— Mais, s'écria Mordaunt, regardant Athos et Aramis avec des yeux sanglants, mais ce sont des Français, ce me semble?
— Je n'en sais ma foi rien. Êtes-vous Français, monsieur? demanda-t-il à Athos.
— Je le suis, répondit gravement celui-ci.
— Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà prisonnier d'un compatriote.
— Mais le roi? dit Athos avec angoisse, le roi?
D'Artagnan serra vigoureusement la main de son prisonnier et lui dit:
— Eh! nous le tenons, le roi!
— Oui, dit Aramis, par une trahison infâme.
Porthos broya le poignet de son ami et lui dit avec un sourire:
— Eh! monsieur! la guerre se fait autant par l'adresse que par la force: regardez!
En effet on vit en ce moment l'escadron qui devait protéger la retraite de Charles s'avancer à la rencontre du régiment anglais, enveloppant le roi, qui marchait seul à pied dans un grand espace vide. Le prince était calme en apparence, mais on voyait ce qu'il devait souffrir pour paraître calme; ainsi la sueur coulait de son front, et il s'essuyait les tempes et les lèvres avec un mouchoir qui chaque fois s'éloignait de sa bouche teint de sang.
— Voilà Nabuchodonosor, s'écria un des cuirassiers de Cromwell, vieux puritain, dont les yeux s'enflammèrent à l'aspect de celui qu'on appelait le tyran.
— Que dites-vous donc, Nabuchodonosor? dit Mordaunt avec un sourire effrayant. Non, c'est le roi Charles Ier, le bon roi Charles qui dépouille ses sujets pour en hériter.
Charles leva les yeux vers l'insolent qui parlait ainsi, mais il ne le reconnut point. Cependant la majesté calme et religieuse de son visage fit baisser le regard de Mordaunt.
— Bonjour, messieurs, dit le roi aux deux gentilshommes qu'il
vit, l'un aux mains de d'Artagnan, l'autre aux mains de Porthos.
La journée a été malheureuse, mais ce n'est point votre faute,
Dieu merci! Où est mon vieux de Winter!
Les deux gentilshommes tournèrent la tête et gardèrent le silence.
— Cherche où est Strafford, dit la voix stridente de Mordaunt.
Charles tressaillit: le démon avait frappé juste. Strafford, c'était son remords éternel, l'ombre de ses jours, le fantôme de ses nuits.
Le roi regarda autour de lui et vit un cadavre à ses pieds.
C'était celui de de Winter.
Charles ne jeta pas un cri, ne versa pas une larme, seulement une pâleur plus livide s'étendit sur son visage; il mit un genou en terre, souleva la tête de de Winter, l'embrassa au front, et reprenant le cordon du Saint-Esprit qu'il lui avait passé au cou, il le mit religieusement sur sa poitrine.
— De Winter est donc tué? demanda d'Artagnan en fixant ses yeux sur le cadavre.
— Oui, dit Athos, et par son neveu.
— Allons! c'est le premier de nous qui s'en va, murmura d'Artagnan; qu'il dorme en paix, c'était un brave.
— Charles Stuart, dit alors le colonel du régiment anglais en s'avançant vers le roi qui venait de reprendre les insignes de la royauté, vous rendez-vous notre prisonnier?
— Colonel Thomlison, dit Charles, le roi ne se rend point; l'homme cède à la force, voilà tout.
— Votre épée.
Le roi tira son épée et la brisa sur son genou.
En ce moment un cheval sans cavalier, ruisselant d'écume, l'oeil en flamme, les naseaux ouverts, accourut, et reconnaissant son maître, s'arrêta près de lui en hennissant de joie: c'était Arthus.
Le roi sourit, le flatta de la main et se mit légèrement en selle.
— Allons, messieurs, dit-il, conduisez-moi où vous voudrez.
Puis se retournant vivement:
— Attendez, dit-il; il m'a semblé voir remuer de Winter; s'il vit encore, par ce que vous avez de plus sacré, n'abandonnez pas ce noble gentilhomme.
— Oh! soyez tranquille, roi Charles, dit Mordaunt, la balle a traversé le coeur.
— Ne soufflez pas un mot, ne faites pas un geste, ne risquez pas un regard pour moi ni pour Porthos, dit d'Artagnan à Athos et à Aramis, car Milady n'est pas morte, et son âme vit dans le corps de ce démon!
Et le détachement s'achemina vers la ville, emmenant sa royale capture; mais à moitié chemin, un aide de camp du général Cromwell apporta l'ordre au colonel Thomlison de conduire le roi à Holdenby-Castle.
En même temps les courriers partaient dans toutes les directions pour annoncer à l'Angleterre et à toute l'Europe que le roi Charles Stuart était prisonnier du général Olivier Cromwell.
LX. Olivier Cromwell
— Venez-vous chez le général? dit Mordaunt à d'Artagnan et à
Porthos, vous savez qu'il vous a mandés après l'action.
— Nous allons d'abord mettre nos prisonniers en lieu de sûreté, dit d'Artagnan à Mordaunt. Savez-vous, monsieur, que ces gentilshommes valent chacun quinze cents pistoles?
— Oh! soyez tranquilles, dit Mordaunt en les regardant d'un oeil dont il essayait en vain de réprimer la férocité, mes cavaliers les garderont, et les garderont bien; je vous réponds d'eux.
— Je les garderai encore mieux moi-même, reprit d'Artagnan; d'ailleurs, que faut-il? une bonne chambre avec des sentinelles, ou leur simple parole qu'ils ne chercheront pas à fuir. Je vais mettre ordre à cela, puis nous aurons l'honneur de nous présenter chez le général et de lui demander ses ordres pour Son Éminence.
— Vous comptez donc partir bientôt? demanda Mordaunt.
— Notre mission est finie et rien ne nous arrête plus en Angleterre que le bon plaisir du grand homme près duquel nous avons été envoyés.
Le jeune homme se mordit les lèvres, et se penchant à l'oreille du sergent:
— Vous suivrez ces hommes, lui dit-il, vous ne les perdrez pas de vue; et quand vous saurez où ils sont logés, vous reviendrez m'attendre à la porte de la ville.
Le sergent fit signe qu'il serait obéi.
Alors, au lieu de suivre le gros des prisonniers qu'on ramenait dans la ville, Mordaunt se dirigea vers la colline d'où Cromwell avait regardé la bataille et où il venait de faire dresser sa tente.
Cromwell avait défendu qu'on laissât pénétrer personne près de lui: mais la sentinelle, qui connaissait Mordaunt pour un des confidents les plus intimes du général, pensa que la défense ne regardait point le jeune homme.
Mordaunt écarta donc la toile de la tente et vit Cromwell assis devant une table, la tête cachée entre ses deux mains; en outre, il lui tournait le dos.
Soit qu'il entendît ou non le bruit que fit Mordaunt en entrant,
Cromwell ne se retourna point.
Mordaunt resta debout près de la porte.
Enfin, au bout d'un instant, Cromwell releva son front appesanti, et, comme s'il eût senti instinctivement que quelqu'un était là, il tourna lentement la tête.
— J'avais dit que je voulais être seul! s'écria-t-il en voyant le jeune homme.
— On n'a pas cru que cette défense me regardât, monsieur, dit
Mordaunt; cependant, si vous l'ordonnez, je suis prêt à sortir.
— Ah! c'est vous, Mordaunt! dit Cromwell, éclaircissant, comme par la force de sa volonté, le voile qui couvrait ses yeux; puisque vous voilà, c'est bien, restez.
— Je vous apporte mes félicitations.
— Vos félicitations! et de quoi?
— De la prise de Charles Stuart. Vous êtes le maître de l'Angleterre maintenant.
— Je l'étais bien mieux il y a deux heures, dit Cromwell.
— Comment cela, général?
— L'Angleterre avait besoin de moi pour prendre le tyran, maintenant le tyran est pris. L'avez-vous vu?
— Oui, monsieur, dit Mordaunt.
— Quelle attitude a-t-il?
Mordaunt hésita, mais la vérité sembla sortir de force de ses lèvres.
— Calme et digne, dit-il.
— Qu'a-t-il dit?
— Quelques paroles d'adieu à ses amis.
— À ses amis! murmura Cromwell; il a donc des amis, lui?
Puis tout haut:
— S'est-il défendu?
— Non, monsieur, il a été abandonné de tous, excepté de trois ou quatre hommes; il n'y avait donc pas moyen de se défendre.
— À qui a-t-il rendu son épée?
— Il ne l'a pas rendue, il l'a brisée.
— Il a bien fait; mais au lieu de la briser il eût mieux fait encore de s'en servir avec plus d'avantage.
Il y eut un instant de silence.
— Le colonel du régiment qui servait d'escorte au roi, à Charles, a été tué, ce me semble? dit Cromwell en regardant fixement Mordaunt.
— Oui, monsieur.
— Par qui? demanda Cromwell.
— Par moi.
— Comment se nommait-il?
— Lord de Winter.
— Votre oncle? s'écria Cromwell.
— Mon oncle! reprit Mordaunt; les traîtres à l'Angleterre ne sont pas de ma famille.
Cromwell resta un instant pensif, regardant ce jeune homme; puis, avec cette profonde mélancolie que peint si bien Shakespeare:
— Mordaunt, lui dit-il, vous êtes un terrible serviteur.
— Quand le Seigneur ordonne, dit Mordaunt, il n'y a pas à marchander avec ses ordres. Abraham a levé le couteau sur Isaac, et Isaac était son fils.
— Oui, dit Cromwell, mais le Seigneur n'a pas laissé s'accomplir le sacrifice.
— J'ai regardé autour de moi, dit Mordaunt, et je n'ai vu ni bouc ni chevreau arrêté dans les buissons de la plaine.
Cromwell s'inclina.
— Vous êtes fort parmi les forts, Mordaunt, dit-il. Et les
Français, comment se sont-ils conduits?
— En gens de coeur, monsieur, dit Mordaunt.
— Oui, oui, murmura Cromwell, les Français se battent bien; et, en effet, si ma lunette est bonne, il me semble que je les ai vus au premier rang.
— Ils y étaient, dit Mordaunt.
— Après vous, cependant, dit Cromwell.
— C'est la faute de leurs chevaux et non la leur.
Il se fit encore un moment de silence.
— Et les Écossais? demanda Cromwell.
— Ils ont tenu leur parole, dit Mordaunt, et n'ont pas bougé.
— Les misérables! murmura Cromwell.
— Leurs officiers demandent à vous voir, monsieur.
— Je n'ai pas le temps. Les a-t-on payés?
— Cette nuit.
— Qu'ils partent alors, qu'ils retournent dans leurs montagnes, qu'ils y cachent leur honte, si leurs montagnes sont assez hautes pour cela; je n'ai plus affaire à eux, ni eux à moi. Et maintenant, allez, Mordaunt.
— Avant de m'en aller, dit Mordaunt, j'ai quelques questions à vous adresser, monsieur, et une demande à vous faire, mon maître.
— À moi?
Mordaunt s'inclina:
— Je viens à vous, mon héros, mon protecteur, mon père, et je vous dis: Maître, êtes-vous content de moi?
Cromwell le regarda avec étonnement.
Le jeune homme demeura impassible.
— Oui, dit Cromwell; vous avez fait, depuis que je vous connais, non seulement votre devoir, mais encore plus que votre devoir, vous avez été fidèle ami, adroit négociateur, bon soldat.
— Avez-vous souvenir, monsieur, que c'est moi qui ai eu la première idée de traiter avec les Écossais de l'abandon de leur roi?
— Oui, la pensée vient de vous, c'est vrai; je ne poussais pas encore le mépris des hommes jusque-là.
— Ai-je été bon ambassadeur en France?
— Oui, et vous avez obtenu de Mazarin ce que je demandais.
— Ai-je combattu toujours ardemment pour votre gloire et vos intérêts?
— Trop ardemment peut-être, c'est ce que je vous reprochais tout à l'heure. Mais où voulez-vous en venir avec toutes vos questions?
— À vous dire, milord, que le moment est venu où vous pouvez d'un mot récompenser tous mes services.
— Ah! fit Olivier avec un léger mouvement de dédain; c'est vrai, j'oubliais que tout service mérite sa récompense, que vous m'avez servi et que vous n'êtes pas encore récompensé.
— Monsieur, je puis l'être à l'instant même et au-delà de mes souhaits.
— Comment cela?
— J'ai le prix sous la main et je le tiens presque.
— Et quel est ce prix? demanda Cromwell. Vous a-t-on offert de l'or? Demandez-vous un grade? Désirez-vous un gouvernement?
— Monsieur, m'accorderez-vous ma demande?
— Voyons ce qu'elle est d'abord.
— Monsieur, lorsque vous m'avez dit: Vous allez accomplir un ordre, vous ai-je jamais répondu: Voyons cet ordre?
— Si cependant votre désir était impossible à réaliser.
— Lorsque vous avez eu un désir et que vous m'avez chargé de son accomplissement, vous ai-je jamais répondu: C'est impossible?
— Mais une demande formulée avec tant de préparation…
— Ah! soyez tranquille, monsieur, dit Mordaunt avec une simple expression, elle ne vous minera pas.
— Eh bien donc, dit Cromwell, je vous promets de faire droit à votre demande autant que la chose sera en mon pouvoir; demandez.
— Monsieur, répondit Mordaunt, on a fait ce matin deux prisonniers, je vous les demande.
— Ils ont donc offert une rançon considérable? dit Cromwell.
— Je les crois pauvres, au contraire, monsieur.
— Mais ce sont donc des amis à vous?
— Oui, monsieur, s'écria Mordaunt, ce sont des amis à moi, de chers amis, et je donnerais ma vie pour la leur.
— Bien, Mordaunt, dit Cromwell, reprenant, avec un certain mouvement de joie, une meilleure opinion du jeune homme; bien, je te les donne, je ne veux même pas savoir qui ils sont; fais-en ce que tu voudras.
— Merci, monsieur, s'écria Mordaunt, merci! ma vie est désormais à vous, et en la perdant je vous serai encore redevable; merci, vous venez de me payer magnifiquement de mes services.
Et il se jeta aux genoux de Cromwell, et, malgré les efforts du général puritain, qui ne voulait pas ou qui faisait semblant de ne pas vouloir se laisser rendre cet hommage presque royal, il prit sa main qu'il baisa.
— Quoi! dit Cromwell, l'arrêtant à son tour au moment où il se relevait, pas d'autres récompenses? Pas d'or? Pas de grade?
— Vous m'avez donné tout ce que vous pouviez me donner, milord, et de ce jour je vous tiens quitte du reste.
Et Mordaunt s'élança hors de la tente du général avec, une joie qui débordait de son coeur et de ses yeux.
Cromwell le suivit du regard.
— Il a tué son oncle! murmura-t-il; hélas! quels sont donc mes serviteurs? Peut-être celui-ci, qui ne me réclame rien ou qui semble ne rien réclamer, a-t-il plus demandé devant Dieu que ceux qui viendront réclamer l'or des provinces et le pain des malheureux; personne ne me sert pour rien, Charles, qui est mon prisonnier, a peut-être encore des amis, et moi je n'en ai pas.
Et il reprit en soupirant sa rêverie interrompue par Mordaunt.
LXI. Les gentilshommes
Pendant que Mordaunt s'acheminait vers la tente de Cromwell, d'Artagnan et Porthos ramenaient leurs prisonniers dans la maison qui leur avait été assignée pour logement à Newcastle.
La recommandation faite par Mordaunt au sergent n'avait point échappé au Gascon; aussi avait-il recommandé de l'oeil à Athos et à Aramis la plus sévère prudence. Aramis et Athos avaient en conséquence marché silencieux près de leurs vainqueurs; ce qui ne leur avait pas été difficile, chacun ayant assez à faire de répondre à ses propres pensées.
Si jamais homme fut étonné, ce fut Mousqueton, lorsque du seuil de la porte il vit s'avancer les quatre amis suivis du sergent et d'une dizaine d'hommes. Il se frotta les yeux, ne pouvant se décider à reconnaître Athos et Aramis, mais enfin force lui fut de se rendre à l'évidence. Aussi allait-il se confondre en exclamations, lorsque Porthos lui imposa silence d'un de ces coups d'oeil qui n'admettent pas de discussion.
Mousqueton resta collé le long de la porte, attendant l'explication d'une chose si étrange; ce qui le bouleversait surtout, c'est que les quatre amis avaient l'air de ne plus se reconnaître.
La maison dans laquelle d'Artagnan et Porthos conduisirent Athos et Aramis était celle qu'ils habitaient depuis la veille et qui leur avait été donnée par le général Cromwell: elle faisait l'angle d'une rue, avait une espèce de jardin et des écuries en retour sur la rue voisine.
Les fenêtres du rez-de-chaussée, comme cela arrive souvent dans les petites villes de province, étaient grillées, de sorte qu'elles ressemblaient fort à celles d'une prison.
Les deux amis firent entrer les prisonniers devant eux et se tinrent sur le seuil après avoir ordonné à Mousqueton de conduire les quatre chevaux à l'écurie.
— Pourquoi n'entrons-nous pas avec eux? dit Porthos.
— Parce que, auparavant, répondit d'Artagnan, il faut voir ce que nous veulent ce sergent et les huit ou dix hommes qui l'accompagnent.
Le sergent et les huit ou dix hommes s'établirent dans le petit jardin.
D'Artagnan leur demanda ce qu'ils désiraient et pourquoi ils se tenaient là.
— Nous avons reçu l'ordre, dit le sergent, de vous aider à garder vos prisonniers.
Il n'y avait rien à dire à cela, c'était au contraire une attention délicate dont il fallait avoir l'air de savoir gré à celui qui l'avait eue. D'Artagnan remercia le sergent et lui donna une couronne pour boire à la santé du général Cromwell.
Le sergent répondit que les puritains ne buvaient point et mit la couronne dans sa poche.
— Ah! dit Porthos, quelle affreuse journée, mon cher d'Artagnan!
— Que dites-vous là, Porthos, vous appelez une affreuse journée celle dans laquelle nous avons retrouvé nos amis!
— Oui, mais dans quelle circonstance!
Il est vrai que la conjoncture est embarrassante, dit d'Artagnan; mais n'importe, entrons chez eux, et tâchons de voir clair un peu dans notre position.
— Elle est fort embrouillée, dit Porthos, et je comprends maintenant pourquoi Aramis me recommandait si fort d'étrangler cet affreux Mordaunt.
— Silence donc! dit d'Artagnan, ne prononcez pas ce nom.
— Mais, dit Porthos, puisque je parle français et qu'ils sont anglais!
D'Artagnan regarda Porthos avec cet air d'admiration qu'un homme raisonnable ne peut refuser aux énormités de tout genre.
Puis, comme Porthos de son côté le regardait sans rien comprendre à son étonnement, d'Artagnan le poussa en lui disant:
— Entrons.
Porthos entra le premier, d'Artagnan le second; d'Artagnan referma soigneusement la porte et serra successivement les deux amis dans ses bras.
Athos était d'une tristesse mortelle. Aramis regardait successivement Porthos et d'Artagnan sans rien dire, mais son regard était si expressif, que d'Artagnan le comprit.
— Vous voulez savoir comment il se fait que nous sommes ici? Eh! mon Dieu! c'est bien facile à deviner, Mazarin nous a chargés d'apporter une lettre au général Cromwell.
— Mais comment vous trouvez-vous à côté de Mordaunt? dit Athos, de Mordaunt, dont je vous avais dit de vous défier, d'Artagnan.
— Et que je vous avais recommandé d'étrangler, Porthos, dit
Aramis.
— Toujours Mazarin. Cromwell l'avait envoyé à Mazarin; Mazarin nous a envoyés à Cromwell. Il y a de la fatalité dans tout cela.
— Oui, vous avez raison, d'Artagnan, une fatalité qui nous divise et qui nous perd. Ainsi, mon cher Aramis, n'en parlons plus et préparons-nous à subir notre sort.
— Sang-Diou! parlons-en, au contraire, car il a été convenu une fois pour toutes, que nous sommes toujours ensemble, quoique dans des causes opposées.
— Oh! oui, bien opposées, dit en souriant Athos; car ici, je vous le demande, quelle cause servez-vous? Ah! d'Artagnan, voyez à quoi le misérable Mazarin vous emploie. Savez-vous de quel crime vous vous êtes rendu coupable aujourd'hui? De la prise du roi, de son ignominie, de sa mort.
— Oh! oh! dit Porthos, croyez-vous?
— Vous exagérez, Athos, dit d'Artagnan, nous n'en sommes pas là.
— Eh, mon Dieu! nous y touchons, au contraire. Pourquoi arrête-t- on un roi? Quand on veut le respecter comme un maître, on ne l'achète pas comme un esclave. Croyez-vous que ce soit pour le remettre sur le trône que Cromwell l'a payé deux cent mille livres sterling? Amis, ils le tueront, soyez-en sûrs, et c'est encore le moindre crime qu'ils puissent commettre. Mieux vaut décapiter que souffleter un roi.
— Je ne vous dis pas non, et c'est possible après tout, dit d'Artagnan; mais que nous fait tout cela? Je suis ici, moi, parce que je suis soldat, parce que je sers mes maîtres, c'est-à-dire ceux qui me payent ma solde. J'ai fait serment d'obéir et j'obéis; mais vous qui n'avez pas fait de serment, pourquoi êtes-vous ici, et quelle cause y servez-vous?
— La cause la plus sacrée qu'il y ait au monde, dit Athos; celle du malheur, de la royauté et de la religion. Un ami, une épouse, une fille, nous ont fait l'honneur de nous appeler à leur aide. Nous les avons servis selon nos faibles moyens, et Dieu nous tiendra compte de la volonté à défaut du pouvoir. Vous pouvez penser d'une autre façon, d'Artagnan, envisager les choses d'une autre manière, mon ami; je ne vous en détourne pas, mais je vous blâme.
— Oh! oh! dit d'Artagnan, et que me fait au bout du compte que
M. Cromwell, qui est Anglais, se révolte contre son roi, qui est
Écossais? Je suis Français, moi, toutes ces choses ne me regardent
pas. Pourquoi donc voudriez-vous m'en rendre responsable?
— Au fait, dit Porthos.
— Parce que tous les gentilshommes sont frères, parce que vous êtes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les premiers entre les gentilshommes, parce que la plèbe aveugle, ingrate et bête prend toujours plaisir à abaisser ce qui lui est supérieur; et c'est vous, vous, d'Artagnan, l'homme de la vieille seigneurie, l'homme au beau nom, l'homme à la bonne épée, qui avez contribué à livrer un roi à des marchands de bière, à des tailleurs, à des charretiers! Ah! d'Artagnan, comme soldat, peut- être avez-vous fait votre devoir, mais comme gentilhomme, vous êtes coupable, je vous le dis.
D'Artagnan mâchonnait une tige de fleur, ne répondait pas et se sentait mal à l'aise; car lorsqu'il détournait son regard de celui d'Athos, il rencontrait celui d'Aramis.
— Et vous, Porthos, continua le comte comme s'il eût eu pitié de l'embarras de d'Artagnan; vous, le meilleur coeur, le meilleur ami, le meilleur soldat que je connaisse; vous que votre âme faisait digne de naître sur les degrés d'un trône, et qui tôt ou tard serez récompensé par un roi intelligent; vous, mon cher Porthos, vous, gentilhomme par les moeurs, par les goûts et par le courage, vous êtes aussi coupable que d'Artagnan.
Porthos rougit, mais de plaisir plutôt que de confusion, et cependant, baissant la tête comme s'il était humilié:
— Oui, oui, dit-il, je crois que vous avez raison, mon cher comte.
Athos se leva.
— Allons, dit-il en marchant à d'Artagnan et en lui tendant la main; allons, ne bougez pas, mon cher fils, car tout ce que je vous ai dit, je vous l'ai dit sinon avec la voix, du moins avec le coeur d'un père. Il m'eût été plus facile, croyez-moi, de vous remercier de m'avoir sauvé la vie et de ne pas vous toucher un seul mot de mes sentiments.
— Sans doute, sans doute, Athos, répondit d'Artagnan en lui serrant la main à son tour; mais c'est qu'aussi vous avez de diables de sentiments que tout le monde ne peut avoir. Qui va s'imaginer qu'un homme raisonnable va quitter sa maison, la France, son pupille, un jeune homme charmant, car nous l'avons vu au camp, pour courir où? Au secours d'une royauté pourrie et vermoulue qui va crouler un de ces matins comme une vieille baraque. Le sentiment que vous dites est beau, sans doute, si beau qu'il est surhumain.
— Quel qu'il soit, d'Artagnan, répondit Athos sans donner dans le piège qu'avec son adresse gasconne son ami tendait à son affection paternelle pour Raoul, quel qu'il soit, vous savez bien au fond du coeur qu'il est juste; mais j'ai tort de discuter avec mon mettre. D'Artagnan, je suis votre prisonnier, traitez-moi donc comme tel.
— Ah! pardieu! dit d'Artagnan, vous savez bien que vous ne le serez pas longtemps, mon prisonnier.
— Non, dit Aramis, on nous traitera sans doute comme ceux qui furent faits à Philip-Haugh.
— Et comment les a-t-on traités? demanda d'Artagnan.
— Mais, dit Aramis, on en a pendu une moitié et l'on a fusillé l'autre.
— Eh bien! moi, dit d'Artagnan, je vous réponds que tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines, vous ne serez ni pendus ni fusillés. Sang-Diou! qu'ils y viennent! D'ailleurs, voyez-vous cette porte, Athos?
— Eh bien?
— Eh bien! vous passerez par cette porte quand vous voudrez; car, à partir de ce moment, vous et Aramis, vous êtes libres comme l'air.
— Je vous reconnais bien là, mon brave d'Artagnan, répondit Athos, mais vous n'êtes plus maîtres de nous: cette porte est gardée, d'Artagnan, vous le savez bien.
— Eh bien, vous la forcerez, dit Porthos. Qu'y a-t-il là? dix hommes tout au plus.
— Ce ne serait rien pour nous quatre, c'est trop pour nous deux. Non, tenez, divisés comme nous sommes maintenant, il faut que nous périssions. Voyez l'exemple fatal: sur la route du Vendômois, d'Artagnan, vous si brave, Porthos, vous si vaillant et si fort, vous avez été battus; aujourd'hui Aramis et moi nous le sommes, c'est notre tour. Or, jamais cela ne nous était arrivé lorsque nous étions tous quatre réunis; mourons donc comme est mort de Winter; quant à moi, je le déclare, je ne consens à fuir que tous quatre ensemble.
— Impossible, dit d'Artagnan, nous sommes sous les ordres de
Mazarin.
— Je le sais, et ne vous presse point davantage; mes raisonnements n'ont rien produit; sans doute ils étaient mauvais, puisqu'ils n'ont point eu d'empire sur des esprits aussi justes que les vôtres.
— D'ailleurs eussent-ils fait effet, dit Aramis, le meilleur est de ne pas compromettre deux excellents amis comme sont d'Artagnan et Porthos. Soyez tranquilles, messieurs, nous vous ferons honneur en mourant; quant à moi, je me sens tout fier d'aller au-devant des balles et même de la corde avec vous, Athos, car vous ne m'avez jamais paru si grand qu'aujourd'hui.
D'Artagnan ne disait rien, mais, après avoir rongé la tige de sa fleur, il se rongeait les doigts.
— Vous figurez-vous, reprit-il enfin, que l'on va vous tuer? Et pourquoi faire? Qui a intérêt à votre mort? D'ailleurs, vous êtes nos prisonniers.
— Fou, triple fou! dit Aramis, ne connais-tu donc pas Mordaunt? Eh bien! moi, je n'ai échangé qu'un regard avec lui, et j'ai vu dans ce regard que nous étions condamnés.
— Le fait est que je suis fâché de ne pas l'avoir étranglé comme vous me l'aviez dit, Aramis, reprit Porthos.
— Eh! je me moque pas mal de Mordaunt! s'écria d'Artagnan; cap de Diou! s'il me chatouille de trop près, je l'écraserai, cet insecte! Ne vous sauvez donc pas, c'est inutile, car, je vous le jure, vous êtes ici aussi en sûreté que vous l'étiez il y a vingt ans, vous, Athos, dans la rue Férou, et vous, Aramis, rue de Vaugirard.
— Tenez, dit Athos en étendant la main vers une des deux fenêtres grillées qui éclairaient la chambre, vous saurez tout à l'heure à quoi vous en tenir, car le voilà qui accourt.
— Qui?
— Mordaunt.
En effet, en suivant la direction qu'indiquait la main d'Athos, d'Artagnan vit un cavalier qui accourait au galop.
C'était en effet Mordaunt.
D'Artagnan s'élança hors de la chambre.
Porthos voulut le suivre.
— Restez, dit d'Artagnan, et ne venez que lorsque vous m'entendrez battre le tambour avec les doigts contre la porte.
LXII. Jésus Seigneur
Lorsque Mordaunt arriva en face de la maison, il vit d'Artagnan sur le seuil et les soldats couchés çà et là avec leurs armes, sur le gazon du jardin.
— Holà! cria-t-il d'une voix étranglée par la précipitation de sa course, les prisonniers sont-ils toujours là?
— Oui, monsieur, dit le sergent en se levant vivement ainsi que ses hommes, qui portèrent vivement comme lui la main à leur chapeau.
— Bien. Quatre hommes pour les prendre et les mener à l'instant même à mon logement.
Quatre hommes s'apprêtèrent.
— Plaît-il? dit d'Artagnan avec cet air goguenard que nos lecteurs ont dû lui voir bien des fois depuis qu'ils le connaissent. Qu'y a-t-il, s'il vous plaît?
— Il y a, monsieur, dit Mordaunt, que j'ordonnais à quatre hommes de prendre les prisonniers que nous avons faits ce matin et de les conduire à mon logement.
— Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan. Pardon de la curiosité; mais vous comprenez que je désire être édifié à ce sujet.
— Parce que les prisonniers sont à moi maintenant, répondit
Mordaunt avec hauteur, et que j'en dispose à ma fantaisie.
— Permettez, permettez, mon jeune monsieur, dit d'Artagnan, vous faites erreur, ce me semble; les prisonniers sont d'habitude à ceux qui les ont pris et non à ceux qui les ont regardé prendre. Vous pouviez prendre milord de Winter, qui était votre oncle, à ce que l'on dit; vous avez préféré le tuer, c'est bien; nous pouvions, M. du Vallon et moi, tuer ces deux gentilshommes, nous avons préféré les prendre, chacun son goût.
Les lèvres de Mordaunt devinrent blanches.
D'Artagnan comprit que les choses ne tarderaient pas à se gâter, et se mit à tambouriner la marche des gardes sur la porte.
À la première mesure, Porthos sortit et vint se placer de l'autre côté de la porte, dont ses pieds touchaient le seuil et son front le faîte.
La manoeuvre n'échappa point à Mordaunt.
— Monsieur, dit-il avec une colère qui commençait à poindre, vous feriez une résistance inutile, ces prisonniers viennent de m'être donnés à l'instant même par le général en chef mon illustre patron, par M. Olivier Cromwell.
D'Artagnan fut frappé de ces paroles comme d'un coup de foudre. Le sang lui monta aux tempes, un nuage passa devant ses yeux, il comprit l'espérance féroce du jeune homme; et sa main descendit par un mouvement instinctif à la garde de son épée.
Quant à Porthos, il regardait d'Artagnan pour savoir ce qu'il devait faire et régler ses mouvements sur les siens.
Ce regard de Porthos inquiéta plus qu'il ne rassura d'Artagnan, et il commença à se reprocher d'avoir appelé la force brutale de Porthos dans une affaire qui lui semblait surtout devoir être menée par la ruse.
«La Violence, se disait-il tout bas, nous perdrait tous; d'Artagnan, mon ami, prouve à ce jeune serpenteau que tu es non seulement plus fort, mais encore plus fin que lui.»
— Ah! dit-il en faisant un profond salut, que ne commenciez-vous par dire cela, monsieur Mordaunt! Comment! vous venez de la part de M. Olivier Cromwell, le plus illustre capitaine de ces temps- ci?
— Je le quitte, monsieur, dit Mordaunt en mettant pied à terre et en donnant son cheval à tenir à l'un de ses soldats, je le quitte à l'instant même.
— Que ne disiez-vous donc cela tout de suite, mon cher monsieur! continua d'Artagnan; toute l'Angleterre est à M. Cromwell, et puisque vous venez me demander mes prisonniers en son nom, je m'incline, monsieur, ils sont à vous, prenez-les.
Mordaunt s'avança radieux, et Porthos, anéanti et regardant d'Artagnan avec une stupeur profonde, ouvrait la bouche pour parler.
D'Artagnan marcha sur la botte de Porthos, qui comprit alors que c'était un jeu que son ami jouait.
Mordaunt posa le pied sur le premier degré de la porte, et le chapeau à la main, s'apprêta à passer entre les deux amis, en faisant signe à ses quatre hommes de le suivre.
— Mais, pardon, dit d'Artagnan avec le plus charmant sourire et en posant la main sur l'épaule du jeune homme, si l'illustre général Olivier Cromwell a disposé de nos prisonniers en votre faveur, il vous a sans doute fait par écrit cet acte de donation.
Mordaunt s'arrêta court.
— Il vous a donné quelque petite lettre pour moi, le moindre chiffon de papier, enfin, qui atteste que vous venez en son nom. Veuillez me confier ce chiffon pour que j'excuse au moins par un prétexte l'abandon de mes compatriotes. Autrement, vous comprenez, quoique je sois sûr que le général Olivier Cromwell ne peut leur vouloir de mal, ce serait d'un mauvais effet.
Mordaunt recula, et sentant le coup, lança un terrible regard à d'Artagnan; mais celui-ci répondit par la mine la plus aimable et la plus amicale qui ait jamais épanoui un visage.
— Lorsque je vous dis une chose, monsieur, dit Mordaunt, me faites-vous l'injure d'en douter?
— Moi! s'écria d'Artagnan, moi! douter de ce que vous dites! Dieu m'en préserve, mon cher monsieur Mordaunt! je vous tiens au contraire pour un digne et accompli gentilhomme, suivant les apparences; et puis, monsieur, voulez-vous que je vous parle franc? continua d'Artagnan avec sa mine ouverte.
— Parlez, monsieur, dit Mordaunt.
— Monsieur du Vallon que voilà est riche, il a quarante mille livres de rente, et par conséquent ne tient point à l'argent; je ne parle donc pas pour lui, mais pour moi.
— Après, monsieur?
— Eh bien, moi, je ne suis pas riche; en Gascogne ce n'est pas un déshonneur, monsieur; personne ne l'est, et Henri IV, de glorieuse mémoire, qui était le roi des Gascons, comme Sa Majesté Philippe IV est le roi de toutes les Espagnes, n'avait jamais le sou dans sa poche.
— Achevez, monsieur, dit Mordaunt; je vois où vous voulez en venir, et si c'est ce que je pense qui vous retient, on pourra lever cette difficulté-là.
— Ah! je savais bien, dit d'Artagnan, que vous étiez un garçon d'esprit. Eh bien! voilà le fait, voilà où le bât me blesse, comme nous disons, nous autres Français; je suis un officier de fortune, pas autre chose; je n'ai que ce que me rapporte mon épée, c'est-à- dire plus de coups que de bank-notes. Or, en prenant ce matin deux Français qui me paraissent de grande naissance, deux chevaliers de la Jarretière, enfin, je me disais: Ma fortune est faite. Je dis deux, parce que, en pareille circonstance, M. du Vallon, qui est riche, me cède toujours ses prisonniers.
Mordaunt, complètement abusé par la verbeuse bonhomie de d'Artagnan, sourit en homme qui comprend à merveille les raisons qu'on lui donne, et répondit avec douceur:
— J'aurai l'ordre signé tout à l'heure, monsieur, et avec cet ordre deux mille pistoles; mais en attendant, monsieur, laissez- moi emmener ces hommes.
— Non, dit d'Artagnan; que vous importe un retard d'une demi- heure? je suis homme d'ordre, monsieur, faisons les choses dans les règles.
— Cependant, reprit Mordaunt, je pourrais vous forcer, monsieur, je commande ici.
— Ah! monsieur, dit d'Artagnan en souriant agréablement, on voit bien que, quoique nous ayons eu l'honneur de voyager, M. du Vallon et moi, en votre compagnie, vous ne nous connaissez pas. Nous sommes gentilshommes, nous sommes capables, à nous deux, de vous tuer, vous et vos huit hommes. Pour Dieu! monsieur Mordaunt, ne faites pas l'obstiné, car lorsque l'on s'obstine je m'obstine aussi, et alors je deviens d'un entêtement féroce; et voilà monsieur, continua d'Artagnan, qui, dans ce cas-là, est bien plus entêté encore et bien plus féroce que moi: sans compter que nous sommes envoyés par M. le cardinal Mazarin, lequel représente le roi de France. Il en résulte que, dans ce moment-ci, nous représentons le roi et le cardinal, ce qui fait qu'en notre qualité d'ambassadeurs nous sommes inviolables, chose que M. Olivier Cromwell, aussi grand politique certainement qu'il est grand général, est tout à fait homme à comprendre. Demandez-lui donc l'ordre écrit. Qu'est-ce que cela vous coûte, mon cher monsieur Mordaunt?
— Oui, l'ordre écrit, dit Porthos, qui commençait à comprendre l'intention de d'Artagnan; on ne vous demande que cela.
Si bonne envie que Mordaunt eût d'avoir recours à la violence, il était homme à très bien reconnaître pour bonnes les raisons que lui donnait d'Artagnan. D'ailleurs sa réputation lui imposait, et, ce qu'il lui avait vu faire le matin venant en aide à sa réputation, il réfléchit. Puis, ignorant complètement les relations de profonde amitié qui existaient entre les quatre Français, toutes ses inquiétudes avaient disparu devant le motif, fort plausible d'ailleurs, de la rançon.
Il résolut donc d'aller non seulement chercher l'ordre, mais encore les deux mille pistoles auxquelles il avait estimé lui-même les deux prisonniers.
Mordaunt remonta donc à cheval, et, après avoir recommandé au sergent de faire bonne garde, il tourna bride et disparut.
— Bon! dit d'Artagnan, un quart d'heure pour aller à la tente, un quart d'heure pour revenir, c'est plus qu'il ne nous en faut.
Puis, revenant à Porthos, sans que son visage exprimât le moindre changement, de sorte que ceux qui l'épiaient eussent pu croire qu'il continuait la même conversation:
— Ami Porthos, lui dit-il en le regardant en face, écoutez bien ceci… D'abord, pas un seul mot à nos amis de ce que vous venez d'entendre; il est inutile qu'ils sachent le service que nous leur rendons.
— Bien, dit Porthos, je comprends.
— Allez-vous-en à l'écurie, vous y trouverez Mousqueton, vous sellerez les chevaux, vous leur mettrez les pistolets dans les fontes, vous les ferez sortir, et vous les conduirez dans la rue d'en bas, afin qu'il n'y ait plus qu'à monter dessus; le reste me regarde.
Porthos ne fit pas la moindre observation, et obéit avec cette sublime confiance qu'il avait en son ami.
— J'y vais, dit-il; seulement, entrerai-je dans la chambre où sont ces messieurs?
— Non, c'est inutile.
— Eh bien! faites-moi le plaisir d'y prendre ma bourse que j'ai laissée sur la cheminée.
— Soyez tranquille.
Porthos s'achemina de son pas calme et tranquille vers l'écurie, et passa au milieu des soldats qui ne purent, tout Français qu'il était, s'empêcher d'admirer sa haute taille et ses membres vigoureux. À l'angle de la rue, il rencontra Mousqueton, qu'il emmena avec lui.
Alors d'Artagnan rentra tout en sifflotant un petit air qu'il avait commencé au départ de Porthos.
— Mon cher Athos, je viens de réfléchir à vos raisonnements, et ils m'ont convaincu; décidément je regrette de m'être trouvé à toute cette affaire. Vous l'avez dit, Mazarin est un cuistre. Je suis donc résolu de fuir avec vous. Pas de réflexions, tenez-vous prêts; vos deux épées sont dans le coin, ne les oubliez pas, c'est un outil qui, dans les circonstances où nous nous trouvons, peut être fort utile; cela me rappelle la bourse de Porthos. Bon! la voilà.
Et d'Artagnan mit la bourse dans sa poche. Les deux amis le regardaient faire avec stupéfaction.
— Eh bien! qu'y a-t-il donc d'étonnant? dit d'Artagnan, je vous le demande. J'étais aveugle: Athos m'a fait voir clair, voilà tout. Venez ici.
Les deux amis s'approchèrent.
— Voyez-vous cette rue? dit d'Artagnan, c'est là que seront les chevaux; vous sortirez par la porte, vous tournerez à gauche, vous sauterez en selle, et tout sera dit; ne vous inquiétez de rien que de bien écouter le signal. Ce signal sera quand je crierai: «Jésus Seigneur!»
— Mais, vous, votre parole que vous viendrez, d'Artagnan! dit
Athos.
— Sur Dieu, je vous le jure!
— C'est dit, s'écria Aramis. Au cri de: «Jésus Seigneur!» nous sortons, nous renversons tout ce qui s'oppose à notre passage, nous courons à nos chevaux, nous sautons en selle, et nous piquons; est-ce cela?
— À merveille!
— Voyez, Aramis, dit Athos, je vous le dis toujours, d'Artagnan est le meilleur de nous tous.
— Bon! dit d'Artagnan, des compliments, je me sauve. Adieu.
— Et vous fuyez avec nous, n'est-ce pas?
Je le crois bien. N'oubliez pas le signal: «Jésus Seigneur!»
Et il sortit du même pas qu'il était entré, en reprenant l'air qu'il sifflotait en entrant à l'endroit où il l'avait interrompu.
Les soldats jouaient ou dormaient; deux chantaient faux dans un coin le psaume: Super flumina Babylonis.
D'Artagnan appela le sergent.
— Mon cher monsieur, lui dit-il, le général Cromwell m'a fait demander par M. Mordaunt; veillez bien, je vous prie, sur les prisonniers.
Le sergent fit signe qu'il ne comprenait pas le français.
Alors d'Artagnan essaya de lui faire comprendre par gestes ce qu'il n'avait pu comprendre par paroles.
Le sergent fit signe que c'était bien.
D'Artagnan descendit vers l'écurie: il trouva les cinq chevaux sellés, le sien comme les autres.
— Prenez chacun un cheval en main, dit-il à Porthos et à Mousqueton, tournez à gauche de façon qu'Athos et Aramis vous voient bien de leur fenêtre.
— Ils vont venir alors? dit Porthos.
— Dans un instant.
— Vous n'avez pas oublié ma bourse?
— Non, soyez tranquille.
— Bon.
Et Porthos et Mousqueton, tenant chacun un cheval en main, se rendirent à leur poste.
Alors d'Artagnan, resté seul, battit le briquet, alluma un morceau d'amadou deux fois grand comme une lentille, monta à cheval, et vint s'arrêter tout au milieu des soldats, en face de la porte.
Là, tout en flattant l'animal de la main, il lui introduisit le petit morceau d'amadou dans l'oreille.
Il fallait être aussi bon cavalier que l'était d'Artagnan pour risquer un pareil moyen, car à peine l'animal eut-il senti la brûlure ardente qu'il jeta un cri de douleur, se cabra et bondit comme s'il devenait fou.
Les soldats, qu'il menaçait d'écraser, s'éloignèrent précipitamment.
— À moi! à moi! criait d'Artagnan. Arrêtez! arrêtez! mon cheval a le vertige.
En effet, en un instant, le sang parut lui sortir des yeux et il devint blanc d'écume.
— À moi! criait toujours d'Artagnan sans que les soldats osassent venir à son aide. À moi! me laisserez-vous tuer? Jésus Seigneur!
À peine d'Artagnan avait-il poussé ce cri, que la porte s'ouvrit, et qu'Athos et Aramis l'épée à la main s'élancèrent. Mais grâce à la ruse de d'Artagnan, le chemin était libre.
— Les prisonniers qui se sauvent! les prisonniers qui se sauvent! cria le sergent.
— Arrête! arrête! cria d'Artagnan en lâchant la bride à son cheval furieux, qui s'élança renversant deux ou trois hommes.
— Stop! stop! crièrent les soldats en courant à leurs armes.
Mais les prisonniers étaient déjà en selle, et une fois en selle ils ne perdirent pas de temps, s'élançant vers la porte la plus prochaine. Au milieu de la rue ils aperçurent Grimaud et Blaisois, qui revenaient cherchant leurs maîtres.
D'un signe Athos fit tout comprendre à Grimaud, lequel se mit à la suite de la petite troupe qui semblait un tourbillon et que d'Artagnan, qui venait par derrière, aiguillonnait encore de la voix. Ils passèrent sous la porte comme des ombres, sans que les gardiens songeassent seulement à les arrêter, et se trouvèrent en rase campagne.
Pendant ce temps, les soldats criaient toujours: Stop! stop! et le sergent, qui commençait à s'apercevoir qu'il avait été dupe d'une ruse, s'arrachait les cheveux.
Sur ces entrefaites, on vit arriver un cavalier au galop et tenant un papier à la main.
C'était Mordaunt, qui revenait avec l'ordre.
— Les prisonniers? cria-t-il en sautant à bas de son cheval.
Le sergent n'eut pas la force de lui répondre, il lui montra la porte béante et la chambre vide. Mordaunt s'élança vers les degrés, comprit tout, poussa un cri comme si on lui eût déchiré les entrailles, et tomba évanoui sur la pierre.
LXIII. Où il est prouvé que dans les positions les plus difficiles les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons estomacs l'appétit
La petite troupe, sans échanger une parole, sans regarder en arrière, courut ainsi au grand galop, traversant une petite rivière, dont personne ne savait le nom, et laissant à sa gauche une ville qu'Athos prétendit être Durham.
Enfin on aperçut un petit bois, et l'on donna un dernier coup d'éperon aux chevaux en les dirigeant de ce côté.
Dès qu'ils eurent disparu derrière un rideau de verdure assez épais pour les dérober aux regards de ceux qui pouvaient les poursuivre, ils s'arrêtèrent pour tenir conseil; on donna les chevaux à deux laquais, afin qu'ils soufflassent sans être dessellés ni débridés, et l'on plaça Grimaud en sentinelle.
— Venez d'abord, que je vous embrasse, mon ami, dit Athos à d'Artagnan, vous notre sauveur, vous qui êtes le vrai héros parmi nous!
— Athos a raison et je vous admire, dit à son tour Aramis en le serrant dans ses bras; à quoi ne devriez-vous pas prétendre avec un maître intelligent, oeil infaillible, bras d'acier, esprit vainqueur!
— Maintenant, dit le Gascon, ça va bien, j'accepte tout pour moi et pour Porthos, embrassades et remerciements: nous avons du temps à perdre, allez, allez.
Les deux amis, rappelés par d'Artagnan à ce qu'ils devaient aussi à Porthos, lui serrèrent à son tour la main.
— Maintenant, dit Athos, il s'agirait de ne point courir au hasard et comme des insensés, mais d'arrêter un plan. Qu'allons- nous faire?
— Ce que nous allons faire, mordious! Ce n'est point difficile à dire.
— Dites donc alors, d'Artagnan.
— Nous allons gagner le port de mer le plus proche, réunir toutes nos petites ressources, fréter un bâtiment et passer en France. Quant à moi, j'y mettrai jusqu'à mon dernier sou. Le premier trésor, c'est la vie, et la nôtre, il faut le dire, ne tient qu'à un fil.
— Qu'en dites-vous, du Vallon? demanda Athos.
— Moi, dit Porthos, je suis absolument de l'avis de d'Artagnan; c'est un vilain pays que cette Angleterre.
— Vous êtes bien décidé à la quitter, alors? demanda Athos à d'Artagnan.
— Sang-Diou, dit d'Artagnan, je ne vois pas ce qui m'y retiendrait.
Athos échangea un regard avec Aramis.
— Allez donc, mes amis, dit-il en soupirant.
— Comment! allez? dit d'Artagnan. Allons, ce me semble!
— Non, mon ami, dit Athos; il faut nous quitter.
— Vous quitter! dit d'Artagnan tout étourdi de cette nouvelle inattendue.
— Bah! fit Porthos; pourquoi donc nous quitter, puisque nous sommes ensemble?
— Parce que votre mission est remplie, à vous, et que vous pouvez, et que vous devez même retourner en France, mais la nôtre ne l'est pas, à nous.
— Votre mission n'est pas accomplie? dit d'Artagnan en regardant
Athos avec surprise.
— Non, mon ami, répondit Athos de sa voix si douce et si ferme à la fois. Nous sommes venus ici pour défendre le roi Charles, nous l'avons mal défendu, il nous reste à le sauver.
— Sauver le roi! fit d'Artagnan en regardant Aramis comme il avait regardé Athos.
Aramis se contenta de faire un signe de tête.
Le visage de d'Artagnan prit un air de profonde compassion; il commença à croire qu'il avait affaire à deux insensés.
— Il ne se peut pas que vous parliez sérieusement, Athos, dit d'Artagnan; le roi est au milieu d'une armée qui le conduit à Londres. Cette armée est commandée par un boucher, ou un fils de boucher, peu importe, le colonel Harrison. Le procès de Sa Majesté va être fait à son arrivée à Londres, je vous en réponds; j'en ai entendu sortir assez sur ce sujet de la bouche de M. Olivier Cromwell pour savoir à quoi m'en tenir.
Athos et Aramis échangèrent un second regard.
— Et son procès fait, le jugement ne tardera pas à être mis à exécution, continua d'Artagnan. Oh! ce sont des gens qui vont vite en besogne que messieurs les puritains.
— Et à quelle peine pensez-vous que le roi soit condamné? demanda
Athos.
— Je crains bien que ce ne soit à la peine de mort; ils en ont trop fait contre lui pour qu'il leur pardonne, ils n'ont plus qu'un moyen: c'est de le tuer. Ne connaissez-vous donc pas le mot de M. Olivier Cromwell quand il est venu à Paris et qu'on lui a montré le donjon de Vincennes, où était enfermé M. de Vendôme?
— Quel est ce mot? demanda Porthos.
— Il ne faut toucher les princes qu'à la tête.
— Je le connaissais, dit Athos.
— Et vous croyez qu'il ne mettra point sa maxime à exécution, maintenant qu'il tient le roi?
— Si fait, j'en suis sûr même, mais raison de plus pour ne point abandonner l'auguste tête menacée.
— Athos, vous devenez fou.
— Non, mon ami, répondit doucement le gentilhomme, mais de Winter est venu nous chercher en France, il nous a conduits à Madame Henriette; Sa Majesté nous a fait l'honneur, à M. d'Herblay et à moi, de nous demander notre aide pour son époux; nous lui avons engagé notre parole, notre parole renfermait tout. C'était notre force, c'était notre intelligence, c'était notre vie, enfin, que nous lui engagions; il nous reste à tenir notre parole. Est-ce votre avis, d'Herblay?
— Oui, dit Aramis, nous avons promis.
— Puis, continua Athos, nous avons une autre raison, et la voici; écoutez bien. Tout est pauvre et mesquin en France en ce moment. Nous avons un roi de dix ans qui ne sait pas encore ce qu'il veut; nous avons une reine qu'une passion tardive rend aveugle; nous avons un ministre qui régit la France comme il ferait d'une vaste ferme, c'est-à-dire ne se préoccupant que de ce qu'il peut y pousser d'or en la labourant avec l'intrigue et l'astuce italiennes; nous avons des princes qui font de l'opposition personnelle et égoïste, qui n'arriveront à rien qu'à tirer des mains de Mazarin quelques lingots d'or, quelques bribes de puissance. Je les ai servis, non par enthousiasme, Dieu sait que je les estime à ce qu'ils valent, et qu'ils ne sont pas bien haut dans mon estime, mais par principe. Aujourd'hui c'est autre chose; aujourd'hui je rencontre sur ma route une haute infortune, une infortune royale, une infortune européenne, je m'y attache. Si nous parvenons à sauver le roi, ce sera beau: si nous mourons pour lui, ce sera grand!
— Ainsi, d'avance, vous savez que vous y périrez, dit d'Artagnan.
— Nous le craignons, et notre seule douleur est de mourir loin de vous.
— Qu'allez-vous faire dans un pays étranger, ennemi?
— Jeune, j'ai voyagé en Angleterre, je parle anglais comme un Anglais, et de son côté Aramis a quelque connaissance de la langue. Ah! si nous vous avions, mes amis! Avec vous, d'Artagnan, avec vous, Porthos, tous quatre, et réunis pour la première fois depuis vingt ans, nous tiendrions tête non seulement à l'Angleterre, mais aux trois royaumes!
— Et avez-vous promis à cette reine, reprit d'Artagnan avec humeur, de forcer la Tour de Londres, de tuer cent mille soldats, de lutter victorieusement contre le voeu d'une nation et l'ambition d'un homme, quand cet homme s'appelle Cromwell? Vous ne l'avez pas vu, cet homme, vous, Athos, vous, Aramis. Eh bien! c'est un homme de génie, qui m'a fort rappelé notre cardinal, l'autre, le grand! vous savez bien. Ne vous exagérez donc pas vos devoirs. Au nom du ciel, mon cher Athos, ne faites pas du dévouement inutile! Quand je vous regarde, en vérité, il me semble que je vois un homme raisonnable; quand vous me répondez, il me semble que j'ai affaire à un fou. Voyons, Porthos, joignez-vous donc à moi. Que pensez-vous de cette affaire, dites franchement?
— Rien de bon, répondit Porthos.
— Voyons, continua d'Artagnan, impatienté de ce qu'au lieu de l'écouter Athos semblait écouter une voix qui parlait en lui-même, jamais vous ne vous êtes mal trouvé de mes conseils; eh bien! croyez-moi, Athos, votre mission est terminée, terminée noblement; revenez en France avec nous.
— Ami, dit Athos, notre résolution est inébranlable.
— Mais vous avez quelque autre motif que nous ne connaissons pas?
Athos sourit.
D'Artagnan frappa sur sa cuisse avec colère et murmura les raisons les plus convaincantes qu'il put trouver; mais à toutes ces raisons, Athos se contenta de répondre par un sourire calme et doux, et Aramis par des signes de tête.
— Eh bien! s'écria enfin d'Artagnan furieux, eh bien! puisque vous le voulez, laissons donc nos os dans ce gredin de pays, où il fait froid toujours, où le beau temps est du brouillard, le brouillard de la pluie, la pluie du déluge; où le soleil ressemble à la lune, et la lune à un fromage à la crème. Au fait, mourir là ou mourir ailleurs, puisqu'il faut mourir, peu nous importe.
— Seulement, songez-y, dit Athos, cher ami, c'est mourir plus tôt.
— Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard, cela ne vaut pas la peine de chicaner.
— Si je m'étonne de quelque chose, dit sentencieusement Porthos, c'est que ce ne soit pas déjà fait.
— Oh! cela se fera, soyez tranquille, Porthos, dit d'Artagnan. Ainsi, c'est convenu, continua le Gascon, et si Porthos ne s'y oppose pas…
— Moi, dit Porthos, je ferai ce que vous voudrez. D'ailleurs je trouve très beau ce qu'a dit tout à l'heure le comte de La Fère.
— Mais votre avenir, d'Artagnan? vos ambitions, Porthos?
— Notre avenir, nos ambitions! dit d'Artagnan avec une volubilité fiévreuse; avons-nous besoin de nous occuper de cela, puisque nous sauvons le roi? Le roi sauvé, nous rassemblons ses amis, nous battons les puritains, nous reconquérons l'Angleterre, nous rentrons dans Londres avec lui, nous le reposons bien carrément sur son trône…
— Et il nous fait ducs et pairs, dit Porthos, dont les yeux étincelaient de joie, même en voyant cet avenir à travers une fable.
— Ou il nous oublie, dit d'Artagnan.
— Oh! fit Porthos.
— Dame! cela s'est vu, ami Porthos; et il me semble que nous avons autrefois rendu à la reine Anne d'Autriche un service qui ne le cédait pas de beaucoup à celui que nous voulons rendre aujourd'hui à Charles Ier, ce qui n'a point empêché la reine Anne d'Autriche de nous oublier pendant près de vingt ans.
— Eh bien, malgré cela, d'Artagnan, dit Athos, êtes-vous fâché de lui avoir rendu service?
— Non, ma foi, dit d'Artagnan, et j'avoue même que dans mes moments de plus mauvaise humeur, eh bien! j'ai trouvé une consolation dans ce souvenir.
— Vous voyez bien, d'Artagnan; que les princes sont ingrats souvent, mais que Dieu ne l'est jamais.
— Tenez, Athos, dit d'Artagnan, je crois que si vous rencontriez le diable sur la terre, vous feriez si bien, que vous le ramèneriez avec vous au ciel.
— Ainsi donc? dit Athos en tendant la main à d'Artagnan.
— Ainsi donc, c'est convenu, dit d'Artagnan, je trouve l'Angleterre un pays charmant, et j'y reste, mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est qu'on ne me forcera pas d'apprendre l'anglais.
— Eh bien? maintenant, dit Athos triomphant, je vous le jure, mon ami, par ce Dieu qui nous entend, par mon nom que je crois sans tache, je crois qu'il y a une puissance qui veille sur nous, et j'ai l'espoir que nous reverrons tous quatre la France.
— Soit, dit d'Artagnan; mais moi j'avoue que j'ai la conviction toute contraire.
— Ce cher d'Artagnan! dit Aramis, il représente au milieu de nous l'opposition des parlements, qui disent toujours non et qui font toujours oui.
— Oui, mais qui, en attendant, sauvent la patrie, dit Athos.
— Eh bien! maintenant que tout est arrêté, dit Porthos en se frottant les mains, si nous pensions à dîner! il me semble que, dans les situations les plus critiques de notre vie, nous avons dîné toujours.
— Ah! oui, parlez donc de dîner dans un pays où l'on mange pour tout festin du mouton cuit à l'eau, et où, pour tout régal, on boit de la bière! Comment diable êtes-vous venu dans un pays pareil, Athos? Ah! pardon, ajouta-t-il en souriant, j'oubliais que vous n'êtes plus Athos. Mais, n'importe, voyons votre plan pour dîner, Porthos.
— Mon plan!
— Oui, avez-vous un plan?
— Non, j'ai faim, voilà tout.
— Pardieu! si ce n'est que cela, moi aussi j'ai faim; mais ce n'est pas le tout que d'avoir faim, il faut trouver à manger, et à moins que de brouter l'herbe comme nos chevaux…
— Ah! fit Aramis, qui n'était pas tout à fait si détaché des choses de la terre qu'Athos, quand nous étions au Parpaillot, vous rappelez-vous les belles huîtres que nous mangions?
— Et ces gigots de mouton des marais salants! fit Porthos en passant sa langue sur ses lèvres.
— Mais, dit d'Artagnan, n'avons-nous pas notre ami Mousqueton, qui vous faisait si bien vivre à Chantilly, Porthos?
— En effet, dit Porthos, nous avons Mousqueton, mais depuis qu'il est intendant, il s'est fort alourdi; n'importe, appelons-le.
Et pour être sûr qu'il répondît agréablement:
— Eh! Mouston! fit Porthos.
Mouston parut; il avait la figure fort piteuse.
— Qu'avez-vous donc, mon cher monsieur Mouston? dit d'Artagnan; seriez-vous malade?
— Monsieur, j'ai très faim, répondit Mousqueton.
— Eh bien! c'est justement pour cela que nous vous faisons venir, mon cher monsieur Mouston. Ne pourriez-vous donc pas vous procurer au collet quelques-uns de ces gentils lapins et quelques-unes de ces charmantes perdrix dont vous faisiez des gibelottes et des salmis à l'hôtel de… ma foi, je ne me rappelle plus le nom de l'hôtel?
— À l'hôtel de… dit Porthos. Ma foi, je ne me rappelle pas non plus.
— Peu importe; et au lasso quelques-unes de ces bouteilles de vieux vin de Bourgogne qui ont si vivement guéri, votre maître de sa foulure.
— Hélas! monsieur, dit Mousqueton, je crains bien que tout ce que vous me demandez là ne soit fort rare dans cet affreux pays, et je crois que nous ferons mieux d'aller demander l'hospitalité au maître d'une petite maison que l'on aperçoit de la lisière du bois.
— Comment! il y a une maison aux environs? demanda d'Artagnan.
— Oui monsieur, répondit Mousqueton.
— Eh bien! comme vous le dites, mon ami, allons demander à dîner au maître de cette maison. Messieurs, qu'en pensez-vous, et le conseil de M. Mouston ne vous paraît-il pas plein de sens?
— Eh! eh! dit Aramis, si le maître est puritain?…
— Tant mieux, mordioux! dit d'Artagnan: s'il est puritain, nous lui apprendrons la prise du roi, et en l'honneur de cette nouvelle, il nous donnera ses poules blanches.