— Il est seul, dit Grimaud.
— Tu en es sûr?
— Oui.
— Nous n'avons pas vu sortir son compagnon.
— Peut-être est-il sorti par l'autre porte.
— Que fait-il?
— Il s'enveloppe de son manteau et met ses gants.
— À nous! murmura d'Artagnan.
Porthos mit la main à son poignard, qu'il tira machinalement du fourreau.
— Rengaine, ami Porthos, dit d'Artagnan, il ne s'agit point ici de frapper d'abord. Nous le tenons, procédons avec ordre. Nous avons quelques explications mutuelles à nous demander, et ceci est un pendant de la scène d'Armentières; seulement, espérons que celui-ci n'aura point de progéniture, et que, si nous l'écrasons, tout sera bien écrasé avec lui.
— Chut! dit Grimaud; le voilà qui s'apprête à sortir. Il s'approche de la lampe. Il la souffle. Je ne vois plus rien.
— À terre, alors, à terre!
Grimaud sauta en arrière et tomba sur ses pieds. La neige assourdissait le bruit. On n'entendit rien.
— Va prévenir Athos et Aramis qu'ils se placent de chaque côté de la porte, comme nous allons faire Porthos et moi; qu'ils frappent dans leurs mains s'ils le tiennent, nous frapperons dans les nôtres si nous le tenons.
Grimaud disparut.
— Porthos, Porthos, dit d'Artagnan, effacez mieux vos larges épaules, cher ami; il faut qu'il sorte sans rien voir.
— Pourvu qu'il sorte par ici!
— Chut! dit d'Artagnan.
Porthos se colla contre le mur à croire qu'il y voulait rentrer.
D'Artagnan en fit autant.
On entendit alors retentir le pas de Mordaunt dans l'escalier sonore. Un guichet inaperçu glissa en grinçant dans son coulisseau. Mordaunt regarda, et, grâce aux précautions prises par les deux amis, il ne vit rien. Alors il introduisit la clef dans la serrure; la porte s'ouvrit et il parut sur le seuil.
Au même instant, il se trouva face à face avec d'Artagnan.
Il voulut repousser la porte. Porthos s'élança sur le bouton et la rouvrit toute grande.
Porthos frappa trois fois dans ses mains. Athos et Aramis accoururent.
Mordaunt devint livide, mais il ne poussa point un cri, mais n'appela point au secours.
D'Artagnan marcha droit sur Mordaunt, et, le repoussant pour ainsi dire avec sa poitrine, lui fit remonter à reculons tout l'escalier, éclairé par une lampe qui permettait au Gascon de ne pas perdre de vue les mains de Mordaunt; mais Mordaunt comprit que, d'Artagnan tué, il lui resterait encore à se défaite de ses trois autres ennemis. Il ne fit donc pas un seul mouvement de défense, pas un seul geste de menace. Arrivé à la porte, Mordaunt se sentit acculé contre elle, et sans doute il crut que c'était là que tout allait finir pour lui; mais il se trompait, d'Artagnan étendit la main et ouvrit la porte. Mordaunt et lui se trouvèrent donc dans la chambre où dix minutes auparavant le jeune homme causait avec Cromwell.
Porthos entra derrière lui; il avait étendu le bras et décroché la lampe du plafond; à l'aide de cette première lampe il alluma la seconde.
Athos et Aramis parurent à la porte, qu'ils refermèrent à clef.
— Prenez donc la peine de vous asseoir, dit d'Artagnan en présentant un siège au jeune homme.
Celui-ci prit la chaise des mains de d'Artagnan et s'assit, pâle mais calme. À trois pas de lui, Aramis approcha trois sièges pour lui, d'Artagnan et Porthos.
Athos alla s'asseoir dans un coin, à l'angle le plus éloigné de la chambre, paraissant résolu de rester spectateur immobile de ce qui allait se passer.
Porthos s'assit à la gauche et Aramis à la droite de d'Artagnan.
Athos paraissait accablé. Porthos se frottait les paumes des mains avec une impatience fiévreuse.
Aramis se mordait, tout en souriant, les lèvres jusqu'au sang.
D'Artagnan seul se modérait, du moins en apparence.
— Monsieur Mordaunt, dit-il au jeune homme, puisque, après tant de jours perdus à courir les uns après les autres, le hasard nous rassemble enfin, causons un peu, s'il vous plaît.
LXXIV. Conversation
Mordaunt avait été surpris si inopinément, il avait monté les degrés sous l'impression d'un sentiment si confus encore, que sa réflexion n'avait pu être complète; ce qu'il y avait de réel, c'est que son premier sentiment avait été tout entier à l'émotion, à la surprise et à l'invincible terreur qui saisit tout homme dont un ennemi mortel et supérieur en force étreint le bras au moment même où il croit cet ennemi dans un autre lieu et occupé d'autres soins.
Mais une fois assis, mais du moment qu'il s'aperçut qu'un sursis lui était accordé, n'importe dans quelle intention, il concentra toutes ses idées et rappela toutes ses forces.
Le feu du regard de d'Artagnan, au lieu de l'intimider, l'électrisa pour ainsi dire, car ce regard, tout brûlant de menace qu'il se répandît sur lui, était franc dans sa haine et dans sa colère. Mordaunt, prêt à saisir toute occasion qui lui serait offerte de se tirer d'affaire, soit par la force, soit par la ruse, se ramassa donc sur lui-même, comme fait l'ours acculé dans sa tanière, et qui suit d'un oeil en apparence immobile tous les gestes du chasseur qui l'a traqué.
Cependant cet oeil, par un mouvement rapide, se porta sur l'épée longue et forte qui battait sur sa hanche; il posa sans affectation sa main gauche sur la poignée, la ramena à la portée de la main droite et s'assit, comme l'en priait d'Artagnan.
Ce dernier attendait sans doute quelque parole agressive pour entamer une de ces conversations railleuses ou terribles comme il les soutenait si bien. Aramis se disait tout bas: «Nous allons entendre des banalités.» Porthos mordait sa moustache en murmurant: «Voilà bien des façons, mordieu! pour écraser ce serpenteau!» Athos s'effaçait dans l'angle de la chambre, immobile et pâle comme un bas-relief de marbre, et sentant malgré son immobilité son front se mouiller de sueur.
Mordaunt ne disait rien; seulement lorsqu'il se fut bien assuré que son épée était toujours à sa disposition, il croisa imperturbablement les jambes et attendit.
Ce silence ne pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir ridicule; d'Artagnan le comprit; et comme il avait invité Mordaunt à s'asseoir pour causer, il pensa que c'était à lui de commencer la conversation.
— Il me paraît, monsieur, dit-il avec sa mortelle politesse, que vous changez de costume presque aussi rapidement que je l'ai vu faire aux mimes italiens que M. le cardinal Mazarin fit venir de Bergame, et qu'il vous a sans doute mené voir pendant votre voyage en France.
Mordaunt ne répondit rien.
— Tout à l'heure, continua d'Artagnan, vous étiez déguisé, je veux dire habillé en assassin, et maintenant…
— Et maintenant, au contraire, j'ai tout l'air d'être dans l'habit d'un homme qu'on va assassiner, n'est-ce pas? répondit Mordaunt de sa voix calme et brève.
— Oh! monsieur, répondit d'Artagnan, comment pouvez-vous dire de ces choses-là, quand vous êtes en compagnie de gentilshommes et que vous avez une si bonne épée au côté!
— Il n'y a pas si bonne épée monsieur, qui vaille quatre épées et quatre poignards; sans compter les épées et les poignards de vos acolytes qui vous attendent à la porte.
— Pardon, monsieur, reprit d'Artagnan, vous faites erreur, ceux qui nous attendent à la porte ne sont point nos acolytes, mais nos laquais. Je tiens à rétablir les choses dans leur plus scrupuleuse vérité.
Mordaunt ne répondit que par un sourire qui crispa ironiquement ses lèvres.
— Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, reprit d'Artagnan, et j'en reviens à ma question. Je me faisais donc l'honneur de vous demander, monsieur, pourquoi vous aviez changé d'extérieur. Le masque vous était assez commode, ce me semble; la barbe grise vous seyait à merveille, et quant à cette hache dont vous avez fourni un si illustre coup, je crois qu'elle ne vous irait pas mal non plus dans ce moment. Pourquoi donc vous en êtes-vous dessaisi?
— Parce qu'en me rappelant la scène d'Armentières, j'ai pensé que je trouverais quatre haches pour une, puisque j'allais me trouver entre quatre bourreaux.
— Monsieur, répondit d'Artagnan avec le plus grand calme, bien qu'un léger mouvement de ses sourcils annonçât qu'il commençait à s'échauffer, monsieur, quoique profondément vicieux et corrompu, vous êtes excessivement jeune, ce qui fait que je ne m'arrêterai pas à vos discours frivoles. Oui frivoles, car ce que vous venez de dire à propos d'Armentières n'a pas le moindre rapport avec la situation présente. En effet, nous ne pouvions pas offrir une épée à madame votre mère et la prier de s'escrimer contre nous; mais à vous, monsieur, à un jeune cavalier qui joue du poignard et du pistolet comme nous vous avons vu faire, et qui porte une épée de la taille de celle-ci, il n'y a personne qui n'ait le droit de demander la faveur d'une rencontre.
— Ah! ah! dit Mordaunt, c'est donc un duel que vous voulez?
Et il se leva, l'oeil étincelant, comme s'il était disposé à répondre à l'instant même à la provocation.
Porthos se leva aussi, prêt comme toujours à ces sortes d'aventures.
— Pardon, pardon, dit d'Artagnan avec le même sang-froid; ne nous pressons pas, car chacun de nous doit désirer que les choses se passent dans toutes les règles. Rasseyez-vous donc, cher Porthos, et vous, monsieur Mordaunt, veuillez demeurer tranquille. Nous allons régler au mieux cette affaire, et je vais être franc avec vous. Avouez, monsieur Mordaunt, que vous avez bien envie de nous tuer les uns ou les autres?
— Les uns et les autres, répondit Mordaunt.
D'Artagnan se retourna vers Aramis et lui dit:
— C'est un bien grand bonheur, convenez-en, cher Aramis, que M. Mordaunt connaisse si bien les finesses de la langue française; au moins il n'y aura pas de malentendu entre nous, et nous allons tout régler merveilleusement.
Puis se retournant vers Mordaunt:
— Cher monsieur Mordaunt, continua-t-il, je vous dirai que ces messieurs payent de retour vos bons sentiments à leur égard, et seraient charmés de vous tuer aussi. Je vous dirai plus, c'est qu'ils vous tueront probablement; toutefois, ce sera en gentilshommes loyaux, et la meilleure preuve que l'on puisse fournir, la voici.
Et ce disant, d'Artagnan jeta son chapeau sur le tapis, recula sa chaise contre la muraille, fit signe à ses amis d'en faire autant, et saluant Mordaunt avec une grâce toute française:
— À vos ordres, monsieur, continua-t-il; car si vous n'avez rien à dire contre l'honneur que je réclame, c'est moi qui commencerai, s'il vous plaît. Mon épée est plus courte que la vôtre, c'est vrai, mais bast! j'espère que le bras suppléera à l'épée.
— Halte-là! dit Porthos en s'avançant; je commence, moi, et sans rhétorique.
— Permettez, Porthos, dit Aramis.
Athos ne fit pas un mouvement; on eût dit d'une statue; sa respiration même semblait arrêtée.
— Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, soyez tranquilles, vous aurez votre tour. Regardez donc les yeux de monsieur, et lisez-y la haine bienheureuse que nous lui inspirons; voyez comme il a habilement dégainé; admirez avec quelle circonspection il cherche tout autour de lui s'il ne rencontrera pas quelque obstacle qui l'empêche de rompre. Eh bien! tout cela ne vous prouve-t-il pas que M. Mordaunt est une fine lame et que vous me succéderez avant peu, pourvu que je le laisse faire? Demeurez donc à votre place comme Athos, dont je ne puis trop vous recommander le calme, et laissez-moi l'initiative que j'ai prise. D'ailleurs, continua-t-il tirant son épée avec un geste terrible, j'ai particulièrement affaire à monsieur, et je commencerai. Je le désire, je le veux.
C'était la première fois que d'Artagnan prononçait ce mot en parlant à ses amis. Jusque-là, il s'était contenté de le penser.
Porthos recula, Aramis mit son épée sous son bras; Athos demeura immobile dans l'angle obscur où il se tenait, non pas calme, comme le disait d'Artagnan, mais suffoqué, mais haletant.
— Remettez votre épée au fourreau, chevalier, dit d'Artagnan à Aramis, monsieur pourrait croire à des intentions que vous n'avez pas.
Puis se retournant vers Mordaunt:
— Monsieur, lui dit-il, je vous attends.
— Et moi, messieurs, je vous admire. Vous discutez à qui commencera de se battre contre moi, et vous ne me consultez pas là-dessus, moi que la chose regarde un peu, ce me semble. Je vous hais tous quatre, c'est vrai, mais à des degrés différents. J'espère vous tuer tous quatre, mais j'ai plus de chance de tuer le premier que le second, le second que le troisième, le troisième que le dernier. Je réclame donc le droit de choisir mon adversaire. Si vous me déniez ce droit, tuez-moi, je ne me battrai pas.
Les quatre amis se regardèrent.
— C'est juste, dirent Porthos et Aramis, qui espéraient que le choix tomberait sur eux.
Athos ni d'Artagnan ne dirent rien; mais leur silence même était un assentiment.
— Eh bien! dit Mordaunt au milieu du silence profond et solennel qui régnait dans cette mystérieuse maison; eh bien! je choisis pour mon premier adversaire celui de vous qui, ne se croyant plus digne de se nommer le comte de La Fère, s'est fait appeler Athos!
Athos se leva de sa chaise comme si un ressort l'eût mis sur ses pieds; mais au grand étonnement de ses amis, après un moment d'immobilité et de silence:
— Monsieur Mordaunt, dit-il en secouant la tête, tout duel entre nous deux est impossible, faites à quelque autre l'honneur que vous me destiniez.
Et il se rassit.
— Ah! dit Mordaunt, en voilà déjà un qui a peur.
— Mille tonnerres, s'écria d'Artagnan en bondissant vers le jeune homme, qui a dit ici qu'Athos avait peur?
— Laissez dire, d'Artagnan, reprit Athos avec un sourire plein de tristesse et de mépris.
— C'est votre décision, Athos? reprit le Gascon.
— Irrévocable.
— C'est bien, n'en parlons plus.
Puis se retournant vers Mordaunt:
— Vous l'avez entendu, monsieur, dit-il, le comte de La Fère ne veut pas vous faire l'honneur de se battre avec vous. Choisissez parmi nous quelqu'un qui le remplace.
— Du moment que je ne me bats pas avec lui, dit Mordaunt, peu m'importe avec qui je me batte. Mettez vos noms dans un chapeau, et je tirerai au hasard.
— Voilà une idée, dit d'Artagnan.
— En effet, ce moyen concilie tout, dit Aramis.
— Je n'y eusse point songé, dit Porthos, et cependant c'est bien simple.
— Voyons, Aramis, dit d'Artagnan, écrivez-nous cela de cette jolie petite écriture avec laquelle vous écriviez à Marie Michon pour la prévenir que la mère de monsieur voulait faire assassiner milord Buckingham.
Mordaunt supporta cette nouvelle attaque sans sourciller; il était debout, les bras croisés, et paraissait aussi calme qu'un homme peut l'être en pareille circonstance. Si ce n'était pas du courage, c'était du moins de l'orgueil, ce qui y ressemble beaucoup.
Aramis s'approcha du bureau de Cromwell, déchira trois morceaux de papier d'égale grandeur, écrivit sur le premier son nom à lui et sur les deux autres les noms de ses compagnons, les présenta tout ouverts à Mordaunt, qui, sans les lire, fit un signe de tête qui voulait dire qu'il s'en rapportait parfaitement à lui; puis, les ayant roulés, il les mit dans un chapeau et les présenta au jeune homme.
Celui-ci plongea la main dans le chapeau et en tira un de trois papiers, qu'il laissa dédaigneusement retomber, sans le lire, sur la table.
— Ah! serpenteau! murmura d'Artagnan, je donnerais toutes mes chances au grade de capitaine des mousquetaires pour que ce bulletin portât mon nom!
Aramis ouvrit le papier; mais, quelque calme et quelque froideur qu'il affectât, on voyait que sa voix tremblait de haine et de désir.
— D'Artagnan! lut-il à haute voix.
D'Artagnan jeta un cri de joie.
— Ah! dit-il, il y a donc une justice au ciel!
Puis se retournant vers Mordaunt:
— J'espère, monsieur, dit-il, que vous n'avez aucune objection à faire?
— Aucune, monsieur, dit Mordaunt en tirant à son tour son épée et en appuyant la pointe sur sa botte.
Du moment que d'Artagnan fut sûr que son désir était exaucé et que son homme ne lui échapperait point, il reprit toute sa tranquillité, tout son calme et même toute la lenteur qu'il avait l'habitude de mettre aux préparatifs de cette grave affaire qu'on appelle un duel. Il releva promptement ses manchettes, frotta la semelle de son pied droit sur le parquet, ce qui ne l'empêcha pas de remarquer que, pour la seconde fois, Mordaunt lançait autour de lui le singulier regard qu'une fois déjà il avait saisi au passage.
— Êtes-vous prêt, monsieur? dit-il enfin.
— C'est moi qui vous attends, monsieur, répondit Mordaunt en relevant la tête et en regardant d'Artagnan avec un regard dont il serait impossible de rendre l'expression.
— Alors, prenez garde à vous, monsieur, dit le Gascon, car je tire assez bien l'épée.
— Et moi aussi, dit Mordaunt.
— Tant mieux; cela met ma conscience en repos. En garde!
— Un moment, dit le jeune homme, engagez-moi votre parole, messieurs, que vous ne me chargerez que les uns après les autres.
— C'est pour avoir le plaisir de nous insulter que tu nous demandes cela, petit serpent! dit Porthos.
— Non, c'est pour avoir, comme disait monsieur tout à l'heure, la conscience tranquille.
— Ce doit être pour autre chose, murmura d'Artagnan en secouant la tête et en regardant avec une certaine inquiétude autour de lui.
— Foi de gentilhomme! dirent ensemble Aramis et Porthos.
— En ce cas, messieurs, dit Mordaunt, rangez-vous dans quelque coin, comme a fait M. le comte de La Fère, qui, s'il ne veut point se battre, me paraît connaître au moins les règles du combat, et livrez-nous de l'espace; nous allons en avoir besoin.
— Soit, dit Aramis.
— Voilà bien des embarras! dit Porthos.
— Rangez-vous, messieurs, dit d'Artagnan; il ne faut pas laisser à monsieur le plus petit prétexte de se mal conduire, ce dont, sauf le respect que je lui dois, il me semble avoir grande envie.
Cette nouvelle raillerie alla s'émousser sur la face impassible de
Mordaunt.
Porthos et Aramis se rangèrent dans le coin parallèle à celui où se tenait Athos, de sorte que les deux champions se trouvèrent occuper le milieu de la chambre, c'est-à-dire qu'ils étaient placés en pleine lumière, les deux lampes qui éclairaient la scène étant posées sur le bureau de Cromwell. Il va sans dire que la lumière s'affaiblissait à mesure qu'on s'éloignait du centre de son rayonnement.
— Allons, dit d'Artagnan, êtes-vous enfin prêt, monsieur?
— Je le suis, dit Mordaunt.
Tous deux firent en même temps un pas en avant, et grâce à ce seul et même mouvement, les fers furent engagés.
D'Artagnan était une lame trop distinguée pour s'amuser, comme on dit en termes d'académie, à tâter son adversaire. Il fit une feinte brillante et rapide; la feinte fut parée par Mordaunt.
— Ah! ah! fit-il avec un sourire de satisfaction.
Et, sans perdre de temps, croyant voir une ouverture, il allongea un coup droit, rapide et flamboyant comme l'éclair.
Mordaunt para un contre de quarte si serré qu'il ne fût pas sorti de l'anneau d'une jeune fille.
— Je commence à croire que nous allons nous amuser, dit d'Artagnan.
— Oui, murmura Aramis, mais en vous amusant, jouez serré.
— Sangdieu! mon ami, faites attention, dit Porthos.
Mordaunt sourit à son tour.
— Ah! monsieur, dit d'Artagnan, que vous avez un vilain sourire!
C'est le diable qui vous a appris à sourire ainsi, n'est-ce pas?
Mordaunt ne répondit qu'en essayant de lier l'épée de d'Artagnan avec une force que le Gascon ne s'attendait pas à trouver dans ce corps débile en apparence; mais, grâce à une parade non moins habile que celle que venait d'exécuter son adversaire, il rencontra à temps le fer de Mordaunt, qui glissa le long du sien sans rencontrer sa poitrine.
Mordaunt fit rapidement un pas en arrière.
— Ah! vous rompez, dit d'Artagnan, vous tournez? comme il vous plaira, j'y gagne même quelque chose: je ne vois plus votre méchant sourire. Me voilà tout à fait dans l'ombre; tant mieux. Vous n'avez pas idée comme vous avez le regard faux, monsieur, surtout lorsque vous avez peur. Regardez un peu mes yeux, et vous verrez une chose que votre miroir ne vous montrera jamais, c'est- à-dire un regard loyal et franc.
Mordaunt, à ce flux de paroles, qui n'était peut-être pas de très bon goût, mais qui était habituel à d'Artagnan, lequel avait pour principe de préoccuper son adversaire, ne répondit pas un seul mot; mais il rompait, et, tournant toujours, il parvint ainsi à changer de place avec d'Artagnan.
Il souriait de plus en plus. Ce sourire commença d'inquiéter le
Gascon.
— Allons, allons, il faut en finir, dit d'Artagnan, le drôle a des jarrets de fer, en avant les grands coups!
Et à son tour il pressa Mordaunt, qui continua de rompre, mais évidemment par tactique, sans faire une faute dont d'Artagnan pût profiter, sans que son épée s'écartât un instant de la ligne. Cependant, comme le combat avait lieu dans une chambre et que l'espace manquait aux combattants, bientôt le pied de Mordaunt toucha la muraille, à laquelle il appuya sa main gauche.
— Ah! fit d'Artagnan, pour cette fois vous ne romprez plus, mon bel ami! Messieurs, continua-t-il en serrant les lèvres et en fronçant le sourcil, avez-vous jamais vu un scorpion cloué à un mur? Non. Eh bien! vous allez le voir…
Et, en une seconde, d'Artagnan porta trois coups terribles à
Mordaunt. Tous trois le touchèrent, mais en l'effleurant.
D'Artagnan ne comprenait rien à cette puissance. Les trois amis
regardaient haletants, la sueur au front.
Enfin d'Artagnan, engagé de trop près, fit à son tour un pas en arrière pour préparer un quatrième coup, ou plutôt pour l'exécuter; car, pour d'Artagnan, les armes comme les échecs étaient une vaste combinaison dont tous les détails s'enchaînaient les uns aux autres. Mais au moment où, après une feinte rapide et serrée, il attaquait prompt comme l'éclair, la muraille sembla se fendre; Mordaunt disparut par l'ouverture béante, et l'épée de d'Artagnan, prise entre les deux panneaux, se brisa comme si elle eût été de verre.
D'Artagnan fit un pas en arrière. La muraille se referma.
Mordaunt avait manoeuvré, tout en se défendant, de manière à venir s'adosser à la porte secrète par laquelle nous avons vu sortir Cromwell. Arrivé là, il avait de la main gauche cherché et poussé le bouton; puis il avait disparu comme disparaissent au théâtre ces mauvais génies qui ont le don de passer à travers les murailles.
Le Gascon poussa une imprécation furieuse, à laquelle, de l'autre côté du panneau de fer, répondit un rire sauvage, rire funèbre qui fit passer un frisson jusque dans les veines du sceptique Aramis.
— À moi, messieurs! cria d'Artagnan, enfonçons cette porte.
— C'est le démon en personne! dit Aramis en accourant à l'appel de son ami.
— Il nous échappe, sangdieu! il nous échappe, hurla Porthos en appuyant sa large épaule contre la cloison, qui, retenue par quelque ressort secret, ne bougea point.
— Tant mieux, murmura sourdement Athos.
— Je m'en doutais, mordioux! dit d'Artagnan en s'épuisant en efforts inutiles, je m'en doutais; quand le misérable a tourné autour de la chambre, je prévoyais quelque infâme manoeuvre, je devinais qu'il tramait quelque chose; mais qui pouvait se douter de cela?
— C'est un affreux malheur que nous envoie le diable son ami! s'écria Aramis.
— C'est un bonheur manifeste que nous envoie Dieu! dit Athos avec une joie évidente.
— En vérité, répondit d'Artagnan en haussant les épaules et en abandonnant la porte qui décidément ne voulait pas s'ouvrir, vous baissez, Athos! Comment pouvez-vous dire des choses pareilles à des gens comme nous, mordioux! Vous ne comprenez donc pas la situation?
— Quoi donc? quelle situation? demanda Porthos.
— À ce jeu-là, quiconque ne tue pas est tué, reprit d'Artagnan. Voyons maintenant, mon cher, entre-t-il dans vos jérémiades expiatoires que M. Mordaunt nous sacrifie à sa piété filiale? Si c'est votre avis dites-le franchement.
— Oh! d'Artagnan, mon ami!
— C'est qu'en vérité, c'est pitié que de voir les choses à ce point de vue! Le misérable va nous envoyer cent côtes de fer qui nous pileront comme grains dans ce mortier de M. Cromwell. Allons! allons! en route! si nous demeurons cinq minutes seulement ici, c'est fait de nous.
— Oui, vous avez raison, en route! reprirent Athos et Aramis.
— Et où allons-nous? demanda Porthos.
— À l'hôtel, cher ami, prendre nos hardes et nos chevaux; puis de là, s'il plaît à Dieu, en France, où, du moins, je connais l'architecture des maisons. Notre bateau nous attend; ma foi, c'est encore heureux.
Et d'Artagnan, joignant l'exemple au précepte, remit au fourreau son tronçon d'épée, ramassa son chapeau, ouvrit la porte de l'escalier et descendit rapidement suivi de ses trois compagnons.
À la porte les fugitifs retrouvèrent leurs laquais et leur demandèrent des nouvelles de Mordaunt; mais ils n'avaient vu sortir personne.
LXXV. La felouque «L'Éclair»
D'Artagnan avait deviné juste: Mordaunt n'avait pas de temps à perdre et n'en avait pas perdu. Il connaissait la rapidité de décision et d'action de ses ennemis, il résolut donc d'agir en conséquence. Cette fois les mousquetaires avaient trouvé un adversaire digne d'eux.
Après avoir refermé avec soin la porte derrière lui, Mordaunt se glissa dans le souterrain, tout en remettant au fourreau son épée inutile, et, gagnant la maison voisine, il s'arrêta pour se tâter et reprendre haleine.
— Bon! dit-il, rien, presque rien: des égratignures, voilà tout; deux au bras, l'autre à la poitrine. Les blessures que je fais sont meilleures, moi! Qu'on demande au bourreau de Béthune, à mon oncle de Winter et au roi Charles! Maintenant pas une seconde à perdre, car une seconde de perdue les sauve peut-être, et il faut qu'ils meurent tous quatre ensemble, d'un seul coup, dévorés par la foudre des hommes à défaut de celle de Dieu. Il faut qu'ils disparaissent brisés, anéantis, dispersés. Courons donc jusqu'à ce que mes jambes ne puissent plus me porter, jusqu'à ce que mon coeur se gonfle dans ma poitrine, mais arrivons avant eux.
Et Mordaunt se mit à marcher d'un pas rapide mais plus égal vers la première caserne de cavalerie, distante d'un quart de lieue à peu près. Il fit ce quart de lieue en quatre ou cinq minutes.
Arrivé à la caserne, il se fit reconnaître, prit le meilleur cheval de l'écurie, sauta dessus et gagna la route. Un quart d'heure après, il était à Greenwich.
— Voilà le port, murmura-t-il; ce point sombre là-bas, c'est l'île des Chiens. Bon! j'ai une demi-heure d'avance sur eux… une heure, peut-être. Niais que j'étais! j'ai failli m'asphyxier par ma précipitation insensée. Maintenant, ajouta-t-il en se dressant sur ses étriers comme pour voir au loin parmi tous ces cordages, parmi tous ces mâts, l'Éclair, où est l'Éclair?
Au moment où il prononçait mentalement ces paroles, comme pour répondre à sa pensée un homme couché sur un rouleau de câbles se leva et fit quelques pas vers Mordaunt.
Mordaunt tira un mouchoir de sa poche et le fit flotter un instant en l'air. L'homme parut attentif, mais demeura à la même place sans faire un pas en avant ni en arrière.
Mordaunt fit un noeud à chacun des coins de son mouchoir; l'homme s'avança jusqu'à lui. C'était, on se le rappelle, le signal convenu. Le marin était enveloppé d'un large caban de laine qui cachait sa taille et lui voilait le visage.
— Monsieur, dit le marin, ne viendrait-il pas par hasard de
Londres pour faire une promenade sur mer?
— Tout exprès, répondit Mordaunt, du côté de l'île des Chiens.
— C'est cela. Et sans doute monsieur a une préférence quelconque? Il aimerait mieux un bâtiment qu'un autre? Il voudrait un bâtiment marcheur, un bâtiment rapide?…
— Comme l'éclair, répondit Mordaunt.
— Bien, alors, c'est mon bâtiment que monsieur cherche, je suis le patron qu'il lui faut.
— Je commence à le croire, dit Mordaunt, surtout si vous n'avez pas oublié certain signe de reconnaissance.
— Le voilà, monsieur, dit le marin en tirant de la poche de son caban un mouchoir noué aux quatre coins.
— Bon! bon! s'écria Mordaunt en sautant à bas de son cheval. Maintenant il n'y a pas de temps à perdre. Faites conduire mon cheval à la première auberge et menez-moi à votre bâtiment.
— Mais vos compagnons? dit le marin; je croyais que vous étiez quatre, sans compter les laquais.
— Écoutez, dit Mordaunt en se rapprochant du marin, je ne suis pas celui que vous attendez, comme vous n'êtes pas celui qu'ils espèrent trouver. Vous avez pris la place du capitaine Roggers, n'est-ce pas? vous êtes ici par l'ordre du général Cromwell, et moi je viens de sa part.
— En effet, dit le patron, je vous reconnais, vous êtes le capitaine Mordaunt.
Mordaunt tressaillit.
— Oh! ne craignez rien, dit le patron en abaissant son capuchon et en découvrant sa tête, je suis un ami.
— Le capitaine Groslow! s'écria Mordaunt.
— Lui-même. Le général s'est souvenu que j'avais été autrefois officier de marine, et il m'a chargé de cette expédition. Y a-t-il donc quelque chose de changé?
— Non, rien. Tout demeure dans le même état, au contraire.
— C'est qu'un instant j'avais pensé que la mort du roi…
— La mort du roi n'a fait que hâter leur fuite; dans un quart d'heure, dans dix minutes ils seront ici peut-être.
— Alors, que venez-vous faire?
— M'embarquer avec vous.
— Ah! ah! le général douterait-il de mon zèle?
— Non; mais je veux assister moi-même à ma vengeance. N'avez-vous point quelqu'un qui puisse me débarrasser de mon cheval?
Groslow siffla, un marin parut.
— Patrick, dit Groslow, conduisez ce cheval à l'écurie de l'auberge la plus proche. Si l'on vous demande à qui il appartient, vous direz que c'est à un seigneur irlandais.
Le marin s'éloigna sans faire une observation.
— Maintenant, dit Mordaunt, ne craignez-vous point qu'ils vous reconnaissent?
— Il n'y a pas de danger sous ce costume, enveloppé de ce caban, par cette nuit sombre; d'ailleurs vous ne m'avez pas reconnu, vous; eux, à plus forte raison, ne me reconnaîtront point.
— C'est vrai, dit Mordaunt; d'ailleurs ils seront loin de songer à vous. Tout est prêt, n'est-ce pas?
— Oui.
— La cargaison est chargée?
— Oui.
— Cinq tonneaux pleins?
— Et cinquante vides.
— C'est cela.
— Nous conduisons du porto à Anvers.
— À merveille. Maintenant menez-moi à bord et revenez prendre votre poste, car ils ne tarderont pas à arriver.
— Je suis prêt.
— Il est important qu'aucun de vos gens ne me voie entrer.
— Je n'ai qu'un homme à bord, et je suis sûr de lui comme de moi- même. D'ailleurs, cet homme ne vous connaît pas, et, comme ses compagnons, il est prêt à obéir à nos ordres, mais il ignore tout.
— C'est bien. Allons.
Ils descendirent alors vers la Tamise. Une petite barque était amarrée au rivage par une chaîne de fer fixée à un pieu. Groslow tira la barque à lui, l'assura tandis que Mordaunt descendait dedans, puis il sauta à son tour, et, presque aussitôt saisissant les avirons, il se mit à ramer de manière à prouver à Mordaunt la vérité de ce qu'il avait avancé, c'est-à-dire qu'il n'avait pas oublié son métier de marin.
Au bout de cinq minutes on fut dégagé de ce monde de bâtiments qui, à cette époque déjà, encombraient les approches de Londres, et Mordaunt put voir, comme un point sombre, la petite felouque se balançant à l'ancre à quatre ou cinq encablures de l'île des Chiens.
En approchant de l'Éclair, Groslow siffla d'une certaine façon, et vit la tête d'un homme apparaître au-dessus de la muraille.
— Est-ce vous, capitaine? demanda cet homme.
— Oui, jette l'échelle.
Et Groslow, passant léger et rapide comme une hirondelle sous le beaupré, vint se ranger bord à bord avec lui.
— Montez, dit Groslow à son compagnon.
Mordaunt, sans répondre, saisit la corde et grimpa le long des flancs du navire avec une agilité et un aplomb peu ordinaires aux gens de terre; mais son désir de vengeance lui tenait lieu d'habitude et le rendait apte à tout.
Comme l'avait prévu Groslow, le matelot de garde à bord de l'Éclair ne parut pas même remarquer que son patron revenait accompagné.
Mordaunt et Groslow s'avancèrent vers la chambre du capitaine. C'était une espèce de cabine provisoire bâtie en planches sur le pont.
L'appartement d'honneur avait été cédé par le capitaine Roggers à ses passagers.
— Et eux, demanda Mordaunt, où sont-ils?
— À l'autre extrémité du bâtiment, répondit Groslow.
— Et ils n'ont rien à faire de ce côté?
— Rien absolument.
— À merveille! Je me tiens caché chez vous. Retournez à Greenwich et ramenez-les. Vous avez une chaloupe?
— Celle dans laquelle nous sommes venus.
— Elle m'a paru légère et bien taillée.
— Une véritable pirogue.
— Amarrez-la à la poupe avec une liasse de chanvre, mettez-y les avirons afin qu'elle suive dans le sillage et qu'il n'y ait que la corde à couper. Munissez-la de rhum et de biscuits. Si par hasard la mer était mauvaise, vos hommes ne seraient pas fâchés de trouver sous leur main de quoi se réconforter.
— Il sera fait comme vous dites. Voulez-vous visiter la sainte- barbe!
— Non, à votre retour. Je veux placer la mèche moi-même, pour être sûr qu'elle ne fera pas long feu. Surtout cachez bien votre visage, qu'ils ne vous reconnaissent pas.
— Soyez donc tranquille.
— Allez, voilà dix heures qui sonnent à Greenwich.
En effet, les vibrations d'une cloche dix fois répétées traversèrent tristement l'air chargé de gros nuages qui roulaient au ciel pareils à des vagues silencieuses.
Groslow repoussa la porte, que Mordaunt ferma en dedans, et, après avoir donné au matelot de garde l'ordre de veiller avec la plus grande attention, il descendit dans sa barque, qui s'éloigna rapidement, écumant le flot de son double aviron.
Le vent était froid et la jetée déserte lorsque Groslow aborda à
Greenwich; plusieurs barques venaient de partir à la marée pleine.
Au moment où Groslow prit terre, il entendit comme un galop de
chevaux sur le chemin pavé de galets.
— Oh! oh! dit-il, Mordaunt avait raison de me presser. Il n'y avait pas de temps de perdre; les voici.
En effet, c'étaient nos amis ou plutôt leur avant-garde composée de d'Artagnan et d'Athos. Arrivés en face de l'endroit où se tenait Groslow, ils s'arrêtèrent comme s'ils eussent deviné que celui à qui ils avaient affaire était là. Athos mit pied à terre et déroula tranquillement un mouchoir dont les quatre coins étaient noués, et qu'il fit flotter au vent, tandis que d'Artagnan, toujours prudent, restait à demi penché sur son cheval, une main enfoncée dans les fontes.
Groslow, qui, dans le doute où il était que les cavaliers fussent bien ceux qu'il attendait, s'était accroupi derrière un de ces canons plantés dans le sol et qui servent à enrouler les câbles, se leva alors, en voyant le signal convenu, et marcha droit aux gentilshommes. Il était tellement encapuchonné dans son caban, qu'il était impossible de voir sa figure. D'ailleurs la nuit était si sombre, que cette précaution était superflue.
Cependant l'oeil perçant d'Athos devina, malgré l'obscurité, que ce n'était pas Roggers qui était devant lui.
— Que voulez-vous? dit-il à Groslow en faisant un pas en arrière.
— Je veux vous dire, milord, répondit Groslow en affectant l'accent irlandais, que vous cherchez le patron Roggers, mais que vous cherchez vainement.
— Comment cela? demanda Athos.
— Parce que ce matin il est tombé d'un mât de hune et qu'il s'est cassé la jambe. Mais je suis son cousin; il m'a conté toute l'affaire et m'a chargé de reconnaître pour lui et de conduire à sa place, partout où ils le désireraient, les gentilshommes qui m'apporteraient un mouchoir noué aux quatre coins comme celui que vous tenez à la main et comme celui que j'ai dans ma poche.
Et à ces mots Groslow tira de sa poche le mouchoir qu'il avait déjà montré à Mordaunt.
— Est-ce tout? demanda Athos.
— Non pas, milord; car il y a encore soixante-quinze livres promises si je vous débarque sains et saufs à Boulogne ou sur tout autre point de la France que vous m'indiquerez.
— Que dites-vous de cela, d'Artagnan? demanda Athos en français.
— Que dit-il, d'abord? répondit celui-ci.
— Ah! c'est vrai, dit Athos; j'oubliais que vous n'entendez pas l'anglais.
Et il redit à d'Artagnan la conversation qu'il venait d'avoir avec le patron.
— Cela me paraît assez vraisemblable, dit le Gascon.
— Et à moi aussi, répondit Athos.
— D'ailleurs, reprit d'Artagnan, si cet homme nous trompe, nous pourrons toujours lui brûler la cervelle.
— Et qui nous conduira?
— Vous, Athos; vous savez tant de choses, que je ne doute pas que vous ne sachiez conduire un bâtiment.
— Ma foi, dit Athos avec un sourire, tout en plaisantant, ami, vous avez presque rencontré juste; j'étais destiné par mon père à servir dans la marine, et j'ai quelques vagues notions du pilotage.
— Voyez-vous! s'écria d'Artagnan.
— Allez donc chercher nos amis, d'Artagnan, et revenez, il est onze heures, nous n'avons pas de temps à perdre.
D'Artagnan s'avança vers deux cavaliers qui, le pistolet au poing, se tenaient en vedette aux premières maisons de la ville, attendant et surveillant sur le revers de la route et rangés contre une espèce de hangar; trois autres cavaliers faisaient le guet et semblaient attendre aussi.
Les deux vedettes du milieu de la route étaient Porthos et Aramis.
Les trois cavaliers du hangar étaient Mousqueton, Blaisois et Grimaud; seulement ce dernier, en y regardant de plus près, était double, car il avait en croupe Parry, qui devait ramener à Londres les chevaux des gentilshommes et de leurs gens, vendus à l'hôte pour payer les dettes qu'ils avaient faites chez lui. Grâce à ce coup de commerce, les quatre amis avaient pu emporter avec eux une somme sinon considérable, du moins suffisante pour faire face aux retards et aux éventualités.
D'Artagnan transmit à Porthos et à Aramis l'invitation de le suivre, et ceux-ci firent signe à leurs gens de mettre pied à terre et de détacher leurs porte-manteaux.
Parry se sépara, non sans regret, de ses amis; on lui avait proposé de venir en France, mais il avait opiniâtrement refusé.
— C'est tout simple, avait dit Mousqueton, il a son idée à l'endroit de Groslow.
On se rappelle que c'était le capitaine Groslow qui lui avait cassé la tête.
La petite troupe rejoignit Athos. Mais déjà d'Artagnan avait repris sa méfiance naturelle; il trouvait le quai trop désert, la nuit trop noire, le patron trop facile.
Il avait raconté à Aramis l'incident que nous avons dit, et Aramis, non moins défiant que lui, n'avait pas peu contribué à augmenter ses soupçons.
Un petit claquement de la langue contre ses dents traduisit à
Athos les inquiétudes du Gascon.
— Nous n'avons pas le temps d'être défiants, dit Athos, la barque nous attend, entrons.
— D'ailleurs, dit, Aramis, qui nous empêche d'être défiants et d'entrer tout de même? on surveillera le patron.
— Et s'il ne marche pas droit, je l'assommerai. Voilà tout.
— Bien dit, Porthos, reprit d'Artagnan. Entrons donc. Passe,
Mousqueton.
Et d'Artagnan arrêta ses amis, faisant passer les valets les premiers afin qu'ils essayassent la planche qui conduisait de la jetée à la barque.
Les trois valets passèrent sans accident.
Athos les suivit, puis Porthos, puis Aramis. D'Artagnan passa le dernier, tout en continuant de secouer la tête.
— Que diable avez-vous donc, mon ami? dit Porthos; sur ma parole, vous feriez peur à César.
— J'ai, répondit d'Artagnan, que je ne vois sur ce port ni inspecteur, ni sentinelle, ni gabelou.
— Plaignez-vous donc! dit Porthos, tout va comme sur une pente fleurie.
— Tout va trop bien, Porthos. Enfin, n'importe, à la grâce de
Dieu.
Aussitôt que la planche fut retirée, le patron s'assit au gouvernail et fit signe à l'un de ses matelots, qui, armé d'une gaffe, commença à manoeuvrer pour sortir du dédale de bâtiments au milieu duquel la petite barque était engagée.
L'autre matelot se tenait déjà à bâbord, son aviron à la main.
Lorsqu'on put se servir des rames, son compagnon vint le rejoindre, et la barque commença de filer plus rapidement.
— Enfin, nous partons! dit Porthos.
— Hélas! répondit le comte de La Fère, nous partons seuls!
— Oui; mais nous partons tous quatre ensemble, et sans une égratignure; c'est une consolation.
— Nous ne sommes pas encore arrivés, dit d'Artagnan; gare les rencontres!
— Eh! mon cher, dit Porthos, vous êtes comme les corbeaux, vous! vous chantez toujours malheur. Qui peut nous rencontrer par cette nuit sombre, où l'on ne voit pas à vingt pas de distance?
— Oui, mais demain matin? dit d'Artagnan.
— Demain matin nous serons à Boulogne.
— Je le souhaite de tout mon coeur, dit le Gascon, et j'avoue ma faiblesse. Tenez, Athos, vous allez rire! mais tant que nous avons été à portée de fusil de la jetée ou des bâtiments qui la bordaient, je me suis attendu à quelque effroyable mousquetade qui nous écrasait tous.
— Mais, dit Porthos avec un gros bon sens, c'était chose impossible, car on eût tué en même temps le patron et les matelots.
— Bah! voilà une belle affaire pour M. Mordaunt croyez-vous qu'il y regarde de si près?
— Enfin, dit Porthos, je suis bien aise que d'Artagnan avoue qu'il ait eu peur.
— Non seulement je l'avoue, mais je m'en vante. Je ne suis pas un rhinocéros comme vous. Ohé! qu'est-ce que cela?
— L'Éclair, dit le patron.
— Nous sommes donc arrivés? demanda Athos en anglais.
— Nous arrivons, dit le capitaine.
En effet, après trois coups de rame, on se trouvait côte à côte avec le petit bâtiment.
Le matelot attendait, l'échelle était préparée; il avait reconnu la barque.
Athos monta le premier avec une habileté toute marine; Aramis, avec l'habitude qu'il avait depuis longtemps des échelles de corde et des autres moyens plus ou moins ingénieux qui existent pour traverser les espaces défendus; d'Artagnan comme un chasseur d'isard et de chamois; Porthos, avec ce développement de force qui chez lui suppléait à tout.
Chez les valets l'opération fut plus difficile; non pas pour Grimaud, espèce de chat de gouttière, maigre et effilé, qui trouvait toujours moyen de se hisser partout, mais pour Mousqueton et pour Blaisois, que les matelots furent obligés de soulever dans leurs bras à la portée de la main de Porthos, qui les empoigna par le collet de leur justaucorps et les déposa tout debout sur le pont du bâtiment.
Le capitaine conduisit ses passagers à l'appartement qui leur était préparé, et qui se composait d'une seule pièce qu'ils devaient habiter en communauté; puis il essaya de s'éloigner sous le prétexte de donner quelques ordres.
— Un instant, dit d'Artagnan; combien d'hommes avez-vous à bord, patron?
— Je ne comprends pas, répondit celui-ci en anglais.
— Demandez-lui cela dans sa langue, Athos.
Athos fit la question que désirait d'Artagnan.
— Trois, répondit Groslow, sans me compter, bien entendu.
D'Artagnan comprit, car en répondant le patron avait levé trois doigts.
— Oh! dit d'Artagnan, trois, je commence à me rassurer. N'importe, pendant que vous vous installerez, moi, je vais faire un tour dans le bâtiment.
— Et moi, dit Porthos, je vais m'occuper du souper.
— Ce projet est beau et généreux, Porthos, mettez-le à exécution.
Vous, Athos, prêtez-moi Grimaud, qui, dans la compagnie de son ami
Parry, a appris à baragouiner un peu d'anglais; il me servira
d'interprète.
— Allez, Grimaud, dit Athos.
Une lanterne était sur le pont, d'Artagnan la souleva d'une main, prit un pistolet de l'autre et dit au patron:
— Come.
C'était, avec Goddam, tout ce qu'il avait pu retenir de la langue anglaise.
D'Artagnan gagna l'écoutille et descendit dans l'entrepont.
L'entrepont était divisé en trois compartiments: celui dans lequel d'Artagnan descendait et qui pouvait s'étendre du troisième mâtereau à l'extrémité de la poupe, et qui par conséquent était recouvert par le plancher de la chambre dans laquelle Athos, Porthos et Aramis se préparaient à passer la nuit; le second, qui occupait le milieu du bâtiment, et qui était destiné au logement des domestiques; le troisième qui s'allongeait sous la proue, c'est-à-dire sous la cabine improvisée par le capitaine et dans laquelle Mordaunt se trouvait caché.
— Oh! oh! dit d'Artagnan, descendant l'escalier de l'écoutille et se faisant précéder de sa lanterne, qu'il tenait étendue de toute la longueur du bras, que de tonneaux! on dirait la caverne d'Ali- Baba.
Les Mille et Une Nuits venaient d'être traduites pour la première fois et étaient fort à la mode à cette époque.
— Que dites-vous? demanda en anglais le capitaine.
D'Artagnan comprit à l'intonation de la voix.
— Je désire savoir ce qu'il y a dans ces tonneaux? demanda d'Artagnan en posant sa lanterne sur l'une des futailles.
Le patron fit un mouvement pour remonter l'échelle, mais il se contint.
— Porto, répondit-il.
— Ah! du vin de Porto? dit d'Artagnan, c'est toujours une tranquillité, nous ne mourrons pas de soif.
Puis se retournant vers Groslow, qui essuyait sur son front de grosses gouttes de sueur:
— Et elles sont pleines? demanda-t-il.
Grimaud traduisit la question.
Les unes pleines, les autres vides, dit Groslow d'une voix dans laquelle, malgré ses efforts, se trahissait son inquiétude.
D'Artagnan frappa du doigt sur les tonneaux, reconnut cinq tonneaux pleins et les autres vides; puis il introduisit, toujours à la grande terreur de l'Anglais, sa lanterne dans les intervalles des barriques, et reconnaissant que ces intervalles étaient inoccupés:
— Allons, passons, dit-il, et il s'avança vers la porte qui donnait dans le second compartiment.
— Attendez, dit l'Anglais, qui était resté derrière, toujours en proie à cette émotion que nous avons indiquée; attendez, c'est moi qui ai la clef de cette porte.
Et, passant rapidement devant d'Artagnan et Grimaud, il introduisit d'une main tremblante la clef dans la serrure et l'on se trouva dans le second compartiment, où Mousqueton et Blaisois s'apprêtaient à souper.
Dans celui-là ne se trouvait évidemment rien à chercher ni à reprendre: on en voyait tous les coins et tous les recoins à la lueur de la lampe qui éclairait ces dignes compagnons.
On passa donc rapidement et l'on visita le troisième compartiment.
Celui-là était la chambre des matelots.
Trois ou quatre hamacs pendus au plafond, une table soutenue par une double corde passée à chacune de ses extrémités, deux bancs vermoulus et boiteux en formaient tout l'ameublement. D'Artagnan alla soulever deux ou trois vieilles voiles pendantes contre les parois, et, ne voyant encore rien de suspect, regagna par l'écoutille le pont du bâtiment.
— Et cette chambre? demanda d'Artagnan.
Grimaud traduisit à l'Anglais les paroles du mousquetaire.
— Cette chambre est la mienne, dit le patron; y voulez-vous entrer?
— Ouvrez la porte, dit d'Artagnan.
L'Anglais obéit: d'Artagnan allongea son bras armé de la lanterne, passa la tête par la porte entrebâillée, et voyant que cette chambre était un véritable réduit:
— Bon, dit-il, s'il y a une armée à bord, ce n'est point ici qu'elle sera cachée. Allons voir si Porthos a trouvé de quoi souper.
En remerciant le patron d'un signe de tête, il regagna la chambre d'honneur, où étaient ses amis.
Porthos n'avait rien trouvé, à ce qu'il paraît, ou, s'il avait trouvé quelque chose, la fatigue l'avait emporté sur la faim, et, couché dans son manteau, il dormait profondément lorsque d'Artagnan rentra.
Athos et Aramis, bercés par les mouvements moelleux des premières vagues de la mer, commençaient de leur côté à fermer les yeux; ils les rouvrirent au bruit que fit leur compagnon.
— Eh bien? fit Aramis.
— Tout va bien, dit d'Artagnan, et nous pouvons dormir tranquilles.
Sur cette assurance, Aramis laissa retomber sa tête; Athos fit de la sienne un signe affectueux; et d'Artagnan, qui, comme Porthos, avait encore plus besoin de dormir que de manger, congédia Grimaud, et se coucha dans son manteau l'épée nue, de telle façon que son corps barrait le passage et qu'il était impossible d'entrer dans la chambre sans le heurter.
LXXVI. Le vin de Porto
Au bout de dix minutes, les maîtres dormaient, mais il n'en était pas ainsi des valets, affamés et surtout altérés.
Blaisois et Mousqueton s'apprêtaient à préparer leur lit, qui consistait en une planche et une valise, tandis que sur une table suspendue comme celle de la chambre voisine se balançaient, au roulis de la mer, un pot de bière et trois verres.
— Maudit roulis! disait Blaisois. Je sens que cela va me reprendre comme en venant.
— Et n'avoir pour combattre le mal de mer, répondit Mousqueton, que du pain d'orge et du vin de houblon! pouah!
— Mais votre bouteille d'osier, monsieur Mousqueton, demanda Blaisois, qui venait d'achever la préparation de sa couche et qui s'approchait en trébuchant de la table devant laquelle Mousqueton était déjà assis et où il parvint à s'asseoir; mais votre bouteille d'osier, l'avez-vous perdue?
— Non pas, dit Mousqueton, mais Parry l'a gardée. Ces diables d'Écossais ont toujours soif. Et vous, Grimaud, demanda Mousqueton à son compagnon, qui venait de rentrer après avoir accompagné d'Artagnan dans sa tournée, avez-vous soif?
— Comme un Écossais, répondit laconiquement Grimaud.
Et il s'assit près de Blaisois et de Mousqueton, tira un carnet de sa poche et se mit à faire les comptes de la société, dont il était l'économe.
— Oh! là, là! dit Blaisois, voilà mon coeur qui s'embrouille!
— S'il en est ainsi, dit Mousqueton d'un ton doctoral, prenez un peu de nourriture.
— Vous appelez cela de la nourriture? dit Blaisois en accompagnant d'une mine piteuse le doigt dédaigneux dont il montrait le pain d'orge et le pot de bière.
— Blaisois, reprit Mousqueton, souvenez-vous que le pain est la vraie nourriture du Français; encore le Français n'en a-t-il pas toujours, demandez à Grimaud.
— Oui, mais la bière, reprit Blaisois avec une promptitude qui faisait honneur à la vivacité de son esprit de repartie, mais la bière, est-ce là sa vraie boisson?
— Pour ceci, dit Mousqueton, pris par le dilemme et assez embarrassé d'y répondre, je dois avouer que non, et que la bière lui est aussi antipathique que le vin l'est aux Anglais.
— Comment, monsieur Mouston, dit Blaisois, qui cette fois doutait des profondes connaissances de Mousqueton, pour lesquelles, dans les circonstances ordinaires de la vie, il avait cependant l'admiration la plus entière; comment: monsieur Mouston, les Anglais n'aiment pas le vin?
— Ils le détestent.
— Mais je leur en ai vu boire, cependant.
— Par pénitence; et la preuve, continua Mousqueton en se rengorgeant, c'est qu'un prince anglais est mort un jour parce qu'on l'avait mis dans un tonneau de malvoisie. J'ai entendu raconter le fait à M. l'abbé d'Herblay.
— L'imbécile! dit Blaisois, je voudrais bien être à sa place!
— Tu le peux, dit Grimaud tout en alignant ses chiffres.
— Comment cela, dit Blaisois, je le peux?
— Oui, continua Grimaud tout en retenant quatre et en reportant ce nombre à la colonne suivante.
— Je le peux? expliquez-vous, monsieur Grimaud.
Mousqueton gardait le silence pendant les interrogations de Blaisois, mais il était facile de voir à l'expression de son visage que ce n'était point par indifférence.
Grimaud continua son calcul et posa son total.
— Porto, dit-il alors en étendant la main dans la direction du premier compartiment visité par d'Artagnan et lui en compagnie du patron.
— Comment! ces tonneaux que j'ai aperçus à travers la porte entr'ouverte?
— Porto, répéta Grimaud, qui recommença une nouvelle opération arithmétique.
— J'ai entendu dire, reprit Blaisois en s'adressant à Mousqueton, que le porto est un excellent vin d'Espagne.
— Excellent, dit Mousqueton en passant le bout de sa langue sur ses lèvres, excellent. Il y en a dans la cave de M. le baron de Bracieux.
— Si nous priions ces Anglais de nous en vendre une bouteille? demanda l'honnête Blaisois.
— Vendre! dit Mousqueton amené à ses anciens instincts de marauderie. On voit bien, jeune homme, que vous n'avez pas encore l'expérience des choses de la vie. Pourquoi donc acheter quand on peut prendre?
— Prendre, dit Blaisois, convoiter le bien du prochain! la chose est défendue, ce me semble.
— Où cela? demanda Mousqueton.
— Dans les commandements de Dieu ou de l'Église, je ne sais plus lesquels. Mais ce que je sais, c'est qu'il y a:
Bien d'autrui ne convoiteras,
Ni son épouse mêmement.
— Voilà encore une raison d'enfant, monsieur Blaisois, dit de son ton le plus protecteur Mousqueton. Oui, d'enfant, je répète le mot. Où avez-vous vu dans les écritures, je vous le demande, que les Anglais fussent votre prochain?
— Ce n'est nulle part, la chose est vraie, dit Blaisois, du moins je ne me le rappelle pas.
— Raison d'enfant, je le répète, reprit Mousqueton. Si vous aviez fait dix ans la guerre comme Grimaud et moi, mon cher Blaisois, vous sauriez faire la différence qu'il y a entre le bien d'autrui et le bien de l'ennemi. Or, un Anglais est un ennemi, je pense, et ce vin de Porto appartient aux Anglais. Donc il nous appartient, puisque nous sommes Français. Ne connaissez-vous pas le proverbe: Autant de pris sur l'ennemi?
Cette faconde, appuyée de toute l'autorité que puisait Mousqueton dans sa longue expérience, stupéfia Blaisois. Il baissa la tête comme pour se recueillir, et tout à coup relevant le front en homme armé d'un argument irrésistible:
— Et les maîtres, dit-il, seront-ils de votre avis, monsieur
Mouston?
Mousqueton sourit avec dédain.
— Il faudrait peut-être, dit-il, que j'allasse troubler le sommeil de ces illustres seigneurs pour leur dire: «Messieurs, votre serviteur Mousqueton a soif, voulez-vous lui permettre de boire?» Qu'importe, je vous le demande, à M. de Bracieux que j'aie soif ou non?
— C'est du vin bien cher, dit Blaisois en secouant la tête.
— Fût-ce de l'or potable, monsieur Blaisois, dit Mousqueton, nos maîtres ne s'en priveraient pas. Apprenez que M. le baron de Bracieux est à lui seul assez riche pour boire une tonne de porto, fût-il obligé de la payer une pistole la goutte. Or, je ne vois pas, continua Mousqueton de plus en plus magnifique dans son orgueil, puisque les maîtres ne s'en priveraient pas, pourquoi les valets s'en priveraient.
Et Mousqueton, se levant, prit le pot de bière qu'il vida par un sabord jusqu'à la dernière goutte, et s'avança majestueusement vers la porte qui donnait dans le compartiment.
— Ah! ah! fermée, dit-il. Ces diables d'Anglais, comme ils sont défiants!
— Fermée! dit Blaisois d'un ton non moins désappointé que celui de Mousqueton. Ah! peste! c'est malheureux; avec cela que je sens mon coeur qui se barbouille de plus en plus.
Mousqueton se retourna vers Blaisois avec un visage si piteux, qu'il était évident qu'il partageait à un haut degré le désappointement du brave garçon.
— Fermée! répéta-t-il.
— Mais, hasarda Blaisois, je vous ai entendu raconter, monsieur Mouston, qu'une fois dans votre jeunesse, à Chantilly, je crois, vous avez nourri votre maître et vous-même en prenant des perdrix au collet, des carpes à la ligne et des bouteilles au lacet.
— Sans doute, répondit Mousqueton, c'est l'exacte vérité, et voilà Grimaud qui peut vous le dire. Mais il y avait un soupirail à la cave, et le vin était en bouteilles. Je ne puis pas jeter le lacet à travers cette cloison, ni tirer avec une ficelle une pièce de vin qui pèse peut-être deux quintaux.
— Non, mais vous pouvez lever deux ou trois planches de la cloison, dit Blaisois, et faire à l'un des tonneaux un trou avec une vrille.
Mousqueton écarquilla démesurément ses yeux ronds et regardant Blaisois en homme émerveillé de rencontrer dans un autre homme des qualités qu'il ne soupçonnait pas:
— C'est vrai, dit-il, cela se peut; mais un ciseau pour faire sauter les planches, une vrille pour percer le tonneau?
— La trousse, dit Grimaud tout en établissant la balance de ses comptes.
— Ah! oui, la trousse, dit Mousqueton, et moi qui n'y pensais pas!
Grimaud, en effet, était non seulement l'économe de la troupe, mais encore son armurier; outre un registre il avait une trousse. Or, comme Grimaud était homme de suprême précaution, cette trousse, soigneusement roulée dans sa valise, était garnie de tous les instruments de première nécessité.
Elle contenait donc une vrille d'une raisonnable grosseur.
Mousqueton s'en empara.
Quant au ciseau, il n'eut point à le chercher bien loin, le poignard qu'il portait à sa ceinture pouvait le remplacer avantageusement. Mousqueton chercha un coin où les planches fussent disjointes, ce qu'il n'eut pas de peine à trouver, et se mit immédiatement à l'oeuvre.