— Est-ce que je suis menacé de l'omelette de Crèvecoeur et des théobromes en question? N'est-ce pas comme cela que vous appeliez autrefois les épinards?
— Oh! il faut espérer, dit Aramis, qu'avec l'aide de Dieu et de Bazin nous trouverons quelque chose de mieux dans le garde-manger des dignes pères jésuites.
— Bazin, mon ami, dit Aramis, Bazin, venez ici.
La porte s'ouvrit et Bazin parut; mais, en apercevant d'Artagnan, il poussa une exclamation qui ressemblait à un cri de désespoir.
— Mon cher Bazin, dit d'Artagnan, je suis bien aise de voir avec quel admirable aplomb vous mentez, même dans une église.
— Monsieur, dit Bazin, j'ai appris des dignes pères jésuites qu'il était permis de mentir lorsqu'on mentait dans une bonne intention.
— C'est bien, c'est bien, Bazin, d'Artagnan meurt de faim et moi aussi, servez-nous à souper de votre mieux, et surtout, montez- nous du bon vin.
Bazin s'inclina en signe d'obéissance, poussa un gros soupir et sortit.
— Maintenant que nous voilà seuls, mon cher Aramis, dit d'Artagnan en ramenant ses yeux de l'appartement au propriétaire et en achevant par les habits l'examen commencé par les meubles, dites-moi, d'où diable veniez-vous lorsque vous êtes tombé en croupe derrière Planchet?
— Eh! corbleu! dit Aramis, vous le voyez bien, du ciel!
— Du ciel! reprit d'Artagnan en hochant la tête, vous ne m'avez pas plus l'air d'en revenir que d'y aller.
— Mon cher, dit Aramis avec un air de fatuité que d'Artagnan ne lui avait jamais vu du temps qu'il était mousquetaire, si je ne venais pas du ciel, au moins je sortais du paradis: ce qui se ressemble beaucoup.
— Alors voilà les savants fixés, reprit d'Artagnan. Jusqu'à présent on n'avait pas su s'entendre sur la situation positive du paradis: les uns l'avaient placé sur le mont Ararat; les autres entre le Tigre et l'Euphrate; il parait qu'on le cherchait bien loin tandis qu'il était bien près. Le paradis est à Noisy-le-Sec, sur l'emplacement du château de M. l'archevêque de Paris. On en sort non point par la porte, mais par la fenêtre; on en descend non par les degrés de marbre d'un péristyle, mais par les branches d'un tilleul, et l'ange à l'épée flamboyante qui le garde m'a bien l'air d'avoir changé son nom céleste de Gabriel en celui plus terrestre de prince de Marcillac.
Aramis éclata de rire.
— Vous êtes toujours joyeux compagnon, mon cher, dit-il, et votre spirituelle humeur gasconne ne vous a pas quitté. Oui, il y a bien un peu de tout cela dans ce que vous me dites; seulement, n'allez pas croire au moins que ce soit de madame de Longueville que je sois amoureux.
— Peste, je m'en garderai bien! dit d'Artagnan. Après avoir été si longtemps amoureux de madame de Chevreuse, vous n'auriez pas été porter votre coeur à sa plus mortelle ennemie.
— Oui, c'est vrai, dit Aramis d'un air détaché, oui, cette pauvre duchesse, je l'ai fort aimée autrefois, et il faut lui rendre cette justice, qu'elle nous a été fort utile; mais, que voulez- vous! il lui a fallu quitter la France. C'était un si rude jouteur que ce damné cardinal! continua Aramis en jetant un coup d'oeil sur le portrait de l'ancien ministre: il avait donné l'ordre de l'arrêter et de la conduire au château de Loches; il lui eût fait trancher la tête, sur ma foi, comme à Chalais, à Montmorency et à Cinq-Mars; elle s'est sauvée déguisée en homme, avec sa femme de chambre, cette pauvre Ketty; il lui est même arrivé, à ce que j'ai entendu dire, une étrange aventure dans je ne sais quel village, avec je ne sais quel curé à qui elle demandait l'hospitalité, et qui, n'ayant qu'une chambre et la prenant pour un cavalier, lui a offert de la partager avec elle. C'est qu'elle portait d'une façon incroyable l'habit d'homme, cette chère Marie. Je ne connais qu'une femme qui le porte aussi bien; aussi avait-on fait ce couplet sur elle:
Laboissière, dis-moi… Vous le connaissez?
— Non pas; chantez-le, mon cher.
Et Aramis reprit du ton le plus cavalier: Laboissière, dis-moi, Suis-je pas bien en homme
— Vous chevauchez, ma foi,
Mieux que tant que nous sommes. Elle est, Parmi les hallebardes, Au régiment des gardes, Comme un cadet.
— Bravo! dit d'Artagnan; vous chantez toujours à merveille, mon cher Aramis, et je vois que la messe ne vous a pas gâté la voix.
— Mon cher, dit Aramis, vous comprenez… du temps que j'étais mousquetaire, je montais le moins de gardes que je pouvais; aujourd'hui que je suis abbé, je dis le moins de messes que je peux. Mais revenons à cette pauvre duchesse.
— Laquelle? la duchesse de Chevreuse ou la duchesse de
Longueville?
— Mon cher, je vous ai dit qu'il n'y avait rien entre moi et la duchesse de Longueville: des coquetteries peut-être, et voilà tout. Non, je parlais de la duchesse de Chevreuse. L'avez-vous vue à son retour de Bruxelles, après la mort du roi?
— Oui, certes, et elle était fort belle encore.
— Oui, dit Aramis. Aussi l'ai-je quelque peu revue à cette époque; je lui avais donné d'excellents conseils, dont elle n'a point profité; je me suis tué de lui dire que Mazarin était l'amant de la reine; elle n'a pas voulu me croire, disant qu'elle connaissait Anne d'Autriche, et qu'elle était trop fière pour aimer un pareil faquin. Puis, en attendant, elle s'est jetée dans la cabale du duc de Beaufort, et le faquin a fait arrêter M. le duc de Beaufort et exilé madame de Chevreuse.
— Vous savez, dit d'Artagnan, qu'elle a obtenu la permission de revenir?
— Oui, et même qu'elle est revenue… Elle va encore faire quelque sottise.
— Oh! mais cette fois peut-être suivra-t-elle vos conseils.
— Oh! cette fois, dit Aramis, je ne l'ai pas revue; elle est fort changée.
— Ce n'est pas comme vous, mon cher Aramis, car vous êtes toujours le même; vous avez toujours vos beaux cheveux noirs, toujours votre taille élégante, toujours vos mains de femme, qui sont devenues d'admirables mains de prélat.
— Oui, dit Aramis, c'est vrai, je me soigne beaucoup. Savez-vous, mon cher, que je me fais vieux: je vais avoir trente-sept ans.
— Écoutez, mon cher, dit d'Artagnan avec un sourire, puisque nous nous retrouvons, convenons d'une chose: c'est de l'âge que nous aurons à l'avenir.
— Comment cela? dit Aramis.
— Oui, reprit d'Artagnan; autrefois c'était moi qui étais votre cadet de deux ou trois ans, et, si je ne fais pas d'erreur, j'ai quarante ans bien sonnés.
— Vraiment! dit Aramis. Alors c'est moi qui me trompe, car vous avez toujours été, mon cher, un admirable mathématicien. J'aurais donc quarante-trois ans, à votre compte! Diable, diable, mon cher! n'allez pas le dire à l'hôtel de Rambouillet, cela me ferait tort.
— Soyez tranquille, dit d'Artagnan, je n'y vais pas.
— Ah çà mais, s'écria Aramis, que fait donc cet animal de Bazin? Bazin! dépêchons-nous donc, monsieur le drôle! nous enrageons de faim et de soif!
Bazin, qui entrait en ce moment, leva au ciel ses mains chargées chacune d'une bouteille.
— Enfin, dit Aramis, sommes-nous prêts, voyons?
— Oui, monsieur, à l'instant même, dit Bazin; mais il m'a fallu le temps de monter toutes les…
— Parce que vous vous croyez toujours votre simarre de bedeau sur les épaules, interrompit Aramis, et que vous passez tout votre temps à lire votre bréviaire. Mais je vous préviens que si, à force de polir toutes les affaires qui sont dans les chapelles, vous désappreniez à fourbir mon épée, j'allume un grand feu de toutes vos images bénites et je vous y fais rôtir.
Bazin scandalisé fit un signe de croix avec la bouteille qu'il tenait. Quant à d'Artagnan, plus surpris que jamais du ton et des manières de l'abbé d'Herblay, qui contrastaient si fort avec celles du mousquetaire Aramis, il demeurait les yeux écarquillés en face de son ami.
Bazin couvrit vivement la table d'une nappe damassée, et sur cette nappe rangea tant de choses dorées, parfumées, friandes, que d'Artagnan en demeura tout ébahi.
— Mais vous attendiez donc quelqu'un? demanda l'officier.
— Heu! dit Aramis, j'ai toujours un en-cas; puis je savais que vous me cherchiez.
— Par qui?
— Mais par maître Bazin, qui vous a pris pour le diable, mon cher, et qui est accouru pour me prévenir du danger qui menaçait mon âme si je revoyais aussi mauvaise compagnie qu'un officier de mousquetaires.
— Oh! monsieur!… fit Bazin les mains jointes et d'un air suppliant.
— Allons, pas d'hypocrisies! vous savez que je ne les aime pas. Vous feriez bien mieux d'ouvrir la fenêtre et de descendre un pain, un poulet et une bouteille de vin à votre ami Planchet, qui s'extermine depuis une heure à frapper dans ses mains.
En effet, Planchet, après avoir donné la paille et l'avoine à ses chevaux, était revenu sous la fenêtre et avait répété deux ou trois foi le signal indiqué.
Bazin obéit, attacha au bout d'une corde les trois objets désignés et les descendit à Planchet, qui, n'en demandant pas davantage, se retira aussitôt sous le hangar.
— Maintenant soupons, dit Aramis.
Les deux amis se mirent à table, et Aramis commença à découper poulets, perdreaux et jambons avec une adresse toute gastronomique.
— Peste, dit d'Artagnan, comme vous vous nourrissez!
— Oui, assez bien. J'ai pour les jours maigres des dispenses de Rome que m'a fait avoir M. le coadjuteur à cause de ma santé; puis j'ai pris pour cuisinier l'ex-cuisinier de Lafollone, vous savez? l'ancien ami du cardinal, ce fameux, gourmand qui disait pour toute prière après son dîner: «Mon Dieu, faites-moi la grâce de bien digérer ce que j'ai si bien mangé.»
— Ce qui ne l'a pas empêché de mourir d'indigestion, dit en riant d'Artagnan.
— Que voulez-vous, reprit Aramis d'un air résigné, on ne peut fuir sa destinée!
— Mais pardon, mon cher, de la question que je vais vous faire, reprit d'Artagnan.
— Comment donc, faites, vous savez bien qu'entre nous il ne peut y avoir d'indiscrétion.
— Vous êtes donc devenu riche?
— Oh! mon Dieu, non! je me fais une douzaine de mille livres par an, sans compter un petit bénéfice d'un millier d'écus que m'a fait avoir M. le Prince.
— Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres? dit d'Artagnan; avec vos poèmes?
— Non, j'ai renoncé à la poésie, excepté pour faire de temps en temps quelque chanson à boire, quelque sonnet galant ou quelque épigramme innocent: je fais des sermons, mon cher.
— Comment, des sermons?
— Oh! mais des sermons prodigieux, voyez-vous! À ce qu'il paraît, du moins.
— Que vous prêchez?
— Non, que je vends.
— À qui?
— À ceux de mes compères qui visent à être de grands orateurs donc!
— Ah! vraiment? Et vous n'avez pas été tenté de la gloire pour vous-même?
— Si fait, mon cher, mais la nature l'a emporté. Quand je suis en chaire et que par hasard une jolie femme me regarde, je la regarde; si elle sourit, je souris aussi. Alors je bats la campagne; au lieu de parler des tourments de l'enfer, je parle des joies du paradis. Eh! tenez, la chose m'est arrivée un jour à l'église Saint-Louis au Marais… Un cavalier m'a ri au nez, je me suis interrompu pour lui dire qu'il était un sot. Le peuple est sorti pour ramasser des pierres; mais pendant ce temps j'ai si bien retourné l'esprit des assistants, que c'est lui qu'ils ont lapidé. Il est vrai que le lendemain il s'est présenté chez moi, croyant avoir affaire à un abbé comme tous les abbés.
— Et qu'est-il résulté de sa visite? dit d'Artagnan en se tenant les côtes de rire.
— Il en est résulté que nous avons pris pour le lendemain soir rendez-vous sur la place Royale! Eh! pardieu, vous en savez quelque chose.
— Serait-ce, par hasard, contre cet impertinent que je vous aurais servi de second? demanda d'Artagnan.
— Justement. Vous avez vu comme je l'ai arrangé.
— En est-il mort?
— Je n'en sais rien. Mais en tout cas je lui avais donné l'absolution in articulo mortis. C'est assez de tuer le corps sans tuer l'âme.
Bazin fit un signe de désespoir qui voulait dire qu'il approuvait peut-être cette morale, mais qu'il désapprouvait fort le ton dont elle était faite.
— Bazin, mon ami, vous ne remarquez pas que je vous vois dans cette glace, et qu'une fois pour toutes je vous ai interdit tout signe d'approbation ou d'improbation. Vous allez donc me faire le plaisir de nous servir le vin d'Espagne et de vous retirer chez vous. D'ailleurs, mon ami d'Artagnan a quelque chose de secret à me dire. N'est-ce pas, d'Artagnan?
D'Artagnan fit signe de la tête que oui, et Bazin se retira après avoir posé le vin d'Espagne sur la table.
Les deux amis, restés seuls, demeurèrent un instant silencieux en face l'un de l'autre. Aramis semblait attendre une douce digestion. D'Artagnan préparait son exorde. Chacun d'eux, lorsque l'autre ne le regardait pas, risquait un coup d'oeil en dessous.
Aramis rompit le premier le silence.
XI. Les deux Gaspards
— À quoi songez-vous, d'Artagnan, dit-il, et quelle pensée vous fait sourire?
— Je songe, mon cher, que lorsque vous étiez mousquetaire, vous tourniez sans cesse à l'abbé, et qu'aujourd'hui que vous êtes abbé, vous me paraissez tourner fort au mousquetaire.
— C'est vrai, dit Aramis en riant. L'homme, vous le savez, mon cher d'Artagnan, est un étrange animal, tout composé de contrastes. Depuis que je suis abbé, je ne rêve plus que batailles.
— Cela se voit à votre ameublement: vous avez là des rapières de toutes les formes et pour les goûts les plus difficiles. Est-ce que vous tirez toujours bien?
— Moi, je tire comme vous tiriez autrefois, mieux encore peut- être. Je ne fais que cela toute la journée.
— Et avec qui?
— Avec un excellent maître d'armes que nous avons ici.
— Comment, ici?
— Oui, ici, dans ce couvent, mon cher. Il y a de tout dans un couvent de jésuites.
— Alors vous auriez tué M. de Marcillac s'il fût venu vous attaquer seul, au lieu de tenir tête à vingt hommes?
— Parfaitement, dit Aramis, et même à la tête de ses vingt hommes, si j'avais pu dégainer sans être reconnu.
— Dieu me pardonne, dit tout bas d'Artagnan, je crois qu'il est devenu plus Gascon que moi.
Puis tout haut:
— Eh bien! mon cher Aramis, vous me demandez pourquoi je vous cherchais?
— Non, je ne vous le demandais pas, dit Aramis avec son air fin, mais j'attendais que vous me le dissiez.
— Eh bien, je vous cherchais pour vous offrir tout uniquement un moyen de tuer M. de Marcillac, quand cela vous fera plaisir, tout prince qu'il est.
— Tiens, tiens, tiens! dit Aramis, c'est une idée, cela.
— Dont je vous invite à faire votre profit, mon cher. Voyons! avec votre abbaye de mille écus et les douze mille livres que vous vous faites en vendant des sermons, êtes-vous riche? répondez franchement.
— Moi! je suis gueux comme Job, et en fouillant poches et coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici cent pistoles.
— Peste, cent pistoles! se dit tout bas d'Artagnan, il appelle cela être gueux comme Job! Si je les avais toujours devant moi, je me trouverais riche comme Crésus.
Puis, tout haut:
— Êtes-vous ambitieux?
— Comme Encelade.
— Eh bien! mon ami, je vous apporte de quoi être riche, puissant, et libre de faire tout ce que vous voudrez.
L'ombre d'un nuage passa sur le front d'Aramis aussi rapide que celle qui flotte en août sur les blés; mais si rapide qu'elle fût, d'Artagnan la remarqua.
— Parlez, dit Aramis.
— Encore une question auparavant. Vous occupez-vous de politique?
Un éclair passa dans les yeux d'Aramis, rapide comme l'ombre qui avait passé sur son front, mais pas si rapide cependant que d'Artagnan ne le vit.
— Non, répondit Aramis.
— Alors toutes propositions vous agréeront, puisque vous n'avez pour le moment d'autre maître que Dieu, dit en riant le Gascon.
— C'est possible.
— Avez-vous, mon cher Aramis, songé quelquefois à ces beaux jours de notre jeunesse que nous passions riant, buvant ou nous battant?
— Oui, certes, et plus d'une fois je les ai regrettés. C'était un heureux temps, delectabile tempus!
— Eh bien, mon cher, ces beaux jours peuvent renaître, cet heureux temps peut revenir! J'ai reçu mission d'aller trouver mes compagnons, et j'ai voulu commencer par vous, qui étiez l'âme de notre association.
Aramis s'inclina plus poliment qu'affectueusement.
— Me remettre dans la politique! dit-il d'une voix mourante et en se renversant sur son fauteuil. Ah! cher d'Artagnan, voyez comme je vis régulièrement et à l'aise. Nous avons essuyé l'ingratitude des grands, vous le savez!
— C'est vrai, dit d'Artagnan; mais peut-être les grands se repentent-ils d'avoir été ingrats.
— En ce cas, dit Aramis, ce serait autre chose. Voyons! à tout péché miséricorde. D'ailleurs, vous avez raison sur un point: c'est que si l'envie nous reprenait de nous mêler des affaires État, le moment, je crois, serait venu.
— Comment savez-vous cela, vous qui ne vous occupez pas de politique?
— Eh! mon Dieu! sans m'en occuper personnellement, je vis dans un monde où l'on s'en occupe. Tout en cultivant la poésie, tout en faisant l'amour, je me suis lié avec M. Sarazin, qui est à M. de Conti; avec M. Voiture qui est au coadjuteur, et avec M. de Bois-Robert, qui, depuis qu'il n'est plus à M. le cardinal de Richelieu, n'est à personne ou est à tout le monde, comme vous voudrez; en sorte que le mouvement politique ne m'a pas tout à fait échappé.
— Je m'en doutais, dit d'Artagnan.
— Au reste, mon cher, ne prenez tout ce que je vais vous dire que pour parole de cénobite, d'homme qui parle comme un écho, en répétant purement et simplement ce qu'il a entendu dire, reprit Aramis. J'ai entendu dire que dans ce moment-ci le cardinal Mazarin était fort inquiet de la manière dont marchaient les choses. Il paraît qu'on n'a pas pour ses commandements tout le respect qu'on avait autrefois pour ceux de notre ancien épouvantail, le feu cardinal, dont vous voyez ici le portrait; car, quoi qu'on en ait dit, il faut convenir, mon cher, que c'était un grand homme.
— Je ne vous contredirai pas là-dessus, mon cher Aramis, c'est lui qui m'a fait lieutenant.
— Ma première opinion avait été tout entière pour le cardinal: je m'étais dit qu'un ministre n'est jamais aimé, mais qu'avec le génie qu'on accorde à celui-ci il finirait par triompher de ses ennemis et par se faire craindre, ce qui, selon moi, vaut peut- être mieux encore que de se faire aimer.
D'Artagnan fit un signe de tête qui voulait dire qu'il approuvait entièrement cette douteuse maxime.
— Voilà donc, poursuivit Aramis, quelle était mon opinion première; mais comme je suis fort ignorant dans ces sortes de matières et que l'humilité dont je fais profession m'impose la loi de ne pas m'en rapporter à mon propre jugement, je me suis informé. Eh bien! mon cher ami…
— Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan.
— Eh bien! reprit Aramis, il faut que je mortifie mon orgueil, il faut que j'avoue que je m'étais trompé.
— Vraiment?
— Oui; je me suis informé, comme je vous disais, et voici ce que m'ont répondu plusieurs personnes toutes différentes de goût et d'ambition: M. de Mazarin n'est point un homme de génie, comme je le croyais.
— Bah! dit d'Artagnan.
— Non. C'est un homme de rien, qui a été domestique du cardinal Bentivoglio, qui s'est poussé par l'intrigue; un parvenu, un homme sans nom, qui ne fera en France qu'un chemin de partisan. Il entassera beaucoup d'écus, dilapidera fort les revenus du roi, se paiera à lui-même toutes les pensions que feu le cardinal de Richelieu payait à tout le monde, mais ne gouvernera jamais par la loi du plus fort, du plus grand ou du plus honoré. Il paraît en outre qu'il n'est pas gentilhomme de manières et de coeur, ce ministre, et que c'est une espèce de bouffon, de Pulcinello, de Pantalon. Le connaissez-vous? Moi, je ne le connais pas.
— Heu! fit d'Artagnan, il y a un peu de vrai dans ce que vous dites.
— Eh bien! vous me comblez d'orgueil, mon cher, si j'ai pu, grâce à certaine pénétration vulgaire dont je suis doué, me rencontrer avec un homme comme vous, qui vivez à la cour.
— Mais vous m'avez parlé de lui personnellement et non de son parti et de ses ressources.
— C'est vrai. Il a pour lui la reine.
— C'est quelque chose, ce me semble.
— Mais il n'a pas pour lui le roi.
— Un enfant!
— Un enfant qui sera majeur dans quatre ans.
— C'est le présent.
— Oui, mais ce n'est pas l'avenir, et encore dans le présent, il n'a pour lui ni le parlement ni le peuple, c'est-à-dire l'argent; il n'a pour lui ni la noblesse ni les princes, c'est-à-dire l'épée.
D'Artagnan se gratta l'oreille, il était forcé de s'avouer à lui- même que c'était non seulement largement mais encore justement pensé.
— Voyez, mon pauvre ami, si je suis toujours doué de ma perspicacité ordinaire. Je vous dirai que peut-être ai-je tort de vous parler ainsi à coeur ouvert, car vous, vous me paraissez pencher pour le Mazarin.
— Moi! s'écria d'Artagnan; moi! pas le moins du monde!
— Vous parliez de mission.
— Ai-je parlé de mission? Alors j'ai eu tort. Non, je me suis dit comme vous le dites: Voilà les affaires qui s'embrouillent. Eh bien! jetons la plume au vent, allons du côté où le vent l'emportera et reprenons la vie d'aventures. Nous étions quatre chevaliers vaillants, quatre coeurs tendrement unis; unissons de nouveau, non pas nos coeurs qui n'ont jamais été séparés, mais nos fortunes et nos courages. L'occasion est bonne pour conquérir quelque chose de mieux qu'un diamant.
— Vous avez raison, d'Artagnan, toujours raison, continua Aramis, et la preuve, c'est que j'avais eu la même idée que vous; seulement, à moi, qui n'ai pas votre nerveuse et féconde imagination, elle m'avait été suggérée; tout le monde a besoin aujourd'hui d'auxiliaires; on m'a fait des propositions, il a transpercé quelque chose de nos fameuses prouesses d'autrefois, et je vous avouerai franchement que le coadjuteur m'a fait parler.
— M. de Gondy, l'ennemi du cardinal! s'écria d'Artagnan.
— Non, l'ami du roi, dit Aramis, l'ami du roi, entendez-vous! Eh bien! il s'agirait de servir le roi, ce qui est le devoir d'un gentilhomme.
— Mais le roi est avec M. de Mazarin, mon cher!
— De fait, pas de volonté; d'apparence, mais pas de coeur, et voilà justement le piège que les ennemis du roi tendent au pauvre enfant.
— Ah çà! mais c'est la guerre civile tout bonnement que vous me proposez là, mon cher Aramis.
— La guerre pour le roi.
— Mais le roi sera à la tête de l'armée où sera Mazarin.
— Mais il sera de coeur dans l'armée que commandera
M. de Beaufort.
— M. de Beaufort? il est à Vincennes.
— Ai-je dit M. de Beaufort? dit Aramis; M. de Beaufort ou un autre, M. de Beaufort ou M. le Prince.
— Mais M. le Prince va partir pour l'armée, il est entièrement au cardinal.
— Heu! heu! fit Aramis, ils ont quelques discussions ensemble justement en ce moment-ci. Mais d'ailleurs, si ce n'est M. le Prince, M. de Gondy…
— Mais M. de Gondy va être cardinal, on demande pour lui le chapeau.
— N'y a-t-il pas des cardinaux fort belliqueux? dit Aramis. Voyez: voici autour de vous quatre cardinaux qui, à la tête des armées, valaient bien M. de Guébriant et M. de Gassion.
— Mais un général bossu!
— Sous sa cuirasse on ne verra pas sa bosse. D'ailleurs, souvenez-vous qu'Alexandre boitait et qu'Annibal était borgne.
— Voyez-vous de grands avantages dans ce parti? demanda d'Artagnan.
— J'y vois la protection de princes puissants.
— Avec la proscription du gouvernement.
— Annulée par les parlements et les émeutes.
— Tout cela pourrait se faire, comme vous le dites, si l'on parvenait à séparer le roi de sa mère.
— On y arrivera peut-être.
— Jamais! s'écria d'Artagnan rentrant cette fois dans sa conviction. J'en appelle à vous, Aramis, à vous qui connaissez Anne d'Autriche aussi bien que moi. Croyez-vous que jamais elle puisse oublier que son fils est sa sûreté, son palladium, le gage de sa considération, de sa fortune et de sa vie? Il faudrait qu'elle passât avec lui du côté des princes en abandonnant Mazarin; mais vous savez mieux que personne qu'il y a des raisons puissantes pour qu'elle ne l'abandonne jamais.
— Peut-être avez-vous raison, dit Aramis rêveur; ainsi je ne m'engagerai pas.
— Avec eux, dit d'Artagnan, mais avec moi?
— Avec personne. Je suis prêtre, qu'ai-je affaire de la politique! je ne lis aucun bréviaire; j'ai une petite clientèle de coquins d'abbés spirituels et de femmes charmantes; plus les affaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit; tout va donc à merveille sans que je m'en mêle; et décidément, tenez, cher ami, je ne m'en mêlerai pas.
— Eh bien! tenez, mon cher, dit d'Artagnan, votre philosophie me gagne, parole d'honneur, et je ne sais pas quelle diable de mouche d'ambition m'avait piqué; j'ai une espèce de charge qui me nourrit; je puis, à la mort de ce pauvre M. de Tréville, qui se fait vieux, devenir capitaine; c'est un fort joli bâton de maréchal pour un cadet de Gascogne, et je sens que je me rattache aux charmes du pain modeste mais quotidien: au lieu de courir les aventures, eh bien! j'accepterai les invitations de Porthos, j'irai chasser dans ses terres; vous savez qu'il a des terres, Porthos?
— Comment donc! je crois bien. Dix lieues de bois, de marais et de vallées; il est seigneur du mont et de la plaine, et il plaide pour droits féodaux contre l'évêque de Noyon.
— Bon, dit d'Artagnan à lui-même, voilà ce que je voulais savoir;
Porthos est en Picardie.
Puis tout haut:
— Et il a repris son ancien nom de du Vallon?
— Auquel il a ajouté celui de Bracieux, une terre qui a été baronnie, par ma foi!
— De sorte que nous verrons Porthos baron.
— Je n'en doute pas. La baronne Porthos surtout est admirable.
Les deux amis éclatèrent de rire.
— Ainsi, reprit d'Artagnan, vous ne voulez pas passer au Mazarin?
— Ni vous aux princes?
— Non. Ne passons à personne, alors, et restons amis; ne soyons ni cardinalistes ni frondeurs.
— Oui, dit Aramis, soyons mousquetaires.
— Même avec le petit collet, reprit d'Artagnan.
— Surtout avec le petit collet! s'écria Aramis, c'est ce qui en fait le charme.
— Alors donc, adieu, dit d'Artagnan.
— Je ne vous retiens pas, mon cher, dit Aramis, vu que je ne saurais où vous coucher, et que je ne puis décemment vous offrir la moitié du hangar de Planchet.
— D'ailleurs je suis à trois lieues à peine de Paris, les chevaux sont reposés, et en moins d'une heure je serai rendu.
Et d'Artagnan se versa un dernier verre de vin.
— À notre ancien temps! dit-il.
— Oui, reprit Aramis, malheureusement c'est un temps passé… fugit irreparabile tempus …
— Bah! dit d'Artagnan, il reviendra peut-être. En tout cas, si vous avez besoin de moi, rue Tiquetonne, hôtel de_ La Chevrette._
— Et moi au couvent des jésuites: de six heures du matin à huit heures du soir, par la porte; de huit heures du soir à six heures du matin, par la fenêtre.
— Adieu, mon cher.
— Oh! je ne vous quitte pas ainsi, laissez-moi vous reconduire.
Et il prit son épée et son manteau.
— Il veut s'assurer que je pars, dit en lui-même d'Artagnan.
Aramis siffla Bazin, mais Bazin dormait dans l'antichambre sur les restes de son souper, et Aramis fut forcé de le secouer par l'oreille pour le réveiller.
Bazin étendit les bras, se frotta les yeux et essaya de se rendormir.
— Allons, allons, maître dormeur, vite l'échelle.
— Mais, dit Bazin en bâillant à se démonter la mâchoire, elle est restée à la fenêtre, l'échelle.
— L'autre, celle du jardinier: n'as-tu pas vu que d'Artagnan a eu peine à monter et aura encore plus grand'peine à descendre?
D'Artagnan allait assurer Aramis qu'il descendrait fort bien, lorsqu'il lui vint une idée; cette idée fit qu'il se tut.
Bazin poussa un profond soupir et sortit pour aller chercher l'échelle. Un instant après, une bonne et solide échelle de bois était posée contre la fenêtre.
— Allons donc, dit d'Artagnan, voilà ce qui s'appelle un moyen de communication, une femme monterait à une échelle comme celle-là.
Un regard perçant d'Aramis sembla vouloir aller chercher la pensée de son ami jusqu'au fond de son coeur, mais d'Artagnan soutint ce regard avec un air d'admirable naïveté.
D'ailleurs en ce moment il mettait le pied sur le premier échelon de l'échelle et descendait.
En un instant il fut à terre. Quant à Bazin, il demeura à la fenêtre.
— Reste là, dit Aramis, je reviens.
Tous deux s'acheminèrent vers le hangar: à leur approche Planchet sortit, tenant en bride les deux chevaux.
— À la bonne heure, dit Aramis, voilà un serviteur actif et vigilant; ce n'est pas comme ce paresseux de Bazin, qui n'est plus bon à rien depuis qu'il est homme Église Suivez-nous, Planchet; nous allons en causant jusqu'au bout du village.
Effectivement, les deux amis traversèrent tout le village en causant de choses indifférentes; puis, aux dernières maisons:
— Allez donc, cher ami, dit Aramis, suivez votre carrière, la fortune vous sourit, ne la laissez pas échapper; souvenez-vous que c'est une courtisane, et traitez-la en conséquence; quant à moi, je reste dans mon humilité et dans ma paresse; adieu.
— Ainsi, c'est bien décidé, dit d'Artagnan, ce que je vous ai offert ne vous agrée point?
— Cela m'agréerait fort, au contraire, dit Aramis, si j'étais un homme comme un autre, mais, je vous le répète, en vérité je suis un composé de contrastes: ce que je hais aujourd'hui, je l'adorerai demain, et vice versa. Vous voyez bien que je ne puis m'engager comme vous, par exemple, qui avez des idées arrêtées.
— Tu mens, sournois, se dit à lui-même d'Artagnan: tu es le seul, au contraire, qui saches choisir un but et qui y marches obscurément.
— Adieu donc, mon cher, continua Aramis, et merci de vos excellentes intentions, et surtout des bons souvenirs que votre présence a éveillés en moi.
Ils s'embrassèrent. Planchet était déjà à cheval. D'Artagnan se mit en selle à son tour, puis ils se serrèrent encore une fois la main. Les cavaliers piquèrent leurs chevaux et s'éloignèrent du côté de Paris.
Aramis resta debout et immobile sur le milieu du pavé jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue.
Mais, au bout de deux cents pas, d'Artagnan s'arrêta court, sauta à terre, jeta la bride de son cheval au bras de Planchet, et prit ses pistolets dans ses fontes, qu'il passa à sa ceinture.
— Qu'avez-vous donc, monsieur? dit Planchet tout effrayé.
— J'ai que, si fin qu'il soit, dit d'Artagnan, il ne sera pas dit que je serai sa dupe. Reste ici et ne bouge pas; seulement mets- toi sur le revers du chemin et attends-moi.
À ces mots, d'Artagnan s'élança de l'autre côté du fossé qui bordait la route, et piqua à travers la plaine de manière à tourner le village. Il avait remarqué entre la maison qu'habitait madame de Longueville et le couvent des jésuites un espace vide qui n'était fermé que par une haie.
Peut-être une heure auparavant eût-il eu de la peine à retrouver cette haie, mais la lune venait de se lever, et quoique de temps en temps elle fût couverte par des nuages, on y voyait, même pendant les obscurcies, assez clair pour retrouver son chemin.
D'Artagnan gagna donc la haie et se cacha derrière. En passant devant la maison où avait eu lieu la scène que nous avons racontée, il avait remarqué que la même fenêtre s'était éclairée de nouveau, et il était convaincu qu'Aramis était pas encore rentré chez lui, et que, lorsqu'il y rentrerait, il n'y rentrerait pas seul.
En effet, au bout d'un instant il entendit des pas qui s'approchaient et comme un bruit de voix qui parlaient à demi bas.
Au commencement de la haie les pas s'arrêtèrent.
D'Artagnan mit un genou en terre, cherchant la plus grande épaisseur de la haie pour s'y cacher.
En ce moment deux hommes apparurent, au grand étonnement de d'Artagnan; mais bientôt son étonnement cessa, car il entendit vibrer une voix douce et harmonieuse: l'un de ces deux hommes était une femme déguisée en cavalier.
— Soyez tranquille, mon cher René, disait la voix douce, la même chose ne se renouvellera plus; j'ai découvert une espèce de souterrain qui passe sous la rue, et nous n'aurons qu'à soulever une des dalles qui sont devant la porte pour vous ouvrir une sortie.
— Oh! dit une autre voix que d'Artagnan reconnut pour celle d'Aramis, je vous jure bien, princesse, que si notre renommée ne dépendait pas de toutes ces précautions, et que je n'y risquasse que ma vie…
— Oui, oui, je sais que vous êtes brave et aventureux autant qu'homme du monde; mais vous n'appartenez pas seulement à moi seule, vous appartenez à tout notre parti. Soyez donc prudent, soyez donc sage.
— J'obéis toujours, madame, dit Aramis, quand on me sait commander avec une voix si douce.
Il lui baisa tendrement la main.
— Ah! s'écria le cavalier à la voix douce.
— Quoi? demanda Aramis.
— Mais ne voyez-vous pas que le vent a enlevé mon chapeau?
Et Aramis s'élança après le feutre fugitif. D'Artagnan profita de la circonstance pour chercher un endroit de la haie moins touffu qui laissât son regard pénétrer librement jusqu'au problématique cavalier. En ce moment, justement, la lune, curieuse peut-être comme l'officier, sortait de derrière un nuage, et, à sa clarté indiscrète, d'Artagnan reconnut les grands yeux bleus, les cheveux d'or et la noble tête de la duchesse de Longueville.
Aramis revint en riant un chapeau sur la tête et un à la main, et tous deux continuèrent leur chemin vers le couvent des jésuites.
— Bon! dit d'Artagnan en se relevant et en brossant son genou, maintenant je te tiens, tu es frondeur et amant de madame de Longueville.
XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds
Grâce aux informations prises auprès d'Aramis, d'Artagnan, qui savait déjà que Porthos, de son nom de famille, s'appelait du Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il s'appelait de Bracieux, et qu'à cause de cette terre de Bracieux il était en procès avec l'évêque de Noyon.
C'était donc dans les environs de Noyon qu'il devait aller chercher cette terre, c'est-à-dire sur la frontière de l'Île-de- France et de la Picardie.
Son itinéraire fut promptement arrêté: il irait jusqu'à Dammartin, où s'embranchent deux routes, l'une qui va à Soissons, l'autre à Compiègne; là il s'informerait de la terre de Bracieux, et selon la réponse il suivrait tout droit ou prendrait à gauche.
Planchet, qui n'était pas encore bien rassuré à l'endroit de son escapade, déclara qu'il suivrait d'Artagnan jusqu'au bout du monde, prit-il tout droit, ou prit-il à gauche. Seulement il supplia son ancien maître de partir le soir, l'obscurité présentant plus de garanties. D'Artagnan lui proposa alors de prévenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort; mais Planchet répondit avec beaucoup de sagacité qu'il était bien certain que sa femme ne mourrait point d'inquiétude de ne pas savoir où il était, tandis que, connaissant l'incontinence de langue dont elle était atteinte, lui, Planchet, mourrait d'inquiétude si elle le savait.
Ces raisons parurent si bonnes à d'Artagnan, qu'il insista pas davantage, et que, vers les huit heures du soir, au moment où la brume commençait à s'épaissir dans les rues, il partit de l'hôtel de La Chevrette, et, suivi de Planchet, sortit de la capitale par la porte Saint-Denis.
À minuit, les deux voyageurs étaient à Dammartin.
C'était trop tard pour prendre des renseignements. L'hôte du Cygne de la Croix était couché. D'Artagnan remit donc la chose au lendemain.
Le lendemain il fit venir l'hôte. C'était un de ces rusés Normands qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours qu'ils se compromettent en répondant directement à la question qu'on leur fait; seulement, ayant cru comprendre qu'il devait suivre tout droit, d'Artagnan se remit en marche sur ce renseignement assez équivoque. À neuf heures du matin, il était à Nanteuil; là il s'arrêta pour déjeuner.
Cette fois, l'hôte était un franc et bon Picard qui, reconnaissant dans Planchet un compatriote, ne fit aucune difficulté pour lui donner les renseignements qu'il désirait. La terre de Bracieux était à quelques lieues de Villers-Cotterêts.
D'Artagnan connaissait Villers-Cotterêts pour y avoir suivi deux ou trois fois la cour, car à cette époque Villers-Cotterêts était une résidence royale. Il s'achemina donc vers cette ville, et descendit à son hôtel ordinaire, c'est-à-dire au Dauphin d'or.
Là les renseignements furent des plus satisfaisants. Il apprit que la terre de Bracieux était située à quatre lieues de cette ville, mais que ce n'était point là qu'il fallait chercher Porthos. Porthos avait eu effectivement des démêlés avec l'évêque de Noyon à propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et, ennuyé de tous ces démêlés judiciaires auxquels il ne comprenait rien, il avait, pour en finir, acheté Pierrefonds, de sorte qu'il avait ajouté ce nouveau nom à ses anciens noms. Il s'appelait maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans sa nouvelle propriété. À défaut d'autre illustration, Porthos visait évidemment à celle du marquis de Carabas.
Il fallait encore attendre au lendemain, les chevaux avaient fait dix lieues dans leur journée et étaient fatigués. On aurait pu en prendre d'autres, il est vrai, mais il y avait toute une grande forêt à traverser, et Planchet, on se le rappelle, n'aimait pas les forêts la nuit.
Il y avait une chose encore que Planchet n'aimait pas, c'était de se mettre en route à jeun: aussi en se réveillant, d'Artagnan trouva-t-il son déjeuner tout prêt. Il n'y avait pas moyen de se plaindre d'une pareille attention. Aussi d'Artagnan se mit-il à table; il va sans dire que Planchet, en reprenant ses anciennes fonctions, avait repris son ancienne humilité et n'était pas plus honteux de manger les restes de d'Artagnan que ne l'étaient madame de Motteville et madame du Fargis de ceux d'Anne d'Autriche.
On ne put donc partir que vers les huit heures. Il n'y avait pas à se tromper, il fallait suivre la route qui mène de Villers- Cotterêts à Compiègne, et en sortant du bois prendre à droite.
Il faisait une belle matinée de printemps, les oiseaux chantaient dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient à travers les clairières et semblaient des rideaux de gaze dorée.
En d'autres endroits, la lumière perçait à peine la voûte épaisse des feuilles, et les pieds des vieux chênes, que rejoignaient précipitamment, à la vue des voyageurs, les écureuils agiles, étaient plongés dans l'ombre. Il sortait de toute cette nature matinale un parfum d'herbes, de fleurs et de feuilles qui réjouissait le coeur. D'Artagnan, lassé de l'odeur fétide de Paris, se disait à lui-même que lorsqu'on portait trois noms de terre embrochés les uns aux autres, on devait être bien heureux dans un pareil paradis; puis il secouait la tête en disant: «Si j'étais Porthos et que d'Artagnan me vînt faire la proposition que je vais faire à Porthos, je sais bien ce que je répondrais à d'Artagnan.»
Quant à Planchet, il ne pensait à rien, il digérait.
À la lisière du bois, d'Artagnan aperçut le chemin indiqué, et au bout du chemin les tours d'un immense château féodal.
— Oh! oh! murmura-t-il, il me semblait que ce château appartenait à l'ancienne branche d'Orléans; Porthos en aurait-il traité avec le duc de Longueville?
— Ma foi, monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues; et si elles appartiennent à M. Porthos, je lui en ferai mon compliment.
— Peste, dit d'Artagnan, ne va pas l'appeler Porthos, ni même du Vallon; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais manquer mon ambassade.
À mesure qu'il approchait du château qui avait d'abord attiré ses regards, d'Artagnan comprenait que ce n'était point là que pouvait habiter son ami: les tours, quoique solides et paraissant bâties d'hier, étaient ouvertes et comme éventrées. On eût dit que quelque géant les avait fendues à coup de hache.
Arrivé à l'extrémité du chemin, d'Artagnan se trouva dominer une magnifique vallée, au fond de laquelle on voyait dormir un charmant petit lac au pied de quelques maisons éparses çà et là et qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les autres de chaume, reconnaître pour seigneur suzerain un joli château bâti vers le commencement du règne de Henri IV, que surmontaient des girouettes seigneuriales.
Cette fois, d'Artagnan ne douta pas qu'il fût en vue de la demeure de Porthos.
Le chemin conduisait droit à ce joli château, qui était à son aïeul le château de la montagne ce qu'un petit-maître de la coterie de M. le duc d'Enghien était à un chevalier bardé de fer du temps de Charles VII; d'Artagnan mit son cheval au trot et suivit le chemin, Planchet régla le pas de son coursier sur celui de son maître.
Au bout de dix minutes, d'Artagnan se trouva à l'extrémité d'une allée régulièrement plantée de beaux peupliers, et qui aboutissait à une grille de fer dont les piques et les bandes transversales étaient dorées. Au milieu de cette avenue se tenait une espèce de seigneur habillé de vert et doré comme la grille, lequel était à cheval sur un gros roussin. À sa droite et à sa gauche étaient deux valets galonnés sur toutes les coutures; bon nombre de croquants assemblés lui rendaient des hommages fort respectueux.
— Ah! se dit d'Artagnan, serait-ce là le seigneur du Vallon de Bracieux de Pierrefonds? Eh! mon Dieu! comme il est recroquevillé depuis qu'il ne s'appelle plus Porthos!
— Ce ne peut être lui, dit Planchet répondant à ce que d'Artagnan s'était dit à lui-même. M. Porthos avait près de six pieds, et celui-là en a cinq à peine.
— Cependant, reprit d'Artagnan, on salue bien bas ce monsieur.
À ces mots, d'Artagnan piqua vers le roussin, l'homme considérable et les valets. À mesure qu'il approchait, il lui semblait reconnaître les traits du personnage.
— Jésus Dieu! monsieur, dit Planchet, qui de son côté croyait le reconnaître, serait-il donc possible que ce fût lui?
À cette exclamation, l'homme à cheval se retourna lentement et d'un air fort noble, et les deux voyageurs purent voir briller dans tout leur éclat les gros yeux, la trogne vermeille et le sourire si éloquent de Mousqueton.
En effet, c'était Mousqueton, Mousqueton gras à lard, croulant de bonne santé, bouffi de bien-être, qui, reconnaissant d'Artagnan, tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de son roussin par terre et s'approcha chapeau bas vers l'officier; de sorte que les hommages de l'assemblée firent un quart de conversion vers ce nouveau soleil qui éclipsait l'ancien.
— Monsieur d'Artagnan, monsieur d'Artagnan, répétait dans ses joues énormes Mousqueton tout suant d'allégresse, monsieur d'Artagnan! Oh! quelle joie pour mon seigneur et maître du Vallon de Bracieux de Pierrefonds!
— Ce bon Mousqueton! Il est donc ici, ton maître?
— Vous êtes sur ses domaines.
— Mais, comme te voilà beau, comme te voilà gras, comme te voilà fleuri! continuait d'Artagnan infatigable à détailler les changements que la bonne fortune avait apportés chez l'ancien affamé.
— Eh! oui, dieu merci! monsieur, dit Mousqueton, je me porte assez bien.
— Mais ne dis-tu donc rien à ton ami Planchet?
— À mon ami Planchet! Planchet, serait-ce toi par hasard? s'écria
Mousqueton les bras ouverts et des larmes plein les yeux.
— Moi-même, dit Planchet toujours prudent, mais je voulais savoir si tu n'étais pas devenu fier.
— Devenu fier avec un ancien ami! Jamais, Planchet. Tu n'as pas pensé cela ou tu ne connais pas Mousqueton.
— À la bonne heure! dit Planchet en descendant de son cheval et en tendant à son tour les bras à Mousqueton: ce n'est pas comme cette canaille de Bazin, qui m'a laissé deux heures sous un hangar sans même faire semblant de me reconnaître.
Et Planchet et Mousqueton s'embrassèrent avec une effusion qui toucha fort les assistants et qui leur fit croire que Planchet était quelque seigneur déguisé, tant ils appréciaient à sa plus haute valeur la position de Mousqueton.
— Et maintenant, monsieur, dit Mousqueton lorsqu'il se fut débarrassé de l'étreinte de Planchet, qui avait inutilement essayé de joindre ses mains derrière le dos de son ami; et maintenant, monsieur, permettez-moi de vous quitter, car je ne veux pas que mon maître apprenne la nouvelle de votre arrivée par d'autres que par moi; il ne me pardonnerait pas de m'être laissé devancer.
— Ce cher ami, dit d'Artagnan, évitant de donner à Porthos ni son ancien ni son nouveau nom, il ne m'a donc pas oublié!
— Oublié! lui! s'écria Mousqueton, c'est-à-dire, monsieur, qu'il n'y a pas de jour que nous ne nous attendions à apprendre que vous étiez nommé maréchal, ou en place de M. de Gassion, ou en place de M. de Bassompierre.
D'Artagnan laissa errer sur ses lèvres un de ces rares sourires mélancoliques qui avaient survécu dans le plus profond de son coeur au désenchantement de ses jeunes années.
— Et vous, manants, continua Mousqueton, demeurez près de M. le comte d'Artagnan, et faites-lui honneur de votre mieux, tandis que je vais prévenir monseigneur de son arrivée.
Et remontant, aidé de deux âmes charitables, sur son robuste cheval, tandis que Planchet, plus ingambe, remontait tout seul sur le sien, Mousqueton prit sur le gazon de l'avenue un petit galop qui témoignait encore plus en faveur des reins que des jambes du quadrupède.
— Ah çà! mais voilà qui s'annonce bien! dit d'Artagnan; pas de mystère, pas de manteau, pas de politique par ici; on rit à gorge déployée, on pleure de joie, je ne vois que des visages larges d'une aune; en vérité, il me semble que la nature elle-même est en fête, que les arbres, au lieu de feuilles et de fleurs, sont couverts de petits rubans verts et roses.
— Et moi, dit Planchet, il me semble que je sens d'ici la plus délectable odeur de rôti, que je vois des marmitons se ranger en haie pour nous voir passer. Ah, monsieur! quel cuisinier doit avoir M. de Pierrefonds, lui qui aimait déjà tant et si bien manger quand il ne s'appelait encore que M. Porthos!
— Halte-là! dit d'Artagnan: tu me fais peur. Si la réalité répond aux apparences, je suis perdu. Un homme si heureux ne sortira jamais de son bonheur, et je vais échouer près de lui comme j'ai échoué près d'Aramis.
XIII. Comment d'Artagnan s'aperçut, en retrouvant Porthos, que la fortune ne fait pas le bonheur
D'Artagnan franchit la grille et se trouva en face du château; il mettait pied à terre quand une sorte de géant apparut sur le perron. Rendons cette justice à d'Artagnan, qu'à part tout sentiment d'égoïsme le coeur lui battit avec joie à l'aspect de cette haute taille et de cette figure martiale qui lui rappelaient un homme brave et bon.
Il courut à Porthos et se précipita dans ses bras; toute la valetaille, rangée en cercle à distance respectueuse, regardait avec une humble curiosité. Mousqueton, au premier rang, s'essuya les yeux, le pauvre garçon n'avait pas cessé de pleurer de joie depuis qu'il avait reconnu d'Artagnan et Planchet.
Porthos prit son ami par le bras.
— Ah! quelle joie de vous revoir, cher d'Artagnan, s'écria-t-il d'une voix qui avait tourné du baryton à la basse; vous ne m'avez donc pas oublié, vous?
— Vous oublier! ah! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux jours de sa jeunesse et ses amis dévoués, et les périls affrontés ensemble! mais c'est-à-dire qu'en vous revoyant il n'y a pas un instant de notre ancienne amitié qui ne se présente à ma pensée.
— Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner à sa moustache ce pli coquet qu'elle avait perdu dans la solitude, oui, nous en avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donné du fil à retordre à ce pauvre cardinal.
Et il poussa un soupir. D'Artagnan le regarda.
— En tout cas, continua Porthos d'un ton languissant, soyez le bienvenu, cher ami, vous m'aiderez à retrouver ma joie; nous courrons demain le lièvre dans ma plaine, qui est superbe, ou le chevreuil dans mes bois, qui sont fort beaux: j'ai quatre lévriers qui passent pour les plus légers de la province, et une meute qui n'a point sa pareille à vingt lieues à la ronde.
Et Porthos poussa un second soupir.
— Oh, oh! se dit d'Artagnan tout bas, mon gaillard serait-il moins heureux qu'il n'en a l'air?
Puis tout haut:
— Mais avant tout, dit-il, vous me présenterez à madame du Vallon, car je me rappelle certaine lettre d'obligeante invitation que vous avez bien voulu m'écrire, et au bas de laquelle elle avait bien voulu ajouter quelques lignes.
Troisième soupir de Porthos.
— J'ai perdu madame du Vallon il y a deux ans, dit-il, et vous m'en voyez encore tout affligé. C'est pour cela que j'ai quitté mon château du Vallon près de Corbeil, pour venir habiter ma terre de Bracieux, changement qui m'a amené à acheter celle-ci. Pauvre madame du Vallon, continua Porthos en faisant une grimace de regret; ce n'était pas une femme d'un caractère fort égal, mais elle avait fini cependant par s'accoutumer à mes façons et par accepter mes petites volontés.
— Ainsi, vous êtes riche et libre? dit d'Artagnan.
— Hélas! dit Porthos, je suis veuf et j'ai quarante mille livres de rente. Allons déjeuner, voulez-vous?
— Je le veux fort, dit d'Artagnan; l'air du matin m'a mis en appétit.
— Oui, dit Porthos, mon air est excellent.
Ils entrèrent dans le château; ce n'étaient que dorures du haut en bas, les corniches étaient dorées, les moulures étaient dorées, les bois des fauteuils étaient dorés.
Une table toute servie attendait.
— Vous voyez, dit Porthos, c'est mon ordinaire.
— Peste, dit d'Artagnan, je vous en fais mon compliment: le roi n'en a pas un pareil.
— Oui, dit Porthos, j'ai entendu dire qu'il était fort mal nourri par M. de Mazarin. Goûtez cette côtelette, mon cher d'Artagnan, c'est de mes moutons.
— Vous avez des moutons fort tendres, dit d'Artagnan, et je vous en félicite.
— Oui, on les nourrit dans mes prairies qui sont excellentes.
— Donnez-m'en encore.
— Non; prenez plutôt de ce lièvre que j'ai tué hier dans une de mes garennes.
— Peste! quel goût! dit d'Artagnan. Ah çà! vous ne les nourrissez donc que de serpolet, vos lièvres?
— Et que pensez-vous de mon vin? dit Porthos; il est agréable, n'est-ce pas?
— Il est charmant.
— C'est cependant du vin du pays.
— Vraiment!
— Oui, un petit versant au midi, là-bas sur ma montagne; il fournit vingt muids.
— Mais c'est une véritable vendange, cela!
Porthos soupira pour la cinquième fois. D'Artagnan avait compté les soupirs de Porthos.
— Ah çà! mais, dit-il curieux d'approfondir le problème, on dirait, mon cher ami, que quelque chose vous chagrine. Seriez-vous souffrant, par hasard?… Est-ce que cette santé…
— Excellente, mon cher, meilleure que jamais; je tuerais un boeuf d'un coup de poing.
— Alors, des chagrins de famille…
— De famille! par bonheur que je n'ai que moi au monde.
— Mais alors qu'est-ce donc qui vous fait soupirer?
— Mon cher, dit Porthos, je serai franc avec vous: je ne suis pas heureux.
— Vous, pas heureux, Porthos! vous qui avez un château, des prairies, des montagnes, des bois; vous qui avez quarante mille livres de rente, enfin, vous n'êtes pas heureux?
— Mon cher, j'ai tout cela, c'est vrai, mais je suis seul au milieu de tout cela.
— Ah! je comprends: vous êtes entouré de croquants que vous ne pouvez pas voir sans déroger.
Porthos pâlit légèrement, et vida un énorme verre de son petit vin du versant.
— Non pas, dit-il, au contraire; imaginez-vous que ce sont des hobereaux qui ont tous un titre quelconque et prétendent remonter à Pharamond, à Charlemagne, ou tout au moins à Hugues Capet. Dans le commencement, j'étais le dernier venu, par conséquent j'ai dû faire les avances, je les ai faites; mais vous le savez, mon cher, madame du Vallon…
Porthos, en disant ces mots, parut avaler avec peine sa salive.
— Madame du Vallon, reprit-il, était de noblesse douteuse, elle avait, en premières noces (je crois, d'Artagnan, ne vous apprendre rien de nouveau), épousé un procureur. Ils trouvèrent cela nauséabond. Ils ont dit nauséabond. Vous comprenez, c'était un mot à faire tuer trente mille hommes. J'en ai tué deux; cela a fait taire les autres, mais ne m'a pas rendu leur ami. De sorte que je n'ai plus de société, que je vis seul, que je m'ennuie, que je me ronge.
D'Artagnan sourit; il voyait le défaut de la cuirasse, et il apprêtait le coup.
— Mais enfin, dit-il, vous êtes par vous-même, et votre femme ne peut vous défaire.
— Oui, mais vous comprenez, n'étant pas de noblesse historique comme les Coucy, qui se contentaient d'être sires, et les Rohan, qui ne voulaient pas être ducs, tous ces gens-là, qui sont tous ou vicomtes ou comtes, ont le pas sur moi, à l'église, dans les cérémonies, partout, et je n'ai rien à dire. Ah! si j'étais seulement…
— Baron? n'est-ce pas? dit d'Artagnan achevant la phrase de son ami.
— Ah! s'écria Porthos dont les traits s'épanouirent, ah! si j'étais baron!
— Bon! pensa d'Artagnan, je réussirai ici.
Puis tout haut:
— Eh bien! cher ami, c'est ce titre que vous souhaitez que je viens vous apporter aujourd'hui.
Porthos fit un bond qui ébranla toute la salle; deux ou trois bouteilles en perdirent l'équilibre et roulèrent à terre, où elles furent brisées. Mousqueton accourut au bruit, et l'on aperçut à la perspective Planchet la bouche pleine et la serviette à la main.
— Monseigneur m'appelle? demanda Mousqueton.
Porthos fit signe de la main à Mousqueton de ramasser les éclats de bouteilles.
— Je vois avec plaisir, dit d'Artagnan, que vous avez toujours ce brave garçon.
— Il est mon intendant, dit Porthos.
Puis haussant la voix:
— Il a fait ses affaires, le drôle, on voit cela; mais, continua- t-il plus bas, il m'est attaché et ne me quitterait pour rien au monde.
— Et il l'appelle monseigneur, pensa d'Artagnan.
— Sortez, Mouston, dit Porthos.
— Vous dites Mouston? Ah! oui! par abréviation: Mousqueton était trop long à prononcer.
— Oui, dit Porthos, et puis cela sentait son maréchal des logis d'une lieue. Mais nous parlions affaire quand ce drôle est entré.
— Oui, dit d'Artagnan; cependant remettons la conversation à plus tard, vos gens pourraient soupçonner quelque chose; il y a peut- être des espions dans le pays. Vous devinez, Porthos, qu'il s'agit de choses sérieuses.
Peste! dit Porthos. Eh bien! pour faire la digestion promenons- nous dans mon parc.
— Volontiers.
Et comme tous deux avaient suffisamment déjeuné, ils commencèrent à faire le tour d'un jardin magnifique; des allées de marronniers et de tilleuls enfermaient un espace de trente arpents au moins; au bout de chaque quinconce bien fourré de taillis et d'arbustes, on voyait courir des lapins disparaissant dans les glandées et se jouant dans les hautes herbes.
— Ma foi, dit d'Artagnan, le parc correspond à tout le reste; et s'il y a autant de poissons dans votre étang que de lapins dans vos garennes, vous êtes un homme heureux, mon cher Porthos, pour peu que vous ayez conservé le goût de la chasse et acquis celui de la pêche.
— Mon ami, dit Porthos, je laisse la pêche à Mousqueton, c'est un plaisir de roturier; mais je chasse quelquefois; c'est-à-dire que quand je m'ennuie, je m'assieds sur un de ces bancs de marbre, je me fais apporter mon fusil, je me fais amener Gredinet, mon chien favori, et je tire des lapins.
— Mais c'est fort divertissant! dit d'Artagnan.
— Oui, répondit Porthos avec un soupir, c'est fort divertissant.
D'Artagnan ne les comptait plus.
— Puis, ajouta Porthos, Gredinet va les chercher et les porte lui-même au cuisinier; il est dressé à cela.
— Ah! la charmante petite bête! dit d'Artagnan.
— Mais, reprit Porthos, laissons là Gredinet, que je vous donnerai si vous en avez envie, car je commence à m'en lasser, et revenons à notre affaire.
— Volontiers, dit d'Artagnan; seulement je vous préviens, cher ami, pour que vous ne disiez pas que je vous ai pris en traître, qu'il faudra bien changer d'existence.
— Comment cela?
— Reprendre le harnais, ceindre l'épée, courir les aventures, laisser, comme dans le temps passé, un peu de sa chair par les chemins; vous savez, la manière d'autrefois, enfin.
— Ah diable! fit Porthos.
— Oui, je comprends, vous vous êtes gâté, cher ami; vous avez pris du ventre, et le poignet n'a plus cette élasticité dont les gardes de M. le cardinal ont eu tant de preuves.
— Ah! le poignet est encore bon, je vous le jure, dit Porthos en étendant une main pareille à une épaule de mouton.
— Tant mieux.
— C'est donc la guerre qu'il faut que nous fassions?
— Eh! mon Dieu, oui!
— Et contre qui?
— Avez-vous suivi la politique, mon ami?
— Moi! pas le moins du monde.
— Alors, êtes-vous pour le Mazarin ou pour les princes?
— Moi, je ne suis pour personne.
— C'est-à-dire que vous êtes pour nous. Tant mieux, Porthos, c'est la bonne position pour faire ses affaires. Eh bien, mon cher, je vous dirai que je viens de la part du cardinal.
Ce mot fit son effet sur Porthos, comme si on eût encore été en 1640 et qu'il se fût agi du vrai cardinal.
— Oh, oh! dit-il, que me veut Son Éminence?
— Son Éminence veut vous avoir à son service.
— Et qui lui a parlé de moi?
— Rochefort. Vous rappelez-vous?
— Oui, pardieu! celui qui nous a donné tant d'ennui dans le temps et qui nous a fait tant courir par les chemins, le même à qui vous avez fourni successivement trois coups d'épée, qu'il n'a pas volés, au reste.