Si Grimaud parlait peu, on sait qu'il agissait beaucoup. Il s'élança vers la porte et la secoua vigoureusement, mais elle était fermée par un verrou intérieur.
— Ouvrez! cria l'hôte, ouvrez; sire moine, ouvrez à l'instant!
Personne ne répondit.
— Ouvrez, ou j'enfonce la porte! dit Grimaud.
Même silence.
Grimaud jeta les yeux autour de lui et avisa une pince qui d'aventure se trouvait dans un coin; il s'élança dessus, et, avant que l'hôte eût pu s'opposer à son dessein, il avait mis la porte en dedans.
La chambre était inondée du sang qui filtrait à travers les matelas, le blessé ne parlait plus et râlait; le moine avait disparu.
— Le moine? cria l'hôte; où est le moine?
Grimaud s'élança vers une fenêtre ouverte qui donnait sur la cour.
— Il aura fui par là, s'écria-t-il.
— Vous croyez? dit l'hôte effaré. Garçon, voyez si la mule du moine est à l'écurie.
— Plus de mule! cria celui à qui cette question était adressée.
Grimaud fronça le sourcil, l'hôte joignit les mains et regarda autour de lui avec défiance. Quant à la femme, elle n'avait pas osé entrer dans la chambre et se tenait debout, épouvantée, à la porte.
Grimaud s'approcha du blessé, regardant ses traits rudes et marqués qui lui rappelaient un souvenir si terrible.
Enfin, après un moment de morne et muette contemplation:
— Il n'y a plus de doute, dit-il, c'est bien lui.
— Vit-il encore? demanda l'hôte.
Grimaud, sans répondre, ouvrit son justaucorps pour lui tâter le coeur, tandis que l'hôte s'approchait à son tour; mais tout à coup tous deux reculèrent, l'hôte en poussant un cri d'effroi, Grimaud en pâlissant.
La lame d'un poignard était enfoncée jusqu'à la garde du côté gauche de la poitrine du bourreau.
— Courez chercher du secours, dit Grimaud, moi je resterai près de lui.
L'hôte sortit de la chambre tout égaré; quant à la femme, elle s'était enfuie au cri qu'avait poussé son mari.
XXXV. L'absolution
Voici ce qui s'était passé.
Nous avons vu que ce n'était point par un effet de sa propre volonté, mais au contraire assez à contrecoeur que le moine escortait le blessé qui lui avait été recommandé d'une si étrange manière. Peut-être eût-il cherché à fuir, s'il en avait vu la possibilité; mais les menaces des deux gentilshommes, leur suite qui était restée après eux et qui sans doute avait reçu leurs instructions, et pour tout dire enfin, la réflexion même avait engagé le moine, sans laisser paraître trop de mauvais vouloir, à jouer jusqu'au bout son rôle de confesseur, et, une fois entré dans la chambre, il s'était approché du chevet du blessé.
Le bourreau examina de ce regard rapide, particulier à ceux qui vont mourir et qui, par conséquent, n'ont pas de temps à perdre, la figure de celui qui devait être son consolateur; il fit un mouvement de surprise et dit:
— Vous êtes bien jeune, mon père?
— Les gens qui portent ma robe n'ont point d'âge, répondit sèchement le moine.
— Hélas! parlez-moi plus doucement, mon père, dit le blessé, j'ai besoin d'un ami à mes derniers moments.
— Vous souffrez beaucoup? demanda le moine.
— Oui; mais de l'âme bien plus que du corps.
— Nous sauverons votre âme, dit le jeune homme; mais êtes-vous réellement le bourreau de Béthune, comme le disaient ces gens?
— C'est-à-dire, reprit vivement le blessé, qui craignait sans doute que ce nom de bourreau n'éloignât de lui les derniers secours qu'il réclamait, c'est-à-dire que je l'ai été, mais je ne le suis plus; il y a quinze ans que j'ai cédé ma charge. Je figure encore aux exécutions, mais je ne frappe plus moi-même, oh non!
— Vous avez donc horreur de votre état?
Le bourreau poussa un profond soupir.
— Tant que je n'ai frappé qu'au nom de la loi et de la justice, dit-il, mon état m'a laissé dormir tranquille, abrité que j'étais sous la justice et sous la loi; mais depuis cette nuit terrible où j'ai servi d'instrument à une vengeance particulière et où j'ai levé avec haine le glaive sur une créature de Dieu, depuis ce jour…
Le bourreau s'arrêta en secouant la tête d'un air désespéré.
— Parlez, dit le moine, qui s'était assis au pied du lit du blessé et qui commençait à prendre intérêt à un récit qui s'annonçait d'une façon si étrange.
— Ah! s'écria le moribond avec tout l'élan d'une douleur longtemps comprimée et qui finit enfin par se faire jour, ah! j'ai pourtant essayé d'étouffer ce remords par vingt ans de bonnes oeuvres; j'ai dépouillé la férocité naturelle à ceux qui versent le sang; à toutes les occasions j'ai exposé ma vie pour sauver la vie de ceux qui étaient en péril, et j'ai conservé à la terre des existences humaines, en échange de celle que je lui avais enlevée. Ce n'est pas tout: le bien acquis dans l'exercice de ma profession, je l'ai distribué aux pauvres, je suis devenu assidu aux églises, les gens qui me fuyaient se sont habitués à me voir. Tous m'ont pardonné, quelques-uns même m'ont aimé; mais je crois que Dieu ne m'a pas pardonné, lui, car le souvenir de cette exécution me poursuit sans cesse, et il me semble chaque nuit voir se dresser devant moi le spectre de cette femme.
— Une femme! C'est donc une femme que vous avez assassinée? s'écria le moine.
— Et vous aussi! s'écria le bourreau, vous vous servez donc de ce mot qui retentit à mon oreille: assassinée! Je l'ai donc assassinée et non pas exécutée! je suis donc un assassin et non pas un justicier!
Et il ferma les yeux en poussant un gémissement.
Le moine craignit sans doute qu'il ne mourût sans en dire davantage, car il reprit vivement:
— Continuez, je ne sais rien, et quand vous aurez achevé votre récit, Dieu et moi jugerons.
— Oh! mon père! continua le bourreau sans rouvrir les yeux, comme s'il craignait, en les rouvrant, de revoir quelque objet effrayant, c'est surtout lorsqu'il fait nuit et que je traverse quelque rivière, que cette terreur que je n'ai pu vaincre redouble: il me semble alors que ma main s'alourdit, comme si mon coutelas y pesait encore; que l'eau devient couleur de sang, et que toutes les voix de la nature, le bruissement des arbres, le murmure du vent, le clapotement du flot, se réunissent pour former une voix pleurante, désespérée, terrible, qui me crie: «Laissez passer la justice de Dieu!»
— Délire! murmura le moine en secouant la tête à son tour.
Le bourreau rouvrit les yeux, fit un mouvement pour se retourner du côté du jeune homme et lui saisit le bras.
— Délire, répéta-t-il, délire, dites-vous? Oh! non pas, car c'était le soir, car j'ai jeté son corps dans la rivière, car les paroles que mes remords me répètent, ces paroles, c'est moi qui dans mon orgueil les ai prononcées: après avoir été l'instrument de la justice humaine, je croyais être devenu celui de la justice de Dieu.
— Mais, voyons, comment cela s'est-il fait? parlez, dit le moine.
— C'était un soir, un homme me vint chercher, me montra un ordre, je le suivis. Quatre autres seigneurs m'attendaient. Ils m'emmenèrent masqué. Je me réservais toujours de résister si l'office qu'on réclamait de moi me paraissait injuste. Nous fîmes cinq ou six lieues, sombres, silencieux et presque sans échanger une parole; enfin, à travers les fenêtres d'une petite chaumière, ils me montrèrent une femme accoudée sur une table et me dirent: «Voici celle qu'il faut exécuter.»
— Horreur! dit le moine. Et vous avez obéi?
— Mon père, cette femme était un monstre: elle avait empoisonné, disait-on, son second mari, tenté d'assassiner son beau-frère, qui se trouvait parmi ces hommes; elle venait d'empoisonner une jeune femme qui était sa rivale, et avant de quitter l'Angleterre elle avait, disait-on, fait poignarder le favori du roi.
— Buckingham? s'écria le moine.
— Oui, Buckingham, c'est cela.
— Elle était donc Anglaise, cette femme?
— Non, elle était Française, mais elle s'était mariée en
Angleterre.
Le moine pâlit, s'essuya le front et alla fermer la porte au verrou. Le bourreau crut qu'il l'abandonnait et retomba en gémissant sur son lit.
— Non, non, me voilà, reprit le moine en revenant vivement près de lui; continuez: quels étaient ces hommes?
— L'un était étranger, Anglais, je crois. Les quatre autres étaient Français et portaient le costume de mousquetaires.
— Leurs noms? demanda le moine.
— Je ne les connais pas. Seulement les quatre autres seigneurs appelaient l'Anglais milord.
— Et cette femme était-elle belle?
— Jeune et belle! Oh! oui, belle surtout. Je la vois encore, lorsque, à genoux à mes pieds, elle priait, la tête renversée en arrière. Je n'ai jamais compris depuis, comment j'avais abattu cette tête si belle et si pâle.
Le moine semblait agité d'une émotion étrange. Tous ses membres tremblaient; on voyait qu'il voulait faire une question, mais il n'osait pas.
Enfin, après un violent effort sur lui-même:
— Le nom de cette femme? dit-il.
— Je l'ignore. Comme je vous le dis, elle s'était mariée deux fois, à ce qu'il paraît: une fois en France, et l'autre en Angleterre.
— Et elle était jeune, dites-vous?
— Vingt-cinq ans.
— Belle?
— À ravir.
— Blonde?
— Oui.
— De grands cheveux, n'est-ce pas? qui tombaient jusque sur ses épaules.
— Oui.
— Des yeux d'une expression admirable?
— Quand elle voulait. Oh! oui, c'est bien cela.
— Une voix d'une douceur étrange?
— Comment le savez-vous?
Le bourreau s'accouda sur son lit et fixa son regard épouvanté sur le moine, qui devint livide.
— Et vous l'avez tuée! dit le moine; vous avez servi d'instrument à ces lâches, qui n'osaient la tuer eux-mêmes! vous n'avez pas eu pitié de cette jeunesse, de cette beauté, de cette faiblesse! vous avez tué cette femme?
— Hélas! reprit le bourreau, je vous l'ai dit, mon père, cette femme, sous cette enveloppe céleste, cachait un esprit infernal, et quand je la vis, quand je me rappelai tout le mal qu'elle m'avait fait à moi-même…
— À vous? et qu'avait-elle pu vous faire à vous? Voyons.
— Elle avait séduit et perdu mon frère, qui était prêtre; elle s'était sauvée avec lui de son couvent.
— Avec ton frère?
— Oui. Mon frère avait été son premier amant: elle avait été la cause de la mort de mon frère. Oh! mon père! mon père! ne me regardez donc pas ainsi. Oh! je suis donc coupable? Oh! vous ne me pardonnerez donc pas?
Le moine composa son visage.
— Si fait, si fait, dit-il, je vous pardonnerai si vous me dites tout!
— Oh! s'écria le bourreau, tout! tout! tout!
— Alors, répondez. Si elle a séduit votre frère… vous dites qu'elle l'a séduit, n'est-ce pas?
— Oui.
— Si elle a causé sa mort… vous avez dit qu'elle avait causé sa mort?
— Oui, répéta le bourreau.
— Alors, vous devez savoir son nom de jeune fille?
— O mon Dieu! dit le bourreau, mon Dieu! il me semble que je vais mourir. L'absolution, mon père! l'absolution!
— Dis son nom! s'écria le moine, et je te la donnerai.
— Elle s'appelait… mon Dieu, ayez pitié de moi! murmura le bourreau.
Et il se laissa aller sur son lit, pâle, frissonnant et pareil à un homme qui va mourir.
— Son nom! répéta le moine se courbant sur lui comme pour lui arracher ce nom s'il ne voulait pas le lui dire; son nom!… parle, ou pas d'absolution!
Le mourant parut rassembler toutes ses forces. Les yeux du moine étincelaient.
— Anne de Bueil, murmura le blessé.
— Anne de Bueil! s'écria le moine en se redressant et en levant les deux mains au ciel; Anne de Bueil! tu as bien dit Anne de Bueil, n'est-ce pas?
— Oui, oui, c'était son nom, et maintenant absolvez-moi, car je me meurs.
— Moi, t'absoudre! s'écria le prêtre avec un rire qui fit dresser les cheveux sur la tête du mourant, moi, t'absoudre? je ne suis pas prêtre!
— Vous n'êtes pas prêtre! s'écria le bourreau, mais qu'êtes-vous donc alors?
— Je vais te le dire à mon tour, misérable!
— Ah! Seigneur! mon Dieu!
— Je suis John Francis de Winter!
— Je ne vous connais pas! s'écria le bourreau.
— Attends, attends, tu vas me connaître: je suis John Francis de
Winter, répéta-t-il, et cette femme…
— Eh bien! cette femme?
— C'était ma mère!
Le bourreau poussa le premier cri, ce cri si terrible qu'on avait entendu d'abord.
— Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, murmura-t-il, sinon au nom de Dieu, du moins en votre nom; sinon comme prêtre, du moins comme fils.
— Te pardonner! s'écria le faux moine, te pardonner! Dieu le fera peut-être, mais moi, jamais!
— Par pitié, dit le bourreau en tendant ses bras vers lui.
— Pas de pitié pour qui n'a pas eu de pitié; meurs impénitent, meurs désespéré, meurs et sois damné!
Et tirant de sa robe un poignard et le lui enfonçant dans la poitrine:
— Tiens, dit-il, voilà mon absolution!
Ce fut alors que l'on entendit ce second cri plus faible que le premier, qui avait été suivi d'un long gémissement.
Le bourreau, qui s'était soulevé, retomba renversé sur son lit. Quant au moine, sans retirer le poignard de la plaie, il courut à la fenêtre, l'ouvrit, sauta sur les fleurs d'un petit jardin, se glissa dans l'écurie, prit sa mule, sortit par une porte de derrière, courut jusqu'au prochain bouquet de bois, y jeta sa robe de moine, tira de sa valise un habit complet de cavalier, s'en revêtit, gagna à pied la première poste, prit un cheval et continua à franc étrier son chemin vers Paris.
XXXVI. Grimaud parle
Grimaud était resté seul auprès du bourreau: l'hôte était allé chercher du secours; la femme priait.
Au bout d'un instant, le blessé rouvrit les yeux.
— Du secours! murmura-t-il; du secours! O mon Dieu, mon Dieu! ne trouverai-je donc pas un ami dans ce monde qui m'aide à vivre ou à mourir?
Et il porta avec effort sa main à sa poitrine; sa main rencontra le manche du poignard.
— Ah! dit-il comme un homme qui se souvient.
Et il laissa retomber son bras près de lui.
— Ayez courage, dit Grimaud, on est allé chercher du secours.
— Qui êtes-vous? demanda le blessé en fixant sur Grimaud des yeux démesurément ouverts.
— Une ancienne connaissance, dit Grimaud.
— Vous?
Le blessé chercha à se rappeler les traits de celui qui lui parlait ainsi.
— Dans quelles circonstances nous sommes-nous donc rencontrés? demanda-t-il.
— Il y a vingt ans, une nuit; mon maître vous avait pris à
Béthune et vous conduisit à Armentières.
— Je vous reconnais bien, dit le bourreau, vous êtes un des quatre laquais.
— C'est cela.
— D'où venez-vous?
— Je passais sur la route; je me suis arrêté dans cette auberge pour faire rafraîchir mon cheval. On me racontait que le bourreau de Béthune était là blessé, quand vous avez poussé deux cris. Au premier nous sommes accourus, au second nous avons enfoncé la porte.
— Et le moine? dit le bourreau; avez-vous vu le moine?
— Quel moine?
— Le moine qui était enfermé avec moi?
— Non, il n'y était déjà plus; il paraît qu'il a fui par cette fenêtre. Est-ce donc lui qui vous a frappé?
— Oui, dit le bourreau.
Grimaud fit un mouvement pour sortir.
— Qu'allez-vous faire? demanda le blessé.
— Il faut courir après lui.
— Gardez-vous-en bien!
— Et pourquoi?
— Il s'est vengé, et il a bien fait. Maintenant j'espère que Dieu me pardonnera, car il y a expiation.
— Expliquez-vous, dit Grimaud.
— Cette femme que vous et vos maîtres m'avez fait tuer…
— Milady?
— Oui, Milady, c'est vrai, vous l'appeliez ainsi…
— Qu'a de commun Milady et le moine?
— C'était sa mère.
Grimaud chancela et regarda le mourant d'un oeil terne et presque hébété.
— Sa mère? répéta-t-il.
— Oui, sa mère.
— Mais il sait donc ce secret?
— Je l'ai pris pour un moine, et je le lui ai révélé en confession.
— Malheureux! s'écria Grimaud, dont les cheveux se mouillèrent de sueur à la seule idée des suites que pouvait avoir une pareille révélation; malheureux! vous n'avez nommé personne, j'espère?
— Je n'ai prononcé aucun nom, car je n'en connais aucun, excepté le nom de fille de sa mère, et c'est à ce nom qu'il l'a reconnue; mais il sait que son oncle était au nombre des juges.
Et il retomba épuisé, Grimaud voulut lui porter secours et avança sa main vers le manche du poignard.
— Ne me touchez pas, dit le bourreau; si l'on retirait ce poignard, je mourrais.
Grimaud resta la main étendue, puis tout à coup se frappant le front du poing:
— Ah! mais si jamais cet homme apprend qui sont les autres, mon maître est perdu alors.
— Hâtez-vous, hâtez-vous! s'écria le bourreau, prévenez-le, s'il vit encore; prévenez ses amis; ma mort, croyez-le bien, ne sera pas le dénouement de cette terrible aventure.
— Où allait-il? demanda Grimaud.
— Vers Paris.
— Qui l'a arrêté?
— Deux jeunes gentilshommes qui se rendaient à l'armée, et dont l'un d'eux, j'ai entendu son nom prononcé par son camarade, s'appelle le vicomte de Bragelonne.
— Et c'est ce jeune homme qui vous a amené ce moine?
— Oui.
Grimaud leva les yeux au ciel.
— C'était donc la volonté de Dieu? dit-il.
— Sans doute, dit le blessé.
— Alors voilà qui est effrayant, murmura Grimaud; et cependant cette femme, elle avait mérité son sort. N'est-ce donc plus votre avis?
— Au moment de mourir, dit le bourreau, on voit les crimes des autres bien petits en comparaison des siens.
Et il tomba épuisé en fermant les yeux.
Grimaud était retenu entre la pitié qui lui défendait de laisser cet homme sans secours et la crainte qui lui commandait de partir à l'instant même pour aller porter cette nouvelle au comte de La Fère, lorsqu'il entendit du bruit dans le corridor et vit l'hôte qui rentrait avec le chirurgien, qu'on avait enfin trouvé.
Plusieurs curieux suivaient, attirés par la curiosité; le bruit de l'étrange événement commençait à se répandre.
Le praticien, s'approcha du mourant, qui semblait évanoui.
— Il faut d'abord extraire le fer de la poitrine, dit-il en secouant la tête d'une façon significative.
Grimaud se rappela la prophétie que venait de faire le blessé et détourna les yeux.
Le chirurgien écarta le pourpoint, déchira la chemise et mit la poitrine à nu.
Le fer, comme nous l'avons dit, était enfoncé jusqu'à la garde.
Le chirurgien le prit par l'extrémité de la poignée; à mesure qu'il l'attirait, le blessé ouvrait les yeux avec une fixité effrayante. Lorsque la lame fut sortie entièrement de la plaie, une mousse rougeâtre vint couronner la bouche du blessé, puis au moment où il respira, un flot de sang jaillit de l'orifice de sa blessure; le mourant fixa son regard sur Grimaud avec une expression singulière, poussa un râle étouffé, et expira sur-le- champ.
Alors, Grimaud ramassa le poignard inondé de sang qui gisait dans la chambre et faisait horreur à tous, fit signe à l'hôte de le suivre, paya la dépense avec une générosité digne de son maître et remonta à cheval.
Grimaud avait pensé tout d'abord à retourner droit à Paris, mais il songea à l'inquiétude où son absence prolongée tiendrait Raoul; il se rappela que Raoul n'était qu'à deux lieues de l'endroit où il se trouvait lui-même, qu'en un quart d'heure il serait près de lui, et qu'allée, retour et explication ne lui prendraient pas une heure: il mit son cheval au galop, et dix minutes après il descendait au_ Mulet-Couronné_, la seule auberge de Mazingarbe.
Aux premiers mots qu'il échangea avec l'hôte, il acquit la certitude qu'il avait rejoint celui qu'il cherchait.
Raoul était à table avec le comte de Guiche et son gouverneur, mais la sombre aventure de la matinée laissait sur les deux jeunes fronts une tristesse que la gaieté de M. d'Arminges, plus philosophe qu'eux par la grande habitude qu'il avait de ces sortes de spectacles, ne pouvait parvenir à dissiper.
Tout à coup la porte s'ouvrit, et Grimaud se présenta pâle, poudreux et encore couvert du sang du malheureux blessé.
— Grimaud, mon bon Grimaud, s'écria Raoul, enfin te voici.
Excusez-moi, messieurs, ce n'est pas un serviteur, c'est un ami.
Et se levant et courant à lui:
— Comment va M. le comte? continua-t-il; me regrette-t-il un peu? L'as-tu vu depuis que nous nous sommes quittés? Réponds, mais j'ai de mon côté bien des choses à te dire. Va, depuis trois jours, il nous est arrivé force aventures; mais qu'as-tu? comme tu es pâle! Du sang! pourquoi ce sang?
— En effet, il y a du sang! dit le comte en se levant. Êtes-vous blessé, mon ami?
— Non, monsieur, dit Grimaud, ce sang n'est pas à moi.
— Mais à qui? demanda Raoul.
— C'est le sang du malheureux que vous avez laissé à l'auberge, et qui est mort entre mes bras.
— Entre tes bras! cet homme! mais sais-tu qui il était?
— Oui, dit Grimaud.
— Mais c'était l'ancien bourreau de Béthune.
— Je le sais.
— Et tu le connaissais?
— Je le connaissais.
— Et il est mort?
— Oui.
Les deux jeunes gens se regardèrent.
— Que voulez-vous, messieurs, dit d'Arminges, c'est la loi commune, et pour avoir été bourreau on n'en est pas exempt. Du moment où j'ai vu sa blessure, j'en ai eu mauvaise idée; et, vous le savez, c'était son opinion à lui-même, puisqu'il demandait un moine.
À ce mot de moine, Grimaud pâlit.
— Allons, allons, à table! dit d'Arminges, qui, comme tous les hommes de cette époque et surtout de son âge, n'admettait pas la sensibilité entre deux services.
— Oui, monsieur, vous avez raison, dit Raoul. Allons, Grimaud, fais-toi servir; ordonne, commande, et après que tu seras reposé, nous causerons.
— Non, monsieur, non, dit Grimaud, je ne puis pas m'arrêter un instant, il faut que je reparte pour Paris.
— Comment, que tu repartes pour Paris! tu te trompes, c'est
Olivain qui va partir; toi tu restes.
— C'est Olivain qui reste, au contraire, et c'est moi qui pars.
Je suis venu tout exprès pour vous l'apprendre.
— Mais à quel propos ce changement?
— Je ne puis vous le dire.
— Explique-toi.
— Je ne puis m'expliquer.
— Allons, qu'est-ce que cette plaisanterie?
— Monsieur le vicomte sait que je ne plaisante jamais.
— Oui, mais je sais aussi que M. le comte de La Fère a dit que vous resteriez près de moi et qu'Olivain retournerait à paris. Je suivrai les ordres de M. le comte.
— Pas dans cette circonstance, monsieur.
— Me désobéirez-vous, par hasard?
— Oui, monsieur, car il le faut.
— Ainsi, vous persistez?
— Ainsi je pars; soyez heureux, monsieur le vicomte.
Et Grimaud salua et tourna vers la porte pour sortir.
Raoul, furieux et inquiet tout à la fois, courut après lui et l'arrêta par le bras.
— Grimaud! s'écria Raoul, restez, je le veux!
— Alors, dit Grimaud, vous voulez que je laisse tuer M. le comte.
Grimaud salua et s'apprêta à sortir.
— Grimaud, mon ami, dit le vicomte, vous ne partirez pas ainsi, vous ne me laisserez pas dans une pareille inquiétude. Grimaud, parle, parle, au nom du ciel!
Et Raoul tout chancelant tomba sur un fauteuil.
— Je ne puis vous dire qu'une chose, monsieur, car le secret que vous me demandez n'est pas à moi. Vous avez rencontré un moine, n'est-ce pas?
— Oui.
Les deux jeunes gens se regardèrent avec effroi.
— Vous l'avez conduit près du blessé?
— Oui.
— Vous avez eu le temps de le voir, alors?
— Oui.
— Et peut-être le reconnaîtriez-vous si jamais vous le rencontriez?
— Oh! oui, je le jure, dit Raoul.
— Et moi aussi, dit de Guiche.
— Eh bien! si vous le rencontrez jamais, dit Grimaud, quelque part que ce soit, sur la grande route, dans la rue, dans une église, partout où il sera et où vous serez, mettez le pied dessus et écrasez-le sans pitié, sans miséricorde, comme vous feriez d'une vipère, d'un serpent, d'un aspic; écrasez-le et ne le quittez que quand il sera mort; la vie de cinq hommes sera pour moi en doute tant qu'il vivra.
Et sans ajouter une seule parole, Grimaud profita de l'étonnement et de la terreur où il avait jeté ceux qui l'écoutaient pour s'élancer hors de l'appartement.
— Eh bien! comte, dit Raoul en se retournant vers de Guiche, ne l'avais-je pas bien dit que ce moine me faisait l'effet d'un reptile!
Deux minutes après on entendait sur la route le galop d'un cheval.
Raoul courut à la fenêtre.
C'était Grimaud qui reprenait la route de Paris. Il salua le vicomte en agitant son chapeau et disparut bientôt à l'angle du chemin.
En route Grimaud réfléchit à deux choses: la première, c'est qu'au train dont il allait son cheval ne le mènerait pas dix lieues.
La seconde, c'est qu'il n'avait pas d'argent.
Mais Grimaud avait l'imagination d'autant plus féconde qu'il parlait moins.
Au premier relais qu'il rencontra il vendit son cheval, et avec l'argent de son cheval il prit la poste.
XXXVII. La veille de la bataille
Raoul fut tiré de ces sombres réflexions par l'hôte, qui entra précipitamment dans la chambre où venait de se passer la scène que nous avons racontée, en criant:
— Les Espagnols! les Espagnols!
Ce cri était assez grave pour que toute préoccupation fît place à celle qu'il devait causer. Les jeunes gens demandèrent quelques informations et apprirent que l'ennemi s'avançait effectivement par Houdin et Béthune.
Tandis que M. d'Arminges donnait les ordres pour que les chevaux, qui se rafraîchissaient, fussent mis en état de partir, les deux jeunes gens montèrent aux plus hautes fenêtres de la maison qui dominaient les environs, et virent effectivement poindre du côté de Hersin et de Lens un corps nombreux d'infanterie et de cavalerie. Cette fois, ce n'était plus une troupe nomade de partisans, c'était toute une armée.
Il n'y avait donc d'autre parti à prendre qu'à suivre les sages instructions de M. d'Arminges et à battre en retraite.
Les jeunes gens descendirent rapidement. M. d'Arminges était déjà à cheval. Olivain tenait en main les deux montures des jeunes gens, et les laquais du comte de Guiche gardaient soigneusement entre eux le prisonnier espagnol, monté sur un bidet qu'on venait d'acheter à son intention. Pour surcroît de précaution, il avait les mains liées.
La petite troupe prit au trot le chemin de Cambrin, où l'on croyait trouver le prince; mais il n'y était plus depuis la veille et s'était retiré à La Bassée, une fausse nouvelle lui ayant appris que l'ennemi devait passer la Lys à Estaire.
En effet, trompé par ces renseignements, le prince avait retiré ses troupes de Béthune, concentré toutes ses forces entre Vieille- Chapelle et La Venthie, et lui-même, après la reconnaissance sur toute la ligne avec le maréchal de Grammont, venait de rentrer et de se mettre à table, interrogeant les officiers, qui étaient assis à ses côtés, sur les renseignements qu'il avait chargé chacun d'eux de prendre; mais nul n'avait de nouvelles positives. L'armée ennemie avait disparu depuis quarante-huit heures et semblait s'être évanouie.
Or, jamais une armée ennemie n'est si proche et par conséquent si menaçante que lorsqu'elle a disparu complètement. Le prince était donc maussade et soucieux contre son habitude, lorsqu'un officier de service entra et annonça au maréchal de Grammont que quelqu'un demandait à lui parler.
Le duc de Grammont prit du regard la permission du prince et sortit.
Le prince le suivit des yeux, et ses regards restèrent fixés sur la porte, personne n'osant parler, de peur de le distraire de sa préoccupation.
Tout à coup un bruit sourd retentit; le prince se leva vivement en étendant la main du côté d'où venait le bruit. Ce bruit lui était bien connu, c'était celui du canon.
Chacun s'était levé comme lui.
En ce moment la porte s'ouvrit.
— Monseigneur, dit le maréchal de Grammont radieux, Votre Altesse veut-elle permettre que mon fils, le comte de Guiche, et son compagnon de voyage, le vicomte de Bragelonne, viennent lui donner des nouvelles de l'ennemi que nous cherchons, nous, et qu'ils ont trouvé, eux?
— Comment donc! dit vivement le prince, si je le permets! non seulement je le permets, mais je le désire. Qu'ils entrent.
Le maréchal poussa les deux jeunes gens, qui se trouvèrent en face du prince.
— Parlez, messieurs, dit le prince en les saluant, parlez d'abord; ensuite nous nous ferons les compliments d'usage. Le plus pressé pour nous tous maintenant est de savoir où est l'ennemi et ce qu'il fait.
C'était au comte de Guiche que revenait naturellement la parole; non seulement il était le plus âgé des deux jeunes gens, mais encore il était présenté au prince par son père. D'ailleurs, il connaissait depuis longtemps le prince, que Raoul voyait pour la première fois.
Il raconta donc au prince ce qu'ils avaient vu de l'auberge de
Mazingarbe.
Pendant ce temps, Raoul regardait ce jeune général déjà si fameux par les batailles de Rocroy, de Fribourg et de Nordlingen.
Louis de Bourbon, prince de Condé, que, depuis la mort de Henri de Bourbon, son père, on appelait, par abréviation et selon l'habitude du temps, Monsieur le Prince, était un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans à peine, au regard d'aigle, agl'occhi grifani, comme dit Dante, au nez recourbé, aux longs cheveux flottant par boucles, à la taille médiocre mais bien prise, ayant toutes les qualités d'un grand homme de guerre, c'est-à-dire coup d'oeil, décision rapide, courage fabuleux; ce qui ne l'empêchait pas d'être en même temps homme d'élégance et d'esprit, si bien qu'outre la révolution qu'il faisait dans la guerre par les nouveaux aperçus qu'il y portait, il avait aussi fait révolution à Paris parmi les jeunes seigneurs de la cour, dont il était le chef naturel, et qu'en opposition aux élégants de l'ancienne cour, dont Bassompierre, Bellegarde et le duc d'Angoulême avaient été les modèles, on appelait les petits-maîtres.
Aux premiers mots du comte de Guiche et à la direction de laquelle venait le bruit du canon, le prince avait tout compris. L'ennemi avait dû passer la Lys à Saint-Venant et marchait sur Lens, dans l'intention sans doute de s'emparer de cette ville et de séparer l'armée française de la France. Ce canon qu'on entendait, dont les détonations dominaient de temps en temps les autres, c'étaient des pièces de gros calibre qui répondaient au canon espagnol et lorrain.
Mais de quelle force était cette troupe? Était-ce un corps destiné à produire une simple diversion? était-ce l'armée tout entière?
C'était la dernière question du prince, à laquelle il était impossible à de Guiche de répondre.
Or, comme c'était la plus importante, c'était aussi celle à laquelle surtout le prince eût désiré une réponse exacte, précise, positive.
Raoul alors surmonta le sentiment bien naturel de timidité qu'il sentait, malgré lui, s'emparer de sa personne en face du prince, et se rapprochant de lui:
— Monseigneur me permettra-t-il de hasarder sur ce sujet quelques paroles qui peut-être le tireront d'embarras? dit-il.
Le prince se retourna et sembla envelopper tout entier le jeune homme dans un seul regard; il sourit en reconnaissant en lui un enfant de quinze ans à peine.
— Sans doute, monsieur, parlez, dit-il en adoucissant sa voix brève et accentuée, comme s'il eût cette fois adressé la parole à une femme.
— Monseigneur, répondit Raoul en rougissant, pourrait interroger le prisonnier espagnol.
— Vous avez fait un prisonnier espagnol? s'écria le prince.
— Oui, Monseigneur.
— Ah! c'est vrai, répondit de Guiche, je l'avais oublié.
— C'est tout simple, c'est vous qui l'avez fait, comte, dit Raoul en souriant.
Le vieux maréchal se retourna vers le vicomte reconnaissant de cet éloge donné à son fils, tandis que le prince s'écriait:
— Le jeune homme a raison, qu'on amène le prisonnier.
Pendant ce temps, le prince prit de Guiche à part et l'interrogea sur la manière dont ce prisonnier avait été fait, et lui demanda quel était ce jeune homme.
— Monsieur, dit le prince en revenant vers Raoul, je sais que vous avez une lettre de ma soeur, madame de Longueville, mais je vois que vous avez préféré vous recommander vous-même en me donnant un bon avis.
— Monseigneur, dit Raoul en rougissant, je n'ai point voulu interrompre Votre Altesse dans une conversation aussi importante que celle qu'elle avait entamée avec M. le comte. Mais voici la lettre.
— C'est bien, dit le prince, vous me la donnerez plus tard. Voici le prisonnier, pensons au plus pressé.
En effet, on amenait le partisan. C'était un de ces condottieri comme il en restait encore à cette époque, vendant leur sang à qui voulait l'acheter et vieillis dans la ruse et le pillage. Depuis qu'il avait été pris, il n'avait pas prononcé une seule parole; de sorte que ceux qui l'avaient pris ne savaient pas eux-mêmes à quelle nation il appartenait.
Le prince le regarda d'un air d'indicible défiance.
— De quelle nation es-tu? demanda le prince.
Le prisonnier répondit quelques mots en langue étrangère.
— Ah! ah! il paraît qu'il est Espagnol. Parlez-vous espagnol,
Grammont?
— Ma foi, Monseigneur, fort peu.
— Et moi, pas du tout, dit le prince en riant; messieurs, ajouta- t-il en se retournant vers ceux qui l'environnaient, y a-t-il parmi vous quelqu'un qui parle espagnol et qui veuille me servir d'interprète?
— Moi, Monseigneur, dit Raoul.
— Ah! vous parlez espagnol?
— Assez, je crois, pour exécuter les ordres de Votre Altesse en cette occasion.
Pendant tout ce temps, le prisonnier était resté impassible et comme s'il n'eût pas compris le moins du monde de quelle chose il s'agissait.
— Monseigneur vous a fait demander de quelle nation vous êtes, dit le jeune homme dans le plus pur castillan.
— Ich bin ein Deutscher, répondit le prisonnier.
— Que diable dit-il? demanda le prince, et quel nouveau baragouin est celui-là?
— Il dit qu'il est Allemand, Monseigneur, reprit Raoul; cependant j'en doute, car son accent est mauvais et sa prononciation défectueuse.
— Vous parlez donc allemand aussi? demanda le prince.
— Oui, Monseigneur, répondit Raoul.
— Assez pour l'interroger dans cette langue?
— Oui, Monseigneur.
— Interrogez-le donc, alors.
Raoul commença l'interrogatoire, mais les faits vinrent à l'appui de son opinion. Le prisonnier n'entendait pas ou faisait semblant de ne pas entendre ce que Raoul lui disait, et Raoul, de son côté, comprenait mal ses réponses mélangées de flamand et d'alsacien. Cependant, au milieu de tous les efforts du prisonnier pour éluder un interrogatoire en règle, Raoul avait reconnu l'accent naturel à cet homme.
— Non siete Spagnuolo, dit-il, non siete Tedesco, siete Italiano.
Le prisonnier fit un mouvement et se mordit les lèvres.
— Ah! ceci, je l'entends à merveille, dit le prince de Condé, et puisqu'il est Italien, je vais continuer l'interrogatoire. Merci, vicomte, continua le prince en riant, je vous nomme, à partir de ce moment, mon interprète.
Mais le prisonnier n'était pas plus disposé à répondre en italien que dans les autres langues; ce qu'il voulait, c'était éluder les questions. Aussi ne savait-il rien, ni le nombre de l'ennemi, ni le nom de ceux qui le commandaient, ni l'intention de la marche de l'armée.
— C'est bien, dit le prince, qui comprit les causes de cette ignorance; cet homme a été pris pillant et assassinant; il aurait pu racheter sa vie en parlant, il ne veut pas parler, emmenez-le et passez-le par les armes.
Le prisonnier pâlit, les deux soldats qui l'avaient emmené le prirent chacun par un bras et le conduisirent vers la porte, tandis que le prince, se retournant vers le maréchal de Grammont, paraissait déjà avoir oublié l'ordre qu'il avait donné.
Arrivé au seuil de la porte, le prisonnier s'arrêta; les soldats, qui ne connaissaient que leur consigne, voulurent le forcer à continuer son chemin.
— Un instant, dit le prisonnier en français: je suis prêt à parler, Monseigneur.
— Ah! ah! dit le prince en riant, je savais bien que nous finirions par là. J'ai un merveilleux secret pour défier les langues; jeunes gens, faites-en votre profit pour le temps où vous commanderez à votre tour.
— Mais à la condition, continua le prisonnier, que Votre Altesse me jurera la vie sauve.
— Sur ma foi de gentilhomme, dit le prince.
— Alors, interrogez, Monseigneur.
— Où l'armée a-t-elle passé la Lys?
— Entre Saint-Venant et Aire.
— Par qui est-elle commandée?
— Par le comte de Fuensaldagna, par le général Beck et par l'archiduc en personne.
— De combien d'hommes se compose-t-elle?
— De dix-huit mille hommes et de trente-six pièces de canon.
— Et elle marche?
— Sur Lens.
— Voyez-vous, messieurs! dit le prince en se retournant d'un air de triomphe vers le maréchal de Grammont et les autres officiers.
— Oui, Monseigneur, dit le maréchal, vous avez deviné tout ce qu'il était possible au génie humain de deviner.
— Rappelez Le Plessis-Bellièvre, Villequier et d'Erlac dit le prince, rappelez toutes les troupes qui sont en deçà de la Lys, qu'elles se tiennent prêtes à marcher cette nuit: demain, selon toute probabilité, nous attaquons l'ennemi.
— Mais, Monseigneur, dit le maréchal de Grammont, songez qu'en réunissant tout ce que nous avons d'hommes disponibles, nous atteindrons à peine le chiffre de 13.000 hommes.
— Monsieur le maréchal, dit le prince avec cet admirable regard qui n'appartenait qu'à lui, c'est avec les petites armées qu'on gagne les grandes batailles.
Puis se retournant vers le prisonnier:
— Que l'on emmène cet homme, et qu'on le garde soigneusement à vue. Sa vie repose sur les renseignements qu'il nous a donnés: s'ils sont faux, qu'on le fusille.
On emmena le prisonnier.
— Comte de Guiche, reprit le prince, il y a longtemps que vous n'avez vu votre père, restez près de lui. Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Raoul, si vous n'êtes pas trop fatigué, suivez- moi.
— Au bout du monde! Monseigneur, s'écria Raoul, éprouvant pour ce jeune général, qui lui paraissait si digne de sa renommée, un enthousiasme inconnu.
Le prince sourit; il méprisait les flatteurs, mais estimait fort les enthousiastes.
— Allons, monsieur, dit-il, vous êtes bon au conseil, nous venons de l'éprouver; demain nous verrons comment vous êtes à l'action.
— Et moi, Monseigneur, dit le maréchal, que ferai-je?
— Restez pour recevoir les troupes; ou je reviendrai les chercher moi-même, ou je vous enverrai un courrier pour que vous me les ameniez. Vingt gardes des mieux montés c'est tout ce dont j'ai besoin pour mon escorte.
— C'est bien peu, dit le maréchal.
— C'est assez, dit le prince. Avez-vous un bon cheval, monsieur de Bragelonne?
— Le mien a été tué ce matin, Monseigneur, et je monte provisoirement celui de mon laquais.
— Demandez et choisissez vous-même dans mes écuries celui qui vous conviendra. Pas de fausse honte, prenez le cheval qui vous semblera le meilleur. Vous en aurez besoin ce soir peut-être, et demain certainement.
Raoul ne se le fit pas dire deux fois; il savait qu'avec les supérieurs, et surtout quand ces supérieurs sont princes, la politesse suprême est d'obéir sans retard et sans raisonnements; il descendit aux écuries, choisit un cheval andalou de couleur isabelle, le sella, le brida lui-même, — car Athos lui avait recommandé, au moment du danger, de ne confier ces soins importants à personne, — et il vint rejoindre le prince qui, en ce moment, montait à cheval.
— Maintenant, monsieur, dit-il à Raoul, voulez-vous me remettre la lettre dont vous êtes porteur?
Raoul tendit la lettre au prince.
— Tenez-vous près de moi, monsieur, dit celui-ci.
Le prince piqua des deux, accrocha sa bride au pommeau de sa selle comme il avait l'habitude de le faire quand il voulait avoir les mains libres, décacheta la lettre de Mme de Longueville et partit au galop sur la route de Lens, accompagné de Raoul, et suivi de sa petite escorte; tandis que les messagers qui devaient rappeler les troupes partaient de leur côté à franc étrier dans des directions opposées.
Le prince lisait tout en courant.
— Monsieur, dit-il après un instant, on me dit le plus grand bien de vous; je n'ai qu'une chose à vous apprendre, c'est que, d'après le peu que j'ai vu et entendu, j'en pense encore plus qu'on ne m'en dit.
Raoul s'inclina.
Cependant, à chaque pas qui conduisait la petite troupe vers Lens, les coups de canon retentissaient plus rapprochés. Le regard du prince était tendu vers ce bruit avec la fixité de celui d'un oiseau de proie. On eût dit qu'il avait la puissance de percer les rideaux d'arbres qui s'étendaient devant lui et qui bornaient l'horizon.
De temps en temps les narines du prince se dilataient, comme s'il avait eu hâte de respirer l'odeur de la poudre, et il soufflait comme son cheval.
Enfin on entendit le canon de si près qu'il était évident qu'on n'était plus guère qu'à une lieue du champ de bataille. En effet, au détour du chemin, on aperçut le petit village d'Annay.
Les paysans étaient en grande confusion; le bruit des cruautés des Espagnols s'était répandu et effrayait chacun; les femmes avaient déjà fui, se retirant vers Vitry; quelques hommes restaient seuls.
À la vue du prince, ils accoururent; un d'eux le reconnut.
— Ah! Monseigneur, dit-il, venez-vous chasser tous ces gueux d'Espagnols et tous ces pillards de Lorrains?
— Oui, dit le prince, si tu veux me servir de guide.
— Volontiers, Monseigneur; où Votre Altesse veut-elle que je la conduise?
— Dans quelque endroit élevé, d'où je puisse découvrir Lens et ses environs.
— J'ai votre affaire, en ce cas.
— Je puis me fier à toi, tu es bon Français?
— Je suis un vieux soldat de Rocroy, Monseigneur.
— Tiens, dit le prince en lui donnant sa bourse, voilà pour
Rocroy. Maintenant, veux-tu un cheval ou préfères-tu aller à pied?
— À pied, Monseigneur, à pied, j'ai toujours servi dans l'infanterie. D'ailleurs, je compte faire passer Votre Altesse par des chemins où il faudra bien qu'elle mette pied à terre.
— Viens donc, dit le prince, et ne perdons pas de temps.
Le paysan partit, courant devant le cheval du prince; puis, à cent pas du village, il prit par un petit chemin perdu au fond d'un joli vallon. Pendant une demi-lieue, on marcha ainsi sous un couvert d'arbres, les coups de canon retentissant si près qu'on eût dit à chaque détonation qu'on allait entendre siffler le boulet. Enfin, on trouva un sentier qui quittait le chemin pour s'escarper au flanc de la montagne. Le paysan prit le sentier en invitant le prince à le suivre. Celui-ci mit pied à terre, ordonna à un de ses aides de camp et à Raoul d'en faire autant, aux autres d'attendre ses ordres en se gardant et se tenant sur le qui-vive, et il commença de gravir le sentier.
Au bout de dix minutes, on était arrivé aux ruines d'un vieux château; ces ruines couronnaient le sommet d'une colline du haut de laquelle on dominait tous les environs. À un quart de lieue à peine, on découvrait Lens aux abois, et, devant Lens, toute l'armée ennemie.
D'un seul coup d'oeil, le prince embrassa l'étendue qui se découvrait à ses yeux depuis Lens jusqu'à Vimy. En un instant, tout le plan de la bataille qui devait le lendemain sauver la France pour la seconde fois d'une invasion se déroula dans son esprit. Il prit un crayon, déchira une page de ses tablettes et écrivit:
«Mon cher maréchal,
«Dans une heure Lens sera au pouvoir de l'ennemi. Venez me rejoindre; amenez avec vous toute l'armée. Je serai à Vendin pour lui faire prendre sa position. Demain nous aurons repris Lens et battu l'ennemi.»
Puis, se retournant vers Raoul:
— Allez, monsieur, dit-il, partez à franc étrier et remettez cette lettre à M. de Grammont.
Raoul s'inclina, prit le papier, descendit rapidement la montagne, s'élança sur son cheval et partit au galop.
Un quart d'heure après il était près du maréchal.
Une partie des troupes était déjà arrivée, on attendait le reste d'instant en instant.
Le maréchal de Grammont se mit à la tête de tout ce qu'il avait d'infanterie et de cavalerie disponible, et prit la route de Vendin, laissant le duc de Châtillon pour attendre et amener le reste.
Toute l'artillerie était en mesure de partir à l'instant même et se mit en marche.
Il était sept heures du soir lorsque le maréchal arriva au rendez- vous. Le prince l'y attendait. Comme il l'avait prévu, Lens était tombé au pouvoir de l'ennemi presque aussitôt après le départ de Raoul. La cessation de la canonnade avait annoncé d'ailleurs cet événement.
On attendit la nuit. À mesure que les ténèbres s'avançaient, les troupes mandées par le prince arrivaient successivement. On avait ordonné qu'aucune d'elles ne battît le tambour ni ne sonnât de la trompette.
À neuf heures, la nuit était tout à fait venue. Cependant un dernier crépuscule éclairait encore la plaine. On se mit en marche silencieusement, le prince conduisant la colonne.
Arrivée au-delà d'Annay, l'armée aperçut Lens; deux ou trois maisons étaient en flammes, et une sourde rumeur qui indiquait l'agonie d'une ville prise d'assaut arrivait jusqu'aux soldats.
Le prince indiqua à chacun son poste: le maréchal de Grammont devait tenir l'extrême gauche et devait s'appuyer à Méricourt; le duc de Châtillon formait le centre; enfin le prince, qui formait l'aile droite, resterait en avant d'Annay.
L'ordre de bataille du lendemain devait être le même que celui des positions prises la veille. Chacun en se réveillant se trouverait sur le terrain où il devait manoeuvrer.
Le mouvement s'exécuta dans le plus profond silence et avec la plus grande précision. À dix heures, chacun tenait sa position, à dix heures et demie, le prince parcourut les postes et donna l'ordre du lendemain.
Trois choses étaient recommandées par-dessus toutes aux chefs, qui devaient veiller à ce que les soldats les observassent scrupuleusement. La première, que les différents corps se regarderaient bien marcher, afin que la cavalerie et l'infanterie fussent bien sur la même ligne et que chacun gardât ses intervalles.
La seconde, de n'aller à la charge qu'au pas.
La troisième, de laisser tirer l'ennemi le premier.
Le prince donna le comte de Guiche à son père et retint pour lui Bragelonne; mais les deux jeunes gens demandèrent à passer cette nuit ensemble, ce qui leur fut accordé.
Une tente fut posée pour eux près de celle du maréchal. Quoique la journée eût été fatigante, ni l'un ni l'autre n'avaient besoin de dormir.
D'ailleurs c'est une chose grave et imposante, même pour les vieux soldats, que la veille d'une bataille; à plus forte raison pour deux jeunes gens qui allaient voir ce terrible spectacle pour la première fois.
La veille d'une bataille, on pense à mille choses qu'on avait oubliées jusque-là et qui vous reviennent alors à l'esprit. La veille d'une bataille, les indifférents deviennent des amis, les amis deviennent des frères.
Il va sans dire que si on a au fond du coeur quelque sentiment plus tendre, ce sentiment atteint tout naturellement le plus haut degré d'exaltation auquel il puisse atteindre.
Il faut croire que chacun des deux jeunes gens éprouvait quelque sentiment car au bout d'un instant, chacun d'eux s'assit à une extrémité de la tente et se mit à écrire sur ses genoux.
Les épîtres furent longues, les quatre pages se couvrirent successivement de lettres fines et rapprochées. De temps en temps les deux jeunes gens se regardaient en souriant. Ils se comprenaient sans rien dire; ces deux organisations élégantes et sympathiques étaient faites pour s'entendre sans se parler.
Les lettres finies, chacun mit la sienne dans deux enveloppes, où nul ne pouvait lire le nom de la personne à laquelle elle était adressée qu'en déchirant la première enveloppe; puis tous deux s'approchèrent l'un de l'autre et échangèrent leurs lettres en souriant.
— S'il m'arrivait malheur, dit Bragelonne.
— Si j'étais tué, dit de Guiche.
— Soyez tranquille, dirent-ils tous deux.
Puis ils s'embrassèrent comme deux frères, s'enveloppèrent chacun dans son manteau et s'endormirent de ce sommeil jeune et gracieux dont dorment les oiseaux, les fleurs et les enfants.
XXXVIII. Un dîner d'autrefois
La seconde entrevue des anciens mousquetaires n'avait pas été pompeuse et menaçante comme la première. Athos avait jugé, avec sa raison toujours supérieure, que la table serait le centre le plus rapide et le plus complet de la réunion; et au moment où ses amis, redoutant sa distinction et sa sobriété, n'osaient parler d'un de ces bons dîners d'autrefois mangés soit à la Pomme-de-Pin, soit au Parpaillot, il proposa le premier de se trouver autour de quelque table bien servie, et de s'abandonner sans réserve chacun à son caractère et à ses manières, abandon qui avait entretenu cette bonne intelligence qui les avait fait nommer autrefois les inséparables.
La proposition fut agréable à tous et surtout à d'Artagnan, lequel était avide de retrouver le bon goût et la gaieté des entretiens de sa jeunesse; car depuis longtemps son esprit fin et enjoué n'avait rencontré que des satisfactions insuffisantes, une vile pâture, comme il le disait lui-même. Porthos, au moment d'être baron, était enchanté de trouver cette occasion d'étudier dans Athos et dans Aramis le ton et les manières des gens de qualité. Aramis voulait savoir les nouvelles du Palais-Royal par d'Artagnan et par Porthos, et se ménager pour toutes les occasions des amis si dévoués, qui autrefois soutenaient ses querelles avec des épées si promptes et si invincibles.
Quant à Athos, il était le seul qui n'eût rien à attendre ni à recevoir des autres et qui ne fût mû que par un sentiment de grandeur simple et d'amitié pure.
On convint donc que chacun donnerait son adresse très positive, et que sur le besoin de l'un des associés la réunion serait convoquée chez un fameux traiteur de la rue de la Monnaie, à l'enseigne de l'Ermitage. Le premier rendez-vous fut fixé au mercredi suivant et à huit heures précises du soir.
En effet, ce jour-là, les quatre amis arrivèrent ponctuellement à l'heure dite, et chacun de son côté. Porthos avait eu à essayer un nouveau cheval, d'Artagnan descendait sa garde du Louvre, Aramis avait eu à visiter une de ses pénitentes dans le quartier, et Athos, qui avait établi son domicile rue Guénégaud, se trouvait presque tout porté. Ils furent donc surpris de se rencontrer à la porte de l'Ermitage, Athos débouchant par le Pont-Neuf, Porthos par la rue du Roule, d'Artagnan par la rue des Fossés-Saint- Germain-l'Auxerrois, Aramis par la rue de Béthisy.
Les premières paroles échangées entre les quatre amis, justement par l'affectation que chacun mit dans ses démonstrations, furent donc un peu forcées et le repas lui-même commença avec une espèce de raideur. On voyait que d'Artagnan se forçait pour rire, Athos pour boire, Aramis pour conter, Porthos pour se taire. Athos s'aperçut de cet embarras, et ordonna, pour y porter un prompt remède, d'apporter quatre bouteilles de vin de Champagne.
À cet ordre donné avec le calme habituel d'Athos, on vit se décider là figure du Gascon et s'épanouir le front de Porthos.
Aramis fut étonné. Il savait non seulement qu'Athos ne buvait plus, mais encore qu'il éprouvait une certaine répugnance pour le vin.
Cet étonnement redoubla quand Aramis vit Athos se verser rasade et boire avec son enthousiasme d'autrefois. D'Artagnan remplit et vida aussitôt son verre; Porthos et Aramis choquèrent les leurs. En un instant les quatre bouteilles furent vides. On eût dit que les convives avaient hâte de divorcer avec leurs arrière-pensées.
En un instant cet excellent spécifique eut dissipé jusqu'au moindre nuage qui pouvait rester au fond de leur coeur. Les quatre amis se mirent à parler plus haut sans attendre que l'un eût fini pour que l'autre commençât, et à prendre sur la table chacun sa posture favorite. Bientôt, chose énorme, Aramis défit deux aiguillettes de son pourpoint; ce que voyant, Porthos dénoua toutes les siennes.
Les batailles, les longs chemins, les coups reçus et donnés firent les premiers frais de la conversation. Puis on passa aux luttes sourdes soutenues contre celui qu'on appelait maintenant le grand cardinal.
— Ma foi, dit Aramis en riant, voici assez d'éloges donnés aux morts, médisons un peu des vivants. Je voudrais bien un peu médire du Mazarin. Est-ce permis?
— Toujours, dit d'Artagnan en éclatant de rire, toujours; contez votre histoire, et je vous applaudirai si elle est bonne.
— Un grand prince, dit Aramis, dont le Mazarin recherchait l'alliance, fut invité par celui-ci à lui envoyer la liste des conditions moyennant lesquelles il voulait bien lui faire l'honneur de frayer avec lui. Le prince, qui avait quelque répugnance à traiter avec un pareil cuistre, fit sa liste à contrecoeur et la lui envoya. Sur cette liste il y avait trois conditions qui déplaisaient à Mazarin; il fit offrir au prince d'y renoncer pour dix mille écus.
— Ah! ah! ah! s'écrièrent les trois amis, ce n'était pas cher, et il n'avait pas à craindre d'être pris au mot. Que fit le prince?
— Le prince envoya aussitôt cinquante mille livres à Mazarin en le priant de ne plus jamais lui écrire, et en lui offrant vingt mille livres de plus s'il engageait à ne plus jamais lui parler.
— Que fit Mazarin?
— Il se fâcha? dit Athos.
— Il fit bâtonner le messager? dit Porthos.
— Il accepta la somme? dit d'Artagnan.
— Vous avez deviné, d'Artagnan, dit Aramis.
Et tous d'éclater de rire si bruyamment que l'hôte monta en demandant si ces messieurs n'avaient pas besoin de quelque chose.
Il avait cru que l'on se battait.
L'hilarité se calma enfin.
— Peut-on crosser M. de Beaufort? demanda d'Artagnan, j'en ai bien envie.
— Faites, dit Aramis, qui connaissait à fond cet esprit gascon si fin et si brave qui ne reculait jamais d'un seul pas sur aucun terrain.
— Et vous, Athos? demanda d'Artagnan.
— Je vous jure, foi de gentilhomme, que nous rirons si vous êtes drôle, dit Athos.
— Je commence, dit d'Artagnan. M. de Beaufort, causant un jour avec un des amis de M. le Prince, lui dit que sur les premières querelles du Mazarin et du parlement, il s'était trouvé un jour en différend avec M. de Chavigny, et que le voyant attaché au nouveau cardinal, lui qui tenait à l'ancien par tant de manières, il l'avait gourmé de bonne façon.
«Cet ami, qui connaissait M. de Beaufort pour avoir la main fort légère, ne fut pas autrement étonné du fait, et l'alla tout courant conter à M. le Prince. La chose se répand, et voilà que chacun tourne le dos à Chavigny. Celui-ci cherche l'explication de cette froideur générale: on hésite à la lui faire connaître; enfin quelqu'un se hasarde à lui dire que chacun s'étonne qu'il se soit laissé gourmer par M. de Beaufort, tout prince qu'il est.
«— Et qui a dit que le prince m'avait gourmé? demanda Chavigny.
«— Le prince lui-même, répond l'ami.
«On remonte à la source et l'on trouve la personne à laquelle le prince a tenu ce propos, laquelle, adjurée sur l'honneur de dire la vérité, le répète et l'affirme.
«Chavigny, au désespoir d'une pareille calomnie, à laquelle il ne comprend rien, déclare à ses amis qu'il mourra plutôt que de supporter une pareille injure. En conséquence, il envoie deux témoins au prince, avec mission de lui demander s'il est vrai qu'il ait dit qu'il avait gourmé M. de Chavigny.