Blaisois le regardait faire avec une admiration mêlée d'impatience, hasardant de temps en temps sur la façon de faire sauter un clou ou de pratiquer une pesée des observations pleines d'intelligence et de lucidité.
Au bout d'un instant, Mousqueton avait fait sauter trois planches.
— Là, dit Blaisois.
Mousqueton était le contraire de la grenouille de la fable qui se croyait plus grosse qu'elle n'était. Malheureusement, s'il était parvenu à diminuer son nom d'un tiers, il n'en était pas de même de son ventre. Il essaya de passer par l'ouverture pratiquée et vit avec douleur qu'il lui faudrait encore enlever deux ou trois planches au moins pour que l'ouverture fût à sa taille.
Il poussa un soupir et se retira pour se remettre à l'oeuvre.
Mais Grimaud, qui avait fini ses comptes, s'était levé, et, avec un intérêt profond pour l'opération qui s'exécutait, il s'était approché de ses deux compagnons et avait vu les efforts inutiles tentés par Mousqueton pour atteindre la terre promise.
— Moi, dit Grimaud.
Ce mot valait à lui seul tout un sonnet, qui vaut à lui seul, comme on le sait, tout un poème.
Mousqueton se retourna.
— Quoi, vous? demanda-t-il.
— Moi, je passerai.
— C'est vrai, dit Mousqueton en jetant un regard sur le corps long et mince de son ami, vous passerez, vous, et même facilement.
— C'est juste, il connaît les tonneaux pleins, dit Blaisois, puisqu'il a déjà été dans la cave avec M. le chevalier d'Artagnan. Laissez passer M. Grimaud, monsieur Mouston.
— J'y serais passé aussi bien que Grimaud, dit Mousqueton un peu piqué.
— Oui, mais ce serait plus long, et j'ai bien soif. Je sens mon coeur qui se barbouille de plus en plus.
— Passez donc, Grimaud, dit Mousqueton en donnant à celui qui allait tenter l'expédition à sa place le pot de bière et la vrille.
— Rincez les verres, dit Grimaud.
Puis il fit un geste amical à Mousqueton, afin que celui-ci lui pardonnât d'achever une expédition si brillamment commencée par un autre, et comme une couleuvre il se glissa par l'ouverture béante et disparut.
Blaisois semblait ravi, en extase. De tous les exploits accomplis depuis leur arrivée en Angleterre par les hommes extraordinaires auxquels ils avaient le bonheur d'être adjoint, celui-là lui semblait sans contredit le plus miraculeux.
— Vous allez voir, dit alors Mousqueton en regardant Blaisois avec une supériorité à laquelle celui-ci n'essaya même point de se soustraire, vous allez voir, Blaisois, comment, nous autres anciens soldats, nous buvons quand nous avons soif.
— Le manteau, dit Grimaud du fond de la cave.
— C'est juste, dit Mousqueton.
— Que désire-t-il? demanda Blaisois.
— Qu'on bouche l'ouverture avec un manteau.
— Pourquoi faire? demande Blaisois.
— Innocent! dit Mousqueton, et si quelqu'un entrait?
— Ah! c'est vrai! s'écria Blaisois avec une admiration de plus en plus visible. Mais il n'y verra pas clair.
— Grimaud voit toujours clair, répondit Mousqueton, la nuit comme le jour.
— Il est bien heureux, dit Blaisois; quand je n'ai pas de chandelle, je ne puis pas faire deux pas sans me cogner, moi.
— C'est que vous n'avez pas servi, dit Mousqueton; sans cela vous auriez appris à ramasser une aiguille dans un four. Mais silence! On vient, ce me semble.
Mousqueton fit entendre un petit sifflement d'alarme qui était familier aux laquais aux jours de leur jeunesse, reprit sa place à table et fit signe à Blaisois d'en faire autant.
Blaisois obéit.
La porte s'ouvrit. Deux hommes enveloppés dans leurs manteaux parurent.
— Oh! oh! dit l'un d'eux, pas encore couchés à onze heures et un quart? c'est contre les règles. Que dans un quart d'heure tout soit éteint et que tout le monde ronfle.
Les deux hommes s'acheminèrent vers la porte du compartiment dans lequel s'était glissé Grimaud, ouvrirent cette porte, entrèrent et la refermèrent derrière eux.
— Ah! dit Blaisois frémissant, il est perdu!
— C'est un bien fin renard que Grimaud, murmura Mousqueton.
Et ils attendirent, l'oreille au guet et l'haleine suspendue.
Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles on n'entendit aucun bruit qui pût faire soupçonner que Grimaud fût découvert.
Ce temps écoulé, Mousqueton et Blaisois virent la porte se rouvrir, les deux hommes en manteau sortirent, refermèrent la porte avec la même précaution qu'ils avaient fait en entrant et ils s'éloignèrent en renouvelant l'ordre de se coucher et d'éteindre les lumières.
— Obéirons-nous? demanda Blaisois; tout cela me semble louche.
— Ils ont dit un quart d'heure; nous avons encore cinq minutes, reprit Mousqueton.
— Si nous prévenions les maîtres?
— Attendons Grimaud.
— Mais s'ils l'ont tué?
— Grimaud eût crié.
— Vous savez qu'il est presque muet.
— Nous eussions entendu le coup, alors.
— Mais s'il ne revient pas?
— Le voici.
En effet, au moment même Grimaud écartait le manteau qui cachait l'ouverture et passait à travers cette ouverture une tête livide dont les yeux arrondis par l'effroi laissaient voir une petite prunelle dans un large cercle blanc. Il tenait à la main le pot de bière plein d'une substance quelconque, l'approcha du rayon de lumière qu'envoyait la lampe fumeuse, et murmura ce simple monosyllabe: Oh! avec une expression de si profonde terreur, que Mousqueton recula épouvanté et que Blaisois pensa s'évanouir.
Tous deux jetèrent néanmoins un regard curieux dans le pot à bière: il était plein de poudre.
Une fois convaincu que le bâtiment était chargé de poudre au lieu de l'être de vin, Grimaud s'élança vers l'écoutille et ne fit qu'on bond jusqu'à la chambre où dormaient les quatre amis. Arrivé à cette chambre, il repoussa doucement la porte, laquelle en s'ouvrant réveilla immédiatement d'Artagnan couché derrière elle.
À peine eut-il vu la figure décomposée de Grimaud, qu'il comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire et voulut s'écrier; mais Grimaud, d'un geste plus rapide que la parole elle- même, mit un doigt sur ses lèvres, et, d'un souffle qu'on n'eût pas soupçonné dans un corps si frêle, il éteignit la petite veilleuse à trois pas.
D'Artagnan se souleva sur le coude, Grimaud mit un genou en terre, et là, le cou tendu, tous les sens surexcités, il lui glissa dans l'oreille un récit qui, à la rigueur, était assez dramatique pour se passer du geste et du jeu de physionomie.
Pendant ce récit, Athos, Porthos et Aramis dormaient comme des hommes qui n'ont pas dormi depuis huit jours, et dans l'entrepont, Mousqueton nouait par précaution ses aiguillettes, tandis que Blaisois, saisi d'horreur, les cheveux hérissés sur sa tête, essayait d'en faire autant.
Voici ce qui s'était passé.
À peine Grimaud eut-il disparu par l'ouverture et se trouva-t-il dans le premier compartiment, qu'il se mit en quête et qu'il rencontra un tonneau. Il frappa dessus: le tonneau était vide. Il passa à un autre, il était vide encore; mais le troisième sur lequel il répéta l'expérience rendit un son si mat qu'il n'y avait point à s'y tromper. Grimaud reconnut qu'il était plein.
Il s'arrêta à celui-ci, chercha une place convenable pour le percer avec sa vrille, et, en cherchant cet endroit, mit la main sur un robinet.
— Bon! dit Grimaud, voilà qui m'épargne de la besogne.
Et il approcha son pot à bière, tourna le robinet et sentit que le contenu passait tout doucement d'un récipient dans l'autre.
Grimaud, après avoir préalablement pris la précaution de fermer le robinet, allait porter le pot à ses lèvres, trop consciencieux qu'il était pour apporter à ses compagnons une liqueur dont il n'eût pas pu leur répondre, lorsqu'il entendit le signal de l'alarme que lui donnait Mousqueton; il se douta de quelque ronde de nuit, se glissa dans l'intervalle de deux tonneaux et se cacha derrière une futaille.
En effet, un instant après, la porte s'ouvrit et se referma après avoir donné passage aux deux hommes à manteau que nous avons vus passer et repasser devant Blaisois et Mousqueton en donnant l'ordre d'éteindre les lumières.
L'un des deux portait une lanterne garnie de vitres, soigneusement fermée et d'une telle hauteur que la flamme ne pouvait atteindre à son sommet. De plus, les vitres elles-mêmes étaient recouvertes d'une feuille de papier blanc qui adoucissait ou plutôt absorbait la lumière et la chaleur.
Cet homme était Groslow.
L'autre tenait à la main quelque chose de long, de flexible et de roulé comme une corde blanchâtre. Son visage était recouvert d'un chapeau à larges bords. Grimaud, croyant que le même sentiment que le sien les attirait dans le caveau, et que, comme lui, ils venaient faire une visite au vin de Porto, se blottit de plus en plus derrière sa futaille, se disant qu'au reste, s'il était découvert, le crime n'était pas bien grand.
Arrivés au tonneau derrière lequel Grimaud était caché, les deux hommes s'arrêtèrent.
— Avez-vous la mèche? demanda en anglais celui qui portait le falot.
— La voici, dit l'autre.
À la voix du dernier, Grimaud tressaillit et sentit un frisson lui passer dans la moelle des os; il se souleva lentement, jusqu'à ce que sa tête dépassât le cercle de bois, et sous le large chapeau il reconnut la pâle figure de Mordaunt.
— Combien de temps peut durer cette mèche? demanda-t-il.
— Mais… cinq minutes à peu près, dit le patron.
Cette voix, non plus, n'était pas étrangère à Grimaud. Ses regards passèrent de l'un à l'autre, et après Mordaunt il reconnut Groslow.
— Alors, dit Mordaunt, vous allez prévenir vos hommes de se tenir prêts, sans leur dire à quoi. La chaloupe suit-elle le bâtiment?
— Comme un chien suit son maître au bout d'une laisse de chanvre.
— Alors, quand la pendule piquera le quart après minuit vous réunirez vos hommes, vous descendrez sans bruit dans la chaloupe…
— Après avoir mis le feu à la mèche?
— Ce soin me regarde. Je veux être sûr de ma vengeance. Les rames sont dans le canot?
— Tout est préparé.
— Bien.
— C'est entendu, alors.
Mordaunt s'agenouilla et assura un bout de sa mèche au robinet, pour n'avoir plus qu'à mettre le feu à l'extrémité opposée.
Puis, cette opération achevée, il tira sa montre.
— Vous avez entendu? au quart d'heure après minuit, dit-il en se relevant, c'est-à-dire…
Il regarda sa montre.
— Dans vingt minutes.
— Parfaitement, monsieur, répondit Groslow; seulement, je dois vous faire observer une dernière fois qu'il y a quelque danger pour la mission que vous vous réservez, et qu'il vaudrait mieux charger un de nos hommes de mettre le feu à l'artifice.
— Mon cher Groslow, dit Mordaunt, vous connaissez le proverbe français: On n'est bien servi que par soi-même. Je le mettrai en pratique.
Grimaud avait tout écouté, sinon tout entendu; mais la vue suppléait chez lui au défaut de compréhension parfaite de la langue; il avait vu et reconnu les deux mortels ennemis des mousquetaires; il avait vu Mordaunt disposer la mèche; il avait entendu le proverbe, que pour sa plus grande facilité Mordaunt avait dit en français. Enfin il palpait et repalpait le contenu du cruchon qu'il tenait à la main, et, au lieu du liquide qu'attendaient Mousqueton et Blaisois, criaient et s'écrasaient sous ses doigts les grains d'une poudre grossière.
Mordaunt s'éloigna avec le patron. À la porte il s'arrêta, écoutant.
— Entendez-vous comme ils dorment? dit-il.
En effet, on entendait ronfler Porthos à travers le plancher.
— C'est Dieu qui nous les livre, dit Groslow.
— Et cette fois, dit Mordaunt, le diable ne les sauverait pas!
Et tous deux sortirent.
LXXVII. Le vin de Porto (Suite)
Grimaud attendit qu'il eût entendu grincer le pêne de la porte dans la serrure, et quand il se fut assuré qu'il était seul, il se dressa lentement le long de la muraille.
— Ah! fit-il en essuyant avec sa manche de larges gouttes de sueur qui perlaient sur son front; comme c'est heureux que Mousqueton ait eu soif!
Il se hâta de passer par son trou, croyant encore rêver; mais la vue de la poudre dans le pot de bière lui prouva que ce rêve était un cauchemar mortel.
D'Artagnan, comme on le pense, écouta tous ces détails avec un intérêt croissant, et, sans attendre que Grimaud eût fini, il se leva sans secousse, et approchant sa bouche de l'oreille d'Aramis, qui dormait à sa gauche, et lui touchant l'épaule en même temps pour prévenir tout mouvement brusque:
— Chevalier, lui dit-il, levez-vous, et ne faites pas le moindre bruit.
Aramis s'éveilla. D'Artagnan lui répéta son invitation en lui serrant la main. Aramis obéit.
— Vous avez Athos à votre gauche, dit-il, prévenez-le comme je vous ai prévenu.
Aramis réveilla facilement Athos, dont le sommeil était léger comme l'est ordinairement celui de toutes les natures fines et nerveuses; mais on eut plus de difficulté pour réveiller Porthos. Il allait demander les causes et les raisons de cette interruption de son sommeil, qui lui paraissait fort déplaisante, lorsque d'Artagnan, pour toute explication, lui appliqua la main sur la bouche.
Alors notre Gascon, allongeant ses bras et les ramenant à lui, enferma dans leur cercle les trois têtes de ses amis, de façon qu'elles se touchassent pour ainsi dire.
— Amis, dit-il, nous allons immédiatement quitter ce bateau, ou nous sommes tous morts.
— Bah! dit Athos, encore?
— Savez-vous quel était le capitaine du bateau?
— Non.
— Le capitaine Groslow.
Un frémissement des trois mousquetaires apprit à d'Artagnan que son discours commençait à faire quelque impression sur ses amis.
— Groslow! fit Aramis, diable!
— Qu'est-ce que c'est que cela, Groslow? demanda Porthos, je ne me le rappelle plus.
— Celui qui a cassé la tête à Parry et qui s'apprête en ce moment à casser les nôtres.
— Oh! oh!
— Et son lieutenant, savez-vous qui c'est?
— Son lieutenant? il n'en a pas, dit Athos. On n'a pas de lieutenant dans une felouque montée par quatre hommes.
— Oui, mais M. Groslow n'est pas un capitaine comme un autre; il a un lieutenant, lui, et ce lieutenant est M. Mordaunt.
Cette fois ce fut plus qu'un frémissement parmi les mousquetaires, ce fut presque un cri. Ces hommes invincibles étaient soumis à l'influence mystérieuse et fatale qu'exerçait ce nom sur eux, et ressentaient de la terreur à l'entendre seulement prononcer.
— Que faire? dit Athos.
— Nous emparer de la felouque, dit Aramis.
— Et le tuer, dit Porthos.
— La felouque est minée, dit d'Artagnan. Ces tonneaux que j'ai pris pour des futailles pleines de porto sont des tonneaux de poudre. Quand Mordaunt se verra découvert, il fera tout sauter, amis et ennemis, et ma foi c'est un monsieur de trop mauvaise compagnie pour que j'aie le désir de me présenter en sa société, soit au ciel, soit à l'enfer.
— Vous avez donc un plan? demanda Athos.
— Oui.
— Lequel?
— Avez-vous confiance en moi?
— Ordonnez, dirent ensemble les trois mousquetaires.
— Eh bien, venez!
D'Artagnan alla à une fenêtre basse comme un dalot, mais qui suffisait pour donner passage à un homme; il la fit glisser doucement sur sa charnière.
— Voilà le chemin, dit-il.
— Diable! dit Aramis, il fait bien froid, cher ami!
— Restez si vous voulez ici, mais je vous préviens qu'il y fera chaud tout à l'heure.
— Mais nous ne pouvons gagner la terre à la nage.
— La chaloupe suit en laisse, nous gagnerons la chaloupe et nous couperons la laisse. Voilà tout. Allons, messieurs.
— Un instant, dit Athos; les laquais?
— Nous voici, dirent Mousqueton et Blaisois, que Grimaud avait été chercher pour concentrer toutes les forces dans la cabine, et qui, par l'écoutille qui touchait presque à la porte, étaient entrés sans être vus.
Cependant les trois amis étaient restés immobiles devant le terrible spectacle que leur avait découvert d'Artagnan en soulevant le volet et qu'ils voyaient par cette étroite ouverture.
En effet, quiconque a vu ce spectacle une fois sait que rien n'est plus profondément saisissant qu'une mer houleuse, roulant avec de sourds murmures ses vagues noires à la pâle clarté d'une lune d'hiver.
— Cordieu! dit d'Artagnan, nous hésitons, ce me semble! Si nous hésitons, nous, que feront donc les laquais?
— Je n'hésite pas, moi, dit Grimaud.
— Monsieur, dit Blaisois, je ne sais nager que dans les rivières, je vous en préviens.
— Et moi, je ne sais pas nager du tout, dit Mousqueton.
Pendant ce temps, d'Artagnan s'était glissé par l'ouverture.
— Vous êtes donc décidé, ami? dit Athos.
— Oui, répondit le Gascon. Allons, Athos, vous qui êtes l'homme parfait, dites à l'esprit de dominer la matière. Vous, Aramis, donnez le mot aux laquais. Vous, Porthos, tuez tout ce qui nous fera obstacle.
Et d'Artagnan, après avoir serré la main d'Athos, choisit le moment où par un mouvement de tangage la felouque plongeait de l'arrière; de sorte qu'il n'eut qu'à se laisser glisser dans l'eau, qui l'enveloppait déjà jusqu'à la ceinture.
Athos le suivit avant même que la felouque fût relevée; après Athos elle se releva, et l'on vit se tendre et sortir de l'eau le câble qui attachait la chaloupe.
D'Artagnan nagea vers ce câble et l'atteignit.
Là il attendit suspendu à ce câble par une main et la tête seule à fleur d'eau.
Au bout d'une seconde, Athos le rejoignit.
Puis l'on vit au tournant de la felouque poindre deux autres têtes. C'étaient celle d'Aramis et de Grimaud.
— Blaisois m'inquiète, dit Athos. N'avez-vous pas entendu, d'Artagnan, qu'il a dit qu'il ne savait nager que dans les rivières?
— Quand on sait nager, on nage partout, dit d'Artagnan; à la barque! à la barque!
— Mais Porthos? je ne le vois pas.
— Porthos va venir, soyez tranquille, il nage comme Léviathan lui-même.
En effet Porthos ne paraissait point; car une scène, moitié burlesque, moitié dramatique, se passait entre lui, Mousqueton et Blaisois.
Ceux-ci, épouvantés par le bruit de l'eau, par le sifflement du vent, effarés par la vue de cette eau noire bouillonnant dans le gouffre, reculaient au lieu d'avancer.
— Allons! allons! dit Porthos, à l'eau!
— Mais, monsieur, disait Mousqueton, je ne sais pas nager, laissez-moi ici.
— Et moi aussi, monsieur, disait Blaisois.
— Je vous assure que je vous embarrasserai dans cette petite barque, reprit Mousqueton.
— Et moi je me noierai bien sûr avant que d'y arriver, continuait
Blaisois.
— Ah çà, je vous étrangle tous deux si vous ne sortez pas, dit
Porthos en les saisissant à la gorge. En avant, Blaisois!
Un gémissement étouffé par la main de fer de Porthos fut toute la réponse de Blaisois, car le géant, le tenant par le cou et par les pieds, le fit glisser comme une planche par la fenêtre et l'envoya dans la mer tête en bas.
— Maintenant, Mouston, dit Porthos, j'espère que vous n'abandonnerez pas votre maître.
— Ah! monsieur, dit Mousqueton les larmes aux yeux, pourquoi avez-vous repris du service? nous étions si bien au château de Pierrefonds!
Et sans autre reproche, devenu pensif et obéissant, soit par dévouement réel, soit par l'exemple donné à l'égard de Blaisois, Mousqueton donna tête baissée dans la mer.
Action sublime en tout cas, car Mousqueton se croyait mort.
Mais Porthos n'était pas homme à abandonner ainsi son fidèle compagnon. Le maître suivit de si près son valet, que la chute des deux corps ne fit qu'un seul et même bruit; de sorte que lorsque Mousqueton revint sur l'eau tout aveuglé, il se trouva retenu par la large main de Porthos, et put, sans avoir besoin de faire aucun mouvement, s'avancer vers la corde avec la majesté d'un dieu marin.
Au même instant, Porthos vit tourbillonner quelque chose à la portée de son bras. Il saisit ce quelque chose par la chevelure: c'était Blaisois, au-devant duquel venait déjà Athos.
— Allez, allez, comte, dit Porthos, je n'ai pas besoin de vous.
Et en effet, d'un coup de jarret vigoureux, Porthos se dressa comme le géant Adamastor au-dessus de la lame, et en trois élans il se trouva avoir rejoint ses compagnons.
D'Artagnan, Aramis et Grimaud aidèrent Mousqueton et Blaisois à monter; puis vint le tour de Porthos, qui, en enjambant par-dessus le bord, manqua de faire chavirer la petite embarcation.
— Et Athos? demanda d'Artagnan.
— Me voici! dit Athos, qui, comme un général soutenant la retraite, n'avait voulu monter que le dernier et se tenait au rebord de la barque. Êtes-vous tous réunis?
— Tous, dit d'Artagnan. Et vous, Athos, avez-vous votre poignard?
— Oui.
— Alors coupez le câble et venez.
Athos tira un poignard acéré de sa ceinture et coupa la corde; la felouque s'éloigna; la barque resta stationnaire, sans autre mouvement que celui que lui imprimaient les vagues.
— Venez, Athos! dit d'Artagnan.
Et il tendit la main au comte de La Fère, qui prit à son tour place dans le bateau.
— Il était temps, dit le Gascon, et vous allez voir quelque chose de curieux.
LXXVIII. Fatality
En effet, d'Artagnan achevait à peine ces paroles qu'un coup de sifflet retentit sur la felouque, qui commençait à s'enfoncer dans la brume et dans l'obscurité.
— Ceci, comme vous le comprenez bien, reprit le Gascon, veut dire quelque chose.
En ce moment on vit un falot apparaître sur le pont et dessiner des ombres à l'arrière.
Soudain un cri terrible, un cri de désespoir traversa l'espace; et comme si ce cri eût chassé les nuages, le voile qui cachait la lune s'écarta, et l'on vit se dessiner sur le ciel, argenté d'une pâle lumière, la voilure grise et les cordages noirs de la felouque.
Des ombres couraient éperdues sur le navire, et des cris lamentables accompagnaient ces promenades insensées.
Au milieu de ces cris, on vit apparaître, sur le couronnement de la poupe, Mordaunt, une torche à la main.
Ces ombres qui couraient éperdues sur le navire, c'était Groslow qui, à l'heure indiquée par Mordaunt, avait rassemblé ses hommes; tandis que celui-ci, après avoir écouté à la porte de la cabine si les mousquetaires dormaient toujours, était descendu dans la cale, rassuré par le silence.
En effet, qui eût pu soupçonner ce qui venait de se passer?
Mordaunt avait en conséquence ouvert la porte et couru à la mèche; ardent comme un homme altéré de vengeance et sûr de lui comme ceux que Dieu aveugle, il avait mis le feu au soufre.
Pendant ce temps, Groslow et ses matelots s'étaient réunis à l'arrière.
— Halez la corde, dit Groslow, et attirez la chaloupe à nous.
Un des matelots enjamba la muraille du navire, saisit le câble et tira; le câble vint à lui sans résistance aucune.
— Le câble est coupé! s'écria le marin: plus de canot!
— Comment! plus de canot! dit Groslow en s'élançant à son tour sur le bastingage, c'est impossible!
— Cela est cependant, dit le marin, voyez plutôt; rien dans le sillage, et d'ailleurs voilà le bout du câble.
C'était alors que Groslow avait poussé ce rugissement que les mousquetaires avaient entendu.
— Qu'y a-t-il? s'écria Mordaunt, qui, sortant de l'écoutille, s'élança à son tour vers l'arrière sa torche à la main.
— Il y a que nos ennemis nous échappent; il y a qu'ils ont coupé la corde et qu'ils fuient avec le canot.
Mordaunt ne fit qu'un bond jusqu'à la cabine, dont il enfonça la porte d'un coup de pied.
— Vide! s'écria-t-il. Oh! les démons!
— Nous allons les poursuivre, dit Groslow; ils ne peuvent être loin, et nous les coulerons en passant sur eux.
— Oui, mais le feu! dit Mordaunt, j'ai mis le feu!
— À quoi?
— À la mèche!
— Mille tonnerres! hurla Groslow en se précipitant vers l'écoutille. Peut-être est-il encore temps.
Mordaunt ne répondit que par un rire terrible; et, les traits bouleversés par la haine plus encore que par la terreur, cherchant le ciel de ses yeux hagards pour lui lancer un dernier blasphème, il jeta d'abord sa torche dans la mer, puis il s'y précipita lui- même.
Au même instant et comme Groslow mettait le pied sur l'escalier de l'écoutille, le navire s'ouvrit comme le cratère d'un volcan; un jet de feu s'élança vers le ciel avec une explosion pareille à celle de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois; l'air s'embrasa tout sillonné de débris embrasés eux-mêmes, puis l'effroyable éclair disparut, les débris tombèrent l'un après l'autre, frémissant dans l'abîme, où ils s'éteignirent, et, à l'exception d'une vibration dans l'air, au bout d'un instant on eût cru qu'il ne s'était rien passé.
Seulement la felouque avait disparu de la surface de la mer, et
Groslow et ses trois hommes étaient anéantis.
Les quatre amis avaient tout vu, aucun des détails de ce terrible drame ne leur avait échappé. Un instant inondés de cette lumière éclatante qui avait éclairé la mer à plus d'une lieue, on aurait pu les voir chacun dans une attitude diverse, exprimant l'effroi que, malgré leurs coeurs de bronze, ils ne pouvaient s'empêcher de ressentir. Bientôt la pluie de flammes retomba tout autour d'eux; puis enfin le volcan s'éteignit comme nous l'avons raconté, et tout rentra dans l'obscurité, barque flottante et océan houleux.
Ils demeurèrent un instant silencieux et abattus. Porthos et d'Artagnan, qui avaient pris chacun une rame, la soutenaient machinalement au-dessus de l'eau en pesant dessus de tout leur corps et en l'étreignant de leurs mains crispées.
— Ma foi, dit Aramis rompant le premier ce silence de mort, pour cette fois je crois que tout est fini.
— À moi, milords! à l'aide! au secours! cria une voix lamentable dont les accents parvinrent aux quatre amis, et pareille à celle de quelque esprit de la mer.
Tous se regardèrent. Athos lui-même tressaillit.
— C'est lui, c'est sa voix! dit-il.
Tous gardèrent le silence, car tous avaient, comme Athos, reconnu cette voix. Seulement leurs regards aux prunelles dilatées se tournèrent dans la direction où avait disparu le bâtiment, faisant des efforts inouïs pour percer l'obscurité.
Au bout d'un instant on commença de distinguer un homme; il s'approchait nageant avec vigueur.
Athos étendit lentement le bras vers lui, le montrant du doigt à ses compagnons.
— Oui, oui, dit d'Artagnan, je le vois bien.
— Encore lui! dit Porthos en respirant comme un soufflet de forge. Ah çà, mais il est donc de fer?
— O mon Dieu! murmura Athos.
Aramis et d'Artagnan se parlaient à l'oreille.
Mordaunt fit encore quelques brassées, et, levant en signe de détresse une main au-dessus de la mer:
— Pitié! messieurs, pitié, au nom du ciel! je sens mes forces qui m'abandonnent, je vais mourir!
La voix qui implorait secours était si vibrante, qu'elle alla éveiller la compassion au fond du coeur d'Athos.
— Le malheureux! murmura-t-il.
— Bon! dit d'Artagnan, il ne vous manque plus que de le plaindre! En vérité, je crois qu'il nage vers nous. Pense-t-il donc que nous allons le prendre? Ramez, Porthos, ramez!
Et donnant l'exemple, d'Artagnan plongea sa rame dans la mer, deux coups d'aviron éloignèrent la barque de vingt brasses.
— Oh! vous ne m'abandonnerez pas! vous ne me laisserez pas périr! vous ne serez pas sans pitié! s'écria Mordaunt.
— Ah! ah! dit Porthos à Mordaunt, je crois que nous vous tenons, enfin, mon brave, et que vous n'avez pour vous sauver d'ici d'autres portes que celles de l'enfer!
— Oh! Porthos! murmura le comte de La Fère.
— Laissez-moi tranquille, Athos; en vérité vous devenez ridicule avec vos éternelles générosités! D'abord, s'il approche à dix pieds de la barque, je vous déclare que je lui fends la tête d'un coup d'aviron.
— Oh! de grâce… ne me fuyez pas, messieurs… de grâce… ayez pitié de moi! cria le jeune homme, dont la respiration haletante faisait parfois, quand sa tête disparaissait sous la vague, bouillonner l'eau glacée.
D'Artagnan, qui tout en suivant de l'oeil chaque mouvement de
Mordaunt, avait terminé son colloque avec Aramis, se leva:
— Monsieur, dit-il en s'adressant au nageur, éloignez-vous, s'il vous plaît. Votre repentir est de trop fraîche date pour que nous y ayons une bien grande confiance; faites attention que le bateau dans lequel vous avez voulu nous griller fume encore à quelques pieds sous l'eau, et que la situation dans laquelle vous êtes est un lit de roses en comparaison de celle où vous vouliez nous mettre et où vous avez mis M. Groslow et ses compagnons.
— Messieurs, reprit Mordaunt avec un accent plus désespéré, je vous jure que mon repentir est véritable. Messieurs, je suis si jeune, j'ai vingt-trois ans à peine! messieurs, j'ai été entraîné par un ressentiment bien naturel, j'ai voulu venger ma mère, et vous eussiez tous fait ce que j'ai fait.
— Peuh! fit d'Artagnan, voyant qu'Athos s'attendrissait de plus en plus; c'est selon.
Mordaunt n'avait plus que trois ou quatre brassées à faire pour atteindre la barque, car l'approche de la mort semblait lui donner une vigueur surnaturelle.
— Hélas! reprit-il, je vais donc mourir! vous allez donc tuer le fils comme vous avez tué la mère! Et cependant je n'étais pas coupable; selon toutes les lois divines et humaines, un fils doit venger sa mère. D'ailleurs, ajouta-t-il en joignant les mains, si c'est un crime, puisque je m'en repens, puisque j'en demande pardon, je dois être pardonné.
Alors, comme si les forces lui manquaient, il sembla ne plus pouvoir se soutenir sur l'eau, et une vague passa sur sa tête, qui éteignit sa voix.
— Oh! cela me déchire! dit Athos.
Mordaunt reparut.
— Et moi, répondit d'Artagnan, je dis qu'il faut en finir; monsieur l'assassin de votre oncle, monsieur le bourreau du roi Charles, monsieur l'incendiaire, je vous engage à vous laisser couler à fond; ou, si vous approchez encore de la barque d'une seule brasse, je vous casse la tête avec mon aviron.
Mordaunt, comme au désespoir, fit une brassée. D'Artagnan prit sa rame à deux mains, Athos se leva.
— D'Artagnan! d'Artagnan! s'écria-t-il; d'Artagnan! mon fils, je vous en supplie. Le malheureux va mourir, et c'est affreux de laisser mourir un homme sans lui tendre la main, quand on n'a qu'à lui tendre la main pour le sauver. Oh! mon coeur me défend une pareille action; je ne puis y résister, il faut qu'il vive!
— Mordieu! répliqua d'Artagnan, pourquoi ne vous livrez-vous pas tout de suite pieds et poings liés à ce misérable? Ce sera plus tôt fait. Ah! comte de La Fère, vous voulez périr par lui; eh bien! moi, votre fils, comme vous m'appelez, je ne le veux pas.
C'était la première fois que d'Artagnan résistait à une prière qu'Athos faisait en l'appelant son fils.
Aramis tira froidement son épée, qu'il avait emportée entre ses dents à la nage.
— S'il pose la main sur le bordage, dit-il, je la lui coupe comme à un régicide qu'il est.
— Et moi, dit Porthos, attendez…
— Qu'allez-vous faire? demanda Aramis.
— Je vais me jeter à l'eau et je l'étranglerai.
— Oh! messieurs, s'écria Athos avec un sentiment irrésistible, soyons hommes, soyons chrétiens!
D'Artagnan poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement,
Aramis abaissa son épée, Porthos se rassit.
— Voyez, continua Athos, voyez, la mort se peint sur son visage; ses forces sont à bout, une minute encore, et il coule au fond de l'abîme. Ah! ne me donnez pas cet horrible remords, ne me forcez pas à mourir de honte à mon tour; mes amis, accordez-moi la vie de ce malheureux, je vous bénirai, je vous…
— Je me meurs! murmura Mordaunt; à moi!… à moi!…
— Gagnons une minute, dit Aramis en se penchant à gauche et en s'adressant à d'Artagnan. Un coup d'aviron, ajouta-t-il en se penchant à droite vers Porthos.
D'Artagnan ne répondit ni du geste ni de la parole; il commençait d'être ému, moitié des supplications d'Athos, moitié par le spectacle qu'il avait sous les yeux. Porthos seul donna un coup de rame, et, comme ce coup n'avait pas de contre-poids, la barque tourna seulement sur elle-même et ce mouvement rapprocha Athos du moribond.
— Monsieur le comte de La Fère! s'écria Mordaunt, monsieur le comte de La Fère! C'est à vous que je m'adresse, c'est vous que je supplie, ayez pitié de moi… Où êtes-vous, monsieur le comte de La Fère? Je n'y vois plus… Je me meurs!… À moi! à moi!
— Me voici, monsieur, dit Athos en se penchant et en étendant le bras vers Mordaunt avec cet air de noblesse et de dignité qui lui était habituel, me voici; prenez ma main, et entrez dans notre embarcation.
— J'aime mieux ne pas regarder, dit d'Artagnan, cette faiblesse me répugne.
Il se retourna vers les deux amis, qui, de leur côté, se pressaient au fond de la barque comme s'ils eussent craint de toucher celui auquel Athos ne craignait pas de tendre la main.
Mordaunt fit un effort suprême, se souleva, saisit cette main qui se tendait vers lui et s'y cramponna avec la véhémence du dernier espoir.
— Bien! dit Athos, mettez votre autre main ici.
Et il lui offrait son épaule comme second point d'appui, de sorte que sa tête touchait presque la tête de Mordaunt, et que ces deux ennemis mortels se tenaient embrassés comme deux frères.
Mordaunt étreignit de ses doigts crispés le collet d'Athos.
— Bien, monsieur, dit le comte, maintenant vous voilà sauvé, tranquillisez-vous.
— Ah! ma mère, s'écria Mordaunt avec un regard flamboyant et avec un accent de haine impossible à décrire, je ne peux t'offrir qu'une victime, mais ce sera du moins celle que tu eusses choisie!
Et tandis que d'Artagnan poussait un cri, que Porthos levait l'aviron, qu'Aramis cherchait une place pour frapper, une effrayante secousse donnée à la barque entraîna Athos dans l'eau, tandis que Mordaunt, poussant un cri de triomphe, serrait le cou de sa victime et enveloppait, pour paralyser ses mouvements, ses jambes et les siennes comme aurait pu le faire un serpent.
Un instant, sans pousser un cri, sans appeler à son aide, Athos essaya de se maintenir à la surface de la mer, mais le poids l'entraînant, il disparut peu à peu; bientôt on ne vit plus que ses longs cheveux flottants; puis tout disparut, et un large bouillonnement, qui s'effaça à son tour, indiqua seul l'endroit où tous deux s'étaient engloutis.
Muets d'horreur, immobiles, suffoqués par l'indignation et l'épouvante, les trois amis étaient restés la bouche béante, les yeux dilatés, les bras tendus; ils semblaient des statues et cependant, malgré leur immobilité, on entendait battre leur coeur. Porthos le premier revint à lui, et s'arrachant les cheveux à pleines mains:
— Oh! s'écria-t-il avec un sanglot déchirant chez un pareil homme surtout, oh! Athos, Athos! noble coeur! malheur! malheur sur nous qui t'avons laissé mourir!
— Oh! oui, répéta d'Artagnan, malheur!
— Malheur! murmura Aramis.
En ce moment, au milieu du vaste cercle illuminé des rayons de la lune, à quatre ou cinq brasses de la barque, le même tourbillonnement qui avait annoncé l'absorption se renouvela, et l'on vit reparaître d'abord des cheveux, puis un visage pâle aux yeux ouverts mais cependant morts, puis un corps qui, après s'être dressé jusqu'au buste au-dessus de la mer, se renversa mollement sur le dos, selon le caprice de la vague.
Dans la poitrine du cadavre était enfoncé un poignard dont le pommeau d'or étincelait.
— Mordaunt! Mordaunt! Mordaunt! s'écrièrent les trois amis, c'est
Mordaunt!
— Mais Athos? dit d'Artagnan.
Tout à coup la barque pencha à gauche sous un poids nouveau et inattendu, et Grimaud poussa un hurlement de joie; tous se retournèrent, et l'on vit Athos, livide, l'oeil éteint et la main tremblante, se reposer en s'appuyant sur le bord du canot. Huit bras nerveux l'enlevèrent aussitôt et le déposèrent dans la barque, où dans un instant Athos se sentit réchauffé, ranimé, renaissant sous les caresses et dans les étreintes de ses amis ivres de joie.
— Vous n'êtes pas blessé, au moins? demanda d'Artagnan.
— Non, répondit Athos… Et lui?
— Oh! lui, cette fois, Dieu merci! il est bien mort. Tenez!
Et d'Artagnan, forçant Athos de regarder dans la direction qu'il lui indiquait, lui montra le corps de Mordaunt flottant sur le dos des lames, et qui, tantôt submergé, tantôt relevé, semblait encore poursuivre les quatre amis d'un regard chargé d'insulte et de haine mortelle.
Enfin il s'abîma. Athos l'avait suivi d'un oeil empreint de mélancolie et de pitié.
— Bravo, Athos! dit Aramis avec une effusion bien rare chez lui.
— Le beau coup! s'écria Porthos.
— J'avais un fils, dit Athos, j'ai voulu vivre.
— Enfin, dit d'Artagnan, voilà où Dieu a parlé.
— Ce n'est pas moi qui l'ai tué, murmura Athos, c'est le destin.
LXXIX. Où, après avoir manqué d'être rôti, Mousqueton manqua d'être mangé
Un profond silence régna longtemps dans le canot après la scène terrible que nous venons de raconter. La lune, qui s'était montrée un instant comme si Dieu eût voulu qu'aucun détail de cet événement ne restât caché aux yeux des spectateurs, disparut derrière les nuages; tout rentra dans cette obscurité si effrayante dans tous les déserts et surtout dans ce désert liquide qu'on appelle l'Océan, et l'on n'entendit plus que le sifflement du vent d'ouest dans la crête des lames.
Porthos rompit le premier le silence.
— J'ai vu bien des choses, dit-il, mais aucune ne m'a ému comme celle que je viens de voir. Cependant, tout troublé que je suis, je vous déclare que je me sens excessivement heureux. J'ai cent livres de moins sur la poitrine, et je respire enfin librement.
En effet, Porthos respira avec un bruit qui faisait honneur au jeu puissant de ses poumons.
— Pour moi, dit Aramis, je n'en dirai pas autant que vous, Porthos; je suis encore épouvanté. C'est au point que je n'en crois pas mes yeux, que je doute de ce que j'ai vu, que je cherche tout autour du canot, et que je m'attends à chaque minute à voir reparaître ce misérable tenant à la main le poignard qu'il avait dans le coeur.
— Oh! moi, je suis tranquille, reprit Porthos; le coup lui a été porté vers la sixième côte et enfoncé jusqu'à la garde. Je ne vous en fais pas un reproche, Athos, au contraire. Quand on frappe, c'est comme cela qu'il faut frapper. Aussi je vis à présent, je respire, je suis joyeux.
— Ne vous hâtez pas de chanter victoire, Porthos! dit d'Artagnan. Jamais nous n'avons couru un danger plus grand qu'à cette heure; car un homme vient à bout d'un homme, mais non pas d'un élément. Or, nous sommes en mer la nuit, sans guide, dans une frêle barque; qu'un coup de vent fasse chavirer le canot, et nous sommes perdus.
Mousqueton poussa un profond soupir.
— Vous êtes ingrat, d'Artagnan, dit Athos; oui, ingrat de douter de la Providence au moment où elle vient de nous sauver tous d'une façon si miraculeuse. Croyez-vous qu'elle nous ait fait passer, en nous guidant par la main, à travers tant de périls, pour nous abandonner ensuite? Non pas. Nous sommes partis par un vent d'ouest, ce vent souffle toujours. Athos s'orienta sur l'étoile polaire. Voici le Chariot, par conséquent là est la France. Laissons-nous aller au vent, et tant qu'il ne changera point il nous poussera vers les côtes de Calais ou de Boulogne. Si la barque chavire, nous sommes assez forts et assez bons nageurs, à nous cinq du moins, pour la retourner, ou pour nous attacher à elle si cet effort est au-dessus de nos forces. Or, nous nous trouvons sur la route de tous les vaisseaux qui vont de Douvres à Calais et de Portsmouth à Boulogne; si l'eau conservait leurs traces, leur sillage eût creusé une vallée à l'endroit même où nous sommes. Il est donc impossible qu'au jour nous ne rencontrions pas quelque barque de pêcheur qui nous recueillera.
— Mais si nous n'en rencontrions point, par exemple, et que le vent tournât au nord!
— Alors, dit Athos, c'est autre chose, nous ne retrouverions la terre que de l'autre côté de l'Atlantique.
— Ce qui veut dire que nous mourrions de faim, reprit Aramis.
— C'est plus que probable, dit le comte de La Fère.
Mousqueton poussa un second soupir plus douloureux encore que le premier.
— Ah! çà! Mouston, demanda Porthos, qu'avez-vous donc à gémir toujours ainsi? cela devient fastidieux!
— J'ai que j'ai froid, monsieur, dit Mousqueton.
— C'est impossible, dit Porthos.
— Impossible? dit Mousqueton étonné.
— Certainement. Vous avez le corps couvert d'une couche de graisse qui le rend impénétrable à l'air. Il y a autre chose, parlez franchement.
— Eh bien, oui, monsieur, et c'est même cette couche de graisse, dont vous me glorifiez, qui m'épouvante, moi!
— Et pourquoi cela, Mouston? parlez hardiment, ces messieurs vous le permettent.
— Parce que, monsieur, je me rappelais que dans la bibliothèque du château de Bracieux il y a une foule de livres de voyages, et parmi ces livres de voyages ceux de Jean Mocquet, le fameux voyageur du roi Henri IV.
— Après?
— Eh bien! monsieur, dit Mousqueton, dans ces livres il est fort parlé d'aventures maritimes et d'événements semblables à celui qui nous menace en ce moment!
— Continuez, Mouston, dit Porthos, cette analogie est pleine d'intérêt.
— Eh bien, monsieur, en pareil cas, les voyageurs affamés, dit Jean Mocquet, ont l'habitude affreuse de se manger les uns les autres et de commencer par…
— Par le plus gras! s'écria d'Artagnan ne pouvant s'empêcher de rire, malgré la gravité de la situation.
— Oui, monsieur, répondit Mousqueton, un peu abasourdi de cette hilarité, et permettez-moi de vous dire que je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de risible là-dedans.
— C'est le dévouement personnifié que ce brave Mousqueton! reprit Porthos. Gageons que tu te voyais déjà dépecé et mangé par ton maître?
— Oui, monsieur, quoique cette joie que vous devinez en moi ne soit pas, je vous l'avoue, sans quelque mélange de tristesse. Cependant je ne me regretterais pas trop, monsieur, si en mourant j'avais la certitude de vous être utile encore.
— Mouston, dit Porthos attendri, si nous revoyons jamais mon château de Pierrefonds, vous aurez, en toute propriété, pour vous et vos descendants, le clos de vignes qui surmonte la ferme.
—Et vous le nommerez la vigne du Dévouement, Mouston, dit Aramis, pour transmettre aux derniers âges le souvenir de votre sacrifice.
— Chevalier, dit d'Artagnan en riant à son tour, vous eussiez mangé du Mouston sans trop de répugnance, n'est-ce pas, surtout après deux ou trois jours de diète?
— Oh! ma foi, non, reprit Aramis, j'eusse mieux aimé Blaisois: il y a moins longtemps que nous le connaissons.
On conçoit que pendant cet échange de plaisanteries, qui avaient pour but surtout d'écarter de l'esprit d'Athos la scène qui venait de se passer, à l'exception de Grimaud, qui savait qu'en tout cas le danger, quel qu'il fût, passerait au-dessus de sa tête, les valets ne fussent point tranquilles.
Aussi Grimaud, sans prendre aucune part à la conversation, et muet, selon son habitude, s'escrimait-il de son mieux, un aviron de chaque main.
— Tu rames donc, toi? dit Athos.
Grimaud fit signe que oui.
— Pourquoi rames-tu?
— Pour avoir chaud.
En effet, tandis que les autres naufragés grelottaient de froid, le silencieux Grimaud suait à grosses gouttes.
Tout à coup Mousqueton poussa un cri de joie en élevant au-dessus de sa tête sa main armée d'une bouteille.
— Oh! dit-il en passant la bouteille à Porthos, oh! monsieur, nous sommes sauvés! la barque est garnie de vivres.
Et fouillant vivement sous le banc d'où il avait déjà tiré le précieux spécimen, il amena successivement une douzaine de bouteilles pareilles, du pain et un morceau de boeuf salé.
Il est inutile de dire que cette trouvaille rendit la gaieté à tous, excepté à Athos.
— Mordieu! dit Porthos, qui, on se le rappelle, avait déjà faim en mettant le pied sur la felouque, c'est étonnant comme les émotions creusent l'estomac!
Et il avala une bouteille d'un coup et mangea à lui seul un bon tiers du pain et du boeuf salé.
— Maintenant, dit Athos, dormez ou tâchez de dormir, messieurs; moi, je veillerai.
Pour d'autres hommes que pour nos hardis aventuriers une pareille proposition eût été dérisoire. En effet, ils étaient mouillés jusqu'aux os, il faisait un vent glacial, et les émotions qu'ils venaient d'éprouver semblaient leur défendre de fermer l'oeil; mais pour ces natures d'élite, pour ces tempéraments de fer, pour ces corps brisés à toutes les fatigues, le sommeil, dans toutes les circonstances, arrivait à son heure sans jamais manquer à l'appel.
Aussi au bout d'un instant chacun, plein de confiance dans le pilote, se fut-il accoudé à sa façon, et eut-il essayé de profiter du conseil donné par Athos, qui, assis au gouvernail et les yeux fixés sur le ciel, où sans doute il cherchait non seulement le chemin de la France, mais encore le visage de Dieu, demeura seul, comme il l'avait promis, pensif et éveillé, dirigeant la petite barque dans la voie qu'elle devait suivre.
Après quelques heures de sommeil, les voyageurs furent réveillés par Athos.
Les premières lueurs du jour venaient de blanchir la mer bleuâtre, et à dix portées de mousquet à peu près vers l'avant on apercevait une masse noire au-dessus de laquelle se déployait une voile triangulaire fine et allongée comme l'aile d'une hirondelle.
— Une barque! dirent d'une même voix les quatre amis, tandis que les laquais, de leur côté, exprimaient aussi leur joie sur des tons différents.
C'était en effet une flûte dunkerquoise qui faisait voile vers
Boulogne.
Les quatre maîtres, Blaisois et Mousqueton unirent leurs voix en un seul cri qui vibra sur la surface élastique des flots, tandis que Grimaud, sans rien dire, mettait son chapeau au bout de sa rame pour attirer les regards de ceux qu'allait frapper le son de la voix.
Un quart d'heure après, le canot de cette flûte les remorquait; ils mettaient le pied sur le pont du petit bâtiment. Grimaud offrait vingt guinées au patron de la part de son maître, et à neuf heures du matin, par un bon vent, nos Français mettaient le pied sur le sol de la patrie.
— Mordieu! qu'on est fort là-dessus! dit Porthos en enfonçant ses larges pieds dans le sable. Qu'on vienne me chercher noise maintenant, me regarder de travers ou me chatouiller, et l'on verra à qui l'on a affaire! Morbleu! je défierais tout un royaume!
— Et moi, dit d'Artagnan, je vous engage à ne pas faire sonner ce défi trop haut, Porthos; car il me semble qu'on nous regarde beaucoup par ici.
— Pardieu! dit Porthos, on nous admire.
— Eh bien, moi, répondit d'Artagnan, je n'y mets point d'amour- propre, je vous jure, Porthos! Seulement j'aperçois des hommes en robe noire, et dans notre situation les hommes en robe noire m'épouvantent, je l'avoue.
— Ce sont les greffiers des marchandises du port, dit Aramis.
— Sous l'autre cardinal, sous le grand, dit Athos, on eût plus fait attention à nous qu'aux marchandises. Mais sous celui-ci, tranquillisez-vous, amis, on fera plus attention aux marchandises qu'à nous.
— Je ne m'y fie pas, dit d'Artagnan, et je gagne les dunes.
— Pourquoi pas la ville? dit Porthos. J'aimerais mieux une bonne auberge que ces affreux déserts de sable que Dieu a créés pour les lapins seulement. D'ailleurs j'ai faim, moi.
— Faites comme vous voudrez, Porthos! dit d'Artagnan; mais, quant à moi, je suis convaincu que ce qu'il y a de plus sûr pour des hommes dans notre situation, c'est la rase campagne.
Et d'Artagnan, certain de réunir la majorité, s'enfonça dans les dunes sans attendre la réponse de Porthos.
La petite troupe le suivit et disparut bientôt avec lui derrière les monticules de sable, sans avoir attiré sur elle l'attention publique.
— Maintenant, dit Aramis quand on eut fait un quart de lieue à peu près, causons.
— Non pas, dit d'Artagnan, fuyons. Nous avons échappé à Cromwell, à Mordaunt, à la mer, trois abîmes qui voulaient nous dévorer; nous n'échapperons pas au sieur Mazarin.
— Vous avez raison, d'Artagnan, dit Aramis, et mon avis est que, pour plus de sécurité même, nous nous séparions.
— Oui, oui, Aramis, dit d'Artagnan, séparons-nous.
Porthos voulut parler pour s'opposer à cette résolution, mais d'Artagnan lui fit comprendre, en lui serrant la main, qu'il devait se taire. Porthos était fort obéissant à ces signes de son compagnon, dont avec sa bonhomie ordinaire il reconnaissait la supériorité intellectuelle. Il renfonça donc les paroles qui allaient sortir de sa bouche.
— Mais pourquoi nous séparer? dit Athos.
— Parce que, dit d'Artagnan, nous avons été envoyés à Cromwell par M. de Mazarin, Porthos et moi, et qu'au lieu de servir Cromwell nous avons servi le roi Charles Ier, ce qui n'est pas du tout la même chose. En revenant avec messieurs de La Fère et d'Herblay, notre crime est avéré; en revenant seuls, notre crime demeure à l'état de doute, et avec le doute on mène les hommes très loin. Or, je veux faire voir du pays à M. de Mazarin, moi.
— Tiens, dit Porthos, c'est vrai!
— Vous oubliez, dit Athos, que nous sommes vos prisonniers, que nous ne nous regardons pas du tout comme dégagés de notre parole envers vous, et qu'en nous ramenant prisonniers à Paris…
— En vérité, Athos, interrompit d'Artagnan, je suis fâché qu'un homme d'esprit comme vous dise toujours des pauvretés dont rougiraient des écoliers de troisième. Chevalier, continua d'Artagnan en s'adressant à Aramis, qui, campé fièrement sur son épée, semblait, quoiqu'il eût d'abord émis une opinion contraire, s'être au premier mot rallié à celle de son compagnon, chevalier, comprenez donc qu'ici comme toujours mon caractère défiant exagère. Porthos et moi ne risquons rien, au bout du compte. Mais si par hasard cependant on essayait de nous arrêter devant vous, eh bien! on n'arrêterait pas sept hommes comme on en arrête trois; les épées verraient le soleil, et l'affaire, mauvaise pour tout le monde, deviendrait une énormité qui nous perdrait tous quatre. D'ailleurs, si malheur arrive à deux de nous, ne vaut-il pas mieux que les deux autres soient en liberté pour tirer ceux-là d'affaire, pour ramper, miner, saper, les délivrer enfin? Et puis, qui sait si nous n'obtiendrons pas séparément, vous de la reine, nous de Mazarin, un pardon qu'on nous refuserait réunis? Allons, Athos et Aramis, tirez à droite; vous, Porthos, venez à gauche avec moi; laissez ces messieurs filer sur la Normandie, et nous, par la route la plus courte, gagnons Paris.
— Mais si l'on nous enlève en route, comment nous prévenir mutuellement de cette catastrophe? demanda Aramis.
— Rien de plus facile, répondit d'Artagnan; convenons d'un itinéraire dont nous ne nous écarterons pas. Gagnez Saint-Valery, puis Dieppe, puis suivez la route droite de Dieppe à Paris; nous, nous allons prendre par Abbeville, Amiens, Péronne, Compiègne et Senlis, et dans chaque auberge, dans chaque maison où nous nous arrêterons, nous écrirons sur la muraille avec la pointe du couteau, ou sur la vitre avec le tranchant d'un diamant, un renseignement qui puisse guider les recherches de ceux qui seraient libres.
— Ah! mon ami, dit Athos, comme j'admirerais les ressources de votre tête, si je ne m'arrêtais pas, pour les adorer, à celles de votre coeur.
Et il tendit la main à d'Artagnan.
— Est-ce que le renard a du génie, Athos? dit le Gascon avec un mouvement d'épaules. Non, il sait croquer les poules, dépister les chasseurs et retrouver son chemin le jour comme la nuit, voilà tout. Eh bien, est-ce dit?
— C'est dit.
— Alors, partageons l'argent, reprit d'Artagnan, il doit rester environ deux cents pistoles. Combien reste-t-il, Grimaud?
— Cent quatre-vingts demi-louis, monsieur.
— C'est cela. Ah! vivat! voilà le soleil! Bonjour, ami soleil! Quoique tu ne sois pas le même que celui de la Gascogne, je te reconnais ou je fais semblant de te reconnaître. Bonjour. Il y avait bien longtemps que je ne t'avais vu.
— Allons, allons, d'Artagnan, dit Athos, ne faites pas l'esprit fort, vous avez les larmes aux yeux. Soyons toujours francs entre nous, cette franchise dût-elle laisser voir nos bonnes qualités.
— Eh mais, dit d'Artagnan, est-ce que vous croyez, Athos, qu'on quitte de sang-froid et dans un moment qui n'est pas sans danger deux amis comme vous et Aramis?
— Non, dit Athos; aussi venez dans mes bras, mon fils!
— Mordieu! dit Porthos en sanglotant, je crois que je pleure; comme c'est bête!
Et les quatre amis se jetèrent en un seul groupe dans les bras les uns des autres. Ces quatre hommes, réunis par l'étreinte fraternelle, n'eurent certes qu'une âme en ce moment.
Blaisois et Grimaud devaient suivre Athos et Aramis.
Mousqueton suffisait à Porthos et à d'Artagnan.
On partagea, comme on avait toujours fait, l'argent avec une fraternelle régularité; puis après s'être individuellement serré la main et s'être mutuellement réitéré l'assurance d'une amitié éternelle, les quatre gentilshommes se séparèrent pour prendre chacun la route convenue, non sans se retourner, non sans se renvoyer encore d'affectueuses paroles que répétaient les échos de la dune.
Enfin ils se perdirent de vue.
— Sacrebleu! d'Artagnan, dit Porthos, il faut que je vous dise cela tout de suite, car je ne saurais jamais garder sur le coeur quelque chose contre vous, je ne vous ai pas reconnu dans cette circonstance!
— Pourquoi? demanda d'Artagnan avec son fin sourire.
— Parce que si, comme vous le dites, Athos et Aramis courent un véritable danger, ce n'est pas le moment de les abandonner. Moi, je vous avoue que j'étais tout prêt à les suivre et que je le suis encore à les rejoindre malgré tous les Mazarins de la terre.
— Vous auriez raison, Porthos, s'il en était ainsi, dit d'Artagnan; mais apprenez une toute petite chose, qui cependant, toute petite qu'elle est, va changer le cours de vos idées: c'est que ce ne sont pas ces messieurs qui courent le plus grave danger, c'est nous; c'est que ce n'est point pour les abandonner que nous les quittons, mais pour ne pas les compromettre.
— Vrai? dit Porthos en ouvrant de grands yeux étonnés.
— Eh! sans doute: qu'ils soient arrêtés, il y va pour eux de la Bastille tout simplement; que nous le soyons, nous, il y va de la place de Grève.
— Oh! oh! dit Porthos, il y a loin de là à cette couronne de baron que vous me promettiez, d'Artagnan!
— Bah! pas si loin que vous le croyez, peut-être, Porthos, vous connaissez le proverbe: «Tout chemin mène à Rome.»
— Mais pourquoi courons-nous des dangers plus grands que ceux que courent Athos et Aramis? demanda Porthos.
— Parce qu'ils n'ont fait, eux, que de suivre la mission qu'ils avaient reçue de la reine Henriette, et que nous avons trahi, nous, celle que nous avons reçue de Mazarin; parce que, partis comme messagers à Cromwell, nous sommes devenus partisans du roi Charles; parce que, au lieu de concourir à faire tomber sa tête royale condamnée par ces cuistres qu'on appelle MM. Mazarin, Cromwell, Joyce, Pride, Fairfax, etc., nous avons failli le sauver.
— C'est, ma foi, vrai, dit Porthos; mais comment voulez-vous, mon cher ami, qu'au milieu de ces grandes préoccupations le général Cromwell ait eu le temps de penser…
— Cromwell pense à tout, Cromwell a du temps pour tout; et, croyez-moi, cher ami, ne perdons pas le nôtre, il est précieux. Nous ne serons en sûreté qu'après avoir vu Mazarin, et encore…
— Diable! dit Porthos, et que lui dirons-nous à Mazarin?
— Laissez-moi faire, j'ai mon plan; rira bien qui rira le dernier. M. Cromwell est bien fort; M. Mazarin est bien rusé, mais j'aime encore mieux faire de la diplomatie contre eux que contre feu M. Mordaunt.
— Tiens! dit Porthos, c'est agréable de dire feu monsieur
Mordaunt.
— Ma foi, oui! dit d'Artagnan; mais en route!
Et tous deux, sans perdre un instant, se dirigèrent à vue de pays vers la route de Paris, suivis de Mousqueton, qui, après avoir eu trop froid toute la nuit, avait déjà trop chaud au bout d'un quart d'heure.
LXXX. Retour
Athos et Aramis avaient pris l'itinéraire que leur avait indiqué d'Artagnan et avaient cheminé aussi vite qu'ils avaient pu. Il leur semblait qu'il serait plus avantageux pour eux d'être arrêtés près de Paris que loin.
Tous les soirs, dans la crainte d'être arrêtés pendant la nuit, ils traçaient soit sur la muraille, soit sur les vitres, le signe de reconnaissance convenu; mais tous les matins ils se réveillaient libres, à leur grand étonnement.
À mesure qu'ils avançaient vers Paris, les grands événements auxquels ils avaient assisté et qui venaient de bouleverser l'Angleterre s'évanouissaient comme des songes; tandis qu'au contraire ceux qui pendant leur absence avaient remué Paris et la province venaient au-devant d'eux.
Pendant ces six semaines d'absence, il s'était passé en France tant de petites choses qu'elles avaient presque composé un grand événement. Les Parisiens, en se réveillant le matin sans reine, sans roi, furent fort tourmentés de cet abandon; et l'absence de Mazarin, si vivement désirée, ne compensa point celle des deux augustes fugitifs.
Le premier sentiment qui remua Paris lorsqu'il apprit la fuite à Saint-Germain, fuite à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, fut donc cette espèce d'effroi qui saisit les enfants lorsqu'ils se réveillent dans la nuit ou dans la solitude. Le parlement s'émut, et il fut décidé qu'une députation irait trouver la reine, pour la prier de ne pas plus longtemps priver Paris de sa royale présence.