— Peut-être dites-vous vrai, Aramis.
— Eh bien! allons donc où l'on se bat, c'est un moyen sûr de retrouver d'Artagnan, Porthos, et peut-être même Raoul.
— Hélas! dit Athos.
— Mon bon ami, dit Aramis, maintenant que nous sommes à Paris, il vous faut, croyez-moi, perdre cette habitude de soupirer sans cesse. À la, guerre, morbleu! comme à la guerre, Athos! N'êtes- vous plus homme d'épée, et vous êtes-vous fait Église, voyons! Tenez, voilà de beaux bourgeois qui passent; c'est engageant, tudieu! Et ce capitaine, voyez donc, ça vous a presque une tournure militaire!
— Ils sortent de la rue du Mouton.
— Tambour en tête, comme de vrais soldats! Mais voyez donc ce gaillard-là, comme il se balance, comme il se cambre!
— Heu! fit Grimaud.
— Quoi? demanda Athos.
— Planchet, monsieur.
— Lieutenant hier, dit Aramis, capitaine aujourd'hui, colonel sans doute demain; dans huit jours le gaillard sera maréchal de France.
— Demandons-lui quelques renseignements, dit Athos.
Et les deux amis s'approchèrent de Planchet, qui, plus fier que jamais d'être vu en fonctions, daigna expliquer aux deux gentilshommes qu'il avait ordre de prendre position sur la place Royale avec deux cents hommes formant l'arrière-garde de l'armée parisienne, et de se diriger de là vers Charenton quand besoin serait.
Comme Athos et Aramis allaient du même côté, ils escortèrent
Planchet jusque sur son terrain.
Planchet fit assez adroitement manoeuvrer ses hommes sur la place Royale, et les échelonna derrière une longue file de bourgeois placée rue et faubourg Saint-Antoine, en attendant le signal du combat.
— La journée sera chaude, dit Planchet d'un ton belliqueux.
— Oui, sans doute, répondit Aramis; mais il y a loin d'ici à l'ennemi.
— Monsieur, on rapprochera la distance, répondit un dizainier.
Aramis salua, puis se retournant vers Athos:
— Je ne me soucie pas de camper place Royale avec tous ces gens- là, dit-il; voulez-vous que nous marchions en avant? nous verrons mieux les choses.
— Et puis M. de Châtillon ne viendrait point vous chercher place
Royale, n'est-ce pas? Allons donc en avant, mon ami.
— N'avez-vous pas deux mots à dire de votre côté à
M. de Flamarens?
— Ami, dit Athos, j'ai pris une résolution, c'est de ne plus tirer l'épée que je n'y sois forcé absolument.
— Et depuis quand cela?
— Depuis que j'ai tiré le poignard.
— Ah bon! encore un souvenir de M. Mordaunt! Eh bien! mon cher, il ne vous manquerait plus que d'éprouver des remords d'avoir tué celui-là!
— Chut! dit Athos en mettant un doigt sur sa bouche avec ce sourire triste qui n'appartenait qu'à lui, ne parlons plus de Mordaunt, cela nous porterait malheur.
Et Athos piqua vers Charenton, longeant le faubourg, puis la vallée de Fécamp, toute noire de bourgeois armés. Il va sans dire qu'Aramis le suivait d'une demi-longueur de cheval.
LXXXIII. Le combat de Charenton
À mesure qu'Athos et Aramis avançaient, et qu'en avançant ils dépassaient les différents corps échelonnés sur la route, ils voyaient les cuirasses fourbies et éclatantes succéder aux armes rouillées, et les mousquets étincelants aux pertuisanes bigarrées.
— Je crois que c'est ici le vrai champ de bataille, dit Aramis; voyez-vous ce corps de cavalerie qui se tient en avant du pont, le pistolet au poing? Eh! prenez garde, voici du canon qui arrive.
— Ah ça! mon cher, dit Athos, où nous avez-vous menés? Il me semble que je vois tout autour de nous des figures appartenant à des officiers de l'armée royale. N'est-ce pas M. de Châtillon lui- même qui s'avance avec ces deux brigadiers?
Et Athos mit l'épée à la main, tandis qu'Aramis, croyant qu'en effet il avait dépassé les limites du camp parisien, portait la main à ses fontes.
— Bonjour, messieurs, dit le duc en s'approchant, je vois que vous ne comprenez rien à ce qui se passe, mais un mot vous expliquera tout. Nous sommes pour le moment en trêve; il y a conférence: M. le Prince, M. de Retz, M. de Beaufort et M. de Bouillon causent en ce moment politique. Or, de deux choses l'une: ou les affaires ne s'arrangeront pas, et nous nous retrouverons, chevalier; ou elles s'arrangeront, et, comme je serai débarrassé de mon commandement, nous nous retrouverons encore.
— Monsieur, dit Aramis, vous parlez à merveille. Permettez-moi donc de vous adresser une question.
— Faites, monsieur.
— Où sont les plénipotentiaires?
— À Charenton même, dans la seconde maison à droite en entrant du côté de Paris.
— Et cette conférence n'était pas prévue!
— Non, messieurs. Elle est, à ce qu'il paraît, le résultat de nouvelles propositions que M. de Mazarin a fait faire hier soir aux Parisiens.
Athos et Aramis se regardèrent en riant; ils savaient mieux que personne quelles étaient ces propositions, à qui elles avaient été faites et qui les avait faites.
— Et cette maison où sont les plénipotentiaires, demanda Athos, appartient…?
— À M. de Chanleu, qui commande vos troupes à Charenton. Je dis vos troupes, parce que je présume que ces messieurs sont frondeurs.
— Mais… à peu près, dit Aramis.
— Comment à peu près?
— Eh! sans doute, monsieur; vous le savez mieux que personne, dans ce temps-ci on ne peut pas dire bien précisément ce qu'on est.
— Nous sommes pour le roi et MM. les princes, dit Athos.
— Il faut cependant nous entendre, dit Châtillon: le roi est avec nous, et il a pour généralissimes MM. d'Orléans et de Condé.
— Oui, dit Athos, mais sa place est dans nos rangs avec
MM. de Conti, de Beaufort, d'Elbeuf et de Bouillon.
— Cela peut être, dit Châtillon, et l'on sait que pour mon compte j'ai assez peu de sympathie pour M. de Mazarin; mes intérêts mêmes sont à Paris: j'ai là un grand procès d'où dépend toute ma fortune, et, tel que vous me voyez, je viens de consulter mon avocat…
— À Paris?
— Non pas, à Charenton… M. Viole, que vous connaissez de nom, un excellent homme, un peu têtu; mais il n'est pas du parlement pour rien. Je comptais le voir hier soir, mais notre rencontre m'a empêché de m'occuper de mes affaires. Or, comme il faut que les affaires se fassent, j'ai profité de la trêve, et voilà comment je me trouve au milieu de vous.
— M. Viole donne donc ses consultations en plein vent? demanda
Aramis en riant.
— Oui, monsieur, et à cheval même. Il commande cinq cents pistoliers pour aujourd'hui, et je lui ai rendu visite accompagné, pour lui faire honneur, de ces deux petites pièces de canon, en tête desquelles vous avez paru si étonnés de me voir. Je ne le reconnaissais pas d'abord, je dois l'avouer; il a une longue épée sur sa robe et des pistolets à sa ceinture, ce qui lui donne un air formidable qui vous ferait plaisir, si vous aviez le bonheur de le rencontrer.
— S'il est si curieux à voir, on peut se donner la peine de le chercher tout exprès, dit Aramis.
— Il faudrait vous hâter, monsieur, car les conférences ne peuvent durer longtemps encore.
— Et si elles sont rompues sans amener de résultat, dit Athos, vous allez tenter d'enlever Charenton?
— C'est mon ordre; je commande les troupes d'attaque, et je ferai de mon mieux pour réussir.
— Monsieur, dit Athos, puisque vous commandez la cavalerie…
— Pardon! je commande en chef.
— Mieux encore!… Vous devez connaître tous vos officiers, j'entends tous ceux qui sont de distinction.
— Mais oui, à peu près.
— Soyez assez bon pour me dire alors si vous n'avez pas sous vos ordres M. le chevalier d'Artagnan, lieutenant aux mousquetaires.
— Non, monsieur, il n'est pas avec nous; depuis plus de six semaines il a quitté Paris, et il est, dit-on, en mission en Angleterre.
— Je savais cela, mais je le croyais de retour.
— Non, monsieur, et je ne sache point que personne l'ait revu. Je puis d'autant mieux vous répondre à ce sujet que les mousquetaires sont des nôtres, et que c'est M. de Cambon qui, par intérim, tient la place de M. d'Artagnan.
Les deux amis se regardèrent.
— Vous voyez, dit Athos.
— C'est étrange, dit Aramis.
— Il faut absolument qu'il leur soit arrivé malheur en route.
— Nous sommes aujourd'hui le huit, c'est ce soir qu'expire le délai fixé. Si ce soir nous n'avons point de nouvelles, demain matin nous partirons.
Athos fit de la tête un signe affirmatif, puis se retournant:
— Et M. de Bragelonne, un jeune homme de quinze ans, attaché à M. le Prince, demanda Athos presque embarrassé de laisser percer ainsi devant le sceptique Aramis ses préoccupations paternelles, a-t-il l'honneur d'être connu de vous, monsieur le duc?
— Oui, certainement, répondit Châtillon, il nous est arrivé ce matin avec M. le Prince. Un charmant jeune homme! il est de vos amis, monsieur le comte?
— Oui, monsieur, répliqua Athos doucement ému; à telle enseigne, que j'aurais même le désir de le voir. Est-ce possible?
— Très possible, monsieur. Veuillez m'accompagner et je vous conduirai au quartier général.
— Holà! dit Aramis en se retournant, voilà bien du bruit derrière nous, ce me semble.
— En effet, un gros de cavaliers vient à nous! fit Châtillon.
— Je reconnais M. le coadjuteur à son chapeau de la fronde.
— Et moi, M. de Beaufort à ses plumes blanches.
— Ils viennent au galop. M. le Prince est avec eux. Ah! voilà qu'il les quitte.
— On bat le rappel, s'écria Châtillon. Entendez-vous? Il faut nous informer.
En effet, on voyait les soldats courir à leurs armes, les cavaliers qui étaient à pied se remettre en selle, les trompettes sonnaient, les tambours battaient; M. de Beaufort tira l'épée.
De son côté, M. le Prince fit un signe de rappel, et tous les officiers de l'armée royale, mêlés momentanément aux troupes parisiennes, coururent à lui.
— Messieurs, dit Châtillon, la trêve est rompue, c'est évident; on va se battre. Rentrez donc dans Charenton, car j'attaquerai sous peu. Voilà le signal que M. le Prince me donne.
En effet, une cornette élevait par trois fois en l'air le guidon de M. le Prince.
— Au revoir, monsieur le chevalier! cria Châtillon.
Et il partit au galop pour rejoindre son escorte.
Athos et Aramis tournèrent bride de leur côté et vinrent saluer le coadjuteur et M. de Beaufort. Quant à M. de Bouillon, il avait eu vers la fin de la conférence un si terrible accès de goutte, qu'on avait été obligé de le reconduire à Paris en litière.
En échange, M. le duc d'Elbeuf, entouré de ses quatre fils comme d'un état-major, parcourait les rangs de l'armée parisienne.
Pendant ce temps, entre Charenton et l'armée royale se formait un long espace blanc qui semblait se préparer pour servir de dernière couche aux cadavres.
— Ce Mazarin est véritablement une honte pour la France, dit le coadjuteur en resserrant le ceinturon de son épée qu'il portait, à la mode des anciens prélats militaires, sur sa simarre archiépiscopale. C'est un cuistre qui voudrait gouverner la France comme une métairie. Aussi la France ne peut-elle espérer de bonheur et de tranquillité que lorsqu'il en sera sorti.
— Il paraît que l'on ne s'est pas entendu sur la couleur du chapeau, dit Aramis.
Au même instant, M. de Beaufort leva son épée.
— Messieurs, dit-il, nous avons fait de la diplomatie inutile; nous voulions nous débarrasser de ce pleutre de Mazarini; mais la reine, qui en est embéguinée, le veut absolument garder pour ministre, de sorte qu'il ne nous reste plus qu'une ressource, c'est de le battre congrûment.
— Bon! dit le coadjuteur, voilà l'éloquence accoutumée de
M. de Beaufort.
— Heureusement, dit Aramis, qu'il corrige ses fautes de français avec la pointe de son épée.
— Peuh! fit le coadjuteur avec mépris, je vous jure que dans toute cette guerre il est bien pâle.
Et il tira son épée à son tour.
— Messieurs, dit-il, voilà l'ennemi qui vient à nous; nous lui épargnerons bien, je l'espère, la moitié du chemin.
Et sans s'inquiéter s'il était suivi ou non, il partit. Son régiment, qui portait le nom de régiment de Corinthe, du nom de son archevêché, s'ébranla derrière lui et commença la mêlée.
De son côté, M. de Beaufort lançait sa cavalerie, sous la conduite de M. de Noirmoutiers, vers Étampes, où elle devait rencontrer un convoi de vivres impatiemment attendu par les Parisiens. M. de Beaufort s'apprêtait à le soutenir.
M. de Clanleu, qui commandait la place, se tenait, avec le plus fort de ses troupes, prêt à résister à l'assaut, et même, au cas où l'ennemi serait repoussé, à tenter une sortie.
Au bout d'une demi-heure le combat était engagé sur tous les points. Le coadjuteur, que la réputation de courage de M. de Beaufort exaspérait, s'était jeté en avant et faisait personnellement des merveilles de courage. Sa vocation, on le sait, était l'épée, et il était heureux chaque fois qu'il la pouvait tirer du fourreau, n'importe pour qui ou pour quoi. Mais dans cette circonstance, s'il avait bien fait son métier de soldat, il avait mal fait celui de colonel. Avec sept ou huit cents hommes il était allé heurter trois mille hommes, lesquels, à leur tour, s'étaient ébranlés tout d'une masse et ramenaient tambour battant les soldats du coadjuteur, qui arrivèrent en désordre aux remparts. Mais le feu de l'artillerie de Clanleu arrêta court l'armée royale, qui parut un instant ébranlée. Cependant cela dura peu, et elle alla se reformer derrière un groupe de maisons et un petit bois.
Clanleu crut que le moment était venu; il s'élança à la tête de deux régiments pour poursuivre l'armée royale; mais, comme nous l'avons dit, elle s'était reformée et revenait à la charge, guidée par M. de Châtillon en personne. La charge fut si rude et si habilement conduite, que Clanleu et ses hommes se trouvèrent presque entourés. Clanleu ordonna la retraite, qui commença de s'exécuter pied à pied, pas à pas. Malheureusement, au bout d'un instant, Clanleu tomba mortellement frappé.
M. de Châtillon le vit tomber et annonça tout haut cette mort, qui redoubla le courage de l'armée royale et démoralisa complètement les deux régiments avec lesquels Clanleu avait fait sa sortie. En conséquence, chacun songea à son salut et ne s'occupa plus que de regagner les retranchements, au pied desquels le coadjuteur essayait de reformer son régiment écharpé.
Tout à coup un escadron de cavalerie vint à la rencontre des vainqueurs, qui entraient pêle-mêle avec les fugitifs dans les retranchements. Athos et Aramis chargeaient en tête, Aramis l'épée et le pistolet à la main, Athos l'épée au fourreau, le pistolet aux fontes. Athos était calme et froid comme dans une parade, seulement son beau et noble regard s'attristait en voyant s'entr'égorger tant d'hommes que sacrifiaient d'un côté l'entêtement royal, et de l'autre côté la rancune des princes. Aramis, au contraire, tuait et s'enivrait peu à peu, selon son habitude. Ses yeux vifs devenaient ardents; sa bouche, si finement découpée, souriait d'un sourire lugubre; ses narines ouvertes aspiraient l'odeur du sang; chacun de ses coups d'épée frappait juste, et le pommeau de son pistolet achevait, assommait le blessé qui essayait de se relever.
Du côté opposé, et dans les rangs de l'armée royale, deux cavaliers, l'un couvert d'une cuirasse dorée, l'autre d'un simple buffle duquel sortaient les manches d'un justaucorps de velours bleu, chargeaient au premier rang. Le cavalier à la cuirasse dorée vint heurter Aramis et lui porta un coup d'épée qu'Aramis para avec son habileté ordinaire.
— Ah! c'est vous, monsieur de Châtillon! s'écria le chevalier; soyez le bienvenu, je vous attendais!
— J'espère ne vous avoir pas trop fait attendre, monsieur, dit le duc; en tout cas, me voici.
— Monsieur de Châtillon, dit Aramis en tirant de ses fontes un second pistolet qu'il avait réservé pour cette occasion, je crois que si votre pistolet est déchargé vous êtes un homme mort.
— Dieu merci, dit Châtillon, il ne l'est pas!
Et le duc, levant son pistolet sur Aramis, l'ajusta et fit feu. Mais Aramis courba la tête au moment où il vit le duc appuyer le doigt sur la gâchette, et la balle passa, sans l'atteindre, au- dessus de lui.
— Oh! vous m'avez manqué, dit Aramis. Mais moi, j'en jure Dieu, je ne vous manquerai pas.
— Si je vous en laisse le temps! s'écria M. de Châtillon en piquant son cheval et en bondissant sur lui l'épée haute.
Aramis l'attendit avec ce sourire terrible qui lui était propre en pareille occasion; et Athos, qui voyait M. de Châtillon s'avancer sur Aramis avec la rapidité de l'éclair, ouvrait la bouche pour crier: «Tirez! mais tirez donc!» quand le coup partit. M. de Châtillon ouvrit les bras et se renversa sur la croupe de son cheval.
La balle lui était entrée dans la poitrine par l'échancrure de la cuirasse.
— Je suis mort! murmura le duc.
Et il glissa de son cheval à terre.
— Je vous l'avais dit, monsieur, et je suis fâché maintenant d'avoir si bien tenu ma parole. Puis-je vous être bon à quelque chose?
Châtillon fit un signe de la main; et Aramis s'apprêtait à descendre, quand tout à coup il reçut un choc violent dans le côté: c'était un coup d'épée, mais la cuirasse para le coup.
Il se tourna vivement, saisit ce nouvel antagoniste par le poignet, quand deux cris partirent en même temps, l'un poussé par lui, l'autre par Athos:
— Raoul!
Le jeune homme reconnut à la fois la figure du chevalier d'Herblay et la voix de son père, et laissa tomber son épée. Plusieurs cavaliers de l'armée parisienne s'élancèrent en ce moment sur Raoul, mais Aramis le couvrit de son épée.
— Prisonnier à moi! Passez donc au large! cria-t-il.
Athos, pendant ce temps, prenait le cheval de son fils par la bride et l'entraînait hors de la mêlée.
En ce moment M. le Prince, qui soutenait M. de Châtillon en seconde ligne, apparut au milieu de la mêlée; on vit briller son oeil d'aigle et on le reconnut à ses coups.
À sa vue, le régiment de l'archevêque de Corinthe, que le coadjuteur, malgré tous ses efforts, n'avait pu réorganiser, se jeta au milieu des troupes parisiennes, renversa tout et rentra en fuyant dans Charenton, qu'il traversa sans s'arrêter. Le coadjuteur, entraîné par lui, repassa près du groupe formé par Athos, par Aramis et Raoul.
— Ah! ah! dit Aramis, qui ne pouvait, dans sa jalousie, ne pas se réjouir de l'échec arrivé au coadjuteur, en votre qualité d'archevêque, Monseigneur, vous devez connaître les Écritures.
— Et qu'ont de commun les Écritures avec ce qui m'arrive? demanda le coadjuteur.
— Que M. le Prince vous traite aujourd'hui comme saint Paul, la première aux Corinthiens.
— Allons! allons! dit Athos, le mot est joli, mais il ne faut pas attendre ici les compliments. En avant, en avant, ou plutôt en arrière, car la bataille m'a bien l'air d'être perdue pour les frondeurs.
— Cela m'est bien égal! dit Aramis, je ne venais ici que pour rencontrer M. de Châtillon. Je l'ai rencontré, je suis content; un duel avec un Châtillon, c'est flatteur!
— Et de plus un prisonnier, dit Athos en montrant Raoul.
Les trois cavaliers continuèrent la route au galop.
Le jeune homme avait ressenti un frisson de joie en retrouvant son père. Ils galopaient l'un à côté de l'autre, la main gauche du jeune homme dans la main droite d'Athos.
Quand ils furent loin du champ de bataille:
— Qu'alliez-vous donc faire si avant dans la mêlée, mon ami? demanda Athos au jeune homme; ce n'était point là votre place, ce me semble, n'étant pas mieux armé pour le combat.
— Aussi ne devais-je point me battre aujourd'hui, monsieur. J'étais chargé d'une mission pour le cardinal, et je partais pour Rueil, quand, voyant charger M. de Châtillon, l'envie me prit de charger à ses côtés. C'est alors qu'il me dit que deux cavaliers de l'armée parisienne me cherchaient, et qu'il me nomma le comte de La Fère.
— Comment! vous saviez que nous étions là, et vous avez voulu tuer votre ami le chevalier?
— Je n'avais point reconnu M. le chevalier sous son armure, dit en rougissant Raoul, mais j'aurais dû le reconnaître à son adresse et à son sang-froid.
— Merci du compliment, mon jeune ami, dit Aramis, et l'on voit qui vous a donné des leçons de courtoisie. Mais vous allez à Rueil, dites-vous?
— Oui.
— Chez le cardinal?
— Sans doute. J'ai une dépêche de M. le Prince pour Son Éminence.
— Il faut la porter, dit Athos.
— Oh! pour cela, un instant, pas de fausse générosité, comte. Que diable! notre sort, et, ce qui est plus important, le sort de nos amis, est peut-être dans cette dépêche.
— Mais il ne faut pas que ce jeune homme manque à son devoir, dit
Athos.
— D'abord, comte, ce jeune homme est prisonnier, vous l'oubliez.
Ce que nous faisons là est de bonne guerre. D'ailleurs, des
vaincus ne doivent pas être difficiles sur le choix des moyens.
Donnez cette dépêche, Raoul.
Raoul hésita, regardant Athos comme pour chercher une règle de conduite dans ses yeux.
— Donnez la dépêche, Raoul, dit Athos, vous êtes le prisonnier du chevalier d'Herblay.
Raoul céda avec répugnance, mais Aramis, moins scrupuleux que le comte de La Fère, saisit la dépêche avec empressement, la parcourut, et la rendant à Athos:
— Vous, dit-il, qui êtes croyant, lisez et voyez, en y réfléchissant, dans cette lettre, quelque chose que la Providence juge important que nous sachions.
Athos prit la lettre tout en fronçant son beau sourcil, mais l'idée qu'il était question, dans la lettre, de d'Artagnan l'aida à vaincre le dégoût qu'il éprouvait à la lire.
Voici ce qu'il y avait dans la lettre:
«Monseigneur, j'enverrai ce soir à Votre Éminence, pour renforcer la troupe de M. de Comminges, les dix hommes que vous demandez. Ce sont de bons soldats, propres à maintenir les deux rudes adversaires dont Votre Éminence craint l'adresse et la résolution.»
— Oh! oh! dit Athos.
— Eh bien! demanda Aramis, que vous semble de deux adversaires qu'il faut, outre la troupe de Comminges, dix bons soldats pour garder? cela ne ressemble-t-il pas comme deux gouttes d'eau à d'Artagnan et à Porthos?
— Nous allons battre Paris toute la journée, dit Athos, et si nous n'avons pas de nouvelles ce soir, nous reprendrons le chemin de la Picardie, et je réponds, grâce à l'imagination de d'Artagnan, que nous ne tarderons pas à trouver quelque indication qui nous enlèvera tous nos doutes.
— Battons donc Paris, et informons-nous, à Planchet surtout, s'il n'aura point entendu parler de son ancien maître.
— Ce pauvre Planchet! vous en parlez bien à votre aise, Aramis, il est massacré sans doute. Tous ces belliqueux bourgeois seront sortis, et l'on aura fait un massacre.
Comme c'était assez probable, ce fut avec un sentiment d'inquiétude que les deux amis rentrèrent à Paris par la porte du Temple, et qu'ils se dirigèrent vers la place Royale où ils comptaient avoir des nouvelles de ces pauvres bourgeois. Mais l'étonnement des deux amis fut grand lorsqu'ils les trouvèrent buvant et goguenardant, eux et leur capitaine, toujours campés place Royale et pleurés sans doute par leurs familles qui entendaient le bruit du canon de Charenton et les croyaient au feu.
Athos et Aramis s'informèrent de nouveau à Planchet; mais il n'avait rien su de d'Artagnan., Ils voulurent l'emmener, il leur déclara qu'il ne pouvait quitter son poste sans ordre supérieur.
À cinq heures seulement ils rentrèrent chez eux en disant qu'ils revenaient de la bataille; ils n'avaient pas perdu de vue le cheval de bronze de Louis XIII.
— Mille tonnerres! dit Planchet en rentrant dans sa boutique de la rue des Lombards, nous avons été battus à plate couture. Je ne m'en consolerai jamais!
LXXXIV. La route de Picardie
Athos et Aramis, fort en sûreté dans Paris, ne se dissimulaient pas qu'à peine auraient-ils mis le pied dehors ils courraient les plus grands dangers; mais on sait ce qu'était la question de danger pour de pareils hommes. D'ailleurs ils sentaient que le dénouement de cette seconde odyssée approchait, et qu'il n'y avait plus, comme on dit, qu'un coup de collier à donner.
Au reste, Paris lui-même n'était pas tranquille; les vivres commençaient à manquer, et selon que quelqu'un des généraux de M. le prince de Conti avait besoin de reprendre son influence, il se faisait une petite émeute qu'il calmait et qui lui donnait un instant la supériorité sur ses collègues.
Dans une de ces émeutes, M. de Beaufort avait fait piller la maison et la bibliothèque de M. de Mazarin pour donner, disait-il, quelque chose à ronger à ce pauvre peuple.
Athos et Aramis quittèrent Paris sur ce coup État, qui avait eu lieu dans la soirée même du jour où les Parisiens avaient été battus à Charenton.
Tous deux laissaient Paris dans la misère et touchant presque à la famine, agité par la crainte, déchiré par les factions. Parisiens et frondeurs, ils s'attendaient à trouver même misère, mêmes craintes, mêmes intrigues dans le camp ennemi. Leur surprise fut donc grande lorsque, en passant à Saint-Denis, ils apprirent qu'à Saint-Germain on riait, on chansonnait et l'on menait joyeuse vie.
Les deux gentilshommes prirent des chemins détournés, d'abord pour ne pas tomber aux mains des mazarins épars dans l'Île-de-France, ensuite, pour échapper aux frondeurs qui tenaient la Normandie, et qui n'eussent pas manqué de les conduire à M. de Longueville pour que M. de Longueville reconnût en eux des amis ou des ennemis. Une fois échappés à ces deux dangers, ils rejoignirent le chemin de Boulogne à Abbeville, et le suivirent pas à pas, trace à trace.
Cependant ils furent quelque temps indécis; deux ou trois aubergistes avaient été interrogés, sans qu'un seul indice vînt éclairer leurs doutes ou guider leurs recherches, lorsqu'à Montreuil Athos sentit sur la table quelque chose de rude au toucher de ses doigts délicats. Il leva la nappe, et lut sur le bois ces hiéroglyphes creusés profondément avec la lame d'un couteau:
Port… — d'Art… — 2 février.
— À merveille, dit Athos en faisant voir l'inscription à Aramis; nous voulions coucher ici, mais c'est inutile. Allons plus loin.
Ils remontèrent à cheval et gagnèrent Abbeville. Là ils s'arrêtèrent fort perplexes à cause de la grande quantité d'hôtelleries. On ne pouvait pas les visiter toutes. Comment deviner dans laquelle avaient logé ceux que l'on cherchait?
— Croyez-moi, Athos, dit Aramis, ne songeons pas à rien trouver à Abbeville. Si nous sommes embarrassés, nos amis l'ont été aussi. S'il n'y avait que Porthos, Porthos eût été loger à la plus magnifique hôtellerie, et, nous la faisant indiquer, nous serions sûrs de retrouver trace de son passage. Mais d'Artagnan n'a point de ces faiblesses-là; Porthos aura eu beau lui faire observer qu'il mourait de faim, il aura continué sa route, inexorable comme le destin, et c'est ailleurs qu'il faut le chercher.
Ils continuèrent donc leur route, mais rien ne se présenta. C'était une tâche des plus pénibles et surtout des plus fastidieuses qu'avaient entreprise là Athos et Aramis, et sans ce triple mobile de l'honneur, de l'amitié et de la reconnaissance incrusté dans leur âme, nos deux voyageurs eussent cent fois renoncé à fouiller le sable, à interroger les passants, à commenter les signes, à épier les visages.
Ils allèrent ainsi jusqu'à Péronne.
Athos commençait à désespérer. Cette noble et intéressante nature se reprochait cette obscurité dans laquelle Aramis et lui se trouvaient. Sans doute ils avaient mal cherché; sans doute ils n'avaient pas mis dans leurs questions assez de persistance, dans leurs investigations assez de perspicacité. Ils étaient prêts à retourner sur leurs pas, lorsqu'en traversant le faubourg qui conduisait aux portes de la ville, sur un mur blanc qui faisait l'angle d'une rue tournant autour du rempart, Athos jeta les yeux sur un dessin de pierre noire qui représentait, avec la naïveté des premières tentatives d'un enfant, deux cavaliers galopant avec frénésie; l'un des deux cavaliers tenait à la main une pancarte où étaient écrits en espagnol ces mots:
«On nous suit.»
— Oh! oh! dit Athos, voilà qui est clair comme le jour. Tout suivi qu'il était, d'Artagnan se sera arrêté cinq minutes ici; cela prouve au reste qu'il n'était pas suivi de bien près; peut- être sera-t-il parvenu à s'échapper.
Aramis secoua la tête.
— S'il était échappé, nous l'aurions revu ou nous en aurions au moins entendu parler.
— Vous avez raison, Aramis, continuons.
Dire l'inquiétude et l'impatience des deux gentilshommes serait chose impossible. L'inquiétude était pour le coeur tendre et amical d'Athos; l'impatience était pour l'esprit nerveux et si facile à égarer d'Aramis. Aussi galopèrent-ils tous deux pendant trois ou quatre heures avec la frénésie des deux cavaliers de la muraille. Tout à coup, dans une gorge étroite, resserrée entre deux talus, ils virent la route à moitié barrée par une énorme pierre. Sa place primitive était indiquée sur un des côtés du talus, et l'espèce d'alvéole qu'elle y avait laissé, par suite de l'extraction, prouvait qu'elle n'avait pu rouler toute seule, tandis que sa pesanteur indiquait qu'il avait fallu, pour la faire mouvoir, le bras d'un Encelade ou d'un Briarée.
Aramis s'arrêta.
— Oh! dit-il en regardant la pierre, il y a là-dedans de l'Ajax de Télamon ou du Porthos. Descendons, s'il vous plaît, comte, et examinons ce rocher.
Tous deux descendirent. La pierre avait été apportée dans le but évident de barrer le chemin à des cavaliers. Elle avait donc été placée d'abord en travers; puis les cavaliers avaient trouvé cet obstacle, étaient descendus et l'avaient écarté.
Les deux amis examinèrent la pierre de tous les côtés exposés à la lumière: elle n'offrait rien d'extraordinaire. Ils appelèrent alors Blaisois et Grimaud. À eux quatre, ils parvinrent à retourner le rocher. Sur le côté qui touchait la terre était écrit:
«Huit chevau-légers nous poursuivent. Si nous arrivons jusqu'à Compiègne, nous nous arrêterons au Paon-Couronné; l'hôte est de nos amis.»
— Voilà quelque chose de positif, dit Athos, et dans l'un ou l'autre cas nous saurons à quoi nous en tenir. Allons donc au_ Paon-Couronné._
— Oui, dit Aramis; mais si nous voulons y arriver, donnons quelque relâche à nos chevaux; ils sont presque fourbus.
Aramis disait vrai. On s'arrêta au premier bouchon; on fit avaler à chaque cheval double mesure d'avoine détrempée dans du vin, on leur donna trois heures de repos et l'on se remit en route. Les hommes eux-mêmes étaient écrasés de fatigue, mais l'espérance les soutenait.
Six heures après, Athos et Aramis entraient à Compiègne et s'informaient du Paon-Couronné. On leur montra une enseigne représentant le dieu Pan avec une couronne sur la tête.
Les deux amis descendirent de cheval sans s'arrêter autrement à la prétention de l'enseigne, que, dans un autre temps, Aramis eût fort critiquée. Ils trouvèrent un brave homme d'hôtelier, chauve et pansu comme un magot de la Chine, auquel ils demandèrent s'il n'avait pas logé plus ou moins longtemps deux gentilshommes poursuivis par des chevau-légers. L'hôte, sans rien répondre, alla chercher dans un bahut une moitié de lame de rapière.
— Connaissez-vous cela? dit-il.
Athos ne fit que jeter un coup d'oeil sur cette lame.
— C'est l'épée de d'Artagnan, dit-il.
— Du grand ou du petit? demanda l'hôte.
— Du petit, répondit Athos.
— Je vois que vous êtes des amis de ces messieurs.
— Eh bien! que leur est-il arrivé?
— Qu'ils sont entrés dans ma cour avec des chevaux fourbus, et qu'avant qu'ils aient eu le temps de refermer la grande porte huit chevau-légers qui les poursuivaient sont entrés après eux.
— Huit! dit Aramis, cela m'étonne bien que d'Artagnan et Porthos, deux vaillants de cette nature, se soient laissé arrêter par huit hommes.
— Sans doute, monsieur, et les huit hommes n'en seraient pas venus à bout s'ils n'eussent recruté par la ville une vingtaine de soldats du régiment de Royal-Italien, en garnison dans cette ville, de sorte que vos deux amis ont été littéralement accablés par le nombre.
— Arrêtés! dit Athos, et sait-on pourquoi?
— Non, monsieur, on les a emmenés tout de suite, et ils n'ont eu le temps de me rien dire; seulement, quand ils ont été partis, j'ai trouvé ce fragment d'épée sur le champ de bataille en aidant à ramasser deux morts et cinq ou six blessés.
— Et à eux, demanda Aramis, ne leur est-il rien arrivé?
— Non, monsieur, je ne crois pas.
— Allons, dit Aramis, c'est toujours une consolation.
— Et savez-vous où on les a conduits? demanda Athos.
— Du côté de Louvres.
— Laissons Blaisois et Grimaud ici, dit Athos, ils reviendront demain à Paris avec les chevaux, qui aujourd'hui nous laisseraient en route, et prenons la poste.
— Prenons la poste, dit Aramis.
On envoya chercher des chevaux. Pendant ce temps, les deux amis dînèrent à la hâte; ils voulaient, s'ils trouvaient à Louvres quelques renseignements, pouvoir continuer leur route.
Ils arrivèrent à Louvres. Il n'y avait qu'une auberge. On y buvait une liqueur qui a conservé de nos jours sa réputation, et qui s'y fabriquait déjà à cette époque.
— Descendons ici, dit Athos, d'Artagnan n'aura pas manqué cette occasion, non pas de boire un verre de liqueur, mais de nous laisser un indice.
Ils entrèrent et demandèrent deux verres de liqueur sur le comptoir, comme avaient dû les demander d'Artagnan et Porthos. Le comptoir sur lequel on buvait d'habitude était recouvert d'une plaque d'étain. Sur cette plaque on avait écrit avec la pointe d'une grosse épingle: «Rueil, D.»
— Ils sont à Rueil! dit Aramis, que cette inscription frappa le premier.
— Allons donc à Rueil, dit Athos.
— C'est nous jeter dans la gueule du loup, dit Aramis.
— Si j'eusse été l'ami de Jonas comme je suis celui de d'Artagnan, dit Athos, je l'eusse suivi jusque dans le ventre de la baleine et vous en feriez autant que moi, Aramis.
— Décidément, mon cher comte, je crois que vous me faites meilleur que je ne suis. Si j'étais seul, je ne sais pas si j'irais ainsi à Rueil sans de grandes précautions; mais où vous irez, j'irai.
Ils prirent des chevaux et partirent pour Rueil.
Athos, sans s'en douter, avait donné à Aramis le meilleur conseil qui pût être suivi. Les députés du parlement venaient d'arriver à Rueil pour ces fameuses conférences qui devaient durer trois semaines et amener cette paix boiteuse à la suite de laquelle M. le Prince fut arrêté. Rueil était encombré, de la part des Parisiens, d'avocats, de présidents, de conseillers, de robins de toute espèce; et enfin, de la part de la cour, de gentilshommes, d'officiers et de gardes; il était donc facile, au milieu de cette confusion, de demeurer aussi inconnu qu'on désirait l'être. D'ailleurs, les conférences avaient amené une trêve, et arrêter deux gentilshommes en ce moment, fussent-ils frondeurs au premier chef, c'était porter atteinte au droit des gens.
Les deux amis croyaient tout le monde occupé de la pensée qui les tourmentait. Ils se mêlèrent aux groupes, croyant qu'ils entendraient dire quelque chose de d'Artagnan et de Porthos; mais chacun n'était occupé que d'articles et d'amendements. Athos opinait pour qu'on allât droit au ministre.
— Mon ami, objecta Aramis, ce que vous dites là est bien beau, mais, prenez-y garde, notre sécurité vient de notre obscurité. Si nous nous faisons connaître d'une façon ou d'une autre, nous irons immédiatement rejoindre nos amis dans quelque cul-de-basse-fosse d'où le diable ne nous tirera pas. Tâchons de ne pas les retrouver par accident, mais bien à notre fantaisie. Arrêtés à Compiègne, ils ont été amenés à Rueil, comme nous en avons acquis la certitude à Louvres; conduits à Rueil, ils ont été interrogés par le cardinal, qui, après cet interrogatoire, les a gardés près de lui ou les a envoyés à Saint-Germain. Quant à la Bastille ils n'y sont point, puisque la Bastille est aux frondeurs et que le fils de Broussel y commande. Ils ne sont pas morts, car la mort de d'Artagnan serait bruyante. Quant à Porthos, je le crois éternel comme Dieu, quoiqu'il soit moins patient. Ne désespérons pas, attendons, et restons à Rueil, car ma conviction est qu'ils sont à Rueil. Mais qu'avez-vous donc? vous pâlissez!
— J'ai, dit Athos d'une voix presque tremblante, que je me souviens qu'au château de Rueil M. de Richelieu avait fait fabriquer une affreuse oubliette…
— Oh! soyez tranquille, dit Aramis, M. de Richelieu était un gentilhomme, notre égal à tous par la naissance, notre supérieur par la position. Il pouvait, comme un roi, toucher les plus grands de nous à la tête et, en les touchant, faire vaciller cette tête sur les épaules. Mais M. de Mazarin est un cuistre qui peut tout au plus nous prendre au collet comme un archer. Rassurez-vous donc, ami, je persiste à dire que d'Artagnan et Porthos sont à Rueil, vivants et bien vivants.
— N'importe, dit Athos, il nous faudrait obtenir du coadjuteur d'être des conférences, et ainsi nous entrerions à Rueil.
— Avec tous ces affreux robins! y pensez-vous, mon cher? et croyez-vous qu'il y sera le moins du monde discuté de la liberté et de la prison de d'Artagnan et de Porthos? Non, je suis d'avis que nous cherchions quelque autre moyen.
— Eh bien! reprit Athos, j'en reviens à ma première pensée; je ne connais point de meilleur moyen que d'agir franchement et loyalement. J'irai trouver non pas Mazarin, mais la reine, et je lui dirai: «Madame, rendez-nous vos deux serviteurs et nos deux amis.»
Aramis secoua la tête.
— C'est une dernière ressource dont vous serez toujours libre d'user, Athos; mais croyez-moi, n'en usez qu'à l'extrémité; il sera toujours temps d'en venir là. En attendant, continuons nos recherches.
Ils continuèrent donc de chercher, et prirent tant d'informations, firent, sous mille prétextes plus ingénieux les uns que les autres, causer tant de personnes, qu'ils finirent par trouver un chevau-léger qui leur avoua avoir fait partie de l'escorte qui avait amené d'Artagnan et Porthos de Compiègne à Rueil. Sans les chevau-légers, on n'aurait pas même su qu'ils y étaient rentrés.
Athos en revenait éternellement à son idée de voir la reine.
— Pour voir la reine, disait Aramis, il faut d'abord voir le cardinal, et à peine aurons-nous vu le cardinal, rappelez-vous ce que je vous dis, Athos, que nous serons réunis à nos amis, mais point de la façon que nous l'entendons. Or, cette façon d'être réunis à eux me sourit assez peu, je l'avoue. Agissons en liberté pour agir bien et vite.
— Je verrai la reine, dit Athos.
— Eh bien, mon ami, si vous êtes décidé à faire cette folie, prévenez-moi, je vous prie, un jour à l'avance.
— Pourquoi cela?
— Parce que je profiterai de la circonstance pour aller faire une visite à Paris.
— À qui?
— Dame? que sais-je! peut-être bien à madame de Longueville. Elle est toute-puissante là-bas; elle m'aidera. Seulement faites-moi dire par quelqu'un si vous êtes arrêté, alors je me retournerai de mon mieux.
— Pourquoi ne risquez-vous point l'arrestation avec moi, Aramis? dit Athos.
— Non merci.
— Arrêtés à quatre et réunis, je crois que nous ne risquons plus rien. Au bout de vingt-quatre heures nous sommes tous quatre dehors.
— Mon cher, depuis que j'ai tué Châtillon, l'adoration des dames de Saint-Germain, j'ai trop d'éclat autour de ma personne pour ne pas craindre doublement la prison. La reine serait capable de suivre les conseils de Mazarin en cette occasion, et le conseil que lui donnerait Mazarin serait de me faire juger.
— Mais pensez-vous donc, Aramis, qu'elle aime cet Italien au point qu'on le dit?
— Elle a bien aimé un Anglais.
— Eh! mon cher, elle est femme!
— Non pas; vous vous trompez, Athos, elle est reine!
— Cher ami, je me dévoue et vais demander audience à Anne d'Autriche.
— Adieu, Athos, je vais lever une armée.
— Pour quoi faire?
— Pour revenir assiéger Rueil.
— Où nous retrouverons-nous?
— Au pied de la potence du cardinal.
Et les deux amis se séparèrent, Aramis pour retourner à Paris, Athos pour s'ouvrir par quelques démarches préparatoires un chemin jusqu'à la reine.
LXXXV. La reconnaissance d'Anne d'Autriche
Athos éprouva beaucoup moins de difficulté qu'il ne s'y était attendu à pénétrer près d'Anne d'Autriche; à la première démarche, tout s'aplanit, au contraire, et l'audience qu'il désirait lui fut accordée pour le lendemain, à la suite du lever, auquel sa naissance lui donnait le droit d'assister.
Une grande foule emplissait les appartements de Saint-Germain; jamais au Louvre ou au Palais-Royal Anne d'Autriche n'avait eu plus grand nombre de courtisans; seulement, un mouvement s'était fait parmi cette foule qui appartenait à la noblesse secondaire, tandis que tous les premiers gentilshommes de France étaient près de M. de Conti, de M. de Beaufort et du coadjuteur.
Au reste, une grande gaieté régnait dans cette cour. Le caractère particulier de cette guerre fut qu'il y eut plus de couplets faits que de coups de canon tirés. La cour chansonnait les Parisiens, qui chansonnaient la cour, et les blessures, pour n'être pas mortelles, n'en étaient pas moins douloureuses, faites qu'elles étaient avec l'arme du ridicule.
Mais au milieu de cette hilarité générale et de cette futilité apparente, une grande préoccupation vivait au fond de toutes les pensées, Mazarin resterait-il ministre ou favori, ou Mazarin, venu du Midi comme un nuage, s'en irait-il emporté par le vent qui l'avait apporté? Tout le monde l'espérait, tout le monde le désirait; de sorte que le ministre sentait qu'autour de lui tous les hommages, toutes les courtisaneries recouvraient un fond de haine mal déguisée sous la crainte et sous l'intérêt. Il se sentait mal à l'aise, ne sachant sur quoi faire compte ni sur qui s'appuyer.
M. le Prince lui-même, qui combattait pour lui, ne manquait jamais une occasion ou de le railler ou de l'humilier; et, à deux ou trois reprises, Mazarin ayant voulu, devant le vainqueur de Rocroy, faire acte de volonté, celui-ci l'avait regardé de manière à lui faire comprendre que, s'il le défendait, ce n'était ni par conviction ni par enthousiasme.
Alors le cardinal se rejetait vers la reine, son seul appui. Mais à deux ou trois reprises il lui avait semblé sentir cet appui vaciller sous sa main.
L'heure de l'audience arrivée, on annonça au comte de La Fère qu'elle aurait toujours lieu, mais qu'il devait attendre quelques instants, la reine ayant conseil à tenir avec le ministre.
C'était la vérité. Paris venait d'envoyer une nouvelle députation qui devait tâcher de donner enfin quelque tournure aux affaires, et la reine se consultait avec Mazarin sur l'accueil à faire à ces députés.
La préoccupation était grande parmi les hauts personnages de l'État Athos ne pouvait donc choisir un plus mauvais moment pour parler de ses amis, pauvres atomes perdus dans ce tourbillon déchaîné.
Mais Athos était un homme inflexible qui ne marchandait pas avec une décision prise, quand cette décision lui paraissait émanée de sa conscience et dictée par son devoir; il insista pour être introduit, en disant que, quoiqu'il ne fût député ni de M. de Conti, ni de M. de Beaufort, ni de M. de Bouillon, ni de M. d'Elbeuf, ni du coadjuteur, ni de madame de Longueville, ni de Broussel, ni du parlement, et qu'il vînt pour son propre compte il n'en avait pas moins les choses les plus importantes à dire à Sa Majesté.
La conférence finie, la reine le fit appeler dans son cabinet.
Athos fut introduit et se nomma. C'était un nom qui avait trop de fois retenti aux oreilles de Sa Majesté et trop de fois vibré dans son coeur, pour qu'Anne d'Autriche ne le reconnût point; cependant elle demeura impassible, se contentant de regarder ce gentilhomme avec cette fixité qui n'est permise qu'aux femmes reines soit par la beauté, soit par le sang.
— C'est donc un service que vous offrez de nous rendre, comte? demanda Anne d'Autriche après un instant de silence.
— Oui, Madame, encore un service, dit Athos, choqué de ce que la reine ne paraissait point le reconnaître.
C'était un grand coeur qu'Athos, et par conséquent un bien pauvre courtisan.
Anne fronça le sourcil. Mazarin, qui, assis devant une table, feuilletait des papiers comme eût pu le faire un simple secrétaire État, leva la tête.
— Parlez, dit la reine.
Mazarin se remit à feuilleter ses papiers.
— Madame, reprit Athos, deux de nos amis, deux des plus intrépides serviteurs de Votre Majesté, M. d'Artagnan et M. du Vallon, envoyés en Angleterre par M. le cardinal, ont disparu tout à coup au moment où ils mettaient le pied sur la terre de France, et l'on ne sait ce qu'ils sont devenus.
— Eh bien? dit la reine.
— Eh bien! dit Athos, je m'adresse à la bienveillance de Votre Majesté pour savoir ce que sont devenus ces deux gentilshommes, me réservant, s'il le faut ensuite, de m'adresser à sa justice.
— Monsieur, répondit Anne d'Autriche avec cette hauteur qui, vis- à-vis de certains hommes, devenait de l'impertinence, voilà donc pourquoi vous nous troublez au milieu des grandes préoccupations qui nous agitent? Une affaire de police! Eh! monsieur, vous savez bien, ou vous devez bien le savoir, que nous n'avons plus de police depuis que nous ne sommes plus à Paris.
— Je crois que Votre Majesté, dit Athos en s'inclinant avec un froid respect, n'aurait pas besoin de s'informer à la police pour savoir ce que sont devenus MM. d'Artagnan et du Vallon; et que si elle voulait bien interroger M. le cardinal à l'endroit de ces deux gentilshommes, M. le cardinal pourrait lui répondre sans interroger autre chose que ses propres souvenirs.
— Mais, Dieu me pardonne! dit Anne d'Autriche avec ce dédaigneux mouvement des lèvres qui lui était particulier, je crois que vous interrogez vous-même.
— Oui, Madame, et j'en ai presque le droit, car il s'agit de M. d'Artagnan, de M. d'Artagnan, entendez-vous bien, Madame? dit- il de manière à courber sous les souvenirs de la femme le front de la reine.
Mazarin comprit qu'il était temps de venir au secours d'Anne d'Autriche.
— Monsou le comte, dit-il, je veux bien vous apprendre une chose qu'ignore Sa Majesté, c'est ce que sont devenus ces deux gentilshommes. Ils ont désobéi, et ils sont aux arrêts.
— Je supplie donc Votre Majesté, dit Athos toujours impassible et sans répondre à Mazarin, de lever ces arrêts en faveur de MM. d'Artagnan et du Vallon.
— Ce que vous me demandez est une affaire de discipline et ne me regarde point, monsieur, répondit la reine.
— M. d'Artagnan n'a jamais répondu cela lorsqu'il s'est agi du service de Votre Majesté, dit Athos en saluant avec dignité.
Et il fit deux pas en arrière pour regagner la porte, Mazarin l'arrêta.
— Vous venez aussi d'Angleterre, monsieur? dit-il en faisant un signe à la reine, qui pâlissait visiblement et s'apprêtait à donner un ordre rigoureux.
— Et j'ai assisté aux derniers moments du roi Charles Ier, dit Athos. Pauvre roi! coupable tout au plus de faiblesse, et que ses sujets ont puni bien sévèrement; car les trônes sont bien ébranlés à cette heure, et il ne fait pas bon, pour les coeurs dévoués, de servir les intérêts des princes. C'était la seconde fois que M. d'Artagnan allait en Angleterre: la première, c'était pour l'honneur d'une grande reine; la seconde, c'était pour la vie d'un grand roi.
— Monsieur, dit Anne d'Autriche à Mazarin avec un accent dont toute son habitude de dissimuler n'avait pu chasser la véritable expression, voyez si l'on peut faire quelque chose pour ces gentilshommes.
— Madame, dit Mazarin, je ferai tout ce qu'il plaira à Votre
Majesté.
— Faites ce que demande M. le comte de La Fère. N'est-ce pas comme cela que vous vous appelez, monsieur?
— J'ai encore un autre nom, Madame; je me nomme Athos.
— Madame, dit Mazarin avec un sourire qui indiquait avec quelle facilité il comprenait à demi-mot, vous pouvez être tranquille, vos désirs seront accomplis.
— Vous avez entendu, monsieur? dit la reine.
— Oui, Madame, et je n'attendais rien moins de la justice de
Votre Majesté. Ainsi, je vais revoir mes amis; n'est-ce pas,
Madame? c'est bien ainsi que Votre Majesté l'entend?
— Vous allez les revoir, oui, monsieur. Mais, à propos, vous êtes de la Fronde, n'est-ce pas?
— Madame, je sers le roi.
— Oui, à votre manière.
— Ma manière est celle de tous les vrais gentilshommes, et je n'en connais pas deux, répondit Athos avec hauteur.
— Allez donc, monsieur, dit la reine en congédiant Athos du geste; vous avez obtenu ce que vous désiriez obtenir, et nous savons tout ce que nous désirions savoir.
Puis s'adressant à Mazarin, quand la portière fut retombée derrière lui:
— Cardinal, dit-elle, faites arrêter cet insolent gentilhomme avant qu'il soit sorti de la cour.
— J'y pensais, dit Mazarin, et je suis heureux que Votre Majesté me donne un ordre que j'allais solliciter d'elle. Ces casse-bras qui apportent dans notre époque les traditions de l'autre règne nous gênent fort; et puisqu'il y en a déjà deux de pris, joignons- y le troisième.
Athos n'avait pas été entièrement dupe de la reine. Il y avait dans son accent quelque chose qui l'avait frappé et qui lui semblait menacer tout en promettant. Mais il n'était pas homme à s'éloigner sur un simple soupçon, surtout quand on lui avait dit clairement qu'il allait revoir ses amis. Il attendit donc, dans une des chambres attenantes au cabinet où il avait eu audience, qu'on amenât vers lui d'Artagnan et Porthos, ou qu'on le vînt chercher pour le conduire vers eux.
Dans cette attente, il s'était approché de la fenêtre et regardait machinalement dans la cour. Il y vit entrer la députation des Parisiens, qui venait pour régler le lieu définitif des conférences et saluer la reine. Il y avait des conseillers au parlement, des présidents, des avocats, parmi lesquels étaient perdus quelques hommes d'épée. Une escorte imposante les attendait hors des grilles.
Athos regardait avec plus d'attention, car au milieu de cette foule il avait cru reconnaître quelqu'un, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait légèrement l'épaule.
Il se retourna.
— Ah! monsieur de Comminges! dit-il.
— Oui, monsieur le comte, moi-même, et chargé d'une mission pour laquelle je vous prie d'agréer toutes mes excuses.
— Laquelle, monsieur? demanda Athos.
— Veuillez me rendre votre épée, comte.
Athos sourit, et ouvrant la fenêtre:
— Aramis! cria-t-il.
Un gentilhomme se retourna: c'était celui qu'avait cru reconnaître Athos. Ce gentilhomme, C'était Aramis. Il salua amicalement le comte.
— Aramis, dit Athos, on m'arrête.
— Bien, répondit flegmatiquement Aramis.
— Monsieur, dit Athos en se retournant vers Comminges et en lui présentant avec politesse son épée par la poignée, voici mon épée; veuillez me la garder avec soin pour me la rendre quand je sortirai de prison. J'y tiens, elle a été donnée par le roi François Ier à mon aïeul. Dans son temps on armait les gentilshommes, on ne les désarmait pas. Maintenant, où me conduisez-vous?
— Mais… dans ma chambre d'abord, dit Comminges. La reine fixera le lieu de votre domicile ultérieurement.
Athos suivit Comminges sans ajouter un seul mot.
LXXXVI. La royauté de M. de Mazarin
L'arrestation n'avait fait aucun bruit, causé aucun scandale et était même restée à peu près inconnue. Elle n'avait donc en rien entravé la marche des événements, et la députation envoyée par la ville de Paris fut avertie solennellement qu'elle allait paraître devant la reine.
La reine la reçut, muette et superbe comme toujours; elle écouta les doléances et les supplications des députés; mais, lorsqu'ils eurent fini leurs discours, nul n'aurait pu dire, tant le visage d'Anne d'Autriche était resté indifférent, si elle les avait entendus.
En revanche, Mazarin, présent à cette audience entendait très bien ce que ces députés demandaient: c'était son renvoi en termes clairs et précis, purement et simplement.
Les discours finis, la reine restant muette:
— Messieurs, dit Mazarin, je me joindrai à vous pour supplier la reine de mettre un terme aux maux de ses sujets. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les adoucir, et cependant la croyance publique, dites-vous, est qu'ils viennent de moi, pauvre étranger qui n'ai pu réussir à plaire aux Français. Hélas! on ne m'a point compris, et c'était raison: je succédais à l'homme le plus sublime qui eût encore soutenu le sceptre des rois de France. Les souvenirs de M. de Richelieu m'écrasent. En vain, si j'étais ambitieux, lutterais-je contre ces souvenirs; mais je ne le suis pas, et j'en veux donner une preuve. Je me déclare vaincu. Je ferai ce que demande le peuple. Si les Parisiens ont quelques torts, et qui n'en a pas, messieurs? Paris est assez puni; assez de sang a coulé, assez de misère accable une ville privée de son roi et de la justice. Ce n'est pas à moi, simple particulier, de prendre tant d'importance que de diviser une reine avec son royaume. Puisque vous exigez que je me retire, eh bien! je me retirerai.
— Alors, dit Aramis à l'oreille de son voisin, la paix est faite et les conférences sont inutiles. Il n'y a plus qu'à envoyer sous bonne garde M. Mazarini à la frontière la plus éloignée, et à veiller à ce qu'il ne rentre ni par celle-là, ni par les autres.
— Un instant, monsieur, un instant, dit l'homme de robe auquel Aramis s'adressait. Peste! comme vous y allez! On voit bien que vous êtes des hommes d'épée. Il y a le chapitre des rémunérations et des indemnités à mettre au net.
— Monsieur le chancelier, dit la reine en se tournant vers ce même Séguier, notre ancienne connaissance, vous ouvrirez les conférences; elles auront lieu à Rueil. M. le cardinal a dit des choses qui m'ont fort émue. Voilà pourquoi je ne vous réponds pas plus longuement. Quant à ce qui est de rester ou de partir, j'ai trop de reconnaissance à M. le cardinal pour ne pas le laisser libre en tous points de ses actions. M. le cardinal fera ce qu'il voudra.
Une pâleur fugitive nuança le visage intelligent du premier ministre. Il regarda la reine avec inquiétude. Son visage était tellement impassible, qu'il en était, comme les autres, à ne pouvoir lire ce qui se passait dans son coeur.
— Mais, ajouta la reine, en attendant la décision de
M. de Mazarin, qu'il ne soit, je vous prie, question que du roi.
Les députés s'inclinèrent et sortirent.
— Eh quoi! dit la reine quand le dernier d'entre eux eut quitté la chambre, vous céderiez à ces robins et à ces avocats!
— Pour le bonheur de Votre Majesté, Madame, dit Mazarin en fixant sur la reine son oeil perçant, il n'y a point de sacrifice que je ne sois prêt à m'imposer.
Anne baissa la tête et tomba dans une de ces rêveries qui lui étaient si habituelles. Le souvenir d'Athos lui revint à l'esprit. La tournure hardie du gentilhomme, sa parole ferme et digne à la fois, les fantômes qu'il avait évoqués d'un mot, lui rappelaient tout un passé d'une poésie enivrante: la jeunesse, la beauté, l'éclat des amours de vingt ans, et les rudes combats de ses soutiens, et la fin sanglante de Buckingham, le seul homme qu'elle eût aimé réellement, et l'héroïsme de ses obscurs défenseurs qui l'avaient sauvée de la double haine de Richelieu et du roi.
Mazarin la regardait, et maintenant qu'elle se croyait seule et qu'elle n'avait plus tout un monde d'ennemis pour l'épier, il suivait ses pensées sur son visage, comme on voit dans les lacs transparents passer les nuages, reflets du ciel comme les pensées.
— Il faudrait donc, murmura Anne d'Autriche, céder à l'orage, acheter la paix, attendre patiemment et religieusement des temps meilleurs?
Mazarin sourit amèrement à cette proposition, qui annonçait qu'elle avait pris la proposition du ministre au sérieux.
Anne avait la tête inclinée et ne vit pas ce sourire; mais remarquant que sa demande n'obtenait aucune réponse, elle releva le front.
— Eh bien! vous ne me répondez point, cardinal; que pensez-vous?
— Je pense, Madame, que cet insolent gentilhomme que nous avons fait arrêter par Comminges a fait allusion à M. de Buckingham, que vous laissâtes assassiner; à madame de Chevreuse, que vous laissâtes exiler; à M. de Beaufort, que vous fîtes emprisonner. Mais s'il a fait allusion à moi, c'est qu'il ne sait pas ce que je suis pour vous.
Anne d'Autriche tressaillit comme elle faisait lorsqu'on la frappait dans son orgueil; elle rougit et enfonça, pour ne pas répondre, ses ongles acérés dans ses belles mains.
— Il est homme de bon conseil, d'honneur et d'esprit, sans compter qu'il est homme de résolution. Vous en savez quelque chose, n'est-ce pas, Madame? Je veux donc lui dire, c'est une grâce personnelle que je lui fais, en quoi il s'est trompé à mon égard. C'est que, vraiment, ce qu'on me propose, c'est presque une abdication, et une abdication mérite qu'on y réfléchisse.
— Une abdication! dit Anne; je croyais, monsieur, qu'il n'y avait que les rois qui abdiquaient.
— Eh bien! reprit Mazarin, ne suis-je pas presque roi, et roi de
France même? Jetée sur le pied d'un lit royal, je vous assure,
Madame, que ma simarre de ministre ressemble fort, la nuit, à un
manteau royal.
C'était là une des humiliations que lui faisait le plus souvent subir Mazarin, et sous lesquelles elle courbait constamment la tête. Il n'y eut qu'Élisabeth et Catherine II qui restèrent à la fois maîtresses et reines pour leurs amants.
Anne d'Autriche regarda donc avec une sorte de terreur la physionomie menaçante du cardinal, qui, dans ces moments-là, ne manquait pas d'une certaine grandeur.
— Monsieur, dit-elle, n'ai-je point dit, et n'avez-vous point entendu que j'ai dit à ces gens-là que vous feriez ce qu'il vous plairait?
— En ce cas, dit Mazarin, je crois qu'il doit me plaire de demeurer. C'est non seulement mon intérêt, mais encore j'ose dire que c'est votre salut.
— Demeurez donc, monsieur, je ne désire pas autre chose, mais alors ne me laissez pas insulter.
— Vous voulez parler des prétentions des révoltés et du ton dont ils les expriment? Patience! Ils ont choisi un terrain sur lequel je suis général plus habile qu'eux, les conférences. Nous les battrons rien qu'en temporisant. Ils ont déjà faim; ce sera bien pis dans huit jours.
— Eh! mon Dieu! oui, monsieur, je sais que nous finirons par là. Mais ce n'est pas d'eux seulement qu'il s'agit; ce n'est pas eux qui m'adressent les injures les plus blessantes pour moi.
— Ah! je vous comprends. Vous voulez parler des souvenirs qu'évoquent perpétuellement ces trois ou quatre gentilshommes. Mais nous les tenons prisonniers, et ils sont juste assez coupables pour que nous les laissions en captivité tout le temps qu'il nous conviendra; un seul est encore hors de notre pouvoir et nous brave. Mais, que diable! nous parviendrons bien à le joindre à ses compagnons. Nous avons fait des choses plus difficiles que cela, ce me semble. J'ai d'abord et par précaution fait enfermer à Rueil, c'est-à-dire près de moi, c'est-à-dire sous mes yeux, à la portée de ma main, les deux plus intraitables. Aujourd'hui même le troisième les y rejoindra.
— Tant qu'ils seront prisonniers, ce sera bien, dit Anne d'Autriche, mais ils sortiront un jour.
— Oui, si Votre Majesté les met en liberté.
— Ah! continua Anne d'Autriche répondant à sa propre pensée, c'est ici qu'on regrette Paris!
— Et pourquoi donc?
— Pour la Bastille, monsieur, qui est si forte et si discrète.
— Madame, avec les conférences nous avons la paix; avec la paix nous avons Paris; avec Paris nous avons la Bastille! nos quatre matamores y pourriront.
Anne d'Autriche fronça légèrement le sourcil, tandis que Mazarin lui baisait la main pour prendre congé d'elle.
Mazarin sortit après cet acte moitié humble, moitié galant. Anne d'Autriche le suivit du regard, et à mesure qu'il s'éloignait on eût pu voir un dédaigneux sourire se dessiner sur ses lèvres.