Le coadjuteur regarda la reine, qui fit un signe affirmatif.

— À la place de Sa Majesté, dit froidement Gondy, je n'hésiterais pas, je rendrais Broussel.

— Et si je ne le rends pas, s'écria la reine, que croyez-vous qu'il arrive?

— Je crois qu'il n'y aura pas demain pierre sur pierre dans
Paris, dit le maréchal.

— Ce n'est pas vous que j'interroge, dit la reine d'un ton sec et sans même se retourner, c'est M. de Gondy.

— Si c'est moi que Sa Majesté interroge, répondit le coadjuteur avec le même calme, je lui dirai que je suis en tout point de l'avis de monsieur le maréchal.

Le rouge monta au visage de la reine, ses beaux yeux bleus parurent prêts à lui sortir de la tête; ses lèvres de carmin, comparées par tous les poètes du temps à des grenades en fleur, pâlirent et tremblèrent de rage: elle effraya presque Mazarin lui- même, qui pourtant était habitué aux fureurs domestiques de ce ménage tourmenté:

— Rendre Broussel! s'écria-t-elle enfin avec un sourire effrayant: le beau conseil, par ma foi! On voit bien qu'il vient d'un prêtre!

Gondy tint ferme. Les injures du jour semblaient glisser sur lui comme les sarcasmes de la veille; mais la haine et la vengeance s'amassaient silencieusement et goutte à goutte au fond de son coeur. Il regarda froidement la reine, qui poussait Mazarin pour lui faire dire à son tour quelque chose.

Mazarin, selon son habitude, pensait beaucoup et parlait peu.

— Hé! hé! dit-il, bon conseil d'ami. Moi aussi je le rendrais, ce bon monsou Broussel, mort ou vif, et tout serait fini.

— Si vous le rendiez mort, tout serait fini, comme vous dites,
Monseigneur, mais autrement que vous ne l'entendez.

— Ai-je dit mort ou vif? reprit Mazarin: manière de parler; vous savez que j'entends bien mal le français, que vous parlez et écrivez si bien, vous, monsou le coadjuteur.

— Voilà un conseil État, dit d'Artagnan à Porthos, mais nous en avons tenu de meilleurs à La Rochelle, avec Athos et Aramis.

— Au bastion Saint-Gervais, dit Porthos.

— Là, et ailleurs.

Le coadjuteur laissa passer l'averse, et reprit, toujours avec le même flegme:

— Madame, si Votre Majesté ne goûte pas l'avis que je lui soumets, c'est sans doute parce qu'elle en a de meilleurs à suivre; je connais trop la sagesse de la reine et celle de ses conseillers pour supposer qu'on laissera longtemps la ville capitale dans un trouble qui peut amener une révolution.

— Ainsi donc, à votre avis, reprit en ricanant l'Espagnole qui se mordait les lèvres de colère, cette émeute d'hier, qui aujourd'hui est déjà une révolte, peut demain devenir une révolution?

— Oui, Madame, dit gravement le coadjuteur.

— Mais, à vous entendre, monsieur, les peuples auraient donc oublié tout frein?

— L'année est mauvaise pour les rois, dit Gondy en secouant la tête, regardez en Angleterre, Madame.

— Oui, mais heureusement nous n'avons point en France d'Olivier
Cromwell, répondit la reine.

— Qui sait? dit Gondy, ces hommes-là sont pareils à la foudre: on ne les connaît que lorsqu'ils frappent.

Chacun frissonna, et il se fit un moment de silence.

Pendant ce temps, la reine avait ses deux mains appuyées sur sa poitrine; on voyait qu'elle comprimait les battements précipités de son coeur.

— Porthos, murmura d'Artagnan, regardez bien ce prêtre.

— Bon, je le vois, dit Porthos. Eh bien?

— Eh bien! c'est un homme.

Porthos regarda d'Artagnan d'un air étonné; il était évident qu'il ne comprenait point parfaitement ce que son ami voulait dire.

— Votre Majesté, continua impitoyablement le coadjuteur, va donc prendre les mesures qui conviennent. Mais je les prévois terribles et de nature à irriter encore les mutins.

— Eh bien, alors, vous, monsieur le coadjuteur, qui avez tant de puissance sur eux et qui êtes notre ami, dit ironiquement la reine, vous les calmerez en leur donnant vos bénédictions.

— Peut-être sera-t-il trop tard, dit Gondy toujours de glace, et peut-être aurai-je perdu moi-même toute influence, tandis qu'en leur rendant leur Broussel, Votre Majesté coupe toute racine à la sédition et prend droit de châtier cruellement toute recrudescence de révolte.

— N'ai-je donc pas ce droit? s'écria la reine.

— Si vous l'avez, usez-en, répondit Gondy.

— Peste! dit d'Artagnan à Porthos, voilà un caractère comme je les aime; que n'est-il ministre, et que ne suis-je son d'Artagnan, au lieu d'être à ce bélître de Mazarin! Ah! mordieu! les beaux coups que nous ferions ensemble!

— Oui, dit Porthos.

La reine, d'un signe, congédia la cour, excepté Mazarin. Gondy s'inclina et voulut se retirer comme les autres.

— Restez, monsieur, dit la reine.

— Bon, dit Gondy en lui-même, elle va céder.

— Elle va le faire tuer, dit d'Artagnan à Porthos; mais, en tout cas, ce ne sera point par moi. Je jure Dieu, au contraire, que si l'on arrive sur lui, je tombe sur les arrivants.

— Moi aussi, dit Porthos.

— Bon! murmura Mazarin en prenant un siège, nous allons voir du nouveau.

La reine suivait des yeux les personnes qui sortaient. Quand la dernière eut refermé la porte, elle se retourna. On voyait qu'elle faisait des efforts inouïs pour dompter sa colère; elle s'éventait, elle respirait des cassolettes, elle allait et venait. Mazarin restait sur le siège où il s'était assis, paraissant réfléchir. Gondy, qui commençait à s'inquiéter, sondait des yeux toutes les tapisseries, tâtait la cuirasse qu'il portait sous sa longue robe, et de temps en temps cherchait sous son camail si le manche d'un bon poignard espagnol qu'il y avait caché était bien à la portée de sa main.

— Voyons, dit la reine en s'arrêtant enfin, voyons, maintenant que nous sommes seuls, répétez votre conseil, monsieur le coadjuteur.

— Le voici, Madame: feindre une réflexion, reconnaître publiquement une erreur, ce qui est la force des gouvernements forts, faire sortir Broussel de sa prison et le rendre au peuple.

— Oh! s'écria Anne d'Autriche, m'humilier ainsi! Suis-je oui ou non la reine? Toute cette canaille qui hurle est-elle ou non la foule de mes sujets? Ai-je des amis, des gardes? Ah! par Notre- Dame! comme disait la reine Catherine, continua-t-elle en se montant à ses propres paroles, plutôt que de leur rendre cet infâme Broussel, je l'étranglerais de mes propres mains!

Et elle s'élança les poings crispés vers Gondy, que certes en ce moment elle détestait pour le moins autant que Broussel.

Gondy demeura immobile, pas un muscle de son visage ne bougea; seulement son regard glacé se croisa comme un glaive avec le regard furieux de la reine.

— Voilà un homme mort, s'il y a encore quelque Vitry à la cour et que le Vitry entre en ce moment, dit le Gascon. Mais moi, avant qu'il arrive à ce bon prélat, je tue le Vitry, et net! M. le cardinal de Mazarin m'en saura un gré infini.

— Chut! dit Porthos; écoutez donc.

— Madame! s'écria le cardinal en saisissant Anne d'Autriche et en la tirant en arrière; Madame, que faites-vous?

Puis il ajouta en espagnol:

— Anne, êtes-vous folle? vous faites ici des querelles de bourgeoise, vous, une reine! et ne voyez-vous pas que vous avez devant vous, dans la personne de ce prêtre, tout le peuple de Paris, auquel il est dangereux de faire insulte en ce moment, et que, si ce prêtre le veut, dans une heure vous n'aurez plus de couronne! Allons donc, plus tard, dans une autre occasion, vous tiendrez ferme et fort, mais aujourd'hui ce n'est pas l'heure; aujourd'hui, flattez et caressez, ou vous n'êtes qu'une femme vulgaire.

Aux premiers mots de ce discours, d'Artagnan avait saisi le bras de Porthos et l'avait serré progressivement; puis quand Mazarin se fut tu:

— Porthos, dit-il tout bas, ne dites jamais devant Mazarin que j'entends l'espagnol ou je suis un homme perdu et vous aussi.

— Bon, dit Porthos.

Cette rude semonce, empreinte d'une éloquence qui caractérisait Mazarin lorsqu'il parlait italien ou espagnol, et qu'il perdait entièrement lorsqu'il parlait français, fut prononcée avec un visage impénétrable qui ne laissa soupçonner à Gondy, si habile physionomiste qu'il fût, qu'un simple avertissement d'être plus modérée.

De son côté aussi, la reine rudoyée s'adoucit tout à coup; elle laissa pour ainsi dire tomber de ses yeux le feu, de ses joues le sang, de ses lèvres la colère verbeuse. Elle s'assit, et d'une voix humide de pleurs, laissant tomber ses bras abattus à ses côtés:

— Pardonnez-moi, monsieur le coadjuteur, dit-elle, et attribuez cette violence à ce que je souffre. Femme, et par conséquent assujettie aux faiblesses de mon sexe, je m'effraie de la guerre civile; reine et accoutumée à être obéie, je m'emporte aux premières résistances.

— Madame, dit de Gondy en s'inclinant, Votre Majesté se trompe en qualifiant de résistance mes sincères avis. Votre Majesté n'a que des sujets soumis et respectueux. Ce n'est point à la reine que le peuple en veut, il appelle Broussel, et voilà tout, trop heureux de vivre sous les lois de Votre Majesté, si toutefois Votre Majesté lui rend Broussel, ajouta Gondy en souriant.

Mazarin qui, à ces mots: Ce n'est pas à la reine que le peuple en veut, avait déjà dressé l'oreille, croyant que le coadjuteur allait parler des cris: «À bas le Mazarin!», sut gré à Gondy de cette suppression, et dit de sa voix la plus soyeuse et avec son visage le plus gracieux:

— Madame, croyez-en le coadjuteur, qui est l'un des plus habiles politiques que nous ayons; le premier chapeau de cardinal qui vaquera semble fait pour sa noble tête.

— Ah! que tu as besoin de moi, rusé coquin! dit de Gondy.

— Et que nous promettra-t-il à nous, dit d'Artagnan, le jour où on voudra le tuer? Peste, s'il donne comme cela des chapeaux, apprêtons-nous, Porthos, et demandons chacun un régiment dès demain. Corbleu! que la guerre civile dure une année seulement, et je ferai redorer pour moi l'épée de connétable!

— Et moi? dit Porthos.

— Toi! je te ferai donner le bâton de maréchal de M. de La
Meilleraie, qui ne me paraît pas en grande faveur en ce moment.

— Ainsi, monsieur, dit la reine, sérieusement, vous craignez l'émotion populaire?

— Sérieusement, Madame, reprit Gondy étonné de ne pas être plus avancé; je crains, quand le torrent a rompu sa digue, qu'il ne cause de grands ravages.

— Et moi, dit la reine, je crois que dans ce cas, il lui faut opposer des digues nouvelles. Allez, je réfléchirai.

Gondy regarda Mazarin d'un air étonné. Mazarin s'approcha de la reine pour lui parler. En ce moment on entendit un tumulte effroyable sur la place du Palais-Royal.

Gondy sourit, le regard de la reine s'enflamma, Mazarin devint très pâle.

— Qu'est-ce encore? dit-il.

En ce moment Comminges se précipita dans le salon.

— Pardon, Madame, dit Comminges à la reine en entrant, mais le peuple a broyé les sentinelles contre les grilles, et en ce moment il force les portes: qu'ordonnez-vous?

— Écoutez, Madame, dit Gondy.

Le mugissement des flots, le bruit de la foudre, les rugissements d'un volcan, ne peuvent point se comparer à la tempête de cris qui s'éleva au ciel en ce moment.

— Ce que j'ordonne? dit la reine.

— Oui, le temps presse.

— Combien d'hommes à peu près avez-vous au Palais-Royal?

— Six cents hommes.

— Mettez cent hommes autour du roi, et avec le reste balayez-moi toute cette populace.

— Madame, dit Mazarin, que faites-vous?

— Allez! dit la reine.

Comminges sortit avec l'obéissance passive du soldat.

En ce moment un craquement horrible se fit entendre, une des portes commençait à céder.

— Eh! Madame, dit Mazarin, vous nous perdez tous, le roi, vous et moi.

Anne d'Autriche, à ce cri parti de l'âme du cardinal effrayé, eut peur à son tour, elle rappela Comminges.

— Il est trop tard! dit Mazarin en s'arrachant les cheveux, il est trop tard!

La porte céda, et l'on entendit les hurlements de joie de la populace. D'Artagnan mit l'épée à la main et fit signe à Porthos d'en faire autant.

— Sauvez la reine! s'écria Mazarin en s'adressant au coadjuteur.

Gondy s'élança vers la fenêtre qu'il ouvrit; il reconnut Louvières à la tête d'une troupe de trois ou quatre mille hommes peut-être.

— Pas un pas de plus! cria-t-il, la reine signe.

— Que dites-vous? s'écria la reine.

— La vérité, Madame, dit Mazarin lui présentant une plume et un papier, il le faut. Puis il ajouta: Signez, Anne, je vous en prie, je le veux!

La reine tomba sur une chaise, prit la plume et signa.

Contenu par Louvières, le peuple n'avait pas fait un pas de plus; mais ce murmure terrible qui indique la colère de la multitude continuait toujours.

La reine écrivit:

«Le concierge de la prison de Saint-Germain mettra en liberté le conseiller Broussel.» Et elle signa.

Le coadjuteur, qui dévorait des yeux ses moindres mouvements, saisit le papier aussitôt que la signature y fut déposée, revint à la fenêtre, et l'agitant avec la main:

— Voici l'ordre, dit-il.

Paris tout entier sembla pousser une grande clameur de joie; puis les cris: «Vive Broussel! Vive le coadjuteur!» retentirent.

— Vive la reine! dit le coadjuteur.

Quelques cris répondirent au sien, mais pauvres et rares.

Peut-être le coadjuteur n'avait-il poussé ce cri que pour faire sentir à Anne d'Autriche sa faiblesse.

— Et maintenant que vous avez ce que vous avez voulu, dit-elle, allez, monsieur de Gondy.

— Quand la reine aura besoin de moi, dit le coadjuteur en s'inclinant, Sa Majesté sait que je suis à ses ordres.

La reine fit un signe de tête, Gondy se retira.

— Ah! prêtre maudit! s'écria Anne d'Autriche en étendant la main vers la porte à peine fermée, je te ferai boire un jour le reste du fiel que tu m'as versé aujourd'hui.

Mazarin voulut s'approcher d'elle.

— Laissez-moi! dit-elle; vous n'êtes pas un homme!

Et elle sortit.

— C'est vous qui n'êtes pas une femme, murmura Mazarin.

Puis, après un instant de rêverie, il se souvint que d'Artagnan et
Porthos devaient être là, et par conséquent avaient tout entendu.
Il fronça le sourcil et alla droit à la tapisserie, qu'il souleva;
le cabinet était vide.

Au dernier mot de la reine, d'Artagnan avait pris Porthos par la main et l'avait entraîné vers la galerie.

Mazarin entra à son tour dans la galerie et trouva les deux amis qui se promenaient.

— Pourquoi avez-vous quitté le cabinet, monsieur d'Artagnan? dit
Mazarin.

— Parce que, dit d'Artagnan, la reine a ordonné à tout le monde de sortir et que j'ai pensé que cet ordre était pour nous comme pour les autres.

— Ainsi vous êtes ici depuis…

— Depuis un quart d'heure à peu près, dit d'Artagnan en regardant
Porthos et en lui faisant signe de ne pas le démentir.

Mazarin surprit ce signe et demeura convaincu que d'Artagnan avait tout vu et tout entendu, mais il lui sut gré du mensonge.

— Décidément, monsieur d'Artagnan, vous êtes l'homme que je cherchais, et vous pouvez compter sur moi ainsi que votre ami.

Puis, saluant les deux amis de son plus charmant sourire, il rentra plus tranquille dans son cabinet, car à la sortie de Gondy, le tumulte avait cessé comme par enchantement.

LII. Le malheur donne de la mémoire

Anne était rentrée furieuse dans son oratoire.

— Quoi! s'écria-t-elle en tordant ses beaux bras, quoi, le peuple a vu M. de Condé, le premier prince du sang, arrêté par ma belle- mère, Marie de Médicis; il a vu ma belle-mère, son ancienne régente, chassée par le cardinal; il a vu M. de Vendôme, c'est-à- dire le fils de Henri IV, prisonnier à Vincennes; il n'a rien dit tandis qu'on insultait, qu'on incarcérait, qu'on menaçait ces grands personnages! et pour un Broussel! Jésus, qu'est donc devenue la royauté?

Anne touchait sans y penser à la question brûlante. Le peuple n'avait rien dit pour les princes, le peuple se soulevait pour Broussel; c'est qu'il s'agissait d'un plébéien, et qu'en défendant Broussel le peuple sentait instinctivement qu'il se défendait lui- même.

Pendant ce temps, Mazarin se promenait de long en large dans son cabinet, regardant de temps en temps sa belle glace de Venise tout étoilée.

— Eh! disait-il, c'est triste, je le sais bien, d'être forcé de céder ainsi; mais bah! nous prendrons notre revanche: qu'importe Broussel! c'est un nom, ce n'est pas une chose.

Si habile politique qu'il fût, Mazarin se trompait cette fois:
Broussel était une chose et non pas un nom.

Aussi, lorsque le lendemain matin Broussel fit son entrée à Paris dans un grand carrosse, ayant son fils Louvières à côté de lui et Friquet derrière la voiture, tout le peuple en armes se précipita- t-il sur son passage! les cris de: «Vive Broussel! Vive notre père!» retentissaient de toutes parts et portaient la mort aux oreilles de Mazarin; de tous les côtés les espions du cardinal et de la reine rapportaient de fâcheuses nouvelles, qui trouvaient le ministre fort agité et la reine fort tranquille. La reine paraissait mûrir dans sa tête une grande résolution, ce qui redoublait les inquiétudes de Mazarin. Il connaissait l'orgueilleuse princesse et craignait fort les résolutions d'Anne d'Autriche.

Le coadjuteur était rentré au parlement plus roi que le roi, la reine et le cardinal ne l'étaient à eux trois ensemble; sur son avis, un édit du parlement avait invité les bourgeois à déposer leurs armes et à démolir les barricades: ils savaient maintenant qu'il ne fallait qu'une heure pour reprendre les armes et qu'une nuit pour refaire les barricades.

Planchet était rentré dans sa boutique; la victoire amnistie: Planchet n'avait donc plus peur d'être pendu; il était convaincu que, si l'on faisait seulement mine de l'arrêter, le peuple se soulèverait pour lui comme il venait de le faire pour Broussel.

Rochefort avait rendu ses chevau-légers au chevalier d'Humières: il en manquait bien deux à l'appel; mais le chevalier, qui était frondeur dans l'âme, n'avait pas voulu entendre parler de dédommagement.

Le mendiant avait repris sa place au parvis Saint-Eustache, distribuant toujours son eau bénite d'une main et demandant l'aumône de l'autre; et nul ne se doutait que ces deux mains-là venaient d'aider à tirer de l'édifice social la pierre fondamentale de la royauté.

Louvières était fier et content, il s'était vengé du Mazarin, qu'il détestait, et avait fort contribué à faire sortir son père de prison; son nom avait été répété avec terreur au Palais-Royal, et il disait en riant au conseiller réintégré dans sa famille:

— Croyez-vous, mon père, que si maintenant je demandais une compagnie à la reine elle me la donnerait?

D'Artagnan avait profité du moment de calme pour renvoyer Raoul, qu'il avait eu grand'peine à retenir enfermé pendant l'émeute, et qui voulait absolument tirer l'épée pour l'un ou l'autre parti. Raoul avait fait quelque difficulté d'abord, mais d'Artagnan avait parlé au nom du comte de La Fère. Raoul avait été faire une visite à madame de Chevreuse et était parti pour rejoindre l'armée.

Rochefort seul trouvait la chose assez mal terminée: il avait écrit à M. le duc de Beaufort de venir; le duc allait arriver et trouverait Paris tranquille.

Il alla trouver le coadjuteur, pour lui demander s'il ne fallait pas donner avis au prince de s'arrêter en route; mais Gondy y réfléchit un instant et dit:

— Laissez-le continuer son chemin.

— Mais ce n'est donc pas fini? demanda Rochefort.

— Bon! mon cher comte, nous ne sommes encore qu'au commencement.

— Qui vous fait croire cela?

— La connaissance que j'ai du coeur de la reine: elle ne voudra pas demeurer battue.

— Prépare-t-elle donc quelque chose?

— Je l'espère.

— Que savez-vous, voyons?

— Je sais qu'elle a écrit à M. le Prince de revenir de l'armée en toute hâte.

— Ah! ah! dit Rochefort, vous avez raison, il faut laisser venir
M. de Beaufort.

Le soir même de cette conversation, le bruit se répandit que M. le
Prince était arrivé.

C'était une nouvelle bien simple et bien naturelle, et cependant elle eut un immense retentissement; des indiscrétions, disait-on, avaient été commises par madame de Longueville, à qui M. le Prince, qu'on accusait d'avoir pour sa soeur une tendresse qui dépassait les bornes de l'amitié fraternelle, avait fait des confidences.

Ces confidences dévoilaient de sinistres projets de la part de la reine.

Le soir même de l'arrivée de M. le Prince, des bourgeois plus avancés que les autres, des échevins, des capitaines de quartier s'en allaient chez leurs connaissances, disant:

— Pourquoi ne prendrions-nous pas le roi et ne le mettrions-nous pas à l'Hôtel de Ville? c'est un tort de le laisser élever par nos ennemis, qui lui donnent de mauvais conseils; tandis que s'il était dirigé par M. le coadjuteur, par exemple, il sucerait des principes nationaux et aimerait le peuple.

La nuit fut sourdement agitée; le lendemain on revit les manteaux gris et noirs, les patrouilles de marchands en armes et les bandes de mendiants.

La reine avait passé la nuit à conférer seule à seul avec M. le Prince; à minuit il avait été introduit dans son oratoire et ne l'avait quittée qu'à cinq heures.

À cinq heures la reine se rendit au cabinet du cardinal.

Si elle n'était pas encore couchée, elle, le cardinal était déjà levé.

Il rédigeait une réponse à Cromwell, six jours étaient déjà écoulés sur les dix qu'il avait demandés à Mordaunt.

— Bah! disait-il, je l'aurai fait un peu attendre, mais M. Cromwell sait trop ce que c'est que les révolutions pour ne pas m'excuser.

Il relisait donc avec complaisance le premier paragraphe de son factum, lorsqu'on gratta doucement à la porte qui communiquait aux appartements de la reine. Anne d'Autriche pouvait seule venir par cette porte. Le cardinal se leva et alla ouvrir.

La reine était en négligé, mais le négligé lui allait encore, car, ainsi que Diane de Poitiers et Ninon, Anne d'Autriche conserva ce privilège de rester toujours belle: seulement ce matin-là elle était plus belle que de coutume, car ses yeux avaient tout le brillant que donne au regard une joie intérieure.

— Qu'avez-vous, Madame, dit Mazarin inquiet, vous avez l'air toute fière?

— Oui, Giulio, dit-elle, fière et heureuse, car j'ai trouvé le moyen d'étouffer cette hydre.

— Vous êtes un grand politique, ma reine, dit Mazarin, voyons le moyen.

Et il cacha ce qu'il écrivait en glissant la lettre commencée sous du papier blanc.

— Ils veulent me prendre le roi, vous savez? dit la reine.

— Hélas! oui! et me pendre, moi.

— Ils n'auront pas le roi.

— Et ils ne me pendront pas, benone.

— Écoutez: je veux leur enlever mon fils et moi-même, et vous avec moi; je veux que cet événement, qui du jour au lendemain changera la face des choses, s'accomplisse sans que d'autres le sachent que vous, moi et une troisième personne.

— Et quelle est cette troisième personne?

— M. le Prince.

— Il est donc arrivé, comme on me l'avait dit?

— Hier soir.

— Et vous l'avez vu?

— Je le quitte.

— Il prête les mains à ce projet?

— Le conseil vient de lui.

— Et Paris?

— Il l'affame et le force à se rendre à discrétion.

— Le projet ne manque pas de grandiose, mais je n'y vois qu'un empêchement.

— Lequel?

— L'impossibilité.

— Parole vide de sens. Rien n'est impossible.

— En projet.

— En exécution. Avons-nous de l'argent?

— Un peu, dit Mazarin tremblant qu'Anne d'Autriche ne demandât à puiser dans sa bourse.

— Avons-nous des troupes?

— Cinq ou six mille hommes.

— Avons-nous du courage?

— Beaucoup.

— Alors la chose est facile. Oh! comprenez-vous, Giulio? Paris, cet odieux Paris, se réveillant un matin sans reine et sans roi, cerné, assiégé, affamé, n'ayant plus pour toute ressource que son stupide parlement et son maigre coadjuteur aux jambes torses!

— Joli! joli! dit Mazarin: je comprends l'effet; mais je ne vois pas le moyen d'y arriver.

— Je le trouverai, moi!

— Vous savez que c'est la guerre, la guerre civile, ardente, acharnée, implacable.

— Oh! oui, oui, la guerre, dit Anne d'Autriche; oui, je veux réduire cette ville rebelle en cendres; je veux éteindre le feu dans le sang; je veux qu'un exemple effroyable éternise le crime et le châtiment. Paris! je le hais, je le déteste.

— Tout beau, Anne, vous voilà sanguinaire! Prenez garde, nous ne sommes pas au temps des Malatesta et des Castruccio Castracani; vous vous ferez décapiter, ma belle reine, et ce serait dommage.

— Vous riez.

— Je ris très peu, la guerre est dangereuse avec tout un peuple: voyez votre frère Charles Ier, il est mal, très mal.

— Nous sommes en France et je suis Espagnole.

— Tant pis, per Baccho, tant pis, j'aimerais mieux que vous fussiez française, et moi aussi: on nous détesterait moins tous les deux.

— Cependant vous m'approuvez?

— Oui, si je vois la chose possible.

— Elle l'est, c'est moi qui vous le dis; faites vos préparatifs de départ.

— Moi! je suis toujours prêt à partir; seulement, vous le savez, je ne pars jamais… et cette fois probablement pas plus que les autres.

— Enfin, si je pars, partirez-vous?

— J'essaierai.

— Vous me faites mourir, avec vos peurs, Giulio, et de quoi donc avez-vous peur?

— De beaucoup de choses.

— Desquelles?

La physionomie de Mazarin, de railleuse qu'elle était, devint sombre.

— Anne, dit-il, vous n'êtes qu'une femme, et, comme femme, vous pouvez insulter à votre aise les hommes, sûre que vous êtes de l'impunité: vous m'accusez d'avoir peur: je n'ai pas tant peur que vous, puisque je ne me sauve pas, moi. Contre qui crie-t-on? Est- ce contre vous ou contre moi? Qui veut-on pendre? Est-ce vous ou moi? Eh bien, je fais tête à l'orage, moi, cependant, que vous accusez d'avoir peur, non pas en bravache, ce n'est pas ma mode, mais je tiens. Imitez-moi, pas tant d'éclat, plus d'effet. Vous criez très haut, vous n'aboutissez à rien. Vous parlez de fuir!

Mazarin haussa les épaules, prit la main de la reine et la conduisit à la fenêtre:

— Regardez!

— Eh bien? dit la reine aveuglée par son entêtement.

— Eh bien, que voyez-vous de cette fenêtre? Ce sont, si je ne m'abuse, des bourgeois cuirassés, casqués, armés de bons mousquets, comme au temps de la Ligue, et qui regardent si bien la fenêtre d'où vous les regardez, vous, que vous allez être vue si vous soulevez si fort le rideau. Maintenant, venez à cette autre: que voyez-vous? Des gens du peuple armés de hallebardes qui gardent vos portes. À chaque ouverture de ce palais où je vous conduirais, vous en verriez autant; vos portes sont gardées, les soupiraux de vos caves sont gardés, et je vous dirai à mon tour ce que ce bon La Ramée me disait de M. de Beaufort: À moins d'être oiseau ou souris, vous ne sortirez pas.

— Il est cependant sorti, lui.

— Comptez-vous sortir de la même manière?

— Je suis donc prisonnière alors?

— Parbleu! dit Mazarin, il y a une heure que je vous le prouve.

Et Mazarin reprit tranquillement sa dépêche commencée, à l'endroit où il l'avait interrompue.

Anne, tremblante de colère, rouge d'humiliation, sortit du cabinet en repoussant derrière elle la porte avec violence.

Mazarin ne tourna pas même la tête.

Rentrée dans ses appartements, la reine se laissa tomber sur un fauteuil et se mit à pleurer.

Puis tout à coup frappée d'une idée subite:

— Je suis sauvée, dit-elle en se levant. Oh! oui, oui, je connais un homme qui saura me tirer de Paris, lui, un homme que j'ai trop longtemps oublié.

Et, rêveuse, quoique avec un sentiment de joie:

— Ingrate que je suis, dit-elle, j'ai vingt ans oublié cet homme, dont j'eusse dû faire un maréchal de France. Ma belle-mère a prodigué l'or, les dignités, les caresses à Concini, qui l'a perdue, le roi a fait Vitry maréchal de France pour un assassinat, et moi, j'ai laissé dans l'oubli, dans la misère, ce noble d'Artagnan qui m'a sauvée.

Et elle courut à une table sur laquelle étaient du papier et de l'encre, et se mit à écrire.

LIII. L'entrevue

Ce matin-là d'Artagnan était couché dans la chambre de Porthos. C'était une habitude que les deux amis avaient prise depuis les troubles. Sous leur chevet était leur épée, et sur leur table, à portée de la main étaient leurs pistolets.

D'Artagnan dormait encore et rêvait que le ciel se couvrait d'un grand nuage jaune, que de ce nuage tombait une pluie d'or, et qu'il tendait son chapeau sous une gouttière.

Porthos rêvait de son côté que le panneau de son carrosse n'était pas assez large pour contenir les armoiries qu'il y faisait peindre.

Ils furent réveillés à sept heures par un valet sans livrée qui apportait une lettre à d'Artagnan.

— De quelle part? demanda le Gascon.

— De la part de la reine, répondit le valet.

— Hein! fit Porthos en se soulevant sur son lit, que dit-il donc?

D'Artagnan pria le valet de passer dans une salle voisine, et dès qu'il eut refermé la porte il sauta à bas de son lit et lut rapidement, pendant que Porthos le regardait les yeux écarquillés et sans oser lui adresser une question.

— Ami Porthos, dit d'Artagnan en lui tendant la lettre, voici pour cette fois ton titre de baron et mon brevet de capitaine. Tiens, lis et juge.

Porthos étendit la main, prit la lettre, et lut ces mots d'une voix tremblante:

«La reine veut parler à monsieur d'Artagnan, qu'il suive le porteur.»

— Eh bien! dit Porthos, je ne vois rien là que d'ordinaire.

— J'y vois, moi, beaucoup d'extraordinaire, dit d'Artagnan. Si l'on m'appelle, c'est que les choses sont bien embrouillées. Songe un peu quel remue-ménage a dû se faire dans l'esprit de la reine, pour qu'après vingt ans mon souvenir remonte à la surface.

— C'est juste, dit Porthos.

— Aiguise ton épée, baron, charge tes pistolets, donne l'avoine aux chevaux, je te réponds qu'il y aura du nouveau avant demain; et motus!

— Ah çà! ce n'est point un piège qu'on nous tend pour se défaire de nous? dit Porthos toujours préoccupé de la gêne que sa grandeur future devait causer à autrui.

— Si c'est un piège, reprit d'Artagnan, je le flairerai, sois tranquille. Si Mazarin est Italien, je suis Gascon, moi.

Et d'Artagnan s'habilla en un tour de main.

Comme Porthos, toujours couché, lui agrafait son manteau, on frappa une seconde fois à la porte.

— Entrez, dit d'Artagnan.

Un second valet entra.

— De la part de Son Éminence le cardinal Mazarin, dit-il.

D'Artagnan regarda Porthos.

— Voilà qui se complique, dit Porthos, par où commencer?

— Cela tombe à merveille, dit d'Artagnan; Son Éminence me donne rendez-vous dans une demi-heure.

— Bien.

— Mon ami, dit d'Artagnan se retournant vers le valet, dites à
Son Éminence que dans une demi-heure je suis à ses ordres.

Le valet salua et sortit.

— C'est bien heureux qu'il n'ait pas vu l'autre, reprit d'Artagnan.

— Tu crois donc qu'ils ne t'envoient pas chercher tous deux pour la même chose?

— Je ne le crois pas, j'en suis sûr.

— Allons, allons, d'Artagnan, alerte! Songe que la reine t'attend; après la reine, le cardinal; et après le cardinal, moi.

D'Artagnan rappela le valet d'Anne d'Autriche.

— Me voilà, mon ami, dit-il, conduisez-moi.

Le valet le conduisit par la rue des Petits-Champs, et, tournant à gauche, le fit entrer par la petite porte du jardin qui donnait sur la rue Richelieu, puis on gagna un escalier dérobé, et d'Artagnan fut introduit dans l'oratoire.

Une certaine émotion dont il ne pouvait se rendre compte faisait battre le coeur du lieutenant; il n'avait plus la confiance de la jeunesse, et l'expérience lui avait appris toute la gravité des événements passés. Il savait ce que c'était que la noblesse des princes et la majesté des rois, il s'était habitué à classer sa médiocrité après les illustrations de la fortune et de la naissance. Jadis il eût abordé Anne d'Autriche en jeune homme qui salue une femme. Aujourd'hui c'était autre chose: il se rendait près d'elle comme un humble soldat près d'un illustre chef.

Un léger bruit troubla le silence de l'oratoire. D'Artagnan tressaillit et vit une blanche main soulever la tapisserie, et à sa forme, à sa blancheur, à sa beauté, il reconnut cette main royale qu'un jour on lui avait donnée à baiser.

La reine entra.

— C'est vous, monsieur d'Artagnan, dit-elle en arrêtant sur l'officier un regard plein d'affectueuse mélancolie, c'est vous et je vous reconnais bien. Regardez-moi à votre tour, je suis la reine; me reconnaissez-vous?

— Non, Madame, répondit d'Artagnan.

— Mais ne savez-vous donc plus, continua Anne d'Autriche avec cet accent délicieux qu'elle savait, lorsqu'elle le voulait, donner à sa voix, que la reine a eu besoin d'un jeune cavalier brave et dévoué, qu'elle a trouvé ce cavalier, et que, quoiqu'il ait pu croire qu'elle l'avait oublié, elle lui a gardé une place au fond de son coeur?

— Non, Madame, j'ignore cela, dit le mousquetaire.

— Tant pis, monsieur, dit Anne d'Autriche, tant pis, pour la reine du moins, car la reine aujourd'hui a besoin de ce même courage et de ce même dévouement.

— Eh quoi! dit d'Artagnan, la reine, entourée comme elle est de serviteurs si dévoués, de conseillers si sages, d'hommes si grands enfin par leur mérite ou leur position, daigne jeter les yeux sur un soldat obscur!

Anne comprit ce reproche voilé; elle en fut émue plus qu'irritée. Tant d'abnégation et de désintéressement de la part du gentilhomme gascon l'avait maintes fois humiliée, elle s'était laissée vaincre en générosité.

— Tout ce que vous me dites de ceux qui m'entourent, monsieur d'Artagnan, est vrai peut-être, dit la reine: mais moi je n'ai de confiance qu'en vous seul. Je sais que vous êtes à M. le cardinal, mais soyez à moi aussi et je me charge de votre fortune. Voyons, feriez-vous pour moi aujourd'hui ce que fit jadis pour la reine ce gentilhomme que vous ne connaissez pas?

— Je ferai tout ce qu'ordonnera Votre Majesté, dit d'Artagnan.

La reine réfléchit un moment; et, voyant l'attitude circonspecte du mousquetaire:

— Vous aimez peut-être le repos? dit-elle.

— Je ne sais, car je ne me suis jamais reposé, Madame.

— Avez-vous des amis?

— J'en avais trois: deux ont quitté Paris et j'ignore où ils sont allés. Un seul me reste, mais c'est un de ceux qui connaissaient, je crois, le cavalier dont Votre Majesté m'a fait l'honneur de me parler.

— C'est bien, dit la reine: vous et votre ami, vous valez une armée.

— Que faut-il que je fasse, Madame?

— Revenez à cinq heures et je vous le dirai; mais ne parlez à âme qui vive, monsieur, du rendez-vous que je vous donne.

— Non, Madame.

— Jurez-le sur le Christ.

— Madame, je n'ai jamais menti à ma parole; quand je dis non, c'est non.

La reine, quoique étonnée de ce langage, auquel ses courtisans ne l'avaient pas habituée, en tira un heureux présage pour le zèle que d'Artagnan mettrait à la servir dans l'accomplissement de son projet. C'était un des artifices du Gascon de cacher parfois sa profonde subtilité sous les apparences d'une brutalité loyale.

— La reine n'a pas autre chose à m'ordonner pour le moment? dit- il.

— Non, monsieur, répondit Anne d'Autriche, et vous pouvez vous retirer jusqu'au moment que je vous ai dit.

D'Artagnan salua et sortit.

— Diable! dit-il lorsqu'il fut à la porte, il paraît qu'on a bien besoin de moi ici.

Puis, comme la demi-heure était écoulée. Il traversa la galerie et alla heurter à la porte du cardinal.

Bernouin l'introduisit.

— Je me rends à vos ordres, Monseigneur, dit-il.

Et, selon son habitude, d'Artagnan jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et remarqua que Mazarin avait devant lui une lettre cachetée. Seulement elle était posée sur le bureau du côté de l'écriture, de sorte qu'il était impossible de voir à qui elle était adressée.

— Vous venez de chez la reine? dit Mazarin en regardant fixement d'Artagnan.

— Moi, Monseigneur! qui vous a dit cela?

— Personne; mais je le sais.

— Je suis désespéré de dire à Monseigneur qu'il se trompe, répondit impudemment le Gascon, fort de la promesse qu'il venait de faire à Anne d'Autriche.

— J'ai ouvert moi-même l'antichambre, et je vous ai vu venir du bout de la galerie.

— C'est que j'ai été introduit par l'escalier dérobé.

— Comment cela?

— Je l'ignore; il y aura eu malentendu.

Mazarin savait qu'on ne faisait pas dire facilement à d'Artagnan ce qu'il voulait cacher; aussi renonça-t-il à découvrir pour le moment le mystère que lui faisait le Gascon.

— Parlons de mes affaires, dit le cardinal, puisque vous ne voulez rien me dire des vôtres.

D'Artagnan s'inclina.

— Aimez-vous les voyages? demanda le cardinal.

— J'ai passé ma vie sur les grands chemins.

— Quelque chose vous retiendrait-il à Paris?

— Rien ne me retiendrait à Paris qu'un ordre supérieur.

— Bien. Voici une lettre qu'il s'agit de remettre à son adresse.

— À son adresse, Monseigneur? mais il n'y en a pas.

En effet, le côté opposé au cachet était intact de toute écriture.

— C'est-à-dire, reprit Mazarin, qu'il y a une double enveloppe.

— Je comprends, et je dois déchirer la première, arrivé à un endroit donné seulement.

— À merveille. Prenez et partez. Vous avez un ami, M. du Vallon, je l'aime fort, vous l'emmènerez.

— Diable! se dit d'Artagnan, il sait que nous avons entendu sa conversation d'hier, et il veut nous éloigner de Paris.

— Hésiteriez-vous? demanda Mazarin.

— Non, Monseigneur, et je pars sur-le-champ. Seulement je désirerais une chose…

— Laquelle? dites.

— C'est que Votre Éminence passât chez la reine.

— Quand cela?

— À l'instant même.

— Pourquoi faire?

— Pour lui dire seulement ces mots: «J'envoie M. d'Artagnan quelque part, et je le fais partir tout de suite.»

— Vous voyez bien, dit Mazarin, que vous avez vu la reine.

— J'ai eu l'honneur de dire à Votre Éminence qu'il était possible qu'il y eût un malentendu.

— Que signifie cela? demanda Mazarin.

— Oserais-je renouveler ma prière à Son Éminence?

— C'est bien, j'y vais. Attendez-moi ici.

Mazarin regarda avec attention si aucune clef n'avait été oubliée aux armoires et sortit.

Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles d'Artagnan fit tout ce qu'il put pour lire à travers la première enveloppe ce qui était écrit sur la seconde; mais il n'en put venir à bout.

Mazarin rentra pâle et vivement préoccupé; il alla s'asseoir à son bureau. D'Artagnan l'examinait comme il venait d'examiner l'épître; mais l'enveloppe de son visage était presque aussi impénétrable que l'enveloppe de la lettre.

— Eh, eh! dit le Gascon, il a l'air fâché. Serait-ce contre moi?
Il médite; est-ce de m'envoyer à la Bastille? Tout beau,
Monseigneur! au premier mot que vous en dites, je vous étrangle et
me fais frondeur. On me portera en triomphe comme M. Broussel, et
Athos me proclamera le Brutus français. Ce serait drôle.

Le Gascon, avec son imagination toujours galopante, avait déjà vu tout le parti qu'il pouvait tirer de la situation.

Mais Mazarin ne donna aucun ordre de ce genre et se mit au contraire à faire patte de velours à d'Artagnan:

— Vous aviez raison, lui dit-il, mon cher monsou d'Artagnan, et vous ne pouvez partir encore.

— Ah! fit d'Artagnan.

— Rendez-moi donc cette dépêche, je vous prie.

D'Artagnan obéit. Mazarin s'assura que le cachet était bien intact.

— J'aurai besoin de vous ce soir, dit-il, revenez dans, deux heures.

— Dans deux heures, Monseigneur, dit d'Artagnan, j'ai un rendez- vous auquel je ne puis manquer.

— Que cela ne vous inquiète pas, dit Mazarin, c'est le même.

— Bon! pensa d'Artagnan, je m'en doutais.

— Revenez donc à cinq heures et amenez-moi ce cher M. du Vallon; seulement, laissez-le dans l'antichambre: je veux causer avec vous seul.

D'Artagnan s'inclina.

En s'inclinant il se disait:

— Tous deux le même ordre, tous deux à la même heure, tous deux au Palais-Royal; je devine. Ah! voilà un secret que M. de Gondy eût payé cent mille livres.

— Vous réfléchissez! dit Mazarin inquiet.

— Oui, je me demande si nous devons être armés ou non.

— Armés jusqu'aux dents, dit Mazarin.

— C'est bien, Monseigneur, on le sera.

D'Artagnan salua, sortit et courut répéter à son ami les promesses flatteuses de Mazarin, lesquelles donnèrent à Porthos une allégresse inconcevable.

LIV. La fuite

Le Palais-Royal, malgré les signes d'agitation que donnait la ville, présentait, lorsque d'Artagnan s'y rendit vers les cinq heures du soir, un spectacle des plus réjouissants. Ce n'était pas étonnant: la reine avait rendu Broussel et Blancmesnil au peuple. La reine n'avait réellement donc rien à craindre, puisque le peuple n'avait plus rien à demander. Son émotion était un reste d'agitation auquel il fallait laisser le temps de se calmer, comme après une tempête il faut quelquefois plusieurs journées pour affaisser la houle.

Il y avait eu un grand festin, dont le retour du vainqueur de Lens était le prétexte. Les princes, les princesses étaient invités, les carrosses encombraient les cours depuis midi. Après le dîner, il devait y avoir jeu chez la reine.

Anne d'Autriche était charmante, ce jour-là, de grâce et d'esprit, jamais on ne l'avait vue de plus joyeuse humeur. La vengeance en fleurs brillait dans ses yeux et épanouissait ses lèvres.

Au moment où l'on se leva de table, Mazarin s'éclipsa. D'Artagnan était déjà à son poste et l'attendait dans l'antichambre. Le cardinal parut l'air riant, le prit par la main et l'introduisit dans son cabinet.

— Mon cher monsou d'Artagnan, dit le ministre en s'asseyant, je vais vous donner la plus grande marque de confiance qu'un ministre puisse donner à un officier.

D'Artagnan s'inclina.

— J'espère, dit-il, que Monseigneur me la donne sans arrière- pensée et avec cette conviction que j'en suis digne.

— Le plus digne de tous, mon cher ami, puisque c'est à vous que je m'adresse.

— Eh bien! dit d'Artagnan, je vous l'avouerai, Monseigneur, il y a longtemps que j'attends une occasion pareille. Ainsi, dites-moi vite ce que vous avez à me dire.

— Vous allez, mon cher monsou d'Artagnan, reprit Mazarin, avoir ce soir entre les mains le salut de l'État.

Il s'arrêta.

— Expliquez-vous, Monseigneur, j'attends.

— La reine a résolu de faire avec le roi un petit voyage à Saint-
Germain.

— Ah! ah! dit d'Artagnan, c'est-à-dire que la reine veut quitter
Paris.

— Vous comprenez, caprice de femme.

— Oui, je comprends très bien, dit d'Artagnan.

— C'était pour cela qu'elle vous avait fait venir ce matin, et qu'elle vous a dit de revenir à cinq heures.

— C'était bien la peine de vouloir me faire jurer que je ne parlerais de ce rendez-vous à personne! murmura d'Artagnan; oh! les femmes! fussent-elles reines, elles sont toujours femmes.

— Désapprouveriez-vous ce petit voyage, mon cher monsou d'Artagnan? demanda Mazarin avec inquiétude.

— Moi, Monseigneur! dit d'Artagnan, et pourquoi cela?

— C'est que vous haussez les épaules.

— C'est une façon de me parler à moi-même, Monseigneur.

— Ainsi, vous approuvez ce voyage?

— Je n'approuve pas plus que je ne désapprouve, Monseigneur, j'attends vos ordres.

— Bien. C'est donc sur vous que j'ai jeté les yeux pour porter le roi et la reine à Saint-Germain.

— Double fourbe, dit en lui-même d'Artagnan.

— Vous voyez bien, reprit Mazarin voyant l'impassibilité de d'Artagnan, que, comme je vous le disais, le salut de l'État va reposer entre vos mains.

— Oui, Monseigneur, et je sens toute la responsabilité d'une pareille charge.

— Vous acceptez, cependant?

— J'accepte toujours.

— Vous croyez la chose possible.

— Tout l'est.

— Serez-vous attaqué en chemin?

— C'est probable.

— Mais comment ferez-vous en ce cas?

— Je passerai à travers ceux qui m'attaqueront.

— Et si vous ne passez pas à travers?

— Alors, tant pis pour eux, je passerai dessus.

— Et vous rendrez le roi et la reine sains et saufs à Saint-
Germain?

— Oui.

— Sur votre vie?

— Sur ma vie.

— Vous êtes un héros, mon cher! dit Mazarin en regardant le mousquetaire avec admiration.

D'Artagnan sourit.

— Et moi? dit Mazarin après un moment de silence et en regardant fixement d'Artagnan.

— Comment et vous, Monseigneur?

— Et moi, si je veux partir?

— Ce sera plus difficile.

— Comment cela?

— Votre Éminence peut être reconnue.

— Même sous ce déguisement? dit Mazarin.

Et il leva un manteau qui couvrait un fauteuil sur lequel était un habit complet de cavalier gris perle et grenat tout passementé d'argent.

— Si Votre Éminence se déguise, cela devient plus facile.

— Ah! fit Mazarin en respirant.

— Mais il faudra faire ce que Votre Éminence disait l'autre jour qu'elle eût fait à notre place.

— Que faudra-t-il faire?

— Crier: À bas Mazarin!

— Je crierai.

— En français, en bon français, Monseigneur, prenez garde à l'accent; on nous a tué six mille Angevins en Sicile parce qu'ils prononçaient mal l'italien. Prenez garde que les Français ne prennent sur vous leur revanche des Vêpres siciliennes.

— Je ferai de mon mieux.

— Il y a bien des gens armés dans les rues, continua d'Artagnan; êtes-vous sûr que personne ne connaît le projet de la reine?

Mazarin réfléchit.

— Ce serait une belle affaire pour un traître, Monseigneur, que l'affaire que vous me proposez là; les hasards d'une attaque excuseraient tout.

Mazarin frissonna; mais il réfléchit qu'un homme qui aurait l'intention de trahir ne préviendrait pas.

— Aussi, dit-il vivement, je ne me fie pas à tout le monde, et la preuve, c'est que je vous ai choisi pour m'escorter.

— Ne partez-vous pas avec la reine?

— Non, dit Mazarin.

— Alors, vous partez après la reine?

— Non, fit encore Mazarin.

— Ah! dit d'Artagnan qui commençait à comprendre.

— Oui, j'ai mes plans, continua le cardinal: avec la reine, je double ses mauvaises chances: après la reine, son départ double les miennes; puis, la cour une fois sauvée, on peut m'oublier: les grands sont ingrats.

— C'est vrai, dit d'Artagnan en jetant malgré lui les yeux sur le diamant de la reine que Mazarin avait à son doigt.

Mazarin suivit la direction de ce regard et tourna doucement le chaton de sa bague en dedans.

— Je veux donc, dit Mazarin avec son fin sourire, les empêcher d'être ingrats envers moi.

— C'est de charité chrétienne, dit d'Artagnan, que de ne pas induire son prochain en tentation.

— C'est justement pour cela, dit Mazarin, que je veux partir avant eux.

D'Artagnan sourit; il était homme à très bien comprendre cette astuce italienne.

Mazarin le vit sourire et profita du moment.

— Vous commencerez donc par me faire sortir de Paris d'abord, n'est-ce pas, mon cher monsou d'Artagnan?

— Rude commission, Monseigneur! dit d'Artagnan en reprenant son air grave.

— Mais, dit Mazarin en le regardant attentivement pour que pas une des expressions de sa physionomie ne lui échappât, mais vous n'avez pas fait toutes ces observations pour le roi et pour la reine?

— Le roi et la reine sont ma reine et mon roi, Monseigneur, répondit le mousquetaire; ma vie est à eux, je la leur dois. Ils me la demandent, je n'ai rien à dire.

— C'est juste, murmura tout bas Mazarin; mais comme ta vie n'est pas à moi, il faut que je te l'achète, n'est-ce pas?

Et tout en poussant un profond soupir, il commença de retourner le chaton de sa bague en dehors.

D'Artagnan sourit.

Ces deux hommes se touchaient par un point, par l'astuce. S'ils se fussent touchés de même par le courage, l'un eût fait faire à l'autre de grandes choses.

— Mais aussi, dit Mazarin, vous comprenez, si je vous demande ce service, c'est avec l'intention d'en être reconnaissant.

— Monseigneur n'en est-il encore qu'à l'intention? demanda d'Artagnan.

— Tenez, dit Mazarin en tirant la bague de son doigt, mon cher monsou d'Artagnan, voici un diamant qui vous a appartenu jadis, il est juste qu'il vous revienne; prenez-le, je vous en supplie.

D'Artagnan ne donna point à Mazarin la peine d'insister, il le prit, regarda si la pierre était bien la même, et, après s'être assuré de la pureté de son eau, il le passa à son doigt avec un plaisir indicible.

— J'y tenais beaucoup, dit Mazarin en l'accompagnant d'un dernier regard; mais n'importe, je vous le donne avec grand plaisir.

— Et moi, Monseigneur, dit d'Artagnan, je le reçois comme il m'est donné. Voyons, parlons donc de vos petites affaires. Vous voulez partir avant tout le monde?

— Oui, j'y tiens.

— À quelle heure?

— À dix heures?

— Et la reine, à quelle heure part-elle?

— À minuit.

— Alors c'est possible: je vous fais sortir d'abord, je vous laisse hors de la barrière, et je reviens la chercher.

— À merveille, mais comment me conduire hors de Paris?

— Oh! pour cela, il faut me laisser faire.

— Je vous donne plein pouvoir, prenez une escorte aussi considérable que vous le voudrez.

D'Artagnan secoua la tête.

— Il me semble cependant que c'est le moyen le plus sur, dit
Mazarin.

— Oui, pour vous, Monseigneur, mais pas pour la reine.

Mazarin se mordit les lèvres.

— Alors, dit-il, comment opérerons-nous?

— Il faut me laisser faire, Monseigneur.

— Hum! fit Mazarin.

— Et il faut me donner la direction entière de cette entreprise.

— Cependant…

— Ou en chercher un autre, dit d'Artagnan en tournant le dos.

— Eh! fit tout bas Mazarin, je crois qu'il s'en va avec le diamant.

Et il le rappela.

Monsou d'Artagnan, mon cher monsou d'Artagnan, dit-il d'une voix caressante.

— Monseigneur?

— Me répondez-vous de tout?

— Je ne réponds de rien, je ferai de mon mieux.

— De votre mieux?

— Oui.

— Eh bien! allons, je me fie à vous.

— C'est bien heureux, se dit d'Artagnan à lui-même.

— Vous serez donc ici à neuf heures et demie.

— Et je trouverai Votre Éminence prête?

— Certainement, toute prête.

— C'est chose convenue, alors. Maintenant, Monseigneur veut-il me faire voir la reine?

— À quoi bon?

— Je désirerais prendre les ordres de Sa Majesté de sa propre bouche.

— Elle m'a chargé de vous les donner.

— Elle pourrait avoir oublié quelque chose.

— Vous tenez à la voir?

— C'est indispensable, Monseigneur.

Mazarin hésita un instant, d'Artagnan demeura impassible dans sa volonté.

— Allons donc, dit Mazarin, je vais vous conduire, mais pas un mot de notre conversation.

— Ce qui a été dit entre nous ne regarde que nous, Monseigneur, dit d'Artagnan.

— Vous jurez d'être muet?

— Je ne jure jamais, Monseigneur. Je dis oui ou je dis non; et comme je suis gentilhomme, je tiens ma parole.

— Allons, je vois qu'il faut me fier à vous sans restriction.

— C'est ce qu'il y a de mieux, croyez-moi, Monseigneur.

— Venez, dit Mazarin.

Mazarin fit entrer d'Artagnan dans l'oratoire de la reine et lui dit d'attendre.

D'Artagnan n'attendit pas longtemps. Cinq minutes après qu'il était dans l'oratoire, la reine arriva en costume de grand gala. Parée ainsi, elle paraissait trente-cinq ans à peine et était toujours belle.

— C'est vous, monsieur d'Artagnan, dit-elle en souriant gracieusement, je vous remercie d'avoir insisté pour me voir.

— J'en demande pardon à Votre Majesté, dit d'Artagnan, mais j'ai voulu prendre ses ordres de sa bouche même.

— Vous savez de quoi il s'agit?

— Oui, Madame.

— Vous acceptez la mission que je vous confie?

— Avec reconnaissance.

— C'est bien; soyez ici à minuit.

— J'y serai.

— Monsieur d'Artagnan, dit la reine, je connais trop votre désintéressement pour vous parler de ma reconnaissance dans ce moment-ci, mais je vous jure que je n'oublierai pas ce second service comme j'ai oublié le premier.

— Votre Majesté est libre de se souvenir et d'oublier, et je ne sais pas ce qu'elle veut dire.