À cinquante pas de la dernière maison, d'Artagnan s'arrêta.

— Halte! dit-il.

— Comment, halte? s'écria Porthos. Ventre à terre, vous voulez dire?

— Pas du tout, répondit d'Artagnan. Cette fois-ci on va nous poursuivre, laissons-les sortir du bourg et courir après nous sur la route Écosse; et quand nous les aurons vus passer au galop, suivons la route opposée.

À quelques pas de là passait un ruisseau, un pont était jeté sur le ruisseau; d'Artagnan conduisit son cheval sous l'arche de ce pont; ses amis le suivirent.

Ils n'y étaient pas depuis dix minutes qu'ils entendirent approcher le galop rapide d'une troupe de cavaliers. Cinq minutes après, cette troupe passait sur leur tête, bien loin de se douter que ceux qu'ils cherchaient n'étaient séparés d'eux que par l'épaisseur de la voûte du pont.

LXVII. Londres

Lorsque le bruit des chevaux se fut perdu dans le lointain, d'Artagnan regagna le bord de la rivière, et se mit à arpenter la plaine en s'orientant autant que possible sur Londres. Ses trois amis le suivirent en silence, jusqu'à ce qu'à l'aide d'un large demi-cercle ils eussent laissé la ville loin derrière eux.

— Pour cette fois, dit d'Artagnan lorsqu'il se crut enfin assez loin du point de départ pour passer du galop au trot, je crois bien que décidément tout est perdu, et que ce que nous avons de mieux à faire est de gagner la France. Que dites-vous de la proposition, Athos? ne la trouvez-vous point raisonnable?

— Oui, cher ami, répondit Athos; mais vous avez prononcé l'autre jour une parole plus que raisonnable, une parole noble et généreuse, vous avez dit: «Nous mourrons ici!» Je vous rappellerai votre parole.

— Oh! dit Porthos, la mort n'est rien, et ce n'est pas la mort qui doit nous inquiéter, puisque nous ne savons pas ce que c'est; mais c'est l'idée d'une défaite qui me tourmente. À la façon dont les choses tournent, je vois qu'il nous faudra livrer bataille à Londres, aux provinces, à toute l'Angleterre, et en vérité nous ne pouvons à la fin manquer d'être battus.

— Nous devons assister à cette grande tragédie jusqu'à la fin, dit Athos; quel qu'il soit, ne quittons l'Angleterre qu'après le dénouement. Pensez-vous comme moi, Aramis?

— En tout point, mon cher comte; puis je vous avoue que je ne serais pas fâché de retrouver le Mordaunt; il me semble que nous avons un compte à régler avec lui, et que ce n'est pas notre habitude de quitter les pays sans payer ces sortes de dettes.

— Ah! ceci est autre chose, dit d'Artagnan, et voilà une raison qui me paraît plausible. J'avoue, quant à moi, que, pour retrouver le Mordaunt en question, je resterai s'il le faut un an à Londres. Seulement logeons-nous chez un homme sûr et de façon à n'éveiller aucun soupçon, car à cette heure, M. Cromwell doit nous faire chercher, et autant que j'en ai pu juger, il ne plaisante pas, M. Cromwell. Athos, connaissez-vous dans toute la ville une auberge où l'on trouve des draps blancs, du rosbif raisonnablement cuit et du vin qui ne soit pas fait avec du houblon ou du genièvre?

— Je crois que j'ai votre affaire, dit Athos. De Winter nous a conduits chez un homme qu'il disait être un ancien Espagnol naturalisé Anglais de par les guinées de ses nouveaux compatriotes. Qu'en dites-vous Aramis?

— Mais le projet de nous arrêter chez el señor Perez me paraît des plus raisonnables, je l'adopte donc pour mon compte. Nous invoquerons le souvenir de ce pauvre de Winter, pour lequel il paraissait avoir une grande vénération; nous lui dirons que nous venons en amateurs pour voir ce qui se passe; nous dépenserons chez lui chacun une guinée par jour, et je crois que, moyennant toutes ces précautions, nous pourrons demeurer assez tranquilles.

— Vous en oubliez une, Aramis, et une précaution assez importante même.

— Laquelle?

— Celle de changer d'habits.

— Bah! dit Porthos, pourquoi faire, changer d'habits? nous sommes si bien à notre aise dans ceux-ci!

— Pour ne pas être reconnus, dit d'Artagnan. Nos habits ont une coupe et presque une couleur uniforme qui dénonce leur Frenchman à la première vue. Or, je ne tiens pas assez à la coupe de mon pourpoint ou à la couleur de mes chausses pour risquer, par amour pour elles, d'être pendu à Tyburn ou d'aller faire un tour aux Indes. Je vais m'acheter un habit marron. J'ai remarqué que tous ces imbéciles de puritains raffolaient de cette couleur.

— Mais retrouverez-vous votre homme? dit Aramis.

— Oh! certainement, il demeurait Green-Hall street_, Bedford's
Tavern;_ d'ailleurs j'irais dans la cité les yeux fermés.

— Je voudrais déjà y être, dit d'Artagnan, et mon avis serait d'arriver à Londres avant le jour, dussions-nous crever nos chevaux.

— Allons donc, dit Athos, car si je ne me trompe pas dans mes calculs, nous ne devons guère en être éloignés que de huit ou dix lieues.

Les amis pressèrent leurs chevaux, et effectivement ils arrivèrent vers les cinq heures du matin. À la porte par laquelle ils se présentèrent, un poste les arrêta; mais Athos répondit en excellent anglais qu'ils étaient envoyés par le colonel Harrison pour prévenir son collègue, M. Pride, de l'arrivée prochaine du roi. Cette réponse amena quelques questions sur la prise du roi, et Athos donna des détails si précis et si positifs, que si les gardiens des portes avaient quelques soupçons, ces soupçons s'évanouirent complètement. Le passage fut donc livré aux quatre amis avec toutes sortes de congratulations puritaines.

Athos avait dit vrai; il alla droit à Bedford's Tavern et se fit reconnaître de l'hôte, qui fut si fort enchanté de le voir revenir en si nombreuse et si belle compagnie, qu'il fit préparer à l'instant même ses plus belles chambres.

Quoiqu'il ne fît pas jour encore, nos quatre voyageurs, en arrivant à Londres, avaient trouvé toute la ville en rumeur. Le bruit que le roi, ramené par le colonel Harrison, s'acheminait vers la capitale, s'était répandu dès la veille, et beaucoup ne s'étaient point couchés de peur que le Stuart, comme ils l'appelaient, n'arrivât dans la nuit et qu'ils ne manquassent son entrée.

Le projet de changement d'habits avait été adopté à l'unanimité, on se le rappelle, moins la légère opposition de Porthos. On s'occupa donc de le mettre à exécution. L'hôte se fit apporter des vêtements de toute sorte comme s'il voulait remonter sa garde- robe. Athos prit un habit noir qui lui donnait l'air d'un honnête bourgeois; Aramis, qui ne voulait pas quitter l'épée, choisit un habit foncé de coupe militaire; Porthos fut séduit par un pourpoint rouge et par des chausses vertes; d'Artagnan, dont la couleur était arrêtée d'avance, n'eut qu'à s'occuper de la nuance, et, sous l'habit marron qu'il convoitait, représenta assez exactement un marchand de sucre retiré.

Quant à Grimaud et à Mousqueton, qui ne portaient pas de livrée, ils se trouvèrent tout déguisés; Grimaud, d'ailleurs, offrait le type calme, sec et raide de l'Anglais circonspect; Mousqueton, celui de l'Anglais ventru, bouffi et flâneur.

— Maintenant, dit d'Artagnan, passons au principal; coupons-nous les cheveux afin de n'être point insultés par la populace. N'étant plus gentilshommes par l'épée, soyons puritains par la coiffure. C'est, vous le savez, le point important qui sépare le covenantaire du cavalier.

Sur ce point important, d'Artagnan trouva Aramis fort insoumis; il voulait à toute force garder sa chevelure, qu'il avait fort belle et dont il prenait le plus grand soin, et il fallut qu'Athos, à qui toutes ces questions étaient indifférentes, lui donnât l'exemple. Porthos livra sans difficulté son chef à Mousqueton, qui tailla à pleins ciseaux dans l'épaisse et rude chevelure. D'Artagnan se découpa lui-même une tête de fantaisie qui ne ressemblait pas mal à une médaille du temps de François Ier ou de Charles IX.

— Nous sommes affreux, dit Athos.

— Et il me semble que nous puons le puritain à faire frémir, dit
Aramis.

— J'ai froid à la tête, dit Porthos.

— Et moi, je me sens envie de prêcher, dit d'Artagnan.

— Maintenant, dit Athos, que nous ne nous reconnaissons pas nous- mêmes et que nous n'avons point par conséquent la crainte que les autres nous reconnaissent, allons voir entrer le roi; s'il a marché toute la nuit, il ne doit pas être loin de Londres.

En effet, les quatre amis n'étaient pas mêlés depuis deux heures à la foule que de grands cris et un grand mouvement annoncèrent que Charles arrivait. On avait envoyé un carrosse au-devant de lui, et de loin le gigantesque Porthos, qui dépassait de la tête toutes les têtes, annonça qu'il voyait venir le carrosse royal. D'Artagnan se dressa sur la pointe des pieds, tandis qu'Athos et Aramis écoutaient pour tâcher de se rendre compte eux-mêmes de l'opinion générale. Le carrosse passa, et d'Artagnan reconnut Harrison à une portière et Mordaunt à l'autre. Quant au peuple, dont Athos et Aramis étudiaient les impressions, il lançait force imprécations contre Charles.

Athos rentra désespéré.

— Mon cher, lui dit d'Artagnan, vous vous entêtez inutilement, et je vous proteste, moi, que la position est mauvaise. Pour mon compte je ne m'y attache qu'à cause de vous et par un certain intérêt d'artiste en politique à la mousquetaire; je trouve qu'il serait très plaisant d'arracher leur proie à tous ces hurleurs et de se moquer d'eux. J'y songerai.

Dès le lendemain, en se mettant à sa fenêtre qui donnait sur les quartiers les plus populeux de la Cité, Athos entendit crier le bill du parlement qui traduisait à la barre l'ex-roi Charles Ier, coupable présumé de trahison et d'abus de pouvoir.

D'Artagnan était près de lui. Aramis consultait une carte, Porthos était absorbé dans les dernières délices d'un succulent déjeuner.

— Le parlement! s'écria Athos, il n'est pas possible que le parlement ait rendu un pareil bill.

— Écoutez, dit d'Artagnan, je comprends peu l'anglais; mais, comme l'anglais n'est que du français mal prononcé, voici ce que j'entends: Parliament's bill; ce qui veut dire bill du parlement, ou Dieu me damne, comme ils disent ici.

En ce moment l'hôte entrait; Athos lui fit signe de venir.

— Le parlement a rendu ce bill? lui demanda Athos en anglais.

— Oui milord, le parlement pur.

— Comment, le parlement pur! il y a donc deux parlements?

— Mon ami, interrompit d'Artagnan, comme je n'entends pas l'anglais, mais que nous entendons tous l'espagnol, faites-nous le plaisir de nous entretenir dans cette langue, qui est la vôtre, et que, par conséquent, vous devez parler avec plaisir quand vous en retrouvez l'occasion.

— Ah! parfait, dit Aramis.

Quant à Porthos, nous l'avons dit, toute son attention était concentrée sur un os de côtelette qu'il était occupé à dépouiller de son enveloppe charnue.

— Vous demandiez donc? dit l'hôte en espagnol.

— Je demandais, reprit Athos dans la même langue, s'il y avait deux parlements, un pur et un impur.

— Oh! que c'est bizarre! dit Porthos en levant lentement la tête et en regardant ses amis d'un air étonné, je comprends donc maintenant l'anglais? j'entends ce que vous dites.

— C'est que nous parlons espagnol, cher ami, dit Athos avec son sang-froid ordinaire.

— Ah! diable! dit Porthos, j'en suis fâché, cela m'aurait fait une langue de plus.

— Quand je dis le parlement pur, señor, reprit l'hôte, je parle de celui que M. le colonel Pride a épuré.

— Ah! vraiment, dit d'Artagnan, ces gens-ci sont bien ingénieux; il faudra qu'en revenant en France je donne ce moyen à M. de Mazarin et à M. le coadjuteur. L'un épurera au nom de la cour, l'autre au nom du peuple, de sorte qu'il n'y aura plus de parlement du tout.

— Qu'est-ce que le colonel Pride? demanda Aramis, et de quelle façon s'y est-il pris pour épurer le parlement?

— Le colonel Pride, dit l'espagnol, est un ancien charretier, homme de beaucoup d'esprit, qui avait remarqué une chose en conduisant sa charrette: c'est que lorsqu'une pierre se trouvait sur sa route, il était plus court d'enlever la pierre que d'essayer de faire passer la roue par-dessus. Or, sur deux cent cinquante et un membres dont se composait le parlement, cent quatre-vingt-onze le gênaient et auraient pu faire verser sa charrette politique. Il les a pris comme autrefois il prenait les pierres, et les a jetés hors de là Chambre.

— Joli! dit d'Artagnan, qui, homme d'esprit surtout, estimait fort l'esprit partout où il le rencontrait.

— Et tous ces expulsés étaient stuartistes? demanda Athos.

— Sans aucun doute, señor, et vous comprenez qu'ils eussent sauvé le roi.

— Pardieu! dit majestueusement Porthos, ils faisaient majorité.

— Et vous pensez, dit Aramis, qu'il consentira à paraître devant un tel tribunal?

— Il le faudra bien, répondit l'espagnol; s'il essayait d'un refus, le peuple l'y contraindrait.

— Merci, maître Perez, dit Athos; maintenant je suis suffisamment renseigné.

— Commencez-vous à croire enfin que c'est une cause perdue,
Athos, dit d'Artagnan, et qu'avec les Harrison, les Joyce, les
Pride et les Cromwell, nous ne serons jamais à la hauteur?

— Le roi sera délivré au tribunal, dit Athos; le silence même de ses partisans indique un complot.

D'Artagnan haussa les épaules.

— Mais, dit Aramis, s'ils osent condamner leur roi, ils le condamneront à l'exil ou à la prison, voilà tout.

D'Artagnan siffla d'un petit air d'incrédulité.

— Nous le verrons bien, dit Athos; car nous irons aux séances, je le présume.

— Vous n'aurez pas longtemps à attendre, dit l'hôte, car elles commencent demain.

— Ah çà! répondit Athos, la procédure était donc instruite avant que le roi eût été pris?

— Sans doute, dit d'Artagnan, on l'a commencée du jour où il a été acheté.

— Vous savez, dit Aramis, que c'est notre ami Mordaunt qui a fait, sinon le marché, du moins les premières ouvertures de cette petite affaire.

— Vous savez, dit d'Artagnan, que partout où il me tombe sous la main, je le tue, M. Mordaunt.

— Fi donc! dit Athos, un pareil misérable!

— Mais c'est justement parce que c'est un misérable que je le tue, reprit d'Artagnan. Ah! cher ami, je fais assez vos volontés pour que vous soyez indulgent aux miennes; d'ailleurs, cette fois, que cela vous plaise ou non, je vous déclare que ce Mordaunt ne sera tué que par moi.

— Et par moi, dit Porthos.

— Et par moi, dit Aramis.

Touchante unanimité, s'écria d'Artagnan, et qui convient bien à de bons bourgeois que nous sommes. Allons faire un tour par la ville; ce Mordaunt lui-même ne nous reconnaîtrait point à quatre pas avec le brouillard qu'il fait.

Allons boire un peu de brouillard.

— Oui, dit Porthos, cela nous changera de la bière.

Et les quatre amis sortirent en effet pour prendre, comme on le dit vulgairement, l'air du pays.

LXVIII. Le procès

Le lendemain une garde nombreuse conduisait Charles Ier devant la haute cour qui devait le juger.

La foule envahissait les rues et les maisons voisines du palais; aussi, dès les premiers pas que firent les quatre amis, ils furent arrêtés par l'obstacle presque infranchissable de ce mur vivant; quelques hommes du peuple, robustes et hargneux, repoussèrent même Aramis si rudement, que Porthos leva son poing formidable et le laissa retomber sur la face farineuse d'un boulanger, laquelle changea immédiatement de couleur et se couvrit de sang, écachée qu'elle était comme une grappe de raisins mûrs. La chose fit grande rumeur; trois hommes voulurent s'élancer sur Porthos; mais Athos en écarta un, d'Artagnan l'autre, et Porthos jeta le troisième par-dessus sa tête. Quelques Anglais amateurs de pugilat apprécièrent la façon rapide et facile avec laquelle avait été exécutée cette manoeuvre, et battirent des mains. Peu s'en fallut alors qu'au lieu d'être assommés, comme ils commençaient à le craindre, Porthos et ses amis ne fussent portés en triomphe; mais nos quatre voyageurs, qui craignaient tout ce qui pouvait les mettre en lumière, parvinrent à se soustraire à l'ovation. Cependant ils gagnèrent une chose à cette démonstration herculéenne, c'est que la foule s'ouvrit devant eux et qu'ils parvinrent au résultat qui un instant auparavant leur avait paru impossible, c'est-à-dire à aborder le palais.

Tout Londres se pressait aux portes des tribunes; aussi, lorsque les quatre amis réussirent à pénétrer dans une d'elles, trouvèrent-ils les trois premiers bancs occupés. Ce n'était que demi-mal pour des gens qui désiraient ne pas être reconnus; ils prirent donc leurs places, fort satisfaits d'en être arrivés là, à l'exception de Porthos, qui désirait montrer son pourpoint rouge et ses chausses vertes, et qui regrettait de ne pas être au premier rang.

Les bancs étaient disposés en amphithéâtre, et de leur place les quatre amis dominaient toute l'assemblée. Le hasard avait fait justement qu'ils étaient entrés dans la tribune du milieu et qu'ils se trouvaient juste en face du fauteuil préparé pour Charles Ier.

Vers onze heures du matin le roi parut sur le seuil de la salle. Il entra environné de gardes, mais couvert et l'air calme, et promena de tous côtés un regard plein d'assurance, comme s'il venait présider une assemblée de sujets soumis, et non répondre aux accusations d'une cour rebelle.

Les juges, fiers d'avoir un roi à humilier, se préparaient visiblement à user de ce droit qu'ils s'étaient arrogé. En conséquence, un huissier vint dire à Charles Ier que l'usage était que l'accusé se découvrît devant lui.

Charles, sans répondre un seul mot, enfonça son feutre sur sa tête, qu'il tourna d'un autre côté; puis, lorsque l'huissier se fut éloigné, il s'assit sur le fauteuil préparé en face du président, fouettant sa botte avec un petit jonc qu'il portait à la main.

Parry, qui l'accompagnait, se tint debout derrière lui.

D'Artagnan, au lieu de regarder tout ce cérémonial, regardait
Athos, dont le visage reflétait toutes les émotions que le roi, à
force de puissance sur lui-même, parvenait à chasser du sien.
Cette agitation d'Athos, l'homme froid et calme, l'effraya.

— J'espère bien, lui dit-il en se penchant à son oreille, que vous allez prendre exemple de Sa Majesté et ne pas vous faire sottement tuer dans cette cage?

— Soyez tranquille, dit Athos.

— Ah! ah! continua d'Artagnan, il paraît que l'on craint quelque chose, car voici les postes qui se doublent; nous n'avions que des pertuisanes, voici des mousquets. Il y en a maintenant pour tout le monde: les pertuisanes regardent les auditeurs du parquet, les mousquets sont à notre intention.

— Trente, quarante, cinquante, soixante-dix hommes, dit Porthos en comptant les nouveaux venus.

— Eh! dit Aramis, vous oubliez l'officier, Porthos, il vaut cependant, ce me semble, bien la peine d'être compté.

— Oui-da! dit d'Artagnan.

Et il devint pâle de colère, car il avait reconnu Mordaunt qui, l'épée nue, conduisait les mousquetaires derrière le roi, c'est-à- dire en face des tribunes.

— Nous aurait-il reconnus? continua d'Artagnan; c'est que, dans ce cas, je battrais très promptement en retraite. Je ne me soucie aucunement qu'on m'impose un genre de mort, et désire fort mourir à mon choix. Or, je ne choisis pas d'être fusillé dans une boîte.

— Non, dit Aramis, il ne nous a pas vus. Il ne voit que le roi. Mordieu! avec quels yeux il le regarde, l'insolent! Est-ce qu'il haïrait Sa Majesté autant qu'il nous hait nous-mêmes?

— Pardieu! dit Athos, nous ne lui avons enlevé que sa mère, nous, et le roi l'a dépouillé de son nom et de sa fortune.

— C'est juste, dit Aramis; mais, silence! voici le président qui parle au roi.

En effet, le président Bradshaw interpellait l'auguste accusé.

— Stuart, lui dit-il, écoutez l'appel nominal de vos juges, et adressez au tribunal les observations que vous aurez à faire.

Le roi, comme si ces paroles ne s'adressaient point à lui, tourna la tête d'un autre côté.

Le président attendit, et comme aucune réponse ne vint, il se fit un instant de silence.

Sur cent soixante-trois membres désignés, soixante-treize seulement pouvaient répondre car les autres, effrayés de la complicité d'un pareil acte, s'étaient abstenus.

— Je procède à l'appel, dit Bradshaw sans paraître remarquer l'absence des trois cinquièmes de l'assemblée.

Et il commença à nommer les uns après les autres les membres présents et absents. Les présents répondaient d'une voix forte ou faible, selon qu'ils avaient ou non le courage de leur opinion. Un court silence suivait le nom des absents, répétés deux fois.

Le nom du colonel Fairfax vint à son tour, et fut suivi d'un de ces silences courts mais solennels qui dénonçaient l'absence des membres qui n'avaient pas voulu personnellement prendre part à ce jugement.

— Le colonel Fairfax? répéta Bradshaw.

— Fairfax? répondit une voix moqueuse, qu'à son timbre argentin on reconnut pour une voix de femme, il a trop d'esprit pour être ici.

Un immense éclat de rire accueillit ces paroles prononcées avec cette audace que les femmes puisent dans leur propre faiblesse, faiblesse qui les soustrait à toute vengeance.

— C'est une voix de femme, s'écria Aramis. Ah! par ma foi, je donnerais beaucoup pour qu'elle fût jeune et jolie.

Et il monta sur le gradin pour tâcher de voir dans la tribune d'où la voix était partie.

— Sur mon âme, dit Aramis, elle est charmante! regardez donc, d'Artagnan, tout le monde la regarde, et malgré le regard de Bradshaw, elle n'a point pâli.

— C'est lady Fairfax elle-même, dit d'Artagnan; vous la rappelez- vous, Porthos? nous l'avons vue avec son mari chez le général Cromwell.

Au bout d'un instant le calme troublé par cet étrange épisode se rétablit, et l'appel continua.

— Ces drôles vont lever la séance, quand ils s'apercevront qu'ils ne sont pas en nombre suffisant, dit le comte de La Fère.

— Vous ne les connaissez pas, Athos; remarquez donc le sourire de Mordaunt, voyez comme il regarde le roi. Ce regard est-il celui d'un homme qui craint que sa victime lui échappe? Non, non, c'est le sourire de la haine satisfaite, de la vengeance sûre de s'assouvir. Ah! basilic maudit, ce sera un heureux jour pour moi que celui où je croiserai avec toi autre chose que le regard!

— Le roi est véritablement beau, dit Porthos; et puis voyez, tout prisonnier qu'il est, comme il est vêtu avec soin.

La plume de son chapeau vaut au moins cinquante pistoles, regardez-la donc, Aramis.

L'appel achevé, le président donna ordre de passer à la lecture de l'acte d'accusation.

Athos, pâlit: il était trompé encore une fois dans son attente. Quoique les juges fussent en nombre insuffisant, le procès allait s'instruire, le roi était donc condamné d'avance.

— Je vous l'avais dit, Athos, fit d'Artagnan en haussant les épaules. Mais vous doutez toujours. Maintenant prenez votre courage à deux mains et écoutez, sans vous faire trop de mauvais sang, je vous prie, les petites horreurs que ce monsieur en noir va dire de son roi avec licence et privilège.

En effet, jamais plus brutale accusation, jamais injures plus basses, jamais plus sanglant réquisitoire n'avaient encore flétri la majesté royale. Jusque-là on s'était contenté d'assassiner les rois, mais ce n'était du moins qu'à leurs cadavres qu'on avait prodigué l'insulte.

Charles Ier écoutait le discours de l'accusateur avec une attention toute particulière, laissant passer les injures, retenant les griefs, et, quand la haine débordait par trop, quand l'accusateur se faisait bourreau par avance, il répondait par un sourire de mépris. C'était, après tout, une oeuvre capitale et terrible que celle où ce malheureux roi retrouvait toutes ses imprudences changées en guet-apens, ses erreurs transformées en crimes.

D'Artagnan, qui laissait couler ce torrent d'injures avec tout le dédain qu'elles méritaient, arrêta cependant son esprit judicieux sur quelques-unes des inculpations de l'accusateur.

— Le fait est, dit-il, que si l'on punit pour imprudence et légèreté, ce pauvre roi mérite punition; mais il me semble que celle qu'il subit en ce moment est assez cruelle.

— En tout cas, répondit Aramis, la punition ne saurait atteindre le roi, mais ses ministres, puisque la première loi de la constitution est: Le roi ne peut faillir.

Pour moi, pensait Porthos en regardant Mordaunt et ne s'occupant que de lui, si ce n'était troubler la majesté de la situation, je sauterais de la tribune en bas, je tomberais en trois bonds sur M. Mordaunt, que j'étranglerais; je le prendrais par les pieds et j'en assommerais tous ces mauvais mousquetaires qui parodient les mousquetaires de France. Pendant ce temps-là, d'Artagnan, qui est plein d'esprit et d'à-propos, trouverait peut-être un moyen de sauver le roi. Il faudra que je lui en parle.

Quant à Athos, le feu au visage, les poings crispés, les lèvres ensanglantées par ses propres morsures, il écumait sur son banc, furieux de cette éternelle insulte parlementaire et de cette longue patience royale, et ce bras inflexible, ce coeur inébranlable s'étaient changés en une main tremblante et un corps frissonnant.

À ce moment l'accusateur terminait son office par ces mots:

«La présente accusation est portée par nous au nom du peuple anglais.»

Il y eut à ces paroles un murmure dans les tribunes, et une autre voix, non pas une voix de femme, mais une voix d'homme, mâle et furieuse, tonna derrière d'Artagnan.

— Tu mens! s'écria cette voix, et les neuf dixièmes du peuple anglais ont horreur de ce que tu dis!

Cette voix était celle d'Athos, qui, hors de lui, debout, le bras étendu, interpellait ainsi l'accusateur public.

À cette apostrophe, roi, juges, spectateurs, tout le monde tourna les yeux vers la tribune où étaient les quatre amis. Mordaunt fit comme les autres et reconnut le gentilhomme autour duquel s'étaient levés les trois autres Français, pâles et menaçants. Ses yeux flamboyèrent de joie, il venait de retrouver ceux à la recherche et à la mort desquels il avait voué sa vie. Un mouvement furieux appela près de lui vingt de ses mousquetaires, et montrant du doigt la tribune où étaient ses ennemis:

— Feu sur cette tribune! dit-il.

Mais alors, rapides comme la pensée, d'Artagnan saisissant Athos par le milieu du corps, Porthos emportant Aramis, sautèrent à bas des gradins, s'élancèrent dans les corridors, descendirent rapidement les escaliers et se perdirent dans la foule; tandis qu'à l'intérieur de la salle les mousquets abaissés menaçaient trois mille spectateurs, dont les cris de miséricorde et les bruyantes terreurs arrêtèrent l'élan déjà donné au carnage.

Charles avait aussi reconnu les quatre Français; il mit une main sur son coeur pour en comprimer les battements, l'autre sur ses yeux pour ne pas voir égorger ses fidèles amis.

Mordaunt, pâle et tremblant de rage, se précipita hors de la salle, l'épée nue à la main, avec dix hallebardiers, fouillant la foule, interrogeant, haletant, puis il revint sans avoir rien trouvé.

Le trouble était inexprimable. Plus d'une demi-heure se passa sans que personne pût se faire entendre. Les juges croyaient chaque tribune prête à tonner. Les tribunes voyaient les mousquets dirigés sur elles, et, partagées entre la crainte et la curiosité, demeuraient tumultueuses et agitées.

Enfin le calme se rétablit.

— Qu'avez-vous à dire pour votre défense? demanda Bradshaw au roi.

Alors, du ton d'un juge et non de celui d'un accusé, la tête toujours couverte, se levant, non point par humilité, mais par domination:

— Avant de m'interroger, dit Charles, répondez-moi. J'étais libre à Newcastle, j'y avais conclu un traité avec les deux chambres. Au lieu d'accomplir de votre part ce traité que j'accomplissais de la mienne, vous m'avez acheté aux Écossais, pas cher, je le sais, et cela fait honneur à l'économie de votre gouvernement. Mais pour m'avoir payé le prix d'un esclave, espérez-vous que j'aie cessé d'être votre roi? Non pas. Vous répondre serait l'oublier. Je ne vous répondrai donc que lorsque vous m'aurez justifié de vos droits à m'interroger. Vous répondre serait vous reconnaître pour mes juges, et je ne vous reconnais que pour mes bourreaux.

Et au milieu d'un silence de mort, Charles, calme, hautain et toujours couvert, se rassit sur son fauteuil.

— Que ne sont-ils là, les Français! murmura Charles avec orgueil et en tournant les yeux vers la tribune où ils étaient apparus un instant, ils verraient que leur ami, vivant, est digne d'être défendu; mort, d'être pleuré.

Mais il eut beau sonder les profondeurs de la foule, et demander en quelque sorte à Dieu ces douces et consolantes présences, il ne vit rien que des physionomies hébétées et craintives; il se sentit aux prises avec la haine et la férocité.

— Eh bien, dit le président voyant Charles décidé à se taire invinciblement, soit, nous vous jugerons malgré votre silence; vous êtes accusé de trahison, d'abus de pouvoir et d'assassinat. Les témoins feront foi. Allez, et une prochaine séance accomplira ce que vous vous refusez à faire dans celle-ci.

Charles se leva, et se retournant vers Parry, qu'il voyait pâle et les tempes mouillées de sueur:

— Eh bien! mon cher Parry, lui dit-il, qu'as-tu donc et qui peut t'agiter ainsi?

— Oh! sire, dit Parry les larmes aux yeux et d'une voix suppliante, sire, en sortant de la salle, ne regardez pas à votre gauche.

— Pourquoi cela, Parry?

— Ne regardez pas, je vous en supplie, mon roi!

— Mais qu'y a-t-il? parle donc, dit Charles en essayant de voir à travers la haie de gardes qui se tenaient derrière lui.

— Il y a; mais vous ne regarderez point, sire, n'est-ce pas? Il y a que, sur une table, ils ont fait apporter la hache avec laquelle on exécute les criminels. Cette vue est hideuse; ne regardez pas, sire, je vous en supplie.

— Les sots! dit Charles, me croient-ils donc un lâche comme eux?
Tu fais bien de m'avoir prévenu; merci, Parry.

Et comme le moment était venu de se retirer, le roi sortit suivant ses gardes.

À gauche de la porte, en effet, brillait d'un reflet sinistre, celui du tapis rouge sur lequel elle était déposée, la hache blanche, au long manche poli par la main de l'exécuteur.

Arrivé en face d'elle, Charles s'arrêta; et se tournant avec un sourire:

— Ah! ah! dit-il en riant, la hache! Épouvantail ingénieux et bien digne de ceux qui ne savent pas ce que c'est qu'un gentilhomme; tu ne me fais pas peur, hache du bourreau, ajouta-t- il en la fouettant du jonc mince et flexible qu'il tenait à la main, et je te frappe, en attendant patiemment et chrétiennement que tu me le rendes.

Et haussant les épaules avec un royal dédain, il continua sa route, laissant stupéfaits ceux qui s'étaient pressés en foule autour de cette table pour voir quelle figure ferait le roi en voyant cette hache qui devait séparer sa tête de son corps.

— En vérité, Parry, continua le roi en s'éloignant, tous ces gens-là me prennent, Dieu me pardonne! pour un marchand de coton des Indes, et non pour un gentilhomme accoutumé à voir briller le fer; pensent-ils donc que je ne vaux pas bien un boucher!

Comme il disait ces mots, il arriva à la porte. Une longue file de peuple était accourue, qui, n'ayant pu trouver place dans les tribunes, voulait au moins jouir de la fin du spectacle dont la plus intéressante partie lui était échappée. Cette multitude innombrable, dont les rangs étaient semés de physionomies menaçantes, arracha un léger soupir au roi.

— Que de gens, pensa-t-il, et pas un ami dévoué!

Et comme il disait ces paroles de doute et de découragement en lui-même, une voix répondant à ces paroles dit près de lui:

— Salut à la majesté tombée!

Le roi se retourna vivement, les larmes aux yeux et au coeur.

C'était un vieux soldat de ses gardes qui n'avait pas voulu voir passer devant lui son roi captif sans lui rendre ce dernier hommage.

Mais au même instant le malheureux fut presque assommé à coups de pommeau d'épée.

Parmi les assommeurs, le roi reconnut le capitaine Groslow.

— Hélas! dit Charles, voici un bien grand châtiment pour une bien petite faute.

Puis, le coeur serré, il continua son chemin, mais il n'avait pas fait cent pas, qu'un furieux, se penchant entre deux soldats de la haie, cracha au visage du roi, comme jadis un Juif infâme et maudit avait craché au visage de Jésus le Nazaréen.

De grands éclats de rire et de sombres murmures retentirent tout ensemble: la foule s'écarta, se rapprocha, ondula comme une mer tempétueuse, et il sembla au roi qu'il voyait reluire au milieu de la vague vivante les yeux étincelants d'Athos.

Charles s'essuya le visage et dit avec un triste sourire:

— Le malheureux! pour une demi-couronne il en ferait autant à son père.

Le roi ne s'était pas trompé; il avait vu en effet Athos et ses amis, qui, mêlés de nouveau dans les groupes, escortaient d'un dernier regard le roi martyr.

Quand le soldat salua Charles, le coeur d'Athos se fondit de joie; et lorsque ce malheureux revint à lui, il put trouver dans sa poche dix guinées qu'y avait glissées le gentilhomme français. Mais quand le lâche insulteur cracha au visage du roi prisonnier, Athos porta la main à son poignard.

Mais d'Artagnan arrêta cette main, et d'une voix rauque:

— Attends! dit-il.

Jamais d'Artagnan n'avait tutoyé ni Athos ni le comte de La Fère.

Athos s'arrêta.

D'Artagnan s'appuya sur Athos, fit signe à Porthos et à Aramis de ne pas s'éloigner, et vint se placer derrière l'homme aux bras nus, qui riait encore de son infâme plaisanterie et que félicitaient quelques autres furieux.

Cet homme s'achemina vers la Cité. D'Artagnan, toujours appuyé sur Athos, le suivit en faisant signe à Porthos et à Aramis de les suivre eux-mêmes.

L'homme aux bras nus, qui semblait un garçon boucher, descendit avec deux compagnons par une petite rue rapide et isolée qui donnait sur la rivière.

D'Artagnan avait quitté le bras d'Athos et marchait derrière l'insulteur.

Arrivés près de l'eau, ces trois hommes s'aperçurent qu'ils étaient suivis, s'arrêtèrent, et, regardant insolemment les Français, échangèrent quelques lazzi entre eux.

— Je ne sais pas l'anglais, Athos, dit d'Artagnan, mais vous le savez, vous, et vous m'allez servir d'interprète.

Et à ces mots, doublant le pas, ils dépassèrent les trois hommes. Mais se retournant tout à coup, d'Artagnan marcha droit au garçon boucher, qui s'arrêta, et le touchant à la poitrine du bout de son index:

— Répétez-lui ceci, Athos, dit-il à son ami: «Tu as été lâche, tu as insulté un homme sans défense, tu as souillé la face de ton roi, tu vas mourir!…»

Athos, pâle comme un spectre et que d'Artagnan tenait par le poignet, traduisit ces étranges paroles à l'homme, qui, voyant ces préparatifs sinistres et l'oeil terrible de d'Artagnan, voulut se mettre en défense. Aramis, à ce mouvement, porta la main à son épée.

— Non, pas de fer, pas de fer! dit d'Artagnan, le fer est pour les gentilshommes.

Et, saisissant le boucher à la gorge:

— Porthos, dit d'Artagnan, assommez-moi ce misérable d'un seul coup de poing.

Porthos leva son bras terrible, le fit siffler en l'air comme la branche d'une fronde, et la masse pesante s'abattit avec un bruit sourd sur le crâne du lâche, qu'elle brisa.

L'homme tomba comme tombe un boeuf sous le marteau.

Ses compagnons voulurent crier, voulurent fuir, mais la voix manqua à leur bouche, et leurs jambes tremblantes se dérobèrent sous eux.

— Dites-leur encore ceci, Athos, continua d'Artagnan: «Ainsi mourront tous ceux qui oublient qu'un homme enchaîné est une tête sacrée, qu'un roi captif est deux fois le représentant du Seigneur.»

Athos répéta les paroles de d'Artagnan.

Les deux hommes, muets et les cheveux hérissés, regardèrent le corps de leur compagnon qui nageait dans des flots de sang noir; puis, retrouvant à la fois la voix et les forces, ils s'enfuirent avec un cri et en joignant les mains.

— Justice est faite! dit Porthos en s'essuyant le front.

— Et maintenant, dit d'Artagnan à Athos, ne doutez point de moi et tenez-vous tranquille, je me charge de tout ce qui regarde le roi.

LXIX. White-Hall

Le parlement condamna Charles Stuart à mort, comme il était facile de le prévoir. Les jugements politiques sont toujours de vaines formalités, car les mêmes passions qui font accuser font condamner aussi. Telle est la terrible logique des révolutions.

Quoique nos amis s'attendissent à cette condamnation, elle les remplit de douleur. D'Artagnan, dont l'esprit n'avait jamais plus de ressources que dans les moments extrêmes, jura de nouveau qu'il tenterait tout au monde pour empêcher le dénouement de la sanglante tragédie. Mais par quels moyens? C'est ce qu'il n'entrevoyait que vaguement encore. Tout dépendrait de la nature des circonstances. En attendant qu'un plan complet pût être arrêté, il fallait à tout prix, pour gagner du temps, mettre obstacle à ce que l'exécution eût lieu le lendemain ainsi que les juges en avaient décidé. Le seul moyen, c'était de faire disparaître le bourreau de Londres.

Le bourreau disparu, la sentence ne pouvait être exécutée. Sans doute on enverrait chercher celui de la ville la plus voisine de Londres, mais cela faisait gagner au moins un jour, et un jour en pareil cas, c'est le salut peut-être! D'Artagnan se chargea de cette tâche plus que difficile.

Une chose non moins essentielle, c'était de prévenir Charles Stuart qu'on allait tenter de le sauver, afin qu'il secondât autant que possible ses défenseurs, ou que du moins il ne fit rien qui pût contrarier leurs efforts. Aramis se chargea de ce soin périlleux. Charles Stuart avait demandé qu'il fût permis à l'évêque Juxon de le visiter dans sa prison de White-Hall. Mordaunt était venu chez l'évêque ce soir-là même pour lui faire connaître le désir religieux exprimé par le roi, ainsi que l'autorisation de Cromwell. Aramis résolut d'obtenir de l'évêque, soit par la terreur, soit par la persuasion, qu'il le laissât pénétrer à sa place et revêtu de ses insignes sacerdotaux, dans le palais de White-Hall.

Enfin, Athos se chargea de préparer, à tout événement, les moyens de quitter l'Angleterre en cas d'insuccès comme en cas de réussite.

La nuit étant venue, on se donna rendez-vous à l'hôtel à onze heures, et chacun se mit en route pour exécuter sa dangereuse mission.

Le palais de White-Hall était gardé par trois régiments de cavalerie et surtout par les inquiétudes incessantes de Cromwell, qui allait, venait, envoyait ses généraux ou ses agents.

Seul et dans sa chambre habituelle, éclairée par la lueur de deux bougies, le monarque condamné à mort regardait tristement le luxe de sa grandeur passée, comme on voit à la dernière heure l'image de la vie plus brillante et plus suave que jamais.

Parry n'avait point quitté son maître, et depuis sa condamnation n'avait point cessé de pleurer.

Charles Stuart, accoudé sur une table, regardait un médaillon sur lequel étaient, près l'un de l'autre, les portraits de sa femme et de sa fille. Il attendait d'abord Juxon; puis après Juxon, le martyre.

Quelquefois sa pensée s'arrêtait sur ces braves gentilshommes français qui déjà lui paraissaient éloignés de cent lieues, fabuleux, chimériques, et pareils à ces figures que l'on voit en rêve et qui disparaissent au réveil.

C'est qu'en effet parfois Charles se demandait si tout ce qui venait de lui arriver n'était pas un rêve ou tout au moins le délire de la fièvre.

À cette pensée, il se levait, faisait quelques pas comme pour sortir de sa torpeur, allait jusqu'à la fenêtre; mais aussitôt au- dessous de la fenêtre il voyait reluire les mousquets des gardes. Alors il était forcé de s'avouer qu'il était bien réveillé et que son rêve sanglant était bien réel.

Charles revenait silencieux à son fauteuil, s'accoudait de nouveau à la table, laissait retomber sa tête sur sa main, et songeait.

— Hélas! disait-il en lui-même, si j'avais au moins pour confesseur une de ces lumières de l'Église dont l'âme a sondé tous les mystères de la vie, toutes les petitesses de la grandeur, peut-être sa voix étoufferait-elle la voix qui se lamente dans mon âme! Mais j'aurai un prêtre à l'esprit vulgaire, dont j'ai brisé, par mon malheur, la carrière et la fortune. Il me parlera de Dieu et de la mort comme il en a parlé à d'autres mourants, sans comprendre que ce mourant royal laisse un trône à l'usurpateur quand ses enfants n'ont plus de pain.

Puis, approchant le portrait de ses lèvres, il murmurait tour à tour et l'un après l'autre le nom de chacun de ses enfants.

Il faisait, comme nous l'avons dit, une nuit brumeuse et sombre. L'heure sonnait lentement à l'horloge de l'église voisine. Les pâles clartés des deux bougies semaient dans cette grande et haute chambre des fantômes éclairés d'étranges reflets. Ces fantômes c'étaient les aïeux du roi Charles qui se détachaient de leurs cadres d'or; ces reflets c'étaient les dernières lueurs bleuâtres et miroitantes d'un feu de charbon qui s'éteignait.

Une immense tristesse s'empara de Charles. Il ensevelit son front entre ses deux mains, songea au monde si beau lorsqu'on le quitte ou plutôt lorsqu'il nous quitte, aux caresses des enfants si suaves et si douces, surtout quand on est séparé de ses enfants pour ne plus les revoir; puis à sa femme, noble et courageuse créature qui l'avait soutenu jusqu'au dernier moment. Il tira de sa poitrine la croix de diamants et la plaque de la Jarretière qu'elle lui avait envoyées par ces généreux Français, et les baisa; puis, songeant qu'elle ne reverrait ces objets que lorsqu'il serait couché froid et mutilé dans une tombe, il sentit passer en lui un de ces frissons glacés que la mort nous jette comme son premier manteau.

Alors dans cette chambre qui lui rappelait tant de souvenirs royaux, où avaient passé tant de courtisans et tant de flatteries, seul avec un serviteur désolé dont l'âme faible ne pouvait soutenir son âme, le roi laissa tomber son courage au niveau de cette faiblesse, de ces ténèbres, de ce froid d'hiver; et, le dira-t-on, ce roi qui mourut si grand, si sublime, avec le sourire de la résignation sur les lèvres, essuya dans l'ombre une larme qui était tombée sur la table et qui tremblait sur le tapis brodé d'or.

Soudain on entendit des pas dans les corridors, la porte s'ouvrit, des torches emplirent la chambre d'une lumière fumeuse, et un ecclésiastique, revêtu des habits épiscopaux, entra suivi de deux gardes auxquels Charles fit de la main un geste impérieux.

Ces deux gardes se retirèrent; la chambre rentra dans son obscurité.

— Juxon! s'écria Charles, Juxon! Merci, mon dernier ami, vous arrivez à propos.

L'évêque jeta un regard oblique et inquiet sur cet homme qui sanglotait dans l'angle du foyer.

— Allons, Parry, dit le roi, ne pleure plus, voici Dieu qui vient à nous.

— Si c'est Parry, dit l'évêque, je n'ai plus rien à craindre; mais, sire, permettez-moi de saluer Votre Majesté et de lui dire qui je suis et pour quelle chose je viens.

À cette vue, à cette voix, Charles allait s'écrier sans doute, mais Aramis mit un doigt sur ses lèvres, et salua profondément le roi d'Angleterre.

— Le chevalier, murmura Charles.

— Oui, sire, interrompit Aramis en élevant la voix, oui, l'évêque
Juxon, fidèle chevalier du Christ, et qui se rend aux voeux de
Votre Majesté.

Charles joignit les mains; il avait reconnu d'Herblay, il restait stupéfait, anéanti, devant ces hommes qui, étrangers, sans aucun mobile qu'un devoir imposé par leur propre conscience, luttaient ainsi contre la volonté d'un peuple et contre la destinée d'un roi.

— Vous, dit-il, vous! comment êtes-vous parvenu jusqu'ici? Mon
Dieu, s'ils vous reconnaissaient, vous seriez perdu.

Parry était debout, toute sa personne exprimait le sentiment d'une naïve et profonde admiration.

— Ne songez pas à moi, sire, dit Aramis en recommandant toujours du geste le silence au roi, ne songez qu'à vous; vos amis veillent, vous le voyez; ce que nous ferons, je ne sais pas encore; mais quatre hommes déterminés peuvent faire beaucoup. En attendant, ne fermez pas l'oeil de la nuit, ne vous étonnez de rien et attendez-vous à tout.

Charles secoua la tête.

— Ami, dit-il, savez-vous que vous n'avez pas de temps à perdre et que si vous voulez agir, il faut vous presser? Savez-vous que c'est demain à dix heures que je dois mourir?

— Sire, quelque chose se passera d'ici là qui rendra l'exécution impossible.

Le roi regarda Aramis avec étonnement.

En ce moment même il se fit, au-dessous de la fenêtre du roi, un bruit étrange et comme ferait celui d'une charrette de bois qu'on décharge.

— Entendez-vous? dit le roi.

Ce bruit fut suivi d'un cri de douleur.

— J'écoute, dit Aramis, mais je ne comprends pas quel est ce bruit, et surtout ce cri.

— Ce cri, j'ignore qui a pu le pousser, dit le roi, mais ce bruit, je vais vous en rendre compte. Savez-vous que je dois être exécuté en dehors de cette fenêtre? ajouta Charles en étendant la main vers la place sombre et déserte, peuplée seulement de soldats et de sentinelles.

— Oui, sire, dit Aramis, je le sais.

— Eh bien! ces bois qu'on apporte sont les poutres et les charpentes avec lesquelles on va construire mon échafaud. Quelque ouvrier se sera blessé en les déchargeant.

Aramis frissonna malgré lui.

— Vous voyez bien, dit Charles, qu'il est inutile que vous vous obstiniez davantage; je suis condamné, laissez-moi subir mon sort.

— Sire, dit Aramis en reprenant sa tranquillité un instant troublée, ils peuvent bien dresser un échafaud, mais ils ne pourront pas trouver un exécuteur.

— Que voulez-vous dire? demanda le roi.

— Je veux dire qu'à cette heure, sire, le bourreau est enlevé ou séduit; demain, l'échafaud sera prêt, mais le bourreau manquera, on remettra alors l'exécution à après-demain.

— Eh bien? dit le roi.

— Eh bien? dit Aramis, demain dans la nuit nous vous enlevons.

— Comment cela? s'écria le roi, dont le visage s'illumina malgré lui d'un éclair de joie.

— Oh! monsieur, murmura Parry les mains jointes, soyez bénis, vous et les vôtres.

— Comment cela? répéta le roi; il faut que je le sache, afin que je vous seconde s'il en est besoin.

— Je n'en sais rien, sire, dit Aramis; mais le plus adroit, le plus brave, le plus dévoué de nous quatre m'a dit en me quittant: «Chevalier, dites au roi que demain à dix heures du soir nous l'enlevons.» Puisqu'il l'a dit, il le fera.

— Dites-moi le nom de ce généreux ami, dit le roi, pour que je lui en garde une reconnaissance éternelle, qu'il réussisse ou non.

— D'Artagnan, sire, le même qui a failli vous sauver quand le colonel Harrison est entré si mal à propos.

— Vous êtes en vérité des hommes merveilleux! dit le roi, et l'on m'eût raconté de pareilles choses que je ne les eusse pas crues.

— Maintenant, sire, reprit Aramis, écoutez-moi. N'oubliez pas un seul instant que nous veillons pour votre salut; le moindre geste, le moindre chant, le moindre signe de ceux qui s'approcheront de vous, épiez tout, écoutez tout, commentez tout.

— Oh! chevalier! s'écria le roi, que puis-je vous dire? aucune parole, vînt-elle du plus profond de mon coeur, n'exprimerait ma reconnaissance. Si vous réussissez, je ne vous dirai pas que vous sauvez un roi; non, vue de l'échafaud comme je la vois, la royauté, je vous le jure, est bien peu de chose; mais vous conserverez un mari à sa femme, un père à ses enfants. Chevalier, touchez ma main, c'est celle d'un ami qui vous aimera jusqu'au dernier soupir.

Aramis voulut baiser la main du roi, mais le roi saisit la sienne et l'appuya contre son coeur.

En ce moment un homme entra sans même frapper à la porte; Aramis voulut retirer sa main, le roi la retint.

Celui qui entrait était un de ces puritains demi-prêtres, demi- soldats, comme il en pullulait près de Cromwell.

— Que voulez-vous, monsieur? lui dit le roi.

— Je désire savoir si la confession de Charles Stuart est terminée, dit le nouveau venu.

— Que vous importe? dit le roi, nous ne sommes pas de la même religion.

— Tous les hommes sont frères, dit le puritain. Un de mes frères va mourir, et je viens l'exhorter à la mort.

— Assez, dit Parry, le roi n'a que faire de vos exhortations.

— Sire, dit tout bas Aramis, ménagez-le, c'est sans doute quelque espion.

— Après le révérend docteur évêque, dit le roi, je vous entendrai avec plaisir, monsieur.

L'homme au regard louche se retira, non sans avoir observé Juxon avec une attention qui n'échappa point au roi.

— Chevalier, dit-il quand la porte fut refermée, je crois que vous aviez raison et que cet homme est venu ici avec des intentions mauvaises; prenez garde en vous retirant qu'il ne vous arrive malheur.

— Sire, dit Aramis, je remercie Votre Majesté; mais qu'elle se tranquillise, sous cette robe j'ai une cotte de mailles et un poignard.

— Allez donc, monsieur, et que Dieu vous ait dans sa sainte garde, comme je disais du temps que j'étais roi.

Aramis sortit; Charles le reconduisit jusqu'au seuil. Aramis lança sa bénédiction, qui fit incliner les gardes, passa majestueusement à travers les antichambres pleines de soldats, remonta dans son carrosse, où le suivirent ses deux gardiens, et se fit ramener à l'évêché, où ils le quittèrent.

Juxon attendait avec anxiété.

— Eh bien? dit-il en apercevant Aramis.

— Eh bien! dit celui-ci, tout a réussi selon mes souhaits; espions, gardes, satellites m'ont pris pour vous, et le roi vous bénit en attendant que vous le bénissiez.

— Dieu vous protège, mon fils, car votre exemple m'a donné à la fois espoir et courage.

Aramis reprit ses habits et son manteau, et sortit en prévenant
Juxon qu'il aurait encore une fois recours à lui.

À peine eut-il fait dix pas dans la rue qu'il s'aperçut qu'il était suivi par un homme enveloppé dans un grand manteau; il mit la main sur son poignard et s'arrêta. L'homme vint droit à lui. C'était Porthos.

— Ce cher ami! dit Aramis en lui tendant la main.

— Vous le voyez, mon cher, dit Porthos, chacun de nous avait sa mission; la mienne était de vous garder, et je vous gardais. Avez- vous vu le roi?

— Oui, et tout va bien. Maintenant, nos amis, où sont-ils?

— Nous avons rendez-vous à onze heures à l'hôtel.

— Il n'y a pas de temps à perdre alors, dit Aramis.

En effet, dix heures et demie sonnaient à l'église Saint-Paul.

Cependant, comme les deux amis firent diligence, ils arrivèrent, les premiers.

Après eux, Athos entra.

— Tout va bien, dit-il avant que ses amis eussent eu le temps de l'interroger.

— Qu'avez-vous fait? dit Aramis.

J'ai loué une petite felouque, étroite comme une pirogue, légère comme une hirondelle; elle nous attend à Greenwich, en face de l'île des Chiens; elle est montée d'un patron et de quatre hommes, qui, moyennant cinquante livres sterling, se tiendront tout à notre disposition trois nuits de suite. Une fois à bord avec le roi, nous profitons de la marée, nous descendons la Tamise, et en deux heures nous sommes en pleine mer. Alors, en vrais pirates, nous suivons les côtes, nous nichons sur les falaises, ou si la mer est libre, nous mettons le cap sur Boulogne. Si j'étais tué, le patron se nomme le capitaine Roger, et la felouque l'Éclair. Avec ces renseignements, vous les retrouverez l'un et l'autre. Un mouchoir noué aux quatre coins est le signe de reconnaissance.

Un instant après, d'Artagnan rentra à son tour.

— Videz vos poches, dit-il, jusqu'à concurrence de cent livres sterling, car, quant aux miennes…

Et d'Artagnan retourna ses poches absolument vides.

La somme fut faite à la seconde; d'Artagnan sortit et rentra un instant après.

— Là! dit-il, c'est fini. Ouf! ce n'est pas sans peine.

— Le bourreau a quitté Londres? demanda Athos.

— Ah bien, oui! ce n'était pas assez sûr, cela. Il pouvait sortir par une porte et rentrer par l'autre.

— Et où est-il? demanda Athos.

— Dans la cave.

— Dans quelle cave?

— Dans la cave de notre hôte! Mousqueton est assis sur le seuil, et voici la clef.

— Bravo! dit Aramis. Mais comment avez-vous décidé cet homme à disparaître?

— Comme on décide tout en ce monde, avec de l'argent; cela m'a coûté cher, mais il y a consenti.

— Et combien cela vous a-t-il coûté, ami? dit Athos; car, vous le comprenez, maintenant que nous ne sommes plus tout à fait de pauvres mousquetaires sans feu ni lieu, toutes dépenses doivent être communes.

— Cela m'a coûté douze mille livres, dit d'Artagnan.

— Et où les avez-vous trouvées? demanda Athos; possédiez-vous donc cette somme?

— Et le fameux diamant de la reine! dit d'Artagnan avec un soupir.

— Ah! c'est vrai, dit Aramis, je l'avais reconnu à votre doigt.

— Vous l'avez donc racheté à M. des Essarts? demanda Porthos.

— Eh! mon Dieu, oui, dit d'Artagnan; mais il est écrit là-haut que je ne pourrai pas le garder. Que voulez-vous! les diamants, à ce qu'il faut croire, ont leurs sympathies et leurs antipathies comme les hommes; il paraît que celui-là me déteste.

— Mais, dit Athos, voilà qui va bien pour le bourreau; malheureusement tout bourreau a son aide, son valet, que sais-je moi.

— Aussi celui-là avait-il le sien; mais nous jouons de bonheur.

— Comment cela?

— Au moment où je croyais que j'allais avoir une seconde affaire à traiter, on a rapporté mon gaillard avec une cuisse cassée. Par excès de zèle, il a accompagné jusque sous les fenêtres du roi la charrette qui portait les poutres et les charpentes; une de ces poutres lui est tombée sur la jambe et la lui a brisée.

— Ah! dit Aramis, c'est donc lui qui a poussé le cri que j'ai entendu de la chambre du roi?

— C'est probable, dit d'Artagnan; mais comme c'est un homme bien pensant, il a promis en se retirant d'envoyer en son lieu et place quatre ouvriers experts et habiles pour aider ceux qui sont déjà à la besogne, et en rentrant chez son patron, tout blessé qu'il était, il a écrit à l'instant même à maître Tom Low, garçon charpentier de ses amis, de se rendre à White-Hall pour accomplir sa promesse. Voici la lettre qu'il envoyait par un exprès qui devait la porter pour dix pence et qui me l'a vendue un louis.

— Et que diable voulez-vous faire de cette lettre? demanda Athos.

— Vous ne devinez pas? dit d'Artagnan avec ses yeux brillants d'intelligence.

— Non, sur mon âme!

— Eh bien! mon cher Athos, vous qui parlez anglais comme John Bull lui-même, vous êtes maître Tom Low, et nous sommes, nous, vos trois compagnons; comprenez-vous maintenant?

Athos poussa un cri de joie et d'admiration, courut à un cabinet, en tira des habits d'ouvrier, que revêtirent aussitôt les quatre amis; après quoi ils sortirent de l'hôtel, Athos portant une scie, Porthos une pince, Aramis une hache, et d'Artagnan un marteau et des clous.

La lettre du valet de l'exécuteur faisait foi près du maître charpentier que c'était bien eux que l'on attendait.

LXX. Les ouvriers

Vers le milieu de la nuit, Charles entendit un grand fracas au- dessous de sa fenêtre: c'étaient des coups de marteau et de hache, des morsures de pince et des cris de scie.

Comme il s'était jeté tout habillé sur son lit et qu'il commençait à s'endormir, ce bruit l'éveilla en sursaut; et comme, outre son retentissement matériel, ce bruit avait un écho moral et terrible dans son âme, les pensées affreuses de la veille vinrent l'assaillir de nouveau. Seul en face des ténèbres et de l'isolement, il n'eut pas la force de soutenir cette nouvelle torture, qui n'était pas dans le programme de son supplice, et il envoya Parry dire à la sentinelle de prier les ouvriers de frapper moins fort et d'avoir pitié du dernier sommeil de celui qui avait été leur roi.

La sentinelle ne voulut point quitter son poste, mais laissa passer Parry.

Arrivé près de la fenêtre, après avoir fait le tour du palais, Parry aperçut de plain-pied avec le balcon, dont on avait descellé la grille, un large échafaud inachevé, mais sur lequel on commençait à clouer une tenture de serge noire.

Cet échafaud, élevé à la hauteur de la fenêtre, c'est-à-dire à près de vingt pieds, avait deux étages inférieurs. Parry, si odieuse que lui fût cette vue, chercha parmi huit ou dix ouvriers qui bâtissaient la sombre machine ceux dont le bruit devait être le plus fatigant pour le roi, et sur le second plancher il aperçut deux hommes qui descellaient à l'aide d'une pince les dernières fiches du balcon de fer; l'un d'eux, véritable colosse, faisait l'office du bélier antique chargé de renverser les murailles. À chaque coup de son instrument la pierre volait en éclats. L'autre, qui se tenait à genoux tirait à lui les pierres ébranlées.

Il était évident que c'étaient ceux-là qui faisaient le bruit dont se plaignait le roi.

Parry monta à l'échelle et vint à eux.

— Mes amis, dit-il, voulez-vous travailler un peu plus doucement, je vous prie? Le roi dort, et il a besoin de sommeil.

L'homme qui frappait avec sa pince arrêta son mouvement et se tourna à demi; mais comme il était debout, Parry ne put voir son visage perdu dans les ténèbres qui s'épaississaient près du plancher.

L'homme qui était à genoux se retourna aussi; et comme, plus bas que son compagnon, il avait le visage éclairé par la lanterne, Parry put le voir.

Cet homme le regarda fixement et porta un doigt à sa bouche.

Parry recula stupéfait.

— C'est bien, c'est bien, dit l'ouvrier en excellent anglais, retourne dire au roi que s'il dort mal cette nuit-ci, il dormira mieux la nuit prochaine.

Ces rudes paroles, qui, en les prenant au pied de la lettre, avaient un sens si terrible, furent accueillies des ouvriers qui travaillaient sur les côtés et à l'étage inférieur avec une explosion d'affreuse joie.

Parry se retira, croyant qu'il faisait un rêve.

Charles l'attendait avec impatience.

Au moment où il rentra, la sentinelle qui veillait à la porte passa curieusement sa tête par l'ouverture pour voir ce que faisait le roi.

Le roi était accoudé sur son lit.

Parry ferma la porte, et, allant au roi le visage rayonnant de joie:

— Sire, dit-il à voix basse, savez-vous quels sont ces ouvriers qui font tant de bruit?

— Non, dit Charles en secouant mélancoliquement la tête; comment veux-tu que je sache cela? est-ce que je connais ces hommes?

— Sire, dit Parry plus bas encore et en se penchant vers le lit de son maître, sire, c'est le comte de La Fère et son compagnon.

— Qui dressent mon échafaud? dit le roi étonné.

— Oui, et qui en le dressant font un trou à la muraille.

— Chut! dit le roi en regardant avec terreur autour de lui. Tu les as vus?

— Je leur ai parlé.

Le roi joignit les mains et leva les yeux au ciel; puis, après une courte et fervente prière, il se jeta à bas de son lit et alla à la fenêtre, dont il écarta les rideaux; les sentinelles du balcon y étaient toujours; puis au-delà du balcon s'étendait une sombre plate-forme sur laquelle elles passaient comme des ombres.

Charles ne put rien distinguer, mais il sentit sous ses pieds la commotion des coups que frappaient ses amis. Et chacun de ces coups maintenant lui répondait au coeur.

Parry ne s'était pas trompé, et il avait bien reconnu Athos. C'était lui, en effet, qui, aidé de Porthos, creusait un trou sur lequel devait poser une des charpentes transversales.

Ce trou communiquait dans une espèce de tambour pratiqué sous le plancher même de la chambre royale. Une fois dans ce tambour, qui ressemblait à un entre-sol fort bas, on pouvait, avec une pince et de bonnes épaules, et cela regardait Porthos, faire sauter une lame du parquet; le roi alors se glissait par cette ouverture, regagnait avec ses sauveurs un des compartiments de l'échafaud entièrement recouvert de drap noir, s'affublait à son tour d'un habit d'ouvrier qu'on lui avait préparé, et, sans affectation, sans crainte, il descendait avec les quatre compagnons.