Mais la reine était encore sous la double impression du triomphe de Lens et de l'orgueil de sa fuite si heureusement exécutée. Les députés non seulement n'eurent pas l'honneur d'être reçus par elle, mais encore on les fit attendre sur le grand chemin, où le chancelier, ce même chancelier Séguier que nous avons vu dans la première partie de cet ouvrage poursuivre si obstinément une lettre jusque dans le corset de la reine, vint leur remettre l'ultimatum de la cour, portant que si le parlement ne s'humiliait pas devant la majesté royale en passant condamnation sur toutes les questions qui avaient amené la querelle qui les divisait, Paris serait assiégé le lendemain; que même déjà, dans la prévision de ce siège, le duc d'Orléans occupait le pont de Saint- Cloud, et que M. le Prince, tout resplendissant encore de sa victoire de Lens, tenait Charenton et Saint-Denis.
Malheureusement pour la cour, à qui une réponse modérée eût rendu peut-être bon nombre de partisans, cette réponse menaçante produisit un effet contraire de celui qui était attendu. Elle blessa l'orgueil du parlement, qui, se sentant vigoureusement appuyé par la bourgeoisie, à qui la grâce de Broussel avait donné la mesure de sa force, répondit à ces lettres patentes en déclarant que le cardinal Mazarin étant notoirement l'auteur de tous les désordres, il le déclarait ennemi du roi et de l'État, et lui ordonnait de se retirer de la cour le jour même, et de la France sous huit jours, et, après ce délai expiré, s'il n'obéissait pas, enjoignait à tous les sujets du roi de lui courir sus.
Cette réponse énergique, à laquelle la cour avait été loin de s'attendre, mettait à la fois Paris et Mazarin hors la loi. Restait à savoir seulement qui l'emporterait du parlement ou de la cour.
La cour fit alors ses préparatifs d'attaque, et Paris ses préparatifs de défense. Les bourgeois étaient donc occupés à l'oeuvre ordinaire des bourgeois en temps d'émeute, c'est-à-dire à tendre des chaînes et à dépaver les rues, lorsqu'ils virent arriver à leur aide, conduits par le coadjuteur, M. le prince de Conti, frère de M. le prince de Condé, et M. le duc de Longueville, son beau-frère. Dès lors ils furent rassurés, car ils avaient pour eux deux princes du sang, et de plus l'avantage du nombre. C'était le 10 janvier que ce secours inespéré était venu aux Parisiens.
Après une discussion orageuse, M. le prince de Conti fut nommé généralissime des armées du roi hors Paris, avec MM. les ducs d'Elbeuf et de Bouillon et le maréchal de La Mothe pour lieutenants généraux. Le duc de Longueville, sans charge et sans titre, se contentait de l'emploi d'assister son beau-frère.
Quant à M. de Beaufort, il était arrivé, lui, du Vendômois apportant, dit la chronique, sa haute mine, de beaux et longs cheveux et cette popularité qui lui valut la royauté des Halles.
L'armée parisienne s'était alors organisée avec cette promptitude que les bourgeois mettent à se déguiser en soldats, lorsqu'ils sont poussés à cette transformation par un sentiment quelconque. Le 19, l'armée improvisée avait tenté une sortie, plutôt pour s'assurer et assurer les autres de sa propre existence que pour tenter quelque chose de sérieux, faisant flotter au-dessus de sa tête un drapeau, sur lequel on lisait cette singulière devise: Nous cherchons notre roi.
Les jours suivants furent occupés à quelques petites opérations partielles qui n'eurent d'autre résultat que l'enlèvement de quelques troupeaux et l'incendie de deux ou trois maisons.
On gagna ainsi les premiers jours de février, et c'était le 1er de ce mois que nos quatre compagnons avaient abordé à Boulogne et avaient pris leur course vers Paris chacun de son côté.
Vers la fin du quatrième jour de marche ils évitaient Nanterre avec précaution, afin de ne pas tomber dans quelque parti de la reine.
C'était bien à contre-coeur qu'Athos prenait toutes ces précautions, mais Aramis lui avait très judicieusement fait observer qu'ils n'avaient pas le droit d'être imprudents, qu'ils étaient chargés, de la part du roi Charles, d'une mission suprême et sacrée, et que cette mission reçue au pied de l'échafaud ne s'achèverait qu'aux pieds de la reine.
Athos céda donc.
Aux faubourgs, nos voyageurs trouvèrent bonne garde, tout Paris était armé. La sentinelle refusa de laisser passer les deux gentilshommes, et appela son sergent.
Le sergent sortit aussitôt, et prenant toute l'importance qu'ont l'habitude de prendre les bourgeois lorsqu'ils ont le bonheur d'être revêtus d'une dignité militaire:
— Qui êtes-vous, messieurs? demanda-t-il.
— Deux gentilshommes, répondit Athos.
— D'où venez-vous?
— De Londres.
— Que venez-vous faire à Paris?
— Accomplir une mission près de Sa Majesté la reine d'Angleterre.
— Ah çà! tout le monde va donc aujourd'hui chez la reine d'Angleterre! répliqua le sergent. Nous avons déjà au poste trois gentilshommes dont on visite les passes et qui vont chez Sa Majesté. Où sont les vôtres?
— Nous n'en avons point.
— Comment! vous n'en avez point?
— Non, nous arrivons d'Angleterre, comme nous vous l'avons dit; nous ignorons complètement où en sont les affaires politiques, ayant quitté Paris avant le départ du roi.
— Ah! dit le sergent d'un air fin, vous êtes des mazarins qui voudriez bien entrer chez nous pour nous espionner.
— Mon cher ami, dit Athos, qui avait jusque-là laissé à Aramis le soin de répondre, si nous étions des mazarins, nous aurions au contraire tous les passes possibles. Dans la situation où vous êtes, défiez-vous avant tout, croyez-moi, de ceux qui sont parfaitement en règle.
— Entrez au corps de garde, dit le sergent; vous exposerez vos raisons au chef du poste.
Il fit un signe à la sentinelle, elle se rangea; le sergent passa le premier, les deux gentilshommes le suivirent au corps de garde.
Ce corps de garde était entièrement occupé par des bourgeois et des gens du peuple; les uns jouaient, les autres buvaient, les autres péroraient.
Dans un coin et presque gardés à vue, étaient les trois gentilshommes arrivés les premiers et dont l'officier visitait les passes. Cet officier était dans la chambre voisine, l'importance de son grade lui concédant l'honneur d'un logement particulier.
Le premier mouvement des nouveaux venus et des premiers arrivés fut, des deux extrémités du corps de garde, de jeter un regard rapide et investigateur les uns sur les autres. Les premiers venus étaient couverts de longs manteaux dans les plis desquels ils étaient soigneusement enveloppés. L'un d'eux, moins grand que ses compagnons, se tenait en arrière dans l'ombre.
À l'annonce que fit en entrant le sergent, que selon, toute probabilité, il amenait deux mazarins, les trois gentilshommes dressèrent l'oreille et prêtèrent attention. Le plus petit des trois, qui avait fait deux pas en avant, en fit un en arrière et se retrouva dans l'ombre.
Sur l'annonce que les nouveaux venus n'avaient point de passes, l'avis unanime du corps de garde parut être qu'ils n'entreraient pas.
— Si fait, dit Athos, il est probable au contraire que nous entrerons, car nous paraissons avoir affaire à des gens raisonnables. Or, il y aura une chose bien simple à faire: ce sera de faire passer nos noms à Sa Majesté la reine d'Angleterre; et si elle répond de nous, j'espère que vous ne verrez plus aucun inconvénient à nous laisser le passage libre.
À ces mots l'attention du gentilhomme caché dans l'ombre redoubla et fut même accompagnée d'un mouvement de surprise tel, que son chapeau, repoussé par le manteau dont il s'enveloppait plus soigneusement encore qu'auparavant, tomba; il se baissa et le ramassa vivement.
— Oh! mon Dieu! dit Aramis poussant Athos du coude, avez-vous vu?
— Quoi? demanda Athos.
— La figure du plus petit des trois gentilshommes?
— Non.
— C'est qu'il m'a semblé… mais c'est chose impossible…
En ce moment le sergent, qui était allé dans la chambre particulière prendre des ordres de l'officier du poste, sortit, et désignant les trois gentilshommes, auxquels il remit un papier:
— Les passes sont en règle, dit-il, laissez passer ces trois messieurs.
Les trois gentilshommes firent un signe de tête et s'empressèrent de profiter de la permission et du chemin qui, sur l'ordre du sergent, s'ouvrait devant eux.
Aramis les suivit des yeux; et au moment où le plus petit passait devant lui, il serra vivement la main d'Athos.
— Qu'avez-vous, mon cher? demanda celui-ci.
— J'ai… c'est une vision sans doute.
Puis, s'adressant au sergent:
— Dites-moi, monsieur, ajouta-t-il, connaissez-vous les trois gentilshommes qui viennent de sortir d'ici?
— Je les connais d'après leur passe: ce sont MM. de Flamarens, de Châtillon et de Bruy, trois gentilshommes frondeurs qui vont rejoindre M. le duc de Longueville.
— C'est étrange, dit Aramis répondant à sa propre pensée plutôt qu'au sergent, j'avais cru reconnaître le Mazarin lui-même.
Le sergent éclata de rire.
— Lui, dit-il, se hasarder ainsi chez nous, pour être pendu; pas si bête!
— Ah! murmura Aramis, je puis bien m'être trompé, je n'ai pas l'oeil infaillible de d'Artagnan.
— Qui parle ici de d'Artagnan? demanda l'officier, qui, en ce moment même, apparaissait sur le seuil de sa chambre.
— Oh! fit Grimaud en écarquillant les yeux.
— Quoi? demandèrent à la fois Aramis et Athos.
— Planchet! reprit Grimaud; Planchet avec le hausse-col!
— Messieurs de La Fère et d'Herblay, s'écria l'officier, de retour à Paris! Oh! quelle joie pour moi, messieurs! car sans doute vous venez vous joindre à MM. les princes!
— Comme tu vois, mon cher Planchet, dit Aramis, tandis qu'Athos souriait en voyant le grade important qu'occupait dans la milice bourgeoise l'ancien camarade de Mousqueton, de Bazin et de Grimaud.
— Et M. d'Artagnan dont vous parliez tout à l'heure, monsieur d'Herblay, oserai-je vous demander si vous avez de ses nouvelles?
— Nous l'avons quitté il y a quatre jours, mon cher ami, et tout nous portait à croire qu'il nous avait précédés à Paris.
— Non, monsieur, j'ai la certitude qu'il n'est point rentré dans la capitale; après cela, peut-être est-il resté à Saint-Germain.
— Je ne crois pas, nous avons rendez-vous à La Chevrette.
— J'y suis passé aujourd'hui même.
— Et la belle Madeleine n'avait pas de ses nouvelles? demanda
Aramis en souriant.
— Non, monsieur, je ne vous cacherai même point qu'elle paraissait fort inquiète.
Au fait, dit Aramis, il n'y a point de temps de perdu, et nous avons fait grande diligence. Permettez donc, mon cher Athos, sans que je m'informe davantage de notre ami, que je fasse mes compliments à M. Planchet.
— Ah! monsieur le chevalier! dit Planchet en s'inclinant.
— Lieutenant! dit Aramis.
— Lieutenant, et promesse pour être capitaine.
— C'est fort beau, dit Aramis; et comment tous ces honneurs sont- ils venus à vous?
— D'abord vous savez, messieurs, que c'est moi qui ai fait sauver
M. de Rochefort?
— Oui, pardieu! il nous a conté cela.
— J'ai à cette occasion failli être pendu par le Mazarin, ce qui m'a rendu naturellement plus populaire encore que je n'étais.
— Et grâce à cette popularité…
— Non, grâce à quelque chose de mieux. Vous savez d'ailleurs, messieurs, que j'ai servi dans le régiment de Piémont, où j'avais l'honneur d'être sergent.
— Oui.
— Eh bien! un jour que personne ne pouvait mettre en rang une foule de bourgeois armés qui partaient les uns du pied gauche et les autres du pied droit, je suis parvenu, moi, à les faire partir tous du même pied, et l'on m'a fait lieutenant sur le champ de… manoeuvre.
— Voilà l'explication, dit Aramis.
— De sorte, dit Athos, que vous avez une foule de noblesse avec vous?
— Certes! Nous avons d'abord, comme vous le savez sans doute, M. le prince de Conti, M. le duc de Longueville, M. le duc de Beaufort, M. le duc d'Elbeuf, le duc de Bouillon, le duc de Chevreuse, M. de Brissac, le maréchal de La Mothe, M. de Luynes, le marquis de Vitry, le prince de Marcillac, le marquis de Noirmoutiers, le comte de Fiesque, le marquis de Laigues, le comte de Montrésor, le marquis de Sévigné, que sais-je encore, moi.
— Et M. Raoul de Bragelonne? demanda Athos d'une voix émue; d'Artagnan m'a dit qu'il vous l'avait recommandé en partant, mon bon Planchet.
— Oui, monsieur le comte, comme si c'était son propre fils, et je dois dire que je ne l'ai pas perdu de vue un seul instant.
— Alors, reprit Athos d'une voix altérée par la joie, il se porte bien? aucun accident ne lui est arrivé?
— Aucun, monsieur.
— Et il demeure?
— Au_ Grand-Charlemagne_ toujours.
— Il passe ses journées?…
— Tantôt chez la reine d'Angleterre, tantôt chez madame de
Chevreuse. Lui et le comte de Guiche ne se quittent point.
— Merci, Planchet, merci! dit Athos en lui tendant la main.
— Oh! monsieur le comte, dit Planchet en touchant cette main du bout des doigts.
— Eh bien! que faites-vous donc, comte? à un ancien laquais! dit
Aramis.
— Ami, dit Athos, il me donne des nouvelles de Raoul.
— Et maintenant, messieurs, demanda Planchet qui n'avait point entendu l'observation, que comptez-vous faire?
— Rentrer dans Paris, si toutefois vous nous en donnez la permission, mon cher monsieur Planchet, dit Athos.
— Comment! si je vous en donnerai la permission! vous vous moquez de moi, monsieur le comte; je ne suis pas autre chose que votre serviteur.
Et il s'inclina.
Puis, se retournant vers ses hommes:
— Laissez passer ces messieurs, dit-il, je les connais, ce sont des amis de M. de Beaufort.
— Vive M. de Beaufort! cria tout le poste d'une seule voix en ouvrant un chemin à Athos et à Aramis.
Le sergent seul s'approcha de Planchet:
— Quoi! sans passeport? murmura-t-il.
— Sans passeport, dit Planchet.
— Faites attention, capitaine, continua-t-il en donnant d'avance à Planchet le titre qui lui était promis, faites attention qu'un des trois hommes qui sont sortis tout à l'heure m'a dit tout bas de me défier de ces messieurs.
— Et moi, dit Planchet avec majesté, je les connais et j'en réponds.
Cela dit, il serra la main de Grimaud, qui parut fort honoré de cette distinction.
— Au revoir donc, capitaine, reprit Aramis de son ton goguenard; s'il nous arrivait quelque chose, nous nous réclamerions de vous.
— Monsieur, dit Planchet, en cela comme en toutes choses, je suis bien votre valet.
— Le drôle a de l'esprit, et beaucoup, dit Aramis en montant à cheval.
— Et comment n'en aurait-il pas, dit Athos en se mettant en selle à son tour, après avoir si longtemps brossé les chapeaux de son maître?
LXXXI. Les ambassadeurs
Les deux amis se mirent aussitôt en route, descendant la pente rapide du faubourg; mais arrivés au bas de cette pente, ils virent avec un grand étonnement que les rues de Paris étaient changées en rivières et les places en lacs. À la suite de grandes pluies qui avaient eu lieu pendant le mois de janvier, la Seine avait débordé et la rivière avait fini par envahir la moitié de la capitale.
Athos et Aramis entrèrent bravement dans cette inondation avec leurs chevaux; mais bientôt les pauvres animaux en eurent jusqu'au poitrail, et il fallut que les deux gentilshommes se décidassent à les quitter et à prendre une barque: ce qu'ils firent après avoir recommandé aux laquais d'aller les attendre aux Halles.
Ce fut donc en bateau qu'ils abordèrent le Louvre. Il était nuit close, et Paris, vu ainsi à la lueur de quelques pâles falots tremblotants parmi tous ces étangs, avec ses barques chargées de patrouilles aux armes étincelantes, avec tous ces cris de veille échangés la nuit entre les postes, Paris présentait un aspect dont fut ébloui Aramis, l'homme le plus accessible aux sentiments belliqueux qu'il fût possible de rencontrer.
On arriva chez la reine; mais force fut de faire antichambre, Sa Majesté donnant en ce moment même audience à des gentilshommes qui apportaient des nouvelles d'Angleterre.
— Et nous aussi, dit Athos au serviteur qui lui faisait cette réponse, nous aussi, non seulement nous apportons des nouvelles d'Angleterre, mais encore nous en arrivons.
— Comment donc vous nommez-vous, messieurs? demanda le serviteur.
— M. le comte de La Fère et M. le chevalier d'Herblay, dit
Aramis.
— Ah! en ce cas, messieurs, dit le serviteur en entendant ces noms que tant de fois la reine avait prononcés dans son espoir, en ce cas c'est autre chose, et je crois que Sa Majesté ne me pardonnerait pas de vous avoir fait attendre un seul instant. Suivez-moi, je vous prie.
Et il marcha devant, suivi d'Athos et d'Aramis.
Arrivés à la chambre où se tenait la reine, il leur fit signe d'attendre; et ouvrant la porte:
— Madame, dit-il, j'espère que Votre Majesté me pardonnera d'avoir désobéi à ses ordres, quand elle saura que ceux que je viens lui annoncer sont messieurs le comte de La Fère et le chevalier d'Herblay.
À ces deux noms, la reine poussa un cri de joie que les deux gentilshommes entendirent de l'endroit où ils s'étaient arrêtés.
— Pauvre reine! murmura Athos.
— Oh! qu'ils entrent! qu'ils entrent! s'écria à son tour la jeune princesse en s'élançant vers la porte.
La pauvre enfant ne quittait point sa mère et essayait de lui faire oublier par ses soins filiaux l'absence de ses deux frères et de sa soeur.
— Entrez, entrez, messieurs, dit-elle en ouvrant elle-même la porte.
Athos et Aramis se présentèrent. La reine était assise dans un fauteuil, et devant elle se tenaient debout deux des trois gentilshommes qu'ils avaient rencontrés dans le corps de garde.
C'étaient MM. de Flamarens et Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, frère de celui qui avait été tué sept ou huit ans auparavant dans un duel sur la place Royale, duel qui avait eu lieu à propos de madame de Longueville.
À l'annonce des deux amis, ils reculèrent d'un pas et échangèrent avec inquiétude quelques paroles à voix basse.
— Eh bien! messieurs? s'écria la reine d'Angleterre en apercevant Athos et Aramis. Vous voilà enfin, amis fidèles, mais les courriers État vont encore plus vite que vous. La cour a été instruite des affaires de Londres au moment où vous touchiez les portes de Paris, et voilà messieurs de Flamarens et de Châtillon qui m'apportent de la part de Sa Majesté la reine Anne d'Autriche les plus récentes informations.
Aramis et Athos se regardèrent; cette tranquillité, cette joie même, qui brillaient dans les regards de la reine, les comblaient de stupéfaction.
— Veuillez continuer, dit-elle, en s'adressant à MM. de Flamarens et de Châtillon; vous disiez donc que Sa Majesté Charles Ier', mon auguste maître, avait été condamné à mort malgré le voeu de la majorité des sujets anglais?
— Oui, madame, balbutia Châtillon.
Athos et Aramis se regardaient de plus en plus étonnés.
— Et que, conduit à l'échafaud, continua la reine, à l'échafaud! ô mon seigneur! ô mon roi!… et que, conduit à l'échafaud, il avait été sauvé par le peuple indigné?
— Oui, madame, répondit Châtillon d'une voix si basse, que ce fut à peine si les deux gentilshommes, cependant fort attentifs, purent entendre cette affirmation.
La reine joignit les mains avec une généreuse reconnaissance, tandis que sa fille passait un bras autour du cou de sa mère et l'embrassait les yeux baignés de larmes de joie.
— Maintenant, il ne nous reste plus qu'à présenter à Votre Majesté nos humbles respects, dit Châtillon, à qui ce rôle semblait peser et qui rougissait à vue d'oeil sous le regard fixe et perçant d'Athos.
— Un moment encore, messieurs, dit la reine en les retenant d'un signe. Un moment, de grâce! car voici messieurs de La Fère et d'Herblay qui, ainsi que vous avez pu l'entendre, arrivent de Londres et qui vous donneront peut-être, comme témoins oculaires, des détails que vous ne connaissez pas. Vous porterez ces détails à la reine, ma bonne soeur. Parlez, messieurs, parlez, je vous écoute. Ne me cachez rien; ne ménagez rien. Dès que Sa Majesté vit encore et que l'honneur royal est sauf, tout le reste m'est indifférent.
Athos pâlit et porta la main sur son coeur.
— Eh bien! dit la reine, qui vit ce mouvement et cette pâleur, parlez donc, monsieur, je vous en prie.
— Pardon, madame, dit Athos; mais je ne veux rien ajouter au récit de ces messieurs avant qu'ils aient reconnu que peut-être ils se sont trompés.
— Trompés! s'écria la reine presque suffoquée; trompés!… Qu'y a-t-il donc? ô mon Dieu!
— Monsieur, dit M. de Flamarens à Athos, si nous nous sommes trompés, c'est de la part de la reine que vient l'erreur, et vous n'avez pas, je suppose, la prétention de la rectifier, car ce serait donner un démenti à Sa Majesté.
— De la reine, monsieur? reprit Athos de sa voix calme et vibrante.
— Oui, murmura Flamarens en baissant les yeux.
Athos soupira tristement.
— Ne serait-ce pas plutôt de la part de celui qui vous accompagnait, et que nous avons vu avec vous au corps de garde de la barrière du Roule, que viendrait cette erreur? dit Aramis avec sa politesse insultante. Car, si nous ne nous sommes trompés, le comte de La Fère et moi, vous étiez trois en entrant dans Paris.
Châtillon et Flamarens tressaillirent.
— Mais expliquez-vous, comte! s'écria la reine dont l'angoisse croissait de moment en moment; sur votre front je lis le désespoir, votre bouche hésite à m'annoncer quelque nouvelle terrible, vos mains tremblent… Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-il donc arrivé?
— Seigneur! dit la jeune princesse en tombant à genoux près de sa mère, ayez pitié de nous!
— Monsieur, dit Châtillon, si vous portez une nouvelle funeste, vous agissez en homme cruel lorsque vous annoncez cette nouvelle à la reine.
Aramis s'approcha de Châtillon presque à le toucher.
— Monsieur, lui dit-il les lèvres pincées et le regard étincelant, vous n'avez pas, je le suppose, la prétention d'apprendre à M. le comte de La Fère et à moi ce que nous avons à dire ici?
Pendant cette courte altercation, Athos, toujours la main sur son coeur et la tête inclinée, s'était approché de la reine, et d'une voix émue:
— Madame, lui dit-il, les princes, qui, par leur nature, sont au- dessus des autres hommes, ont reçu du ciel un coeur fait pour supporter de plus grandes infortunes que celles du vulgaire; car leur coeur participe de leur supériorité. On ne doit donc pas, ce me semble, en agir avec une grande reine comme Votre Majesté de la même façon qu'avec une femme de notre état. Reine, destinée à tous les martyres sur cette terre, voici le résultat de la mission dont vous nous avez honorés.
Et Athos, s'agenouillant devant la reine palpitante et glacée, tira de son sein, enfermés dans la même boîte, l'ordre en diamants qu'avant son départ la reine avait remis à lord de Winter, et l'anneau nuptial qu'avant sa mort Charles avait remis à Aramis; depuis qu'il les avait reçus, ces deux objets n'avaient point quitté Athos.
Il ouvrit la boîte et les tendit à la reine avec une muette et profonde douleur.
La reine avança la main, saisit l'anneau, le porta convulsivement à ses lèvres, et sans pouvoir pousser un soupir, sans pouvoir particulier un sanglot, elle étendit les bras, pâlit et tomba sans connaissance dans ceux de ses femmes et de sa fille.
Athos baisa le bas de la robe de la malheureuse veuve, et se relevant avec une majesté qui fit sur les assistants une impression profonde:
— Moi, comte de La Fère, dit-il, gentilhomme qui n'a jamais menti, je jure devant Dieu d'abord, et ensuite devant cette pauvre reine, que tout ce qu'il était possible de faire pour sauver le roi, nous l'avons fait sur le sol d'Angleterre. Maintenant, chevalier, ajouta-t-il en se tournant vers d'Herblay, partons, notre devoir est accompli.
— Pas encore, dit Aramis; il nous reste un mot à dire à ces messieurs.
Et se retournant vers Châtillon:
— Monsieur, lui dit-il, ne vous plairait-il pas de sortir, ne fût-ce qu'un instant, pour entendre ce mot que je ne puis dire devant la reine?
Châtillon s'inclina sans répondre en signe d'assentiment; Athos et Aramis passèrent les premiers, Châtillon et Flamarens les suivirent; ils traversèrent sans mot dire le vestibule; mais arrivés à une terrasse de plain-pied avec une fenêtre, Aramis prit le chemin de cette terrasse, tout à fait solitaire; à la fenêtre il s'arrêta, et se retournant vers le duc de Châtillon:
— Monsieur, lui dit-il, vous vous êtes permis tout à l'heure, ce me semble, de nous traiter bien cavalièrement. Cela n'était point convenable en aucun cas, moins encore de la part de gens qui venaient apporter à la reine le message d'un menteur.
— Monsieur! s'écria Châtillon.
— Qu'avez-vous donc fait de M. de Bruy? demanda ironiquement Aramis. Ne serait-il point par hasard allé changer sa figure qui ressemble trop à celle de M. Mazarin? On sait qu'il y a au Palais- Royal bon nombre de masques italiens de rechange, depuis celui d'Arlequin jusqu'à celui de Pantalon.
— Mais vous nous provoquez, je crois! dit Flamarens.
— Ah! vous ne faites que le croire, messieurs?
— Chevalier! chevalier! dit Athos.
— Eh! laissez-moi donc faire, dit Aramis avec humeur, vous savez bien que je n'aime pas les choses qui restent en chemin.
— Achevez donc, monsieur, dit Châtillon avec une hauteur qui ne le cédait en rien à celle d'Aramis.
Aramis s'inclina.
— Messieurs, dit-il, un autre que moi ou M. le comte de La Fère vous ferait arrêter, car nous avons quelques amis à Paris; mais nous vous offrons un moyen de partir sans être inquiétés. Venez causer cinq minutes l'épée à la main avec nous sur cette terrasse abandonnée.
— Volontiers, dit Châtillon.
— Un moment, messieurs, s'écria Flamarens. Je sais bien que la proposition est tentante, mais à cette heure il est impossible de l'accepter.
— Et pourquoi cela? dit Aramis de son ton goguenard; est-ce donc le voisinage de Mazarin qui vous rend si prudents?
— Oh! vous entendez, Flamarens, dit Châtillon, ne pas répondre serait une tache à mon nom et à mon honneur.
— C'est mon avis, dit Aramis.
— Vous ne répondrez pas, cependant, et ces messieurs tout à l'heure seront, j'en suis sûr, de mon avis.
Aramis secoua la tête avec un geste d'incroyable insolence.
Châtillon vit ce geste et porta la main à son épée.
— Duc, dit Flamarens, vous oubliez que demain vous commandez une expédition de la plus haute importance, et que, désigné par M. le Prince, agréé par la reine, jusqu'à demain soir vous ne vous appartenez pas.
— Soit. À après-demain matin donc, dit Aramis.
— À après-demain matin, dit Châtillon, c'est bien long, messieurs.
— Ce n'est pas moi, dit Aramis, qui fixe ce terme, et qui demande ce délai, d'autant plus, ce me semble, ajouta-t-il, qu'on pourrait se retrouver à cette expédition.
— Oui, monsieur, vous avez raison, s'écria Châtillon, et avec grand plaisir, si vous voulez prendre la peine de venir jusqu'aux portes de Charenton.
— Comment donc, monsieur! pour avoir l'honneur de vous rencontrer j'irais au bout du monde, à plus forte raison ferai-je dans ce but une ou deux lieues.
— Eh bien! à demain, monsieur.
— J'y compte. Allez-vous-en donc rejoindre votre cardinal. Mais auparavant jurez sur l'honneur que vous ne le préviendrez pas de notre retour.
— Des conditions!
— Pourquoi pas?
— Parce que c'est aux vainqueurs à en faire, et que vous ne l'êtes pas, messieurs.
—Alors, dégainons sur-le-champ. Cela nous est égal, à nous qui ne commandons pas l'expédition de demain.
Châtillon et Flamarens se regardèrent; il y avait tant d'ironie dans la parole et dans le geste d'Aramis, que Châtillon surtout avait grand'peine de tenir en bride sa colère. Mais sur un mot de Flamarens il se contint.
— Eh bien! soit, dit-il, notre compagnon, quel qu'il soit, ne saura rien de ce qui s'est passé. Mais vous me promettez bien, monsieur, de vous trouver demain à Charenton, n'est-ce pas?
— Ah! dit Aramis, soyez tranquilles, messieurs.
Les quatre gentilshommes se saluèrent, mais cette fois ce furent
Châtillon et Flamarens qui sortirent du Louvre les premiers, et
Athos en Aramis qui les suivirent.
— À qui donc en avez-vous avec toute cette fureur, Aramis? demanda Athos.
— Eh pardieu! j'en ai à ceux à qui je m'en suis pris.
— Que vous ont-il fait?
— Ils m'ont fait… Vous n'avez donc pas vu?
— Non.
— Ils ont ricané quand nous avons juré que nous avions fait notre devoir en Angleterre. Or, ils l'ont cru ou ne l'ont pas cru; s'ils l'ont cru, c'était pour nous insulter qu'ils ricanaient; s'ils ne l'ont pas cru, ils nous insultaient encore, et il est urgent de leur prouver que nous sommes bons à quelque chose. Au reste, je ne suis pas fâché qu'ils aient remis la chose à demain, je crois que nous avons ce soir quelque chose de mieux à faire que de tirer l'épée.
— Qu'avons-nous à faire?
— Eh pardieu! nous avons à faire prendre le Mazarin.
Athos allongea dédaigneusement les lèvres.
— Ces expéditions ne me vont pas, vous le savez, Aramis.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'elles ressemblent à des surprises.
— En vérité, Athos, vous seriez un singulier général d'armée; vous ne vous battriez qu'au grand jour; vous feriez prévenir votre adversaire de l'heure à laquelle vous l'attaqueriez, et vous vous garderiez bien de rien tenter la nuit contre lui, de peur qu'il ne vous accusât d'avoir profité de l'obscurité.
Athos sourit.
— Vous savez qu'on ne peut pas changer sa nature, dit-il; d'ailleurs, savez-vous où nous en sommes, et si l'arrestation du Mazarin ne serait pas plutôt un mal qu'un bien, un embarras qu'un triomphe?
— Dites, Athos, que vous désapprouvez ma proposition.
— Non pas, je crois au contraire qu'elle est de bonne guerre; cependant…
— Cependant, quoi?
— Je crois que vous n'auriez pas dû faire jurer à ces messieurs de ne rien dire au Mazarin; car en leur faisant jurer cela, vous avez presque pris l'engagement de ne rien faire.
— Je n'ai pris aucun engagement, je vous jure; je me regarde comme parfaitement libre. Allons, allons, Athos! allons!
— Où?
— Chez M. de Beaufort ou chez M. de Bouillon; nous leur dirons ce qu'il en est.
— Oui, mais à une condition: c'est que nous commencerons par le coadjuteur. C'est un prêtre; il est savant sur les cas de conscience, et nous lui conterons le nôtre.
— Ah! fit Aramis, il va tout gâter, tout s'approprier; finissons par lui au lieu de commencer.
Athos sourit. On voyait qu'il avait au fond du coeur une pensée qu'il ne disait pas.
— Eh bien! soit, dit-il; par lequel commençons-nous?
— Par M. de Bouillon, si vous voulez bien; c'est celui qui se présente le premier sur notre chemin.
— Maintenant vous me permettrez une chose, n'est-ce pas?
— Laquelle?
— C'est que je passe à l'hôtel du Grand-Roi-Charlemagne pour embrasser Raoul.
— Comment donc! j'y vais avec vous, nous l'embrasserons ensemble.
Tous deux avaient repris le bateau qui les avait amenés et s'étaient fait conduire aux Halles. Ils y trouvèrent Grimaud et Blaisois, qui leur tenaient leurs chevaux, et tous quatre s'acheminèrent vers la rue Guénégaud.
Mais Raoul n'était point à l'hôtel du Grand-Roi; il avait reçu dans la journée un message de M. le Prince et était parti avec Olivain aussitôt après l'avoir reçu.
LXXXII. Les trois lieutenants du généralissime
Selon qu'il avait été convenu et dans l'ordre arrêté entre eux,
Athos et Aramis, en sortant de l'auberge du _Grand-Roi-
Charlemagne, _s'acheminèrent vers l'hôtel de M. le duc de
Bouillon.
La nuit était noire, et, quoique s'avançant vers les heures silencieuses et solitaires, elle continuait de retentir de ces mille bruits qui réveillent en sursaut une ville assiégée. À chaque pas on rencontrait des barricades, à chaque détour des rues des chaînes tendues, à chaque carrefour des bivouacs; les patrouilles se croisaient, échangeant les mots d'ordre; les messagers expédiés par les différents chefs sillonnaient les places; enfin, des dialogues animés, et qui indiquaient l'agitation des esprits, s'établissaient entre les habitants pacifiques qui se tenaient aux fenêtres et leurs concitoyens plus belliqueux qui couraient les rues la pertuisane sur l'épaule ou l'arquebuse au bras.
Athos et Aramis n'avaient pas fait cent pas sans être arrêtés par les sentinelles placées aux barricades, qui leur avaient demandé le mot d'ordre; mais ils avaient répondu qu'ils allaient chez M. de Bouillon pour lui annoncer une nouvelle d'importance, et l'on s'était contenté de leur donner un guide qui, sous prétexte de les accompagner et de leur faciliter les passages, était chargé de veiller sur eux. Celui-ci était parti les précédant et chantant:
Ce brave monsieur de Bouillon Est incommodé de la goutte.
C'était un triolet des plus nouveaux et qui se composait de je ne sais combien de couplets où chacun avait sa part.
En arrivant aux environs de l'hôtel de Bouillon, on croisa une petite troupe de trois cavaliers qui avaient tous les mots du monde, car ils marchaient sans guide et sans escorte, et en arrivant aux barricades n'avaient qu'à échanger avec ceux qui les gardaient quelques paroles pour qu'on les laissât passer avec toutes les déférences qui sans doute étaient dues à leur rang. À leur aspect, Athos et Aramis s'arrêtèrent.
— Oh! oh! dit Aramis, voyez-vous, comte?
— Oui, dit Athos.
— Que vous semble de ces trois cavaliers?
— Et à vous Aramis?
— Mais que ce sont nos hommes.
— Vous ne vous êtes pas trompé, j'ai parfaitement reconnu
M. de Flamarens.
— Et moi, M. de Châtillon.
— Quant au cavalier au manteau brun…
— C'est le cardinal.
— En personne.
— Comment diable se hasardent-ils ainsi dans le voisinage de l'hôtel de Bouillon? demanda Aramis.
Athos sourit, mais il ne répondit point. Cinq minutes après ils frappaient à la porte du prince.
La porte était gardée par une sentinelle, comme c'est l'habitude pour les gens revêtus de grades supérieurs; un petit poste se tenait même dans la cour, prêt à obéir aux ordres du lieutenant de M. le prince de Conti.
Comme le disait la chanson, M. le duc de Bouillon avait la goutte et se tenait au lit; mais malgré cette grave indisposition, qui l'empêchait de monter à cheval depuis un mois, c'est-à-dire depuis que Paris était assiégé, il n'en fit pas moins dire qu'il était prêt à recevoir MM. le comte de La Fère et le chevalier d'Herblay.
Les deux amis furent introduits près de M. le duc de Bouillon. Le malade était dans sa chambre, couché, mais entouré de l'appareil le plus militaire qui se pût voir. Ce n'étaient partout, pendus aux murailles, qu'épées, pistolets, cuirasses et arquebuses, et il était facile de voir que, dès qu'il n'aurait plus la goutte, M. de Bouillon donnerait un joli peloton de fil à retordre aux ennemis du parlement. En attendant, à son grand regret, disait-il, il était forcé de se tenir au lit.
— Ah! messieurs, s'écria-t-il en apercevant les deux visiteurs et en faisant pour se soulever sur son lit un effort qui lui arracha une grimace de douleur, vous êtes bien heureux, vous; vous pouvez monter à cheval, aller, venir, combattre pour la cause du peuple. Mais moi, vous le voyez, je suis cloué sur mon lit. Ah! diable de goutte! fit-il en grimaçant de nouveau. Diable de goutte!
— Monseigneur, dit Athos, nous arrivons d'Angleterre, et notre premier soin en touchant à Paris a été de venir prendre des nouvelles de votre santé.
— Grand merci, messieurs, grand merci! reprit le duc. Mauvaise, comme vous le voyez, ma santé… Diable de goutte! Ah! vous arrivez d'Angleterre? et le roi Charles se porte bien, à ce que je viens d'apprendre?
— Il est mort, Monseigneur, dit Aramis.
— Bah! fit le duc étonné.
— Mort sur un échafaud, condamné par le parlement.
— Impossible!
— Et exécuté en notre présence.
— Que me disait donc M. de Flamarens?
— M. de Flamarens? fit Aramis.
— Oui, il sort d'ici.
Athos sourit.
— Avec deux compagnons? dit-il.
— Avec deux compagnons, oui, reprit le duc; puis il ajouta avec quelque inquiétude: Les auriez-vous rencontrés?
— Mais oui, dans la rue ce me semble, dit Athos.
Et il regarda en souriant Aramis, qui, de son côté, le regarda d'un air quelque peu étonné.
— Diable de goutte! s'écria M. de Bouillon évidemment mal à son aise.
— Monseigneur, dit Athos, en vérité il faut tout votre dévouement à la cause parisienne pour rester, souffrant comme vous l'êtes, à la tête des armées, et cette persévérance cause en vérité notre admiration, à M. d'Herblay et à moi.
— Que voulez-vous, messieurs! il faut bien, et vous en êtes un exemple, vous si braves et si dévoués, vous à qui mon cher collègue le duc de Beaufort doit la liberté et peut-être la vie, il faut bien se sacrifier à la chose publique. Aussi vous le voyez, je me sacrifie; mais, je l'avoue, je suis au bout de ma force. Le coeur est bon, la tête est bonne; mais cette diable de goutte me tue, et j'avoue que si la cour faisait droit à mes demandes, demandes bien justes, puisque je ne fais que demander une indemnité promise par l'ancien cardinal lui-même lorsqu'on m'a enlevé ma principauté de Sedan, oui, je l'avoue, si l'on me donnait des domaines de la même valeur, si l'on m'indemnisait de la non-jouissance de cette propriété depuis qu'elle m'a été enlevée, c'est-à-dire depuis huit ans; si le titre de prince était accordé à ceux de ma maison, et si mon frère de Turenne était réintégré dans son commandement, je me retirerais immédiatement dans mes terres et laisserais la cour et le parlement s'arranger entre eux comme ils l'entendraient.
— Et vous auriez bien raison, Monseigneur, dit Athos.
— C'est votre avis, n'est-ce pas, monsieur le comte de La Fère?
— Tout à fait.
— Et à vous aussi, monsieur le chevalier d'Herblay?
— Parfaitement.
— Eh bien! je vous assure, messieurs, reprit le duc, que selon toute probabilité, c'est celui que j'adopterai. La cour me fait des ouvertures en ce moment; il ne tient qu'à moi de les accepter. Je les avais repoussées jusqu'à cette heure, mais puisque des hommes comme vous me disent que j'ai tort, mais puisque surtout cette diable de goutte me met dans l'impossibilité de rendre aucun service à la cause parisienne, ma foi, j'ai bien envie de suivre votre conseil et d'accepter la proposition que vient de me faire M. de Châtillon.
— Acceptez, prince, dit Aramis, acceptez.
— Ma foi, oui. Je suis même fâché, ce soir, de l'avoir presque repoussée… mais il y a conférence demain, et nous verrons.
Les deux amis saluèrent le duc.
— Allez, messieurs, leur dit celui-ci, allez, vous devez être bien fatigués du voyage. Pauvre roi Charles! Mais enfin, il y a bien un peu de sa faute dans tout cela, et ce qui doit nous consoler c'est que la France n'a rien à se reprocher dans cette occasion, et qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour le sauver.
— Oh! quant à cela, dit Aramis, nous en sommes témoins,
M. de Mazarin surtout….
— Eh bien! voyez-vous, je suis bien aise que vous lui rendiez ce témoignage; il a du bon au fond, le cardinal, et s'il n'était pas étranger… eh bien! on lui rendrait justice. Aïe! diable de goutte!
Athos et Aramis sortirent, mais jusque dans l'antichambre les cris de M. de Bouillon les accompagnèrent; il était évident que le pauvre prince souffrait comme un damné.
Arrivés à la porte de la rue:
— Eh bien! demanda Aramis à Athos, que pensez-vous?
— De qui?
— De M. de Bouillon, pardieu!
— Mon ami, j'en pense ce qu'en pense le triolet de notre guide, reprit Athos:
Ce pauvre monsieur de Bouillon Est incommodé de la goutte.
— Aussi, dit Aramis, vous voyez que je ne lui ai pas soufflé mot de l'objet qui nous amenait.
— Et vous avez agi prudemment, vous lui eussiez redonné un accès.
Allons chez M. de Beaufort.
Et les deux amis s'acheminèrent vers l'hôtel de Vendôme.
Dix heures sonnaient comme ils arrivaient.
L'hôtel de Vendôme était non moins bien gardé et présentait un aspect non moins belliqueux que celui de Bouillon. Il y avait sentinelles, poste dans la cour, armes aux faisceaux, chevaux tout sellés aux anneaux. Deux cavaliers, sortant comme Athos et Aramis entraient, furent obligés de faire faire un pas en arrière à leurs montures pour laisser passer ceux-ci.
— Ah! ah! messieurs, dit Aramis, c'est décidément la nuit aux rencontres, j'avoue que nous serions bien malheureux, après nous être si souvent rencontrés ce soir, si nous allions ne point parvenir à nous rencontrer demain.
— Oh! quant à cela, monsieur, repartit Châtillon (car c'était lui-même qui sortait avec Flamarens de chez le duc de Beaufort), vous pouvez être tranquille; si nous nous rencontrons la nuit sans nous chercher, à plus forte raison nous rencontrerons-nous le jour en nous cherchant.
— Je l'espère, monsieur, dit Aramis.
— Et moi, j'en suis sûr, dit le duc.
MM. de Flamarens et de Châtillon continuèrent leur chemin, et
Athos et Aramis mirent pied à terre.
À peine avaient-ils passé la bride de leurs chevaux aux bras de leurs laquais et s'étaient-ils débarrassés de leurs manteaux, qu'un homme s'approcha d'eux, et après les avoir regardés un instant à la douteuse clarté d'une lanterne suspendue au milieu de la cour, poussa un cri de surprise et vint se jeter dans leurs bras.
— Comte de La Fère, s'écria cet homme, chevalier d'Herblay! comment êtes-vous ici, à Paris?
— Rochefort! dirent ensemble les deux amis.
— Oui, sans doute. Nous sommes arrivés, comme vous l'avez su, du Vendômois, il y a quatre ou cinq jours, et nous nous apprêtons à donner de la besogne au Mazarin. Vous êtes toujours des nôtres, je présume?
— Plus que jamais. Et le duc?
— Il est enragé contre le cardinal. Vous savez ses succès, à notre cher duc! c'est le véritable roi de Paris, il ne peut pas sortir sans risquer qu'on l'étouffe.
— Ah! tant mieux, dit Aramis; mais dites-moi, n'est-ce pas
MM. de Flamarens et de Châtillon qui sortent d'ici?
— Oui, ils viennent d'avoir audience du duc; ils venaient de la part du Mazarin sans doute, mais ils auront trouvé à qui parler, je vous en réponds.
— À la bonne heure! dit Athos. Et ne pourrait-on avoir l'honneur de voir Son Altesse?
— Comment donc! à l'instant même. Vous savez que pour vous elle est toujours visible. Suivez-moi, je réclame l'honneur de vous présenter.
Rochefort marcha devant. Toutes les portes s'ouvrirent devant lui et devant les deux amis. Ils trouvèrent M. de Beaufort près de se mettre à table. Les mille occupations de la soirée avaient retardé son souper jusqu'à ce moment-là; mais, malgré la gravité de la circonstance, le prince n'eut pas plus tôt entendu les deux noms que lui annonçait Rochefort, qu'il se leva de la chaise qu'il était en train d'approcher de la table, et que s'avançant vivement au-devant des deux amis:
— Ah! pardieu, dit-il, soyez les bienvenus, messieurs.
Vous venez prendre votre part de mon souper, n'est-ce pas? Boisjoli, préviens Noirmont que j'ai deux convives. Vous connaissez Noirmont, n'est-ce pas, messieurs? c'est mon maître d'hôtel, le successeur du père Marteau, qui confectionne les excellents pâtés que vous savez. Boisjoli, qu'il envoie un de sa façon, mais pas dans le genre de celui qu'il avait fait pour La Ramée. Dieu merci! nous n'avons plus besoin d'échelles de corde, de poignards ni de poires d'angoisse.
— Monseigneur, dit Athos, ne dérangez pas pour nous votre illustre maître d'hôtel, dont nous connaissons les talents nombreux et variés. Ce soir, avec la permission de Votre Altesse, nous aurons seulement l'honneur de lui demander des nouvelles de sa santé et de prendre ses ordres.
— Oh! quant à ma santé, vous voyez, messieurs, excellente. Une santé qui a résisté à cinq ans de Vincennes accompagnés de M. de Chavigny est capable de tout. Quant à mes ordres, ma foi, j'avoue que je serais fort embarrassé de vous en donner, attendu que chacun donne les siens de son côté, et que je finirai, si cela continue, par n'en pas donner du tout.
— Vraiment? dit Athos, je croyais cependant que c'était sur votre union que le parlement comptait.
— Ah! oui, notre union! elle est belle! Avec le duc de Bouillon, ça va encore, il a la goutte et ne quitte pas son lit, il y a moyen de s'entendre; mais avec M. d'Elbeuf et ses éléphants de fils… Vous connaissez le triolet sur le duc d'Elbeuf, messieurs?
— Non, Monseigneur.
— Vraiment!
Le duc se mit à chanter:
Monsieur d'Elbeuf et ses enfants Font rage à la place Royale. Ils vont tous quatre piaffant, Monsieur d'Elbeuf et ses enfants. Mais sitôt qu'il faut battre aux champs, Adieu leur humeur martiale. Monsieur d'Elbeuf et ses enfants Font rage à la place Royale
— Mais, reprit Athos, il n'en est pas ainsi avec le coadjuteur, j'espère?
— Ah! bien oui! avec le coadjuteur, c'est pis encore. Dieu vous garde des prélats brouillons, surtout quand ils portent une cuirasse sous leur simarre! Au lieu de se tenir tranquille dans son évêché à chanter des Te Deum pour les victoires que nous ne remportons pas, ou pour les victoires où nous sommes battus, savez-vous ce qu'il fait?
— Non.
— Il lève un régiment auquel il donne son nom, le régiment de Corinthe. Il fait des lieutenants et des capitaines ni plus ni moins qu'un maréchal de France, et des colonels comme le roi.
— Oui, dit Aramis; mais lorsqu'il faut se battre, j'espère qu'il se tient à son archevêché?
— Eh bien! pas du tout, voilà ce qui vous trompe, mon cher d'Herblay! Lorsqu'il faut se battre, il se bat; de sorte que comme la mort de son oncle lui a donné siège au parlement, maintenant on l'a sans cesse dans les jambes; au parlement, au conseil, au combat. Le prince de Conti est général en peinture, et quelle peinture! Un prince bossu! Ah! tout cela va bien mal, messieurs, tout cela va bien mal!
— De sorte, Monseigneur, que Votre Altesse est mécontente? dit
Athos en échangeant un regard avec Aramis.
— Mécontente, comte! dites que Mon Altesse est furieuse. C'est au point, tenez, je le dis à vous, je ne le dirais point à d'autres, c'est au point que si la reine, reconnaissant ses torts envers moi, rappelait ma mère exilée et me donnait la survivance de l'amirauté, qui est à monsieur mon père et qui m'a été promise à sa mort, eh bien! je ne serais pas bien éloigné de dresser des chiens à qui j'apprendrais à dire qu'il y a encore en France de plus grands voleurs que M. de Mazarin.
Ce ne fut plus un regard seulement, ce furent un regard et un sourire qu'échangèrent Athos et Aramis; et ne les eussent-ils pas rencontrés, ils eussent deviné que MM. de Châtillon et de Flamarens avaient passé par là. Aussi ne soufflèrent-ils pas mot de la présence à Paris de M. de Mazarin.
— Monseigneur, dit Athos, nous voilà satisfaits. Nous n'avions, en venant à cette heure chez Votre Altesse, d'autre but que de faire preuve de notre dévouement, et de lui dire que nous nous tenions à sa disposition comme ses plus fidèles serviteurs.
— Comme mes plus fidèles amis, messieurs, comme mes plus fidèles amis! vous l'avez prouvé; et si jamais je me raccommode avec la cour, je vous prouverai, je l'espère, que moi aussi je suis resté votre ami ainsi que celui de ces messieurs; comment diable les appelez-vous, d'Artagnan et Porthos?
— D'Artagnan et Porthos.
— Ah! oui, c'est cela. Ainsi donc, vous comprenez, comte de La Fère, vous comprenez, chevalier d'Herblay, tout et toujours à vous.
Athos et Aramis s'inclinèrent et sortirent.
— Mon cher Athos, dit Aramis, je crois que vous n'avez consenti à m'accompagner, Dieu me pardonne! que pour me donner une leçon?
— Attendez donc, mon cher, dit Athos, il sera temps de vous en apercevoir quand nous sortirons de chez le coadjuteur.
— Allons donc à l'archevêché, dit Aramis.
Et tous deux s'acheminèrent vers la Cité.
En se rapprochant du berceau de Paris, Athos et Aramis trouvèrent les rues inondées, et il fallut reprendre une barque.
Il était onze heures passées, mais on savait qu'il n'y avait pas d'heure pour se présenter chez le coadjuteur; son incroyable activité faisait, selon les besoins, de la nuit le jour, et du jour la nuit.
Le palais archiépiscopal sortait du sein de l'eau, et on eût dit, au nombre des barques amarrées de tous côtés autour de ce palais, qu'on était, non à Paris, mais à Venise. Ces barques allaient, venaient, se croisaient en tous sens, s'enfonçant dans le dédale des rues de la Cité, ou s'éloignant dans la direction de l'Arsenal ou du quai Saint-Victor, et alors nageaient comme sur un lac. De ces barques les unes étaient muettes et mystérieuses, les autres étaient bruyantes et éclairées. Les deux amis glissèrent au milieu de ce monde d'embarcations et abordèrent à leur tour.
Tout le rez-de-chaussée de l'archevêché était inondé, mais des espèces d'escaliers avaient été adaptés aux murailles; et tout le changement qui était résulté de l'inondation, c'est qu'au lieu d'entrer par les portes on entrait par les fenêtres.
Ce fut ainsi qu'Athos et Aramis abordèrent dans l'antichambre du prélat. Cette antichambre était encombrée de laquais, car une douzaine de seigneurs étaient entassés dans le salon d'attente.
— Mon Dieu! dit Aramis, regardez donc, Athos! est-ce que ce fat de coadjuteur va se donner le plaisir de nous faire faire antichambre?
Athos sourit.
— Mon cher ami, lui dit-il, il faut prendre les gens avec tous les inconvénients de leur position; le coadjuteur est en ce moment un des sept ou huit rois qui règnent à Paris, il a une cour.
— Oui, dit Aramis; mais nous ne sommes pas des courtisans, nous.
— Aussi allons-nous lui faire passer nos noms, et s'il ne fait pas en les voyant une réponse convenable, eh bien! nous le laisserons aux affaires de la France et aux siennes. Il ne s'agit que d'appeler un laquais et de lui mettre une demi-pistole dans la main.
— Eh! justement, s'écria Aramis, je ne me trompe pas… oui… non… si fait, Bazin; venez ici, drôle!
Bazin, qui dans ce moment traversait l'antichambre, majestueusement revêtu de ses habits d'église, se retourna, le sourcil froncé, pour voir quel était l'impertinent qui l'apostrophait de cette manière. Mais à peine eut-il reconnu Aramis, que le tigre se fit agneau, et que s'approchant des deux gentilshommes:
— Comment! dit-il, c'est vous, monsieur le chevalier! c'est vous, monsieur le comte! Vous voilà tous deux au moment où nous étions si inquiets de vous! Oh! que je suis heureux de vous revoir!
— C'est bien, c'est bien, maître Bazin, dit Aramis; trêve de compliments. Nous venons pour voir M. le coadjuteur, mais nous sommes pressés, et il faut que nous le voyions à l'instant même.
— Comment donc! dit Bazin, à l'instant même, sans doute; ce n'est
point à des seigneurs de votre sorte qu'on fait faire antichambre.
Seulement en ce moment il est en conférence secrète avec un
M. de Bruy.
— De Bruy! s'écrièrent ensemble Athos et Aramis.
— Oui! c'est moi qui l'ai annoncé, et je me rappelle parfaitement son nom. Le connaissez-vous, monsieur? ajouta Bazin en se retournant vers Aramis.
— Je crois le connaître.
— Je n'en dirai pas autant, moi, reprit Bazin, car il était si bien enveloppé dans son manteau, que, quelque persistance que j'y aie mise, je n'ai pas pu voir le plus petit coin de son visage. Mais je vais entrer pour annoncer, et cette fois peut-être serai- je plus heureux.
— Inutile, dit Aramis, nous renonçons à voir M. le coadjuteur pour ce soir, n'est-ce pas, Athos?
— Comme vous voudrez, dit le comte.
— Oui, il a de trop grandes affaires à traiter avec ce
M. de Bruy.
— Et lui annoncerai-je que ces messieurs étaient venus à l'archevêché?
— Non, ce n'est pas la peine, dit Aramis; venez, Athos.
Et les deux amis, fendant la foule des laquais, sortirent de l'archevêché suivis de Bazin, qui témoignait de leur importance en leur prodiguant les salutations.
— Eh bien! demanda Athos lorsque Aramis et lui furent dans la barque, commencez-vous à croire, mon ami, que nous aurions joué un bien mauvais tour à tous ces gens-là en arrêtant M. de Mazarin?
— Vous êtes la sagesse incarnée, Athos, répondit Aramis.
Ce qui avait surtout frappé les deux amis, c'était le peu d'importance qu'avaient pris à la cour de France les événements terribles qui s'étaient passés en Angleterre et qui leur semblaient, à eux, devoir occuper l'attention de toute l'Europe.
En effet, à part une pauvre veuve et une orpheline royale qui pleuraient dans un coin du Louvre, personne ne paraissait savoir qu'il eût existé un roi Charles Ier et que ce roi venait de mourir sur un échafaud.
Les deux amis s'étaient donné rendez-vous pour le lendemain matin à dix heures, car, quoique la nuit fût fort avancée lorsqu'ils étaient arrivés à la porte de l'hôtel, Aramis avait prétendu qu'il avait encore quelques visites d'importance à faire et avait laissé Athos entrer seul.
Le lendemain à dix heures sonnantes ils étaient réunis. Depuis six heures du matin Athos était sorti de son côté.
— Eh bien! avez-vous eu quelques nouvelles? demanda Athos.
— Aucune; on n'a vu d'Artagnan nulle part, et Porthos n'a pas encore paru. Et chez vous?
— Rien.
— Diable! fit Aramis.
— En effet, dit Athos, ce retard n'est point naturel; ils ont pris la route la plus directe, et par conséquent ils auraient dû arriver avant nous.
— Ajoutez à cela, dit Aramis, que nous connaissons d'Artagnan pour la rapidité de ses manoeuvres, et qu'il n'est pas homme à avoir perdu une heure, sachant que nous l'attendons…
— Il comptait, si vous vous rappelez, être ici le cinq.
— Et nous voilà au neuf. C'est ce soir qu'expire le délai.
— Que comptez-vous faire, demanda Athos, si ce soir nous n'avons pas de nouvelles?
— Pardieu! nous mettre à sa recherche.
— Bien, dit Athos.
— Mais Raoul? demanda Aramis.
Un léger nuage passa sur le front du comte.
— Raoul me donne beaucoup d'inquiétude, dit-il, il a reçu hier un message du prince de Condé, il est allé le rejoindre à Saint-Cloud et n'est pas revenu.
— N'avez-vous point vu madame de Chevreuse?
— Elle n'était point chez elle. Et vous, Aramis, vous deviez passer, je crois, chez madame de Longueville?
— J'y ai passé en effet.
— Eh bien?
— Elle n'était point chez elle non plus, mais au moins elle avait laissé l'adresse de son nouveau logement.
— Où était-elle?
— Devinez, je vous le donne en mille.
— Comment voulez-vous que je devine où est à minuit, car je présume que c'est en me quittant que vous vous êtes présenté chez elle, comment, dis-je, voulez-vous que je devine où est à minuit la plus belle et la plus active de toutes les frondeuses?
— À l'Hôtel de Ville! mon cher!
— Comment, à l'Hôtel de Ville! Est-elle donc nommée prévôt des marchands?
— Non, mais elle s'est faite reine de Paris par intérim, et comme elle n'a pas osé de prime abord aller s'établir au Palais-Royal ou aux Tuileries, elle s'est installée à l'Hôtel de Ville, où elle va donner incessamment un héritier ou une héritière à ce cher duc.
— Vous ne m'aviez pas fait part de cette circonstance, Aramis, dit Athos.
— Bah! vraiment! C'est un oubli alors, excusez-moi.
— Maintenant, demanda Athos, qu'allons-nous faire d'ici à ce soir? Nous voici fort désoeuvrés, ce me semble.
— Vous oubliez, mon ami, que nous avons de la besogne toute taillée.
— Où cela?
— Du côté de Charenton, morbleu! J'ai l'espérance, d'après sa promesse, de rencontrer là un certain M. de Châtillon que je déteste depuis longtemps.
— Et pourquoi cela?
— Parce qu'il est frère d'un certain M. de Coligny.
— Ah! c'est vrai, j'oubliais… lequel a prétendu à l'honneur d'être votre rival. Il a été bien cruellement puni de cette audace, mon cher, et, en vérité, cela devrait vous suffire.
— Oui; mais que voulez-vous! cela ne me suffit point. Je suis rancunier; c'est le seul point par lequel je tienne à l'Église Après cela, vous comprenez, Athos, vous n'êtes aucunement forcé de me suivre.
— Allons donc, dit Athos, vous plaisantez!
— En ce cas, mon cher, si vous êtes décidé à m'accompagner, il n'y a point de temps à perdre. Le tambour a battu, j'ai rencontré les canons qui partaient, j'ai vu les bourgeois qui se rangeaient en bataille sur la place de l'Hôtel-de-Ville; on va bien certainement se battre vers Charenton, comme l'a dit hier le duc de Châtillon.
— J'aurais cru, dit Athos, que les conférences de cette nuit avaient changé quelque chose à ces dispositions belliqueuses.
— Oui sans doute, mais on ne s'en battra pas moins, ne fût-ce que pour mieux masquer ces conférences.
— Pauvres gens! dit Athos, qui vont se faire tuer pour qu'on rende Sedan à M. de Bouillon, pour qu'on donne la survivance de l'amirauté à M. de Beaufort, et pour que le coadjuteur soit cardinal!
— Allons! allons! mon cher, dit Aramis, convenez que vous ne seriez pas si philosophe si votre Raoul ne se devait point trouver à toute cette bagarre.