— De Bracieux de Pierrefonds, ajouta Porthos.

— Ces noms sont trop nombreux pour que je me les rappelle tous, et je ne veux me souvenir que du premier, dit gracieusement la reine.

Porthos salua. D'Artagnan fit deux pas en arrière.

Il y eut un cri de surprise dans la royale assemblée. Quoique M. le coadjuteur eût prêché le matin même, on savait qu'il penchait fort du côté de la Fronde; et Mazarin, en demandant à M. l'archevêque de Paris de faire prêcher son neveu, avait eu évidemment l'intention de porter à M. de Retz une de ces bottes à l'italienne qui le réjouissaient si fort.

En effet, au sortir de Notre-Dame, le coadjuteur avait appris l'événement. Quoique à peu près engagé avec les principaux frondeurs, il ne l'était point assez pour qu'il ne pût faire retraite si la cour lui offrait les avantages qu'il ambitionnait et auxquels la coadjutorerie n'était qu'un acheminement. M. de Retz voulait être archevêque en remplacement de son oncle, et cardinal, comme Mazarin. Or, le parti populaire pouvait difficilement lui accorder ces faveurs toutes royales. Il se rendait donc au palais pour faire compliment à la reine sur la bataille de Lens, déterminé d'avance à agir pour ou contre la cour, selon que son compliment serait bien ou mal reçu.

Le coadjuteur fut donc annoncé; il entra, et, à son aspect, toute cette cour triomphante redoubla de curiosité pour entendre ses paroles.

Le coadjuteur avait à lui seul à peu près autant d'esprit que tous ceux qui étaient réunis là pour se moquer de lui. Aussi son discours fut-il si parfaitement habile, que, si bonne envie que les assistants eussent d'en rire, ils n'y trouvaient point prise. Il termina en disant qu'il mettait sa faible puissance au service de Sa Majesté.

La reine parut, tout le temps qu'elle dura, goûter fort la harangue de M. le coadjuteur; mais cette harangue terminée par cette phrase, la seule qui donnât prise aux quolibets, Anne se retourna, et un coup d'oeil décoché vers ses favoris leur annonça qu'elle leur livrait le coadjuteur. Aussitôt les plaisants de cour se lancèrent dans la mystification. Nogent-Bautru, le bouffon de la maison, s'écria que la reine était bien heureuse de trouver les secours de la religion dans un pareil moment.

Chacun éclata de rire.

Le comte de Villeroy dit qu'il ne savait pas comment on avait pu craindre un instant, quand on avait pour défendre la cour contre le parlement et les bourgeois de Paris, M. le coadjuteur qui, d'un signe, pouvait lever une armée de curés, de suisses et de bedeaux.

Le maréchal de La Meilleraie ajouta que, le cas échéant où l'on en viendrait aux mains, et où M. le coadjuteur ferait le coup de feu, il était fâcheux seulement que M. le coadjuteur ne pût pas être reconnu à un chapeau rouge dans la mêlée, comme Henri IV l'avait été à sa plume blanche à la bataille d'Ivry.

Gondy, devant cet orage qu'il pouvait rendre mortel pour les railleurs, demeura calme et sévère. La reine lui demanda alors s'il avait quelque chose à ajouter au beau discours qu'il venait de lui faire.

— Oui, Madame, dit le coadjuteur, j'ai à vous prier d'y réfléchir à deux fois avant de mettre la guerre civile dans le royaume.

La reine tourna le dos et les rires recommencèrent.

Le coadjuteur salua et sortit du palais en lançant au cardinal, qui le regardait, un de ces regards qu'on comprend entre ennemis mortels. Ce regard était si acéré, qu'il pénétra jusqu'au fond du coeur de Mazarin, et que celui-ci, sentant que c'était une déclaration de guerre, saisit le bras de d'Artagnan et lui dit:

— Dans l'occasion, monsieur, vous reconnaîtrez bien cet homme, qui vient de sortir, n'est-ce pas?

— Oui, Monseigneur, dit-il.

Puis, se tournant à son tour vers Porthos:

— Diable! dit-il, cela se gâte; je n'aime pas les querelles entre les gens Église.

Gondy se retira en semant les bénédictions sur son passage et en se donnant le malin plaisir de faire tomber à ses genoux jusqu'aux serviteurs de ses ennemis.

— Oh! murmura-t-il en franchissant le seuil du palais, cour ingrate, cour perfide, cour lâche! je t'apprendrai demain à rire, mais sur un autre ton.

Mais tandis que l'on faisait des extravagances de joie au Palais- Royal pour renchérir sur l'hilarité de la reine, Mazarin, homme de sens, et qui d'ailleurs avait toute la prévoyance de la peur, ne perdait pas son temps à de vaines et dangereuses plaisanteries: il était sorti derrière le coadjuteur, assurait ses comptes, serrait son or, et faisait, par des ouvriers de confiance, pratiquer des cachettes dans ses murailles.

En rentrant chez lui, le coadjuteur apprit qu'un jeune homme était venu après son départ et l'attendait; il demanda le nom de ce jeune homme, et tressaillit de joie en apprenant qu'il s'appelait Louvières.

Il courut aussitôt à son cabinet; en effet le fils de Broussel, encore tout furieux et tout sanglant de la lutte contre les gens du roi, était là. La seule précaution qu'il eût prise pour venir à l'archevêché avait été de déposer son arquebuse chez un ami.

Le coadjuteur alla à lui et lui tendit la main. Le jeune homme le regarda comme s'il eût voulu lire au fond de son coeur.

— Mon cher monsieur Louvières, dit le coadjuteur, croyez que je prends une part bien réelle au malheur qui vous arrive.

— Est-ce vrai et parlez-vous sérieusement? dit Louvières.

— Du fond du coeur, dit de Gondy.

— En ce cas, Monseigneur, le temps des paroles est passé, et l'heure d'agir est venue; Monseigneur, si vous le voulez, mon père, dans trois jours, sera hors de prison, et dans six mois vous serez cardinal.

Le coadjuteur tressaillit.

— Oh! parlons franc, dit Louvières, et jouons cartes sur table. On ne sème pas pour trente mille écus d'aumônes comme vous l'avez fait depuis six mois par pure charité chrétienne, ce serait trop beau. Vous êtes ambitieux, c'est tout simple: vous êtes homme de génie et vous sentez votre valeur. Moi je hais la cour et n'ai, en ce moment-ci, qu'un seul désir, la vengeance. Donnez-nous le clergé et le peuple, dont vous disposez; moi, je vous donne la bourgeoisie et le parlement; avec ces quatre éléments, dans huit jours Paris est à nous, et, croyez-moi, monsieur le coadjuteur, la cour donnera par crainte ce qu'elle ne donnerait pas par bienveillance.

Le coadjuteur regarda à son tour Louvières de son oeil perçant.

— Mais, monsieur Louvières, savez-vous que c'est tout bonnement la guerre civile que vous me proposez là?

— Vous la préparez depuis assez longtemps, Monseigneur, pour qu'elle soit la bienvenue de vous.

— N'importe, dit le coadjuteur, vous comprenez que cela demande réflexion?

— Et combien d'heures demandez-vous?

— Douze heures, monsieur. Est-ce trop?

— Il est midi; à minuit je serai chez vous.

— Si je n'étais pas rentré, attendez-moi.

— À merveille. À minuit, Monseigneur.

— À minuit, mon cher monsieur Louvières.

Resté seul, Gondy manda chez lui tous les curés avec lesquels il était en relations. Deux heures après, il avait réuni trente desservants des paroisses les plus populeuses et par conséquent les plus remuantes de Paris.

Gondy leur raconta l'insulte qu'on venait de lui faire au Palais-
Royal, et rapporta les plaisanteries de Bautru, du comte de
Villeroy et du maréchal de La Meilleraie. Les curés lui
demandèrent ce qu'il y avait à faire.

— C'est tout simple, dit le coadjuteur; vous dirigez les consciences, eh bien! sapez-y ce misérable préjugé de la crainte et du respect des rois; apprenez à vos ouailles que la reine est un tyran, et répétez, tant et si fort que chacun le sache, que les malheurs de la France viennent du Mazarin, son amant et son corrupteur; commencez l'oeuvre aujourd'hui, à l'instant même, et dans trois jours, je vous attends au résultat. En outre, si quelqu'un de vous a un bon conseil à me donner, qu'il reste, je l'écouterai avec plaisir.

Trois curés restèrent: celui de Saint-Merri, celui de Saint-
Sulpice et celui de Saint-Eustache.

Les autres se retirèrent.

— Vous croyez donc pouvoir m'aider encore plus efficacement que vos confrères? dit de Gondy.

— Nous l'espérons, reprirent les curés.

— Voyons, monsieur le desservant de Saint-Merri, commencez.

— Monseigneur, j'ai dans mon quartier un homme qui pourrait vous être de la plus grande utilité.

— Quel est cet homme?

— Un marchand de la rue des Lombards, qui a la plus grande influence sur le petit commerce de son quartier.

— Comment l'appelez-vous?

— C'est un nommé Planchet: il avait fait à lui seul une émeute il y a six semaines à peu près; mais, à la suite de cette émeute, comme on le cherchait pour le pendre, il a disparu.

— Et le retrouverez-vous?

— Je l'espère, je ne crois pas qu'il ait été arrêté; et comme je suis confesseur de sa femme, si elle sait où il est, je le saurai.

— Bien, monsieur le curé, cherchez-moi cet homme-là, et si vous me le trouvez, amenez-le-moi.

— À quelle heure, Monseigneur?

— À six heures, voulez-vous?

— Nous serons chez vous à six heures, Monseigneur.

— Allez, mon cher curé, allez, et que Dieu vous seconde!

Le curé sortit.

— Et vous, monsieur? dit Gondy en se retournant vers le curé de
Saint-Sulpice.

— Moi, Monseigneur, dit celui-ci, je connais un homme qui a rendu de grands services à un prince très populaire, qui ferait un excellent chef de révoltés et que je puis mettre à votre disposition.

— Comment nommez-vous cet homme?

— M. le comte de Rochefort.

— Je le connais aussi; malheureusement il n'est pas à Paris.

— Monseigneur, il est rue Cassette.

— Depuis quand?

— Depuis trois jours déjà.

— Et pourquoi n'est-il pas venu me voir?

— On lui a dit… Monseigneur me pardonnera…

— Sans doute; dites.

— Que Monseigneur était en train de traiter avec la cour.

Gondy se mordit les lèvres.

— On l'a trompé; amenez-le-moi à huit heures, monsieur le curé, et que Dieu vous bénisse comme je vous bénis!

Le second curé s'inclina et sortit.

— À votre tour, monsieur, dit le coadjuteur en se tournant vers le dernier restant. Avez-vous aussi bien à m'offrir que ces deux messieurs qui nous quittent?

— Mieux, Monseigneur.

— Diable! faites attention que vous prenez là un terrible engagement: l'un m'a offert un marchand, l'autre m'a offert un comte; vous allez donc m'offrir un prince, vous?

— Je vais vous offrir un mendiant, Monseigneur.

— Ah! ah! fit Gondy réfléchissant, vous avez raison, monsieur le curé; quelqu'un qui soulèverait toute cette légion de pauvres qui encombrent les carrefours de Paris et qui saurait leur faire crier, assez haut pour que toute la France l'entendît, que c'est le Mazarin qui les a réduits à la besace.

— Justement j'ai votre homme.

— Bravo! et quel est cet homme?

— Un simple mendiant comme je vous l'ai dit, Monseigneur, qui demande l'aumône en donnant de l'eau bénite sur les marches de l'église Saint-Eustache depuis six ans à peu près.

— Et vous dites qu'il a une grande influence sur ses pareils?

— Monseigneur sait-il que la mendicité est un corps organisé, une espèce d'association de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, une association dans laquelle chacun apporte sa part, et qui relève d'un chef?

— Oui, j'ai déjà entendu dire cela, reprit le coadjuteur.

— Eh bien! cet homme que je vous offre est un syndic général.

— Et que savez-vous de cet homme?

— Rien, Monseigneur, sinon qu'il me paraît tourmenté de quelque remords.

— Qui vous le fait croire?

— Tous les 28 de chaque mois, il me fait dire une messe pour le repos de l'âme d'une personne morte de mort violente; hier encore j'ai dit cette messe.

— Et vous l'appelez?

— Maillard; mais je ne pense pas que ce soit son véritable nom.

— Et croyez-vous qu'à cette heure nous le trouvions à son poste?

— Parfaitement.

— Allons voir votre mendiant, monsieur le curé; et s'il est tel que vous me le dites, vous avez raison, c'est vous qui aurez trouvé le véritable trésor.

Et Gondy s'habilla en cavalier, mit un large feutre avec une plume rouge, ceignit une longue épée, boucla des éperons à ses bottes, s'enveloppa d'un ample manteau et suivit le curé.

Le coadjuteur et son compagnon traversèrent toutes les rues qui séparent l'archevêché de l'église Saint-Eustache, examinant avec soin l'esprit du peuple. Le peuple était ému, mais, comme un essaim d'abeilles effarouchées, semblait ne savoir sur quelle place s'abattre, et il était évident que, si l'on ne trouvait des chefs à ce peuple, tout se passerait en bourdonnements.

En arrivant à la rue des Prouvaires, le curé étendit la main vers le parvis de l'église.

— Tenez, dit-il, le voilà, il est à son poste.

Gondy regarda du côté indiqué, et aperçut un pauvre assis sur une chaise et adossé à une des moulures; il avait près de lui un petit seau et tenait un goupillon à la main.

— Est-ce par privilège, dit Gondy, qu'il se tient là?

— Non, Monseigneur, dit le curé, il a traité avec son prédécesseur de la place de donneur d'eau bénite.

— Traité?

— Oui, ces places s'achètent; je crois que celui-ci a payé la sienne cent pistoles.

— Le drôle est donc riche?

— Quelques-uns de ces hommes meurent en laissant parfois vingt mille, vingt-cinq mille, trente mille livres et même plus.

— Hum! fit Gondy en riant, je ne croyais pas si bien placer mes aumônes.

Cependant on s'avançait vers le parvis; au moment où le curé et le coadjuteur mettaient le pied sur la première marche de l'église, le mendiant se leva et tendit son goupillon.

C'était un homme de soixante-six à soixante-huit ans, petit, assez gros, aux cheveux gris, aux yeux fauves. Il y avait sur sa figure la lutte de deux principes opposés, une nature mauvaise domptée par la volonté, peut-être par le repentir.

En voyant le cavalier qui accompagnait le curé, il tressaillit légèrement et le regarda d'un air étonné.

Le curé et le coadjuteur touchèrent le goupillon du bout des doigts et firent le signe de la croix; le coadjuteur jeta une pièce d'argent dans le chapeau qui était à terre.

— Maillard, dit le curé, nous sommes venus, monsieur et moi, pour causer un instant avec vous.

— Avec moi! dit le mendiant; c'est bien de l'honneur pour un pauvre donneur d'eau bénite.

Il y avait dans la voix du pauvre un accent d'ironie qu'il ne put dominer tout à fait et qui étonna le coadjuteur.

— Oui, continua le curé qui semblait habitué à cet accent, oui, nous avons voulu savoir ce que vous pensiez des événements d'aujourd'hui, et ce que vous en avez entendu dire aux personnes qui entrent à l'église et qui en sortent.

Le mendiant hocha la tête.

— Ce sont de tristes événements, monsieur le curé, qui, comme toujours, retombent sur le pauvre peuple. Quant à ce qu'on en dit, tout le monde est mécontent, tout le monde se plaint, mais qui dit tout le monde ne dit personne.

— Expliquez-vous, mon cher ami, dit le coadjuteur.

— Je dis que tous ces cris, toutes ces plaintes, toutes ces malédictions ne produiront qu'une tempête et des éclairs, voilà tout; mais que le tonnerre ne tombera que lorsqu'il y aura un chef pour le diriger.

— Mon ami, dit Gondy, vous me paraissez un habile homme; seriez- vous disposé à vous mêler d'une petite guerre civile dans le cas où nous en aurions une, et à mettre à la disposition de ce chef, si nous en trouvions un, votre pouvoir personnel et l'influence que vous avez acquise sur vos camarades?

— Oui, monsieur, pourvu que cette guerre fût approuvée par Église, et par conséquent pût me conduire au but que je veux atteindre, c'est-à-dire à la rémission de mes péchés.

— Cette guerre sera non seulement approuvée, mais encore dirigée par elle. Quant à la rémission de vos péchés, nous avons M. l'archevêque de Paris qui tient de grands pouvoirs de la cour de Rome, et même M. le coadjuteur qui possède des indulgences plénières; nous vous recommanderions à lui.

— Songez, Maillard, dit le curé, que c'est moi qui vous ai recommandé à monsieur qui est un seigneur tout-puissant, et qui en quelque sorte ai répondu de vous.

— Je sais, monsieur le curé, dit le mendiant, que vous avez toujours été excellent pour moi; aussi, de mon côté, suis-je tout disposé à vous être agréable.

— Et croyez-vous votre pouvoir aussi grand sur vos confrères que me le disait tout à l'heure M. le curé?

— Je crois qu'ils ont pour moi une certaine estime, dit le mendiant avec orgueil, et que non seulement ils feront tout ce que je leur ordonnerai, mais encore que partout où j'irai ils me suivront.

— Et pouvez-vous me répondre de cinquante hommes bien résolus, de bonnes âmes oisives et bien animées, de braillards capables de faire tomber les murs du Palais-Royal en criant: «À bas le Mazarin!» comme tombaient autrefois ceux de Jéricho?

— Je crois, dit le mendiant, que je puis être chargé de choses plus difficiles et plus importantes que cela.

— Ah! ah! dit Gondy, vous chargeriez-vous donc dans une nuit de faire une dizaine de barricades?

— Je me chargerais d'en faire cinquante, et, le jour venu, de les défendre.

— Pardieu, dit de Gondy, vous parlez avec une assurance qui me fait plaisir, et puisque M. le curé me répond de vous…

— J'en réponds, dit le curé.

— Voici un sac contenant cinq cents pistoles en or, faites toutes vos dispositions, et dites-moi où je puis vous retrouver ce soir à dix heures.

— Il faudrait que ce fût dans un endroit élevé, et d'où un signal fait pût être vu dans tous les quartiers de Paris.

— Voulez-vous que je vous donne un mot pour le vicaire de Saint- Jacques-la-Boucherie? Il vous introduira dans une des chambres de la tour, dit le curé.

— À merveille, dit le mendiant.

— Donc, dit le coadjuteur, ce soir, à dix heures; et si je suis content de vous, il y aura à votre disposition un autre sac de cinq cents pistoles.

Les yeux du mendiant brillèrent d'avidité, mais il réprima cette émotion.

— À ce soir, monsieur, répondit-il, tout sera prêt.

Et il reporta sa chaise dans l'église, rangea près de sa chaise son seau et son goupillon, alla prendre de l'eau bénite au bénitier, comme s'il n'avait pas confiance dans la sienne, et sortit de l'église.

XLIX. La tour de Saint-Jacques-la-Boucherie

À six heures moins un quart, M. de Gondy avait fait toutes ses courses et était rentré à l'archevêché.

À six heures on annonça le curé de Saint-Merri.

Le coadjuteur jeta vivement les yeux derrière lui et vit qu'il était suivi d'un autre homme.

— Faites entrer, dit-il.

Le curé entra, et Planchet avec lui.

— Monseigneur, dit le curé de Saint-Merri, voici la personne dont j'ai eu l'honneur de vous parler.

Planchet salua de l'air d'un homme qui a fréquenté les bonnes maisons.

— Et vous êtes disposé à servir la cause du peuple? demanda
Gondy.

— Je crois bien, dit Planchet: je suis frondeur dans l'âme. Tel que vous me voyez, Monseigneur, je suis condamné à être pendu.

— Et à quelle occasion?

— J'ai tiré des mains des sergents de Mazarin un noble seigneur qu'ils reconduisaient à la Bastille, où il était depuis cinq ans.

— Vous le nommez?

— Oh! Monseigneur le connaît bien: c'est le comte de Rochefort.

— Ah! vraiment oui! dit le coadjuteur, j'ai entendu parler de cette affaire: vous aviez soulevé tout le quartier, m'a-t-on dit?

— À peu près, dit Planchet d'un air satisfait de lui-même.

— Et vous êtes de votre état?…

— Confiseur, rue des Lombards.

— Expliquez-moi comment il se fait qu'exerçant un état si pacifique vous ayez des inclinations si belliqueuses?

— Comment Monseigneur, étant Église, me reçoit-il maintenant en habit de cavalier, avec l'épée au côté et les éperons aux bottes?

— Pas mal répondu, ma foi! dit Gondy en riant; mais, vous le savez, j'ai toujours eu, malgré mon rabat, des inclinations guerrières.

— Eh bien, Monseigneur, moi, avant d'être confiseur, j'ai été trois ans sergent au régiment de Piémont, et avant d'être trois ans au régiment de Piémont, j'ai été dix-huit mois laquais de M. d'Artagnan.

— Le lieutenant aux mousquetaires? demanda Gondy.

— Lui-même, Monseigneur.

— Mais on le dit mazarin enragé?

— Heu… fit Planchet.

— Que voulez-vous dire?

— Rien, Monseigneur. M. d'Artagnan est au service; M. d'Artagnan fait son état de défendre Mazarin, qui le paye, comme nous faisons, nous autres bourgeois, notre état d'attaquer le Mazarin, qui nous vole.

— Vous êtes un garçon intelligent, mon ami, peut-on compter sur vous?

— Je croyais, dit Planchet, que M. le curé vous avait répondu pour moi.

— En effet; mais j'aime à recevoir cette assurance de votre bouche.

— Vous pouvez compter sur moi, Monseigneur, pourvu qu'il s'agisse de faire un bouleversement par la ville.

— Il s'agit justement de cela. Combien d'hommes croyez-vous pouvoir rassembler dans la nuit?

— Deux cents mousquets et cinq cents hallebardes.

— Qu'il y ait seulement un homme par chaque quartier qui en fasse autant, et demain nous aurons une assez forte armée.

— Mais oui.

— Seriez-vous disposé à obéir au comte de Rochefort?

— Je le suivrais en enfer; et ce n'est pas peu dire, car je le crois capable d'y descendre.

— Bravo!

— À quel signe pourra-t-on distinguer demain les amis des ennemis?

— Tout frondeur peut mettre un noeud de paille à son chapeau.

— Bien. Donnez la consigne.

— Avez-vous besoin d'argent?

— L'argent ne fait jamais de mal en aucune chose, Monseigneur. Si on n'en a pas, on s'en passera; si on en a, les choses n'iront que plus vite et mieux.

Gondy alla à un coffre et tira un sac.

— Voici cinq cents pistoles, dit-il; et si l'action va bien, comptez demain sur pareille somme.

— Je rendrai fidèlement compte à Monseigneur de cette somme, dit
Planchet en mettant le sac sous son bras.

— C'est bien, je vous recommande le cardinal.

— Soyez tranquille, il est en bonnes mains.

Planchet sortit, le curé resta un peu en arrière.

— Êtes-vous content, Monseigneur? dit-il.

— Oui, cet homme m'a l'air d'un gaillard résolu.

— Eh bien, il fera plus qu'il n'a promis.

— C'est merveilleux alors.

Et le curé rejoignit Planchet, qui l'attendait sur l'escalier. Dix minutes après on annonçait le curé de Saint-Sulpice.

Dès que la porte du cabinet de Gondy fut ouverte, un homme s'y précipita, c'était le comte de Rochefort.

— C'est donc vous, mon cher comte! dit de Gondy en lui tendant la main.

— Vous êtes donc enfin décidé, Monseigneur? dit Rochefort.

— Je l'ai toujours été, dit Gondy.

— Ne parlons plus de cela, vous le dites, je vous crois; nous allons donner le bal au Mazarin.

— Mais… je l'espère.

— Et quand commencera la danse?

— Les invitations se font pour cette nuit, dit le coadjuteur, mais les violons ne commenceront à jouer que demain matin.

— Vous pouvez compter sur moi et sur cinquante soldats que m'a promis le chevalier d'Humières, dans l'occasion où j'en aurais besoin.

— Sur cinquante soldats?

— Oui; il fait des recrues et me les prête; la fête finie, s'il en manque, je les remplacerai.

— Bien, mon cher Rochefort; mais ce n'est pas tout.

— Qu'y a-t-il encore? demanda Rochefort en souriant.

— M. de Beaufort, qu'en avez-vous fait?

— Il est dans le Vendômois, où il attend que je lui écrive de revenir à Paris.

— Écrivez-lui, il est temps.

— Vous êtes donc sûr de votre affaire?

— Oui, mais il faut qu'il se presse; car à peine le peuple de Paris va-t-il être révolté, que nous aurons dix princes pour un qui voudront se mettre à sa tête: s'il tarde, il trouvera la place prise.

— Puis-je lui donner avis de votre part?

— Oui, parfaitement.

— Puis-je lui dire qu'il doit compter sur vous?

— À merveille.

— Et vous lui laisserez tout pouvoir?

— Pour la guerre, oui; quant à la politique…

— Vous savez que ce n'est pas son fort.

— Il me laissera négocier à ma guise mon chapeau de cardinal.

— Vous y tenez?

— Puisqu'on me force de porter un chapeau d'une forme qui ne me convient pas, dit Gondy, je désire au moins que ce chapeau soit rouge.

— Il ne faut pas disputer des goûts et des couleurs, dit
Rochefort en riant; je réponds de son consentement.

— Et vous lui écrivez ce soir?

— Je fais mieux que cela, je lui envoie un messager.

— Dans combien de jours peut-il être ici?

— Dans cinq jours.

— Qu'il vienne, et il trouvera un changement.

— Je le désire.

— Je vous en réponds.

— Ainsi?

— Allez rassembler vos cinquante hommes et tenez-vous prêt.

— À quoi?

— À tout.

— Y a-t-il un signe de ralliement?

— Un noeud de paille au chapeau.

— C'est bien. Adieu, Monseigneur.

— Adieu, mon cher Rochefort.

— Ah! mons Mazarin, mons Mazarin! dit Rochefort en entraînant son curé, qui n'avait pas trouvé moyen de placer un mot dans ce dialogue, vous verrez si je suis trop vieux pour être un homme d'action!

Il était neuf heures et demie, il fallait bien une demi-heure au coadjuteur pour se rendre de l'archevêché à la tour de Saint- Jacques-la-Boucherie.

Le coadjuteur remarqua qu'une lumière veillait à l'une des fenêtres les plus élevées de la tour.

— Bon, dit-il, notre syndic est à son poste.

Il frappa, on vint lui ouvrir. Le vicaire lui-même l'attendait et le conduisit en l'éclairant jusqu'au haut de la tour; arrivé là, il lui montra une petite porte, posa la lumière dans un angle de la muraille pour que le coadjuteur pût la trouver en sortant, et descendit.

Quoique la clef fût à la porte, le coadjuteur frappa.

— Entrez, dit une voix que le coadjuteur reconnut pour celle du mendiant.

De Gondy entra. C'était effectivement le donneur d'eau bénite du parvis Saint-Eustache. Il attendait couché sur une espèce de grabat.

En voyant entrer le coadjuteur il se leva.

Dix heures sonnèrent.

— Eh bien! dit Gondy, m'as-tu tenu parole?

— Pas tout à fait, dit le mendiant.

— Comment cela?

— Vous m'avez demandé cinq cents hommes, n'est-ce pas?

— Oui, eh bien?

— Eh bien! je vous en aurai deux mille.

— Tu ne te vantes pas?

— Voulez-vous une preuve?

— Oui.

Trois chandelles étaient allumées, chacune d'elles brûlant devant une fenêtre dont l'une donnait sur la Cité, l'autre sur le Palais- Royal, l'autre sur la rue Saint-Denis.

L'homme alla silencieusement à chacune des trois chandelles et les souffla l'une après l'autre.

Le coadjuteur se trouva dans l'obscurité, la chambre n'était plus éclairée que par le rayon incertain de la lune perdue dans les gros nuages noirs dont elle frangeait d'argent les extrémités.

— Qu'as-tu fait? dit le coadjuteur.

— J'ai donné le signal.

— Lequel?

— Celui des barricades.

— Ah! ah!

— Quand vous sortirez d'ici vous verrez mes hommes à l'oeuvre. Prenez seulement garde de vous casser les jambes en vous heurtant à quelque chaîne ou en vous laissant tomber dans quelque trou.

— Bien! Voici la somme, la même que celle que tu as reçue.
Maintenant souviens-toi que tu es un chef et ne va pas boire.

— Il y a vingt ans que je n'ai bu que de l'eau.

L'homme prit le sac des mains du coadjuteur, qui entendit le bruit que faisait la main en fouillant et en maniant les pièces d'or.

— Ah! ah! dit le coadjuteur, tu es avare, mon drôle.

Le mendiant poussa un soupir et rejeta le sac.

— Serai-je donc toujours le même, dit-il, et ne parviendrai-je jamais à dépouiller le vieil homme? O misère, ô vanité!

— Tu le prends, cependant.

— Oui, mais je fais voeu devant vous d'employer ce qui me restera à des oeuvres pies.

Son visage était pâle et contracté comme l'est celui d'un homme qui vient de subir une lutte intérieure.

— Singulier homme! murmura Gondy.

Et il prit son chapeau pour s'en aller, mais en se retournant il vit le mendiant entre lui et la porte.

Son premier mouvement fut que cet homme lui voulait quelque mal.

Mais bientôt, au contraire, il lui vit joindre les deux mains et il tomba à genoux.

— Monseigneur, lui dit-il, avant de me quitter, votre bénédiction, je vous prie.

— Monseigneur! s'écria Gondy; mon ami, tu me prends pour un autre.

— Non, Monseigneur, je vous prends pour ce que vous êtes, c'est- à-dire pour M. le coadjuteur; je vous ai reconnu du premier coup d'oeil.

Gondy sourit.

— Et tu veux ma bénédiction? dit-il.

— Oui, j'en ai besoin.

Le mendiant dit ces paroles avec un ton d'humilité si grande et de repentir si profond, que Gondy étendit sa main sur lui et lui donna sa bénédiction avec toute l'onction dont il était capable.

— Maintenant, dit le coadjuteur, il y a communion entre nous. Je t'ai béni et tu m'es sacré, comme à mon tour je le suis pour toi. Voyons, as-tu commis quelque crime que poursuive la justice humaine dont je puisse te garantir?

Le mendiant secoua la tête.

— Le crime que j'ai commis, Monseigneur, ne relève point de la justice humaine, et vous ne pouvez m'en délivrer qu'en me bénissant souvent comme vous venez de le faire.

— Voyons, sois franc, dit le coadjuteur, tu n'as pas fait toute ta vie le métier que tu fais?

— Non, Monseigneur, je ne le fais pas depuis six ans.

— Avant de le faire, où étais-tu?

— À la Bastille.

— Et avant d'être à la Bastille?

— Je vous le dirai, Monseigneur, le jour où vous voudrez bien m'entendre en confession.

— C'est bien. À quelque heure du jour ou de la nuit que tu te présentes, souviens-toi que je suis prêt à te donner l'absolution.

— Merci, Monseigneur, dit le mendiant d'une voix sourde, mais je ne suis pas encore prêt à la recevoir.

— C'est bien. Adieu.

— Adieu, Monseigneur, dit le mendiant en ouvrant la porte et en se courbant devant le prélat.

Le coadjuteur prit la chandelle, descendit et sortit tout rêveur.

L. L'émeute

Il était onze heures de la nuit à peu près. Gondy n'eut pas fait cent pas dans les rues de Paris qu'il s'aperçut du changement étrange qui s'était opéré.

Toute la ville semblait habitée d'êtres fantastiques; on voyait des ombres silencieuses qui dépavaient les rues, d'autres qui traînaient et qui renversaient des charrettes, d'autres qui creusaient des fossés à engloutir des compagnies entières de cavaliers. Tous ces personnages si actifs allaient, venaient, couraient, pareils à des démons accomplissant quelque oeuvre inconnue: c'étaient les mendiants de la cour des Miracles, c'étaient les agents du donneur d'eau bénite du parvis Saint- Eustache qui préparaient les barricades du lendemain.

Gondy regardait ces hommes de l'obscurité, ces travailleurs nocturnes, avec une certaine épouvante; il se demandait si, après avoir fait sortir toutes ces créatures immondes de leurs repaires, il aurait le pouvoir de les y faire rentrer. Quand quelqu'un de ces êtres s'approchait de lui, il était prêt à faire le signe de la croix.

Il gagna la rue Saint-Honoré et la suivit en s'avançant vers la rue de la Ferronnerie. Là, l'aspect changea: c'étaient des marchands qui couraient de boutique en boutique; les portes semblaient fermées comme les contrevents; mais elles n'étaient que poussées, si bien qu'elles s'ouvraient et se refermaient aussitôt pour donner entrée à des hommes qui semblaient craindre de laisser voir ce qu'ils portaient; ces hommes, c'étaient les boutiquiers qui ayant des armes en prêtaient à ceux qui n'en avaient pas.

Un individu allait de porte en porte, pliant sous le poids d'épées, d'arquebuses, de mousquetons, d'armes de toute espèce, qu'il déposait au fur et à mesure. À la lueur d'une lanterne, le coadjuteur reconnut Planchet.

Le coadjuteur regagna le quai par la rue de la Monnaie; sur le quai, des groupes de bourgeois en manteaux noirs et gris, selon qu'ils appartenaient à la haute ou à la basse bourgeoisie, stationnaient immobiles, tandis que des hommes isolés passaient d'un groupe à l'autre. Tous ces manteaux gris ou noirs étaient relevés par-derrière par la pointe d'une épée, par-devant par le canon d'une arquebuse ou d'un mousqueton.

En arrivant sur le Pont-Neuf, le coadjuteur trouva ce pont gardé; un homme s'approcha de lui.

— Qui êtes-vous? demanda cet homme; je ne vous reconnais pas pour être des nôtres.

— C'est que vous ne reconnaissez pas vos amis, mon cher monsieur
Louvières, dit le coadjuteur en levant son chapeau.

Louvières le reconnut et s'inclina.

Gondy poursuivit sa route et descendit jusqu'à la tour de Nesle. Là, il vit une longue file de gens qui se glissaient le long des murs. On eût dit d'une procession de fantômes, car ils étaient tous enveloppés de manteaux blancs. Arrivés à un certain endroit, tous ces hommes semblaient s'anéantir l'un après l'autre comme si la terre eût manqué sous leurs pieds. Gondy s'accouda dans un angle et les vit disparaître depuis le premier jusqu'à l'avant- dernier.

Le dernier leva les yeux pour s'assurer sans doute que lui et ses compagnons n'étaient point épiés, et malgré l'obscurité il aperçut Gondy. Il marcha droit à lui et lui mit le pistolet sous la gorge.

— Holà! monsieur de Rochefort, dit Gondy en riant, ne plaisantons pas avec les armes à feu.

Rochefort reconnut la voix.

— Ah! c'est vous, Monseigneur? dit-il.

— Moi-même. Quelles gens menez-vous ainsi dans les entrailles de la terre?

— Mes cinquante recrues du chevalier d'Humières, qui sont destinées à entrer dans les chevau-légers, et qui ont pour tout équipement reçu leurs manteaux blancs.

— Et vous allez?

— Chez un sculpteur de mes amis; seulement nous descendons par la trappe où il introduit ses marbres.

— Très bien, dit Gondy.

Et il donna une poignée de main à Rochefort, qui descendit à son tour et referma la trappe derrière lui.

Le coadjuteur rentra chez lui. Il était une heure du matin. Il ouvrit la fenêtre et se pencha pour écouter.

Il se faisait par toute la ville une rumeur étrange, inouïe, inconnue; on sentait qu'il se passait dans toutes ces rues, obscures comme des gouffres, quelque chose d'inusité et de terrible. De temps en temps un grondement pareil à celui d'une tempête qui s'amasse ou d'une houle qui monte se faisait entendre; mais rien de clair, rien de distinct, rien d'explicable ne se présentait à l'esprit: on eût dit de ces bruits mystérieux et souterrains qui précèdent les tremblements de terre.

L'oeuvre de révolte dura toute la nuit ainsi. Le lendemain, Paris en s'éveillant sembla tressaillir à son propre aspect. On eût dit d'une ville assiégée. Des hommes armés se tenaient sur les barricades l'oeil menaçant, le mousquet à l'épaule; des mots d'ordre, des patrouilles, des arrestations, des exécutions même, voilà ce que le passant trouvait à chaque pas. On arrêtait les chapeaux à plumes et les épées dorées pour leur faire crier: Vive Broussel! à bas le Mazarin! et quiconque se refusait à cette cérémonie était hué, conspué et même battu. On ne tuait pas encore, mais on sentait que ce n'était pas l'envie qui en manquait.

Les barricades avaient été poussées jusqu'auprès du Palais-Royal. De la rue des Bons-Enfants à celle de la Ferronnerie, de la rue Saint-Thomas-du-Louvre au Pont-Neuf, de la rue Richelieu à la porte Saint-Honoré, il y avait plus de dix mille hommes armés, dont les plus avancés criaient des défis aux sentinelles impassibles du régiment des gardes placées en vedettes tout autour du Palais-Royal, dont les grilles étaient refermées derrière elles, précaution qui rendait leur situation précaire. Au milieu de tout cela circulaient, par bandes de cent, de cent cinquante, de deux cents, des hommes hâves, livides, déguenillés, portant des espèces d'étendards où étaient écrits ces mots: Voyez la misère du peuple! Partout où passaient ces gens, des cris frénétiques se faisaient entendre; et il y avait tant de bandes semblables, que l'on criait partout.

L'étonnement d'Anne d'Autriche et de Mazarin fut grand à leur lever, quand on vint leur annoncer que la Cité, que la veille au soir ils avaient laissée tranquille, se réveillait fiévreuse et tout en émotion; aussi ni l'un ni l'autre ne voulaient-ils croire les rapports qu'on leur faisait, disant qu'ils ne s'en rapporteraient de cela qu'à leurs yeux et à leurs oreilles. On leur ouvrit une fenêtre. Ils virent, ils entendirent et ils furent convaincus.

Mazarin haussa les épaules et fit semblant de mépriser fort cette populace, mais il pâlit visiblement et, tout tremblant, courut à son cabinet, enfermant son or et ses bijoux dans ses cassettes, et passant à ses doigts ses plus beaux diamants. Quant à la reine, furieuse et abandonnée à sa seule volonté, elle fit venir le maréchal de La Meilleraie, lui ordonna de prendre autant d'hommes qu'il lui plairait et d'aller voir ce que c'était que cette plaisanterie.

Le maréchal était d'ordinaire fort aventureux et ne doutait de rien, ayant ce haut mépris de la populace que professaient pour elle les gens d'épée; il prit cent cinquante hommes et voulut sortir par le pont du Louvre, mais là il rencontra Rochefort et ses cinquante chevau-légers accompagnés de plus de quinze cents personnes. Il n'y avait pas moyen de forcer une pareille barrière. Le maréchal ne l'essaya même point et remonta le quai.

Mais au Pont-Neuf il trouva Louvières et ses bourgeois. Cette fois le maréchal essaya de charger, mais il fut accueilli à coups de mousquet, tandis que les pierres tombaient comme grêle par toutes les fenêtres. Il y laissa trois hommes.

Il battit en retraite vers le quartier des Halles, mais il y trouva Planchet et ses hallebardiers. Les hallebardes se couchèrent menaçantes vers lui; il voulut passer sur le ventre à tous ces manteaux gris, mais les manteaux gris tinrent bon, et le maréchal recula vers la rue Saint-Honoré, laissant sur le champ quatre de ses gardes qui avaient été tués tout doucement à l'arme blanche.

Alors il s'engagea dans la rue Saint-Honoré; mais là il rencontra les barricades du mendiant de Saint-Eustache. Elles étaient gardées, non seulement par des hommes armés, mais encore par des femmes et des enfants. Maître Friquet, possesseur d'un pistolet et d'une épée que lui avait donnés Louvières, avait organisé une bande de drôles comme lui, et faisait un bruit à tout rompre.

Le maréchal crut ce point plus mal gardé que les autres et voulut le forcer. Il fit mettre pied à terre à vingt hommes pour forcer et ouvrir cette barricade, tandis que lui et le reste de sa troupe à cheval protégeraient les assaillants. Les vingt hommes marchèrent droit à l'obstacle; mais, là, de derrière les poutres, d'entre les roues des charrettes, du haut des pierres, une fusillade terrible partit, et au bruit de cette fusillade, les hallebardiers de Planchet apparurent au coin du cimetière des Innocents, et les bourgeois de Louvières au coin de la rue de la Monnaie.

Le maréchal de La Meilleraie était pris entre deux feux.

Le maréchal de La Meilleraie était brave, aussi résolut-il de mourir où il était. Il rendit coups pour coups, et les hurlements de douleur commencèrent à retentir dans la foule. Les gardes, mieux exercés, tiraient plus juste, mais les bourgeois, plus nombreux, les écrasaient sous un véritable ouragan de fer. Les hommes tombaient autour de lui comme ils auraient pu tomber à Rocroy ou à Lérida. Fontrailles, son aide de camp, avait le bras cassé, son cheval avait reçu une balle dans le cou, et il avait grand'peine à le maîtriser, car la douleur le rendait presque fou. Enfin, il en était à ce moment suprême où le plus brave sent le frisson dans ses veines et la sueur sur son front, lorsque tout à coup la foule s'ouvrit du côté de la rue de l'Arbre-Sec en criant:

Vive le coadjuteur! et Gondy, en rochet et en camail, parut, passant tranquille au milieu de la fusillade, et distribuant à droite et à gauche ses bénédictions avec autant de calme que s'il conduisait la procession de la Fête-Dieu.

Tout le monde tomba à genoux.

Le maréchal le reconnut et courut à lui.

— Tirez-moi d'ici, au nom du ciel, dit-il, ou j'y laisserai ma peau et celle de tous mes hommes.

Il se faisait un tumulte au milieu duquel on n'eût pas entendu gronder le tonnerre du ciel. Gondy leva la main et réclama le silence. On se tut.

— Mes enfants, dit-il, voici M. le maréchal de La Meilleraie, aux intentions duquel vous vous êtes trompés, et qui s'engage, en rentrant au Louvre, à demander en votre nom, à la reine, la liberté de notre Broussel. Vous y engagez-vous, maréchal? ajouta Gondy en se tournant vers La Meilleraie.

— Morbleu! s'écria celui-ci, je le crois bien que je m'y engage!
Je n'espérais pas en être quitte à si bon marché.

— Il vous donne sa parole de gentilhomme, dit Gondy.

Le maréchal leva la main en signe d'assentiment.

— «Vive le coadjuteur!» cria la foule. Quelques voix ajoutèrent même. «Vive le maréchal!» mais toutes reprirent en choeur: «À bas le Mazarin!»

La foule s'ouvrit, le chemin de la rue Saint-Honoré était le plus court. On ouvrit les barricades, et le maréchal et le reste de sa troupe firent retraite, précédés par Friquet et ses bandits, les uns faisant semblant de battre du tambour, les autres imitant le son de la trompette.

Ce fut presque une marche triomphante: seulement, derrière les gardes, les barricades se refermaient; le maréchal rongeait ses poings.

Pendant ce temps, comme nous l'avons dit, Mazarin était dans son cabinet, mettant ordre à ses petites affaires. Il avait fait demander d'Artagnan; mais, au milieu de tout ce tumulte, il n'espérait pas le voir, d'Artagnan n'étant pas de service. Au bout de dix minutes le lieutenant parut sur le seuil, suivi de son inséparable Porthos.

— Ah! venez, venez, monsou d'Artagnan, s'écria le cardinal, et soyez le bienvenu, ainsi que votre ami. Mais que se passe-t-il donc dans ce damné Paris?

— Ce qui se passe, Monseigneur! rien de bon, dit d'Artagnan en hochant la tête; la ville est en pleine révolte, et tout à l'heure, comme je traversais la rue Montorgueil avec M. du Vallon que voici et qui est bien votre serviteur, malgré mon uniforme et peut-être même à cause de mon uniforme, on a voulu nous faire crier: Vive Broussel! et faut-il que je dise, Monseigneur, ce qu'on a voulu nous faire crier encore?

— Dites, dites.

— Et: À bas Mazarin! Ma foi, voilà le grand mot lâché.

Mazarin sourit, mais devint fort pâle.

— Et vous avez crié? dit-il.

— Ma foi non, dit d'Artagnan, je n'étais pas en voix; M. du
Vallon est enrhumé et n'a pas crié non plus. Alors, Monseigneur…

— Alors quoi? demanda Mazarin.

— Regardez mon chapeau et mon manteau.

Et d'Artagnan montra quatre trous de balle dans son manteau et deux dans son feutre. Quant à l'habit de Porthos, un coup de hallebarde l'avait ouvert sur le flanc, et un coup de pistolet avait coupé sa plume.

Diavolo! dit le cardinal pensif et en regardant les deux amis avec une naïve admiration, j'aurais crié, moi!

En ce moment le tumulte retentit plus rapproché.

Mazarin s'essuya le front en regardant autour de lui. Il avait bonne envie d'aller à la fenêtre, mais il n'osait.

— Voyez donc ce qui se passe, monsieur d'Artagnan, dit-il.

D'Artagnan alla à la fenêtre avec son insouciance habituelle.

— Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela? le maréchal de La Meilleraie qui revient sans chapeau, Fontrailles qui porte son bras en écharpe, des gardes blessés, des chevaux tout en sang… Eh! mais… que font donc les sentinelles! elles mettent en joue, elles vont tirer!

— On leur a donné la consigne de tirer sur le peuple, s'écria
Mazarin, si le peuple approchait du Palais-Royal.

— Mais si elles font feu, tout est perdu! s'écria d'Artagnan.

— Nous avons les grilles.

— Les grilles! il y en a pour cinq minutes; les grilles! elles seront arrachées, tordues, broyées!… Ne tirez pas, mordieu! s'écria d'Artagnan en ouvrant la fenêtre.

Malgré cette recommandation, qui, au milieu du tumulte, n'avait pu être entendue, trois ou quatre coups de mousquet retentirent, puis une fusillade terrible leur succéda; on entendit cliqueter les balles sur la façade du Palais-Royal, une d'elles passa sous le bras de d'Artagnan et alla briser une glace dans laquelle Porthos se mirait avec complaisance.

— Ohimé! s'écria le cardinal; une glace de Venise!

— Oh! Monseigneur, dit d'Artagnan en refermant tranquillement la fenêtre, ne pleurez pas encore, cela n'en vaut pas la peine, car il est probable que dans une heure il n'en restera pas une au Palais-Royal, de toutes vos glaces, qu'elles soient de Venise ou de Paris.

— Mais quel est donc votre avis, alors? dit le cardinal tout tremblant.

— Eh morbleu! de leur rendre Broussel, puisqu'ils vous le redemandent! Que diable voulez-vous faire d'un conseiller au parlement? ce n'est bon à rien!

— Et vous, monsieur du Vallon, est-ce votre avis? Que feriez- vous?

— Je rendrais Broussel, dit Porthos.

— Venez, venez, messieurs, s'écria Mazarin, je vais parler de la chose à la reine.

Au bout du corridor il s'arrêta.

— Je puis compter sur vous, n'est-ce pas, messieurs? dit-il.

— Nous ne nous donnons pas deux fois, dit d'Artagnan, nous nous sommes donnés à vous, ordonnez, nous obéirons.

— Eh bien! dit Mazarin, entrez dans ce cabinet, et attendez.

En faisant un détour, il rentra dans le salon par une autre porte.

LI. L'émeute se fait révolte

Le cabinet où l'on avait fait entrer d'Artagnan et Porthos n'était séparé du salon où se trouvait la reine que par des portières de tapisserie. Le peu d'épaisseur de la séparation permettait donc d'entendre tout ce qui se passait, tandis que l'ouverture qui se trouvait entre les deux rideaux, si étroite qu'elle fût, permettait de voir.

La reine était debout dans ce salon, pâle de colère; mais cependant sa puissance sur elle-même était si grande, qu'on eût dit qu'elle n'éprouvait aucune émotion. Derrière elle étaient Comminges, Villequier et Guitaut; derrière les hommes, les femmes.

Devant elle, le chancelier Séguier, le même qui, vingt ans auparavant, l'avait si fort persécutée, racontait que son carrosse venait d'être brisé, qu'il avait été poursuivi, qu'il s'était jeté dans l'Hôtel d'O…., que l'hôtel avait été aussitôt envahi, pillé, dévasté; heureusement il avait eu le temps de gagner un cabinet perdu dans la tapisserie, où une vieille femme l'avait enfermé avec son frère l'évêque de Meaux. Là, le danger avait été si réel, les forcenés s'étaient approchés de ce cabinet avec de telles menaces, que le chancelier avait cru que son heure était venue, et qu'il s'était confessé à son frère, afin d'être tout prêt à mourir s'il était découvert. Heureusement ne l'avait-il point été: le peuple, croyant qu'il s'était évadé par quelque porte de derrière, s'était retiré et lui avait laissé la retraite libre. Il s'était alors déguisé avec les habits du marquis d'O… et il était sorti de l'hôtel, enjambant par-dessus les corps de son exempt et de deux gardes qui avaient été tués en défendant la porte de la rue.

Pendant ce récit, Mazarin était entré, et sans bruit s'était glissé près de la reine et écoutait.

— Eh bien! demanda la reine quand le chancelier eut fini, que pensez-vous de cela?

— Je pense que la chose est fort grave, Madame.

— Mais quel conseil me proposez-vous?

— J'en proposerais bien un à Votre Majesté, mais je n'ose.

— Osez, osez, monsieur, dit la reine avec un sourire amer, vous avez bien osé autre chose.

Le chancelier rougit et balbutia quelques mots.

— Il n'est pas question du passé, mais du présent, dit la reine.
Vous avez dit que vous aviez un conseil à me donner, quel est-il?

— Madame, dit le chancelier en hésitant, ce serait de relâcher
Broussel.

La reine, quoique très pâle, pâlit visiblement encore et sa figure se contracta.

— Relâcher Broussel! dit-elle, jamais!

En ce moment on entendit des pas dans la salle précédente, et, sans être annoncé, le maréchal de La Meilleraie parut sur le seuil de la porte.

— Ah! vous voilà, maréchal! s'écria Anne d'Autriche avec joie, vous avez mis toute cette canaille à la raison, j'espère?

— Madame, dit le maréchal, j'ai laissé trois hommes au Pont-Neuf, quatre aux Halles, six au coin de la rue de l'Arbre-Sec et deux à la porte de votre palais, en tout quinze. Je ramène dix ou douze blessés. Mon chapeau est resté je ne sais où, emporté par une balle et, selon toute probabilité, je serais resté avec mon chapeau, sans M. le coadjuteur, qui est venu et qui m'a tiré d'affaire.

— Ah! au fait, dit la reine, cela m'eût étonnée de ne pas voir ce basset à jambes torses mêlé dans tout cela.

— Madame, dit La Meilleraie en riant, n'en dites pas trop de mal devant moi, car le service qu'il m'a rendu est encore tout chaud.

— C'est bon, dit la reine, soyez-lui reconnaissant tant que vous voudrez; mais cela ne m'engage pas, moi. Vous voilà sain et sauf, c'est tout ce que je désirais; soyez non seulement le bienvenu, mais le bien revenu.

— Oui, Madame; mais je suis le bien revenu à une condition, c'est que je vous transmettrai les volontés du peuple.

— Des volontés! dit Anne d'Autriche en fronçant le sourcil. Oh! oh! monsieur le maréchal, il faut que vous vous soyez trouvé dans un bien grand danger, pour vous charger d'une ambassade si étrange!

Et ces mots furent prononcés avec un accent d'ironie qui n'échappa point au maréchal.

— Pardon, Madame, dit le maréchal, je ne suis pas avocat, je suis homme de guerre, et par conséquent peut-être je comprends mal la valeur des mots; c'est le désir et non la volonté du peuple que j'aurais dû dire. Quant à ce que vous me faites l'honneur de me répondre, je crois que vous vouliez dire que j'ai eu peur.

La reine sourit.

— Eh bien! oui, Madame, j'ai eu peur; c'est la troisième fois de ma vie que cela m'arrive, et cependant je me suis trouvé à douze batailles rangées et je ne sais combien de combats et d'escarmouches: oui, j'ai eu peur, et j'aime mieux être en face de Votre Majesté, si menaçant que soit son sourire, qu'en face de ces démons d'enfer qui m'ont accompagné jusqu'ici et qui sortent je ne sais d'où.

— Bravo! dit tout bas d'Artagnan à Porthos, bien répondu.

— Eh bien! dit la reine se mordant les lèvres, tandis que les courtisans se regardaient avec étonnement, quel est ce désir de mon peuple?

— Qu'on lui rende Broussel, Madame, dit le maréchal.

— Jamais! dit la reine, jamais!

— Votre Majesté est la maîtresse, dit La Meilleraie saluant en faisant un pas en arrière.

— Où allez-vous, maréchal? dit la reine.

— Je vais rendre la réponse de Votre Majesté à ceux qui l'attendent.

— Restez, maréchal, je ne veux pas avoir l'air de parlementer avec des rebelles.

— Madame, j'ai donné ma parole, dit le maréchal.

— Ce qui veut dire?…

— Que si vous ne me faites pas arrêter, je suis forcé de descendre.

Les yeux d'Anne d'Autriche lancèrent deux éclairs.

— Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur, dit-elle, j'en ai fait arrêter de plus grands que vous; Guitaut!

Mazarin s'élança.

— Madame, dit-il, si j'osais à mon tour vous donner un avis…

— Serait-ce aussi de rendre Broussel, monsieur? En ce cas vous pouvez vous en dispenser.

— Non, dit Mazarin, quoique peut-être celui-là en vaille bien un autre.

— Que serait-ce, alors?

— Ce serait d'appeler M. le coadjuteur.

— Le coadjuteur! s'écria la reine, cet affreux brouillon! C'est lui qui a fait toute cette révolte.

— Raison de plus, dit Mazarin; s'il l'a faite, il peut la défaire.

— Et tenez, Madame, dit Comminges qui se tenait près d'une fenêtre par laquelle il regardait; tenez, l'occasion est bonne, car le voici qui donne sa bénédiction sur la place du Palais- Royal.

La reine s'élança vers la fenêtre.

— C'est vrai, dit-elle, le maître hypocrite! voyez!

— Je vois, dit Mazarin, que tout le monde s'agenouille devant lui, quoiqu'il ne soit que coadjuteur; tandis que si j'étais à sa place on me mettrait en pièces, quoique je sois cardinal. Je persiste donc, Madame, dans mon désir (Mazarin appuya sur ce mot) que Votre Majesté reçoive le coadjuteur.

— Et pourquoi ne dites-vous pas, vous aussi, dans votre volonté? répondit la reine à voix basse.

Mazarin s'inclina.

La reine demeura un instant pensive. Puis relevant la tête:

— Monsieur le maréchal, dit-elle, allez me chercher M. le coadjuteur, et me l'amenez.

— Et que dirai-je au peuple? demanda le maréchal.

— Qu'il ait patience, dit Anne d'Autriche; je l'ai bien, moi!

Il y avait dans la voix de la fière Espagnole un accent si impératif, que le maréchal ne fit aucune observation; il s'inclina et sortit.

D'Artagnan se retourna vers Porthos:

— Comment cela va-t-il finir? dit-il.

— Nous le verrons bien, dit Porthos avec son air tranquille.

Pendant ce temps Anne d'Autriche allait à Comminges et lui parlait tout bas.

Mazarin, inquiet, regardait du côté où étaient d'Artagnan et
Porthos.

Les autres assistants échangeaient des paroles à voix basse.

La porte se rouvrit; le maréchal parut, suivi du coadjuteur.

— Voici, Madame, dit-il, M. de Gondy qui s'empresse de se rendre aux ordres de Votre Majesté.

La reine fit quelques pas à sa rencontre et s'arrêta froide, sévère, immobile et la lèvre inférieure dédaigneusement avancée.

Gondy s'inclina respectueusement.

— Eh bien, monsieur, dit la reine, que dites-vous de cette émeute?

— Que ce n'est déjà plus une émeute, Madame, répondit le coadjuteur, mais une révolte.

— La révolte est chez ceux qui pensent que mon peuple puisse se révolter! s'écria Anne incapable de dissimuler devant le coadjuteur, qu'elle regardait à bon titre peut-être, comme le promoteur de toute cette émotion. La révolte, voilà comment appellent ceux qui la désirent le mouvement qu'ils ont fait eux- mêmes; mais, attendez, attendez, l'autorité du roi y mettra bon ordre.

— Est-ce pour me dire cela, Madame, répondit froidement Gondy, que Votre Majesté m'a admis à l'honneur de sa présence?

— Non, mon cher coadjuteur, dit Mazarin, c'était pour vous demander votre avis dans la conjoncture fâcheuse où nous nous trouvons.

— Est-il vrai, demanda de Gondy en feignant l'air d'un homme étonné, que Sa Majesté m'ait fait appeler pour me demander un conseil?

— Oui, dit la reine, on l'a voulu.

Le coadjuteur s'inclina.

— Sa Majesté désire donc…

— Que vous lui disiez ce que vous feriez à sa place, s'empressa de répondre Mazarin.