— Mais s'il est cavalier? dit Porthos.
— Dans ce cas, nous prendrons un air de deuil, et nous plumerons ses poules noires.
— Vous êtes bien heureux, dit Athos en souriant malgré lui de la saillie de l'indomptable Gascon, car vous voyez toute chose en riant.
— Que voulez-vous? dit d'Artagnan, je suis d'un pays où il n'y a pas un nuage au ciel.
— Ce n'est pas comme dans celui-ci, dit Porthos en étendant la main pour s'assurer si un sentiment de fraîcheur qu'il venait de ressentir sur la joue était bien réellement causé par une goutte de pluie.
— Allons, allons, dit d'Artagnan, raison de plus pour nous mettre en route… Holà, Grimaud!
Grimaud apparut.
— Eh bien, Grimaud, mon ami, avez-vous vu quelque chose? demanda d'Artagnan.
— Rien, répondit Grimaud.
— Ces imbéciles, dit Porthos, ils ne nous ont même pas poursuivis. Oh! si nous eussions été à leur place!
— Eh! ils ont eu tort, dit d'Artagnan; je dirais volontiers deux mots au Mordaunt dans cette petite Thébaïde. Voyez la jolie place pour coucher proprement un homme à terre.
— Décidément, dit Aramis, je crois, messieurs, que le fils n'est pas de la force de la mère.
— Eh! cher ami, répondit Athos, attendez donc, nous le quittons depuis deux heures à peine, il ne sait pas encore de quel côté nous nous dirigeons, il ignore où nous sommes. Nous dirons qu'il est moins fort que sa mère en mettant le pied sur la terre de France, si d'ici là nous ne sommes ni tués, ni empoisonnés.
— Dînons toujours en attendant, dit Porthos.
— Ma foi, oui, dit Athos, car j'ai grand'faim.
— Gare aux poules noires! dit Aramis.
Et les quatre amis, conduits par Mousqueton, s'acheminèrent vers la maison, déjà presque rendus à leur insouciance première, car ils étaient maintenant tous les quatre unis et d'accord, comme l'avait dit Athos.
LXIV. Salut à la Majesté tombée
À mesure qu'ils approchaient de la maison, nos fugitifs voyaient la terre écorchée comme si une troupe considérable de cavaliers les eût précédés; devant la porte les traces étaient encore plus visibles; cette troupe, quelle qu'elle fût, avait fait là une halte.
— Pardieu! dit d'Artagnan, la chose est claire, le roi et son escorte ont passé par ici.
— Diable! dit Porthos, en ce cas ils auront tout dévoré.
— Bah! dit d'Artagnan, ils auront bien laissé une poule. Et il sauta à bas de son cheval et frappa à la porte; mais personne ne répondit.
Il poussa la porte qui n'était pas fermée, et vit que la première chambre était vide et déserte.
— Eh bien? demanda Porthos.
— Je ne vois personne, dit d'Artagnan. Ah! ah!
— Quoi?
— Du sang!
À ce mot, les trois amis sautèrent à bas de leurs chevaux et entrèrent dans la première chambre; mais d'Artagnan avait déjà poussé la porte de la seconde, et à l'expression de son visage, il était clair qu'il y voyait quelque objet extraordinaire.
Les trois amis s'approchèrent et aperçurent un homme encore jeune étendu à terre et baigné dans une mare de sang.
On voyait qu'il avait voulu gagner son lit, mais il n'en avait pas eu la force, il était tombé auparavant.
Athos fut le premier qui se rapprocha de ce malheureux: il avait cru lui voir faire un mouvement.
— Eh bien? demanda d'Artagnan.
— Eh bien! dit Athos, s'il est mort, il n'y a pas longtemps car il est chaud encore. Mais non, son coeur bat. Eh! mon ami!
Le blessé poussa un soupir; d'Artagnan prit de l'eau dans le creux de sa main et la lui jeta au visage.
L'homme rouvrit les yeux, fit un mouvement pour relever sa tête et retomba.
Athos alors essaya de la lui porter sur son genou, mais il s'aperçut que la blessure était un peu au-dessus du cervelet et lui fendait le crâne; le sang s'en échappait avec abondance.
Aramis trempa une serviette dans l'eau et l'appliqua sur la plaie; la fraîcheur rappela le blessé à lui, il rouvrit une seconde fois les yeux.
Il regarda avec étonnement ces hommes qui paraissaient le plaindre, et qui, autant qu'il était en leur pouvoir, essayaient de lui porter secours.
— Vous êtes avec des amis, dit Athos en anglais, rassurez-vous donc, et, si vous en avez la force, racontez-nous ce qui est arrivé.
— Le roi, murmura le blessé, le roi est prisonnier.
— Vous l'avez vu? demanda Aramis dans la même langue.
L'homme ne répondit pas.
— Soyez tranquille, reprit Athos, nous sommes de fidèles serviteurs de Sa Majesté.
— Est-ce vrai ce que vous me dites là? demanda le blessé.
— Sur notre honneur de gentilshommes.
— Alors je puis donc vous dire?
— Dites.
— Je suis le frère de Parry, le valet de chambre de Sa Majesté.
Athos et Aramis se rappelèrent que c'était de ce nom que de Winter avait appelé le laquais qu'ils avaient trouvé dans le corridor de la tente royale.
— Nous le connaissons, dit Athos; il ne quittait jamais le roi!
— Oui, c'est cela, dit le blessé. Eh bien! voyant le roi pris, il songea à moi; on passait devant la maison, il demanda au nom du roi qu'on s'y arrêtât. La demande fut accordée. Le roi, disait-on, avait faim; on le fit entrer dans la chambre où je suis, afin qu'il y prit son repas, et l'on plaça des sentinelles aux portes et aux fenêtres. Parry connaissait cette chambre, car plusieurs fois, tandis que Sa Majesté était à Newcastle, il était venu me voir. Il savait que dans cette chambre il y avait une trappe, que cette trappe conduisait à la cave, et que de cette cave on pouvait gagner le verger. Il me fit un signe. Je le compris. Mais sans doute ce signe fut intercepté par les gardiens du roi et les mit en défiance. Ignorant qu'on se doutait de quelque chose, je n'eus plus qu'un désir, celui de sauver Sa Majesté. Je fis donc semblant de sortir pour aller chercher du bois, en pensant qu'il n'y avait pas de temps à perdre. J'entrai dans le passage souterrain qui conduisait à la cave à laquelle cette trappe correspondait. Je levai la planche avec ma tête; et tandis que Parry poussait doucement le verrou de la porte, je fis signe au roi de me suivre. Hélas! il ne le voulait pas; on eût dit que cette fuite lui répugnait. Mais Parry joignit les mains en le suppliant; je l'implorai aussi de mon côté pour qu'il ne perdit pas une pareille occasion. Enfin il se décida à me suivre. Je marchai devant par bonheur; le roi venait à quelques pas derrière moi, lorsque tout à coup, dans le passage souterrain, je vis se dresser comme une grande ombre. Je voulus crier pour avertir le roi, mais je n'en eus pas le temps. Je sentis un coup comme si la maison s'écroulait sur ma tête, et je tombai évanoui.
— Bon et loyal Anglais! fidèle serviteur! dit Athos.
— Quand je revins à moi, j'étais étendu à la même place. Je me traînai jusque dans la cour; le roi et son escorte étaient partis. Je mis une heure peut-être à venir de la cour ici; mais les forces me manquèrent, et je m'évanouis pour la seconde fois.
— Et à cette heure, comment vous sentez-vous?
— Bien mal, dit le blessé.
— Pouvons-nous quelque chose pour vous? demanda Athos.
— Aidez-moi à me mettre sur le lit; cela me soulagera, il me semble.
— Aurez-vous quelqu'un qui vous porte secours?
— Ma femme est à Durham, et va revenir d'un moment à l'autre.
Mais vous-mêmes, n'avez-vous besoin de rien, ne désirez-vous rien?
— Nous étions venus dans l'intention de vous demander à manger.
— Hélas! ils ont tout pris, il ne reste pas un morceau de pain dans la maison.
— Vous entendez, d'Artagnan? dit Athos, il nous faut aller chercher notre dîner ailleurs.
— Cela m'est bien égal, maintenant, dit d'Artagnan; je n'ai plus faim.
— Ma foi, ni moi non plus, dit Porthos.
Et ils transportèrent l'homme sur son lit. On fit venir Grimaud, qui pansa sa blessure. Grimaud avait, au service des quatre amis, eu tant de fois l'occasion de faire de la charpie et des compresses, qu'il avait pris une certaine teinte de chirurgie.
Pendant ce temps, les fugitifs étaient revenus dans la première chambre et tenaient conseil.
— Maintenant, dit Aramis, nous savons à quoi nous en tenir: c'est bien le roi et son escorte qui sont passés par ici; il faut prendre du côté opposé. Est-ce votre avis, Athos?
Athos ne répondit pas, il réfléchissait.
— Oui, dit Porthos, prenons du côté opposé. Si nous suivons l'escorte, nous trouverons tout dévoré et nous finirons par mourir de faim; quel maudit pays que cette Angleterre! c'est la première fois que j'aurai manqué à dîner. Le dîner est mon meilleur repas, à moi.
— Que pensez-vous, d'Artagnan? dit Athos, êtes-vous de l'avis d'Aramis?
— Non point, dit d'Artagnan, je suis au contraire de l'avis tout opposé.
— Comment! vous voulez suivre l'escorte? dit Porthos effrayé.
— Non, mais faire route avec elle.
Les yeux d'Athos brillèrent de joie.
— Faire route avec l'escorte! s'écria Aramis.
— Laissez dire d'Artagnan, vous savez que c'est l'homme aux bons conseils, dit Athos.
— Sans doute, dit d'Artagnan, il faut aller où l'on ne nous cherchera pas. Or, on se gardera bien de nous chercher parmi les puritains; allons donc parmi les puritains.
— Bien, ami, bien! excellent conseil, dit Athos, j'allais le donner quand vous m'avez devancé.
— C'est donc aussi votre avis? demanda Aramis.
— Oui. On croira que nous voulons quitter l'Angleterre, on nous cherchera dans les ports; pendant ce temps nous arriverons à Londres avec le roi; une fois à Londres, nous sommes introuvables; au milieu d'un million d'hommes, il n'est pas difficile de se cacher; sans compter, continua Athos en jetant un regard à Aramis, les chances que nous offre ce voyage.
— Oui, dit Aramis, je comprends.
— Moi, je ne comprends pas, dit Porthos, mais n'importe; puisque cet avis est à la fois celui de d'Artagnan et d'Athos, ce doit être le meilleur.
— Mais, dit Aramis, ne paraîtrons-nous point suspects au colonel
Harrison?
— Eh! mordioux! dit d'Artagnan, c'est justement sur lui que je compte; le colonel Harrison est de nos amis; nous l'avons vu deux fois chez le général Cromwell; il sait que nous lui avons été envoyés de France par mons Mazarini: il nous regardera comme des frères. D'ailleurs, n'est-ce pas le fils d'un boucher? Oui, n'est- ce pas? Eh bien! Porthos lui montrera comment on assomme un boeuf d'un coup de poing, et moi comment on renverse un taureau en le prenant par les cornes; cela captera sa confiance.
Athos sourit.
Vous êtes le meilleur compagnon que je connaisse, d'Artagnan, dit- il en tendant la main au Gascon, et je suis bien heureux de vous avoir retrouvé, mon cher fils.
C'était, comme on le sait, le nom qu'Athos donnait à d'Artagnan dans ses grandes effusions de coeur.
En ce moment Grimaud sortit de la chambre. Le blessé était pansé et se trouvait mieux.
Les quatre amis prirent congé de lui et lui demandèrent s'il n'avait pas quelque commission à leur donner pour son frère.
— Dites-lui, répondit le brave homme, qu'il fasse savoir au roi qu'ils ne m'ont pas tué tout à fait; si peu que je sois, je suis sûr que Sa Majesté me regrette et se reproche ma mort.
— Soyez tranquille, dit d'Artagnan, il le saura avant ce soir.
La petite troupe se remit en marche; il n'y avait point à se tromper de chemin; celui qu'il voulait suivre était visiblement tracé à travers la plaine.
Au bout de deux heures de marche silencieuse, d'Artagnan, qui tenait la tête, s'arrêta au tournant d'un chemin.
— Ah! ah! dit-il, voici nos gens.
En effet, une troupe considérable de cavaliers apparaissait à une demi-lieue de là environ.
— Mes chers amis, dit d'Artagnan, donnez vos épées à M. Mouston, qui vous les remettra en temps et lieu, et n'oubliez point que vous êtes nos prisonniers.
Puis on mit au trot les chevaux qui commençaient à se fatiguer, et l'on eut bientôt rejoint l'escorte.
Le roi, placé en tête, entouré d'une partie du régiment du colonel Harrison, cheminait impassible, toujours digne et avec une sorte de bonne volonté.
En apercevant Athos et Aramis, auxquels on ne lui avait pas même laissé le temps de dire adieu, et en lisant dans les regards de ces deux gentilshommes qu'il avait encore des amis à quelques pas de lui, quoiqu'il crût ces amis prisonniers, une rougeur de plaisir monta aux joues pâlies du roi.
D'Artagnan gagna la tête de la colonne, et, laissant ses amis sous la garde de Porthos, il alla droit à Harrison, qui le reconnut effectivement pour l'avoir vu chez Cromwell, et qui l'accueillit aussi poliment qu'un homme de cette condition et de ce caractère pouvait accueillir quelqu'un. Ce qu'avait prévu d'Artagnan arriva: le colonel n'avait et ne pouvait avoir aucun soupçon.
On s'arrêta: c'était à cette halte que devait dîner le roi. Seulement cette fois les précautions furent prises pour qu'il ne tentât pas de s'échapper. Dans la grande chambre de l'hôtellerie, une petite table fut placée pour lui, et une grande table pour les officiers.
— Dînez-vous avec moi? demanda Harrison à d'Artagnan.
— Diable! dit d'Artagnan, cela me ferait grand plaisir, mais j'ai mon compagnon, M. du Vallon, et mes deux prisonniers que je ne puis quitter et qui encombreraient votre table. Mais faisons mieux: faites dresser une table dans un coin, et envoyez-nous ce que bon vous semblera de la vôtre, car, sans cela, nous courrons grand risque de mourir de faim. Ce sera toujours dîner ensemble, puisque nous dînerons dans la même chambre.
— Soit, dit Harrison.
La chose fut arrangée comme le désirait d'Artagnan, et lorsqu'il revint près du colonel il trouva le roi déjà assis à sa petite table et servi par Parry, Harrison et ses officiers attablés en communauté, et dans un coin les places réservées pour lui et ses compagnons.
La table à laquelle étaient assis les officiers puritains était ronde, et, soit par hasard, soit grossier calcul, Harrison tournait le dos au roi.
Le roi vit entrer les quatre gentilshommes, mais il ne parut faire aucune attention à eux.
Ils allèrent s'asseoir à la table qui leur était réservée et se placèrent pour ne tourner le dos à personne. Ils avaient en face d'eux la table des officiers et celle du roi.
Harrison, pour faire honneur à ses hôtes, leur envoyait les meilleurs plats de sa table; malheureusement pour les quatre amis, le vin manquait. La chose paraissait complètement indifférente à Athos, mais d'Artagnan, Porthos et Aramis faisaient la grimace chaque fois qu'il leur fallait avaler la bière, cette boisson puritaine.
— Ma foi, colonel, dit d'Artagnan, nous vous sommes bien reconnaissants de votre gracieuse invitation, car, sans vous, nous courions le risque de nous passer de dîner, comme nous nous sommes passés de déjeuner; et voilà mon ami, M. du Vallon, qui partage ma reconnaissance, car il avait grand'faim.
— J'ai faim encore, dit Porthos en saluant le colonel Harrison.
— Et comment ce grave événement vous est-il donc arrivé, de vous passer de déjeuner? demanda le colonel en riant.
— Par une raison bien simple, colonel, dit d'Artagnan. J'avais hâte de vous rejoindre, et, pour arriver à ce résultat, j'avais pris la même route que vous, ce que n'aurait pas dû faire un vieux fourrier comme moi, qui doit savoir que là où a passé un bon et brave régiment comme le vôtre, il ne reste rien à glaner. Aussi, vous comprenez notre déception lorsqu'en arrivant à une jolie petite maison située à la lisière d'un bois, et qui, de loin, avec son toit rouge et ses contrevents verts, avait un petit air de fête qui faisait plaisir à voir, au lieu d'y trouver les poules que nous nous apprêtions à faire rôtir, et les jambons que nous comptions faire griller, nous ne vîmes qu'un pauvre diable baigné… Ah! mordioux! colonel, faites mon compliment à celui de vos officiers qui a donné ce coup-là, il était bien donné, si bien donné, qu'il a fait l'admiration de M. du Vallon, mon ami, qui les donne gentiment aussi, les coups.
— Oui, dit Harrison en riant et en s'adressant des yeux à un officier assis à sa table, quand Groslow se charge de cette besogne, il n'y a pas besoin de revenir après lui.
— Ah! c'est monsieur, dit d'Artagnan en saluant l'officier; je regrette que monsieur ne parle pas français, pour lui faire mon compliment.
— Je suis prêt à le recevoir et à vous le rendre, monsieur, dit l'officier en assez bon français, car j'ai habité trois ans Paris.
— Eh bien! monsieur, je m'empresse de vous dire, continua d'Artagnan, que le coup était si bien appliqué, que vous avez presque tué votre homme.
— Je croyais l'avoir tué tout à fait, dit Groslow.
— Non. Il ne s'en est pas fallu grand'chose, c'est vrai, mais il n'est pas mort.
Et en disant ces mots, d'Artagnan jeta un regard sur Parry, qui se tenait debout devant le roi, la pâleur de la mort au front, pour lui indiquer que cette nouvelle était à son adresse.
Quant au roi, il avait écouté toute cette conversation le coeur serré d'une indicible angoisse, car il ne savait pas où l'officier français en voulait venir et ces détails cruels, cachés sous une apparence insoucieuse, le révoltaient.
Aux derniers mots qu'il prononça seulement, il respira avec liberté.
— Ah diable! dit Groslow, je croyais avoir mieux réussi. S'il n'y avait pas si loin d'ici à la maison de ce misérable, je retournerais pour l'achever.
— Et vous feriez bien, si vous avez peur qu'il en revienne, dit d'Artagnan, car vous le savez, quand les blessures à la tête ne tuent pas sur le coup, au bout de huit jours elles sont guéries.
Et d'Artagnan lança un second regard à Parry, sur la figure duquel se répandit une telle expression de joie, que Charles lui tendit la main en souriant.
Parry s'inclina sur la main de son maître et la baisa avec respect.
— En vérité, d'Artagnan, dit Athos, vous êtes à la fois homme de parole et d'esprit. Mais que dites-vous du roi?
— Sa physionomie me revient tout à fait, dit d'Artagnan; il a l'air à la fois noble et bon.
— Oui, mais il se laisse prendre, dit Porthos, c'est un tort.
— J'ai bien envie de boire à la santé du roi, dit Athos.
— Alors, laissez-moi porter la santé, dit d'Artagnan.
— Faites, dit Aramis.
Porthos regardait d'Artagnan, tout étourdi des ressources que son esprit gascon fournissait incessamment à son camarade.
D'Artagnan prit son gobelet d'étain, l'emplit et se leva.
— Messieurs, dit-il à ses compagnons, buvons, s'il vous plaît, à celui qui préside le repas. À notre colonel, et qu'il sache que nous sommes bien à son service jusqu'à Londres et au-delà.
Et comme, en disant ces paroles, d'Artagnan regardait Harrison, Harrison crut que le toast était pour lui, se leva et salua les quatre amis, qui, les yeux attachés sur le roi Charles, burent ensemble, tandis que Harrison, de son côté, vidait son verre sans aucune défiance.
Charles, à son tour, tendit son verre à Parry, qui y versa quelques gouttes de bière, car le roi était au régime de tout le monde; et le portant à ses lèvres, en regardant à son tour les quatre gentilshommes, il but avec un sourire plein de noblesse et de reconnaissance.
— Allons, messieurs, s'écria Harrison en reposant son verre et sans aucun égard pour l'illustre prisonnier qu'il conduisait, en route!
— Où couchons-nous, colonel?
— À Tirsk, répondit Harrison.
— Parry, dit le roi en se levant à son tour et en se retournant vers son valet, mon cheval. Je veux aller à Tirsk.
— Ma foi, dit d'Artagnan à Athos, votre roi m'a véritablement séduit et je suis tout à fait à son service.
— Si ce que vous me dites là est sincère, répondit Athos, il n'arrivera pas jusqu'à Londres.
— Comment cela?
— Oui, car avant ce moment nous l'aurons enlevé.
— Ah! pour cette fois, Athos, dit d'Artagnan, ma parole d'honneur, vous êtes fou.
— Avez-vous donc quelque projet arrêté? demanda Aramis.
— Eh! dit Porthos, la chose ne serait pas impossible si on avait un bon projet.
— Je n'en ai pas, dit Athos; mais d'Artagnan en trouvera un.
D'Artagnan haussa les épaules, et on se mit en route.
LXV. D'Artagnan trouve un projet
Athos connaissait d'Artagnan mieux peut-être que d'Artagnan ne se connaissait lui-même. Il savait que, dans un esprit aventureux comme l'était celui du Gascon, il s'agit de laisser tomber une pensée, comme dans une terre riche et vigoureuse il s'agit seulement de laisser tomber une graine.
Il avait donc laissé tranquillement son ami hausser les épaules, et il avait continué son chemin en lui parlant de Raoul, conversation qu'il avait, dans une autre circonstance, complètement laissée tomber, on se le rappelle.
À la nuit fermée on arriva à Tirsk. Les quatre amis parurent complètement étrangers et indifférents aux mesures de précaution que l'on prenait pour s'assurer de la personne du roi. Ils se retirèrent dans une maison particulière, et, comme ils avaient d'un moment à l'autre à craindre pour eux-mêmes, ils s'établirent dans une seule chambre en se ménageant une issue en cas d'attaque. Les valets furent distribués à des postes différents; Grimaud coucha sur une botte de paille en travers de la porte.
D'Artagnan était pensif, et semblait avoir momentanément perdu sa loquacité ordinaire. Il ne disait pas mot, sifflotant sans cesse, allant de son lit à la croisée. Porthos, qui ne voyait jamais rien que les choses extérieures, lui, parlait comme d'habitude. D'Artagnan répondait par monosyllabes. Athos et Aramis se regardaient en souriant.
La journée avait été fatigante, et cependant, à l'exception de Porthos, dont le sommeil était aussi inflexible que l'appétit, les amis dormirent mal.
Le lendemain matin, d'Artagnan fut le premier debout. Il était descendu aux écuries, il avait déjà visité les chevaux, il avait déjà donné tous les ordres nécessaires à la journée qu'Athos et Aramis n'étaient point levés, et que Porthos ronflait encore.
À huit heures du matin, on se mit en marche dans le même ordre que la veille. Seulement d'Artagnan laissa ses amis cheminer de leur côté, et alla renouer avec M. Groslow la connaissance entamée la veille.
Celui-ci, que ses éloges avaient doucement caressé au coeur, le reçut avec un gracieux sourire.
— En vérité, monsieur, lui dit d'Artagnan, je suis heureux de trouver quelqu'un avec qui parler ma pauvre langue.
M. du Vallon, mon ami, est d'un caractère fort mélancolique, de sorte qu'on ne saurait lui tirer quatre paroles par jour; quant à nos deux prisonniers, vous comprenez qu'ils sont peu en train de faire la conversation.
— Ce sont des royalistes enragés, dit Groslow.
— Raison de plus pour qu'ils nous boudent d'avoir pris le Stuart, à qui, je l'espère bien, vous allez faire un bel et bon procès.
— Dame! dit Groslow, nous le conduisons à Londres pour cela.
— Et vous ne le perdez pas de vue, je présume?
— Peste! je le crois bien! Vous le voyez, ajouta l'officier en riant, il a une escorte vraiment royale.
— Oui, le jour, il n'y a pas de danger qu'il vous échappe; mais la nuit…
— La nuit, les précautions redoublent.
— Et quel mode de surveillance employez-vous?
— Huit hommes demeurent constamment dans sa chambre.
— Diable! fit d'Artagnan, il est bien gardé. Mais, outre ces huit hommes, vous placez sans doute une garde dehors? On ne peut prendre trop de précaution contre un pareil prisonnier.
— Oh! non. Pensez donc: que voulez-vous que fassent deux hommes sans armes contre huit hommes armés?
— Comment, deux hommes?
— Oui, le roi et son valet de chambre.
— On a donc permis à son valet de chambre de ne pas le quitter?
— Oui, Stuart a demandé qu'on lui accordât cette grâce, et le colonel Harrison y a consenti. Sous prétexte qu'il est roi, il paraît qu'il ne peut pas s'habiller ni se déshabiller tout seul.
— En vérité, capitaine, dit d'Artagnan décidé à continuer à l'endroit de l'officier anglais le système laudatif qui lui avait si bien réussi, plus je vous écoute, plus je m'étonne de la manière facile et élégante avec laquelle vous parlez le français. Vous avez habité Paris trois ans, c'est bien; mais j'habiterais Londres toute ma vie que je n'arriverais pas, j'en suis sûr, au degré où vous en êtes. Que faisiez-vous donc à Paris?
— Mon père, qui est commerçant, m'avait placé chez son correspondant, qui, de son côté, avait envoyé son fils chez mon père; c'est l'habitude entre négociants de faire de pareils échanges.
— Et Paris vous a-t-il plu, monsieur?
— Oui, mais vous auriez grand besoin d'une révolution dans le genre de la nôtre; non pas contre votre roi, qui n'est qu'un enfant, mais contre ce ladre d'italien qui est l'amant de votre reine.
— Ah! je suis bien de votre avis, monsieur, et que ce serait bientôt fait, si nous avions seulement douze officiers comme vous, sans préjugés, vigilants, intraitables! Ah! nous viendrions bien vite à bout du Mazarin, et nous lui ferions un bon petit procès comme celui que vous allez faire à votre roi.
— Mais, dit l'officier, je croyais que vous étiez à son service, et que c'était lui qui vous avait envoyé au général Cromwell?
— C'est-à-dire que je suis au service du roi, et que, sachant qu'il devait envoyer quelqu'un en Angleterre, j'ai sollicité cette mission, tant était grand mon désir de connaître l'homme de génie qui commande à cette heure aux trois royaumes. Aussi, quand il nous a proposé, à M. du Vallon et à moi, de tirer l'épée en l'honneur de la vieille Angleterre, vous avez vu comme nous avons mordu à la proposition.
— Oui, je sais que vous avez chargé aux côtés de M. Mordaunt.
— À sa droite et à sa gauche, monsieur. Peste, encore un brave et excellent jeune homme que celui-là. Comme il vous a décousu monsieur son oncle! avez-vous vu?
— Le connaissez-vous? demanda l'officier.
— Beaucoup; je puis même dire que nous sommes fort liés: M. du
Vallon et moi sommes venus avec lui de France.
— Il paraît même que vous l'avez fait attendre fort longtemps à
Boulogne.
— Que voulez-vous, dit d'Artagnan, j'étais comme vous, j'avais un roi en garde.
— Ah! ah! dit Groslow, et quel roi?
— Le nôtre, pardieu! le petit king, Louis le quatorzième.
Et d'Artagnan ôta son chapeau. L'Anglais en fit autant par politesse.
— Et combien de temps l'avez-vous gardé?
— Trois nuits, et, par ma foi, je me rappellerai toujours ces trois nuits avec plaisir.
— Le jeune roi est donc bien aimable?
— Le roi! il dormait les poings fermés.
— Mais alors, que voulez-vous dire?
— Je veux dire que mes amis les officiers aux gardes et aux mousquetaires me venaient tenir compagnie, et que nous passions nos nuits à boire et à jouer.
— Ah! oui, dit l'Anglais avec un soupir, c'est vrai, vous êtes joyeux compagnons, vous autres Français.
— Ne jouez-vous donc pas aussi, quand vous êtes de garde?
— Jamais, dit l'Anglais.
— En ce cas vous devez fort vous ennuyer et je vous plains, dit d'Artagnan.
— Le fait est, reprit l'officier, que je vois arriver mon tour avec une certaine terreur. C'est fort long, une nuit tout entière à veiller.
— Oui, quand on veille seul ou avec des soldats stupides; mais quand on veille avec un joyeux partner, quand on fait rouler l'or et les dés sur une table, la nuit passe comme un rêve. N'aimez-vous donc pas le jeu?
— Au contraire.
— Le lansquenet, par exemple?
— J'en suis fou, je le jouais presque tous les soirs en France.
— Et depuis que vous êtes en Angleterre?
— Je n'ai pas tenu un cornet ni une carte.
— Je vous plains, dit d'Artagnan d'un air de compassion profonde.
— Écoutez, dit l'Anglais, faites une chose.
— Laquelle?
— Demain je suis de garde.
— Près du Stuart?
— Oui. Venez passer la nuit avec moi.
— Impossible.
— Impossible?
— De toute impossibilité.
— Comment cela?
— Chaque nuit je fais la partie de M. du Vallon. Quelquefois nous ne nous couchons pas… Ce matin, par exemple, au jour nous jouions encore.
— Eh bien?
— Eh bien! il s'ennuierait si je ne faisais pas sa partie.
— Il est beau joueur?
— Je lui ai vu perdre jusqu'à deux mille pistoles en riant aux larmes.
— Amenez-le alors.
— Comment voulez-vous? Et nos prisonniers?
— Ah diable! c'est vrai, dit l'officier. Mais faites-les garder par vos laquais.
— Oui, pour qu'ils se sauvent! dit d'Artagnan, je n'ai garde.
— Ce sont donc des hommes de condition, que vous y tenez tant?
Peste! l'un est un riche seigneur de la Touraine; l'autre est un chevalier de Malte de grande maison. Nous avons traité de leur rançon à chacun: deux mille livres sterling en arrivant en France. Nous ne voulons donc pas quitter un seul instant des hommes que nos laquais savent des millionnaires. Nous les avons bien un peu fouillés en les prenant et je vous avouerai même que c'est leur bourse que nous nous tiraillons chaque nuit, M. du Vallon et moi; mais ils peuvent nous avoir caché quelque pierre précieuse, quelque diamant de prix, de sorte que nous sommes comme les avares, qui ne quittent pas leur trésor; nous nous sommes constitués gardiens permanents de nos hommes, et quand je dors, M. du Vallon veille.
— Ah! ah! fit Groslow.
— Vous comprenez donc maintenant ce qui me force de refuser votre politesse, à laquelle au reste je suis d'autant plus sensible, que rien n'est plus ennuyeux que de jouer toujours avec la même personne; les chances se compensent éternellement, et au bout d'un mois on trouve qu'on ne s'est fait ni bien ni mal.
— Ah! dit Groslow avec un soupir, il y a quelque chose de plus ennuyeux encore, c'est de ne pas jouer du tout.
— Je comprends cela, dit d'Artagnan.
— Mais voyons, reprit l'Anglais, sont-ce des hommes dangereux que vos hommes?
— Sous quel rapport?
— Sont-ils capables de tenter un coup de main?
D'Artagnan éclata de rire.
— Jésus Dieu! s'écria-t-il; l'un des deux tremble la fièvre, ne pouvant pas se faire au charmant pays que vous habitez; l'autre est un chevalier de Malte, timide comme une jeune fille; et, pour plus grande sécurité, nous leur avons ôté jusqu'à leurs couteaux fermants et leurs ciseaux de poche.
— Eh bien, dit Groslow, amenez-les.
— Comment, vous voulez! dit d'Artagnan.
— Oui, j'ai huit hommes.
— Eh bien?
— Quatre les garderont, quatre garderont le roi.
— Au fait, dit d'Artagnan, la chose peut s'arranger ainsi, quoique ce soit un grand embarras que je vous donne.
— Bah! venez toujours; vous verrez comment j'arrangerai la chose.
— Oh! je ne m'en inquiète pas, dit d'Artagnan; à un homme comme vous, je me livre les yeux fermés.
Cette dernière flatterie tira de l'officier un de ces petits rires de satisfaction qui font les gens amis de celui qui les provoque, car ils sont une évaporation de la vanité caressée.
— Mais, dit d'Artagnan, j'y pense, qui nous empêche de commencer ce soir?
— Quoi?
— Notre partie.
— Rien au monde, dit Groslow.
— En effet, venez ce soir chez nous, et demain nous irons vous rendre votre visite. Si quelque chose vous inquiète dans nos hommes, qui, comme vous le savez, sont des royalistes enragés, eh bien! il n'y aura rien de dit, et ce sera toujours une bonne nuit de passée.
— À merveille! Ce soir chez vous, demain chez Stuart, après- demain chez moi.
— Et les autres jours à Londres. Eh mordioux! dit d'Artagnan, vous voyez bien qu'on peut mener joyeuse vie partout.
— Oui, quand on rencontre des Français, et des Français comme vous, dit Groslow.
— Et comme M. du Vallon; vous verrez bien quel gaillard! un frondeur enragé, un homme qui a failli tuer Mazarin entre deux portes; on l'emploie parce qu'on en a peur.
— Oui, dit Groslow, il a une bonne figure, et sans que je le connaisse, il me revient tout à fait.
— Ce sera bien autre chose quand vous le connaîtrez. Eh! tenez, le voilà qui m'appelle. Pardon, nous sommes tellement liés qu'il ne peut se passer de moi. Vous m'excusez?
— Comment donc!
— À ce soir.
— Chez vous?
— Chez moi.
Les deux hommes échangèrent un salut, et d'Artagnan revint vers ses compagnons.
— Que diable pouviez-vous dire à ce bouledogue? dit Porthos.
— Mon cher ami, ne parlez point ainsi de M. Groslow, c'est un de mes amis intimes.
— Un de vos amis, dit Porthos, ce massacreur de paysans.
— Chut! mon cher Porthos. Eh bien! oui, M. Groslow est un peu vif, c'est vrai, mais au fond, je lui ai découvert deux bonnes qualités: il est bête et orgueilleux.
Porthos ouvrit de grands yeux stupéfaits, Athos et Aramis se regardèrent avec un sourire; ils connaissaient d'Artagnan et savaient qu'il ne faisait rien sans but.
— Mais, continua d'Artagnan, vous l'apprécierez vous-même.
— Comment cela?
— Je vous le présente ce soir, il vient jouer avec nous.
— Oh! oh! dit Porthos, dont les yeux s'allumèrent à ce mot, et il est riche?
— C'est le fils d'un des plus forts négociants de Londres.
— Et il connaît le lansquenet?
— Il l'adore.
— La bassette?
— C'est sa folie.
— Le biribi?
— Il y raffine.
— Bon, dit Porthos, nous passerons une agréable nuit.
— D'autant plus agréable qu'elle nous promettra une nuit meilleure.
— Comment cela?
— Oui, nous lui donnons à jouer ce soir; lui, donne à jouer demain.
— Où cela?
— Je vous le dirai. Maintenant ne nous occupons que d'une chose: c'est de recevoir dignement l'honneur que nous fait M. Groslow. Nous nous arrêtons ce soir à Derby: que Mousqueton prenne les devants, et s'il y a une bouteille de vin dans toute la ville, qu'il l'achète. Il n'y aura pas de mal non plus qu'il préparât un petit souper, auquel vous ne prendrez point part, vous, Athos, parce que vous avez la fièvre, et vous, Aramis, parce que vous êtes chevalier de Malte, et que les propos de soudards comme nous vous déplaisent et vous font rougir. Entendez-vous bien cela?
— Oui, dit Porthos; mais le diable m'emporte si je comprends.
— Porthos, mon ami, vous savez que je descends des prophètes par mon père, et des sibylles par ma mère, que je ne parle que par paraboles et par énigmes; que ceux qui ont des oreilles écoutent, et que ceux qui ont des yeux regardent, je n'en puis pas dire davantage pour le moment.
— Faites, mon ami, dit Athos, je suis sûr que ce que vous faites est bien fait.
— Et vous, Aramis, êtes-vous dans la même opinion?
— Tout à fait, mon cher d'Artagnan.
— À la bonne heure, dit d'Artagnan, voilà de vrais croyants, et il y a plaisir d'essayer des miracles pour eux; ce n'est pas comme cet incrédule de Porthos, qui veut toujours voir et toucher pour croire.
— Le fait est, dit Porthos d'un air fin, que je suis très incrédule.
D'Artagnan lui donna une claque sur l'épaule, et, comme on arrivait à la station du déjeuner, la conversation en resta là.
Vers les cinq heures du soir, comme la chose était convenue, on fit partir Mousqueton en avant. Mousqueton ne parlait pas anglais, mais, depuis qu'il était en Angleterre, il avait remarqué une chose, c'est que Grimaud, par l'habitude du geste, avait parfaitement remplacé la parole. Il s'était donc mis à étudier le geste avec Grimaud, et en quelques leçons, grâce à la supériorité du maître, il était arrivé à une certaine force. Blaisois l'accompagna.
Les quatre amis, en traversant la principale rue de Derby, aperçurent Blaisois debout sur le seuil d'une maison de belle apparence; c'est là que leur logement était préparé.
De toute la journée, ils ne s'étaient pas approchés du roi, de peur de donner des soupçons, et au lieu de dîner à la table du colonel Harrison, comme ils l'avaient fait la veille, ils avaient dîné entre eux.
À l'heure convenue, Groslow vint. D'Artagnan le reçut comme il eût reçu un ami de vingt ans. Porthos le toisa des pieds à la tête et sourit en reconnaissant que malgré le coup remarquable qu'il avait donné au frère de Parry, il n'était pas de sa force. Athos et Aramis firent ce qu'ils purent pour cacher le dégoût que leur inspirait cette nature brutale et grossière.
En somme, Groslow parut content de la réception.
Athos et Aramis se tinrent dans leur rôle. À minuit ils se retirèrent dans leur chambre, dont on laissa, sous prétexte de surveillance, la porte ouverte. En outre, d'Artagnan les y accompagna, laissant Porthos aux prises avec Groslow.
Porthos gagna cinquante pistoles à Groslow, et trouva, lorsqu'il se fut retiré, qu'il était d'une compagnie plus agréable qu'il ne l'avait cru d'abord.
Quant à Groslow, il se promit de réparer le lendemain sur d'Artagnan l'échec qu'il avait éprouvé avec Porthos, et quitta le Gascon en lui rappelant le rendez-vous du soir.
Nous disons du soir, car les joueurs se quittèrent à quatre heures du matin.
La journée se passa comme d'habitude; d'Artagnan allait du capitaine Groslow au colonel Harrison et du colonel Harrison à ses amis. Pour quelqu'un qui ne connaissait pas d'Artagnan, il paraissait être dans son assiette ordinaire; pour ses amis, c'est- à-dire pour Athos et Aramis, sa gaieté était de la fièvre.
— Que peut-il machiner? disait Aramis.
— Attendons, disait Athos.
Porthos ne disait rien, seulement il comptait l'une après l'autre, dans son gousset, avec un air de satisfaction qui se trahissait à l'extérieur, les cinquante pistoles qu'il avait gagnées à Groslow.
En arrivant le soir à Ryston, d'Artagnan rassembla ses amis. Sa figure avait perdu ce caractère de gaieté insoucieuse qu'il avait porté comme un masque toute la journée; Athos serra la main à Aramis.
— Le moment approche, dit-il.
— Oui, dit d'Artagnan qui avait entendu, oui, le moment approche: cette nuit, messieurs, nous sauvons le roi.
Athos tressaillit, ses yeux s'enflammèrent.
— D'Artagnan, dit-il, doutant après avoir espéré, ce n'est point une plaisanterie, n'est-ce pas? elle me ferait trop grand mal!
— Vous êtes étrange, Athos, dit d'Artagnan, de douter ainsi de moi. Où et quand m'avez-vous vu plaisanter avec le coeur d'un ami et la vie d'un roi? Je vous ai dit et je vous répète que cette nuit nous sauvons Charles Ier. Vous vous en êtes rapporté à moi de trouver un moyen, le moyen est trouvé.
Porthos regardait d'Artagnan avec un sentiment d'admiration profonde. Aramis souriait en homme qui espère.
Athos était pâle comme la mort et tremblait de tous ses membres.
— Parlez, dit Athos.
Porthos ouvrit ses gros yeux, Aramis se pendit pour ainsi dire aux lèvres de d'Artagnan.
— Nous sommes invités à passer la nuit chez M. Groslow, vous savez cela?
— Oui, répondit Porthos, il nous a fait promettre de lui donner sa revanche.
— Bien. Mais savez-vous où nous lui donnons sa revanche?
— Non.
— Chez le roi.
— Chez le roi! s'écria Athos.
— Oui, messieurs, chez le roi. M. Groslow est de garde ce soir près de Sa Majesté, et, pour se distraire dans sa faction, il nous invite à aller lui tenir compagnie.
— Tous quatre? demanda Athos.
— Pardieu! certainement, tous quatre; est-ce que nous quittons nos prisonniers!
— Ah! ah! fit Aramis.
— Voyons, dit Athos palpitant.
— Nous allons donc chez Groslow, nous avec nos épées, vous avec des poignards; à nous quatre nous nous rendons maîtres de ces huit imbéciles et de leur stupide commandant. Monsieur Porthos, qu'en dites-vous?
— Je dis que c'est facile, dit Porthos.
— Nous habillons le roi en Groslow; Mousqueton, Grimaud et Blaisois nous tiennent des chevaux tout sellés au détour de la première rue, nous sautons dessus, et avant le jour nous sommes à vingt lieues d'ici! est-ce tramé cela, Athos?
Athos posa ses deux mains sur les épaules de d'Artagnan et le regarda avec son calme et doux sourire.
— Je déclare, ami, dit-il, qu'il n'y a pas de créature sous le ciel qui vous égale en noblesse et en courage; pendant que nous vous croyions indifférent à nos douleurs que vous pouviez sans crime ne point partager, vous seul d'entre nous trouvez ce que nous cherchions vainement. Je te le répète donc, d'Artagnan, tu es le meilleur de nous, et je te bénis et je t'aime, mon cher fils.
— Dire que je n'ai point trouvé cela, dit Porthos en se frappant sur le front, c'est si simple!
— Mais, dit Aramis, si j'ai bien compris, nous tuerons tout, n'est-ce pas?
Athos frissonna et devint fort pâle.
— Mordioux! dit d'Artagnan, il le faudra bien. J'ai cherché longtemps s'il n'y avait pas moyen d'éluder la chose, mais j'avoue que je n'en ai pas pu trouver.
— Voyons, dit Aramis, il ne s'agit pas ici de marchander avec la situation; comment procédons-nous?
— J'ai fait un double plan, répondit d'Artagnan.
— Voyons le premier, dit Aramis.
— Si nous sommes tous les quatre réunis, à mon signal, et ce signal sera le mot enfin, vous plongez chacun un poignard dans le coeur du soldat qui est le plus proche de vous, nous en faisons autant de notre côté; voilà d'abord quatre hommes morts; la partie devient donc égale, puisque nous nous trouvons quatre contre cinq; ces cinq-là se rendent, et on les bâillonne, ou ils se défendent et on les tue; si par hasard notre amphitryon change d'avis et ne reçoit à sa partie que Porthos et moi, dame! il faudra prendre les grands moyens en frappant double; ce sera un peu plus long et un peu bruyant, mais vous vous tiendrez dehors avec des épées et vous accourrez au bruit.
— Mais si l'on vous frappait vous-mêmes? dit Athos.
— Impossible! dit d'Artagnan, ces buveurs de bière sont trop lourds et trop maladroits; d'ailleurs vous frapperez à la gorge, Porthos, cela tue aussi vite et empêche de crier ceux que l'on tue.
— Très bien! dit Porthos, ce sera un joli petit égorgement.
— Affreux! affreux! dit Athos.
— Bah! monsieur l'homme sensible, dit d'Artagnan, vous en feriez bien d'autres dans une bataille. D'ailleurs, ami, continua-t-il, si vous trouvez que la vie du roi ne vaille pas ce qu'elle doit coûter, rien n'est dit, et je vais prévenir M. Groslow que je suis malade.
— Non, dit Athos, j'ai tort, mon ami, et c'est vous qui avez raison, pardonnez-moi.
En ce moment la porte s'ouvrit et un soldat parut.
— M. le capitaine Groslow, dit-il en mauvais français, fait prévenir monsieur d'Artagnan et monsieur du Vallon qu'il les attend.
— Où cela?
— Où cela? demanda d'Artagnan.
— Dans la chambre du Nabuchodonosor anglais, répondit le soldat, puritain renforcé.
— C'est bien, répondit en excellent anglais Athos, à qui le rouge était monté au visage à cette insulte faite à la majesté royale, c'est bien; dites au capitaine Groslow que nous y allons.
Puis le puritain sortit; l'ordre avait été donné aux laquais de seller huit chevaux, et d'aller attendre, sans se séparer les uns des autres ni sans mettre pied à terre, au coin d'une rue située à vingt pas à peu près de la maison où était logé le roi.
LXVI. La partie de lansquenet
En effet, il était neuf heures du soir; les postes avaient été relevés à huit, et depuis une heure la garde du capitaine Groslow avait commencé.
D'Artagnan et Porthos armés de leurs épées, et Athos et Aramis ayant chacun un poignard caché dans la poitrine, s'avancèrent vers la maison qui ce soir-là servait de prison à Charles Stuart. Ces deux derniers suivaient leurs vainqueurs, humbles et désarmés en apparence, comme des captifs.
— Ma foi, dit Groslow en les apercevant, je ne comptais presque plus sur vous.
D'Artagnan s'approcha de celui-ci et lui dit tout bas:
— En effet, nous avons hésité un instant, M. du Vallon et moi.
— Et pourquoi? demanda Groslow.
D'Artagnan lui montra de l'oeil Athos et Aramis.
— Ah! ah! dit Groslow, à cause des opinions? peu importe. Au contraire, ajouta-t-il en riant; s'ils veulent voir leur Stuart, ils le verront.
— Passons-nous la nuit dans la chambre du roi? demanda d'Artagnan.
— Non, mais dans la chambre voisine; et comme la porte restera ouverte, c'est exactement comme si nous demeurions dans sa chambre même. Vous êtes-vous munis d'argent? Je vous déclare que je compte jouer ce soir un jeu d'enfer.
— Entendez-vous? dit d'Artagnan en faisant sonner l'or dans ses poches.
— Very good! dit Groslow, et il ouvrit la porte de la chambre. C'est pour vous montrer le chemin, messieurs, dit-il.
Et il entra le premier.
D'Artagnan se retourna vers ses amis. Porthos était insoucieux comme s'il s'agissait d'une partie ordinaire; Athos était pâle, mais résolu; Aramis essuyait avec un mouchoir son front mouillé d'une légère sueur.
Les huit gardes étaient à leur poste: quatre étaient dans la chambre du roi, deux à la porte de communication, deux à la porte par laquelle entraient les quatre amis. À la vue des épées nues, Athos sourit; ce n'était donc plus une boucherie, mais un combat.
À partir de ce moment toute sa bonne humeur parut revenue.
Charles, que l'on apercevait à travers une porte ouverte, était sur son lit tout habillé: seulement une couverture de laine était rejetée sur lui.
À son chevet, Parry était assis lisant à voix basse, et cependant assez haute pour que Charles, qui l'écoutait les yeux fermés, l'entendît, un chapitre dans une Bible catholique.
Une chandelle de suif grossier, placée sur une table noire, éclairait le visage résigné du roi et le visage infiniment moins calme de son fidèle serviteur.
De temps en temps Parry s'interrompait, croyant que le roi dormait visiblement; mais alors le roi rouvrait les yeux et lui disait en souriant:
— Continue, mon bon Parry, j'écoute.
Groslow s'avança jusqu'au seuil de la chambre du roi, remit avec affectation sur sa tête le chapeau qu'il avait tenu à la main pour recevoir ses hôtes, regarda un instant avec mépris ce tableau simple et touchant d'un vieux serviteur lisant la Bible à son roi prisonnier, s'assura que chaque homme était bien au poste qu'il lui avait assigné, et, se retournant vers d'Artagnan, il regarda triomphalement le Français comme pour mendier un éloge sur sa tactique.
— À merveille, dit le Gascon; cap de Diou! vous ferez un général un peu distingué.
— Et croyez-vous, demanda Groslow, que ce sera tant que je serai de garde près de lui que le Stuart se sauvera?
— Non, certes, répondit d'Artagnan. À moins qu'il ne lui pleuve des amis du ciel.
Le visage de Groslow s'épanouit.
Comme Charles Stuart avait gardé pendant cette scène ses yeux constamment fermés, on ne peut dire s'il s'était aperçu ou non de l'insolence du capitaine puritain. Mais malgré lui, dès qu'il entendit le timbre accentué de la voix de d'Artagnan, ses paupières se rouvrirent.
Parry, de son côté, tressaillit et interrompit la lecture.
— À quoi songes-tu donc de t'interrompre? dit le roi, continue, mon bon Parry; à moins que tu ne sois fatigué, toutefois.
— Non, sire, dit le valet de chambre.
Et il reprit sa lecture.
Une table était préparée dans la première chambre, et sur cette table, couverte d'un tapis, étaient deux chandelles allumées, des cartes, deux cornets et des dés.
— Messieurs, dit Groslow, asseyez-vous, je vous prie, moi, en face du Stuart, que j'aime tant à voir, surtout où il est; vous, monsieur d'Artagnan, en face de moi.
Athos rougit de colère, d'Artagnan le regarda en fronçant le sourcil.
— C'est cela, dit d'Artagnan; vous, monsieur le comte de La Fère, à la droite de monsieur Groslow; vous, monsieur le chevalier d'Herblay, à sa gauche; vous, du Vallon, près de moi. Vous pariez pour moi, et ces messieurs pour monsieur Groslow.
D'Artagnan les avait ainsi: Porthos à sa gauche, et il lui parlait du genou; Athos et Aramis en face de lui, et il les tenait sous son regard.
Aux noms du comte de La Fère et du chevalier d'Herblay, Charles rouvrit les yeux, et malgré lui, relevant sa noble tête, embrassa d'un regard tous les acteurs de cette scène.
En ce moment Parry tourna quelques feuillets de sa Bible et lut tout haut ce verset de Jérémie:
«Dieu dit: Écoutez les paroles des prophètes, mes serviteurs, que je vous ai envoyés avec grand soin, et que j'ai conduits vers vous.»
Les quatre amis échangèrent un regard. Les paroles que venait de dire Parry leur indiquaient que leur présence était attribuée par le roi à son véritable motif.
Les yeux de d'Artagnan pétillèrent de joie.
— Vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais en fonds? dit d'Artagnan en mettant une vingtaine de pistoles sur la table.
— Oui, dit Groslow.
— Eh bien, reprit d'Artagnan, à mon tour je vous dis. Tenez bien votre trésor, mon cher monsieur Groslow, car je vous réponds que nous ne sortirons d'ici qu'en vous l'enlevant.
— Ce ne sera pas sans que je le défende, dit Groslow.
— Tant mieux, dit d'Artagnan. Bataille, mon cher capitaine, bataille! Vous savez ou vous ne savez pas que c'est ce que nous demandons.
— Ah! oui, je sais bien, dit Groslow en éclatant de son gros rire, vous ne cherchez que plaies et bosses, vous autres Français.
En effet, Charles avait tout entendu, tout compris. Une légère rougeur monta à son visage. Les soldats qui le gardaient le virent donc peu à peu étendre ses membres fatigués, et, sous prétexte d'une excessive chaleur, provoquée par un poêle chauffé à blanc, rejeter peu à peu la couverture écossaise sous laquelle, nous l'avons dit, il était couché tout vêtu.
Athos et Aramis tressaillirent de joie en voyant que le roi était couché habillé.
La partie commença. Ce soir-là la veine avait tourné et était pour Groslow, il tenait tout et gagnait toujours. Une centaine de pistoles passa ainsi d'un côté de la table à l'autre. Groslow était d'une gaieté folle.
Porthos, qui avait reperdu les cinquante pistoles qu'il avait gagnées la veille, et en outre une trentaine de pistoles à lui, était fort maussade et interrogeait d'Artagnan du genou, comme pour lui demander s'il n'était pas bientôt temps de passer à un autre jeu; de leur côté, Athos et Aramis le regardaient d'un oeil scrutateur, mais d'Artagnan restait impassible.
Dix heures sonnèrent. On entendit la ronde qui passait.
— Combien faites-vous de rondes comme celle-là? dit d'Artagnan en tirant de nouvelles pistoles de sa poche.
— Cinq, dit Groslow, une toutes les deux heures.
— Bien, dit d'Artagnan, c'est prudent.
Et à son tour, il lança un coup d'oeil à Athos et à Aramis. On entendit les pas de la patrouille qui s'éloignait.
D'Artagnan répondit pour la première fois au coup de genou de
Porthos par un coup de genou pareil.
Cependant, attirés par cet attrait du jeu et par la vue de l'or, si puissante chez tous les hommes, les soldats, dont la consigne était de rester dans la chambre du roi, s'étaient peu à peu rapprochés de la porte, et là, en se haussant sur la pointe du pied, ils regardaient par-dessus l'épaule de d'Artagnan et de Porthos; ceux de la porte s'étaient rapprochés aussi, secondant de cette façon les désirs des quatre amis, qui aimaient mieux les avoir sous la main que d'être obligés de courir à eux aux quatre coins de la chambre. Les deux sentinelles de la porte avaient toujours l'épée nue, seulement elles s'appuyaient sur la pointe, et regardaient les joueurs.
Athos semblait se calmer à mesure que le moment approchait; ses deux mains blanches et aristocratiques jouaient avec des louis, qu'il tordait et redressait avec autant de facilité que si l'or eût été de l'étain; moins maître de lui, Aramis fouillait continuellement sa poitrine; impatient de perdre toujours, Porthos jouait du genou à tout rompre.
D'Artagnan se retourna, regardant machinalement en arrière, et vit entre deux soldats Parry debout, et Charles appuyé sur son coude, joignant les mains et paraissant adresser à Dieu une fervente prière. D'Artagnan comprit que le moment était venu, que chacun était à son poste et qu'on n'attendait plus que le mot: «Enfin!» qui, on se le rappelle, devait servir de signal.
Il lança un coup d'oeil préparatoire à Athos et à Aramis, et tous deux reculèrent légèrement leur chaise pour avoir la liberté du mouvement.
Il donna un second coup de genou à Porthos, et celui-ci se leva comme pour se dégourdir les jambes; seulement en se levant il s'assura que son épée pouvait sortir facilement du fourreau.
— Sacrebleu! dit d'Artagnan, encore vingt pistoles de perdues! En vérité, capitaine Groslow, vous avez trop de bonheur, cela ne peut durer.
Et il tira vingt autres pistoles de sa poche.
— Un dernier coup, capitaine. Ces vingt pistoles sur un coup, sur un seul, sur le dernier.
— Va pour vingt pistoles, dit Groslow.
Et il retourna deux cartes comme c'est l'habitude, un roi pour d'Artagnan, un as pour lui.
— Un roi, dit d'Artagnan, c'est de bon augure. Maître Groslow, ajouta-t-il, prenez garde au roi.
Et, malgré sa puissance sur lui-même, il y avait dans la voix de d'Artagnan une vibration étrange qui fit tressaillir son partner.
Groslow commença à retourner les cartes les unes après les autres. S'il retournait un as d'abord, il avait gagné; s'il retournait un roi, il avait perdu.
Il retourna un roi.
— Enfin! dit d'Artagnan.
À ce mot, Athos et Aramis se levèrent, Porthos recula d'un pas.
Poignards et épées allaient briller, mais soudain la porte s'ouvrit, et Harrison parut sur le seuil, accompagné d'un homme enveloppé dans un manteau.
Derrière cet homme, on voyait briller les mousquets de cinq ou six soldats.
Groslow se leva vivement, honteux d'être surpris au milieu du vin, des cartes et des dés. Mais Harrison ne fit point attention à lui, et, entrant dans la chambre du roi suivi de son compagnon:
— Charles Stuart, dit-il, l'ordre arrive de vous conduire à Londres sans s'arrêter ni jour ni nuit. Apprêtez-vous donc à partir à l'instant même.
— Et de quelle part cet ordre est-il donné? demanda le roi, de la part du général Olivier Cromwell?
— Oui, dit Harrison, et voici monsieur Mordaunt qui l'apporte à l'instant même et qui a charge de le faire exécuter.
— Mordaunt! murmurèrent les quatre amis en échangeant un regard.
D'Artagnan rafla sur la table tout l'argent que lui et Porthos avaient perdu et l'engouffra dans sa vaste poche; Athos et Aramis se rangèrent derrière lui. À ce mouvement Mordaunt se retourna, les reconnut et poussa une exclamation de joie sauvage.
— Je crois que nous sommes pris, dit tout bas d'Artagnan à ses amis.
— Pas encore, dit Porthos.
— Colonel! colonel! dit Mordaunt, faites entourer cette chambre, vous êtes trahis. Ces quatre Français se sont sauvés de Newcastle et veulent sans doute enlever le roi. Qu'on les arrête.
— Oh! jeune homme, dit d'Artagnan en tirant son épée, voici un ordre plus facile à dire qu'à exécuter.
Puis, décrivant autour de lui un moulinet terrible:
— En retraite, amis, cria-t-il, en retraite!
En même temps il s'élança vers la porte, renversa deux des soldats qui la gardaient avant qu'ils eussent eu le temps d'armer leurs mousquets; Athos et Aramis le suivirent; Porthos fit l'arrière- garde, et avant que soldats, officiers, colonel, eussent eu le temps de se reconnaître, ils étaient tous quatre dans la rue.
— Feu! cria Mordaunt, feu sur eux!
Deux ou trois coups de mousquet partirent effectivement, mais n'eurent d'autre effet que de montrer les quatre fugitifs tournant sains et saufs l'angle de la rue.
Les chevaux étaient à l'endroit désigné; les valets n'eurent qu'à jeter la bride à leurs maîtres, qui se trouvèrent en selle avec la légèreté de cavaliers consommés.
— En avant! dit d'Artagnan, de l'éperon, ferme!
Ils coururent ainsi suivant d'Artagnan et reprenant la route qu'ils avaient déjà faite dans la journée, c'est-à-dire se dirigeant vers l'Écosse. Le bourg n'avait ni portes ni murailles, ils en sortirent donc sans difficulté.