— C'est justement parce que j'y avais été pour le service du feu cardinal, que je ne pouvais y retourner pour celui de la reine. J'avais été à Bruxelles dans une circonstance terrible. C'était lors de la conspiration de Chalais. J'y avais été pour surprendre la correspondance de Chalais avec l'archiduc, et déjà à cette époque, lorsque je fus reconnu, je faillis y être mis en pièces. Comment vouliez-vous que j'y retournasse! je perdais la reine au lieu de la servir.
— Eh bien, vous comprenez, voici comment les meilleures intentions sont mal interprétées, mon cher monsieur de Rochefort. La reine n'a vu dans votre refus qu'un refus pur et simple; elle avait eu fort à se plaindre de vous sous le feu cardinal, Sa Majesté la reine! Rochefort sourit avec mépris.
— C'était justement parce que j'avais bien servi M. le cardinal de Richelieu contre la reine, que, lui mort, vous deviez comprendre, Monseigneur, que je vous servirais bien contre tout le monde.
— Moi, monsieur de Rochefort, dit Mazarin, moi, je ne suis pas comme M. de Richelieu, qui visait à la toute-puissance; je suis un simple ministre qui n'a pas besoin de serviteurs étant celui de la reine. Or, Sa Majesté est très susceptible; elle aura su votre refus, elle l'aura pris pour une déclaration de guerre, et elle m'aura, sachant combien vous êtes un homme supérieur et par conséquent dangereux, mon cher monsieur de Rochefort, elle m'aura ordonné de m'assurer de vous. Voilà comment vous vous trouvez à la Bastille.
Eh bien, Monseigneur, il me semble, dit Rochefort, que si c'est par erreur que je me trouve à la Bastille…
— Oui, oui, reprit Mazarin, certainement tout cela peut s'arranger; vous êtes homme à comprendre certaines affaires, vous, et, une fois ces affaires comprises, à les bien pousser.
— C'était l'avis de M. le cardinal de Richelieu, et mon admiration pour ce grand homme s'augmente encore de ce que vous voulez bien me dire que c'est aussi le vôtre.
— C'est vrai, reprit Mazarin, M. le cardinal avait beaucoup de politique, c'est ce qui faisait sa grande supériorité sur moi, qui suis un homme tout simple et sans détours; c'est ce qui me nuit, j'ai une franchise toute française.
Rochefort se pinça les lèvres pour ne pas sourire.
— Je viens donc au but. J'ai besoin de bons amis, de serviteurs fidèles; quand je dis j'ai besoin, je veux dire: la reine a besoin. Je ne fais rien que par les ordres de la reine, moi, entendez-vous bien? ce n'est pas comme M. le cardinal de Richelieu, qui faisait tout à son caprice. Aussi, je ne serai jamais un grand homme comme lui; mais en échange, je suis un bon homme, monsieur de Rochefort, et j'espère que je vous le prouverai.
Rochefort connaissait cette voix soyeuse, dans laquelle glissait de temps en temps un sifflement qui ressemblait à celui de la vipère.
— Je suis tout prêt à vous croire, Monseigneur, dit-il, quoique, pour ma part, j'aie eu peu de preuves de cette bonhomie dont parle Votre Éminence N'oubliez pas, Monseigneur, reprit Rochefort voyant le mouvement qu'essayait de réprimer le ministre, n'oubliez pas que depuis cinq ans je suis à la Bastille, et que rien ne fausse les idées comme de voir les choses à travers les grilles d'une prison.
— Ah! monsieur de Rochefort, je vous ai déjà dit que je n'y étais pour rien dans votre prison. La reine… (colère de femme et de princesse, que voulez-vous! mais cela passe comme cela vient, et après on n'y pense plus)…
— Je conçois, Monseigneur, qu'elle n'y pense plus, elle qui a passé cinq ans au Palais-Royal, au milieu des fêtes et des courtisans; mais, moi, qui les ai passés à la Bastille…
— Eh! mon Dieu, mon cher monsieur de Rochefort, croyez-vous que le Palais-Royal soit un séjour bien gai? Non pas, allez. Nous y avons eu, nous aussi, nos grands tracas, je vous assure. Mais, tenez, ne parlons plus de tout cela. Moi, je joue cartes sur table, comme toujours. Voyons, êtes-vous des nôtres, monsieur de Rochefort?
— Vous devez comprendre, Monseigneur, que je ne demande pas mieux, mais je ne suis plus au courant de rien, moi. À la Bastille, on ne cause politique qu'avec les soldats et les geôliers, et vous n'avez pas idée, Monseigneur, comme ces gens-là sont peu au courant des choses qui se passent. J'en suis toujours à M. de Bassompierre, moi… Il est toujours un des dix-sept seigneurs?
— Il est mort, monsieur, et c'est une grande perte. C'était un homme dévoué à la reine, lui, et les hommes dévoués sont rares.
— Parbleu! je crois bien, dit Rochefort. Quand vous en avez, vous les envoyez à la Bastille.
— Mais c'est qu'aussi, dit Mazarin, qu'est-ce qui prouve le dévouement?
— L'action, dit Rochefort.
— Ah! oui, l'action! reprit le ministre réfléchissant; mais où trouver des hommes d'action?
Rochefort hocha la tête.
— Il n'en manque jamais, Monseigneur, seulement vous cherchez mal.
— Je cherche mal! que voulez-vous dire, mon cher monsieur de Rochefort? Voyons, instruisez-moi. Vous avez dû beaucoup apprendre dans l'intimité de feu Monseigneur le cardinal. Ah! c'était un si grand homme!
— Monseigneur se fâchera-t-il si je lui fais de la morale?
— Moi, jamais! Vous le savez bien, on peut tout me dire. Je cherche à me faire aimer, et non à me faire craindre.
— Eh bien, Monseigneur, il y a dans mon cachot un proverbe écrit sur la muraille, avec la pointe d'un clou.
— Et quel est ce proverbe? demanda Mazarin.
— Le voici, Monseigneur: Tel maître…
— Je le connais: tel valet.
— Non: tel serviteur. C'est un petit changement que les gens dévoués dont je vous parlais tout à l'heure y ont introduit pour leur satisfaction particulière.
— Eh bien! que signifie le proverbe?
— Il signifie que M. de Richelieu a bien su trouver des serviteurs dévoués, et par douzaines.
— Lui, le point de mire de tous les poignards! lui qui a passé sa vie à parer tous les coups qu'on lui portait!
— Mais il les a parés, enfin, et pourtant ils étaient rudement portés. C'est que s'il avait de bons ennemis, il avait aussi de bons amis.
— Mais voilà tout ce que je demande!
— J'ai connu des gens, continua Rochefort, qui pensa que le moment était venu de tenir parole à d'Artagnan, j'ai connu des gens qui, par leur adresse, ont cent fois mis en défaut la pénétration du cardinal; par leur bravoure, battu ses gardes et ses espions; des gens qui sans argent, sans appui, sans crédit, ont conservé une couronne à une tête couronnée et fait demander grâce au cardinal.
— Mais ces gens dont vous parlez, dit Mazarin en souriant en lui- même de ce que Rochefort arrivait où il voulait le conduire, ces gens-là n'étaient pas dévoués au cardinal, puisqu'ils luttaient contre lui.
— Non, car ils eussent été mieux récompensés; mais ils avaient le malheur d'être dévoués à cette même reine pour laquelle tout à l'heure vous demandiez des serviteurs.
— Mais comment pouvez-vous savoir toutes ces choses?
— Je sais ces choses parce que ces gens-là étaient mes ennemis à cette époque, parce qu'ils luttaient contre moi, parce que je leur ai fait tout le mal que j'ai pu, parce qu'ils me l'ont rendu de leur mieux, parce que l'un d'eux, à qui j'avais eu plus particulièrement affaire, m'a donné un coup d'épée, voilà sept ans à peu près: c'était le troisième que je recevais de la même main… la fin d'un ancien compte.
— Ah! fit Mazarin avec une bonhomie admirable, si je connaissais des hommes pareils.
— Eh! Monseigneur, vous en avez un à votre porte depuis plus de six ans, et que depuis six ans vous n'avez jugé bon à rien.
— Qui donc?
— Monsieur d'Artagnan.
— Ce Gascon! s'écria Mazarin avec une surprise parfaitement jouée.
— Ce Gascon a sauvé une reine, et fait confesser à M. de Richelieu qu'en fait d'habileté, d'adresse et de politique il n'était qu'un écolier.
— En vérité!
— C'est comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Éminence.
— Contez-moi un peu cela, mon cher monsieur de Rochefort.
— C'est bien difficile, Monseigneur, dit le gentilhomme en souriant.
— Il me le contera lui-même, alors.
— J'en doute, Monseigneur.
— Et pourquoi cela?
— Parce que le secret ne lui appartient pas; parce que, comme je vous l'ai dit, ce secret est celui d'une grande reine.
— Et il était seul pour accomplir une pareille entreprise?
— Non, Monseigneur, il avait trois amis, trois braves qui le secondaient, des braves comme vous en cherchiez tout à l'heure.
— Et ces quatre hommes étaient unis, dites-vous?
— Comme si ces quatre hommes eussent fait qu'un, comme si ces quatre coeurs eussent battu dans la même poitrine; aussi, que n'ont-ils fait à eux quatre!
— Mon cher monsieur de Rochefort, en vérité vous piquez ma curiosité à un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous donc ma narrer cette histoire?
— Non, mais je puis vous dire un conte, un véritable conte de fée, je vous en réponds, Monseigneur.
— Oh! dites-moi cela, monsieur de Rochefort, j'aime beaucoup les contes.
— Vous le voulez donc, Monseigneur? dit Rochefort en essayant de démêler une intention sur cette figure fine et rusée.
— Oui.
— Eh bien! écoutez! Il y avait une fois une reine… mais une puissante reine, la reine d'un des plus grands royaumes du monde, à laquelle un grand ministre voulait beaucoup de mal pour lui avoir voulu auparavant trop de bien. Ne cherchez pas, Monseigneur! vous ne pourriez pas deviner qui. Tout cela se passait bien longtemps avant que vous vinssiez dans le royaume où régnait cette reine. Or, il vint à la cour un ambassadeur si brave, si riche et si élégant, que toutes les femmes en devinrent folles, et que la reine elle-même, en souvenir sans doute de la façon dont il avait traité les affaires d'État, eut l'imprudence de lui donner certaine parure si remarquable qu'elle ne pouvait être remplacée. Comme cette parure venait du roi, le ministre engagea celui-ci à exiger de la princesse que cette parure figurât dans sa toilette au prochain bal. Il est inutile de vous dire, Monseigneur, que le ministre savait de science certaine que la parure avait suivi l'ambassadeur, lequel ambassadeur était fort loin, de l'autre côté des mers. La grande reine était perdue! perdue comme la dernière de ses sujettes, car elle tombait du haut de sa grandeur.
— Vraiment, fit Mazarin.
— Eh bien, Monseigneur! quatre hommes résolurent de la sauver. Ces quatre hommes, ce n'étaient pas des princes, ce n'étaient pas des ducs, ce n'étaient pas des hommes puissants, ce n'étaient même pas des hommes riches; c'étaient quatre soldats ayant grand coeur, bon bras, franche épée. Ils partirent. Le ministre savait leur départ et avait aposté des gens sur la route pour les empêcher d'arriver à leur but. Trois furent mis hors de combat par de nombreux assaillants; mais un seul arriva au port, tua ou blessa ceux qui voulaient l'arrêter, franchit la mer et rapporta la parure à la grande reine, qui put l'attacher sur son épaule au jour désigné, ce qui manqua de faire damner le ministre. Que dites-vous de ce trait-là, Monseigneur?
— C'est magnifique! dit Mazarin rêveur.
— Eh bien! j'en sais dix pareils.
Mazarin ne parlait plus, il songeait.
Cinq ou six minutes s'écoulèrent.
— Vous n'avez plus rien à me demander, Monseigneur, dit
Rochefort.
— Si fait, et M. d'Artagnan était un de ces quatre hommes, dites- vous?
— C'est lui qui a mené toute l'entreprise.
— Et les autres, quels étaient-ils?
— Monseigneur, permettez que je laisse à M. d'Artagnan le soin de vous les nommer. C'étaient ses amis et non les miens; lui seul aurait quelque influence sur eux, et je ne les connais même pas sous leurs véritables noms.
— Vous vous défiez de moi, monsieur de Rochefort. Eh bien, je veux être franc jusqu'au bout; j'ai besoin de vous, de lui, de tous!
— Commençons par moi, Monseigneur, puisque vous m'avez envoyé chercher et que me voilà, puis vous passerez à eux. Vous ne vous étonnerez pas de ma curiosité: lorsqu'il il y a cinq ans qu'on est en prison, on n'est pas fâché de savoir où l'on va vous envoyer.
— Vous, mon cher monsieur de Rochefort, vous aurez le poste de confiance, vous irez à Vincennes où M. de Beaufort est prisonnier: vous me le garderez à vue. Eh bien! qu'avez-vous donc?
— J'ai que vous me proposez là une chose impossible, dit
Rochefort en secouant la tête d'un air désappointé.
— Comment, une chose impossible! Et pourquoi cette chose est-elle impossible?
— Parce que M. de Beaufort est un de mes amis, ou plutôt que je suis un des siens; avez-vous oublié, Monseigneur, que c'est lui qui avait répondu de moi à la reine?
— M. de Beaufort, depuis ce temps-là, est l'ennemi de l'État.
— Oui, Monseigneur, c'est possible; mais comme je ne suis ni roi, ni reine, ni ministre, il n'est pas mon ennemi, à moi, et je ne puis accepter ce que vous m'offrez.
— Voilà ce que vous appelez du dévouement? je vous en félicite!
Votre dévouement ne vous engage pas trop, monsieur de Rochefort.
— Et puis, Monseigneur, reprit Rochefort, vous comprendrez que sortir de la Bastille pour rentrer à Vincennes, ce n'est que changer de prison.
— Dites tout de suite que vous êtes du parti de M. de Beaufort, et ce sera plus franc de votre part.
— Monseigneur, j'ai été si longtemps enfermé que je ne suis que d'un parti: c'est du parti du grand air. Employez-moi à tout autre chose, envoyez-moi en mission, occupez-moi activement, mais sur les grands chemins, si c'est possible!
— Mon cher monsieur de Rochefort, dit Mazarin avec son air goguenard, votre zèle vous emporte: vous vous croyez encore un jeune homme, parce que le coeur y est toujours; mais les forces vous manqueraient. Croyez-moi donc: ce qu'il vous faut maintenant, c'est du repos. Holà, quelqu'un!
— Vous ne statuez donc rien sur moi, Monseigneur?
— Au contraire, j'ai statué.
Bernouin entra.
— Appelez un huissier, dit-il, et restez près de moi, ajouta-t-il tout bas.
Un huissier entra. Mazarin écrivit quelques mots qu'il remit à cet homme, puis salua de la tête.
— Adieu, monsieur de Rochefort! dit-il.
Rochefort s'inclina respectueusement.
— Je vois, Monseigneur, dit-il, que l'on me reconduit à la
Bastille.
— Vous êtes intelligent.
— J'y retourne, Monseigneur; mais, je vous le répète, vous avez tort de ne pas savoir m'employer.
— Vous, l'ami de mes ennemis!
— Que voulez-vous! il me fallait faire l'ennemi de vos ennemis.
— Croyez-vous qu'il n'y ait que vous seul, monsieur de Rochefort?
Croyez-moi, j'en trouverai qui vous vaudront bien.
— Je vous le souhaite, Monseigneur.
— C'est bien. Allez, allez! À propos, c'est inutile que vous m'écriviez davantage, monsieur de Rochefort, vos lettres seraient des lettres perdues.
— J'ai tiré les marrons du feu, murmura Rochefort en se retirant; et si d'Artagnan n'est pas content de moi quand je lui raconterai tout à l'heure l'éloge que j'ai fait de lui, il sera difficile. Mais où diable me mène-t-on?
En effet, on conduisait Rochefort par le petit escalier, au lieu de le faire passer par l'antichambre, où attendait d'Artagnan. Dans la cour, il trouva son carrosse et ses quatre hommes d'escorte; mais il chercha vainement son ami.
— Ah! ah! se dit en lui-même Rochefort, voilà qui change terriblement la chose! et s'il y a toujours un aussi grand nombre de populaire dans les rues, eh bien! nous tâcherons de prouver au Mazarin que nous sommes encore bon à autre chose, Dieu merci! qu'à garder un prisonnier.
Et il sauta dans le carrosse aussi légèrement que s'il n'eût eu que vingt-cinq ans.
IV. Anne d'Autriche à quarante-six ans
Resté seul avec Bernouin, Mazarin demeura un instant pensif; il en savait beaucoup, et cependant il n'en savait pas encore assez. Mazarin était tricheur au jeu; c'est un détail que nous a conservé Brienne: il appelait cela prendre ses avantages. Il résolut de n'entamer la partie avec d'Artagnan que lorsqu'il connaîtrait bien toutes les cartes de son adversaire.
— Monseigneur n'ordonne rien? demanda Bernouin.
— Si fait, répondit Mazarin; éclaire-moi, je vais chez la reine.
Bernouin prit un bougeoir et marcha le premier.
Il y avait un passage secret qui aboutissait des appartements et du cabinet de Mazarin aux appartements de la reine; c'était par ce corridor que passait le cardinal pour se rendre à toute heure auprès d'Anne d'Autriche.
En arrivant dans la chambre à coucher où donnait ce passage, Bernouin rencontra madame Beauvais. Madame Beauvais et Bernouin étaient les confidents intimes de ces amours surannées; et madame Beauvais se chargea d'annoncer le cardinal à Anne d'Autriche, qui était dans son oratoire avec le jeune Louis XIV.
Anne d'Autriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuyé sur une table et la tête appuyée sur sa main, regardait l'enfant royal, qui, couché sur le tapis, feuilletait un grand livre de bataille. Anne d'Autriche était une reine qui savait le mieux s'ennuyer avec majesté; elle restait quelquefois des heures ainsi retirée dans sa chambre ou dans son oratoire, sans lire ni prier.
Quant au livre avec lequel jouait le roi, c'était un Quinte- Curce enrichi de gravures représentant les hauts faits d'Alexandre.
Madame Beauvais apparut à la porte de l'oratoire et annonça le cardinal de Mazarin.
L'enfant se releva sur un genou, le sourcil froncé, et regardant sa mère:
— Pourquoi donc, dit-il, entre-t-il ainsi sans faire demander audience?
Anne rougit légèrement.
— Il est important, répliqua-t-elle, qu'un premier ministre, dans les temps où nous sommes, puisse venir rendre compte à toute heure de ce qui se passe à la reine, sans avoir à exciter la curiosité ou les commentaires de toute la cour.
— Mais il me semble que M. de Richelieu n'entrait pas ainsi, répondit l'enfant implacable.
— Comment vous rappelez-vous ce que faisait M. de Richelieu? vous ne pouvez le savoir, vous étiez trop jeune.
— Je ne me le rappelle pas, je l'ai demandé, on me l'a dit.
— Et qui vous a dit cela? reprit Anne d'Autriche avec un mouvement d'humeur mal déguisé.
— Je sais que je ne dois jamais nommer les personnes qui répondent aux questions que je leur fais, répondit l'enfant, ou que sans cela je n'apprendrai plus rien.
En ce moment Mazarin entra. Le roi se leva alors tout à fait, prit son livre, le plia et alla le porter sur la table, près de laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin à se tenir debout aussi.
Mazarin surveillait de son oeil intelligent toute cette scène, à laquelle il semblait demander l'explication de celle qui l'avait précédée.
Il s'inclina respectueusement devant la reine et fit une profonde révérence au roi, qui lui répondit par un salut de tête assez cavalier; mais un regard de sa mère lui reprocha cet abandon aux sentiments de haine que dès son enfance Louis XIV avait vouée au cardinal, et il accueillit le sourire sur les lèvres le compliment du ministre.
Anne d'Autriche cherchait à deviner sur le visage de Mazarin la cause de cette visite imprévue, le cardinal ordinairement ne venant chez elle que lorsque tout le monde était retiré.
Le ministre fit un signe de tête imperceptible; alors la reine s'adressant à madame Beauvais:
— Il est temps que le roi se couche, dit-elle, appelez Laporte.
Déjà la reine avait dit deux ou trois fois au jeune Louis de se retirer, et toujours l'enfant avait tendrement insisté pour rester; mais cette fois, il ne fit aucune observation, seulement il se pinça les lèvres et pâlit.
Un instant après, Laporte entra.
L'enfant alla droit à lui sans embrasser sa mère.
— Eh bien, Louis, dit Anne, pourquoi ne m'embrassez-vous point?
— Je croyais que vous étiez fâchée contre moi, Madame: vous me chassez.
— Je ne vous chasse pas: seulement vous venez d'avoir la petite vérole, vous êtes souffrant encore, et je crains que veiller ne vous fatigue.
— Vous n'avez pas eu la même crainte quand vous m'avez fait aller aujourd'hui au Palais pour rendre ces méchants édits qui ont tant fait murmurer le peuple.
— Sire, dit Laporte pour faire diversion, à qui Votre Majesté veut-elle que je donne le bougeoir?
— À qui tu voudras, Laporte, répondit l'enfant, pourvu, ajouta-t- il à haute voix, que ce ne soit pas à Mancini.
M. Mancini était un neveu du cardinal que Mazarin avait placé près du roi comme enfant d'honneur et sur lequel Louis XIV reportait une partie de la haine qu'il avait pour son ministre.
Et le roi sortit sans embrasser sa mère et sans saluer le cardinal.
— À la bonne heure! dit Mazarin; j'aime à voir qu'on élève Sa
Majesté dans l'horreur de la dissimulation.
— Pourquoi cela? demanda la reine d'un air presque timide.
— Mais il me semble que la sortie du roi n'a pas besoin de commentaires; d'ailleurs, Sa Majesté ne se donne pas la peine de cacher le peu d'affection qu'elle me porte: ce qui ne m'empêche pas, du reste, d'être tout dévoué à son service, comme à celui de Votre Majesté.
— Je vous demande pardon pour lui, cardinal, dit la reine, c'est un enfant qui ne peut encore savoir toutes les obligations qu'il vous a.
Le cardinal sourit.
— Mais, continua la reine, vous étiez venu sans doute pour quelque objet important, qu'y a-t-il donc?
Mazarin s'assit ou plutôt se renversa dans une large chaise, et d'un air mélancolique:
— Il y a, dit-il, que, selon toute probabilité, nous serons forcés de nous quitter bientôt, à moins que vous ne poussiez le dévouement pour moi jusqu'à me suivre en Italie.
— Et pourquoi cela? demanda la reine.
— Parce que, comme dit l'opéra de Thisbé, reprit Mazarin:
Le monde entier conspire à diviser nos feux.
— Vous plaisantez, monsieur! dit la reine en essayant de reprendre un peu de son ancienne dignité.
— Hélas, non, Madame! dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins du monde; je pleurerais bien plutôt, je vous prie. de le croire; et il y a de quoi, car notez bien que j'ai dit:
Le monde entier conspire à diviser nos feux.
Or, comme vous faites partie du monde entier, je veux dire que vous aussi m'abandonnez.
— Cardinal!
— Eh! mon Dieu, ne vous ai-je pas vue sourire l'autre jour très agréablement à M. le duc d'Orléans ou plutôt à ce qu'il vous disait!
— Et que me disait-il?
— Il vous disait, Madame: «C'est votre Mazarin qui est la pierre d'achoppement; qu'il parte, et tout ira bien.»
— Que vouliez-vous que je fisse?
— Oh! Madame, vous êtes la reine, ce me semble!
— Belle royauté, à la merci du premier gribouilleur de paperasses du Palais-Royal ou du premier gentillâtre du royaume!
— Cependant vous êtes assez forte pour éloigner de vous les gens qui vous déplaisent.
— C'est-à-dire qui vous déplaisent, à vous! répondit la reine.
— À moi!
— Sans doute. Qui a renvoyé madame de Chevreuse, qui pendant douze ans avait été persécutée sous l'autre règne?
— Une intrigante qui voulait continuer contre moi les cabales commencées contre M. de Richelieu!
— Qui a renvoyé madame de Hautefort, cette amie si parfaite, qu'elle avait refusé les bonnes grâces du roi pour rester dans les miennes?
— Une prude qui vous disait chaque soir, en vous déshabillant, que c'était perdre votre âme que d'aimer un prêtre, comme si on était prêtre parce qu'on est cardinal.
— Qui a fait arrêter M. de Beaufort?
— Un brouillon qui ne parlait de rien moins que de m'assassiner!
— Vous voyez bien, cardinal, reprit la reine, que vos ennemis sont les miens.
— Ce n'est pas assez, Madame, il faudrait encore que vos amis fussent les miens aussi.
— Mes amis, monsieur!… La reine secoua la tête:
Hélas! je n'en ai plus.
— Comment n'avez-vous plus d'amis dans le bonheur, quand vous en aviez bien dans l'adversité?
— Parce que, dans le bonheur, j'ai oublié ces amis-là, monsieur: Parce que j'ai fait comme la reine Marie de Médicis, qui, au retour de son premier exil, a méprisé tous ceux qui avaient souffert pour elle, et qui proscrite une seconde fois est morte à Cologne, abandonnée du monde entier et même de son fils, parce que tout le monde la méprisait à son tour.
— Eh bien, voyons! dit Mazarin, ne serait-il pas temps de réparer le mal? Cherchez parmi vos amis vos plus anciens.
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Rien autre chose que ce que je dis: cherchez.
— Hélas! j'ai beau regarder autour de moi, je n'ai d'influence sur personne. Monsieur, comme toujours, est conduit par son favori: hier c'était Choisy, aujourd'hui c'est La Rivière, demain ce sera un autre. M. le Prince est conduit par le coadjuteur, qui est conduit par madame de Guéménée.
— Aussi, Madame, je ne vous dis pas de regarder parmi vos amis du jour, mais parmi vos amis d'autrefois.
— Parmi mes amis d'autrefois? fit la reine.
— Oui, parmi vos amis d'autrefois, parmi ceux qui vous ont aidée à lutter contre M. le duc de Richelieu, à le vaincre même.
— Où veut-il en venir? murmura la reine en regardant le cardinal avec inquiétude.
— Oui, continua celui-ci, en certaines circonstances, avec cet esprit puissant et fin qui caractérise Votre Majesté, vous avez su, grâce au concours de vos amis, repousser les attaques de cet adversaire.
— Moi! dit la reine, j'ai souffert, voilà tout.
— Oui, dit Mazarin, comme souffrent les femmes en se vengeant.
Voyons, allons au fait! connaissez-vous M. de Rochefort?
— M. de Rochefort n'était pas un de mes amis, dit la reine, mais bien au contraire de mes ennemis les plus acharnés, un des plus fidèles de M. le cardinal. Je croyais que vous saviez cela.
— Je le sais si bien, répondit Mazarin, que nous l'avons fait mettre à la Bastille.
— En est-il sorti? demanda la reine.
— Non, rassurez-vous, il y est toujours; aussi je ne vous parle de lui que pour arriver à un autre. Connaissez-vous M. d'Artagnan? continua Mazarin en regardant la reine en face.
Anne d'Autriche reçut le coup en plein coeur.
«Le Gaston aurait-il été indiscret?» murmura-t-elle.
Puis tout haut:
— D'Artagnan! ajouta-t-elle. Attendez donc, Oui, certainement, ce nom-là m'est familier. D'Artagnan, un mousquetaire, qui aimait une de mes femmes, Pauvre petite créature qui est morte empoisonnée à cause de moi.
— Voilà tout? dit Mazarin.
La reine regarda le cardinal avec étonnement.
— Mais, monsieur, dit-elle, il me semble que vous me faites subir un interrogatoire?
— Auquel, en tout cas, dit Mazarin avec son éternel sourire et sa voix toujours douce, vous ne répondez que selon votre fantaisie.
— Exposez clairement vos désirs, monsieur, et j'y répondrai de même, dit la reine avec un commencement d'impatience.
— Eh bien, Madame! dit Mazarin en s'inclinant, je désire que vous me fassiez part de vos amis, comme je vous ai fait part du peu d'industrie et de talent que le ciel a mis en moi. Les circonstances sont graves, et il va falloir agir énergiquement.
— Encore! dit la reine, je croyais que nous en serions quittes avec M. de Beaufort.
— Oui! vous n'avez vu que le torrent qui voulait tout renverser, et vous n'avez pas fait attention à l'eau donnante. Il y a cependant en France un proverbe sur l'eau qui dort.
— Achevez, dit la reine.
— Eh bien! continua Mazarin, je souffre tous les jours les affronts que me font vos princes et vos valets titrés, tous automates qui ne voient pas que je tiens leur fil, et qui, sous ma gravité patiente, n'ont pas deviné le rire de l'homme irrité, qui s'est juré à lui-même d'être un jour le plus fort. Nous avons fait arrêter M. de Beaufort, c'est vrai; mais c'était le moins dangereux de tous, il y a encore M. le Prince…
— Le vainqueur de Rocroy! y pensez-vous?
— Oui, Madame, et fort souvent; mais patienza, comme nous disons, nous autres Italiens. Puis, après M. de Condé, il y a M. le duc d'Orléans.
— Que dites-vous là? le premier prince du sang, l'oncle du roi!
— Non pas le premier prince du sang, non pas l'oncle du roi, mais le lâche conspirateur qui, sous l'autre règne, poussé par son caractère capricieux et fantasque rongé d'ennuis misérables, dévoré d'une plate ambition, jaloux de tout ce qui le dépassait en loyauté et en courage, irrité de n'être rien, grâce à sa nullité, s'est fait l'écho de tous les mauvais bruits, s'est fait l'âme de toutes les cabales, a fait signe d'aller en avant à tous ces braves gens qui ont eu la sottise de croire à la parole d'un homme du sang royal, et qui les a reniés lorsqu'ils sont montés sur l'échafaud! non pas le premier prince du sang, non pas l'oncle du roi, je le répète, mais l'assassin de Chalais, de Montmorency et de Cinq-Mars, qui essaye aujourd'hui de jouer le même jeu, et qui se figure qu'il gagnera la partie parce qu'il changera d'adversaire et parce qu'au lieu d'avoir en face de lui un homme qui menace il a un homme qui sourit. Mais il se trompe, il aura perdu à perdre M. de Richelieu, et je n'ai pas intérêt à laisser près de la reine ce ferment de discorde avec lequel feu M. le cardinal a fait bouillir vingt ans la bile du roi.
Anne rougit et cacha sa tête dans ses deux mains.
— Je ne veux point humilier Votre Majesté, reprit Mazarin, revenant à un ton plus calme, mais en même temps d'une fermeté étrange. Je veux qu'on respecte la reine et qu'on respecte son ministre, puisque aux yeux de tous je ne suis que cela. Votre Majesté sait, elle, que je ne suis pas, comme beaucoup de gens le disent, un pantin venu d'Italie; il faut que tout le monde le sache comme Votre Majesté.
— Eh bien donc, que dois-je faire? dit Anne d'Autriche courbée sous cette voix dominatrice.
— Vous devez chercher dans votre souvenir le nom de ces hommes fidèles et dévoués qui ont passé la mer malgré M. de Richelieu, en laissant des traces de leur sang tout le long de la route, pour rapporter à Votre Majesté certaine parure qu'elle avait donnée à M. de Buckingham.
Anne se leva majestueuse et irritée comme si un ressort d'acier l'eût fait bondir, et, regardant le cardinal avec cette hauteur et cette dignité qui la rendaient si puissante aux jours de sa jeunesse:
— Vous m'insultez, monsieur! dit-elle.
— Je veux enfin, continua Mazarin, achevant la pensée qu'avait tranchée par le milieu le mouvement de la reine, je veux que vous fassiez aujourd'hui pour votre mari ce que vous avez fait autrefois pour votre amant.
— Encore cette calomnie! s'écria la reine. Je la croyais cependant bien morte et bien étouffée, car vous me l'aviez épargnée jusqu'à présent; mais voilà que vous m'en parlez à votre tour. Tant mieux! car il en sera question cette fois entre nous, et tout sera fini, entendez-vous bien?
— Mais, Madame, dit Mazarin étonné de ce retour de force, je ne demande pas que vous me disiez tout.
— Et moi je veux tout vous dire, répondit Anne d'Autriche. Écoutez donc. Je veux vous dire qu'il y avait effectivement à cette époque quatre coeurs dévoués, quatre âmes loyales, quatre épées fidèles, qui m'ont sauvé plus que la vie, monsieur, qui m'ont sauvé l'honneur.
— Ah! vous l'avouez, dit Mazarin.
— N'y a-t-il donc que les coupables dont l'honneur soit en jeu, monsieur, et ne peut-on pas déshonorer quelqu'un, une femme surtout, avec des apparences! Oui, les apparences étaient contre moi et j'allais être déshonorée, et cependant, je le jure, je n'étais pas coupable. Je le jure…
La reine chercha une chose sainte sur laquelle elle pût jurer; et tirant d'une armoire perdue dans la tapisserie un petit coffret de bois de rose incrusté d'argent, et le posant sur l'autel:
— Je le jure, reprit-elle, sur ces reliques sacrées, j'aimais
M. de Buckingham, mais M. de Buckingham n'était pas mon amant!
— Et quelles sont ces reliques sur lesquelles vous faites ce serment, Madame? dit en souriant Mazarin; car je vous en préviens, en ma qualité de Romain je suis incrédule: il y a relique et relique.
La reine détacha une petite clef d'or de son cou et la présenta au cardinal.
— Ouvrez, monsieur, dit-elle, et voyez vous-même.
Mazarin étonné prit la clef et ouvrit le coffret, dans lequel il ne trouva qu'un couteau rongé par la rouille et deux lettres dont l'une était tachée de sang.
— Qu'est-ce que cela? demanda Mazarin.
— Qu'est-ce que cela, monsieur? dit Anne d'Autriche avec son geste de reine et en étendant sur le coffret ouvert un bras resté parfaitement beau malgré les années, je vais vous le dire. Ces deux lettres sont les deux seules lettres que je lui aie jamais écrites. Ce couteau, c'est celui dont Felton l'a frappé. Lisez ces lettres, monsieur, et vous verrez si j'ai menti.
Malgré la permission qui lui était donnée, Mazarin, par un sentiment naturel, au lieu de lire les lettres, prit le couteau que Buckingham mourant avait arraché de sa blessure, et qu'il avait, par Laporte, envoyé à la reine; la lame en était toute rongée; car le sang était devenu de la rouille; puis après un instant d'examen, pendant lequel la reine était devenue aussi blanche que la nappe de l'autel sur lequel elle était appuyée, il le replaça dans le coffret avec un frisson involontaire.
— C'est bien, Madame, dit-il, je m'en rapporte à votre serment.
— Non, non! lisez, dit la reine en fronçant le sourcil; lisez, je le veux, je l'ordonne, afin, comme je l'ai résolu, que tout soit fini de cette fois, et que nous ne revenions plus sur ce sujet. Croyez-vous, ajouta-t-elle avec un sourire terrible, que je sois disposée à rouvrir ce coffret à chacune de vos accusations à venir?
Mazarin, dominé par cette énergie, obéit presque machinalement et lut les deux lettres. L'une était celle par laquelle la reine redemandait les ferrets à Buckingham; c'était celle qu'avait portée d'Artagnan, et qui était arrivée à temps. L'autre était celle que Laporte avait remise au duc, dans laquelle la reine le prévenait qu'il allait être assassiné et qui était arrivée trop tard.
— C'est bien, Madame, dit Mazarin, et il n'y a rien à répondre à cela.
— Si, monsieur, dit la reine en refermant le coffret et en appuyant sa main dessus; si, il y a quelque chose à répondre: c'est que j'ai toujours été ingrate envers ces hommes qui m'ont sauvée, moi, et qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour le sauver, lui; c'est que je n'ai rien donné à ce brave d'Artagnan, dont vous me parliez tout à l'heure, que ma main à baiser, et ce diamant.
La reine étendit sa belle main vers le cardinal et lui montra une pierre admirable qui scintillait à son doigt.
— Il l'a vendu, à ce qu'il paraît, reprit-elle, dans un moment de gêne; il l'a vendu pour me sauver une seconde fois, car c'était pour envoyer un messager au duc et pour le prévenir qu'il devait être assassiné.
— D'Artagnan le savait donc?
— Il savait tout. Comment faisait-il? Je l'ignore. Mais enfin il l'a vendu à M. des Essarts, au doigt duquel je l'ai vu, et de qui je l'ai racheté; mais ce diamant lui appartient, Monsieur, rendez- le-lui donc de ma part, et, puisque vous avez le bonheur d'avoir près de vous un pareil homme, tâchez de l'utiliser.
— Merci, Madame! dit Mazarin, je profiterai du conseil.
— Et maintenant, dit la reine comme brisée par l'émotion, avez- vous autre chose à me demander?
— Rien, Madame, répondit le cardinal de sa voix la plus caressante, que de vous supplier de me pardonner mes injustes soupçons; mais je vous aime tant, qu'il n'est pas étonnant que je sois jaloux, même du passé.
Un sourire d'une indéfinissable expression passa sur les lèvres de la reine.
— Eh bien, alors, monsieur, dit-elle, si vous n'avez rien autre chose à me demander, laissez-moi; vous devez comprendre qu'après une pareille scène j'ai besoin d'être seule.
Mazarin s'inclina.
— Je me retire, Madame, dit-il; me permettez-vous de revenir?
— Oui, mais demain; je n'aurai pas trop de tout ce temps pour me remettre.
Le cardinal prit la main de la reine et la lui baisa galamment, puis il se retira.
À peine fut-il sorti que la reine passa dans l'appartement de son fils et demanda à Laporte si le roi était couché. Laporte lui montra de la main l'enfant qui dormait.
Anne d'Autriche monta sur les marches du lit, approcha ses lèvres du front plissé de son fils et y déposa doucement un baiser; puis elle se retira silencieuse comme elle était venue, se contentant de dire au valet de chambre.
— Tâchez donc, mon cher Laporte, que le roi fasse meilleure mine à M. le cardinal, auquel lui et moi avons de si grandes obligations.
V. Gascon et Italien
Pendant ce temps le cardinal était revenu dans son cabinet, à la porte duquel veillait Bernouin, à qui il demanda si rien ne s'était passé de nouveau et s'il n'était venu aucune nouvelle du dehors. Sur sa réponse négative il lui fit signe de se retirer.
Resté seul, il alla ouvrir la porte du corridor, puis celle de l'antichambre; d'Artagnan, fatigué, dormait sur une banquette.
— Monsieur d'Artagnan! dit-il d'une voix douce.
D'Artagnan ne broncha point.
— Monsieur d'Artagnan! dit-il plus haut.
D'Artagnan continua de dormir.
Le cardinal s'avança vers lui et lui toucha l'épaule du bout du doigt.
Cette fois d'Artagnan tressaillit, se réveilla, et, en se réveillant, se trouva tout debout et comme un soldat sous les armes.
— Me voilà, dit-il; qui m'appelle?
— Moi, dit Mazarin avec son visage le plus souriant.
— J'en demande pardon à Votre Éminence, dit d'Artagnan, mais j'étais si fatigué…
— Ne me demandez pas pardon, monsieur, dit Mazarin, car vous vous êtes fatigué à mon service.
D'Artagnan admira l'air gracieux du ministre.
— Ouais! dit-il entre ses dents, est-il vrai le proverbe qui dit que le bien vient en dormant?
— Suivez-moi, monsieur! dit Mazarin.
— Allons, allons, murmura d'Artagnan, Rochefort m'a tenu parole; seulement, par où diable est-il passé?
Et il regarda jusque dans les moindres recoins du cabinet mais il n'y avait plus de Rochefort.
— Monsieur d'Artagnan, dit Mazarin en s'asseyant et en s'accommodant sur son fauteuil, vous m'avez toujours paru un brave et galant homme.
«C'est possible, pensa d'Artagnan, mais il a mis le temps à me le dire.»
Ce qui ne l'empêcha pas de saluer Mazarin jusqu'à terre pour répondre à son compliment.
— Eh bien, continua Mazarin, le moment est venu de mettre à profit vos talents et votre valeur!
Les yeux de l'officier lancèrent comme un éclair de joie qui s'éteignit aussitôt, car il ne savait pas où Mazarin en voulait venir.
— Ordonnez, Monseigneur, dit-il, je suis prêt à obéir à Votre
Éminence.
— Monsieur d'Artagnan, continua Mazarin, vous avez fait sous le dernier règne certains exploits…
— Votre Éminence est trop bonne de se souvenir… C'est vrai, j'ai fait la guerre avec assez de succès.
— Je ne parle pas de vos exploits guerriers, dit Mazarin car, quoiqu'ils aient fait quelque bruit, ils ont été surpassés par les autres.
D'Artagnan fit l'étonné.
— Eh bien, dit Mazarin, vous ne répondez pas?
— J'attends, reprit d'Artagnan, que Monseigneur me dise de quels exploits il veut parler.
— Je parle de l'aventure… Hé! vous savez bien ce que je veux dire.
— Hélas! non, Monseigneur, répondit d'Artagnan tout étonné.
— Vous êtes discret, tant mieux. Je veux parler de cette aventure de la reine, de ces ferrets, de ce voyage que vous avez fait avec trois de vos amis.
— Hé! hé! pensa le Gascon, est-ce un piège? Tenons-nous ferme.
Et il arma ses traits d'une stupéfaction que lui eût enviée
Mondori ou Bellerose, les deux meilleurs comédiens de l'époque.
— Fort bien! dit Mazarin en riant, bravo! on m'avait bien dit que vous étiez l'homme qu'il me fallait. Voyons, là, que feriez-vous bien pour moi?
— Tout ce que Votre Éminence m'ordonnera de faire, dit d'Artagnan.
— Vous feriez pour moi ce que vous avez fait autrefois pour une reine?
— Décidément, se dit d'Artagnan à lui-même, on veut me faire parler; voyons-le venir. Il n'est pas plus fin que le Richelieu, que diable!… Pour une reine, Monseigneur! je ne comprends pas.
— Vous ne comprenez pas que j'ai besoin de vous et de vos trois amis?
— De quels amis, Monseigneur?
— De vos trois amis d'autrefois.
— Autrefois, Monseigneur, répondit d'Artagnan, je n'avais pas trois amis, j'en avais cinquante. À vingt ans, on appelle tout le monde ses amis.
— Bien, bien, monsieur l'officier! dit Mazarin, la discrétion est une belle chose; mais aujourd'hui vous pourriez vous repentir d'avoir été trop discret.
— Monseigneur, Pythagore faisait garder pendant cinq ans le silence à ses disciples pour leur apprendre à se taire.
— Et vous l'avez gardé vingt ans, monsieur. C'est quinze ans de plus qu'un philosophe pythagoricien, ce qui me semble raisonnable. Parlez donc aujourd'hui, car la reine elle-même vous relève de votre serment.
— La reine! dit d'Artagnan avec un étonnement, qui, cette fois, n'était pas joué.
— Oui, la reine! et pour preuve que je vous parle en son nom, c'est qu'elle m'a dit de vous montrer ce diamant qu'elle prétend que vous connaissez, et qu'elle a racheté de M. des Essarts.
Et Mazarin étendit la main vers l'officier, qui soupira en reconnaissant la bague que la reine lui avait donnée le soir du bal de l'Hôtel de Ville.
— C'est vrai! dit d'Artagnan, je reconnais ce diamant, qui a appartenu à la reine.
— Vous voyez donc bien que je vous parle en son nom. Répondez-moi donc sans jouer davantage la comédie. Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète, il y va de votre fortune.
— Ma foi, Monseigneur! j'ai grand besoin de faire fortune. Votre
Éminence m'a oublié si longtemps!
— Il ne faut que huit jours pour réparer cela. Voyons, vous voilà, vous, mais où sont vos amis?
— Je n'en sais rien, Monseigneur.
— Comment, vous n'en savez rien?
— Non; il y a longtemps que nous nous sommes séparés, car tous trois ont quitté le service.
— Mais où les retrouverez-vous?
— Partout où ils seront. Cela me regarde.
— Bien! Vos conditions?
— De l'argent, Monseigneur, tant que nos entreprises en demanderont. Je me rappelle trop combien parfois nous avons été empêchés, faute d'argent, et sans ce diamant, que j'ai été obligé de vendre, nous serions restés en chemin.
— Diable! de l'argent, et beaucoup! dit Mazarin; comme vous y allez, monsieur l'officier! Savez-vous bien qu'il n'y en a pas, d'argent, dans les coffres du roi?
— Faites comme moi, alors, Monseigneur, vendez les diamants de la couronne; croyez-moi, ne marchandons pas, on fait mal les grandes choses avec de petits moyens.
— Eh bien! dit Mazarin, nous verrons à vous satisfaire.
— Richelieu, pensa d'Artagnan, m'eût déjà donné cinq cents pistoles d'arrhes.
— Vous serez donc à moi?
— Oui, si mes amis le veulent.
— Mais, à leur refus, je pourrais compter sur vous?
— Je n'ai jamais rien fait de bon seul, dit d'Artagnan en secouant la tête.
— Allez donc les trouver.
— Que leur dirai-je pour les déterminer à servir Votre Éminence?
— Vous les connaissez mieux que moi. Selon leurs caractères vous promettrez.
— Que promettrai-je?
— Qu'ils me servent comme ils ont servi la reine, et ma reconnaissance sera éclatante.
— Que ferons-nous?
— Tout, puisqu'il paraît que vous savez tout faire.
— Monseigneur, lorsqu'on a confiance dans les gens et qu'on veut qu'ils aient confiance en nous, on les renseigne mieux que ne fait Votre Éminence.
— Lorsque le moment d'agir sera venu, soyez tranquille, reprit
Mazarin, vous aurez toute ma pensée.
— Et jusque-là!
— Attendez et cherchez vos amis.
— Monseigneur, peut-être ne sont-ils pas à Paris, c'est probable même, il va falloir voyager. Je ne suis qu'un lieutenant de mousquetaires fort pauvre et les voyages sont chers.
— Mon intention, dit Mazarin, n'est pas que vous paraissiez avec un grand train, mes projets ont besoin de mystère et souffriraient d'un trop grand équipage.
— Encore, Monseigneur, ne puis-je voyager avec ma paye, puisque l'on est en retard de trois mois avec moi; et je ne puis voyager avec mes économies, attendu que depuis vingt-deux ans que je suis au service je n'ai économisé que des dettes.
Mazarin resta un instant pensif, comme si un grand combat se livrait en lui; puis allant à une armoire fermée d'une triple serrure, il en tira un sac, et le pesant dans sa main deux ou trois fois avant de le donner à d'Artagnan:
— Prenez donc ceci, dit-il avec un soupir, voilà pour le voyage.
— Si ce sont des doublons d'Espagne ou même des écus d'or, pensa d'Artagnan, nous pourrons encore faire affaire ensemble.
Il salua le cardinal et engouffra le sac dans sa large poche.
— Eh bien, c'est donc dit, répondit le cardinal, vous allez voyager…
— Oui, Monseigneur.
— Écrivez-moi tous les jours pour me donner des nouvelles de votre négociation.
— Je n'y manquerai pas, Monseigneur.
— Très bien. À propos, le nom de vos amis?
— Le nom de mes amis? répéta d'Artagnan avec un reste d'inquiétude.
— Oui; pendant que vous cherchez de votre côté, moi, je m'informerai du mien et peut-être apprendrai-je quelque chose.
— M. le comte de La Fère, autrement dit Athos; M. du Vallon, autrement dit Porthos, et M. le chevalier d'Herblay, aujourd'hui l'abbé d'Herblay, autrement dit Aramis.
Le cardinal sourit.
— Des cadets, dit-il, qui s'étaient engagés aux mousquetaires sous de faux noms pour ne pas compromettre leurs noms de famille. Longues rapières, mais bourses légères; on connaît cela.
— Si Dieu veut que ces rapières-là passent au service de Votre Éminence, dit d'Artagnan, j'ose exprimer un désir, c'est que ce soit à son tour la bourse de Monseigneur qui devienne légère et la leur qui devienne lourde; car avec ces trois hommes et moi, Votre Éminence remuera toute la France et même toute l'Europe, si cela lui convient.
— Ces Gascons, dit Mazarin en riant, valent presque les Italiens pour la bravade.
— En tout cas, dit d'Artagnan avec un sourire pareil à celui du cardinal, ils valent mieux pour l'estocade.
Et il sortit après avoir demandé un congé qui lui fut accordé à l'instant et signé par Mazarin lui-même.
À peine dehors il s'approcha d'une lanterne qui était dans la cour et regarda précipitamment dans le sac.
— Des écus d'argent! fit-il avec mépris; je m'en doutais. Ah! Mazarin, Mazarin! tu n'as pas confiance en moi! tant pis! cela te portera malheur!
Pendant ce temps le cardinal se frottait les mains.
— Cent pistoles, murmura-t-il, cent pistoles! pour cent pistoles j'ai eu un secret que M. de Richelieu aurait payé vingt mille écus. Sans compter ce diamant, en jetant amoureusement les yeux sur la bague qu'il avait gardée, au lieu de la donner à d'Artagnan; sans compter ce diamant, qui vaut au moins dix mille livres.
Et le cardinal rentra dans sa chambre tout joyeux de cette soirée dans laquelle il avait fait un si beau bénéfice, plaça la bague dans un écrin garni de brillants de toute espèce, car le cardinal avait le goût des pierreries, et il appela Bemouin pour le déshabiller, sans davantage se préoccuper des rumeurs qui continuaient de venir par bouffées battre les vitres, et des coups de fusil qui retentissaient encore dans Paris, quoiqu'il fût plus de onze heures du soir.
Pendant ce temps d'Artagnan s'acheminait vers la rue Tiquetonne, où il demeurait à l'hôtel de La Chevrette…
Disons en peu de mots comment d'Artagnan avait été amené à faire choix de cette demeure.
VI. D'Artagnan à quarante ans
Hélas! depuis l'époque où, dans notre roman des Trois Mousquetaires, nous avons quitté d'Artagnan, rue des Fossoyeurs, 12, il s'était passé bien des choses, et surtout bien des années.
D'Artagnan n'avait pas manqué aux circonstances, mais les circonstances avaient manqué à d'Artagnan. Tant que ses amis l'avaient entouré, d'Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa poésie; c'était une de ces natures fines et ingénieuses qui s'assimilent facilement les qualités des autres. Athos lui donnait de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son élégance. Si d'Artagnan eût continué de vivre avec ces trois hommes, il fût devenu un homme supérieur. Athos le quitta le premier, pour se retirer dans cette petite terre dont il avait hérité du côté de Blois; Porthos, le second, pour épouser sa procureuse; enfin, Aramis, le troisième, pour entrer définitivement dans les ordres et se faire abbé. À partir de ce moment, d'Artagnan, qui semblait avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva isolé et faible, sans courage pour poursuivre une carrière dans laquelle il sentait qu'il ne pouvait devenir quelque chose qu'à la condition que chacun de ses amis lui céderait, si cela peut se dire, une part du fluide électrique qu'il avait reçu du ciel.
Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d'Artagnan ne s'en trouva que plus isolé; il n'était pas d'assez haute naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s'ouvrissent devant lui; il n'était pas assez vaniteux, comme Porthos, pour faire croire qu'il voyait la haute société; il n'était pas assez gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son élégance native, en tirant son élégance de lui-même. Quelque temps le souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprimé à l'esprit du jeune lieutenant une certaine poésie; mais comme celui de toutes les choses de ce monde, ce souvenir périssable s'était peu à peu effacé; la vie de garnison est fatale, même aux organisations aristocratiques. Des deux natures opposées qui composaient l'individualité de d'Artagnan, la nature matérielle l'avait peu à peu emporté, et tout doucement, sans s'en apercevoir lui-même, d'Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours à cheval, était devenu (je ne sais comment cela s'appelait à cette époque) ce qu'on appelle de nos jours un véritable troupier.
Ce n'est point que pour cela d'Artagnan eût perdu de sa finesse primitive; non pas. Au contraire, peut-être, cette finesse s'était augmentée, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une enveloppe un peu grossière; mais cette finesse il l'avait appliquée aux petites et non aux grandes choses de la vie; au bien-être matériel, au bien-être comme les soldats l'entendent, c'est-à-dire à avoir bon gîte, bonne table, bonne hôtesse.
Et d'Artagnan avait trouvé tout cela depuis six ans rue
Tiquetonne, à l'enseigne de La Chevrette.
Dans les premiers temps de son séjour dans cet hôtel, la maîtresse de la maison, belle et fraîche Flamande de vingt-cinq à vingt-six ans, s'était singulièrement éprise de lui; et après quelques amours fort traversées par un mari incommode, auquel dix fois d'Artagnan avait fait semblant de passer son épée au travers du corps, ce mari avait disparu un beau matin, désertant à tout jamais, après avoir vendu furtivement quelques pièces de vin et emporté l'argent et les bijoux. On le crut mort; sa femme surtout, qui se flattait de cette douce idée qu'elle était veuve, soutenait hardiment qu'il était trépassé. Enfin, après trois ans d'une liaison que d'Artagnan s'était bien gardé de rompre, trouvant chaque année son gîte et sa maîtresse plus agréables que jamais, car l'une faisait crédit de l'autre, la maîtresse eut l'exorbitante prétention de devenir femme, et proposa à d'Artagnan de l'épouser.
— Ah! fi! répondit d'Artagnan. De la bigamie, ma chère! Allons donc, vous n'y pensez pas!
— Mais il est mort, j'en suis sûre.
— C'était un gaillard très contrariant et qui reviendrait pour nous faire pendre.
— Eh bien, s'il revient, vous le tuerez; vous êtes si brave et si adroit!
— Peste! ma mie! autre moyen d'être pendu.
— Ainsi vous repoussez ma demande?
— Comment donc! mais avec acharnement!
La belle hôtelière fut désolée. Elle eût fait bien volontiers de M. d'Artagnan non seulement son mari, mais encore son Dieu: c'était un si bel homme et une si fière moustache!
Vers la quatrième année de cette liaison vint l'expédition de Franche-Comté. D'Artagnan fut désigné pour en être et se prépara à partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des promesses solennelles de rester fidèle; le tout de la part de l'hôtesse, bien entendu. D'Artagnan était trop grand seigneur pour rien promettre; aussi promit-il seulement de faire ce qu'il pourrait pour ajouter encore à la gloire de son nom.
Sous ce rapport, on connaît le courage de d'Artagnan; il paya admirablement de sa personne, et, en chargeant à la tête de sa compagnie, il reçut au travers de la poitrine une balle qui le coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et tous ceux qui avaient espoir de lui succéder dans son grade dirent à tout hasard qu'il l'était. On croit facilement ce qu'on désire; or, à l'armée depuis les généraux de division qui désirent la mort du général en chef, jusqu'aux soldats qui désirent la mort des caporaux, tout le monde désire la mort de quelqu'un.
Mais d'Artagnan n'était pas homme à se laisser tuer comme cela. Après être resté pendant la chaleur du jour évanoui sur le champ de bataille, la fraîcheur de la nuit le fit revenir à lui; il gagna un village, alla frapper à la porte de la plus belle maison, fut reçu comme le sont partout et toujours les Français, fussent- ils blessés; il fut choyé, soigné, guéri, et, mieux portant que jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois en France la route de Paris, et une fois à Paris la direction de la rue Tiquetonne.
Mais d'Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau d'homme complet, sauf l'épée, installé contre la muraille.
— Il sera revenu, dit-il; tant pis et tant mieux!
Il va sans dire que d'Artagnan songeait toujours au mari.
Il s'informa: nouveau garçon, nouvelle servante; la maîtresse était allée à la promenade.
— Seule! demanda d'Artagnan.
— Avec monsieur.
— Monsieur est donc revenu?
— Sans doute, répondit naïvement la servante.
— Si j'avais de l'argent, se dit d'Artagnan à lui-même, je m'en irai; mais je n'en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils de mon hôtesse, en traversant les projets conjugaux de cet importun revenant.
Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes circonstances rien n'est plus naturel que le monologue, quand la servante, qui guettait à la porte, s'écria tout à coup:
— Ah, tenez! justement voici madame qui revient avec monsieur.
D'Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au tournant de la rue Montmartre, l'hôtesse qui revenait suspendue au bras d'un énorme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des airs qui rappelèrent agréablement Porthos à son ancien ami.
— C'est là monsieur? se dit d'Artagnan. Oh! oh! il a fort grandi, ce me semble!
Et il s'assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue.
L'hôtesse en entrant aperçut tout d'abord d'Artagnan et jeta un petit cri.
À ce petit cri, d'Artagnan se jugeant reconnu se leva, courut à elle et l'embrassa tendrement.
Le Suisse regardait d'un air stupéfait l'hôtesse qui demeurait toute pâle.
— Ah! c'est vous, monsieur! Que me voulez-vous. demanda-t-elle dans le plus grand trouble.
— Monsieur est votre cousin? Monsieur est votre frère? dit d'Artagnan sans se déconcerter aucunement dans le rôle qu'il jouait.
Et, sans attendre qu'elle répondît, il se jeta dans les bras de l'Helvétien, qui le laissa faire avec une grande froideur.
— Quel est cet homme? demanda-t-il.
L'hôtesse ne répondit que par des suffocations.
— Quel est ce Suisse? demanda d'Artagnan.
— Monsieur va m'épouser, répondit l'hôtesse entre deux spasmes.
— Votre mari est donc mort enfin?
— Que vous imborde? répondit le Suisse.
— Il m'imborde beaucoup, répondit d'Artagnan, attendu que vous ne pouvez épouser madame sans mon consentement et que…
— Et gue?… demanda le Suisse.
— Et gue… je ne le donne pas, dit le mousquetaire.
Le Suisse devint pourpre comme une pivoine; il portait son bel uniforme doré, d'Artagnan était enveloppé d'une espèce de manteau gris; le Suisse avait six pieds, d'Artagnan n'en avait guère plus de cinq; le Suisse se croyait chez lui, d'Artagnan lui sembla un intrus.
— Foulez-vous sordir d'izi? demanda le Suisse en frappant violemment du pied comme un homme qui commence sérieusement à se fâcher.
— Moi? pas du tout! dit d'Artagnan.
— Mais il n'y a qu'à aller chercher main-forte, dit un garçon qui ne pouvait comprendre que ce petit homme disputât la place à cet homme si grand.
— Toi, dit d'Artagnan que la colère commençait à prendre aux cheveux et en saisissant le garçon par l'oreille, toi, tu vas commencer par te tenir à cette place, et ne bouge pas ou j'arrache ce que je tiens. Quant à vous, illustre descendant de Guillaume Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma chambre et qui me gênent, et partir vivement pour chercher une autre auberge.
Le Suisse se mit à rire bruyamment.
— Moi bardir! dit-il, et bourguoi?
— Ah! c'est bien! dit d'Artagnan, je vois que vous comprenez le français. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous expliquerai le reste.