— De quoi vous mêlez-vous? s'écria Aramis, pâle de colère au doute qui lui vint dans le coeur qu'épié par d'Artagnan, il avait été vu avec madame de Longueville.
— Je me mêle de ce qui me regarde, et je sais faire semblant de ne pas avoir vu ce qui ne me regarde pas, mais je hais les hypocrites, et, dans cette catégorie, je range les mousquetaires qui font les abbés et les abbés qui font les mousquetaires, et, ajouta-t-il en se tournant vers Porthos, voici monsieur qui est de mon avis.
Porthos, qui n'avait pas encore parlé, ne répondit que par un mot et un geste.
Il dit «Oui», et mit l'épée à la main.
Aramis fit un bond en arrière et tira la sienne. D'Artagnan se courba, prêt à attaquer ou à se défendre.
Alors Athos étendit la main avec le geste de commandement suprême qui n'appartenait qu'à lui, tira lentement épée et fourreau tout à la fois, brisa le fer dans sa gaine en le frappant sur son genou, et jeta les deux morceaux à sa droite.
Puis se retournant vers Aramis:
— Aramis, dit-il, brisez votre épée.
Aramis hésita.
— Il le faut, dit Athos. Puis d'une voix plus basse et plus douce: Je le veux.
Alors Aramis, plus pâle encore, mais subjugué par ce geste, vaincu par cette voix, rompit dans ses mains la lame flexible, puis se croisa les bras et attendit frémissant de rage.
Ce mouvement fit reculer d'Artagnan et Porthos; d'Artagnan ne tira point son épée, Porthos remit la sienne au fourreau.
— Jamais, dit Athos en levant lentement la main droite au ciel, jamais, je le jure devant Dieu qui nous voit et nous écoute pendant la solennité de cette nuit, jamais mon épée ne touchera les vôtres, jamais mon oeil n'aura pour vous un regard de colère, jamais mon coeur un battement de haine. Nous avons vécu ensemble, haï et aimé ensemble; nous avons versé et confondu notre sang; et peut-être, ajouterai-je encore, y a-t-il entre nous un lien plus puissant que celui de l'amitié, peut-être y a-t-il le pacte du crime; car, tous quatre, nous avons condamné, jugé, exécuté un être humain que nous n'avions peut-être pas le droit de retrancher de ce monde, quoique plutôt qu'à ce monde il parût appartenir à l'enfer. D'Artagnan, je vous ai toujours aimé comme mon fils. Porthos, nous avons dormi dix ans côte à côte; Aramis est votre frère comme il est le mien, car Aramis vous a aimés comme je vous aime encore, comme je vous aimerai toujours. Qu'est-ce que le cardinal de Mazarin peut être pour nous, qui avons forcé la main et le coeur d'un homme comme Richelieu? Qu'est-ce que tel ou tel prince pour nous qui avons consolidé la couronne sur la tête d'une reine? D'Artagnan, je vous demande pardon d'avoir hier croisé le fer avec vous; Aramis en fait autant pour Porthos. Et maintenant, haïssez-moi si vous pouvez, mais, moi, je vous jure que, malgré votre haine, je n'aurai que de l'estime et de l'amitié pour vous. Maintenant répétez mes paroles, Aramis, et après, s'ils le veulent, et si vous le voulez, quittons nos anciens amis pour toujours.
Il se fit un instant de silence solennel qui fut rompu par Aramis.
— Je le jure, dit-il avec un front calme et un regard loyal, mais d'une voix dans laquelle vibrait un dernier tremblement d'émotion, je jure que je n'ai plus de haine contre ceux qui furent mes amis; je regrette d'avoir touché votre épée, Porthos. Je jure enfin que non seulement la mienne ne se dirigera plus sur votre poitrine, mais encore qu'au fond de ma pensée la plus secrète, il ne restera pas dans l'avenir l'apparence de sentiments hostiles contre vous. Venez, Athos.
Athos fit un mouvement pour se retirer.
— Oh! non, non! ne vous en allez pas! s'écria d'Artagnan, entraîné par un de ces élans irrésistibles qui trahissaient la chaleur de son sang et la droiture native de son âme, ne vous en allez pas; car, moi aussi, j'ai un serment à faire, je jure que je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang, jusqu'au dernier lambeau de ma chair pour conserver l'estime d'un homme comme vous, Athos, l'amitié d'un homme comme vous, Aramis.
Et il se précipita dans les bras d'Athos.
— Mon fils! dit Athos en le pressant sur son coeur.
— Et moi, dit Porthos, je ne jure rien, mais j'étouffe, sacrebleu! S'il me fallait me battre contre vous, je crois que je me laisserais percer d'outre en outre, car je n'ai jamais aimé que vous au monde.
Et l'honnête Porthos se mit à fondre en larmes en se jetant dans les bras d'Aramis.
— Mes amis, dit Athos, voilà ce que j'espérais, voilà ce que j'attendais de deux coeurs comme les vôtres; oui, je l'ai dit et je le répète, nos destinées sont liées irrévocablement, quoique nous suivions une route différente. Je respecte votre opinion, d'Artagnan; je respecte votre conviction, Porthos; mais quoique nous combattions pour des causes opposées, gardons-nous amis; les ministres, les princes, les rois passeront comme un torrent, la guerre civile comme une flamme, mais nous, resterons-nous? j'en ai le pressentiment.
— Oui, dit d'Artagnan, soyons toujours mousquetaires, et gardons pour unique drapeau cette fameuse serviette du bastion de Saint- Gervais, où le grand cardinal avait fait broder trois fleurs de lis.
— Oui, dit Aramis, cardinalistes ou frondeurs, que nous importe! Retrouvons nos bons seconds pour les duels, nos amis dévoués dans les affaires graves, nos joyeux compagnons pour le plaisir!
— Et chaque fois, dit Athos, que nous nous rencontrerons dans la mêlée, à ce seul mot: Place Royale! passons nos épées dans la main gauche et tendons-nous la main droite, fût-ce au milieu du carnage!
— Vous parlez à ravir, dit Porthos.
— Vous êtes le plus grand des hommes, dit d'Artagnan, et, quant à nous, vous nous dépassez de dix coudées.
Athos sourit d'un sourire d'ineffable joie.
— C'est donc conclu, dit-il. Allons, messieurs, votre main. Êtes- vous quelque peu chrétiens?
— Pardieu! dit d'Artagnan.
— Nous le serons dans cette occasion, pour rester fidèles à notre serment, dit Aramis.
— Ah! je suis prêt à jurer par ce qu'on voudra, dit Porthos, même par Mahomet! Le diable m'emporte si j'ai jamais été si heureux qu'en ce moment.
Et le bon Porthos essuyait ses yeux encore humides.
— L'un de vous a-t-il une croix? demanda Athos.
Porthos et d'Artagnan se regardèrent en secouant la tête comme des hommes pris au dépourvu.
Aramis sourit et tira de sa poitrine une croix de diamants suspendue à son cou par un fil de perles.
— En voilà une, dit-il.
— Eh bien! reprit Athos, jurons sur cette croix, qui malgré sa matière est toujours une croix, jurons d'être unis malgré tout et toujours; et puisse ce serment non seulement nous lier nous-mêmes, mais encore lier nos descendants! Ce serment vous convient-il?
— Oui, dirent-ils tout d'une voix.
— Ah! traître! dit tout bas d'Artagnan en se penchant à l'oreille d'Aramis, vous nous avez fait jurer sur le crucifix d'une frondeuse.
XXXII. Le bac de l'Oise
Nous espérons que le lecteur n'a point tout à fait oublié le jeune voyageur que nous avons laissé sur la route de Flandre.
Raoul, en perdant de vue son protecteur, qu'il avait laissé le suivant des yeux en face de la basilique royale, avait piqué son cheval pour échapper d'abord à ses douloureuses pensées, et ensuite pour dérober à Olivain l'émotion qui altérait ses traits.
Une heure de marche rapide dissipa bientôt cependant toutes ces sombres vapeurs qui avaient attristé l'imagination si riche du jeune homme. Ce plaisir inconnu d'être libre, plaisir qui a sa douceur, même pour ceux qui n'ont jamais souffert de leur dépendance, dora pour Raoul le ciel et la terre, et surtout cet horizon lointain et azuré de la vie qu'on appelle l'avenir.
Cependant il s'aperçut, après plusieurs essais de conversation avec Olivain, que de longues journées passées ainsi seraient bien tristes, et la parole du comte, si douce, si persuasive et si intéressante, lui revint en mémoire à propos des villes que l'on traversait, et sur lesquelles personne ne pouvait plus lui donner ces renseignements précieux qu'il eût tirés d'Athos, le plus savant et le plus amusant de tous les guides.
Un autre souvenir attristait encore Raoul: on arrivait à Louvres, il avait vu, perdu derrière un rideau de peupliers, un petit château qui lui avait si fort rappelé celui de La Vallière, qu'il s'était arrêté à le regarder près de dix minutes, et avait repris sa route en soupirant, sans même répondre à Olivain, qui l'avait interrogé respectueusement sur la cause de cette attention. L'aspect des objets extérieurs est un mystérieux conducteur, qui correspond aux fibres de la mémoire et va les réveiller quelquefois malgré nous; une fois ce fil éveillé, comme celui d'Ariane, il conduit dans un labyrinthe de pensées où l'on s'égare en suivant cette ombre du passé qu'on appelle le souvenir. Or, la vue de ce château avait rejeté Raoul à cinquante lieues du côté de l'occident, et lui avait fait remonter sa vie depuis le moment où il avait pris congé de la petite Louise jusqu'à celui où il l'avait vue pour la première fois, et chaque touffe de chêne, chaque girouette entrevue au haut d'un toit d'ardoises, lui rappelaient qu'au lieu de retourner vers ses amis d'enfance, il s'en éloignait chaque instant davantage, et que peut-être même il les avait quittés pour jamais.
Le coeur gonflé, la tête lourde, il commanda à Olivain de conduire les chevaux à une petite auberge qu'il apercevait sur la route à une demi-portée de mousquet à peu près en avant de l'endroit où l'on était parvenu. Quant à lui, il mit pied à terre, s'arrêta sous un beau groupe de marronniers en fleurs, autour desquels murmuraient des multitudes d'abeilles, et dit à Olivain de lui faire apporter par l'hôte du papier à lettres et de l'encre sur une table qui paraissait là toute disposée pour écrire.
Olivain obéit et continua sa route, tandis que Raoul s'asseyait le coude appuyé sur cette table, les regards vaguement perdus sur ce charmant paysage tout parsemé de champs verts et de bouquets d'arbres, et faisant de temps en temps tomber de ses cheveux ces fleurs qui descendaient sur lui comme une neige.
Raoul était là depuis dix minutes à peu près, et il y en avait cinq qu'il était perdu dans ses rêveries, lorsque dans le cercle embrassé par ses regards distraits il vit se mouvoir une figure rubiconde qui, une serviette autour du corps, une serviette sur le bras, un bonnet blanc sur la tête, s'approchait de lui, tenant papier, encore et plume.
— Ah! ah! dit l'apparition, on voit que tous les gentilshommes ont des idées pareilles, car il n'y a qu'un quart d'heure qu'un jeune seigneur, bien monté comme vous, de haute mine comme vous, et de votre âge à peu près, a fait halte devant ce bouquet d'arbres, y a fait apporter cette table et cette chaise, et y a dîné, avec un vieux monsieur qui avait l'air d'être son gouverneur, d'un pâté dont ils n'ont pas laissé un morceau, et d'une bouteille de vieux vin de Mâcon dont ils n'ont pas laissé une goutte; mais heureusement nous avons encore du même vin et des pâtés pareils, et si monsieur veut donner ses ordres…
— Non, mon ami, dit Raoul en souriant, et je vous remercie, je n'ai besoin pour le moment que des choses que j'ai fait demander; seulement je serais bien heureux que l'encre fût noire et que la plume fût bonne; à ces conditions je paierai la plume au prix de la bouteille, et l'encre au prix du pâté.
— Eh bien! monsieur, dit l'hôte, je vais donner le pâté et la bouteille à votre domestique, de cette façon-là vous aurez la plume et l'encre par-dessus le marché.
— Faites comme vous voudrez, dit Raoul, qui commençait son apprentissage avec cette classe toute particulière de la société qui, lorsqu'il y avait des voleurs sur les grandes routes, était associée avec eux, et qui, depuis qu'il n'y en a plus, les a avantageusement remplacés.
L'hôte, tranquillisé sur sa recette, déposa sur la table papier, encre et plume. Par hasard, la plume était passable, et Raoul se mit à écrire.
L'hôte était resté devant lui et considérait avec une espèce d'admiration involontaire cette charmante figure si sérieuse et si douce à la fois. La beauté a toujours été et sera toujours une reine.
— Ce n'est pas un convive comme celui de tout à l'heure, dit l'hôte à Olivain, qui venait rejoindre Raoul pour voir s'il n'avait besoin de rien, et votre jeune maître n'a pas d'appétit.
— Monsieur en avait encore il y a trois jours, de l'appétit, mais que voulez-vous! il l'a perdu depuis avant-hier.
Et Olivain et l'hôte s'acheminèrent vers l'auberge. Olivain, selon la coutume des laquais heureux de leur condition, racontant au tavernier tout ce qu'il crut pouvoir dire sur le compte du jeune gentilhomme.
Cependant Raoul écrivait:
Monsieur,
«Après quatre heures de marche, je m'arrête pour vous écrire, car vous me faites faute à chaque instant, et je suis toujours prêt à tourner la tête, comme pour répondre lorsque vous me parliez. J'ai été si étourdi de votre départ, et si affecté du chagrin de notre séparation, que je ne vous ai que bien faiblement exprimé tout ce que je ressentais de tendresse et de reconnaissance pour vous. Vous m'excuserez, monsieur, car votre coeur est si généreux, que vous avez compris tout ce qui se passait dans le mien. Écrivez- moi, monsieur, je vous en prie, car vos conseils sont une partie de mon existence; et puis, si j'ose vous le dire, je suis inquiet, il m'a semblé que vous vous prépariez vous-même à quelque expédition périlleuse, sur laquelle je n'ai point osé vous interroger, car vous ne m'en avez rien dit. J'ai donc, vous le voyez, grand besoin d'avoir de vos nouvelles. Depuis que je ne vous ai plus là, près de moi, j'ai peur à tout moment de manquer. Vous me souteniez puissamment, monsieur, et aujourd'hui, je le jure, je me trouve bien seul.
«Aurez-vous l'obligeance, monsieur, si vous recevez des nouvelles de Blois, de me toucher quelques mots de ma petite amie Mlle de La Vallière, dont, vous le savez, la santé, lors de notre départ, pouvait donner quelque inquiétude? Vous comprenez, monsieur et cher protecteur, combien les souvenirs du temps que j'ai passé près de vous me sont précieux et indispensables. J'espère que parfois vous penserez aussi à moi, et si je vous manque à de certaines heures, si vous ressentez comme un petit regret de mon absence, je serais comblé de joie en songeant que vous avez senti mon affection et mon dévouement pour vous, et que j'ai su vous les faire comprendre pendant que j'avais le bonheur de vivre auprès de vous.»
Cette lettre achevée, Raoul se sentit plus calme; il regarda bien si Olivain et l'hôte ne le guettaient pas, et il déposa un baiser sur ce papier, muette et touchante caresse que le coeur d'Athos était capable de deviner en ouvrant la lettre.
Pendant ce temps, Olivain avait bu sa bouteille et mangé son pâté; les chevaux aussi s'étaient rafraîchis. Raoul fit signe à l'hôte de venir, jeta un écu sur la table, remonta à cheval, et à Senlis, jeta la lettre à la poste.
Le repos qu'avaient pris cavaliers et chevaux leur permettait de continuer leur route sans s'arrêter. À Verberie, Raoul ordonna à Olivain de s'informer de ce jeune gentilhomme qui les précédait; on l'avait vu passer il n'y avait pas trois quarts d'heure, mais il était bien monté, comme l'avait déjà dit le tavernier, et allait bon train.
— Tâchons de rattraper ce gentilhomme, dit Raoul à Olivain, il va comme nous à l'armée, et ce nous sera une compagnie agréable.
Il était quatre heures de l'après-midi lorsque Raoul arriva à Compiègne; il y dîna de bon appétit et s'informa de nouveau du jeune gentilhomme qui le précédait: il s'était arrêté comme Raoul à l'Hôtel de la Cloche et de la Bouteille, qui était le meilleur de Compiègne, et avait continué sa route en disant qu'il voulait aller coucher à Noyon.
— Allons coucher à Noyon, dit Raoul.
— Monsieur, répondit respectueusement Olivain, permettez-moi de vous faire observer que nous avons déjà fort fatigué les chevaux ce matin. Il sera bon, je crois, de coucher ici et de repartir demain de bon matin. Dix-huit lieues suffisent pour une première étape.
— M. le comte de La Fère désire que je me hâte, répondit Raoul, et que j'aie rejoint M. le Prince dans la matinée du quatrième jour: poussons donc jusqu'à Noyon, ce sera une étape pareille à celles que nous avons faites en allant de Blois à Paris. Nous arriverons à huit heures. Les chevaux auront toute la nuit pour se reposer, et demain, à cinq heures du matin, nous nous remettrons en route.
Olivain n'osa s'opposer à cette détermination; mais il suivit en murmurant.
— Allez, allez, disait-il entre ses dents, jetez votre feu le premier jour; demain, en place d'une journée de vingt lieues, vous en ferez une de dix, après-demain, une de cinq, et dans trois jours vous serez au lit. Là, il faudra bien que vous vous reposiez. Tous ces jeunes gens sont de vrais fanfarons.
On voit qu'Olivain n'avait pas été élevé à l'école des Planchet et des Grimaud.
Raoul se sentait las en effet; mais il désirait essayer ses forces, et nourri des principes d'Athos, sûr de l'avoir entendu mille fois parler d'étapes de vingt-cinq lieues, il ne voulait pas rester au-dessous de son modèle. D'Artagnan, cet homme de fer qui semblait tout bâti de nerfs et de muscles, l'avait frappé d'admiration.
Il allait donc toujours pressant de plus en plus le pas de son cheval, malgré les observations d'Olivain, et suivant un charmant petit chemin qui conduisait à un bac et qui raccourcissait d'une lieue la route, à ce qu'on lui avait assuré, lorsque, en arrivant au sommet d'une colline, il aperçut devant lui la rivière. Une petite troupe d'hommes à cheval se tenait sur le bord et était prête à s'embarquer. Raoul ne douta point que ce ne fût le gentilhomme et son escorte; il poussa un cri d'appel, mais il était encore trop loin pour être entendu; alors, tout fatigué qu'était son cheval, Raoul le mit au galop; mais une ondulation de terrain lui déroba bientôt la vue des voyageurs, et lorsqu'il parvint sur une nouvelle hauteur, le bac avait quitté le bord et voguait vers l'autre rive.
Raoul, voyant qu'il ne pouvait arriver à temps pour passer le bac en même temps que les voyageurs, s'arrêta pour attendre Olivain.
En ce moment on entendit un cri qui semblait venir de la rivière. Raoul se retourna du côté d'où venait le cri, et mettant la main sur ses yeux qu'éblouissait le soleil couchant:
— Olivain! s'écria-t-il, que vois-je donc là-bas?
Un second cri retentit plus perçant que le premier.
— Eh! monsieur, dit Olivain, la corde du bac a cassé et le bateau dérive. Mais que vois-je donc dans l'eau? cela se débat.
— Eh! sans doute, s'écria Raoul, fixant ses regards vers un point de la rivière que les rayons du soleil illuminaient splendidement, un cheval, un cavalier.
— Ils enfoncent, cria à son tour Olivain.
C'était vrai, et Raoul aussi venait d'acquérir la certitude qu'un accident était arrivé et qu'un homme se noyait. Il rendit la main à son cheval, lui enfonça les éperons dans le ventre, et l'animal, pressé par la douleur et sentant qu'on lui livrait l'espace, bondit par-dessus une espèce de garde-fou qui entourait le débarcadère, et tomba dans la rivière en faisant jaillir au loin des flots d'écume.
— Ah! monsieur, s'écria Olivain, que faites-vous donc, Seigneur
Dieu!
Raoul dirigeait son cheval vers le malheureux en danger. C'était, au reste, un exercice qui lui était familier. Élevé sur les bords de la Loire, il avait pour ainsi dire été bercé dans ses flots; cent fois, il l'avait traversée à cheval, mille fois en nageant. Athos, dans la prévoyance du temps où il ferait du vicomte un soldat, l'avait aguerri dans toutes ces entreprises.
— Oh! mon Dieu! continuait Olivain désespéré, que dirait M. le comte s'il vous voyait?
— M. le comte eût fait comme moi, répondit Raoul en poussant vigoureusement son cheval.
— Mais moi! mais moi! s'écriait Olivain pâle et désespéré en s'agitant sur la rive, comment passerai-je, moi?
— Saute, poltron! cria Raoul nageant toujours.
Puis s'adressant au voyageur qui se débattait à vingt pas de lui:
— Courage, monsieur, dit-il, courage, on vient à votre aide.
Olivain avança, recula, fit cabrer son cheval, le fit tourner, et enfin, mordu au coeur par la honte, s'élança comme avait fait Raoul, mais en répétant: «Je suis mort, nous sommes perdus!»
Cependant le bac descendait rapidement, emporté par le fil de l'eau, et on entendait crier ceux qu'il emportait.
Un homme à cheveux gris s'était jeté du bac à la rivière et nageait vigoureusement vers la personne qui se noyait; mais il avançait lentement, car il lui fallait remonter le cours de l'eau.
Raoul continuait sa route et gagnait visiblement du terrain; mais le cheval et le cavalier, qu'il ne quittait pas du regard, s'enfonçaient visiblement: le cheval n'avait plus que les naseaux hors de l'eau, et le cavalier, qui avait quitté les rênes en se débattant, tendait les bras et laissait aller sa tête en arrière. Encore une minute, et tout disparaissait.
— Courage, cria Raoul, courage!
— Trop tard, murmura le jeune homme, trop tard!
L'eau passa par-dessus sa tête et éteignit sa voix dans sa bouche.
Raoul s'élança de son cheval, auquel il laissa le soin de sa propre conservation, et en trois ou quatre brassées fut près du gentilhomme. Il saisit aussitôt le cheval par la gourmette, et lui souleva la tête hors de l'eau; l'animal alors respira plus librement, et comme s'il eût compris que l'on venait à son aide, il redoubla d'efforts; Raoul en même temps saisissait une des mains du jeune homme et la ramenait à la crinière, à laquelle elle se cramponna avec cette ténacité de l'homme qui se noie. Sûr alors que le cavalier ne lâcherait plus prise, Raoul ne s'occupa que du cheval, qu'il dirigea vers la rive opposée en l'aidant à couper l'eau et en l'encourageant de la langue.
Tout à coup l'animal buta contre un bas-fond et prit pied sur le sable.
— Sauvé! s'écria l'homme aux cheveux gris en prenant pied à son tour.
— Sauvé! murmura machinalement le gentilhomme en lâchant la crinière et en se laissant glisser de dessus la selle aux bras de Raoul.
Raoul n'était qu'à dix pas de la rive; il y porta le gentilhomme évanoui, le coucha sur l'herbe, desserra les cordons de son col et déboutonna les agrafes de son pourpoint.
Une minute après, l'homme aux cheveux gris était près de lui.
Olivain avait fini par aborder à son tour après force signes de croix, et les gens du bac se dirigeaient du mieux qu'ils pouvaient vers le bord, à l'aide d'une perche qui se trouvait par hasard dans le bateau.
Peu à peu, grâce aux soins de Raoul et de l'homme qui accompagnait le jeune cavalier, la vie revint sur les joues pâles du moribond, qui ouvrit d'abord deux yeux égarés, mais qui bientôt se fixèrent sur celui qui l'avait sauvé.
— Ah! monsieur, s'écria-t-il, c'est vous que je cherchais: sans vous j'étais mort, trois fois mort.
— Mais on ressuscite, monsieur, comme vous voyez, dit Raoul, et nous en serons quittes pour un bain.
— Ah! monsieur, que de reconnaissance! s'écria l'homme aux cheveux gris.
— Ah! vous voilà, mon bon d'Arminges! je vous ai fait grand'peur, n'est-ce pas? mais c'est votre faute: vous étiez mon précepteur, pourquoi ne m'avez-vous pas fait apprendre à mieux nager?
— Ah! monsieur le comte, dit le vieillard, s'il vous était arrivé malheur, je n'aurais jamais osé me représenter devant le maréchal.
— Mais comment la chose est-elle donc arrivée? demanda Raoul.
— Ah! monsieur, de la manière la plus simple, répondit celui à qui l'on avait donné le titre de comte. Nous étions au tiers de la rivière à peu près quand la corde du bac a cassé. Aux cris et aux mouvements qu'ont faits les bateliers, mon cheval s'est effrayé et a sauté à l'eau. Je nage mal et n'ai pas osé me lancer à la rivière. Au lieu d'aider les mouvements de mon cheval, je les paralysais, et j'étais en train de me noyer le plus galamment du monde lorsque vous êtes arrivé là tout juste pour me tirer de l'eau. Aussi, monsieur, si vous le voulez bien, c'est désormais entre nous à la vie et à la mort.
— Monsieur, dit Raoul en s'inclinant, je suis tout à fait votre serviteur, je vous l'assure.
— Je me nomme le comte de Guiche, continua le cavalier; mon père est le maréchal de Grammont. Et maintenant que vous savez qui je suis, me ferez-vous l'honneur de me dire qui vous êtes?
— Je suis le vicomte de Bragelonne, dit Raoul en rougissant de ne pouvoir nommer son père comme avait fait le comte de Guiche.
— Vicomte, votre visage, votre bonté et votre courage m'attirent à vous; vous avez déjà toute ma reconnaissance. Embrassons-nous, je vous demande votre amitié.
— Monsieur, dit Raoul en rendant au comte son accolade, je vous aime aussi déjà de tout mon coeur, faites donc état de moi, je vous prie, comme d'un ami dévoué.
— Maintenant, où allez-vous, vicomte? demanda de Guiche.
— À l'armée de M. le Prince, comte.
— Et moi aussi, s'écria le jeune homme avec un transport de joie. Ah! tant mieux, nous allons faire ensemble le premier coup de pistolet.
— C'est bien, aimez-vous, dit le gouverneur; jeunes tous deux, vous n'avez sans doute qu'une même étoile, et vous deviez vous rencontrer.
Les deux jeunes gens sourirent avec la confiance de la jeunesse.
— Et maintenant, dit le gouverneur, il vous faut changer d'habits; vos laquais, à qui j'ai donné des ordres au moment où ils sont sortis du bac, doivent être arrivés déjà à l'hôtellerie. Le linge et le vin chauffent, venez.
Les jeunes gens n'avaient aucune objection à faire à cette proposition; au contraire, la trouvèrent-ils excellente; ils remontèrent donc aussitôt à cheval, en se regardant et en s'admirant tous deux: c'étaient en effet deux élégants cavaliers à la tournure svelte et élancée, deux nobles visages au front dégagé, au regard doux et fier, au sourire loyal et fin.
De Guiche pouvait avoir dix-huit ans, mais il n'était guère plus grand que Raoul, qui n'en avait que quinze.
Ils se tendirent la main par un mouvement spontané, et piquant leurs chevaux, firent côte à côte le trajet de la rivière à l'hôtellerie, l'un trouvant bonne et riante cette vie qu'il avait failli perdre, l'autre remerciant Dieu d'avoir déjà assez vécu pour avoir fait quelque chose qui serait agréable à son protecteur.
Quant à Olivain, il était le seul que cette belle action de son maître ne satisfît pas entièrement. Il tordait les manches et les basques de son justaucorps en songeant qu'une halte à Compiègne lui eût sauvé non seulement l'accident auquel il venait d'échapper, mais encore les fluxions de poitrine et les rhumatismes qui devaient naturellement en être le résultat.
XXXIII. Escarmouche
Le séjour à Noyon fut court, chacun y dormait d'un profond sommeil. Raoul avait recommandé de le réveiller si Grimaud arrivait, mais Grimaud n'arriva point.
Les chevaux apprécièrent de leur côté, sans doute, les huit heures de repos absolu et d'abondante litière qui leur furent accordées. Le comte de Guiche fut réveillé à cinq heures du matin par Raoul, qui lui vint souhaiter le bonjour. On déjeuna à la hâte, et à six heures on avait déjà fait deux lieues.
La conversation du jeune comte était des plus intéressantes pour Raoul. Aussi Raoul écoutait-il beaucoup, et le jeune comte racontait-il toujours. Élevé à Paris, où Raoul n'était venu qu'une fois; à la cour que Raoul n'avait jamais vue, ses folies de page, deux duels qu'il avait déjà trouvé moyen d'avoir malgré les édits et surtout malgré son gouverneur, étaient des choses de la plus haute curiosité pour Raoul. Raoul n'avait été que chez M. Scarron; il nomma à Guiche les personnes qu'il y avait vues. Guiche connaissait tout le monde: madame de Neuillan, mademoiselle d'Aubigné, mademoiselle de Scudéry, mademoiselle Paulet, madame de Chevreuse. Il railla tout le monde avec esprit; Raoul tremblait qu'il ne raillât aussi madame de Chevreuse, pour laquelle il se sentait une réelle et profonde sympathie; mais soit instinct, soit affection pour la duchesse de Chevreuse, il en dit le plus grand bien possible. L'amitié de Raoul pour le comte redoubla de ces éloges.
Puis vint l'article des galanteries et des amours. Sous ce rapport aussi, Bragelonne avait beaucoup plus à écouter qu'à dire. Il écouta donc et il lui sembla voir à travers trois ou quatre aventures assez diaphanes que, comme lui, le comte cachait un secret au fond du coeur.
De Guiche, comme nous l'avons dit, avait été élevé à la cour, et les intrigues de toute cette cour lui étaient connues. C'était la cour dont Raoul avait tant entendu parler au comte de La Fère; seulement elle avait fort changé de face depuis l'époque où Athos lui-même l'avait vue. Tout le récit du comte de Guiche fut donc nouveau pour son compagnon de voyage. Le jeune comte, médisant et spirituel, passa tout le monde en revue; il raconta les anciennes amours de madame de Longueville avec Coligny, et le duel de celui- ci à la place Royale, duel qui lui fut si fatal, et que madame de Longueville vit à travers une jalousie; ses amours nouvelles avec le prince de Marcillac, qui en était jaloux, disait-on, à vouloir faire tuer tout le monde, et même l'abbé d'Herblay, son directeur; les amours de M. le prince de Galles avec Mademoiselle, qu'on appela plus tard la grande Mademoiselle, si célèbre depuis par son mariage secret avec Lauzun. La reine elle-même ne fut pas épargnée, et le cardinal Mazarin eut sa part de raillerie aussi.
La journée passa rapide comme une heure. Le gouverneur du comte, bon vivant, homme du monde, savant jusqu'aux dents, comme le disait son élève, rappela plusieurs fois à Raoul la profonde érudition et la raillerie spirituelle et mordante d'Athos; mais quant à la grâce, à la délicatesse et à la noblesse des apparences, personne, sur ce point, ne pouvait être comparé au comte de La Fère.
Les chevaux, plus ménagés que la veille, s'arrêtèrent vers quatre heures du soir à Arras. On s'approchait du théâtre de la guerre, et l'on résolut de s'arrêter dans cette ville jusqu'au lendemain, des partis d'Espagnols profitant quelquefois de la nuit pour faire des expéditions jusque dans les environs d'Arras.
L'armée française tenait depuis Pont-à-Marc jusqu'à Valenciennes, en revenant sur Douai. On disait M. le Prince de sa personne à Béthune.
L'armée ennemie s'étendait de Cassel à Courtray, et, comme il n'était sorte de pillages et de violences qu'elle ne commît, les pauvres gens de la frontière quittaient leurs habitations isolées et venaient se réfugier dans les villes fortes qui leur promettaient un abri. Arras était encombrée de fuyards.
On parlait d'une prochaine bataille qui devait être décisive, M. le Prince n'ayant manoeuvré jusque-là que dans l'attente de renforts, qui venaient enfin d'arriver. Les jeunes gens se félicitaient de tomber si à propos.
Ils soupèrent ensemble et couchèrent dans la même chambre. Ils étaient à l'âge des promptes amitiés, il leur semblait qu'ils se connaissaient depuis leur naissance et qu'il leur serait impossible de jamais plus se quitter.
La soirée fut employée à parler guerre; les laquais fourbirent les armes; les jeunes gens chargèrent des pistolets en cas d'escarmouche; et ils se réveillèrent désespérés, ayant rêvé tous deux qu'ils arrivaient trop tard pour prendre part à la bataille.
Le matin, le bruit se répandit que le prince de Condé avait évacué Béthune pour se retirer sur Carvin, en laissant cependant garnison dans cette première ville. Mais comme cette nouvelle ne présentait rien de positif, les jeunes gens décidèrent qu'ils continueraient leur chemin vers Béthune, quittes, en route, à obliquer à droite et à marcher sur Carvin.
Le gouverneur du comte de Guiche connaissait parfaitement le pays; il proposa en conséquence de prendre un chemin de traverse qui tenait le milieu entre la route de Lens et celle de Béthune. À Ablain, on prendrait des informations. Un itinéraire fut laissé pour Grimaud.
On se mit en route vers les sept heures du matin.
De Guiche, qui était jeune et emporté, disait à Raoul:
— Nous voici trois maîtres et trois valets; nos valets sont bien armés, et le vôtre me paraît assez têtu.
— Je ne l'ai jamais vu à l'oeuvre, répondit Raoul, mais il est
Breton, cela promet.
— Oui, oui, reprit de Guiche, et je suis certain qu'il ferait le coup de mousquet à l'occasion; quant à moi, j'ai deux hommes sûrs, qui ont fait la guerre avec mon père; c'est donc six combattants que nous représentons; si nous trouvions une petite troupe de partisans égale en nombre à la nôtre, et même supérieure, est-ce que nous ne chargerions pas, Raoul?
— Si fait, monsieur, répondit le vicomte.
— Holà! jeunes gens, holà! dit le gouverneur se mêlant à la conversation, comme vous y allez, vertudieu! et mes instructions, à moi, monsieur le comte? oubliez-vous que j'ai ordre de vous conduire sain et sauf à M. le Prince? Une fois à l'armée, faites- vous tuer si c'est votre bon plaisir; mais d'ici là je vous préviens qu'en ma qualité de général d'armée j'ordonne la retraite, et tourne le dos au premier plumet que j'aperçois.
De Guiche et Raoul se regardèrent du coin de l'oeil en souriant. Le pays devenait assez couvert, et de temps en temps on rencontrait de petites troupes de paysans qui se retiraient, chassant devant eux leurs bestiaux et traînant dans des charrettes ou portant à bras leurs objets les plus précieux.
On arriva jusqu'à Ablain sans accident. Là on prit langue, et on apprit que M. le Prince avait quitté effectivement Béthune et se tenait entre Cambrin et La Venthie. On reprit alors, en laissant toujours la carte à Grimaud, un chemin de traverse qui conduisit en une demi-heure la petite troupe sur la rive d'un petit ruisseau qui va se jeter dans la Lys.
Le pays était charmant, coupé de vallées vertes comme de l'émeraude. De temps en temps on trouvait de petits bois, que traversait le sentier que l'on suivait. À chacun de ces bois, dans la prévoyance d'une embuscade, le gouverneur faisait prendre la tête aux deux laquais du comte, qui formaient ainsi l'avant-garde. Le gouverneur et les deux jeunes gens représentaient le corps d'armée, et Olivain, la carabine sur le genou et l'oeil au guet, veillait sur les derrières.
Depuis quelque temps, un bois assez épais se présentait à l'horizon; arrivé à cent pas de ce bois, M. d'Arminges prit ses précautions habituelles et envoya en avant les deux laquais du comte.
Les laquais venaient de disparaître sous les arbres; les jeunes gens et le gouverneur riant et causant suivaient à cent pas à peu près. Olivain se tenait en arrière à pareille distance, lorsque tout à coup cinq ou six coups de mousquet retentirent. Le gouverneur cria halte, les jeunes gens obéirent et retinrent leurs chevaux. Au même instant on vit revenir au galop les deux laquais.
Les deux jeunes gens impatients de connaître la cause de cette mousqueterie, piquèrent vers les laquais. Le gouverneur les suivit par derrière.
— Avez-vous été arrêtés? demandèrent vivement les deux jeunes gens.
— Non, répondirent les laquais; il est même probable que nous n'avons pas été vus: les coups de fusil ont éclaté à cent pas en avant de nous, à peu près dans l'endroit le plus épais du bois, et nous sommes revenus pour demander avis.
— Mon avis, dit M. d'Arminges, et au besoin même ma volonté est que nous fassions retraite: ce bois peut cacher une embuscade.
— N'avez-vous donc rien vu? demanda le comte aux laquais.
— Il m'a semblé voir, dit l'un d'eux, des cavaliers vêtus de jaune qui se glissaient dans le lit du ruisseau.
— C'est cela, dit le gouverneur, nous sommes tombés dans un parti d'Espagnols. Arrière, messieurs, arrière!
Les deux jeunes gens se consultèrent du coin de l'oeil, et en ce moment on entendit un coup de pistolet suivi de deux ou trois cris qui appelaient au secours.
Les deux jeunes gens s'assurèrent par un dernier regard que chacun d'eux était dans la disposition de ne pas reculer, et, comme le gouverneur avait déjà fait retourner son cheval, tous deux piquèrent en avant, Raoul criant: À moi, Olivain! et le comte de Guiche criant: À moi, Urbain et Blanchet!
Et avant que le gouverneur fût revenu de sa surprise, ils étaient déjà disparus dans la forêt.
En même temps qu'ils piquaient leurs chevaux, les deux jeunes gens avaient mis le pistolet au poing.
Cinq minutes après, ils étaient arrivés à l'endroit d'où le bruit semblait être venu. Alors ils ralentirent leurs chevaux, s'avançant avec précaution.
— Chut! dit de Guiche, des cavaliers.
— Oui, trois à cheval, et trois qui ont mis pied à terre.
— Que font-ils? Voyez-vous?
— Oui, il me semble qu'ils fouillent un homme blessé ou mort.
— C'est quelque lâche assassinat, dit de Guiche.
— Ce sont des soldats cependant, reprit Bragelonne.
— Oui, mais des partisans, c'est-à-dire des voleurs de grand chemin.
— Donnons! dit Raoul.
— Donnons! dit de Guiche.
— Messieurs! s'écria le pauvre gouverneur; messieurs, au nom du ciel…
Mais les jeunes gens n'écoutaient point. Ils étaient partis à l'envi l'un de l'autre, et les cris du gouverneur n'eurent d'autre résultat que de donner l'éveil aux Espagnols.
Aussitôt les trois partisans qui étaient à cheval s'élancèrent à la rencontre des jeunes gens, tandis que les trois autres achevaient de dévaliser les deux voyageurs; car, en approchant, les deux jeunes gens, au lieu d'un corps étendu, en aperçurent deux.
À dix pas, de Guiche tira le premier et manqua son homme; l'Espagnol qui venait au-devant de Raoul tira à son tour, et Raoul sentit au bras gauche une douleur pareille à un coup de fouet. À quatre pas, il lâcha son coup, et l'Espagnol, frappé au milieu de la poitrine, étendit les bras et tomba à la renverse sur la croupe de son cheval, qui tourna bride et l'emporta.
En ce moment, Raoul vit comme à travers un nuage le canon d'un mousquet se diriger sur lui. La recommandation d'Athos lui revint à l'esprit: par un mouvement rapide comme l'éclair, il fit cabrer sa monture, le coup partit.
Le cheval fit un bond de côté, manqua des quatre pieds, et tomba engageant la jambe de Raoul sous lui.
L'Espagnol s'élança, saisissant son mousquet par le canon pour briser la tête de Raoul avec sa crosse.
Malheureusement, dans la position où était Raoul, il ne pouvait ni tirer l'épée de son fourreau, ni tirer le pistolet de ses fontes: il vit la crosse tournoyer au-dessus de sa tête, et, malgré lui, il allait fermer les yeux, lorsque d'un bond Guiche arriva sur l'Espagnol et lui mit le pistolet sur la gorge.
— Rendez-vous! lui dit-il, ou vous êtes mort!
Le mousquet tomba des mains du soldat, qui se rendit à l'instant même.
Guiche appela un de ses laquais, lui remit le prisonnier en garde avec ordre de lui brûler la cervelle s'il faisait un mouvement pour s'échapper, sauta à bas de son cheval, et s'approcha de Raoul.
— Ma foi! monsieur, dit Raoul en riant, quoique sa pâleur trahît l'émotion inévitable d'une première affaire, vous payez vite vos dettes et n'avez pas voulu m'avoir longue obligation. Sans vous, ajouta-t-il en répétant les paroles du comte, j'étais mort, trois fois mort.
— Mon ennemi en prenant la fuite, dit de Guiche, m'a laissé toute facilité de venir à votre secours; mais êtes-vous blessé gravement, je vous vois tout ensanglanté?
— Je crois, dit Raoul, que j'ai quelque chose comme une égratignure au bras. Aidez-moi donc à me tirer de dessous mon cheval, et rien, je l'espère, ne s'opposera à ce que nous continuions notre route.
M. d'Arminges et Olivain étaient déjà à terre et soulevaient le cheval, qui se débattait dans l'agonie. Raoul parvint à tirer son pied de l'étrier, et sa jambe de dessous le cheval, et en un instant il se trouva debout.
— Rien de cassé? dit de Guiche.
— Ma foi, non, grâce au ciel, répondit Raoul. Mais que sont devenus les malheureux que les misérables assassinaient?
— Nous sommes arrivés trop tard, ils les ont tués, je crois, et ont pris la fuite en emportant leur butin; mes deux laquais sont près des cadavres.
— Allons voir s'ils ne sont point tout à fait morts et si on peut leur porter secours, dit Raoul. Olivain, nous avons hérité de deux chevaux, mais j'ai perdu le mien: prenez le meilleur des deux pour vous et vous me donnerez le vôtre.
Et ils s'approchèrent de l'endroit où gisaient les victimes.
XXXIV. Le moine
Deux hommes étaient étendus: l'un immobile; la face contre terre, percé de trois balles et nageant dans son sang… celui-là était mort.
L'autre, adossé à un arbre par les deux laquais, les yeux au ciel et les mains jointes, faisait une ardente prière… il avait reçu une balle qui lui avait brisé le haut de la cuisse.
Les jeunes gens allèrent d'abord au mort et se regardèrent avec étonnement.
— C'est un prêtre, dit Bragelonne, il est tonsuré. Oh! les maudits! qui portent la main sur les ministres de Dieu!
— Venez ici, monsieur, dit Urbain, vieux soldat qui avait fait toutes les campagnes avec le cardinal-duc; venez ici… il n'y a plus rien à faire avec l'autre, tandis que celui-ci, peut-être peut-on encore le sauver.
Le blessé sourit tristement.
— Me sauver! non, dit-il; mais m'aider à mourir, oui.
— Êtes-vous prêtre? demanda Raoul.
— Non, monsieur.
— C'est que votre malheureux compagnon m'a paru appartenir à
Église, reprit Raoul.
— C'est le curé de Béthune, monsieur; il portait en lieu sûr les vases sacrés de son église et le trésor du chapitre; car M. le Prince a abandonné notre ville hier, et peut-être l'Espagnol y sera-t-il demain; or, comme on savait que des partis ennemis couraient la campagne, et que la mission était périlleuse, personne n'a osé l'accompagner, alors je me suis offert.
— Et ces misérables vous ont attaqués, ces misérables ont tiré sur un prêtre!
— Messieurs, dit le blessé en regardant autour de lui, je souffre bien, et cependant je voudrais être transporté dans quelque maison.
— Où vous puissiez être secouru? dit de Guiche.
— Non, où je puisse me confesser.
— Mais peut-être, dit Raoul, n'êtes-vous point blessé si dangereusement que vous croyez.
— Monsieur, dit le blessé, croyez-moi, il n'y a pas de temps à perdre, la balle a brisé le col du fémur et a pénétré jusqu'aux intestins.
— Êtes-vous médecin? demanda de Guiche.
— Non, dit le moribond, mais je me connais un peu aux blessures, et la mienne est mortelle. Tâchez donc de me transporter quelque part où je puisse trouver un prêtre, ou prenez cette peine de m'en amener un ici, et Dieu récompensera cette sainte action; c'est mon âme qu'il faut sauver car, pour mon corps, il est perdu.
— Mourir en faisant une bonne oeuvre, c'est impossible! et Dieu vous assistera.
— Messieurs, au nom du ciel! dit le blessé rassemblant toutes ses forces comme pour se lever, ne perdons point le temps en paroles inutiles: ou aidez-moi à gagner le prochain village, ou jurez-moi sur votre salut que vous m'enverrez ici le premier moine, le premier curé, le premier prêtre que vous rencontrerez. Mais, ajouta-t-il avec l'accent du désespoir, peut-être nul n'osera venir, car on sait que les Espagnols courent la campagne, et je mourrai sans absolution. Mon Dieu! mon Dieu! ajouta le blessé avec un accent de terreur qui fit frissonner les jeunes gens, vous ne permettrez point cela, n'est-ce pas? ce serait trop terrible!
— Monsieur, tranquillisez-vous, dit de Guiche, je vous jure que vous allez avoir la consolation que vous demandez. Dites-nous seulement où il y a une maison où nous puissions demander du secours, et un village où nous puissions aller quérir un prêtre.
— Merci, et que Dieu vous récompense! Il y a une auberge à une demi-lieue d'ici en suivant cette route et à une lieue à peu près au-delà de l'auberge vous trouverez le village de Greney. Allez trouver le curé; si le curé n'est pas chez lui, entrez dans le couvent des Augustins, qui est la dernière maison du bourg à droite, et amenez-moi un frère, qu'importe! moine ou curé, pourvu qu'il ait reçu de notre sainte Église la faculté d'absoudre in articulo mortis.
— Monsieur d'Arminges, dit de Guiche, restez près de ce malheureux, et veillez à ce qu'il soit transporté le plus doucement possible. Faites un brancard avec des branches d'arbre, mettez-y tous nos manteaux; deux de nos laquais le porteront, tandis que le troisième se tiendra prêt à prendre la place de celui qui sera las. Nous allons, le vicomte et moi, chercher un prêtre.
— Allez, monsieur le comte, dit le gouverneur; mais au nom du ciel! ne vous exposez pas.
— Soyez tranquille. D'ailleurs, nous sommes sauvés pour aujourd'hui; vous connaissez l'axiome: Non bis in idem.
— Bon courage, monsieur! dit Raoul au blessé, nous allons exécuter votre désir.
— Dieu vous bénisse, messieurs! répondit le, moribond avec un accent de reconnaissance impossible à décrire.
Et les deux jeunes gens partirent au galop dans la direction indiquée, tandis que le gouverneur du comte de Guiche présidait à la confection du brancard.
Au bout de dix minutes de marche les deux jeunes gens aperçurent l'auberge.
Raoul, sans descendre de cheval, appela l'hôte, le prévint qu'on allait lui amener un blessé et le pria de préparer, en attendant, tout ce qui serait nécessaire à son pansement, c'est-à-dire un lit, des bandes, de la charpie, l'invitant en outre, s'il connaissait dans les environs quelque médecin, chirurgien ou opérateur, à renvoyer chercher, se chargeant, lui, de récompenser le messager.
L'hôte, qui vit deux jeunes seigneurs richement vêtus, promit tout ce qu'ils lui demandèrent, et nos deux cavaliers, après avoir vu commencer les préparatifs de la réception, partirent de nouveau et piquèrent vivement vers Greney.
Ils avaient fait plus d'une lieue et distinguaient déjà les premières maisons du village dont les toits couverts de tuiles rougeâtres se détachaient vigoureusement sur les arbres verts qui les environnaient, lorsqu'ils aperçurent, venant à leur rencontre, monté sur une mule, un pauvre moine qu'à son large chapeau et à sa robe de laine grise ils prirent pour un frère augustin. Cette fois le hasard semblait leur envoyer ce qu'ils cherchaient.
Ils s'approchèrent du moine.
C'était un homme de vingt-deux à vingt-trois ans, mais que les pratiques ascétiques avaient vieilli en apparence. Il était pâle, non de cette pâleur mate qui est une beauté, mais d'un jaune bilieux; ses cheveux courts, qui dépassaient à peine le cercle que son chapeau traçait autour de son front, étaient d'un blond pâle, et ses yeux, d'un bleu clair, semblaient dénués de regard.
— Monsieur, dit Raoul avec sa politesse ordinaire, êtes-vous ecclésiastique?
— Pourquoi me demandez-vous cela? dit l'étranger avec une impassibilité presque incivile.
— Pour le savoir, dit le comte de Guiche avec hauteur.
L'étranger toucha sa mule du talon et continua son chemin.
De Guiche sauta d'un bond en avant de lui, et lui barra la route.
— Répondez, monsieur! dit-il, on vous a interrogé poliment, et toute question vaut une réponse.
— Je suis libre, je suppose, de dire ou de ne pas dire qui je suis aux deux premières personnes venues à qui il prend le caprice de m'interroger.
De Guiche réprima à grand-peine la furieuse envie qu'il avait de casser les os au moine.
— D'abord, dit-il en faisant un effort sur lui-même, nous ne sommes pas les deux premières personnes venues; mon ami que voilà est le vicomte de Bragelonne, et moi je suis le comte de Guiche. Enfin, ce n'est point par caprice que nous vous faisons cette question; car un homme est là, blessé et mourant, qui réclame les secours de l'Église Êtes-vous prêtre, je vous somme, au nom de l'humanité, de me suivre pour secourir cet homme; ne l'êtes-vous pas, c'est autre chose. Je vous préviens, au nom de la courtoisie, que vous paraissez si complètement ignorer, que je vais vous châtier de votre insolence.
La pâleur du moine devint de la lividité, et il sourit d'une si étrange façon que Raoul, qui ne le quittait pas des yeux, sentit ce sourire lui serrer le coeur comme une insulte.
— C'est quelque espion espagnol ou flamand, dit-il en mettant la main sur la crosse de ses pistolets.
Un regard menaçant et pareil à un éclair répondit à Raoul.
— Eh bien! monsieur, dit de Guiche, répondez-vous?
— Je suis prêtre, messieurs, dit le jeune homme.
Et sa figure reprit son impassibilité ordinaire.
— Alors, mon père, dit Raoul laissant retomber ses pistolets dans ses fontes et imposant à ses paroles un accent respectueux qui ne sortait pas de son coeur, alors, si vous êtes prêtre, vous allez trouver, comme vous l'a dit mon ami, une occasion d'exercer votre état: un malheureux blessé vient à notre rencontre et doit s'arrêter au prochain hôtel; il demande l'assistance d'un ministre de Dieu; nos gens l'accompagnent.
— J'y vais, dit le moine.
Et il donna du talon à sa mule.
— Si vous n'y allez pas, monsieur, dit de Guiche, croyez que nous avons des chevaux capables de rattraper votre mule, un crédit capable de vous faire saisir partout où vous serez; et alors, je vous le jure, votre procès sera bientôt fait: on trouve partout un arbre et une corde.
L'oeil du moine étincela de nouveau, mais ce fut tout; il répéta sa phrase: «J'y vais», et il partit.
— Suivons-le, dit de Guiche, ce sera plus sûr.
— J'allais vous le proposer, dit de Bragelonne.
Et les deux jeunes gens se remirent en route, réglant leur pas sur celui du moine, qu'ils suivaient ainsi à une portée de pistolet.
Au bout de cinq minutes, le moine se retourna pour s'assurer s'il était suivi ou non.
— Voyez-vous, dit Raoul, que nous avons bien fait!
— L'horrible figure que celle de ce moine! dit le comte de
Guiche.
— Horrible, répondit Raoul, et d'expression surtout; ces cheveux jaunes, ces yeux ternes, ces lèvres qui disparaissent au moindre mot qu'il prononce…
— Oui, oui, dit de Guiche, qui avait été moins frappé que Raoul de tous ces détails, attendu que Raoul examinait tandis que de Guiche parlait; oui, figure étrange; mais ces moines sont assujettis à des pratiques si dégradantes: les jeûnes les font pâlir, les coups de discipline les font hypocrites, et c'est à force de pleurer les biens de la vie, qu'ils ont perdus et dont nous jouissons, que leurs yeux deviennent ternes.
— Enfin, dit Raoul, ce pauvre homme va avoir son prêtre; mais, de par Dieu! le pénitent a la mine de posséder une conscience meilleure que celle du confesseur. Quant à moi, je l'avoue, je suis accoutumé à voir des prêtres d'un tout autre aspect.
— Ah! dit de Guiche, comprenez-vous? Celui-ci est un de ces frères errants qui s'en vont mendiant sur les grandes routes jusqu'au jour où un bénéfice leur tombe du ciel; ce sont des étrangers pour la plupart: Écossais, Irlandais, Danois. On m'en a quelquefois montré de pareils.
— Aussi laids?
— Non, mais raisonnablement hideux, cependant.
— Quel malheur pour ce pauvre blessé de mourir entre les mains d'un pareil frocard!
— Bah! dit de Guiche, l'absolution vient, non de celui qui la donne, mais de Dieu. Cependant, voulez-vous que je vous dise, eh bien! j'aimerais mieux mourir impénitent que d'avoir affaire à un pareil confesseur. Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas, vicomte? et je vous voyais caresser le pommeau de votre pistolet comme si vous aviez quelque intention de lui casser la tête.
— Oui, comte, c'est une chose étrange, et qui va vous surprendre, j'ai éprouvé à l'aspect de cet homme une horreur indéfinissable. Avez-vous quelquefois fait lever un serpent sur votre chemin?
— Jamais, dit de Guiche.
— Eh bien! à moi cela m'est arrivé dans nos forêts du Blaisois, et je me rappelle qu'à la vue du premier qui me regarda de ses yeux ternes, replié sur lui-même, branlant la tête et agitant la langue, je demeurai fixe, pâle et comme fasciné jusqu'au moment où le comte de La Fère…
— Votre père? demanda de Guiche.
— Non, mon tuteur, répondit Raoul en rougissant.
— Fort bien.
— Jusqu'au moment, reprit Raoul, où le comte de La Fère me dit: Allons, Bragelonne, dégainez. Alors seulement je courus au reptile et le tranchai en deux, au moment où il se dressait sur sa queue en sifflant pour venir lui-même au-devant de moi. Eh bien! je vous jure que j'ai ressenti exactement la même sensation à la vue de cet homme lorsqu'il a dit: «Pourquoi me demandez-vous cela?» et qu'il m'a regardé.
— Alors, vous vous reprochez de ne l'avoir pas coupé en deux comme votre serpent?
— Ma foi, oui, presque, dit Raoul.
En ce moment, on arrivait en vue de la petite auberge, et l'on apercevait de l'autre côté le cortège du blessé qui s'avançait guidé par M. d'Arminges. Deux hommes portaient le moribond, le troisième tenait les chevaux en main.
Les jeunes gens donnèrent de l'éperon.
— Voici le blessé, dit de Guiche en passant près du frère augustin; ayez la bonté de vous presser un peu, sire moine.
Quant à Raoul, il s'éloigna du frère de toute la largeur de la route, et passa en détournant la tête avec dégoût.
C'étaient alors les jeunes gens qui précédaient le confesseur au lieu de le suivre. Ils allèrent au-devant du blessé et lui annoncèrent cette bonne nouvelle. Celui-ci se souleva pour regarder dans la direction indiquée, vit le moine qui s'approchait en hâtant le pas de sa mule, et retomba sur sa litière le visage éclairé d'un rayon de joie.
— Maintenant, dirent les jeunes gens, nous avons fait pour vous tout ce que nous avons pu faire, et comme nous sommes pressés de rejoindre l'armée de M. le Prince, nous allons continuer notre route; vous nous excusez, n'est-ce pas, monsieur? Mais on dit qu'il va y avoir une bataille, et nous ne voudrions pas arriver le lendemain.
— Allez, mes jeunes seigneurs, dit le blessé, et soyez bénis tous deux pour votre piété. Vous avez en effet, et comme vous l'avez dit, fait pour moi tout ce que vous pouviez faire; moi, je ne puis que vous dire encore une fois: Dieu vous garde, vous et ceux qui vous sont chers!
— Monsieur, dit de Guiche à son gouverneur, nous allons devant vous nous rejoindrez sur la route de Cambrin.
L'hôte était sur sa porte et avait tout préparé, lit, bandes et charpie, et un palefrenier était allé chercher un médecin à Lens, qui était la ville la plus proche.
— Bien, dit l'aubergiste, il sera fait comme vous le désirez; mais ne vous arrêtez-vous pas, monsieur, pour panser votre blessure? continua-t-il en s'adressant à Bragelonne.
— Oh! ma blessure, à moi, n'est rien, dit le vicomte, et il sera temps que je m'en occupe à la prochaine halte; seulement ayez la bonté, si vous voyez passer un cavalier, et si ce cavalier vous demande des nouvelles d'un jeune homme monté sur un alezan et suivi d'un laquais, de lui dire qu'effectivement vous m'avez vu, mais que j'ai continué ma route et que je compte dîner à Mazingarbe et coucher à Cambrin. Ce cavalier est mon serviteur.
— Ne serait-il pas mieux, et pour plus grande sûreté, que je lui demandasse son nom et que je lui dise le vôtre? répondit l'hôte.
— Il n'y a pas de mal au surcroît de précaution, dit Raoul, je me nomme le vicomte de Bragelonne et lui Grimaud.
En ce moment le blessé arrivait d'un côté et le moine de l'autre; les deux jeunes gens se reculèrent pour laisser passer le brancard; de son côté le moine descendait de sa mule, et ordonnait qu'on la conduisît à l'écurie sans la desseller.
— Sire moine, dit de Guiche, confessez bien ce brave homme, et ne vous inquiétez pas de votre dépense ni de celle de votre mule: tout est payé.
— Merci, monsieur! dit le moine avec un de ces sourires qui avaient fait frissonner Bragelonne.
— Venez, comte, dit Raoul, qui semblait instinctivement ne pouvoir supporter la présence de l'augustin, venez, je me sens mal ici.
— Merci, encore une fois, mes beaux jeunes seigneurs, dit le blessé, et ne m'oubliez pas dans vos prières!
— Soyez tranquille! dit de Guiche en piquant pour rejoindre
Bragelonne, qui était déjà de vingt pas en avant.
En ce moment le brancard, porté par les deux laquais, entrait dans la maison. L'hôte et sa femme, qui était accourue, se tenaient debout sur les marches de l'escalier. Le malheureux blessé paraissait souffrir des douleurs atroces; et cependant il n'était préoccupé que de savoir si le moine le suivait.
À la vue de cet homme pâle et ensanglanté, la femme saisit fortement le bras de son mari.
— Eh bien! qu'y a-t-il? demanda celui-ci. Est-ce que par hasard tu te trouverais mal?
— Non, mais regarde! dit l'hôtesse en montrant à son mari le blessé.
— Dame! répondit celui-ci, il me paraît bien malade.
— Ce n'est pas cela que je veux dire, continua la femme toute tremblante, je te demande si tu le reconnais?
— Cet homme? attends donc…
— Ah! je vois que tu le reconnais, dit la femme, car tu pâlis à ton tour.
— En vérité! s'écria l'hôte. Malheur à notre maison, c'est l'ancien bourreau de Béthune.
— L'ancien bourreau de Béthune! murmura le jeune moine en faisant un mouvement d'arrêt et en laissant voir sur son visage le sentiment de répugnance que lui inspirait son pénitent.
M. d'Arminges, qui se tenait à la porte, s'aperçut de son hésitation.
— Sire moine, dit-il, pour être ou pour avoir été bourreau, ce malheureux n'en est pas moins un homme. Rendez-lui donc le dernier service qu'il réclame de vous, et votre oeuvre n'en sera que plus méritoire.
Le moine ne répondit rien, mais il continua silencieusement son chemin vers la chambre basse où les deux valets avaient déjà déposé le mourant sur un lit.
En voyant l'homme de Dieu s'approcher du chevet du blessé, les deux laquais sortirent en fermant la porte sur le moine et sur le moribond.
D'Arminges et Olivain les attendaient; ils remontèrent à cheval, et tous quatre partirent au trot, suivant le chemin à l'extrémité duquel avaient déjà disparu Raoul et son compagnon.
Au moment où le gouverneur et son escorte disparaissaient à leur tour, un nouveau voyageur s'arrêtait devant le seuil de l'auberge.
— Que désire monsieur? dit l'hôte, encore pâle et tremblant de la découverte qu'il venait de faire.
Le voyageur fit le signe d'un homme qui boit, et, mettant pied à terre, montra son cheval et fit le signe d'un homme qui frotte.
— Ah diable! se dit l'hôte, il paraît que celui-ci est muet.
— Et où voulez-vous boire? demanda-t-il.
— Ici, dit le voyageur en montrant une table.
— Je me trompais, dit l'hôte, il n'est pas tout à fait muet.
Et il s'inclina, alla chercher une bouteille de vin et des biscuits, qu'il posa devant son taciturne convive.
— Monsieur ne désire pas autre chose? demanda-t-il.
— Si fait, dit le voyageur.
— Que désire monsieur?
— Savoir si vous avez vu passer un jeune gentilhomme de quinze ans, monté sur un cheval alezan et suivi d'un laquais.
— Le vicomte de Bragelonne? dit l'hôte.
— Justement.
— Alors c'est vous qui vous appelez M. Grimaud?
Le voyageur fit signe que oui.
— Eh bien! dit l'hôte, votre jeune maître était ici il n'y a qu'un quart d'heure; il dînera à Mazingarbe et couchera à Cambrin.
— Combien d'ici à Mazingarbe?
— Deux lieues et demie.
— Merci.
Grimaud, assuré de rencontrer son jeune maître avant la fin du jour, parut plus calme, s'essuya le front et se versa un verre de vin, qu'il but silencieusement.
Il venait de poser son verre sur la table et se disposait à le remplir une seconde fois, lorsqu'un cri terrible partit de la chambre où étaient le moine et le mourant.
Grimaud se leva tout debout.
— Qu'est-ce que cela, dit-il, et d'où vient ce cri?
— De la chambre du blessé, dit l'hôte.
— Quel blessé? demanda Grimaud.
— L'ancien bourreau de Béthune, qui vient d'être assassiné par les partisans espagnols, qu'on a apporté ici, et qui se confesse en ce moment à un frère augustin: il paraît qu'il souffre bien.
— L'ancien bourreau de Béthune? murmura Grimaud rappelant ses souvenirs… un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, vigoureux, basané, cheveux et barbe noirs?
— C'est cela, excepté que sa barbe a grisonné et que ses cheveux ont blanchi. Le connaissez-vous? demanda l'hôte.
— Je l'ai vu une fois, dit Grimaud, dont le front s'assombrit au tableau que lui présentait ce souvenir.
La femme était accourue toute tremblante.
— As-tu entendu? dit-elle à son mari.
— Oui, répondit l'hôte en regardant avec inquiétude du côté de la porte.
En ce moment, un cri moins fort que le premier, mais suivi d'un gémissement long et prolongé, se fit entendre.
Les trois personnages se regardèrent en frissonnant.
— Il faut voir ce que c'est, dit Grimaud.
— On dirait le cri d'un homme qu'on égorge, murmura l'hôte.
— Jésus! dit la femme en se signant.