes.
— Oh! M. Athos était un fier gentilhomme! dit Planchet.
— N'est-ce pas? reprit d'Artagnan.
— Semant l'argent comme le ciel fait de la grêle, continua Planchet, mettant l'épée à la main avec un air royal. Vous souvient-il, monsieur, du duel avec les Anglais dans l'enclos des Carmes? Ah! que M. Athos était beau et magnifique ce jour-là, lorsqu'il dit à son adversaire: «Vous avez exigé que je vous dise mon nom, monsieur; tant pis pour vous, car je vais être forcé de vous tuer!» J'étais près de lui et je l'ai entendu. Ce sont mot à mot ses propres paroles. Et ce coup d'oeil, monsieur, lorsqu'il toucha son adversaire comme il avait dit, et que son adversaire tomba, sans seulement dire ouf. Ah! monsieur, je le répète, c'était un fier gentilhomme.
— Oui, dit d'Artagnan, tout cela est vrai comme l'Évangile, mais il aura perdu toutes ces qualités avec un seul défaut.
— Je m'en souviens, dit Planchet, il aimait à boire, ou plutôt il buvait. Mais il ne buvait pas comme les autres. Ses yeux ne disaient rien quand il portait le verre à ses lèvres. En vérité, jamais silence n'a été si parlant. Quant à moi, il me semblait que je l'entendais murmurer: «Entre, liqueur! et chasse mes chagrins.» Et comme il vous brisait le pied d'un verre ou le cou d'une bouteille! il n'y avait que lui pour cela.
— Eh bien! aujourd'hui, continua d'Artagnan, voici le triste spectacle qui nous attend. Ce noble gentilhomme à l'oeil fier, ce beau cavalier si brillant sous les armes, que l'on s'étonnait toujours qu'il tînt une simple épée à la main au lieu d'un bâton de commandement, eh bien! il se sera transformé en un vieillard courbé, au nez rouge, aux yeux pleurants. Nous allons le trouver couché sur quelque gazon, d'où il nous regardera d'un oeil terne, et qui peut-être ne nous reconnaîtra pas. Dieu m'est témoin, Planchet, continua d'Artagnan, que je fuirais ce triste spectacle si je ne tenais à prouver mon respect à cette ombre illustre du glorieux comte de La Fère, que nous avons tant aimé.
Planchet hocha la tête et ne dit mot: on voyait facilement qu'il partageait les craintes de son maître.
— Et puis, reprit d'Artagnan, cette décrépitude, car Athos est vieux maintenant; la misère, peut-être, car il aura négligé le peu de bien qu'il avait; et le sale Grimaud, plus muet que jamais et plus ivrogne que son maître… tiens, Planchet, tout cela me fend le coeur.
— Il me semble que j'y suis, et que je le vois là bégayant et chancelant, dit Planchet d'un ton piteux.
— Ma seule crainte, je l'avoue, reprit d'Artagnan, c'est qu'Athos n'accepte mes propositions dans un moment d'ivresse guerrière. Ce serait pour Porthos et moi un grand malheur et surtout un véritable embarras; mais, pendant sa première orgie, nous le quitterons, voilà tout. En revenant à lui, il comprendra.
— En tout cas, monsieur, dit Planchet, nous ne tarderons pas à être éclairés, car je crois que ces murs si hauts, qui rougissent au soleil couchant, sont les murs de Blois.
— C'est probable, répondit d'Artagnan, et ces clochetons aigus et sculptés que nous entrevoyons là-bas à gauche dans les bois ressemblent à ce que j'ai entendu dire de Chambord.
— Entrerons-nous en ville? demanda Planchet.
— Sans doute, pour nous renseigner.
— Monsieur, je vous conseille, si nous y entrons, de goûter à certains petits pots de crème dont j'ai fort entendu parler, mais qu'on ne peut malheureusement faire venir à Paris et qu'il faut manger sur place.
— Eh bien, nous en mangerons! sois tranquille, dit d'Artagnan.
En ce moment un de ces lourds chariots, attelés de boeufs, qui portent le bois coupé dans les belles forêts du pays jusqu'aux ports de la Loire, déboucha par un sentier plein d'ornières sur la route que suivaient les deux cavaliers. Un homme l'accompagnait, portant une longue gaule armée d'un clou avec laquelle il aiguillonnait son lent attelage.
— Hé! l'ami, cria Planchet au bouvier.
— Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs? dit le paysan avec cette pureté de langage particulière aux gens de ce pays et qui ferait honte aux citadins puristes de la place de la Sorbonne et de la rue de l'Université.
— Nous cherchons la maison de M. le comte de La Fère, dit d'Artagnan; connaissez-vous ce nom-là parmi ceux des seigneurs des environs?
Le paysan ôta son chapeau en entendant ce nom et répondit:
— Messieurs, ce bois que je charrie est à lui; je l'ai coupé dans sa futaie et je le conduis au château.
D'Artagnan ne voulut pas questionner cet homme, il lui répugnait d'entendre dire par un autre peut-être ce qu'il avait dit lui-même à Planchet.
— Le château! se dit-il à lui-même, le château! Ah! je comprends! Athos n'est pas endurant; il aura forcé, comme Porthos, ses paysans à l'appeler monseigneur et à nommer château sa bicoque: il avait la main lourde, ce cher Athos, surtout quand il avait bu.
Les boeufs avançaient lentement. D'Artagnan et Planchet marchaient derrière la voiture. Cette allure les impatienta.
— Le chemin est donc celui-ci, demanda d'Artagnan au bouvier, et; nous pouvons le suivre sans crainte de nous égarer?
— Oh! mon Dieu! oui, monsieur, dit l'homme, et vous pouvez le prendre au lieu de vous ennuyer à escorter des bêtes si lentes. Vous n'avez qu'une demi-lieue à faire et vous apercevrez un château sur la droite; on ne le voit pas encore d'ici, à cause d'un rideau de peupliers qui le cache. Ce château n'est point Bragelonne, c'est La Vallière: vous passerez outre; mais à trois portées de mousquet plus loin, une grande maison blanche, à toits en ardoises, bâtie sur un tertre ombragé de sycomores énormes, c'est le château de M. le comte de La Fère.
— Et cette demi-lieue est-elle longue? demanda d'Artagnan, car il y a lieue et lieue dans notre beau pays de France.
— Dix minutes de chemin, monsieur, pour les jambes fines de votre cheval.
D'Artagnan remercia le bouvier et piqua aussitôt; puis, troublé malgré lui à l'idée de revoir cet homme singulier qui l'avait tant aimé, qui avait tant contribué par ses conseils et par son exemple à son éducation de gentilhomme, il ralentit peu à peu le pas de son cheval et continua d'avancer la tête basse comme un rêveur.
Planchet aussi avait trouvé dans la rencontre et l'attitude de ce paysan matière à de graves réflexions. Jamais, ni en Normandie, ni en Franche-Comté, ni en Artois, ni en Picardie, pays qu'il avait particulièrement habités, il n'avait rencontré chez les villageois cette allure facile, cet air poli, ce langage épuré. Il était tenté de croire qu'il avait rencontré quelque gentilhomme, frondeur comme lui, qui, pour cause politique, avait été forcé comme lui de se déguiser.
Bientôt, au détour du chemin, le château de La Vallière, comme l'avait dit le bouvier, apparut aux yeux des voyageurs; puis à un quart de lieue plus loin environ, la maison blanche encadrée dans ses sycomores, se dessina sur le fond d'un massif d'arbres épais que le printemps poudrait d'une neige de fleurs.
À cette vue d'Artagnan, qui d'ordinaire s'émotionnait peu, sentit un trouble étrange pénétrer jusqu'au fond de son coeur, tant sont puissants pendant tout le cours de la vie ces souvenirs de jeunesse. Planchet, qui n'avait pas les mêmes motifs d'impression, interdit de voir son maître si agité, regardait alternativement d'Artagnan et la maison.
Le mousquetaire fit encore quelques pas en avant et se trouva en face d'une grille travaillée avec le goût qui distingue les fontes de cette époque.
On voyait par cette grille des potagers tenus avec soin, une cour assez spacieuse dans laquelle piétinaient plusieurs chevaux de main tenus par des valets en livrées différentes, et un carrosse attelé de deux chevaux du pays.
— Nous nous trompons, ou cet homme nous a trompés, dit d'Artagnan, ce ne peut être là que demeure Athos. Mon Dieu! serait-il mort, et cette propriété appartiendrait-elle à quelqu'un de son nom? Mets pied à terre, Planchet, et va t'informer; j'avoue que pour moi je n'en ai pas le courage.
Planchet mit pied à terre.
— Tu ajouteras, dit d'Artagnan, qu'un gentilhomme qui passe désire avoir l'honneur de saluer M. le comte de La Fère, et si tu es content des renseignements, eh bien! alors nomme-moi.
Planchet, traînant son cheval par la bride, s'approcha de la porte, fit retentir la cloche de la grille, et aussitôt un homme de service, aux cheveux blanchis, à la taille droite malgré son âge, vint se présenter et reçut Planchet.
— C'est ici que demeure M. le comte de La Fère? demanda Planchet.
— Oui, monsieur, c'est ici, répondit le serviteur à Planchet, qui ne portait pas de livrée.
— Un seigneur retiré du service, n'est-ce pas?
— C'est cela même.
— Et qui avait un laquais nommé Grimaud, reprit Planchet, qui, avec sa prudence habituelle, ne croyait pas pouvoir s'entourer de trop de renseignements.
— M. Grimaud est absent du château pour le moment, dit le serviteur commençant à regarder Planchet des pieds à la tête, peu accoutumé qu'il était à de pareilles interrogations.
— Alors, s'écria Planchet radieux, je vois bien que c'est le même comte de La Fère que nous cherchons. Veuillez m'ouvrir alors, car je désirais annoncer à M. le comte que mon maître, un gentilhomme de ses amis, est là qui voudrait le saluer.
— Que ne disiez-vous cela plus tôt! dit le serviteur en ouvrant la grille. Mais votre maître, où est-il?
— Derrière moi, il me suit.
Le serviteur ouvrit la grille et précéda Planchet, lequel fit signe à d'Artagnan, qui, le coeur plus palpitant que jamais, entra à cheval dans la cour.
Lorsque Planchet fut sur le perron, il entendit une voix sortant d'une salle basse et qui disait:
— Eh bien! où est-il, ce gentilhomme, et pourquoi ne pas le conduire ici?
Cette voix, qui parvint jusqu'à d'Artagnan, réveilla dans son coeur mille sentiments, mille souvenirs qu'il avait oubliés. Il sauta précipitamment à bas de son cheval, tandis que Planchet, le sourire sur les lèvres, s'avançait vers le maître du logis.
— Mais je connais ce garçon-là, dit Athos en apparaissant sur le seuil.
— Oh! oui, monsieur le comte, vous me connaissez, et moi aussi je vous connais bien. Je suis Planchet, monsieur le comte, Planchet, vous savez bien…
Mais l'honnête serviteur ne put en dire davantage, tant l'aspect inattendu du gentilhomme l'avait saisi.
— Quoi! Planchet! s'écria Athos. M. d'Artagnan serait-il donc ici?
— Me voici, ami! me voici, cher Athos, dit d'Artagnan en balbutiant et presque chancelant.
À ces mots une émotion visible se peignit à son tour sur le beau visage et les traits calmes d'Athos. Il fit deux pas rapides vers d'Artagnan sans le perdre du regard et le serra tendrement dans ses bras. D'Artagnan, remis de son trouble, l'étreignit à son tour avec une cordialité qui brillait en larmes dans ses yeux…
Athos le prit alors par la main, qu'il serrait dans les siennes, et le mena au salon, où plusieurs personnes étaient réunies. Tout le monde se leva.
— Je vous présente, dit Athos, monsieur le chevalier d'Artagnan, lieutenant aux mousquetaires de Sa Majesté, un ami bien dévoué, et l'un des plus braves et des plus aimables gentilshommes que j'aie jamais connus.
D'Artagnan, selon l'usage, reçut les compliments des assistants, les rendit de son mieux, prit place au cercle, et, tandis que la conversation interrompue un moment redevenait générale, il se mit à examiner Athos.
Chose étrange! Athos avait vieilli à peine. Ses beaux yeux, dégagés de ce cercle de bistre que dessinent les veilles et l'orgie, semblaient plus grands et d'un fluide plus pur que jamais; son visage, un peu allongé, avait gagné en majesté ce qu'il avait perdu d'agitation fébrile; sa main, toujours admirablement belle et nerveuse, malgré la souplesse des chairs, resplendissait sous une manchette de dentelles, comme certaines mains de Titien et de Van Dick; il était plus svelte qu'autrefois; ses épaules, bien effacées et larges, annonçaient une vigueur peu commune; ses longs cheveux noirs, parsemés à peine de quelques cheveux gris, tombaient élégants sur ses épaules, et ondulés comme par un pli naturel; sa voix était toujours fraîche comme s'il n'eût eu que vingt-cinq ans, et ses dents magnifiques, qu'il avait conservées blanches et intactes, donnaient un charme inexprimable à son sourire.
Cependant les hôtes du comte, qui s'aperçurent, à la froideur imperceptible de l'entretien, que les deux amis brûlaient du désir de se trouver seuls, commencèrent à préparer, avec tout cet art et cette politesse d'autrefois, leur départ, cette grave affaire des gens du grand monde, quand il y avait des gens du grand monde; mais alors un grand bruit de chiens aboyants retentit dans la cour, et plusieurs personnes dirent en même temps:
— Ah! c'est Raoul qui revient.
Athos, à ce nom de Raoul, regarda d'Artagnan, et sembla épier la curiosité que ce nom devait faire naître sur son visage. Mais d'Artagnan ne comprenait encore rien, il était mal revenu de son éblouissement. Ce fut donc presque machinalement qu'il se retourna, lorsqu'un beau jeune homme de quinze ans, vêtu simplement, mais avec un goût parfait, entra dans le salon en levant gracieusement son feutre orné de longues plumes rouges.
Cependant ce nouveau personnage, tout à fait inattendu, le frappa. Tout un monde d'idées nouvelles se présenta à son esprit, lui expliquant par toutes les sources de son intelligence le changement d'Athos, qui jusque-là lui avait paru inexplicable. Une ressemblance singulière entre le gentilhomme et l'enfant lui expliquait le mystère de cette vie régénérée. Il attendit, regardant et écoutant.
— Vous voici de retour, Raoul? dit le comte.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme avec respect, et je me suis acquitté de la commission que vous m'aviez donnée.
— Mais qu'avez-vous, Raoul? dit Athos avec sollicitude, vous êtes pâle et vous paraissez agité.
— C'est qu'il vient, monsieur, répondit le jeune homme, d'arriver un malheur à notre petite voisine.
— À mademoiselle de La Vallière? dit vivement Athos.
— Quoi donc? demandèrent quelques voix.
— Elle se promenait avec sa bonne Marceline dans l'enclos où les bûcherons équarrissent leurs arbres, lorsqu'en passant à cheval je l'ai aperçue et me suis arrêté. Elle m'a aperçu à son tour, et, en voulant sauter du haut d'une pile de bois où elle était montée, le pied de la pauvre enfant est tombé à faux et elle n'a pu se relever. Elle s'est, je crois, foulé la cheville.
— Oh! mon Dieu! dit Athos; et madame de Saint-Remy, sa mère, est- elle prévenue?
— Non, monsieur, madame de Saint-Remy est à Blois, près de madame la duchesse d'Orléans. J'ai eu peur que les premiers secours fussent inhabilement appliqués, et j'accourais, monsieur, vous demander des conseils.
— Envoyez vite à Blois, Raoul! ou plutôt prenez votre cheval et courez-y vous-même.
Raoul s'inclina.
— Mais où est Louise? continua le comte.
— Je l'ai apportée jusqu'ici, monsieur, et l'ai déposée chez la femme de Charlot, qui, en attendant, lui a fait mettre le pied dans de l'eau glacée.
Après cette explication, qui avait fourni un prétexte pour se lever, les hôtes d'Athos prirent congé de lui; le vieux duc de Barbé seul, qui agissait familièrement en vertu d'une amitié de vingt ans avec la maison de La Vallière, alla voir la petite Louise, qui pleurait et qui, en apercevant Raoul, essuya ses beaux yeux et sourit aussitôt.
Alors il proposa d'emmener la petite Louise à Blois dans son carrosse.
— Vous avez raison, monsieur, dit Athos, elle sera plus tôt près de sa mère; quant à vous, Raoul, je suis sûr que vous avez agi étourdiment et qu'il y a de votre faute.
— Oh! non, non, monsieur, je vous le jure! s'écria la jeune fille; tandis que le jeune homme pâlissait à l'idée qu'il était peut-être la cause de cet accident…
— Oh! monsieur, je vous assure… murmura Raoul.
— Vous n'en irez pas moins à Blois, continua le comte avec bonté, et vous ferez vos excuses et les miennes à madame de Saint-Remy, puis vous reviendrez.
Les couleurs reparurent sur les joues du jeune homme; il reprit, après avoir consulté des yeux le comte, dans ses bras déjà vigoureux la petite fille, dont la jolie tête endolorie et souriante à la fois posait sur son épaule, et il l'installa doucement dans le carrosse; puis, sautant sur son cheval avec l'élégance et l'agilité d'un écuyer consommé, après avoir salué Athos et d'Artagnan, il s'éloigna rapidement, accompagnant la portière du carrosse, vers l'intérieur duquel ses yeux restèrent constamment fixés.
XVI. Le château de Bragelonne
D'Artagnan était resté pendant toute cette scène le regard effaré, la bouche presque béante, il avait si peu trouvé les choses selon ses prévisions, qu'il en était resté stupide d'étonnement.
Athos lui prit le bras et l'emmena dans le jardin.
— Pendant qu'on nous prépare à souper, dit-il en souriant, vous ne serez point fâché, n'est-ce pas, mon ami, d'éclaircir un peu tout ce mystère qui vous fait rêver?
— Il est vrai, monsieur le comte, dit d'Artagnan, qui avait senti peu à peu Athos reprendre sur lui cette immense supériorité d'aristocrate qu'il avait toujours eue.
Athos le regarda avec son doux sourire.
— Et d'abord, dit-il, mon cher d'Artagnan, il n'y a point ici de monsieur le comte. Si je vous ai appelé chevalier, c'était pour vous présenter à mes hôtes, afin qu'ils sussent qui vous étiez; mais, pour vous, d'Artagnan, je suis, je l'espère, toujours Athos, votre compagnon, votre ami. Préférez-vous le cérémonial parce que vous m'aimez moins?
— Oh! Dieu m'en préserve! dit le Gascon avec un de ces loyaux élans de jeunesse qu'on retrouve si rarement dans l'âge mûr.
— Alors revenons à nos habitudes, et, pour commencer, soyons francs. Tout vous étonne ici?
— Profondément.
— Mais ce qui vous étonne le plus, dit Athos en souriant, c'est moi, avouez-le.
— Je vous l'avoue.
— Je suis encore jeune, n'est-ce pas, malgré mes quarante-neuf ans, je suis reconnaissable encore?
— Tout au contraire, dit d'Artagnan tout prêt à outrer la recommandation de franchise que lui avait faite Athos, c'est que vous ne l'êtes plus du tout.
— Ah! je comprends, dit Athos avec une légère rougeur, tout a une fin, d'Artagnan, la folie comme autre chose.
— Puis il s'est fait un changement dans votre fortune, ce me semble. Vous êtes admirablement logé; cette maison est à vous, je présume.
— Oui; c'est ce petit bien, vous savez, mon ami, dont je vous ai dit que j'avais hésité quand j'ai quitté le service.
— Vous avez parc, chevaux, équipages.
Athos sourit.
— Le parc a vingt arpents, mon ami, dit-il; vingt arpents sur lesquels sont pris les potagers et les communs. Mes chevaux sont au nombre de deux; bien entendu que je ne compte pas le courtaud de mon valet. Mes équipages se réduisent à quatre chiens de bois, à deux lévriers et à un chien d'arrêt. Encore tout ce luxe de meute, ajouta Athos en souriant, n'est-il pas pour moi.
— Oui, je comprends, dit d'Artagnan, c'est pour le jeune homme, pour Raoul.
Et d'Artagnan regarda Athos avec un sourire involontaire.
— Vous avez deviné, mon ami! dit Athos.
— Et ce jeune homme est votre commensal, votre filleul, votre parent peut-être? Ah! que vous êtes changé, mon cher Athos!
— Ce jeune homme, répondit Athos avec calme, ce jeune homme, d'Artagnan, est un orphelin que sa mère avait abandonné chez un pauvre curé de campagne; je l'ai nourri, élevé.
— Et il doit vous être bien attaché?
— Je crois qu'il m'aime comme si j'étais son père.
— Bien reconnaissant surtout?
— Oh! quant à la reconnaissance, dit Athos, elle est réciproque, je lui dois autant qu'il me doit; et je ne le lui dis pas, à lui, mais je le dis à vous, d'Artagnan, je suis encore son obligé.
— Comment cela? dit le mousquetaire étonné.
— Eh! mon Dieu, oui! c'est lui qui a causé en moi le changement que vous voyez: je me desséchais comme un pauvre arbre isolé qui ne tient en rien sur la terre, il n'y avait qu'une affection profonde qui pût me faire reprendre racine dans la vie. Une maîtresse? j'étais trop vieux. Des amis? je ne vous avais plus là. Eh bien! cet enfant m'a fait retrouver tout ce que j'avais perdu; je n'avais plus le courage de vivre pour moi, j'ai vécu pour lui. Les leçons sont beaucoup pour un enfant, l'exemple vaut mieux. Je lui ai donné l'exemple, d'Artagnan. Les vices que j'avais, je m'en suis corrigé; les vertus que je n'avais pas, j'ai feint de les avoir. Aussi, je ne crois pas m'abuser, d'Artagnan, mais Raoul est destiné à être un gentilhomme aussi complet qu'il est donné à notre âge appauvri d'en fournir encore.
D'Artagnan regardait Athos avec une admiration croissante. Ils se promenaient sous une allée fraîche et ombreuse, à travers laquelle filtraient obliquement quelques rayons de soleil couchant. Un de ces rayons dorés illuminait le visage d'Athos, et ses yeux semblaient rendre à leur tour ce feu tiède et calme du soir qu'ils recevaient.
L'idée de milady vint se présenter à l'esprit de d'Artagnan.
— Et vous êtes heureux? dit-il à son ami.
L'oeil vigilant d'Athos pénétra jusqu'au fond du coeur de d'Artagnan, et sembla y lire sa pensée.
— Aussi heureux qu'il est permis à une créature de Dieu de l'être sur la terre. Mais achevez votre pensée, d'Artagnan, car vous ne me l'avez pas dite tout entière.
— Vous êtes terrible, Athos, et l'on ne vous peut rien cacher, dit d'Artagnan. Eh bien! oui, je voulais vous demander si vous n'avez pas quelquefois des mouvements inattendus de terreur qui ressemblent…
— À des remords? continua Athos. J'achève votre phrase, mon ami. Oui et non: je n'ai pas de remords, parce que cette femme, je le crois, méritait la peine qu'elle a subie; je n'ai pas de remords, parce que, si nous l'eussions laissée vivre, elle eût sans aucun doute continué son oeuvre de destruction; mais cela ne veut pas dire, ami, que j'aie cette conviction que nous avions le droit de faire ce que nous avons fait. Peut-être tout sang versé veut-il une expiation. Elle a accompli la sienne; peut-être à notre tour nous reste-t-il à accomplir la nôtre.
— Je l'ai quelquefois pensé comme vous, Athos, dit d'Artagnan.
— Elle avait un fils, cette femme?
— Oui.
— En avez-vous quelquefois entendu parler?
— Jamais.
— Il doit avoir vingt-trois ans, murmura Athos; je pense souvent à ce jeune homme, d'Artagnan.
— C'est étrange! et moi qui l'avais oublié!
Athos sourit mélancoliquement.
— Et lord de Winter, en avez-vous quelque nouvelle?
— Je sais qu'il était en grande faveur près du roi Charles Ier.
— Il aura suivi sa fortune, qui est mauvaise en ce moment. Tenez, d'Artagnan, continua Athos, cela revient à ce que je vous ai dit tout à l'heure. Lui, il a laissé couler le sang de Strafford; le sang appelle le sang. Et la reine?
— Quelle reine?
— Madame Henriette d'Angleterre, la fille de Henri IV.
— Elle est au Louvre, comme vous savez.
— Oui, où elle manque de tout, n'est-ce pas? Pendant les grands froids de cet hiver, sa fille malade, m'a-t-on dit, était forcée, faute de bois, de rester couchée. Comprenez-vous cela? dit Athos en haussant les épaules. La fille de Henri IV grelottant faute d'un fagot! Pourquoi n'est-elle pas venue demander l'hospitalité au premier venu de nous au lieu de la demander au Mazarin! elle n'eût manqué de rien.
— La connaissez-vous donc, Athos?
— Non, mais ma mère l'a vue enfant. Vous ai-je jamais dit que ma mère avait été dame d'honneur de Marie de Médicis?
— Jamais. Vous ne dites pas de ces choses-là, vous, Athos.
— Ah! mon Dieu si, vous le voyez, reprit Athos; mais encore faut- il que l'occasion s'en présente.
— Porthos ne l'attendrait pas si patiemment, dit d'Artagnan avec un sourire.
— Chacun sa nature, mon cher d'Artagnan. Porthos a, malgré un peu de vanité, des qualités excellentes. L'avez-vous revu?
— Je le quitte il y a cinq jours, dit d'Artagnan.
Et alors il raconta, avec la verve de son humeur gasconne, toutes les magnificences de Porthos en son château de Pierrefonds; et, tout en criblant son ami, il lança deux ou trois flèches à l'adresse de cet excellent M. Mouston.
— J'admire, répliqua Athos en souriant de cette gaieté qui lui rappelait leurs bons jours, que nous ayons autrefois formé au hasard une société d'hommes encore si bien liés les uns aux autres, malgré vingt ans de séparation. L'amitié jette des racines bien profondes dans les coeurs honnêtes, d'Artagnan; croyez-moi, il n'y a que les méchants qui nient l'amitié, parce qu'ils ne la comprennent pas. Et Aramis?
— Je l'ai vu aussi, dit d'Artagnan, mais il m'a paru froid.
— Ah! vous avez vu Aramis, reprit Athos en regardant d'Artagnan avec son oeil investigateur. Mais c'est un véritable pèlerinage, cher ami, que vous faites au temple de l'Amitié, comme diraient les poètes.
— Mais oui, dit d'Artagnan embarrassé.
— Aramis, vous le savez, continua Athos, est naturellement froid, puis il est toujours empêché dans des intrigues de femmes.
— Je lui en crois en ce moment une fort compliquée, dit d'Artagnan.
Athos ne répondit pas.
— Il n'est pas curieux, pensa d'Artagnan.
Non seulement Athos ne répondit pas, mais encore il changea la conversation.
— Vous le voyez, dit-il en faisant remarquer à d'Artagnan qu'ils étaient revenus près du château, en une heure de promenade, nous avons quasi fait le tour de mes domaines.
— Tout y est charmant, et surtout tout y sent son gentilhomme, répondit d'Artagnan.
En ce moment on entendit le pas d'un cheval.
— C'est Raoul qui revient, dit Athos, nous allons avoir des nouvelles de la pauvre petite.
En effet, le jeune homme reparut à la grille et rentra dans la cour tout couvert de poussière, puis sauta à bas de son cheval qu'il remit aux mains d'une espèce de palefrenier; il vint saluer le comte et d'Artagnan.
— Monsieur, dit Athos en posant la main sur l'épaule de d'Artagnan, monsieur est le chevalier d'Artagnan, dont vous m'avez entendu parler souvent, Raoul.
— Monsieur, dit le jeune homme en saluant de nouveau et plus profondément, M. le comte a prononcé votre nom devant moi comme un exemple chaque fois qu'il a eu à citer un gentilhomme intrépide et généreux.
Ce petit compliment ne laissa pas que d'émouvoir d'Artagnan, qui sentit son coeur doucement remué. Il tendit une main à Raoul en lui disant:
— Mon jeune ami, tous les éloges que l'on fait de moi doivent retourner à M. le comte que voici: car il a fait mon éducation en toutes choses, et ce n'est pas sa faute si l'élève a si mal profité. Mais il se rattrapera sur vous, j'en suis sûr. J'aime votre air, Raoul, et votre politesse m'a touché.
Athos fut plus ravi qu'on ne saurait le dire: il regarda d'Artagnan avec reconnaissance, puis attacha sur Raoul un de ces sourires étranges dont les enfants sont fiers lorsqu'ils les saisissent.
— À présent, se dit d'Artagnan, à qui ce jeu muet de physionomie n'avait point échappé, j'en suis certain.
— Eh bien! dit Athos, j'espère que l'accident n'a pas eu de suite?
— On ne sait encore rien, monsieur, et le médecin n'a rien pu dire à cause de l'enflure; il craint cependant qu'il n'y ait quelque nerf endommagé.
— Et vous n'êtes pas resté plus tard près de madame de Saint-
Remy?
— J'aurais craint de n'être pas de retour pour l'heure de votre dîner, monsieur, dit Raoul, et par conséquent de vous faire attendre.
En ce moment un petit garçon, moitié paysan, moitié laquais, vint avertir que le souper était servi.
Athos conduisit son hôte dans une salle à manger fort simple, mais dont les fenêtres s'ouvraient d'un côté sur le jardin et de l'autre sur une serre où poussaient de magnifiques fleurs.
D'Artagnan jeta les yeux sur le service: la vaisselle était magnifique; on voyait que c'était de la vieille argenterie de famille. Sur un dressoir était une aiguière d'argent superbe; d'Artagnan s'arrêta à la regarder.
— Ah! voilà qui est divinement fait, dit-il.
— Oui, répondit Athos, c'est un chef-d'oeuvre d'un grand artiste florentin nommé Benvenuto Cellini.
— Et la bataille qu'elle représente?
— Est celle de Marignan. C'est le moment où l'un de mes ancêtres donne son épée à François Ier, qui vient de briser la sienne. Ce fut à cette occasion qu'Enguerrand de la Fère, mon aïeul, fut fait chevalier de Saint-Michel. En outre, le roi, quinze ans plus tard, car il n'avait pas oublié qu'il avait combattu trois heures encore avec l'épée de son ami Enguerrand sans qu'elle se rompît, lui fit don de cette aiguière et d'une épée que vous avez peut-être vue autrefois chez moi, et qui est aussi un assez beau morceau d'orfèvrerie. C'était le temps des géants, dit Athos. Nous sommes des nains, nous autres, à côté de ces hommes-là. Asseyons-nous, d'Artagnan, et soupons. À propos, dit Athos au petit laquais qui venait de servir le potage, appelez Charlot.
L'enfant sortit, et, un instant après, l'homme de service auquel les deux voyageurs s'étaient adressés en arrivant entra.
— Mon cher Charlot, lui dit Athos, je vous recommande particulièrement, pour tout le temps qu'il demeurera ici, Planchet, le laquais de monsieur d'Artagnan. Il aime le bon vin; vous avez la clef des caves. Il a couché longtemps sur la dure et ne doit pas détester un bon lit; veillez encore à cela, je vous prie.
Charlot s'inclina et sortit.
— Charlot est aussi un brave homme, dit le comte, voici dix-huit ans qu'il me sert.
— Vous pensez à tout, dit d'Artagnan, et je vous remercie pour
Planchet, mon cher Athos.
Le jeune homme ouvrit de grands yeux à ce nom, et regarda si c'était bien au comte que d'Artagnan parlait.
— Ce nom vous paraît bizarre, n'est-ce pas, Raoul? dit Athos en souriant. C'était mon nom de guerre, alors que M. d'Artagnan, deux braves amis et moi faisions nos prouesses à La Rochelle sous le défunt cardinal et sous M. de Bassompierre qui est mort aussi depuis. Monsieur daigne me conserver ce nom d'amitié, et chaque fois que je l'entends, mon coeur est joyeux.
— Ce nom-là était célèbre, dit d'Artagnan, et il eut un jour les honneurs du triomphe.
— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda Raoul avec sa curiosité juvénile.
— Je n'en sais ma foi rien, dit Athos.
— Vous avez oublié le bastion Saint-Gervais, Athos, et cette serviette dont trois balles firent un drapeau. J'ai meilleure mémoire que vous, je m'en souviens, et je vais vous raconter cela, jeune homme.
Et il raconta à Raoul toute l'histoire du bastion, comme Athos lui avait raconté celle de son aïeul.
À ce récit, le jeune homme crut voir se dérouler un de ces faits d'armes racontés par le Tasse ou l'Arioste, et qui appartiennent aux temps prestigieux de la chevalerie.
— Mais ce que ne vous dit pas d'Artagnan, Raoul, reprit à son tour Athos, c'est qu'il était une des meilleures lames de son temps: jarret de fer, poignet d'acier, coup d'oeil sûr et regard brûlant, voilà ce qu'il offrait à son adversaire: il avait dix- huit ans, trois ans de plus que vous, Raoul, lorsque je le vis à l'oeuvre pour la première fois et contre des hommes éprouvés.
— Et M. d'Artagnan fut vainqueur? dit le jeune homme, dont les yeux brillaient pendant cette conversation et semblaient implorer des détails.
— J'en tuai un, je crois! dit d'Artagnan interrogeant Athos du regard. Quant à l'autre, je le désarmai, ou je le blessai, je ne me le rappelle plus.
— Oui, vous le blessâtes. Oh! vous étiez un rude athlète!
— Eh! je n'ai pas encore trop perdu, reprit d'Artagnan avec son petit rire gascon plein de contentement de lui-même, et dernièrement encore…
Un regard d'Athos lui ferma la bouche.
— Je veux que vous sachiez, Raoul, reprit Athos, vous qui vous croyez une fine épée et dont la vanité pourrait souffrir un jour quelque cruelle déception; je veux que vous sachiez combien est dangereux l'homme qui unit le sang-froid à l'agilité, car jamais je ne pourrais vous en offrir un plus frappant exemple: priez demain monsieur d'Artagnan, s'il n'est pas trop fatigué, de vouloir bien vous donner une leçon.
— Peste, mon cher Athos, vous êtes cependant un bon maître, surtout sous le rapport des qualités que vous vantez en moi. Tenez, aujourd'hui encore, Planchet me parlait de ce fameux duel de l'enclos des Carmes, avec lord de Winter et ses compagnons. Ah! jeune homme, continua d'Artagnan, il doit y avoir quelque part une épée que j'ai souvent appelée la première du royaume.
— Oh! j'aurai gâté ma main avec cet enfant, dit Athos.
— Il y a des mains qui ne se gâtent jamais, mon cher Athos, dit d'Artagnan, mais qui gâtent beaucoup les autres.
Le jeune homme eût voulu prolonger cette conversation toute la nuit; mais Athos lui fit observer que leur hôte devait être fatigué et avait besoin de repos. D'Artagnan s'en défendit par politesse, mais Athos insista pour que d'Artagnan prit possession de sa chambre. Raoul y conduisit l'hôte du logis; et, comme Athos pensa qu'il resterait le plus tard possible près de d'Artagnan pour lui faire dire toutes les vaillantises de leur jeune temps, il vint le chercher lui-même un instant après, et ferma cette bonne soirée par une poignée de main bien amicale et un souhait de bonne nuit au mousquetaire.
XVII. La diplomatie d'Athos
D'Artagnan s'était mis au lit bien moins pour dormir que pour être seul et penser à tout ce qu'il avait vu et entendu dans cette soirée.
Comme il était d'un bon naturel et qu'il avait eu tout d'abord pour Athos un penchant instinctif qui avait fini par devenir une amitié sincère, il fut enchanté de trouver un homme brillant d'intelligence et de force au lieu de cet ivrogne abruti qu'il s'attendait à voir cuver son vin sur quelque fumier; il accepta, sans trop regimber, cette supériorité constante d'Athos sur lui, et, au lieu de ressentir la jalousie et le désappointement qui eussent attristé une nature moins généreuse, il n'éprouva en résumé qu'une joie sincère et loyale qui lui fit concevoir pour sa négociation les plus favorables espérances.
Cependant il lui semblait qu'il ne retrouvait point Athos franc et clair sur tous les points. Qu'était-ce que ce jeune homme qu'il disait avoir adopté et qui avait avec lui une si grande ressemblance? Qu'étaient-ce que ce retour à la vie du monde et cette sobriété exagérée qu'il avait remarquée à table? Une chose même insignifiante en apparence, cette absence de Grimaud, dont Athos ne pouvait se séparer autrefois et dont le nom même n'avait pas été prononcé malgré les ouvertures faites à ce sujet, tout cela inquiétait d'Artagnan. Il ne possédait donc plus la confiance de son ami, ou bien Athos était attaché à quelque chaîne invisible, ou bien encore prévenu d'avance contre la visite qu'il lui faisait.
Il ne put s'empêcher de songer à Rochefort, à ce qu'il lui avait dit à l'église Notre-Dame. Rochefort aurait-il précédé d'Artagnan chez Athos?
D'Artagnan n'avait pas de temps à perdre en longues études. Aussi résolut-il d'en venir dès le lendemain à une explication. Ce peu de fortune d'Athos si habilement déguisé annonçait l'envie de paraître et trahissait un reste d'ambition facile à réveiller. La vigueur d'esprit et la netteté d'idées d'Athos en faisaient un homme plus prompt qu'un autre à s'émouvoir. Il entrerait dans les plans du ministre avec d'autant plus d'ardeur, que son activité naturelle serait doublée d'une dose de nécessité.
Ces idées maintenaient d'Artagnan éveillé malgré sa fatigue; il dressait ses plans d'attaque, et quoiqu'il sût qu'Athos était un rude adversaire, il fixa l'action au lendemain après le déjeuner.
Cependant il se dit aussi, d'un autre côté, que sur un terrain si nouveau il fallait s'avancer avec prudence, étudier pendant plusieurs jours les connaissances d'Athos, suivre ses nouvelles habitudes et s'en rendre compte, essayer de tirer du naïf jeune homme, soit en faisant des armes avec lui, soit en courant quelque gibier, les renseignements intermédiaires qui lui manquaient pour joindre l'Athos d'autrefois à l'Athos d'aujourd'hui; et cela devait être facile, car le précepteur devait avoir déteint sur le coeur et l'esprit de son élève. Mais d'Artagnan lui-même qui était un garçon d'une grande finesse, comprit sur-le-champ quelles chances il donnerait contre lui au cas où une indiscrétion ou une maladresse laisserait à découvert ses manoeuvres à l'oeil exercé d'Athos.
Puis, faut-il le dire, d'Artagnan, tout prêt à user de ruse contre la finesse d'Aramis ou la vanité de Porthos, d'Artagnan avait honte de biaiser avec Athos, l'homme franc, le coeur loyal. Il lui semblait qu'en le reconnaissant leur maître en diplomatie, Aramis et Porthos l'en estimeraient davantage, tandis qu'au contraire Athos l'en estimerait moins.
— Ah! pourquoi Grimaud, le silencieux Grimaud, n'est-il pas ici? disait d'Artagnan; il y a bien des choses dans son silence que j'aurais comprises, Grimaud avait un silence si éloquent!
Cependant toutes les rumeurs s'étaient éteintes successivement dans la maison; d'Artagnan avait entendu se fermer les portes et les volets; puis, après s'être répondu quelque temps les uns aux autres dans la campagne, les chiens s'étaient tus à leur tour; enfin, un rossignol perdu dans un massif d'arbres avait quelque temps égrené au milieu de la nuit ses gammes harmonieuses et s'était endormi; il ne se faisait plus dans le château qu'un bruit de pas égal et monotone au-dessous de sa chambre; il supposait que c'était la chambre d'Athos.
— Il se promène et réfléchit, pensa d'Artagnan, mais à quoi? C'est ce qu'il est impossible de savoir. On pouvait deviner le reste, mais non pas cela.
Enfin, Athos se mit au lit sans doute, car ce dernier bruit s'éteignit.
Le silence et la fatigue unis ensemble vainquirent d'Artagnan; il ferma les yeux à son tour, et presque aussitôt le sommeil le prit.