— J'ai méprisé, murmura-t-elle, l'amour d'un cardinal qui ne disait jamais «Je ferai», mais «J'ai fait». Celui-là connaissait des retraites plus sûres que Rueil, plus sombres et plus muettes encore que la Bastille. Oh! le monde dégénère!

LXXXVII. Précautions

Après avoir quitté Anne d'Autriche, Mazarin reprit le chemin de Rueil, où était sa maison. Mazarin marchait fort accompagné, par ces temps de trouble, et souvent même il marchait déguisé. Le cardinal, nous l'avons déjà, dit, sous les habits d'un homme d'épée, était un fort beau gentilhomme.

Dans la cour du vieux château, il monta en carrosse et gagna la Seine à Chatou. M. le Prince lui avait fourni cinquante chevau- légers d'escorte, non pas tant pour le garder encore que pour montrer aux députés combien les généraux de la reine disposaient facilement de leurs troupes et les pouvaient disséminer selon leur caprice.

Athos, gardé à vue par Comminges, à cheval et sans épée, suivait le cardinal sans dire un seul mot. Grimaud, laissé à la porte du château par son maître, avait entendu la nouvelle de son arrestation quand Athos l'avait criée à Aramis, et, sur un signe du comte, il était allé, sans dire un seul mot, prendre rang près d'Aramis, comme s'il ne se fût rien passé.

Il est vrai que Grimaud, depuis vingt-deux ans qu'il servait son maître, avait vu celui-ci se tirer de tant d'aventures, que rien ne l'inquiétait plus.

Les députés, aussitôt après leur audience, avaient repris le chemin de Paris, c'est-à-dire qu'ils précédaient le cardinal d'environ cinq cents pas. Athos pouvait donc, en regardant devant lui, voir le dos d'Aramis, dont le ceinturon doré et la tournure fière fixèrent ses regards parmi cette foule, tout autant que l'espoir de la délivrance qu'il avait mis en lui, l'habitude, la fréquentation et l'espèce d'attraction qui résulte de toute amitié.

Aramis, au contraire, ne paraissait pas s'inquiéter le moins du monde s'il était suivi par Athos. Une seule fois il se retourna; il est vrai que ce fut en arrivant au château. Il supposait que Mazarin laisserait peut-être là son nouveau prisonnier dans le petit château fort, sentinelle qui gardait le pont et qu'un capitaine gouvernait pour la reine. Mais il n'en fut point ainsi. Athos passa Chatou à la suite du cardinal.

À l'embranchement du chemin de Paris à Rueil, Aramis se retourna. Cette fois ses prévisions ne l'avaient pas trompé. Mazarin prit à droite, et Aramis put voir le prisonnier disparaître au tournant des arbres. Athos, au même instant, mû par une pensée identique, regarda aussi en arrière. Les deux amis échangèrent un simple signe de tête, et Aramis porta son doigt à son chapeau comme pour saluer. Athos seul comprit que son compagnon lui faisait signe qu'il avait une pensée.

Dix minutes après, Mazarin rentrait dans la cour du château, que le cardinal son prédécesseur avait fait disposer pour lui à Rueil.

Au moment où il mettait pied à terre au bas du perron, Comminges s'approcha de lui.

— Monseigneur, demanda-t-il, où plairait-il à Votre Éminence que nous logions M. de La Fère?

— Mais au pavillon de l'orangerie, en face du pavillon où est le poste. Je veux qu'on fasse honneur à M. le comte de La Fère, bien qu'il soit prisonnier de Sa Majesté la reine.

— Monseigneur, hasarda Comminges, il demande la faveur d'être conduit près de M. d'Artagnan, qui occupe, ainsi que Votre Éminence l'a ordonné, le pavillon de chasse en face de l'orangerie.

Mazarin réfléchit un instant.

Comminges vit qu'il se consultait.

— C'est un poste très fort, ajouta-t-il; quarante hommes sûrs, des soldats éprouvés, presque tous Allemands, et par conséquent n'ayant aucune relation avec les frondeurs ni aucun intérêt dans la Fronde.

— Si nous mettions ces trois hommes ensemble, monsou de Comminges, dit Mazarin, il nous faudrait doubler le poste et nous ne sommes pas assez riches en défenseurs pour faire de ces prodigalités-là.

Comminges sourit. Mazarin vit ce sourire et le comprit.

— Vous ne les connaissez pas, monsou Comminges, mais moi je les connais, par eux-mêmes d'abord, puis par tradition. Je les avais chargés de porter secours au roi Charles, et ils ont fait pour le sauver des choses miraculeuses; il a fallu que la destinée s'en mêlât pour que ce cher roi Charles ne soit pas à cette heure en sûreté au milieu de nous.

— Mais s'ils ont si bien servi Votre Éminence, pourquoi donc
Votre Éminence les tient-elle en prison?

— En prison! dit Mazarin; et depuis quand Rueil est-il une prison?

— Depuis qu'il y a des prisonniers, dit Comminges.

— Ces messieurs ne sont pas mes prisonniers, Comminges, dit Mazarin en souriant de son sourire narquois, ce sont mes hôtes; hôtes si précieux, que j'ai fait griller les fenêtres et mettre des verrous aux portes des appartements qu'ils habitent, tant je crains qu'ils ne se lassent de me tenir compagnie. Mais tant il y a que, tout prisonniers qu'ils semblent être au premier abord, je les estime grandement; et la preuve, c'est que je désire rendre visite à M. de La Fère pour causer avec lui en tête à tête. Donc, pour que nous ne soyons pas dérangés dans cette causerie, vous le conduirez, comme je vous l'ai déjà dit, dans le pavillon de l'orangerie; vous savez que c'est ma promenade habituelle; eh bien! en faisant ma promenade, j'entrerai chez lui et nous causerons. Tout mon ennemi qu'on prétend qu'il est, j'ai de la sympathie pour lui, et, s'il est raisonnable, peut-être en ferons- nous quelque chose.

Comminges s'inclina et revint vers Athos, qui attendait, avec un calme apparent, mais avec une inquiétude réelle, le résultat de la conférence.

— Eh bien? demanda-t-il au lieutenant des gardes.

— Monsieur, répondit Comminges, il paraît que c'est impossible.

— Monsieur de Comminges, dit Athos, j'ai toute ma vie été soldat, je sais donc ce que c'est qu'une consigne; mais en dehors de cette consigne vous pourriez me rendre un service.

— Je le veux de grand coeur, monsieur, répondit Comminges, depuis que je sais qui vous êtes et quels services vous avez rendus autrefois à Sa Majesté; depuis que je sais combien vous touche ce jeune homme qui est si vaillamment venu à mon secours le jour de l'arrestation de ce vieux drôle de Broussel, je me déclare tout vôtre, sauf cependant la consigne.

— Merci, monsieur, je n'en désire pas davantage et je vais vous demander une chose qui ne vous compromettra aucunement.

— Si elle ne me compromet qu'un peu, monsieur, dit en souriant M. de Comminges, demandez toujours. Je n'aime pas beaucoup plus que vous M. Mazarini: je sers la reine, ce qui m'entraîne tout naturellement à servir le cardinal; mais je sers l'une avec joie et l'autre à contrecoeur. Parlez donc, je vous prie; j'attends et j'écoute.

— Puisqu'il n'y a aucun inconvénient, dit Athos, que je sache que M. d'Artagnan est ici, il n'y en a pas davantage, je présume, à ce qu'il sache que j'y suis moi-même?

— Je n'ai reçu aucun ordre à cet endroit, monsieur.

— Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui présenter mes civilités et de lui dire que je suis son voisin. Vous lui annoncerez en même temps ce que vous m'annonciez tout à l'heure, c'est-à-dire que M. de Mazarin m'a placé dans le pavillon de l'orangerie pour me pouvoir faire visite, et vous lui direz que je profiterai de cet honneur qu'il me veut bien accorder, pour obtenir quelque adoucissement à notre captivité.

— Qui ne peut durer, ajouta Comminges; M. le cardinal me le disait lui-même, il n'y a point ici de prison.

— Il y a des oubliettes, dit en souriant Athos.

— Oh! ceci est autre chose, dit Comminges. Oui, je sais qu'il y a des traditions à ce sujet; mais un homme de petite naissance comme l'est le cardinal, un Italien qui est venu chercher fortune en France, n'oserait se porter à de pareils excès envers des hommes comme vous; ce serait une énormité. C'était bon du temps de l'autre cardinal, qui était un grand seigneur; mais mons Mazarin! allons donc! les oubliettes sont vengeances royales et auxquelles ne doit pas toucher un pleutre comme lui. On sait votre arrestation, on saura bientôt celle de vos amis, monsieur, et toute la noblesse de France lui demanderait compte de votre disparition. Non, non, tranquillisez-vous, les oubliettes de Rueil sont devenues, depuis dix ans, des traditions à l'usage des enfants. Demeurez donc sans inquiétude à cet endroit. De mon côté, je préviendrai M. d'Artagnan de votre arrivée ici. Qui sait si dans quinze jours vous ne me rendrez pas quelque service analogue!

— Moi, monsieur?

— Eh! sans doute; ne puis-je pas à mon tour être prisonnier de
M. le coadjuteur?

— Croyez bien que dans ce cas, monsieur, dit Athos en s'inclinant, je m'efforcerais de vous plaire.

— Me ferez-vous l'honneur de souper avec moi, monsieur le comte? demanda Comminges.

— Merci, monsieur, je suis de sombre humeur et je vous ferais passer la soirée triste. Merci.

Comminges alors conduisit le comte dans une chambre du rez-de- chaussée d'un pavillon faisant suite à l'orangerie et de plain- pied avec elle. On arrivait à cette orangerie par une grande cour peuplée de soldats et de courtisans. Cette cour, qui formait le fer à cheval, avait à son centre les appartements habités par M. de Mazarin, et à chacune de ses ailes le pavillon de chasse, où était d'Artagnan, et le pavillon de l'orangerie, où venait d'entrer Athos. Derrière l'extrémité de ces deux ailes s'étendait le parc.

Athos, en arrivant dans la chambre qu'il devait habiter, aperçut à travers sa fenêtre, soigneusement grillée, des murs et des toits.

— Qu'est-ce que ce bâtiment? dit-il.

— Le derrière du pavillon de chasse où vos amis sont détenus, dit Comminges. Malheureusement, les fenêtres qui donnent de ce côté ont été bouchées du temps de l'autre cardinal, car plus d'une fois les bâtiments ont servi de prison, et M. de Mazarin, en vous y enfermant, ne fait que les rendre à leur destination première. Si ces fenêtres n'étaient pas bouchées, vous auriez eu la consolation de correspondre par signes avec vos amis.

— Et vous êtes sûr, monsieur de Comminges, dit Athos, que le cardinal me fera l'honneur de me visiter?

— Il me l'a assuré, du moins, monsieur.

Athos soupira en regardant ses fenêtres grillées.

— Oui, c'est vrai, dit Comminges, c'est presque une prison, rien n'y manque, pas même les barreaux. Mais aussi quelle singulière idée vous a-t-il pris, à vous qui êtes une fleur de noblesse, d'aller épanouir votre bravoure et votre loyauté parmi tous ces champignons de la Fronde! Vraiment, comte, si j'eusse jamais cru avoir quelque ami dans les rangs de l'armée royale, c'est à vous que j'eusse pensé. Un frondeur, vous, le comte de La Fère, du parti d'un Broussel, d'un Blancmesnil, d'un Viole! Fi donc! cela ferait croire que madame votre mère était quelque petite robine. Vous êtes un frondeur!

— Ma foi, mon cher monsieur, dit Athos, il fallait être mazarin ou frondeur. J'ai longtemps fait résonner ces deux noms à mon oreille, et je me suis prononcé pour le dernier; c'est un nom français, au moins. Et puis, je suis frondeur, non pas avec M. Broussel, avec M. Blancmesnil et avec M. Viole, mais avec M. de Beaufort, M. de Bouillon et M. d'Elbeuf, avec des princes et non avec des présidents, des conseillers, des robins. D'ailleurs, l'agréable résultat que de servir M. le cardinal! Regardez ce mur sans fenêtres, monsieur de Comminges, il vous en dira de belles sur la reconnaissance mazarine.

— Oui, reprit en riant Comminges, et surtout s'il répète ce que
M. d'Artagnan lui lance depuis huit jours de malédictions.

— Pauvre d'Artagnan! dit Athos avec cette mélancolie charmante qui faisait une des faces de son caractère, un homme si brave, si bon, si terrible à ceux qui n'aiment pas ceux qu'il aime! Vous avez là deux rudes prisonniers, monsieur de Comminges, et je vous plains si l'on a mis sous votre responsabilité ces deux hommes indomptables.

— Indomptables! dit en souriant à son tour Comminges, eh! monsieur, vous voulez me faire peur.

Le premier jour de son emprisonnement, M. d'Artagnan a provoqué tous les soldats et tous les bas officiers, sans doute afin d'avoir une épée; cela a duré le lendemain, s'est étendu même jusqu'au surlendemain, mais ensuite il est devenu calme et doux comme un agneau. À présent il chante des chansons gasconnes qui nous font mourir de rire.

— Et M. du Vallon? demanda Athos.

— Ah! celui-là, c'est autre chose. J'avoue que c'est un gentilhomme effrayant. Le premier jour, il a enfoncé toutes les portes d'un seul coup d'épaule, et je m'attendais à le voir sortir de Rueil comme Samson est sorti de Gaza. Mais son humeur a suivi la même marche que celle de M. d'Artagnan. Maintenant, non seulement il s'accoutume à sa captivité, mais encore il en plaisante.

— Tant mieux, dit Athos, tant mieux.

— En attendiez-vous donc autre chose? demanda Comminges, qui, rapprochant ce qu'avait dit Mazarin de ses prisonniers avec ce qu'en disait le comte de La Fère, commençait à concevoir quelques inquiétudes.

De son côté, Athos réfléchissait que très certainement cette amélioration dans le moral de ses amis naissait de quelque plan formé par d'Artagnan. Il ne voulut donc pas leur nuire pour trop les exalter.

— Eux? dit-il, ce sont des têtes inflammables; l'un est Gascon, l'autre Picard; tous deux s'allument facilement, mais s'éteignent vite. Vous en avez la preuve, et ce que vous venez de me raconter tout à l'heure fait foi de ce que je vous dis maintenant.

C'était l'opinion de Comminges; aussi se retira-t-il plus rassuré, et Athos demeura seul dans la vaste chambre, où, suivant l'ordre du cardinal, il fut traité avec les égards dus à un gentilhomme.

Il attendait, au reste, pour se faire une idée précise de sa situation, cette fameuse visite promise par Mazarin lui-même.

LXXXVIII. L'esprit et le bras

Maintenant passons de l'orangerie au pavillon de chasse.

Au fond de la cour, où, par un portique fermé de colonnes ioniennes, on découvrait les chenils, s'élevait un bâtiment oblong qui semblait s'étendre comme un bras au-devant de cet autre bras, le pavillon de l'orangerie, demi-cercle enserrant la cour d'honneur.

C'est dans ce pavillon, au rez-de-chaussée, qu'étaient renfermés Porthos et d'Artagnan, partageant les longues heures d'une captivité antipathique à ces deux tempéraments.

D'Artagnan se promenait comme un tigre, l'oeil fixe, et rugissant parfois sourdement le long des barreaux d'une large fenêtre donnant sur la cour de service.

Porthos ruminait en silence un excellent dîner dont on venait de desservir les restes.

L'un semblait privé de raison, et il méditait; l'autre semblait méditer profondément, et il dormait. Seulement, son sommeil était un cauchemar, ce qui pouvait se deviner à la manière incohérente et entrecoupée dont il ronflait.

— Voilà, dit d'Artagnan, le jour qui baisse. Il doit être quatre heures à peu près. Il y a tantôt cent quatre-vingt-trois heures que nous sommes là-dedans.

— Hum! fit Porthos pour avoir l'air de répondre.

— Entendez-vous, éternel dormeur? dit d'Artagnan, impatienté qu'un autre pût se livrer au sommeil le jour, quand il avait, lui, toutes les peines du monde à dormir la nuit.

— Quoi? dit Porthos.

— Ce que je dis?

— Que dites-vous?

— Je dis, reprit d'Artagnan, que voilà tantôt cent quatre-vingt- trois heures que nous sommes ici.

— C'est votre faute, dit Porthos.

— Comment! c'est ma faute?…

— Oui, je vous ai offert de nous en aller.

— En descellant un barreau ou en enfonçant une porte?

— Sans doute.

— Porthos, des gens comme nous ne s'en vont pas purement et simplement.

— Ma foi, dit Porthos, moi je m'en irais avec cette pureté et cette simplicité que vous me semblez dédaigner par trop.

D'Artagnan haussa les épaules.

— Et puis, dit-il, ce n'est pas le tout que de sortir de cette chambre.

— Cher ami, dit Porthos, vous me semblez aujourd'hui d'un peu meilleure humeur qu'hier. Expliquez-moi comment ce n'est pas le tout que de sortir de cette chambre.

— Ce n'est pas le tout, parce que n'ayant ni armes ni mot de passe, nous ne ferons pas cinquante pas dans la cour sans heurter une sentinelle.

— Eh bien! dit Porthos, nous assommerons la sentinelle et nous aurons ses armes.

— Oui, mais avant d'être assommée tout à fait, cela a la vie dure, un Suisse, elle poussera un cri ou tout au moins un gémissement qui fera sortir le poste; nous serons traqués et pris comme des renards, nous qui sommes des lions, et l'on nous jettera dans quelque cul-de-basse-fosse où nous n'aurons pas même la consolation de voir cet affreux ciel gris de Rueil, qui ne ressemble pas plus au ciel de Tarbes que la lune ne ressemble au soleil. Mordioux! si nous avions quelqu'un au dehors, quelqu'un qui pût nous donner des renseignements sur la topographie morale et physique de ce château, sur ce que César appelait les moeurs et les lieux, à ce qu'on m'a dit, du moins… Eh! quand on pense que durant vingt ans, pendant lesquels je ne savais que faire, je n'ai pas eu l'idée d'occuper une de ces heures-là à venir étudier Rueil.

— Qu'est-ce que ça fait? dit Porthos, allons-nous-en toujours.

— Mon cher, dit d'Artagnan, savez-vous pourquoi les maîtres pâtissiers ne travaillent jamais de leurs mains?

— Non, dit Porthos; mais je serais flatté de le savoir.

— C'est que devant leurs élèves ils craindraient de faire quelques tartes trop rôties ou quelques crèmes tournées.

— Après?

— Après, on se moquerait d'eux, et il ne faut jamais qu'on se moque des maîtres pâtissiers.

— Et pourquoi les maîtres pâtissiers à propos de nous?

— Parce que nous devons, en fait d'aventures, jamais n'avoir d'échec ni prêter à rire de nous. En Angleterre dernièrement nous avons échoué, nous avons été battus, et c'est une tache à notre réputation.

— Par qui donc avons-nous été battus? demanda Porthos.

— Par Mordaunt.

— Oui, mais nous avons noyé M. Mordaunt.

— Je le sais bien, et cela nous réhabilitera un peu dans l'esprit de la postérité, si toutefois la postérité s'occupe de nous. Mais écoutez-moi, Porthos; quoique M. Mordaunt ne fût pas à mépriser, M. Mazarin me paraît bien autrement fort que M. Mordaunt, et nous ne le noierons pas aussi facilement. Observons-nous donc bien et jouons serré; car, ajouta d'Artagnan avec un soupir, à nous deux, nous en valons huit autres peut-être, mais nous ne valons pas les quatre que vous savez.

— C'est vrai, dit Porthos en correspondant par un soupir au soupir de d'Artagnan.

— Eh bien! Porthos, faites comme moi, promenez-vous de long en large jusqu'à ce qu'une nouvelle de nos amis nous arrive ou qu'une bonne idée nous vienne; mais ne dormez pas toujours comme vous le faites, il n'y a rien qui alourdisse l'esprit comme le sommeil. Quant à ce qui nous attend, c'est peut-être moins grave que nous ne le pensions d'abord. Je ne crois pas que M. de Mazarin songe à nous faire couper la tête, parce qu'on ne nous couperait pas la tête sans procès, que le procès ferait du bruit, que le bruit attirerait nos amis, et qu'alors ils ne laisseraient pas faire M. de Mazarin.

— Que vous raisonnez bien! dit Porthos avec admiration.

— Mais oui, pas mal, dit d'Artagnan. Et puis, voyez-vous, si l'on ne nous fait pas notre procès, si l'on ne nous coupe pas la tête, il faut qu'on nous garde ici ou qu'on nous transporte ailleurs.

— Oui, il le faut nécessairement, dit Porthos.

— Eh bien! il est impossible que maître Aramis, ce fin limier, et qu'Athos, ce sage gentilhomme, ne découvrent pas notre retraite; alors, ma foi, il sera temps.

— Oui, d'autant plus qu'on n'est pas absolument mal ici; à l'exception d'une chose, cependant.

— De laquelle?

— Avez-vous remarqué, d'Artagnan, qu'on nous a donné du mouton braisé trois jours de suite?

— Non, mais s'il s'en présente une quatrième fois, je m'en plaindrai, soyez tranquille.

— Et puis quelquefois ma maison me manque; il y a bien longtemps que je n'ai visité mes châteaux.

— Bah! oubliez-les momentanément; nous les retrouverons, à moins que M. de Mazarin ne les ait fait raser.

— Croyez-vous qu'il se soit permis cette tyrannie? demanda
Porthos avec inquiétude.

— Non; c'était bon pour l'autre cardinal, ces résolutions-là. Le nôtre est trop mesquin pour risquer de pareilles choses.

— Vous me tranquillisez, d'Artagnan.

— Eh bien! alors faites bon visage comme je le fais; plaisantons avec les gardiens; intéressons les soldats, puisque nous ne pouvons les corrompre; cajolez-les plus que vous ne faites, Porthos, quand ils viendront sous nos barreaux. Jusqu'à présent vous n'avez fait que leur montrer le poing, et plus votre poing est respectable, Porthos, moins il est attirant. Ah! je donnerais beaucoup pour avoir cinq cents louis seulement.

— Et moi aussi, dit Porthos, qui ne voulait pas demeurer en reste de générosité avec d'Artagnan, je donnerais bien cent pistoles.

Les deux prisonniers en étaient là de leur conversation, quand Comminges entra, précédé d'un sergent et de deux hommes qui portaient le souper dans une manne remplie de bassins et de plats.

LXXXIX. L'esprit et le bras (Suite)

— Bon! dit Porthos, encore du mouton!

— Mon cher monsieur de Comminges, dit d'Artagnan, vous saurez que mon ami, M. du Vallon, est décidé à se porter aux plus dures extrémités, si M. de Mazarin s'obstine à le nourrir de cette sorte de viande.

— Je déclare même, dit Porthos, que je ne mangerai de rien autre chose si on ne l'emporte pas.

— Emportez le mouton, dit Comminges, je veux que M. du Vallon soupe agréablement, d'autant plus que j'ai à lui annoncer une nouvelle qui, j'en suis sûr, va lui donner de l'appétit.

— M. de Mazarin serait-il trépassé? demanda Porthos.

— Non, j'ai même le regret de vous annoncer qu'il se porte à merveille.

— Tant pis, dit Porthos.

— Et quelle est cette nouvelle? demanda d'Artagnan. C'est du fruit si rare qu'une nouvelle en prison, que vous excuserez, je l'espère, mon impatience, n'est-ce pas, monsieur de Comminges? d'autant plus que vous nous avez laissé entendre que la nouvelle était bonne.

— Seriez-vous aise de savoir que M. le comte de La Fère se porte bien? répondit Comminges.

Les petits yeux de d'Artagnan s'ouvrirent démesurément.

— Si j'en serais aise! s'écria-t-il, j'en serais plus qu'aise, j'en serais heureux.

— Eh bien! je suis chargé par lui-même de vous présenter tous ses compliments et de vous dire qu'il est en bonne santé.

D'Artagnan faillit bondir de joie. Un coup d'oeil rapide traduisit à Porthos sa pensée: «Si Athos sait où nous sommes, disait ce regard, s'il nous fait parler, avant peu Athos agira.»

Porthos n'était pas très habile à comprendre les coups d'oeil; mais cette fois, comme il avait, au nom d'Athos, éprouvé la même impression que d'Artagnan, il comprit.

— Mais, demanda timidement le Gascon, M. le comte de La Fère, dites-vous, vous a chargé de tous ses compliments pour M. du Vallon et moi?

— Oui, monsieur.

— Vous l'avez donc vu?

— Sans doute.

— Où cela? sans indiscrétion.

— Bien près d'ici, répondit Comminges en souriant.

— Bien près d'ici! répéta d'Artagnan, dont les yeux étincelèrent.

— Si près, que si les fenêtres qui donnent dans l'orangerie n'étaient pas bouchées, vous pourriez le voir de la place où vous êtes.

Il rôde aux environs du château, pensa d'Artagnan. Puis tout haut:

— Vous l'avez rencontré à la chasse, dit-il, dans le parc peut- être?

— Non pas, plus près, plus près encore. Tenez, derrière ce mur, dit Comminges en frappant contre ce mur.

— Derrière ce mur? Qu'y a-t-il donc derrière ce mur? On m'a amené ici de nuit, de sorte que le diable m'emporte si je sais où je suis.

— Eh bien! dit Comminges, supposez une chose.

— Je supposerai tout ce que vous voudrez.

— Supposez qu'il y ait une fenêtre à ce mur.

— Eh bien?

— Eh bien! de cette fenêtre vous verriez M. de La Fère à la sienne.

— M. de La Fère est donc logé au château?

— Oui.

— À quel titre?

— Au même titre que vous.

— Athos est prisonnier?

— Vous savez bien, dit en riant Comminges, qu'il n'y a pas de prisonniers à Rueil, puisqu'il n'y a pas de prison.

— Ne jouons pas sur les mots, monsieur; Athos a été arrêté?

— Hier, à Saint-Germain, en sortant de chez la reine.

Les bras de d'Artagnan retombèrent inertes à son côté. On eût dit qu'il était foudroyé.

La pâleur courut comme un nuage blanc sur son teint bruni, mais disparut presque aussitôt.

— Prisonnier! répéta-t-il.

— Prisonnier! répéta après lui Porthos abattu.

Tout à coup d'Artagnan releva la tête et on vit luire en ses yeux un éclair imperceptible pour Porthos lui-même. Puis, le même abattement qui l'avait précédé suivit cette fugitive lueur.

— Allons, allons, dit Comminges, qui avait un sentiment réel d'affection pour d'Artagnan depuis le service signalé que celui-ci lui avait rendu le jour de l'arrestation de Broussel en le tirant des mains des Parisiens; allons, ne vous désolez pas, je n'ai pas prétendu vous apporter une triste nouvelle, tant s'en faut. Par la guerre qui court, nous sommes tous des êtres incertains. Riez donc du hasard qui rapproche votre ami de vous et de M. du Vallon, au lieu de vous désespérer.

Mais cette invitation n'eut aucune influence sur d'Artagnan, qui conserva son air lugubre.

— Et quelle mine faisait-il? demanda Porthos, qui, voyant que d'Artagnan laissait tomber la conversation, en profita pour placer son mot.

— Mais fort bonne mine, dit Comminges. D'abord, comme vous, il avait paru assez désespéré; mais quand il a su que M. le cardinal devait lui faire une visite ce soir même…

— Ah! fit d'Artagnan, M. le cardinal doit faire visite au comte de La Fère?

— Oui, il l'en a fait prévenir, et M. le comte de La Fère, en apprenant cette nouvelle, m'a chargé de vous dire, à vous, qu'il profiterait de cette faveur que lui faisait le cardinal pour plaider votre cause et la sienne.

— Ah! ce cher comte! dit d'Artagnan.

— Belle affaire, grogna Porthos, grande faveur! Pardieu! M. le comte de La Fère, dont la famille a été alliée aux Montmorency et aux Rohan, vaut bien M. de Mazarin.

— N'importe, dit, d'Artagnan avec son ton le plus câlin, en y réfléchissant, mon cher du Vallon, c'est beaucoup d'honneur pour M. le comte de La Fère, c'est surtout beaucoup d'espérance à concevoir, une visite! et même, à mon avis, c'est un honneur si grand pour un prisonnier, que je crois que M. de Comminges se trompe.

— Comment! je me trompe!

— Ce sera non pas M. de Mazarin qui ira visiter le comte de La
Fère, mais M. le comte de La Fère qui sera appelé par
M. de Mazarin?

— Non, non, non, dit Comminges, qui tenait à rétablir les faits dans toute leur exactitude. J'ai parfaitement entendu ce que m'a dit le cardinal. Ce sera lui qui ira visiter le comte de La Fère.

D'Artagnan essaya de surprendre un des regards de l'importance de cette visite, mais Porthos ne regardait pas même de son côté.

— C'est donc l'habitude de M. le cardinal de se promener dans son orangerie? demanda d'Artagnan.

— Chaque soir il s'y enferme, dit Comminges. Il paraît que c'est là qu'il médite sur les affaires de l'État.

— Alors, dit d'Artagnan, je commence à croire que M. de La Fère recevra la visite de Son Éminence; d'ailleurs, il se fera accompagner, sans doute.

— Oui, par deux soldats.

— Et il causera ainsi d'affaires devant deux étrangers?

— Les soldats sont des Suisses des petits cantons et ne parlent qu'allemand. D'ailleurs, selon toute probabilité, ils attendront à la porte.

D'Artagnan s'enfonçait les ongles dans les paumes des mains pour que son visage n'exprimât pas autre chose que ce qu'il voulait lui permettre d'exprimer.

— Que M. de Mazarin prenne garde d'entrer ainsi seul chez M. le comte de La Fère, dit d'Artagnan, car le comte de La Fère doit être furieux.

Comminges se mit à rire.

— Ah çà! mais, en vérité, on dirait que vous êtes des anthropophages! M. de La Fère est courtois, il n'a point d'armes, d'ailleurs; au premier cri de Son Éminence, les deux soldats qui l'accompagnent toujours accourraient.

— Deux soldats, dit d'Artagnan paraissant rappeler ses souvenirs, deux soldats, oui; c'est donc cela que j'entends appeler deux hommes chaque soir, et que je les vois se promener pendant une demi-heure quelquefois sous ma fenêtre.

— C'est cela, ils attendent le cardinal, ou plutôt Bernouin, qui vient les appeler quand le cardinal sort.

— Beaux hommes, ma foi! dit d'Artagnan.

— C'est le régiment qui était à Lens, et que M. le Prince a donné au cardinal pour lui faire honneur.

— Ah! monsieur, dit d'Artagnan comme pour résumer en un mot toute cette longue conversation, pourvu que Son Éminence s'adoucisse et accorde notre liberté à M. de La Fère.

— Je le désire de tout mon coeur, dit Comminges.

— Alors, s'il oubliait cette visite, vous ne verriez aucun inconvénient à la lui rappeler?

— Aucun, au contraire.

— Ah! voilà qui me tranquillise un peu.

Cet habile changement de conversation eût paru une manoeuvre sublime à quiconque eût pu lire dans l'âme du Gascon.

— Maintenant, continua-t-il, une dernière grâce, je vous prie, mon cher monsieur de Comminges.

— Tout à votre service, monsieur.

— Vous reverrez M. le comte de La Fère?

— Demain matin.

— Voulez-vous lui souhaiter le bonjour pour nous, et lui dire qu'il sollicite pour moi la même faveur qu'il aura obtenue?

— Vous désirez que M. le cardinal vienne ici?

— Non; je me connais et ne suis point si exigeant. Que Son Éminence me fasse l'honneur de m'entendre, c'est tout ce que je désire.

— Oh! murmura Porthos en secouant la tête, je n'aurais jamais cru cela de sa part. Comme l'infortune vous abat un homme!

— Cela sera fait, dit Comminges.

— Assurez aussi le comte que je me porte à merveille, et que vous m'avez vu triste, mais résigné.

— Vous me plaisez, monsieur, en disant cela.

— Vous direz la même chose pour M. du Vallon.

— Pour moi, non pas! s'écria Porthos. Moi, je ne suis pas résigné du tout.

— Mais vous vous résignerez, mon ami.

— Jamais!

— Il se résignera, monsieur de Comminges. Je le connais mieux qu'il ne se connaît lui-même, et je lui sais mille excellentes qualités qu'il ne se soupçonne même pas. Taisez-vous, cher du Vallon, et résignez-vous.

— Adieu, messieurs, dit Comminges. Bonne nuit!

— Nous y tâcherons.

Comminges salua et sortit. D'Artagnan le suivit des yeux dans la même posture humble et avec le même visage résigné. Mais à peine la porte fut-elle refermée sur le capitaine des gardes, que, s'élançant vers Porthos, il le serra dans ses bras avec une expression de joie sur laquelle il n'y avait pas à se tromper.

— Oh! oh! dit Porthos, qu'y a-t-il donc? est-ce que vous devenez fou, mon pauvre ami?

— Il y a, dit d'Artagnan, que nous sommes sauvés!

— Je ne vois pas cela le moins du monde, dit Porthos; je vois au contraire que nous sommes tous pris, à l'exception d'Aramis, et que nos chances de sortir sont diminuées depuis qu'un de plus est entré dans la souricière de M. de Mazarin.

— Pas du tout, Porthos, mon ami, cette souricière était suffisante pour deux; elle devient trop faible pour trois.

— Je ne comprends pas du tout, dit Porthos.

— Inutile, dit d'Artagnan, mettons-nous à table et prenons des forces, nous en aurons besoin pour la nuit.

— Que ferons-nous donc cette nuit? demanda Porthos de plus en plus intrigué.

— Nous voyagerons probablement.

— Mais…

— Mettons-nous à table, cher ami, les idées me viennent en mangeant. Après le souper, quand mes idées seront au grand complet, je vous les communiquerai.

Quelque désir qu'eût Porthos d'être mis au courant du projet de d'Artagnan, comme il connaissait les façons de faire de ce dernier, il se mit à table sans insister davantage et mangea avec un appétit qui faisait honneur à la confiance que lui inspirait l'imaginative de d'Artagnan.

XC. Le bras et l'esprit

Le souper fut silencieux, mais non pas triste; car de temps en temps un de ces fins sourires qui lui étaient habituels dans ses moments de bonne humeur illuminait le visage de d'Artagnan. Porthos ne perdait pas un de ces sourires, et à chacun d'eux il poussait quelque exclamation qui indiquait à son ami que, quoiqu'il ne la comprît pas, il n'abandonnait pas davantage la pensée qui bouillonnait dans son cerveau.

Au dessert, d'Artagnan se coucha sur sa chaise, croisa une jambe sur l'autre, et se dandina de l'air d'un homme parfaitement satisfait de lui-même.

Porthos appuya son menton sur ses deux mains, posa ses deux coudes sur la table et regarda d'Artagnan avec ce regard confiant qui donnait à ce colosse une si admirable expression de bonhomie.

— Eh bien? fit d'Artagnan au bout d'un instant.

— Eh bien? répéta Porthos.

— Vous disiez donc, cher ami?…

— Moi! je ne disais rien.

— Si fait, vous disiez que vous aviez envie de vous en aller d'ici.

— Ah! pour cela, oui, ce n'est point l'envie qui me manque.

— Et vous ajoutiez que, pour vous en aller d'ici, il ne s'agissait que de desceller une porte ou une muraille.

— C'est vrai, je disais cela, et même je le dis encore.

— Et moi je vous répondais, Porthos, que c'était un mauvais moyen, et que nous ne ferions point cent pas sans être repris et assommés, à moins que nous n'eussions des habits pour nous déguiser et des armes pour nous défendre.

— C'est vrai, il nous faudrait des habits et des armes.

— Eh bien! dit d'Artagnan en se levant, nous les avons, ami
Porthos, et même quelque chose de mieux.

— Bah! dit Porthos en regardant autour de lui.

— Ne cherchez pas, c'est inutile, tout cela viendra nous trouver au moment voulu. À quelle heure à peu près avons-nous vu se promener hier les deux gardes suisses?

— Une heure, je crois, après que la nuit fut tombée.

— S'ils sortent aujourd'hui comme hier, nous ne serons donc pas un quart d'heure à attendre le plaisir de les voir.

— Le fait est que nous serons un quart d'heure tout au plus.

— Vous avez toujours le bras assez bon, n'est-ce pas, Porthos?

Porthos déboutonna sa manche, releva sa chemise, et regarda avec complaisance ses bras nerveux, gros comme la cuisse d'un homme ordinaire.

— Mais oui, dit-il, assez bon.

— De sorte que vous feriez, sans trop vous gêner, un cerceau de cette pincette et un tire-bouchon de cette pelle?

— Certainement, dit Porthos.

— Voyons, dit d'Artagnan.

Le géant prit les deux objets désignés et opéra avec la plus grande facilité et sans aucun effort apparent les deux métamorphoses désirées par son compagnon.

— Voilà! dit-il.

— Magnifique! dit d'Artagnan, et véritablement vous êtes doué,
Porthos.

— J'ai entendu parler, dit Porthos, d'un certain Milon de Crotone qui faisait des choses fort extraordinaires, comme de serrer son front avec une corde et de la faire éclater, de tuer un boeuf d'un coup de poing et de l'emporter chez lui sur ses épaules, d'arrêter un cheval par les pieds de derrière, etc., etc. Je me suis fait raconter toutes ses prouesses, là-bas à Pierrefonds, et j'ai fait tout ce qu'il faisait, excepté de briser une corde en enflant mes tempes.

— C'est que votre force n'est pas dans votre tête, Porthos, dit d'Artagnan.

— Non, elle est dans mes bras et dans mes épaules, répondit naïvement Porthos.

— Eh bien! mon ami, approchons de la fenêtre et servez-vous de votre force pour desceller un barreau. Attendez que j'éteigne la lampe.

XCI. Le bras et l'esprit (Suite)

Porthos s'approcha de la fenêtre, prit un barreau à deux mains, s'y cramponna, l'attira vers lui et le fit plier comme un arc, si bien que les deux bouts sortirent de l'alvéole de pierre où depuis trente ans le ciment les tenait scellés.

— Eh bien! mon ami, dit d'Artagnan, voilà ce que n'aurait jamais pu faire le cardinal, tout homme de génie qu'il est.

— Faut-il en arracher d'autres? demanda Porthos.

— Non pas, celui-ci nous suffira; un homme peut passer maintenant.

Porthos essaya et sortit son torse tout entier.

— Oui, dit-il.

— En effet, c'est une assez jolie ouverture. Maintenant passez votre bras.

— Par où?

— Par cette ouverture.

— Pourquoi faire?

— Vous le saurez tout à l'heure. Passez toujours.

Porthos obéit, docile comme un soldat, et passa son bras à travers les barreaux.

— À merveille! dit d'Artagnan.

— Il paraît que cela marche?

— Sur des roulettes, cher ami.

— Bon. Maintenant que faut-il que je fasse?

— Rien.

— C'est donc fini?

— Pas encore.

— Je voudrais cependant bien comprendre, dit Porthos.

— Écoutez, mon cher ami, et en deux mots vous serez au fait. La porte du poste s'ouvre, comme vous voyez.

— Oui, je vois.

— On va envoyer dans notre cour, que traverse M. de Mazarin pour se rendre à l'orangerie, les deux gardes qui l'accompagnent.

— Les voilà qui sortent.

— Pourvu qu'ils referment la porte du poste. Bon! ils la referment.

— Après?

— Silence! ils pourraient nous entendre.

— Je ne saurai rien, alors.

— Si fait, car à mesure que vous exécuterez vous comprendrez.

— Cependant, j'aurais préféré…

— Vous aurez le plaisir de la surprise.

— Tiens, c'est vrai, dit Porthos.

— Chut!

Porthos demeura muet et immobile.

En effet, les deux soldats s'avançaient du côté de la fenêtre en se frottant les mains, car on était, comme nous l'avons dit, au mois de février, et il faisait froid.

En ce moment la porte du corps de garde s'ouvrait et l'on rappela un des soldats. Le soldat quitta son camarade et rentra dans le corps de garde.

— Cela va donc toujours? dit Porthos.

— Mieux que jamais, répondit d'Artagnan. Maintenant, écoutez. Je vais appeler ce soldat et causer avec lui, comme j'ai fait hier avec un de ses camarades, vous rappelez-vous?

— Oui; seulement je n'ai pas entendu un mot de ce qu'il disait.

— Le fait est qu'il avait un accent un peu prononcé. Mais ne perdez pas un mot de ce que je vais vous dire; tout est dans l'exécution, Porthos.

— Bon, l'exécution, c'est mon fort.

— Je le sais pardieu bien; aussi je compte sur vous.

— Dites.

— Je vais donc appeler le soldat et causer avec lui.

— Vous l'avez déjà dit.

— Je me tournerai à gauche, de sorte qu'il sera placé, lui, à votre droite au moment où il montera sur le banc.

— Mais s'il n'y monte pas!

— Il y montera, soyez tranquille. Au moment où il montera sur le banc, vous allongerez votre bras formidable et le saisirez au cou. Puis, l'enlevant comme Tobie enleva le poisson par les ouïes, vous l'introduirez dans notre chambre, en ayant soin de serrer assez fort pour l'empêcher de crier.

— Oui, dit Porthos; mais si je l'étrangle?

— D'abord ce ne sera qu'un Suisse de moins; mais vous ne l'étranglerez pas, je l'espère. Vous le déposerez tout doucement ici et nous le bâillonnerons, et l'attacherons, peu importe où, quelque part enfin. Cela nous fera d'abord un habit d'uniforme et une épée.

— Merveilleux! dit Porthos en regardant d'Artagnan avec la plus profonde admiration.

— Hein! fit le Gascon.

— Oui, reprit Porthos en se ravisant; mais un habit d'uniforme et une épée, ce n'est pas assez pour deux.

— Eh bien! est-ce qu'il n'a pas son camarade?

— C'est juste, dit Porthos.

— Donc, quand je tousserai, allongez le bras, il sera temps.

— Bon!

Les deux amis prirent chacun le poste indiqué. Placé comme il était, Porthos se trouvait entièrement caché dans l'angle de la fenêtre.

— Bonsoir, camarade, dit d'Artagnan de sa voix la plus charmante et de son diapason le plus modéré.

— Ponsoir, monsir, répondit le soldat.

— Il ne fait pas trop chaud à se promener, dit d'Artagnan.

— Brrrrrrroun, fit le soldat.

— Et je crois qu'un verre de vin ne vous serait pas désagréable?

— Un ferre de fin, il serait le bienfenu.

— Le poisson mord! le poisson mord! murmura d'Artagnan à Porthos.

— Je comprends, dit Porthos.

— J'en ai là une bouteille, dit d'Artagnan.

— Une pouteille!

— Oui.

— Une pouteille bleine?

— Tout entière, et elle est à vous si vous voulez la boire à ma santé.

— Ehé! moi fouloir pien, dit le soldat en s'approchant.

— Allons, venez la prendre, mon ami, dit le Gascon.

— Pien folontiers. Ché grois qu'il y a un panc.

— Oh! mon Dieu, on dirait qu'il a été placé exprès là.

Montez dessus… Là, bien, c'est cela, mon ami.

Et d'Artagnan toussa.

Au même moment, le bras de Porthos s'abattit; son poignet d'acier mordit, rapide comme l'éclair et ferme comme une tenaille, le cou du soldat, l'enleva en l'étouffant, l'attira à lui par l'ouverture au risque de l'écorcher en passant, et le déposa sur le parquet, où d'Artagnan, en lui laissant tout juste le temps de reprendre sa respiration, le bâillonna avec son écharpe, et, aussitôt bâillonné, se mit à le déshabiller avec la promptitude et la dextérité d'un homme qui a appris son métier sur le champ de bataille.

Puis le soldat garrotté et bâillonné fut porté dans l'âtre, dont nos amis avaient préalablement éteint la flamme.

— Voici toujours une épée et un habit, dit Porthos.

— Je les prends, dit d'Artagnan. Si vous voulez un autre habit et une autre épée, il faut recommencer le tour. Attention! Je vois justement l'autre soldat qui sort du corps de garde et qui vient de ce côté.

— Je crois, dit Porthos, qu'il serait imprudent de recommencer pareille manoeuvre. On ne réussit pas deux fois, à ce qu'on assure, par le même moyen. Si je le manquais, tout serait perdu. Je vais descendre, le saisir au moment où il ne se défiera pas, et je vous l'offrirai tout bâillonné.

— C'est mieux, répondit le Gascon.

— Tenez-vous prêt, dit Porthos en se laissant glisser par l'ouverture.

La chose s'effectua comme Porthos l'avait promis. Le géant se cacha sur son chemin, et, lorsque le soldat passa devant lui, il le saisit au cou, le bâillonna, le poussa pareil à une momie à travers les barreaux élargis de la fenêtre et rentra derrière lui.

On déshabilla le second prisonnier comme on avait déshabillé l'autre. On le coucha sur le lit, on l'assujettit avec des sangles; et comme le lit était de chêne massif et que les sangles étaient doublées, on fut non moins tranquille sur celui-là que sur le premier.

— Là, dit d'Artagnan, voici qui va à merveille. Maintenant, essayez-moi l'habit de ce gaillard-là, Porthos, je doute qu'il vous aille; mais s'il vous est par trop étroit, ne vous inquiétez point, le baudrier vous suffira, et surtout le chapeau à plumes rouges.

Il se trouva par hasard que le second était un Suisse gigantesque, de sorte qu'à l'exception de quelques points qui craquèrent dans les coutures tout alla le mieux du monde.

Pendant quelque temps on n'entendit que le froissement du drap,
Porthos et d'Artagnan s'habillant à la hâte.

— C'est fait, dirent-ils en même temps. Quant à vous, compagnons, ajoutèrent-ils en se retournant vers les deux soldats, il ne vous arrivera rien si vous êtes bien gentils; mais si vous bougez, vous êtes morts.

Les soldats se tinrent cois. Ils avaient compris au poignet de Porthos que la chose était des plus sérieuses et qu'il n'était pas le moins du monde question de plaisanter.

— Maintenant, dit d'Artagnan, vous ne seriez pas fâché de comprendre, n'est-ce pas Porthos?

— Mais oui, pas mal.

— Eh bien, nous descendons dans la cour.

— Oui.

— Nous prenons la place de ces deux gaillards-là.

— Bien.

— Nous nous promenons de long en large.

— Et ce sera bien vu, attendu qu'il ne fait pas chaud.

— Dans un instant le valet de chambre appelle comme hier et avant-hier le service.

— Nous répondons?

— Non, nous ne répondons pas, au contraire.

— Comme vous voudrez. Je ne tiens pas à répondre.

— Nous ne répondons donc pas; nous enfonçons seulement notre chapeau sur notre tête et nous escortons Son Éminence

— Où cela?

— Où elle va, chez Athos. Croyez-vous qu'il sera fâché de nous voir?

— Oh! s'écria Porthos, oh! je comprends!

— Attendez pour vous écrier, Porthos; car, sur ma parole, vous n'êtes pas au bout, dit le Gascon tout goguenard.

— Que va-t-il donc arriver? dit Porthos.

— Suivez-moi, répondit d'Artagnan. Qui vivra verra.

Et passant par l'ouverture, il se laissa légèrement glisser dans la cour. Porthos le suivit par le même chemin, quoique avec plus de peine et moins de diligence.

On entendait frissonner de peur les deux soldats liés dans la chambre.

À peine d'Artagnan et Porthos eurent-ils touché terre, qu'une porte s'ouvrit et que la voix du valet de chambre cria:

— Le service!

En même temps le poste s'ouvrit à son tour et une voix cria:

— La Bruyère et du Barthois, partez!

— Il paraît que je m'appelle La Bruyère, dit d'Artagnan.

— Et moi du Barthois, dit Porthos.

— Où êtes-vous? demanda le valet de chambre, dont les yeux éblouis par la lumière ne pouvaient sans doute distinguer nos deux héros dans l'obscurité.

— Nous voici, dit d'Artagnan.

Puis, se tournant vers Porthos:

— Que dites-vous de cela, monsieur du Vallon?

— Ma foi, pourvu que cela dure, je dis que c'est joli!

Les deux soldats improvisés marchèrent gravement derrière le valet de chambre; il leur ouvrit une porte du vestibule, puis une autre qui semblait être celle d'un salon d'attente, et leur montrant deux tabourets:

— La consigne est bien simple, leur dit-il, ne laissez entrer qu'une personne ici, une seule, entendez-vous bien? pas davantage; à cette personne obéissez en tout. Quant au retour, il n'y a pas à vous tromper, vous attendrez que je vous relève.

D'Artagnan était fort connu de ce valet de chambre, qui n'était autre que Bernouin, qui, depuis six ou huit mois, l'avait introduit une dizaine de fois près du cardinal. Il se contenta donc, au lieu de répondre, de grommeler le_ ia_ le moins gascon et le plus allemand possible.

Quant à Porthos, d'Artagnan avait exigé et obtenu de lui la promesse qu'en aucun cas il ne parlerait. S'il était poussé à bout, il lui était permis de proférer pour toute réponse le tarteifle proverbial et solennel.

Bernouin s'éloigna en fermant la porte.

— Oh! oh! dit Porthos en entendant la clef de la serrure, il paraît qu'ici c'est de mode d'enfermer les gens. Nous n'avons fait, ce me semble, que de troquer de prison: seulement, au lieu d'être prisonniers là-bas, nous le sommes dans l'orangerie. Je ne sais pas si nous y avons gagné.

— Porthos, mon ami, dit tout bas d'Artagnan, ne doutez pas de la
Providence, et laissez-moi méditer et réfléchir.

— Méditez et réfléchissez donc, dit Porthos de mauvaise humeur en voyant que les choses tournaient ainsi au lieu de tourner autrement.

— Nous avons marché quatre-vingts pas, murmura d'Artagnan, nous avons monté six marches, c'est donc ici, comme l'a dit tout à l'heure mon illustre ami du Vallon, cet autre pavillon parallèle au nôtre et qu'on désigne sous le nom de pavillon de l'orangerie. Le comte de La Fère ne doit pas être loin; seulement les portes sont fermées.

— Voilà une belle difficulté! dit Porthos, et avec un coup d'épaule…

— Pour Dieu! Porthos, mon ami, dit d'Artagnan, ménagez vos tours de force, ou ils n'auront plus, dans l'occasion, toute la valeur qu'ils méritent; n'avez-vous pas entendu qu'il va venir ici quelqu'un?

— Si fait.

— Eh bien! ce quelqu'un nous ouvrira les portes.

— Mais, mon cher, dit Porthos, si ce quelqu'un nous reconnaît, si ce quelqu'un en nous reconnaissant se met à crier, nous sommes perdus; car enfin vous n'avez pas le dessein, j'imagine, de me faire assommer ou étrangler cet homme Église. Ces manières-là sont bonnes envers les Anglais et les Allemands.

— Oh! Dieu m'en préserve et vous aussi! dit d'Artagnan. Le jeune roi nous en aurait peut-être quelque reconnaissance; mais la reine ne nous le pardonnerait pas, et c'est elle qu'il faut ménager; puis d'ailleurs, du sang inutile! jamais! au grand jamais! J'ai mon plan. Laissez-moi donc faire et nous allons rire.

— Tant mieux, dit Porthos, j'en éprouve le besoin.

— Chut! dit d'Artagnan, voici le quelqu'un annoncé.

On entendit alors dans la salle précédente, c'est-à-dire dans le vestibule, le retentissement d'un pas léger. Les gonds de la porte crièrent et un homme parut en habit de cavalier, enveloppé d'un manteau brun, un large feutre rabattu sur ses yeux et une lanterne à la main.

Porthos s'effaça contre la muraille, mais il ne put tellement se rendre invisible que l'homme au manteau ne l'aperçût; il lui présenta sa lanterne et lui dit:

— Allumez la lampe du plafond.

Puis s'adressant à d'Artagnan:

— Vous connaissez la consigne, dit-il.

Ia, répliqua le Gascon, déterminé à se borner à cet échantillon de la langue allemande.

Tedesco, fit le cavalier, va bene.

Et s'avançant vers la porte située en face de celle par laquelle il était entré, il l'ouvrit et disparut derrière elle en la refermant.

— Et maintenant, dit Porthos, que ferons-nous?

— Maintenant, nous nous servirons de votre épaule si cette porte est fermée, ami Porthos. Chaque chose en son temps, et tout vient à propos à qui sait attendre. Mais d'abord barricadons la première porte d'une façon convenable, ensuite nous suivrons le cavalier.

Les deux amis se mirent aussitôt à la besogne et embarrassèrent la porte de tous les meubles qui se trouvèrent dans la salle, embarras qui rendait le passage d'autant plus impraticable que la porte s'ouvrait en dedans.

— Là, dit d'Artagnan, nous voilà sûrs de ne pas être surpris par derrière. Allons, en avant.

XCII. Les oubliettes de M. de Mazarin

On arriva à la porte par laquelle avait disparu Mazarin; elle était fermée; d'Artagnan tenta inutilement de l'ouvrir.

— Voilà où il s'agit de placer votre coup d'épaule, dit d'Artagnan. Poussez, ami Porthos, mais doucement, sans bruit; n'enfoncez rien, disjoignez les battants, voilà tout.

Porthos appuya sa robuste épaule contre un des panneaux, qui plia, et d'Artagnan introduisit alors la pointe de son épée entre le pêne et la gâche de la serrure. Le pêne, taillé en biseau, céda, et la porte s'ouvrit.

— Quand je vous disais, ami Porthos, qu'on obtenait tout des femmes et des portes en les prenant par la douceur.

— Le fait est, dit Porthos, que vous êtes un grand moraliste.

— Entrons, dit d'Artagnan.

Ils entrèrent. Derrière un vitrage, à la lueur de la lanterne du cardinal, posée à terre au milieu de la galerie, on voyait les orangers et les grenadiers du château de Rueil alignés en longues files formant une grande allée et deux allées latérales plus petites.

— Pas de cardinal, dit d'Artagnan, mais sa lampe seule; où diable est-il donc?

Et comme il explorait une des ailes latérales, après avoir fait signe à Porthos d'explorer l'autre, il vit tout à coup à sa gauche une caisse écartée de son rang, et, à la place de cette caisse un trou béant.

Dix hommes eussent eu de la peine à faire mouvoir cette caisse, mais, par un mécanisme quelconque, elle avait tourné avec la dalle qui la supportait.

D'Artagnan, comme nous l'avons dit, vit un trou à cette place, et, dans ce trou, les degrés de l'escalier tournant.

Il appela Porthos de la main et lui montra le trou et les degrés.

Les deux hommes se regardèrent avec une mine effarée.

— Si nous ne voulions que de l'or, dit tout bas d'Artagnan, nous aurions trouvé notre affaire et nous serions riches à tout jamais.

— Comment cela?

— Ne comprenez-vous pas, Porthos, qu'au bas de cet escalier est, selon toute probabilité, ce fameux trésor du cardinal, dont on parle tant, et que nous n'aurions qu'à descendre, vider une caisse, enfermer dedans le cardinal à double tour, nous en aller en emportant ce que nous pourrions traîner d'or, remettre à sa place cet oranger, et que personne au monde ne viendrait nous demander d'où nous vient notre fortune, pas même le cardinal?

— Ce serait un beau coup pour des manants, dit Porthos, mais indigne, ce me semble, de deux gentilshommes.

— C'est mon avis, dit d'Artagnan; aussi ai-je dit: «Si nous ne voulions que de l'or…» mais nous voulons autre chose.

Au même instant, et comme d'Artagnan penchait la tête vers le caveau pour écouter, un son métallique et sec comme celui d'un sac d'or qu'on remue vint frapper son oreille; il tressaillit. Aussitôt une porte se referma et les premiers reflets d'une lumière parurent dans l'escalier.

Mazarin avait laissé sa lampe dans l'orangerie pour faire croire qu'il se promenait. Mais il avait une bougie de cire pour explorer son mystérieux coffre-fort.

— Hé! dit-il en italien, tandis qu'il remontait les marches en examinant un sac de réaux à la panse arrondie; hé! voilà de quoi payer cinq conseillers au parlement et deux généraux de Paris. Moi aussi je suis un grand capitaine; seulement je fais la guerre à ma façon…

D'Artagnan et Porthos s'étaient tapis chacun dans une allée latérale, derrière une caisse, et attendaient.

Mazarin vint, à trois pas de d'Artagnan, pousser un ressort caché dans le mur. La dalle tourna, et l'oranger supporté par elle revint de lui-même prendre sa place.

Alors le cardinal éteignit sa bougie, qu'il remit dans sa poche; et, reprenant sa lampe:

— Allons voir M. de La Fère, dit-il.

— Bon, c'est notre chemin, pensa d'Artagnan, nous irons ensemble.

Tous trois se mirent en marche. M. de Mazarin suivant l'allée du milieu, et Porthos et d'Artagnan les allées parallèles. Ces deux derniers évitaient avec soin ces longues lignes lumineuses que traçait à chaque pas entre les caisses la lampe du cardinal.

Celui-ci arriva à une seconde porte vitrée sans s'être aperçu qu'il était suivi, le sable mou amortissant le bruit des pas de ses deux accompagnateurs.

Puis il tourna sur la gauche, prit un corridor auquel Porthos et d'Artagnan n'avaient pas encore fait attention; mais au moment d'en ouvrir la porte, il s'arrêta pensif.

— Ah! diavolo! dit-il, j'oubliais la recommandation de
Comminges. Il me faut prendre les soldats et les placer à cette
porte, afin de ne pas me mettre à la merci de ce diable à quatre.
Allons.

Et, avec un mouvement d'impatience, il se retourna pour revenir sur ses pas.

— Ne vous donnez pas la peine, Monseigneur, dit d'Artagnan le pied en avant, le feutre à la main et la figure gracieuse, nous avons suivi Votre Éminence pas à pas, et nous voici.

— Oui, nous voici, dit Porthos.

Et il fit le même geste d'agréable salutation.

Mazarin porta ses yeux effarés de l'un à l'autre, les reconnut tous deux, et laissa échapper sa lanterne en poussant un gémissement d'épouvante.

D'Artagnan la ramassa; par bonheur elle ne s'était pas éteinte dans la chute.

— Oh! quelle imprudence, Monseigneur! dit d'Artagnan; il ne fait pas bon à aller ici sans lumière! Votre Éminence pourrait se cogner contre quelque caisse ou tomber dans quelque trou.

— Monsieur d'Artagnan! murmura Mazarin, qui ne pouvait revenir de son étonnement.