«— Je l'ai dit et je le répète, répondit le prince, car c'est la vérité.
«— Monseigneur, dit alors l'un des parrains de Chavigny, permettez-moi de dire à Votre Altesse que des coups à un gentilhomme dégradent autant celui qui les donne que celui qui les reçoit. Le roi Louis XIII ne voulait pas avoir de valets de chambre gentilshommes, pour avoir le droit de battre ses valets de chambre.
«— Eh bien mais, demanda M. de Beaufort étonné, qui a reçu des coups et qui parle de battre?
«— Mais vous, Monseigneur, qui prétendez avoir battu….
«— Qui?
«— M. de Chavigny.
«— Moi?
«— N'avez-vous pas gourmé M. de Chavigny, à ce que vous dites au moins, Monseigneur?
«— Oui.
«— Eh bien! lui dément.
«— Ah! par exemple, dit le prince, je l'ai si bien gourmé que voilà mes propres paroles, dit M. de Beaufort avec toute la majesté que vous lui connaissez:
«Mon cher Chavigny, vous êtes blâmable de prêter secours à un drôle comme ce Mazarin.
«— Ah! Monseigneur, s'écria le second, je comprends, c'est gourmander que vous avez voulu dire.
«— Gourmander, gourmer, que fait cela? dit le prince; n'est-ce pas la même chose? En vérité, vos faiseurs de morts sont bien pédants!
On rit beaucoup de cette erreur philologique de M. de Beaufort, dont les bévues en ce genre commençaient à devenir proverbiales, et il fut convenu que, l'esprit de parti étant exilé à tout jamais de ces réunions amicales, d'Artagnan et Porthos pourraient railler les princes, à la condition qu'Athos et Aramis pourraient gourmer le Mazarin.
— Ma foi, dit d'Artagnan à ses deux amis, vous avez raison de lui vouloir du mal, à ce Mazarin, car de son côté, je vous le jure, il ne vous veut pas de bien.
— Bah! vraiment? dit Athos. Si je croyais que ce drôle me connût par mon nom, je me ferais débaptiser, de peur qu'on ne crût que je le connais, moi.
— Il ne vous connaît point par votre nom, mais par vos faits; il sait qu'il y a deux gentilshommes qui ont plus particulièrement contribué à l'évasion de M. de Beaufort, et il les fait chercher activement, je vous en réponds.
— Par qui?
— Par moi.
— Comment, par vous?
— Oui, il m'a encore envoyé chercher ce matin pour me demander si j'avais quelque renseignement.
— Sur ces deux gentilshommes?
— Oui.
— Et que lui avez-vous répondu?
— Que je n'en avais pas encore, mais que je dînais avec deux personnes qui pourraient m'en donner.
— Vous lui avez dit cela! dit Porthos avec son gros rire épanoui sur sa large figure. Bravo! Et cela ne vous fait pas peur, Athos?
— Non, dit Athos, ce n'est pas la recherche du Mazarin que je redoute.
— Vous, reprit Aramis, dites-moi un peu ce que vous redoutez?
— Rien, dans le présent du moins, c'est vrai.
— Et dans le passé? dit Porthos.
— Ah! dans le passé, c'est autre chose, dit Athos avec un soupir; dans le passé et dans l'avenir…
— Est-ce que vous craignez pour votre jeune Raoul? demanda
Aramis.
— Bon! dit d'Artagnan, on n'est jamais tué à la première affaire.
— Ni à la seconde, dit Aramis.
— Ni à la troisième, dit Porthos. D'ailleurs, quand on est tué, on en revient, et la preuve c'est que nous voilà.
— Non, dit Athos, ce n'est pas Raoul non plus qui m'inquiète, car il se conduira, je l'espère, en gentilhomme, et s'il est tué, eh bien! ce sera bravement; mais tenez, si ce malheur lui arrivait, eh bien…
Athos passa la main sur son front pâle.
— Eh bien? demanda Aramis.
— Eh bien! je regarderais ce malheur comme une expiation.
— Ah! ah! dit d'Artagnan, je sais ce que vous voulez dire.
— Et moi aussi, dit Aramis; mais il ne faut pas songer à cela,
Athos: le passé est le passé.
— Je ne comprends pas, dit Porthos.
— L'affaire d'Armentières, dit tout bas d'Artagnan.
— L'affaire d'Armentières? demanda celui-ci.
— Milady…
— Ah.! oui, dit Porthos, je l'avais oubliée, moi.
Athos le regarda de son oeil profond.
— Vous l'avez oubliée, vous, Porthos? dit-il.
— Ma foi, oui, dit Porthos, il y a longtemps de cela.
— La chose ne pèse donc point à votre conscience?
— Ma foi, non! dit Porthos.
— Et à vous, Aramis?
— Mais, j'y pense parfois, dit Aramis, comme à un des cas de conscience qui prêtent le plus à la discussion.
— Et à vous, d'Artagnan?
— Moi, j'avoue que lorsque mon esprit s'arrête sur cette époque terrible, je n'ai de souvenirs que pour le corps glacé de cette pauvre Mme Bonacieux. Oui, Oui, murmura-t-il, j'ai eu bien des fois des regrets pour la victime, jamais de remords pour son assassin.
Athos secoua la tête d'un air de doute.
— Songez, dit Aramis, que si vous admettez la justice divine et sa participation aux choses de ce monde, cette femme a été punie de par la volonté de Dieu. Nous avons été les instruments, voilà tout.
— Mais le libre arbitre, Aramis?
— Que fait le juge? il a son libre arbitre et il condamne sans crainte. Que fait le bourreau? Il est maître de son bras, et cependant il frappe sans remords.
— Le bourreau… murmura Athos.
Et l'on vit qu'il s'arrêtait à un souvenir.
— Je sais que c'est effrayant, dit d'Artagnan, mais quand on pense que nous avons tué des Anglais, des Rochelois, des Espagnols, des Français même, qui n'avaient jamais fait d'autre mal que de nous coucher en joue et de nous manquer, qui n'avaient jamais eu d'autre tort que de croiser le fer avec nous et de ne pas arriver à la parade assez vite, je m'excuse pour ma part dans le meurtre de cette femme, parole d'honneur!
— Moi, dit Porthos, maintenant que vous m'en avez fait souvenir, Athos, je revois encore la scène comme si j'y étais: Milady était là, où vous êtes (Athos pâlit); moi j'étais à la place où se trouve d'Artagnan. J'avais au côté une épée qui coupait comme un damas… Vous vous la rappelez, Aramis, car vous l'appeliez toujours Balizarde? Eh bien! je vous jure à tous trois que s'il n'y avait pas eu là le bourreau de Béthune… Est-ce de Béthune?… Oui, ma foi, de Béthune… j'eusse coupé le cou à cette scélérate, sans m'y reprendre, et même en m'y reprenant. C'était une méchante femme.
— Et puis, dit Aramis, avec ce ton d'insoucieuse philosophie qu'il avait pris depuis qu'il était Église, et dans lequel il y avait bien plus d'athéisme que de confiance en Dieu, à quoi bon songer à tout cela! ce qui est fait est fait. Nous nous confesserons de cette action à l'heure suprême et Dieu saura bien mieux que nous si c'est un crime, une faute ou une action méritoire. M'en repentir? me direz-vous; ma foi, non. Sur l'honneur et sur la croix, je ne me repens que parce qu'elle était femme.
— Le plus tranquillisant dans tout cela, dit d'Artagnan, c'est que de tout cela il ne reste aucune trace.
— Elle avait un fils, dit Athos.
— Ah! oui, je le sais bien, dit d'Artagnan, et vous m'en avez parlé; mais qui sait ce qu'il est devenu? Mort le serpent, morte la couvée? Croyez-vous que de Winter, son oncle, aura élevé ce serpenteau-là? De Winter aura condamné le fils comme il a condamné la mère.
— Alors, dit Athos, malheur à de Winter, car l'enfant n'avait rien fait, lui.
— L'enfant est mort, ou le diable m'emporte! dit Porthos. Il fait tant de brouillard dans cet affreux pays, à ce que dit d'Artagnan, du moins…
Au moment où cette conclusion de Porthos allait peut-être ramener la gaieté sur tous ces fronts plus ou moins assombris, un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier, et l'on frappa à la porte.
— Entrez, dit Athos.
— Messieurs, dit l'hôte, il y a un garçon très pressé qui demande à parler à l'un de vous.
— Auquel? demandèrent les quatre amis.
— À celui qui se nomme le comte de La Fère.
— C'est moi, dit Athos. Et comment s'appelle ce garçon?
— Grimaud.
— Ah! fit Athos pâlissant, déjà de retour? Qu'est-il donc arrivé à Bragelonne?
— Qu'il entre! dit d'Artagnan, qu'il entre!
Mais déjà Grimaud avait franchi l'escalier et attendait sur le degré; il s'élança dans la chambre et congédia l'hôte d'un geste.
L'hôte referma la porte: les quatre amis restèrent dans l'attente. L'agitation de Grimaud, sa pâleur, la sueur qui mouillait son visage, la poussière qui souillait ses vêtements, tout annonçait qu'il s'était fait le messager de quelque importante et terrible nouvelle.
— Messieurs, dit-il, cette femme avait un enfant, l'enfant est devenu un homme; la tigresse avait un petit, le tigre est lancé, il vient à vous, prenez garde!
Athos regarda ses amis avec un sourire mélancolique. Porthos chercha à son côté son épée, qui était pendue à la muraille; Aramis saisit son couteau, d'Artagnan se leva.
— Que veux-tu dire, Grimaud? s'écria ce dernier.
— Que le fils de Milady a quitté l'Angleterre, qu'il est en
France, qu'il vient à Paris, s'il n'y est déjà.
— Diable! dit Porthos, tu es sûr?
— Sûr, dit Grimaud.
Un long silence accueillit cette déclaration. Grimaud était si haletant, si fatigué, qu'il tomba sur une chaise.
Athos remplit un verre de Champagne et le lui porta.
— Eh bien! après tout, dit d'Artagnan, quand il vivrait, quand il viendrait à Paris, nous en avons vu bien d'autres! Qu'il vienne!
— Oui, dit Porthos, caressant du regard son épée pendue à la muraille, nous l'attendons: qu'il vienne!
— D'ailleurs ce n'est qu'un enfant, dit Aramis.
Grimaud se leva.
— Un enfant! dit-il. Savez-vous ce qu'il a fait, cet enfant? Déguisé en moine, il a découvert toute l'histoire en confessant le bourreau de Béthune, et après l'avoir confessé, après avoir tout appris de lui, il lui a, pour absolution, planté dans le coeur le poignard que voilà. Tenez, il est encore rouge et humide, car il n'y a pas plus de trente heures qu'il est sorti de la plaie.
Et Grimaud jeta sur la table le poignard oublié par le moine dans la blessure du bourreau.
D'Artagnan, Porthos et Aramis se levèrent, et d'un mouvement spontané coururent à leurs épées.
Athos seul demeura sur sa chaise calme et rêveur.
— Et tu dis qu'il est vêtu en moine, Grimaud?
— Oui, en moine augustin.
— Quel homme est-ce?
— De ma taille, à ce que m'a dit l'hôte, maigre, pâle, avec des yeux bleu clair, et des cheveux blonds!
— Et… il n'a pas vu Raoul? dit Athos.
— Au contraire, ils se sont rencontrés, et c'est le vicomte lui- même qui l'a conduit au lit du mourant.
Athos se leva sans dire une parole et alla à son tour décrocher son épée.
— Ah çà, messieurs, dit d'Artagnan essayant de rire, savez-vous que nous avons l'air de femmelettes! Comment, nous, quatre hommes, qui avons sans sourciller tenu tête à des armées, voilà que nous tremblons devant un enfant!
— Oui, dit Athos, mais cet enfant vient au nom de Dieu.
Et ils sortirent empressés de l'hôtellerie.
XXXIX. La lettre de Charles Ier
Maintenant, il faut que le lecteur franchisse avec nous la Seine, et nous suive jusqu'à la porte du couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques.
Il est onze heures du matin, et les pieuses soeurs viennent de dire une messe pour le succès des armes de Charles Ier. En sortant de l'église, une femme et une jeune fille vêtues de noir, l'une comme une veuve, l'autre comme une orpheline, sont rentrées dans leur cellule.
La femme s'est agenouillée sur un prie-Dieu de bois peint, et à quelques pas d'elle la jeune fille, appuyée sur une chaise, se tient debout et pleure.
La femme a dû être belle, mais on voit que ses larmes l'ont vieillie. La jeune fille est charmante, et ses pleurs l'embellissent encore. La femme paraît avoir quarante ans, la jeune fille en a quatorze.
— Mon Dieu! disait la suppliante agenouillée, conservez mon époux, conservez mon fils, et prenez ma vie si triste et si misérable.
— Mon Dieu! disait la jeune fille, conservez-moi ma mère!
— Votre mère ne peut plus rien pour vous en ce monde, Henriette, dit en se retournant la femme affligée qui priait. Votre mère n'a plus ni trône, ni époux, ni fils, ni argent, ni amis; votre mère, ma pauvre enfant, est abandonnée de tout l'univers.
Et la femme, se renversant aux bras de sa fille qui se précipitait pour la soutenir, se laissa aller elle-même aux sanglots.
— Ma mère, prenez courage! dit la jeune fille.
— Ah! les rois sont malheureux cette année, dit la mère en posant sa tête sur l'épaule de l'enfant; et personne ne songe à nous dans ce pays, car chacun songe à ses propres affaires. Tant que votre frère a été avec nous, il m'a soutenue; mais votre frère est parti: il est à présent sans pouvoir donner de ses nouvelles à moi ni à son père. J'ai engagé mes derniers bijoux, vendu toutes mes hardes et les vôtres pour payer les gages de ses serviteurs, qui refusaient de l'accompagner si je n'eusse fait ce sacrifice. Maintenant nous en sommes réduites de vivre aux dépens des filles du Seigneur. Nous sommes des pauvres secourues par Dieu.
— Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas à la reine votre soeur? demanda la jeune fille.
— Hélas! dit l'affligée, la reine ma soeur n'est plus reine, mon enfant, et c'est un autre qui règne en son nom. Un jour vous pourrez comprendre cela.
— Eh bien, alors, au roi votre neveu. Voulez-vous que je lui parle? Vous savez comme il m'aime, ma mère.
— Hélas! le roi, mon neveu, n'est pas encore roi, et lui-même, vous le savez bien, Laporte nous l'a dit vingt fois, lui-même manque de tout.
— Alors adressons-nous à Dieu, dit la jeune fille.
Et elle s'agenouilla près de sa mère.
Ces deux femmes qui priaient ainsi au même prie-Dieu, c'étaient la fille et la petite-fille de Henri IV, la femme et la fille de Charles Ier.
Elles achevaient leur double prière lorsqu'une religieuse gratta doucement à la porte de la cellule.
— Entrez, ma soeur, dit la plus âgée des deux femmes en essuyant ses pleurs et en se relevant.
La religieuse entrouvrit respectueusement la porte.
— Que Votre Majesté veuille bien m'excuser si je trouble ses méditations, dit-elle; mais il y a au parloir un seigneur étranger qui arrive d'Angleterre, et qui demande l'honneur de présenter une lettre à Votre Majesté.
— Oh! une lettre! une lettre du roi peut-être! des nouvelles de votre père, sans doute! Entendez-vous, Henriette?
— Oui, Madame, j'entends et j'espère.
— Et quel est ce seigneur, dites?
— Un gentilhomme de quarante-cinq à cinquante ans.
— Son nom? a-t-il dit son nom?
— Milord de Winter.
— Milord de Winter! s'écria la reine; l'ami de mon époux! Eh! faites entrer, faites entrer!
Et la reine courut au-devant du messager, dont elle saisit la main avec empressement.
Lord de Winter, en entrant dans la cellule, s'agenouilla et présenta à la reine une lettre roulée dans un étui d'or.
— Ah! milord, dit la reine, vous nous apportez trois choses que nous n'avions pas vues depuis bien longtemps: de l'or, un ami dévoué et une lettre du roi notre époux et maître.
De Winter salua de nouveau; mais il ne put répondre, tant il était profondément ému.
— Milord, dit la reine montrant la lettre, vous comprenez que je suis pressée de savoir ce que contient ce papier.
— Je me retire, madame, dit de Winter.
— Non, restez, dit la reine, nous lirons devant vous. Ne comprenez-vous pas que j'ai mille questions à vous faire?
De Winter recula de quelques pas, et demeura debout en silence.
La mère et la fille, de leur côté, s'étaient retirées dans l'embrasure d'une fenêtre, et lisaient avidement, la fille appuyée au bras de la mère, la lettre suivante:
«Madame et chère épouse,
«Nous voici arrivés au terme. Toutes les ressources que Dieu m'a laissées sont concentrées en ce camp de Naseby, d'où je vous écris à la hâte. Là j'attends l'armée de mes sujets rebelles, et je vais lutter une dernière fois contre eux. Vainqueur, j'éternise la lutte; vaincu, je suis perdu complètement. Je veux, dans ce dernier cas (hélas! quand on en est où nous en sommes, il faut tout prévoir), je veux essayer de gagner les côtes de France. Mais pourra-t-on, voudra-t-on y recevoir un roi malheureux, qui apportera un si funeste exemple dans un pays déjà soulevé par les discordes civiles? Votre sagesse et votre affection me serviront de guide. Le porteur de cette lettre vous dira, Madame, ce que je ne puis confier au risque d'un accident. Il vous expliquera quelle démarche j'attends de vous. Je le charge aussi de ma bénédiction pour mes enfants et de tous les sentiments de mon coeur pour vous, Madame et chère épouse.»
La lettre était signée, au lieu de «Charles, roi», «Charles, encore roi.»
Cette triste lecture, dont de Winter suivait les impressions sur le visage de la reine, amena cependant dans ses yeux un éclair d'espérance.
— Qu'il ne soit plus roi! s'écria-t-elle, qu'il soit vaincu, exilé, proscrit, mais qu'il vive! Hélas! le trône est un poste trop périlleux aujourd'hui pour que je désire qu'il y reste. Mais, dites-moi, milord, continua la reine, ne me cachez rien, où en est le roi? Sa position est-elle donc aussi désespérée qu'il le pense?
— Hélas! Madame, plus désespérée qu'il ne le pense lui-même. Sa Majesté a le coeur si bon, qu'elle ne comprend pas la haine; si loyal, qu'elle ne devine pas la trahison. L'Angleterre est atteinte d'un esprit de vertige qui, j'en ai bien peur, ne s'éteindra que dans le sang.
— Mais lord Montrose? répondit la reine. J'avais entendu parler de grands et rapides succès, de batailles gagnées à Inverlochy, à Auldearn, à Alford et à Kilsyth. J'avais entendu dire qu'il marchait à la frontière pour se joindre à son roi.
— Oui, Madame; mais à la frontière il a rencontré Lesley. Il avait lassé la victoire à force d'entreprises surhumaines: la victoire l'a abandonné. Montrose, battu à Philiphaugh, a été forcé de congédier les restes de son armée et de fuir déguisé en laquais. Il est à Bergen en Norvège.
— Dieu le garde! dit la reine. C'est au moins une consolation de savoir que ceux qui ont tant de fois risqué leur vie pour nous sont en sûreté. Et maintenant, milord, que je vois la position du roi telle qu'elle est, c'est-à-dire désespérée, dites-moi ce que vous avez à me dire de la part de mon royal époux.
— Eh bien! Madame, dit de Winter, le roi désire que vous tâchiez de pénétrer les dispositions du roi et de la reine à son égard.
— Hélas! vous le savez, répondit la reine, le roi n'est encore qu'un enfant, et la reine est une femme, bien faible même: c'est M. de Mazarin qui est tout.
— Voudrait-il donc jouer en France le rôle que Cromwell joue en
Angleterre?
— Oh! non. C'est un Italien souple et rusé, qui peut-être rêve le crime mais n'osera jamais le commettre; et, tout au contraire de Cromwell, qui dispose des deux chambres, Mazarin n'a pour appui que la reine dans sa lutte avec le parlement.
— Raison de plus alors pour qu'il protège un roi que les parlements poursuivent.
La reine hocha la tête avec amertume.
— Si j'en juge par moi-même, milord, dit-elle, le cardinal ne fera rien, ou peut-être même sera contre nous. Ma présence et celle de ma fille en France lui pèsent déjà: à plus forte raison, celle du roi. Milord, ajouta Henriette en souriant avec mélancolie, c'est triste et presque honteux à dire, mais nous avons passé l'hiver au Louvre sans argent, sans linge, presque sans pain, et souvent ne nous levant pas faute de feu.
— Horreur! s'écria de Winter. La fille de Henri IV, la femme du roi Charles! Que ne vous adressiez-vous donc, Madame, au premier venu de nous?
— Voilà l'hospitalité que donne à une reine le ministre auquel un roi veut la demander.
— Mais j'avais entendu parler d'un mariage entre monseigneur le prince de Galles et mademoiselle d'Orléans dit de Winter.
— Oui, j'en ai eu un instant l'espoir. Les enfants s'aimaient; mais la reine, qui avait d'abord donné les mains à cet amour, a changé d'avis; mais M. le duc d'Orléans, qui avait encouragé le commencement de leur familiarité, a défendu à sa fille de songer davantage à cette union. Ah! milord, continua la reine sans songer même à essuyer ses larmes, mieux vaut combattre comme a fait le roi, et mourir comme il va faire peut-être, que de vivre en mendiant comme je le fais.
— Du courage, Madame, dit de Winter, du courage. Ne désespérez pas. Les intérêts de la couronne de France, si ébranlée en ce moment, sont de combattre la rébellion chez le peuple le plus voisin. Mazarin est homme d'état et il comprendra cette nécessité.
— Mais êtes-vous sûr, dit la reine d'un air de doute, que vous ne soyez pas prévenu?
— Par qui? demanda de Winter.
— Mais par les Joyce, par les Pride, par les Cromwell.
— Par un tailleur! par un charretier par un brasseur! Ah! je l'espère, Madame, le cardinal n'entrerait pas en alliance avec de pareils hommes.
— Eh! qu'est-il lui-même? demanda Madame Henriette.
— Mais, pour l'honneur du roi, pour celui de la reine…
— Allons, espérons qu'il fera quelque chose pour cet honneur, dit Madame Henriette. Un ami possède une si bonne éloquence, milord, que vous me rassurez. Donnez-moi donc la main et allons chez le ministre.
— Madame, dit de Winter en s'inclinant, je suis confus de cet honneur.
— Mais enfin, s'il refusait, dit Madame Henriette s'arrêtant, et que le roi perdît la bataille?
— Sa Majesté alors se réfugierait en Hollande, où j'ai entendu dire qu'était monseigneur le prince de Galles.
— Et Sa Majesté pourrait-elle compter pour sa fuite sur beaucoup de serviteurs comme vous?
— Hélas! non, madame, dit de Winter; mais le cas est prévu, et je viens chercher des alliés en France.
— Des alliés! dit la reine en secouant la tête.
— Madame, répondit de Winter, que je retrouve d'anciens amis que j'ai eus autrefois, et je réponds de tout.
— Allons donc, milord, dit la reine avec ce doute poignant des gens qui ont été longtemps malheureux, allons donc, et que Dieu vous entende!
La reine monta dans sa voiture, et de Winter, à cheval, suivi de deux laquais, l'accompagna à la portière.
XL. La lettre de Cromwell
Au moment où Madame Henriette quittait les Carmélites pour se rendre au Palais-Royal, un cavalier descendait de cheval à la porte de cette demeure royale, et annonçait aux gardes qu'il avait quelque chose de conséquence à dire au cardinal Mazarin.
Bien que le cardinal eût souvent peur, comme il avait encore plus souvent besoin d'avis et de renseignements, il était assez accessible. Ce n'était point à la première porte qu'on trouvait la difficulté véritable, la seconde même se franchissait assez facilement, mais à la troisième veillait, outre le garde et les huissiers, le fidèle Bernouin, cerbère qu'aucune parole ne pouvait fléchir, qu'aucun rameau, fût-il d'or, ne pouvait charmer.
C'était donc à la troisième porte que celui qui sollicitait ou réclamait une audience devait subir un interrogatoire formel.
Le cavalier, ayant laissé son cheval attaché aux grilles de la cour, monta le grand escalier, et s'adressant aux gardes dans la première salle:
— M. le cardinal Mazarin? dit-il.
— Passez, répondirent les gardes sans lever le nez, les uns de dessus leurs cartes et les autres de dessus leurs dés, enchantés d'ailleurs de faire comprendre que ce n'était pas à eux de remplir l'office de laquais.
Le cavalier entra dans la seconde salle. Celle-ci était gardée par les mousquetaires et les huissiers.
Le cavalier répéta sa demande.
— Avez-vous une lettre d'audience? demanda un huissier s'avançant au-devant du solliciteur.
— J'en ai une, mais pas du cardinal Mazarin.
— Entrez et demandez M. Bernouin, dit l'huissier. Et il ouvrit la porte de la troisième chambre. Soit par hasard, soit qu'il se tînt à son poste habituel, Bernouin était debout derrière cette porte et avait tout entendu.
— C'est moi, monsieur, que vous cherchez, dit-il. De qui est la lettre que vous apportez à Son Éminence?
— Du général Olivier Cromwell, dit le nouveau venu; veuillez dire ce nom à Son Éminence, et venir rapporter s'il peut me recevoir oui ou non.
Et il se tint debout dans l'attitude sombre et fière qui était particulière aux puritains.
Bernouin, après avoir promené sur toute la personne du jeune homme un regard inquisiteur, rentra dans le cabinet du cardinal, auquel il transmet les paroles du messager.
— Un homme porteur d'une lettre d'Olivier Cromwell? dit Mazarin; et quelle espèce d'homme?
— Un vrai Anglais, monseigneur; cheveux blond roux, plutôt roux que blonds; oeil gris bleu, plutôt gris que bleu; pour le reste, orgueil et raideur.
— Qu'il donne sa lettre.
— Monseigneur demande la lettre, dit Bernouin en repassant du cabinet dans l'antichambre.
— Monseigneur ne verra pas la lettre sans le porteur, répondit le jeune homme; mais pour vous convaincre que je suis réellement porteur d'une lettre, regardez, la voici.
Bernouin regarda le cachet; et, voyant que la lettre venait véritablement du général Olivier Cromwell, il s'apprêta à retourner près de Mazarin.
— Ajoutez, dit le jeune homme, que je suis non pas un simple messager, mais un envoyé extraordinaire.
Bernouin rentrant dans le cabinet, et sortant après quelques secondes:
— Entrez, monsieur, dit-il en tenant la porte ouverte.
Mazarin avait eu besoin de toutes ces allées et venues pour se remettre de l'émotion que lui avait causée l'annonce de cette lettre, mais quelque perspicace que fût son esprit, il cherchait en vain quel motif avait pu porter Cromwell à entrer avec lui en communication.
Le jeune homme parut sur le seuil de son cabinet; il tenait son chapeau d'une main et la lettre de l'autre.
Mazarin se leva.
— Vous avez, monsieur, dit-il, une lettre de créance pour moi?
— La voici, Monseigneur, dit le jeune homme.
Mazarin prit la lettre, la décacheta et lut:
«M. Mordaunt, un de mes secrétaires, remettra cette lettre d'introduction à Son Éminence le cardinal Mazarini, à Paris; il est porteur, en outre, pour Son Éminence, d'une seconde lettre confidentielle.
— Fort bien, monsieur Mordaunt, dit Mazarin, donnez-moi cette seconde lettre et asseyez-vous.
Le jeune homme tira de sa poche une seconde lettre, la donna au cardinal et s'assit.
Cependant, tout à ses réflexions, le cardinal avait pris la lettre, et, sans la décacheter, la tournait et la retournait dans sa main; mais pour donner le change au messager, il se mit à l'interroger selon son habitude, et convaincu qu'il était, par l'expérience, que peu d'hommes parvenaient à lui cacher quelque chose lorsqu'il interrogeait et regardait à la fois:
— Vous êtes bien jeune, monsieur Mordaunt, pour ce rude métier d'ambassadeur où échouent parfois les plus vieux diplomates.
— Monseigneur, j'ai vingt-trois ans; mais Votre Éminence se trompe en me disant que je suis jeune. J'ai plus d'âge qu'elle, quoique je n'aie point sa sagesse.
— Comment cela, monsieur? dit Mazarin, je ne vous comprends pas.
— Je dis, Monseigneur, que les années de souffrance comptent double, et que depuis vingt ans je souffre.
— Ah! oui, je comprends, dit Mazarin, défaut de fortune; vous êtes pauvre, n'est-ce pas?
Puis il ajouta en lui-même:
— Ces révolutionnaires anglais sont tous des gueux et des manants.
— Monseigneur, je devais avoir un jour une fortune de six millions; mais on me l'a prise.
— Vous n'êtes donc pas un homme du peuple? dit Mazarin étonné.
— Si je portais mon titre je serais lord; si je portais mon nom, vous eussiez entendu un des noms les plus illustres de l'Angleterre.
— Comment vous appelez-vous donc? demanda Mazarin.
— Je m'appelle M. Mordaunt, dit le jeune homme en s'inclinant.
Mazarin comprit que l'envoyé de Cromwell désirait garder son incognito.
Il se tut un instant, mais pendant cet instant, il le regarda avec une attention plus grande encore qu'il n'avait fait la première fois.
Le jeune homme était impassible.
— Au diable ces puritains! dit tout bas Mazarin, ils sont taillés dans le marbre.
Et tout haut:
— Mais il vous reste des parents? dit-il.
— Il m'en reste un, oui, Monseigneur.
— Alors il vous aide?
— Je me suis présenté trois fois pour implorer son appui, et trois fois il m'a fait chasser par ses valets.
— Oh! mon Dieu! mon cher monsieur Mordaunt, dit Mazarin, espérant faire tomber le jeune homme dans quelque piège par sa fausse pitié, mon Dieu! que votre récit m'intéresse donc! Vous ne connaissez donc pas votre naissance?
— Je ne la connais que depuis peu de temps.
— Et jusqu'au moment où vous l'avez connue?…
— Je me considérais comme un enfant abandonné.
— Alors vous n'avez jamais vu votre mère?
— Si fait, Monseigneur; quand j'étais enfant, elle vint trois fois chez ma nourrice; je me rappelle la dernière fois qu'elle vint comme si c'était aujourd'hui.
— Vous avez bonne mémoire, dit Mazarin.
— Oh, oui, Monseigneur, dit le jeune homme, avec un si singulier accent, que le cardinal sentit un frisson lui courir par les veines.
— Et qui vous élevait? demanda Mazarin.
— Une nourrice française, qui me renvoya quand j'eus cinq ans, parce que personne ne la payait plus, en me nommant ce parent dont souvent ma mère lui avait parlé.
— Que devîntes-vous?
— Comme je pleurais et mendiais sur les grands chemins, un ministre de Kingston me recueillit, m'instruisit dans la religion calviniste, me donna toute la science qu'il avait lui-même, et m'aida dans les recherches que je fis de ma famille.
— Et ces recherches?
— Furent infructueuses; le hasard fit tout.
— Vous découvrîtes ce qu'était devenue votre mère?
— J'appris qu'elle avait été assassinée par ce parent aidé de quatre de ses amis, mais je savais déjà que j'avais été dégradé de la noblesse et dépouillé de tous mes biens par le roi Charles Ier.
— Ah! je comprends maintenant pourquoi vous servez M. Cromwell.
Vous haïssez le roi.
— Oui, Monseigneur, je le hais! dit le jeune homme.
Mazarin vit avec étonnement l'expression diabolique avec laquelle le jeune homme prononça ces paroles: comme les visages ordinaires se colorent de sang, son visage, à lui, se colora de fiel et devint livide.
— Votre histoire est terrible, monsieur Mordaunt, et me touche vivement; mais, par bonheur pour vous, vous servez un maître tout- puissant. Il doit vous aider dans vos recherches. Nous avons tant de renseignements, nous autres.
— Monseigneur, à un bon chien de race il ne faut montrer que le bout d'une piste pour qu'il arrive sûrement à l'autre bout.
— Mais ce parent dont vous m'avez entretenu, voulez-vous que je lui parle? dit Mazarin qui tenait à se faire un ami près de Cromwell.
— Merci, Monseigneur, je lui parlerai moi-même.
— Mais ne m'avez-vous pas dit qu'il vous maltraitait?
— Il me traitera mieux la première fois que je le verrai.
— Vous avez donc un moyen de l'attendrir?
— J'ai un moyen de me faire craindre.
Mazarin regardait le jeune homme, mais à l'éclair qui jaillit de ses yeux il baissa la tête, et embarrassé de continuer une semblable conversation, il ouvrit la lettre de Cromwell.
Peu à peu les yeux du jeune homme redevinrent ternes et vitreux comme d'habitude, et il tomba dans une rêverie profonde. Après avoir lu les premières lignes, Mazarin se hasarda à regarder en dessous si Mordaunt n'épiait pas sa physionomie; et remarquant son indifférence:
— Faites donc faire vos affaires, dit-il en haussant imperceptiblement les épaules, par des gens qui font en même temps les leurs! Voyons ce que veut cette lettre.
Nous la reproduisons textuellement:
«À Son Éminence
«Monseigneur le cardinal Mazarini.
«J'ai voulu, Monseigneur, connaître vos intentions au sujet des affaires présentes de l'Angleterre. Les deux royaumes sont trop voisins pour que la France ne s'occupe pas de notre situation, comme nous nous occupons de celle de la France. Les Anglais sont presque tous unanimes pour combattre la tyrannie du roi Charles et de ses partisans. Placé à la tête de ce mouvement par la confiance publique, j'en apprécie mieux que personne la nature et les conséquences. Aujourd'hui je fais la guerre et je vais livrer au roi Charles une bataille décisive. Je la gagnerai, car l'espoir de la nation et l'esprit du Seigneur sont avec moi. Cette bataille gagnée, le roi n'a plus de ressources en Angleterre ni en Écosse; et s'il n'est pas pris ou tué, il va essayer de passer en France pour recruter des soldats et se refaire des armes et de l'argent. Déjà la France a reçu la reine Henriette, et, involontairement sans doute, a entretenu un foyer de guerre civile inextinguible dans mon pays; mais Madame Henriette est fille de France et l'hospitalité de la France lui était due. Quant au roi Charles, la question change de face: en le recevant et en le secourant, la France improuverait les actes du peuple anglais et nuirait si essentiellement à l'Angleterre et surtout à la marche du gouvernement qu'elle compte se donner, qu'un pareil état équivaudrait à des hostilités flagrantes…»
À ce moment, Mazarin, fort inquiet de la tournure que prenait la lettre, cessa de lire de nouveau et regarda le jeune homme en dessous.
Il rêvait toujours.
Mazarin continua:
«Il est donc urgent, Monseigneur, que je sache à quoi m'en tenir sur les vues de la France: les intérêts de ce royaume et ceux de l'Angleterre, quoique dirigés en sens inverse, se rapprochent cependant plus qu'on ne saurait le croire. L'Angleterre a besoin de tranquillité intérieure pour consommer l'expulsion de son roi, la France a besoin de cette tranquillité pour consolider le trône de son jeune monarque; vous avez autant que nous besoin de cette paix intérieure, à laquelle nous touchons, nous, grâce à l'énergie de notre gouvernement.
«Vos querelles avec le parlement, vos dissensions bruyantes avec les princes qui aujourd'hui combattent pour vous et demain combattront contre vous, la ténacité populaire dirigée par le coadjuteur, le président Blancmesnil et le conseiller Broussel; tout ce désordre enfin qui parcourt les différents degrés de l'État doit vous faire envisager avec inquiétude l'éventualité d'une guerre étrangère: car alors l'Angleterre, surexcitée par l'enthousiasme des idées nouvelles, s'allierait avec l'Espagne qui déjà convoite cette alliance. J'ai donc pensé, Monseigneur, connaissant votre prudence et la position toute personnelle que les événements vous font aujourd'hui, j'ai pensé que vous aimeriez mieux concentrer vos forces dans l'intérieur du royaume de France et abandonner aux siennes le gouvernement nouveau de l'Angleterre. Cette neutralité consiste seulement à éloigner le roi Charles du territoire de France, et à ne secourir ni par armes, ni par argent, ni par troupes, ce roi entièrement étranger à votre pays.
«Ma lettre est donc toute confidentielle, et c'est pour cela que je vous l'envoie par un homme de mon intime confiance; elle précédera, par un sentiment que Votre Éminence appréciera, les mesures que je prendrai d'après les événements. Olivier Cromwell a pensé qu'il ferait mieux entendre la raison à un esprit intelligent comme celui de Mazarini, qu'à une reine admirable de fermeté sans doute, mais trop soumise aux vains préjugés de la naissance et du pouvoir divin.
«Adieu, Monseigneur, si je n'ai pas de réponse dans quinze jours, je regarderai ma lettre comme non avenue.
— Monsieur Mordaunt, dit le cardinal en élevant la voix comme pour éveiller le songeur, ma réponse à cette lettre sera d'autant plus satisfaisante pour le général Cromwell, que je serai plus sûr qu'on ignorera que je la lui aurai faite. Allez donc l'attendre à Boulogne-sur-Mer, et promettez-moi de partir demain matin.
— Je vous le promets, Monseigneur, répondit Mordaunt, mais combien de jours Votre Éminence me fera-t-elle attendre cette réponse?
— Si vous ne l'avez pas reçue dans dix jours, vous pouvez partir.
Mordaunt s'inclina.
— Ce n'est pas tout, monsieur, continua Mazarin, vos aventures
particulières m'ont vivement touché; en outre, la lettre de
M. Cromwell vous rend important à mes yeux comme ambassadeur.
Voyons, je vous le répète, dites-moi, que puis-je faire pour vous?
Mordaunt réfléchit un instant, et, après une visible hésitation, il allait ouvrir la bouche pour parler, quand Bernouin entra précipitamment, se pencha vers l'oreille du cardinal et lui parla tout bas.
— Monseigneur, lui dit-il, la reine Henriette accompagnée d'un gentilhomme anglais entre en ce moment au Palais-Royal.
Mazarin fit sur sa chaise un bond qui n'échappa point au jeune homme et réprima la confidence qu'il allait sans doute faire.
— Monsieur, dit le cardinal, vous avez entendu, n'est-ce pas? Je vous fixe Boulogne parce que je pense que toute ville de France vous est indifférente; si vous en préférez une autre, nommez-là; mais vous concevez facilement qu'entouré comme je le suis d'influences auxquelles je n'échappe qu'à force de discrétion, je désire qu'on ignore votre présence à Paris.
— Je partirai, monsieur, dit Mordaunt en faisant quelques pas vers la porte par laquelle il était entré.
— Non, point par là, monsieur, je vous prie! s'écria vivement le cardinal: veuillez passer par cette galerie d'où vous gagnerez le vestibule. Je désire qu'on ne vous voie pas sortir, notre entrevue doit être secrète.
Mordaunt suivit Bernouin, qui le fit passer dans une salle voisine et le remit à un huissier en lui indiquant une porte de sortie.
Puis il revint à la hâte vers son maître pour introduire près de lui la reine Henriette, qui traversait déjà la galerie vitrée.
XLI. Mazarin et Madame Henriette
Le cardinal se leva et alla recevoir en hâte la reine d'Angleterre. Il la joignit au milieu de la galerie qui précédait son cabinet.
Il témoignait d'autant plus de respect à cette reine sans suite et sans parure, qu'il sentait lui-même qu'il avait bien quelque reproche à se faire sur son avarice et son manque de coeur.
Mais les suppliants savent contraindre leur visage à prendre toutes les expressions, et la fille de Henri IV souriait en venant au-devant de celui qu'elle haïssait et méprisait.
— Ah! se dit à lui-même Mazarin, quel doux visage! Viendrait-elle pour m'emprunter de l'argent?
Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort; il tourna même en dedans le chaton du diamant magnifique dont l'éclat attirait les yeux sur sa main, qu'il avait d'ailleurs blanche et belle. Malheureusement cette bague n'avait pas la vertu de celle de Gygès, qui rendait son maître invisible lorsqu'il faisait ce que venait de faire Mazarin.
Or, Mazarin eût bien désiré être invisible en ce moment, car il devinait que Madame Henriette venait lui demander quelque chose; du moment où une reine qu'il avait traitée ainsi apparaissait avec le sourire sur les lèvres, au lieu d'avoir la menace sur la bouche, elle venait en suppliante.
— Monsieur le cardinal, dit l'auguste visiteuse, j'avais d'abord eu l'idée de parler de l'affaire qui m'amène avec la reine ma soeur, mais j'ai réfléchi que les choses politiques regardent avant tout les hommes.
— Madame, dit Mazarin, croyez que Votre Majesté me confond avec cette distinction flatteuse.
— Il est bien gracieux, pensa la reine, m'aurait-il donc devinée?
On était arrivé au cabinet du cardinal. Il fit asseoir la reine, et lorsqu'elle fut accommodée dans son fauteuil:
— Donnez, dit-il, vos ordres au plus respectueux de vos serviteurs.
— Hélas! monsieur, répondit la reine, j'ai perdu l'habitude de donner des ordres, et pris celle de faire des prières. Je viens vous prier, trop heureuse si ma prière est exaucée par vous.
— Je vous écoute, Madame, dit Mazarin.
— Monsieur le cardinal, il s'agit de la guerre que le roi mon mari soutient contre ses sujets rebelles. Vous ignorez peut-être qu'on se bat en Angleterre, dit la reine avec un sourire triste, et que dans peu l'on se battra d'une façon bien plus décisive encore qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.
— Je l'ignore complètement, madame, dit le cardinal en accompagnant ces paroles d'un léger mouvement d'épaule. Hélas! nos guerres à nous absorbent le temps et l'esprit d'un pauvre ministre incapable et infirme comme je le suis.
— Eh bien! monsieur le cardinal, dit la reine, je vous apprendrai donc que Charles Ier, mon époux, est à la veille d'engager une action décisive. En cas d'échec… Mazarin fit un mouvement… Il faut tout prévoir, continua la reine; en cas d'échec, il désire se retirer en France et y vivre comme un simple particulier. Que dites-vous de ce projet?
Le cardinal avait écouté sans qu'une fibre de son visage trahit l'impression qu'il éprouvait; en écoutant, son sourire resta ce qu'il était toujours, faux et câlin, et quand la reine eut fini:
— Croyez-vous, Madame, dit-il de sa voix la plus soyeuse, que la France, tout agitée et toute bouillante comme elle est elle-même, soit un port bien salutaire pour un roi détrôné? La couronne est déjà peu solide sur la tête du roi Louis XIV, comment supporterait-il un double poids?
— Ce poids n'a pas été bien lourd, quant à ce qui me regarde, interrompit la reine avec un douloureux sourire, et je ne demande pas qu'on fasse plus pour mon époux qu'on n'a fait pour moi. Vous voyez que nous sommes des rois bien modestes, monsieur.
— Oh! vous, Madame, vous, se hâta de dire le cardinal pour couper court aux explications qu'il voyait arriver, vous, c'est autre chose, une fille de Henri IV, de ce grand, de ce sublime roi…
— Ce qui ne vous empêche pas de refuser l'hospitalité à son gendre, n'est-ce pas, monsieur? Vous devriez pourtant vous souvenir que ce grand, ce sublime roi, proscrit un jour comme va l'être mon mari, a été demander du secours à l'Angleterre, et que l'Angleterre lui en a donné; il est vrai de dire que la reine Élisabeth n'était pas sa nièce.
— Peccato! dit Mazarin se débattant sous cette logique si simple, Votre Majesté ne me comprend pas; elle juge mal mes intentions, et cela sans doute parce que je m'explique mal en français.
— Parlez italien, monsieur; la reine Marie de Médicis, notre mère, nous a appris cette langue avant que le cardinal votre prédécesseur l'ait envoyée mourir en exil. S'il est resté quelque chose de ce grand, de ce sublime roi Henri dont vous parliez tout à l'heure, il doit bien s'étonner de cette profonde admiration pour lui jointe à si peu de pitié pour sa famille.
La sueur coulait à grosses gouttes sur le front de Mazarin.
— Cette admiration est, au contraire, si grande et si réelle, Madame, dit Mazarin sans accepter l'offre que lui faisait la reine de changer d'idiome, que, si le roi Charles Ier — que Dieu le garde de tout malheur! — venait en France, je lui offrirais ma maison, ma propre maison; mais, hélas! ce serait une retraite peu sûre. Quelque jour le peuple brûlera cette maison comme il a brûlé celle du maréchal d'Ancre. Pauvre Concino Concini! il ne voulait cependant que le bien de la France.
— Oui, Monseigneur, comme vous, dit ironiquement la reine.
Mazarin fit semblant de ne pas comprendre le double sens de la phrase qu'il avait dite lui-même, et continua de s'apitoyer sur le sort de Concino Concini.
— Mais enfin, monseigneur le cardinal, dit la reine impatientée, que me répondez-vous?
— Madame, s'écria Mazarin de plus en plus attendri, Madame, Votre Majesté me permettrait-elle de lui donner un conseil? Bien entendu qu'avant de prendre cette hardiesse, je commence à me mettre aux pieds de Votre Majesté pour tout ce qui lui fera plaisir.
— Dites, monsieur, répondit la reine. Le conseil d'un homme aussi prudent que vous doit être assurément bon.
— Madame, croyez-moi, le roi doit se défendre jusqu'au bout.
— Il l'a fait, monsieur, et cette dernière bataille, qu'il va livrer avec des ressources bien inférieures à celles de ses ennemis, prouve qu'il ne compte pas se rendre sans combattre; mais enfin, dans le cas où il serait vaincu?
— Eh bien, Madame, dans ce cas, mon avis, je sais que je suis bien hardi de donner un avis à Votre Majesté, mais mon avis est que le roi ne doit pas quitter son royaume. On oublie vite les rois absents: s'il passe en France, sa cause est perdue.
— Mais alors, dit la reine, si c'est votre avis et que vous lui portiez vraiment intérêt, envoyez-lui quelque secours d'hommes et d'argent; car, moi, je ne puis plus rien pour lui, j'ai vendu pour l'aider jusqu'à mon dernier diamant. Il ne me reste rien, vous le savez, vous le savez mieux que personne, monsieur. S'il m'était resté quelque bijou, j'en aurais acheté du bois pour me chauffer, moi et ma fille, cet hiver.
— Ah! Madame, dit Mazarin, Votre Majesté ne sait guère ce qu'elle me demande. Du jour où un secours d'étrangers entre à la suite d'un roi pour le replacer sur le trône, c'est avouer qu'il n'a plus d'aide dans l'amour de ses sujets.
— Au fait, monsieur le cardinal, dit la reine impatientée de suivre cet esprit subtil dans le labyrinthe de mots où il s'égarait, au fait, et répondez-moi oui ou non: si le roi persiste à rester en Angleterre, lui enverrez-vous des secours? S'il vient en France, lui donnerez-vous l'hospitalité?
— Madame, dit le cardinal en affectant la plus grande franchise, je vais montrer à Votre Majesté, je l'espère, combien je lui suis dévoué et le désir que j'ai de terminer une affaire qu'elle a tant à coeur. Après quoi Votre Majesté, je pense, ne doutera plus de mon zèle à la servir.
La reine se mordait les lèvres et s'agitait d'impatience sur son fauteuil.
— Eh bien! qu'allez-vous faire? dit-elle enfin; voyons, parlez.
— Je vais à l'instant même aller consulter la reine, et nous déférerons de suite la chose au parlement.
— Avec lequel vous êtes en guerre, n'est-ce pas? Vous chargerez Broussel d'en être rapporteur. Assez, monsieur le cardinal, assez. Je vous comprends, ou plutôt j'ai tort. Allez en effet au parlement; car c'est de ce parlement, ennemi des rois, que sont venus à la fille de ce grand, de ce sublime Henri IV, que vous admirez tant, les seuls secours qui l'aient empêchée de mourir de faim et de froid cet hiver.
Et, sur ces paroles, la reine se leva avec une majestueuse indignation.
Le cardinal étendit vers elle ses mains jointes.
— Ah! Madame, Madame, que vous me connaissez mal, mon Dieu!
Mais la reine Henriette, sans même se retourner du côté de celui qui versait ces hypocrites larmes, traversa le cabinet, ouvrit la porte elle-même, et, au milieu des gardes nombreuses de Éminence, des courtisans empressés à lui faire leur cour, du luxe d'une royauté rivale, elle alla prendre la main de Winter, seul, isolé et debout. Pauvre reine déjà déchue, devant laquelle tous s'inclinaient encore par étiquette, mais qui n'avait plus, de fait, qu'un seul bras sur lequel elle pût s'appuyer.
— C'est égal, dit Mazarin quand il fut seul, cela m'a donné de la peine, et c'est un rude rôle à jouer. Mais je n'ai rien dit ni à l'un ni à l'autre. Hum! le Cromwell est un rude chasseur de rois, je plains ses ministres, s'il en prend jamais. Bernouin!
Bernouin entra.
— Qu'on voie si le jeune homme au pourpoint noir et aux cheveux courts, que vous avez tantôt introduit près de moi, est encore au palais.
Bernouin sortit. Le cardinal occupa le temps de son absence à retourner en dehors le chaton de sa bague, à en frotter le diamant, à en admirer l'eau, et comme une larme roulait encore dans ses yeux et lui rendait la vue trouble, il secoua la tête pour la faire tomber.
Bernouin rentra avec Comminges, qui était de garde.
— Monseigneur, dit Comminges, comme je reconduisais le jeune homme que Votre Éminence demande, il s'est approché de la porte vitrée de la galerie et a regardé quelque chose avec étonnement, sans doute le tableau de Raphaël, qui est vis-à-vis cette porte. Ensuite il a rêvé un instant, et a descendu l'escalier. Je crois l'avoir vu monter sur un cheval gris et sortir de la cour du palais. Mais Monseigneur ne va-t-il point chez la reine?
— Pourquoi faire?
— M. de Guitaut, mon oncle, vient de me dire que Sa Majesté avait reçu des nouvelles de l'armée.
— C'est bien, j'y cours.
En ce moment, M. de Villequier apparut. Il venait en effet chercher le cardinal de la part de la reine.
Comminges avait bien vu, et Mordaunt avait réellement agi comme il l'avait raconté. En traversant la galerie parallèle à la grande galerie vitrée, il aperçut de Winter qui attendait que la reine eût terminé sa négociation.
À cette vue, le jeune homme s'arrêta court, non point en admiration devant le tableau de Raphaël, mais comme fasciné par la vue d'un objet terrible. Ses yeux se dilatèrent; un frisson courut par tout son corps. On eût dit qu'il voulait franchir le rempart de verre qui le séparait de son ennemi; car si Comminges avait vu avec quelle expression de haine les yeux de ce jeune homme s'étaient fixés sur de Winter, il n'eût point douté un instant que ce seigneur anglais ne fût son ennemi mortel.
Mais il s'arrêta.
Ce fut pour réfléchir sans doute; car au lieu de se laisser entraîner à son premier mouvement, qui avait été d'aller droit à milord de Winter, il descendit lentement l'escalier, sortit du palais la tête baissée, se mit en selle, fit ranger son cheval à l'angle de la rue Richelieu et, les yeux fixés sur la grille, il attendit que le carrosse de la reine sortît de la cour.
Il ne fut pas longtemps à attendre, car à peine la reine était- elle restée un quart d'heure chez Mazarin; mais ce quart d'heure d'attente parut un siècle à celui qui attendait.
Enfin la lourde machine qu'on appelait alors un carrosse sortit, en grondant, des grilles, et de Winter, toujours à cheval, se pencha de nouveau à la portière pour causer avec Sa Majesté.
Les chevaux partirent au trot et prirent le chemin du Louvre, où ils entrèrent. Avant de partir du couvent des Carmélites, Madame Henriette avait dit à sa fille de venir l'attendre au Palais qu'elle avait habité longtemps et qu'elle n'avait quitté que parce que leur misère leur semblait plus lourde encore dans les salles dorées.
Mordaunt suivit la voiture, et lorsqu'il l'eut vue entrer sous l'arcade sombre, il alla, lui et son cheval, s'appliquer contre une muraille sur laquelle l'ombre s'étendait, et demeura immobile au milieu des moulures de Jean Goujon, pareil à un bas-relief représentant une statue équestre.
Il attendait comme il avait déjà fait au Palais-Royal.
XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la providence
— Eh bien! Madame? dit de Winter quand la reine eut éloigné ses serviteurs.
— Eh bien, ce que j'avais prévu arrive, milord.
— Il refuse?
— Ne vous l'avais-je pas dit d'avance?
— Le cardinal refuse de recevoir le roi, la France refuse l'hospitalité à un prince malheureux? mais c'est la première fois, Madame!
— Je n'ai pas dit la France, milord, j'ai dit le cardinal, et le cardinal n'est pas même français.
— Mais la reine, l'avez-vous vue?
— Inutile, dit Madame Henriette en secouant la tête tristement; ce n'est pas la reine qui dira jamais oui quand le cardinal a dit non. Ignorez-vous que cet Italien mène tout, au-dedans comme au- dehors? Il y a plus, et j'en reviens à ce que je vous ai dit, je ne serais pas étonnée que nous eussions été prévenus par Cromwell; il était embarrassé en me parlant, et cependant ferme dans sa volonté de refuser. Puis, avez-vous remarqué cette agitation au Palais-Royal, ces allées, ces venues de gens affairés! Auraient- ils reçu quelques nouvelles, milord?
— Ce n'est point d'Angleterre, Madame; j'ai fait si grande diligence que je suis sûr de n'avoir point été prévenu: je suis parti il y a trois jours, j'ai passé par miracle au milieu de l'armée puritaine, j'ai pris la poste avec mon laquais Tony, et les chevaux que nous montons, nous les avons achetés à Paris. D'ailleurs, avant de rien risquer, le roi, j'en suis sûr, attendra la réponse de Votre Majesté.
— Vous lui rapporterez, milord, reprit la reine au désespoir, que je ne puis rien, que j'ai souffert autant que lui, plus que lui, obligée que je suis de manger le pain de l'exil, et de demander l'hospitalité à de faux amis qui rient de mes larmes, et que, quant à sa personne royale, il faut qu'il se sacrifie généreusement et meure en roi. J'irai mourir à ses côtés.
— Madame! Madame! s'écria de Winter, Votre Majesté s'abandonne au découragement, et peut-être nous reste-t-il encore quelque espoir.
— Plus d'amis, milord! plus d'amis dans le monde entier que vous! O mon Dieu! mon Dieu! s'écria Madame Henriette en levant les bras au ciel, avez-vous donc repris tous les coeurs généreux qui existaient sur la terre!
— J'espère que non, Madame, répondit de Winter rêveur; je vous ai parlé de quatre hommes.
— Que voulez-vous faire avec quatre hommes?
— Quatre hommes dévoués, quatre hommes résolus à mourir peuvent beaucoup, croyez-moi, Madame, et ceux dont je vous parle ont beaucoup fait dans un temps.
— Et ces quatre hommes, où sont-ils?
— Ah! voilà ce que j'ignore. Depuis près de vingt ans je les ai perdus de vue, et cependant dans toutes les occasions où j'ai vu le roi en péril j'ai songé à eux.
— Et ces hommes étaient vos amis?
— L'un d'eux a tenu ma vie entre ses mains et me l'a rendue; je ne sais pas s'il est resté mon ami, mais depuis ce temps au moins, moi, je suis demeuré le sien.
— Et ces hommes sont en France, milord?
— Je le crois.
— Dites leurs noms; peut-être les ai-je entendu nommer et pourrais-je vous aider dans votre recherche.
— L'un d'eux se nommait le chevalier d'Artagnan.
— Oh! milord! si je ne me trompe, ce chevalier d'Artagnan est lieutenant aux gardes, j'ai entendu prononcer son nom; mais, faites-y attention, cet homme, j'en ai peur, est tout au cardinal.
— En ce cas, ce serait un dernier malheur, dit de Winter, et je commencerais à croire que nous sommes véritablement maudits.
— Mais les autres, dit la reine, qui s'accrochait à ce dernier espoir comme un naufragé aux débris de son vaisseau, les autres, milord!
— Le second, j'ai entendu son nom par hasard, car avant de se battre contre nous ces quatre gentilshommes nous avaient dit leurs noms, le second s'appelait le comte de La Fère. Quant aux deux autres, l'habitude que j'avais de les appeler de noms empruntés m'a fait oublier leurs noms véritables.
— Oh! mon Dieu, il serait pourtant bien urgent de les retrouver, dit la reine, puisque vous pensez que ces dignes gentilshommes pourraient être si utiles au roi.
— Oh! oui, dit de Winter, car ce sont les mêmes; écoutez bien ceci, Madame, et rappelez tous vos souvenirs: n'avez-vous pas entendu raconter que la reine Anne d'Autriche avait été autrefois sauvée du plus grand danger que jamais reine ait couru?
— Oui, lors de ses amours avec M. de Buckingham, et je ne sais à propos de quels ferrets de diamants.
— Eh bien! c'est cela, Madame; ces hommes, ce sont ceux qui la sauvèrent, et je souris de pitié en songeant que si les noms de ces gentilshommes ne vous sont pas connus, c'est que la reine les a oubliés, tandis qu'elle aurait dû les faire les premiers seigneurs du royaume.
— Eh bien! milord, il faut les chercher; mais que pourront faire quatre hommes, ou plutôt trois hommes? car, je vous le dis, il ne faut pas compter sur M. d'Artagnan.
— Ce serait une vaillante épée de moins, Madame, mais il en resterait toujours trois autres sans compter la mienne; or, quatre hommes dévoués autour du roi pour le garder de ses ennemis, l'entourer dans la bataille, l'aider dans le conseil l'escorter dans sa fuite, ce serait assez, non pas pour faire le roi vainqueur, mais pour le sauver s'il était vaincu, pour l'aider à traverser la mer, et quoi qu'en dise Mazarin, une fois sur les côtes de France, votre royal époux y trouverait autant de retraites et d'asiles que l'oiseau de mer en trouve dans les tempêtes.
— Cherchez, milord, cherchez ces gentilshommes, et si vous les retrouvez, s'ils consentent à passer avec vous en Angleterre, je leur donnerai à chacun un duché le jour où nous remonterons sur le trône, et en outre autant d'or qu'il en faudrait pour paver le palais de White-Hall. Cherchez donc, milord, cherchez, je vous en conjure.
— Je chercherais bien, Madame, dit de Winter, et je les trouverais sans doute, mais le temps me manque: Votre Majesté oublie-t-elle que le roi attend sa réponse et l'attend avec angoisse?
— Alors nous sommes donc perdus! s'écria la reine avec l'expansion d'un coeur brisé.
En ce moment la porte s'ouvrit, la jeune Henriette parut, et la reine, avec cette sublime force qui est l'héroïsme des mères, renfonça ses larmes au fond de son coeur en faisant signe à de Winter de changer de conversation.
Mais cette réaction, si puissante qu'elle fût, n'échappa point aux yeux de la jeune princesse; elle s'arrêta sur le seuil, poussa un soupir, et s'adressant à la reine:
— Pourquoi donc pleurez-vous toujours sans moi, ma mère? lui dit- elle.
La reine sourit, et au lieu de lui répondre:
— Tenez, de Winter, lui dit-elle, j'ai au moins gagné une chose à n'être plus qu'à moitié reine, c'est que mes enfants m'appellent ma mère au lieu de m'appeler Madame.
Puis se tournant vers sa fille:
— Que voulez-vous, Henriette? continua-t-elle.
— Ma mère, dit la jeune princesse, un cavalier vient d'entrer au Louvre et demande à présenter ses respects à Votre Majesté; il arrive de l'armée, et a, dit-il, une lettre à vous remettre de la part du maréchal de Grammont, je crois.
— Ah! dit la reine à de Winter, c'est un de mes fidèles; mais ne remarquez-vous pas, mon cher lord, que nous sommes si pauvrement servis, que c'est ma fille qui fait les fonctions d'introductrice?
— Madame, ayez pitié de moi, dit de Winter, vous me brisez l'âme.
— Et quel est ce cavalier, Henriette? demanda la reine.