Parmi les éléments qui, absents des deux ou trois autres salons à peu près équivalents qui étaient à la tête du faubourg Saint-Germain, différenciaient d'eux le salon de la duchesse de Guermantes, comme Leibniz admet que chaque monade en reflétant tout l'univers y ajoute quelque chose de particulier, un des moins sympathiques était habituellement fourni par une ou deux très belles femmes qui n'avaient de titre à être là que leur beauté, l'usage qu'avait fait d'elles M. de Guermantes, et desquelles la présence révélait aussitôt, comme dans d'autres salons tels tableaux inattendus, que dans celui-ci le mari était un ardent appréciateur des grâces féminines. Elles se ressemblaient toutes un peu; car le duc avait le goût des femmes grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d'un genre intermédiaire entre la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace; souvent blondes, rarement brunes, quelquefois rousses, comme la plus récente, laquelle était à ce dîner, cette vicomtesse d'Arpajon qu'il avait tant aimée qu'il la força longtemps à lui envoyer jusqu'à dix télégrammes par jour (ce qui agaçait un peu la duchesse), correspondait avec elle par pigeons voyageurs quand il était à Guermantes, et de laquelle enfin il avait été pendant longtemps si incapable de se passer, qu'un hiver qu'il avait dû passer à Parme, il revenait chaque semaine à Paris, faisant deux jours de voyage pour la voir.
D'ordinaire, ces belles figurantes avaient été ses maîtresses mais ne l'étaient plus (c'était le cas pour Mme d'Arpajon) ou étaient sur le point de cesser de l'être. Peut-être cependant le prestige qu'exerçaient sur elle la duchesse et l'espoir d'être reçues dans son salon, quoiqu'elles appartinssent elles-mêmes à des milieux fort aristocratiques mais de second plan, les avaient-elles décidées, plus encore que la beauté et la générosité de celui-ci, à céder aux désirs du duc. D'ailleurs la duchesse n'eût pas opposé à ce qu'elles pénétrassent chez elle une résistance absolue; elle savait qu'en plus d'une, elle avait trouvé une alliée, grâce à laquelle, elle avait obtenu mille choses dont elle avait envie et que M. de Guermantes refusait impitoyablement à sa femme tant qu'il n'était pas amoureux d'une autre. Aussi ce qui expliquait qu'elles ne fussent reçues chez la duchesse que quand leur liaison était déjà fort avancée tenait plutôt d'abord à ce que le duc, chaque fois qu'il s'était embarqué dans un grand amour, avait cru seulement à une simple passade en échange de laquelle il estimait que c'était beaucoup que d'être invité chez sa femme. Or, il se trouvait l'offrir pour beaucoup moins, pour un premier baiser, parce que des résistances, sur lesquelles il n'avait pas compté, se produisaient, ou au contraire qu'il n'y avait pas eu de résistance. En amour, souvent, la gratitude, le désir de faire plaisir, font donner au delà de ce que l'espérance et l'intérêt avaient promis. Mais alors la réalisation de cette offre était entravée par d'autres circonstances. D'abord toutes les femmes qui avaient répondu à l'amour de M. de Guermantes, et quelquefois même quand elles ne lui avaient pas encore cédé, avaient été tour à tour séquestrées par lui. Il ne leur permettait plus de voir personne, il passait auprès d'elles presque toutes ses heures, il s'occupait de l'éducation de leurs enfants, auxquels quelquefois, si l'on doit en juger plus tard sur de criantes ressemblances, il lui arriva de donner un frère ou une sœur. Puis si, au début de la liaison, la présentation à Mme de Guermantes, nullement envisagée par le duc, avait joué un rôle dans l'esprit de la maîtresse, la liaison elle-même avait transformé les points de vue de cette femme; le duc n'était plus seulement pour elle le mari de la plus élégante femme de Paris, mais un homme que sa nouvelle maîtresse aimait, un homme aussi qui souvent lui avait donné les moyens et le goût de plus de luxe et qui avait interverti l'ordre antérieur d'importance des questions de snobisme et des questions d'intérêt; enfin quelquefois, une jalousie de tous genres contre Mme de Guermantes animait les maîtresses du duc. Mais ce cas était le plus rare; d'ailleurs, quand le jour de la présentation arrivait enfin (à un moment où elle était d'ordinaire déjà assez indifférente au duc, dont les actions, comme celles de tout le monde, étaient plus souvent commandées par les actions antérieures, dont le mobile premier n'existait plus) il se trouvait souvent que ç'avait été Mme de Guermantes qui avait cherché à recevoir la maîtresse en qui elle espérait et avait si grand besoin de rencontrer, contre son terrible époux, une précieuse alliée. Ce n'est pas que, sauf à de rares moments, chez lui, où, quand la duchesse parlait trop, il laissait échapper des paroles et surtout des silences qui foudroyaient, M. de Guermantes manquât vis-à-vis de sa femme de ce qu'on appelle les formes. Les gens qui ne les connaissaient pas pouvaient s'y tromper. Quelquefois, à l'automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le départ pour Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu'on passe à Paris, comme la duchesse aimait le café-concert, le duc allait avec elle y passer une soirée. Le public remarquait tout de suite, dans une de ces petites baignoires découvertes où l'on ne tient que deux, cet Hercule en «smoking» (puisqu'en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu'elle ne porte pas en Angleterre), le monocle à l'œil, dans sa grosse mais belle main, à l'annulaire de laquelle brillait un saphir, un gros cigare dont il tirait de temps à autre une bouffée, les regards habituellement tournés vers la scène, mais, quand il les laissait tomber sur le parterre où il ne connaissait d'ailleurs absolument personne, les émoussant d'un air de douceur, de réserve, de politesse, de considération. Quand un couplet lui semblait drôle et pas trop indécent, le duc se retournait en souriant vers sa femme, partageait avec elle, d'un signe d'intelligence et de bonté, l'innocente gaîté que lui procurait la chanson nouvelle. Et les spectateurs pouvaient croire qu'il n'était pas de meilleur mari que lui ni de personne plus enviable que la duchesse—cette femme en dehors de laquelle étaient pour le duc tous les intérêts de la vie, cette femme qu'il n'aimait pas, qu'il n'avait jamais cessé de tromper;—quand la duchesse se sentait fatiguée, ils voyaient M. de Guermantes se lever, lui passer lui-même son manteau en arrangeant ses colliers pour qu'ils ne se prissent pas dans la doublure, et lui frayer un chemin jusqu'à la sortie avec des soins empressés et respectueux qu'elle recevait avec la froideur de la mondaine qui ne voit là que du simple savoir-vivre, et parfois même avec l'amertume un peu ironique de l'épouse désabusée qui n'a plus aucune illusion à perdre. Mais malgré ces dehors, autre partie de cette politesse qui a fait passer les devoirs des profondeurs à la superficie, à une certaine époque déjà ancienne, mais qui dure encore pour ses survivants, la vie de la duchesse était difficile. M. de Guermantes ne redevenait généreux, humain que pour une nouvelle maîtresse, qui prenait, comme il arrivait le plus souvent, le parti de la duchesse; celle-ci voyait redevenir possibles pour elle des générosités envers des inférieurs, des charités pour les pauvres, même pour elle-même, plus tard, une nouvelle et magnifique automobile. Mais de l'irritation qui naissait d'habitude assez vite, pour Mme de Guermantes, des personnes qui lui étaient trop soumises, les maîtresses du duc n'étaient pas exceptées. Bientôt la duchesse se dégoûtait d'elles. Or, à ce moment aussi, la liaison du duc avec Mme d'Arpajon touchait à sa fin. Une autre maîtresse pointait.
Sans doute l'amour que M. de Guermantes avait eu successivement pour toutes recommençait un jour à se faire sentir: d'abord cet amour en mourant les léguait, comme de beaux marbres—des marbres beaux pour le duc, devenu ainsi partiellement artiste, parce qu'il les avait aimées, et était sensible maintenant à des lignes qu'il n'eût pas appréciées sans l'amour—qui juxtaposaient, dans le salon de la duchesse, leurs formes longtemps ennemies, dévorées par les jalousies et les querelles, et enfin réconciliées dans la paix de l'amitié; puis cette amitié même était un effet de l'amour qui avait fait remarquer à M. de Guermantes, chez celles qui étaient ses maîtresses, des vertus qui existent chez tout être humain mais sont perceptibles à la seule volupté, si bien que l'ex-maîtresse, devenue «un excellent camarade» qui ferait n'importe quoi pour nous, est un cliché comme le médecin ou comme le père qui ne sont pas un médecin ou un père, mais un ami. Mais pendant une première période, la femme que M. de Guermantes commençait à délaisser se plaignait, faisait des scènes, se montrait exigeante, paraissait indiscrète, tracassière. Le duc commençait à la prendre en grippe. Alors Mme de Guermantes avait lieu de mettre en lumière les défauts vrais ou supposés d'une personne qui l'agaçait. Connue pour bonne, Mme de Guermantes recevait les téléphonages, les confidences, les larmes de la délaissée, et ne s'en plaignait pas. Elle en riait avec son mari, puis avec quelques intimes. Et croyant, par cette pitié qu'elle montrait à l'infortunée, avoir le droit d'être taquine avec elle, en sa présence même, quoique celle-ci dît, pourvu que cela pût rentrer dans le cadre du caractère ridicule que le duc et la duchesse lui avaient récemment fabriqué, Mme de Guermantes ne se gênait pas d'échanger avec son mari des regards d'ironique intelligence.
Cependant, en se mettant à table, la princesse de Parme se rappela qu'elle voulait inviter à l'Opéra la princesse de ..., et désirant savoir si cela ne serait pas désagréable à Mme de Guermantes, elle chercha à la sonder. A ce moment entra M. de Grouchy, dont le train, à cause d'un déraillement, avait eu une panne d'une heure. Il s'excusa comme il put. Sa femme, si elle avait été Courvoisier, fût morte de honte. Mais Mme de Grouchy n'était pas Guermantes «pour des prunes». Comme son mari s'excusait du retard:
—Je vois, dit-elle en prenant la parole, que même pour les petites choses, être en retard c'est une tradition dans votre famille.
—Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas démonter, dit le duc.
—Tout en marchant avec mon temps, je suis forcée de reconnaître que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu'elle a permis la restauration des Bourbons, et encore mieux d'une façon qui les a rendus impopulaires. Mais je vois que vous êtes un véritable Nemrod!
—J'ai en effet rapporté quelques belles pièces. Je me permettrai d'envoyer demain à la duchesse une douzaine de faisans.
Une idée sembla passer dans les yeux de Mme de Guermantes. Elle insista pour que M. de Grouchy ne prît pas la peine d'envoyer les faisans. Et faisant signe au valet de pied fiancé, avec qui j'avais causé en quittant la salle des Elstir:
—Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte et vous les rapporterez de suite, car, n'est-ce pas, Grouchy, vous permettez que je fasse quelques politesses? Nous ne mangerons pas douze faisans à nous deux, Basin et moi.
—Mais après-demain serait assez tôt, dit M. de Grouchy.
—Non, je préfère demain, insista la duchesse.
Poullein était devenu blanc; son rendez-vous avec sa fiancée était manqué. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui tenait à ce que tout gardât un air humain.
—Je sais que c'est votre jour de sortie, dit-elle à Poullein, vous n'aurez qu'à changer avec Georges qui sortira demain et restera après-demain.
Mais le lendemain la fiancée de Poullein ne serait pas libre. Il lui était bien égal de sortir. Dès que Poullein eut quitté la pièce, chacun complimenta la duchesse de sa bonté avec ses gens.
—Mais je ne fais qu'être avec eux comme je voudrais qu'on fût avec moi.
—Justement! ils peuvent dire qu'ils ont chez vous une bonne place.
—Pas si extraordinaire que ça. Mais je crois qu'ils m'aiment bien. Celui-là est un peu agaçant parce qu'il est amoureux, il croit devoir prendre des airs mélancoliques.
A ce moment Poullein rentra.
—En effet, dit M. de Grouchy, il n'a pas l'air d'avoir le sourire. Avec eux il faut être bon, mais pas trop bon.
—Je reconnais que je ne suis pas terrible; dans toute sa journée il n'aura qu'à aller chercher vos faisans, à rester ici à ne rien faire et à en manger sa part.
—Beaucoup de gens voudraient être à sa place, dit M. de Grouchy, car l'envie est aveugle.
—Oriane, dit la princesse de Parme, j'ai eu l'autre jour la visite de votre cousine d'Heudicourt; évidemment c'est une femme d'une intelligence supérieure; c'est une Guermantes, c'est tout dire, mais on dit qu'elle est médisante...
Le duc attacha sur sa femme un long regard de stupéfaction voulue. Mme de Guermantes se mit à rire. La princesse finit par s'en apercevoir.
—Mais... est-ce que vous n'êtes pas... de mon avis?... demanda-t-elle avec inquiétude.
—Mais Madame est trop bonne de s'occuper des mines de Basin. Allons, Basin, n'ayez pas l'air d'insinuer du mal de nos parents.
—Il la trouve trop méchante? demanda vivement la princesse.
—Oh! pas du tout, répliqua la duchesse. Je ne sais pas qui a dit à Votre Altesse qu'elle était médisante. C'est au contraire une excellente créature qui n'a jamais dit du mal de personne, ni fait de mal à personne.
—Ah! dit Mme de Parme soulagée, je ne m'en étais pas aperçue non plus. Mais comme je sais qu'il est souvent difficile de ne pas avoir un peu de malice quand on a beaucoup d'esprit...
—Ah! cela par exemple elle en a encore moins.
—Moins d'esprit?... demanda la princesse stupéfaite.
—Voyons, Oriane, interrompit le duc d'un ton plaintif en lançant autour de lui à droite et à gauche des regards amusés, vous entendez que la princesse vous dit que c'est une femme supérieure.
—Elle ne l'est pas?
—Elle est au moins supérieurement grosse.
—Ne l'écoutez pas, Madame, il n'est pas sincère; elle est bête comme un (heun) oie, dit d'une voix forte et enrouée Mme de Guermantes, qui, bien plus vieille France encore que le duc quand il n'y tâchait pas, cherchait souvent à l'être, mais d'une manière opposée au genre jabot de dentelles et déliquescent de son mari et en réalité bien plus fine, par une sorte de prononciation presque paysanne qui avait une âpre et délicieuse saveur terrienne. «Mais c'est la meilleure femme du monde. Et puis je ne sais même pas si à ce degré-là cela peut s'appeler de la bêtise. Je ne crois pas que j'aie jamais connu une créature pareille; c'est un cas pour un médecin, cela a quelque chose de pathologique, c'est une espèce d'«innocente», de crétine, de «demeurée» comme dans les mélodrames ou comme dans l'Arlésienne. Je me demande toujours, quand elle est ici, si le moment n'est pas venu où son intelligence va s'éveiller, ce qui fait toujours un peu peur.» La princesse s'émerveillait de ces expressions tout en restant stupéfaite du verdict. «Elle m'a cité, ainsi que Mme d'Épinay, votre mot sur Taquin le Superbe. C'est délicieux», répondit-elle.
M. de Guermantes m'expliqua le mot. J'avais envie de lui dire que son frère, qui prétendait ne pas me connaître, m'attendait le soir même à onze heures. Mais je n'avais pas demandé à Robert si je pouvais parler de ce rendez-vous et, comme le fait que M. de Charlus me l'eût presque fixé était en contradiction avec ce qu'il avait dit à la duchesse, je jugeai plus délicat de me taire. «Taquin le Superbe n'est pas mal, dit M. de Guermantes, mais Mme d'Heudicourt ne vous a probablement pas raconté un bien plus joli mot qu'Oriane lui a dit l'autre jour, en réponse à une invitation à déjeuner?»
—Oh! non! dites-le!
—Voyons, Basin, taisez-vous, d'abord ce mot est stupide et va me faire juger par la princesse comme encore inférieure à ma cruche de cousine. Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ma cousine. C'est une cousine à Basin. Elle est tout de même un peu parente avec moi.
—Oh! s'écria la princesse de Parme à la pensée qu'elle pourrait trouver Mme de Guermantes bête, et protestant éperdument que rien ne pouvait faire déchoir la duchesse du rang qu'elle occupait dans son admiration.
—Et puis nous lui avons déjà retiré les qualités de l'esprit; comme ce mot tend à lui en dénier certaines du cœur, il me semble inopportun.
—Dénier! inopportun! comme elle s'exprime bien! dit le duc avec une ironie feinte et pour faire admirer la duchesse.
—Allons, Basin, ne vous moquez pas de votre femme.
—Il faut dire à Votre Altesse Royale, reprit le duc, que la cousine d'Oriane est supérieure, bonne, grosse, tout ce qu'on voudra, mais n'est pas précisément, comment dirai-je... prodigue.
—Oui, je sais, elle est très rapiate, interrompit la princesse.
—Je ne me serais pas permis l'expression, mais vous avez trouvé le mot juste. Cela se traduit dans son train de maison et particulièrement dans la cuisine, qui est excellente mais mesurée.
—Cela donne même lieu à des scènes assez comiques, interrompit M. de Bréauté. Ainsi, mon cher Basin, j'ai été passer à Heudicourt un jour où vous étiez attendus, Oriane et vous. On avait fait de somptueux préparatifs, quand, dans l'après-midi, un valet de pied apporta une dépêche que vous ne viendriez pas.
—Cela ne m'étonne pas! dit la duchesse qui non seulement était difficile à avoir, mais aimait qu'on le sût.
—Votre cousine lit le télégramme, se désole, puis aussitôt, sans perdre la carte, et se disant qu'il ne fallait pas de dépenses inutiles envers un seigneur sans importance comme moi, elle rappelle le valet de pied: «Dites au chef de retirer le poulet», lui crie-t-elle. Et le soir je l'ai entendue qui demandait au maître d'hôtel: «Eh bien? et les restes du bœuf d'hier? Vous ne les servez pas?»
—Du reste, il faut reconnaître que la chère y est parfaite, dit le duc, qui croyait en employant cette expression se montrer ancien régime. Je ne connais pas de maison où l'on mange mieux.
—Et moins, interrompit la duchesse.
—C'est très sain et très suffisant pour ce qu'on appelle un vulgaire pedzouille comme moi, reprit le duc; on reste sur sa faim.
—Ah! si c'est comme cure, c'est évidemment plus hygiénique que fastueux. D'ailleurs ce n'est pas tellement bon que cela, ajouta Mme de Guermantes, qui n'aimait pas beaucoup qu'on décernât le titre de meilleure table de Paris à une autre qu'à la sienne. Avec ma cousine, il arrive la même chose qu'avec les auteurs constipés qui pondent tous les quinze ans une pièce en un acte ou un sonnet. C'est ce qu'on appelle des petits chefs-d'œuvre, des riens qui sont des bijoux, en un mot, la chose que j'ai le plus en horreur. La cuisine chez Zénaïde n'est pas mauvaise, mais on la trouverait plus quelconque si elle était moins parcimonieuse. Il y a des choses que son chef fait bien, et puis il y a des choses qu'il rate. J'y ai fait comme partout de très mauvais dîners, seulement ils m'ont fait moins mal qu'ailleurs parce que l'estomac est au fond plus sensible à la quantité qu'à la qualité.
—Enfin, pour finir, conclut le duc, Zénaïde insistait pour qu'Oriane vînt déjeuner, et comme ma femme n'aime pas beaucoup sortir de chez elle, elle résistait, s'informait si, sous prétexte de repas intime, on ne l'embarquait pas déloyalement dans un grand tralala, et tâchait vainement de savoir quels convives il y aurait à déjeuner. «Viens, viens, insistait Zénaïde en vantant les bonnes choses qu'il y aurait à déjeuner. Tu mangeras une purée de marrons, je ne te dis que ça, et il y aura sept petites bouchées à la reine.—Sept petites bouchées, s'écria Oriane. Alors c'est que nous serons au moins huit!»
Au bout de quelques instants, la princesse ayant compris laissa éclater son rire comme un roulement de tonnerre. «Ah! nous serons donc huit, c'est ravissant! Comme c'est bien rédigé!» dit-elle, ayant dans un suprême effort retrouvé l'expression dont s'était servie Mme d'Épinay et qui s'appliquait mieux cette fois.
—Oriane, c'est très joli ce que dit la princesse, elle dit que c'est bien rédigé.
—Mais, mon ami, vous ne m'apprenez rien, je sais que la princesse est très spirituelle, répondit Mme de Guermantes qui goûtait facilement un mot quand à la fois il était prononcé par une Altesse et louangeait son propre esprit. «Je suis très fière que Madame apprécie mes modestes rédactions. D'ailleurs, je ne me rappelle pas avoir dit cela. Et si je l'ai dit, c'était pour flatter ma cousine, car si elle avait sept bouchées, les bouches, si j'ose m'exprimer ainsi, eussent dépassé la douzaine.»
—Elle possédait tous les manuscrits de M. de Bornier, reprit, en parlant de Mme d'Heudicourt, la princesse, qui voulait tâcher de faire valoir les bonnes raisons qu'elle pouvait avoir de se lier avec elle.
—Elle a dû le rêver, je crois qu'elle ne le connaissait même pas, dit la duchesse.
—Ce qui est surtout intéressant, c'est que ces correspondances sont de gens à la fois des divers pays, continua la comtesse d'Arpajon qui, alliée aux principales maisons ducales et même souveraines de l'Europe, était heureuse de le rappeler.
—Mais si, Oriane, dit M. de Guermantes non sans intention. Vous vous rappelez bien ce dîner où vous aviez M. de Bornier comme voisin!
—Mais, Basin, interrompit la duchesse, si vous voulez me dire que j'ai connu M. de Bornier, naturellement, il est même venu plusieurs fois pour me voir, mais je n'ai jamais pu me résoudre à l'inviter parce que j'aurais été obligée chaque fois de faire désinfecter au formol. Quant à ce dîner, je ne me le rappelle que trop bien, ce n'était pas du tout chez Zénaïde, qui n'a pas vu Bornier de sa vie et qui doit croire, si on lui parle de la Fille de Roland, qu'il s'agit d'une princesse Bonaparte qu'on prétendait fiancée au fils du roi de Grèce; non, c'était à l'ambassade d'Autriche. Le charmant Hoyos avait cru me faire plaisir en flanquant sur une chaise à côté de moi cet académicien empesté. Je croyais avoir pour voisin un escadron de gendarmes. J'ai été obligée de me boucher le nez comme je pouvais pendant tout le dîner, je n'ai osé respirer qu'au gruyère!
M. de Guermantes, qui avait atteint son but secret, examina à la dérobée sur la figure des convives l'impression produite par le mot de la duchesse.
—Vous parlez de correspondances, je trouve admirable celle de Gambetta, dit la duchesse de Guermantes pour montrer qu'elle ne craignait pas de s'intéresser à un prolétaire et à un radical. M. de Bréauté comprit tout l'esprit de cette audace, regarda autour de lui d'un œil à la fois éméché et attendri, après quoi il essuya son monocle.
—Mon Dieu, c'était bougrement embêtant la Fille de Roland, dit M. de Guermantes, avec la satisfaction que lui donnait le sentiment de sa supériorité sur une œuvre à laquelle il s'était tant ennuyé, peut-être aussi par le suave mari magno que nous éprouvons, au milieu d'un bon dîner, à nous souvenir d'aussi terribles soirées. Mais il y avait quelques beaux vers, un sentiment patriotique.
J'insinuai que je n'avais aucune admiration pour M. de Bornier. «Ah! vous avez quelque chose à lui reprocher?» me demanda curieusement le duc qui croyait toujours, quand on disait du mal d'un homme, que cela devait tenir à un ressentiment personnel, et du bien d'une femme que c'était le commencement d'une amourette.
—Je vois que vous avez une dent contre lui. Qu'est-ce qu'il vous a fait? Racontez-nous ça! Mais si, vous devez avoir quelque cadavre entre vous, puisque vous le dénigrez. C'est long la Fille de Roland mais c'est assez senti.
—Senti est très juste pour un auteur aussi odorant, interrompit ironiquement Mme de Guermantes. Si ce pauvre petit s'est jamais trouvé avec lui, il est assez compréhensible qu'il l'ait dans le nez!
—Je dois du reste avouer à Madame, reprit le duc en s'adressant à la princesse de Parme, que, Fille de Roland à part, en littérature et même en musique je suis terriblement vieux jeu, il n'y a pas de si vieux rossignol qui ne me plaise. Vous ne me croiriez peut-être pas, mais le soir, si ma femme se met au piano, il m'arrive de lui demander un vieil air d'Auber, de Boïeldieu, même de Beethoven! Voilà ce que j'aime. En revanche, pour Wagner, cela m'endort immédiatement.
—Vous avez tort, dit Mme de Guermantes, avec des longueurs insupportables Wagner avait du génie. Lohengrin est un chef-d'œuvre. Même dans Tristan il y a çà et là une page curieuse. Et le Chœur des fileuses du Vaisseau fantôme est une pure merveille.
—N'est-ce pas, Babal, dit M. de Guermantes en s'adressant à M. de Bréauté, nous préférons: «Les rendez-vous de noble compagnie se donnent tous en ce charmant séjour.» C'est délicieux. Et Fra Diavolo, et la Flûte enchantée, et le Chalet, et les Noces de Figaro, et les Diamants de la Couronne, voilà de la musique! En littérature, c'est la même chose. Ainsi j'adore Balzac, le Bal de Sceaux, les Mohicans de Paris.
—Ah! mon cher, si vous partez en guerre sur Balzac, nous ne sommes pas prêts d'avoir fini, attendez, gardez cela pour un jour où Mémé sera là. Lui, c'est encore mieux, il le sait par cœur.
Irrité de l'interruption de sa femme, le duc la tint quelques instants sous le feu d'un silence menaçant. Et ses yeux de chasseur avaient l'air de deux pistolets chargés. Cependant Mme d'Arpajon avait échangé avec la princesse de Parme, sur la poésie tragique et autre, des propos qui ne me parvinrent pas distinctement, quand j'entendis celui-ci prononcé par Mme d'Arpajon: «Oh! tout ce que Madame voudra, je lui accorde qu'il nous fait voir le monde en laid parce qu'il ne sait pas distinguer entre le laid et le beau, ou plutôt parce que son insupportable vanité lui fait croire que tout ce qu'il dit est beau, je reconnais avec Votre Altesse que, dans la pièce en question, il y a des choses ridicules, inintelligibles, des fautes de goût, que c'est difficile à comprendre, que cela donne à lire autant de peine que si c'était écrit en russe ou en chinois, car évidemment c'est tout excepté du français, mais quand on a pris cette peine, comme on est récompensé, il y a tant d'imagination!» De ce petit discours je n'avais pas entendu le début. Je finis par comprendre non seulement que le poète incapable de distinguer le beau du laid était Victor Hugo, mais encore que la poésie qui donnait autant de peine à comprendre que du russe ou du chinois était: «Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris», pièce de la première époque du poète et qui est peut-être encore plus près de Mme Deshoulières que du Victor Hugo de la Légende des Siècles. Loin de trouver Mme d'Arpajon ridicule, je la vis (la première, de cette table si réelle, si quelconque, où je m'étais assis avec tant de déception), je la vis par les yeux de l'esprit sous ce bonnet de dentelles, d'où s'échappent les boucles rondes de longs repentirs, que portèrent Mme de Rémusat, Mme de Broglie, Mme de Saint-Aulaire, toutes les femmes si distinguées qui dans leurs ravissantes lettres citent avec tant de savoir et d'à propos Sophocle, Schiller et l'Imitation, mais à qui les premières poésies des romantiques causaient cet effroi et cette fatigue inséparables pour ma grand'mère des derniers vers de Stéphane Mallarmé. «Mme d'Arpajon aime beaucoup la poésie», dit à Mme de Guermantes la princesse de Parme, impressionnée par le ton ardent avec lequel le discours avait été prononcé.
—Non, elle n'y comprend absolument rien, répondit à voix basse Mme de Guermantes, qui profita de ce que Mme d'Arpajon, répondant à une objection du général de Beautreillis, était trop occupée de ses propres paroles pour entendre celles que chuchota la duchesse. «Elle devient littéraire depuis qu'elle est abandonnée. Je dirai à Votre Altesse que c'est moi qui porte le poids de tout ça, parce que c'est auprès de moi qu'elle vient gémir chaque fois que Basin n'est pas allé la voir, c'est-à-dire presque tous les jours. Ce n'est tout de même pas ma faute si elle l'ennuie, et je ne peux pas le forcer à aller chez elle, quoique j'aimerais mieux qu'il lui fût un peu plus fidèle, parce que je la verrais un peu moins. Mais elle l'assomme et ce n'est pas extraordinaire. Ce n'est pas une mauvaise personne, mais elle est ennuyeuse à un degré que vous ne pouvez pas imaginer. Elle me donne tous les jours de tels maux de tête que je suis obligée de prendre chaque fois un cachet de pyramidon. Et tout cela parce qu'il a plu à Basin pendant un an de me trompailler avec elle. Et avoir avec cela un valet de pied qui est amoureux d'une petite grue et qui fait des têtes si je ne demande pas à cette jeune personne de quitter un instant son fructueux trottoir pour venir prendre le thé avec moi! Oh! la vie est assommante», conclut langoureusement la duchesse. Mme d'Arpajon assommait surtout M. de Guermantes parce qu'il était depuis peu l'amant d'une autre que j'appris être la marquise de Surgis-le-Duc. Justement le valet de pied privé de son jour de sortie était en train de servir. Et je pensai que, triste encore, il le faisait avec beaucoup de trouble, car je remarquai qu'en passant les plats à M. de Châtellerault, il s'acquittait si maladroitement de sa tâche que le coude du duc se trouva cogner à plusieurs reprises le coude du servant. Le jeune duc ne se fâcha nullement contre le valet de pied rougissant et le regarda au contraire en riant de son œil bleu clair. La bonne humeur me sembla être, de la part du convive, une preuve de bonté. Mais l'insistance de son rire me fit croire qu'au courant de la déception du domestique il éprouvait peut-être au contraire une joie méchante. «Mais, ma chère, vous savez que ce n'est pas une découverte que vous faites en nous parlant de Victor Hugo, continua la duchesse en s'adressant cette fois à Mme d'Arpajon qu'elle venait de voir tourner la tête d'un air inquiet. N'espérez pas lancer ce débutant. Tout le monde sait qu'il a du talent. Ce qui est détestable c'est le Victor Hugo de la fin, la Légende des Siècles, je ne sais plus les titres. Mais les Feuilles d'Automne, les Chants du Crépuscule, c'est souvent d'un poète, d'un vrai poète. Même dans les Contemplations, ajouta la duchesse, que ses interlocuteurs n'osèrent pas contredire et pour cause, il y a encore de jolies choses. Mais j'avoue que j'aime autant ne pas m'aventurer après le Crépuscule! Et puis dans les belles poésies de Victor Hugo, et il y en a, on rencontre souvent une idée, même une idée profonde.» Et avec un sentiment juste, faisant sortir la triste pensée de toutes les forces de son intonation, la posant au delà de sa voix, et fixant devant elle un regard rêveur et charmant, la duchesse dit lentement: «Tenez:
ou bien encore:
Et tandis qu'un sourire désenchanté fronçait d'une gracieuse sinuosité sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur Mme d'Arpajon le regard rêveur de ses yeux clairs et charmants. Je commençais à les connaître, ainsi que sa voix, si lourdement traînante, si âprement savoureuse. Dans ces yeux et dans cette voix je retrouvais beaucoup de la nature de Combray. Certes, dans l'affectation avec laquelle cette voix faisait apparaître par moments une rudesse de terroir, il y avait bien des choses: l'origine toute provinciale d'un rameau de la famille de Guermantes, resté plus longtemps localisé, plus hardi, plus sauvageon, plus provocant; puis l'habitude de gens vraiment distingués et de gens d'esprit, qui savent que la distinction n'est pas de parler du bout des lèvres, et aussi de nobles fraternisant plus volontiers avec leurs paysans qu'avec des bourgeois; toutes particularités que la situation de reine de Mme de Guermantes lui avait permis d'exhiber plus facilement, de faire sortir toutes voiles dehors. Il paraît que cette même voix existait chez des sœurs à elle, qu'elle détestait, et qui, moins intelligentes et presque bourgeoisement mariées, si on peut se servir de cet adverbe quand il s'agit d'unions avec des nobles obscurs, terrés dans leur province ou à Paris, dans un faubourg Saint-Germain sans éclat, possédaient aussi cette voix mais l'avaient refrénée, corrigée, adoucie autant qu'elles pouvaient, de même qu'il est bien rare qu'un d'entre nous ait le toupet de son originalité et ne mette pas son application à ressembler aux modèles les plus vantés. Mais Oriane était tellement plus intelligente, tellement plus riche, surtout tellement plus à la mode que ses sœurs, elle avait si bien, comme princesse des Laumes, fait la pluie et le beau temps auprès du prince de Galles, qu'elle avait compris que cette voix discordante c'était un charme, et qu'elle en avait fait, dans l'ordre du monde, avec l'audace de l'originalité et du succès, ce que, dans l'ordre du théâtre, une Réjane, une Jeanne Granier (sans comparaison du reste naturellement entre la valeur et le talent de ces deux artistes) ont fait de la leur, quelque chose d'admirable et de distinctif que peut-être des sœurs Réjane et Granier, que personne n'a jamais connues, essayèrent de masquer comme un défaut.
A tant de raisons de déployer son originalité locale, les écrivains préférés de Mme de Guermantes: Mérimée, Meilhac et Halévy, étaient venus ajouter, avec le respect du naturel, un désir de prosaïsme par où elle atteignait à la poésie et un esprit purement de société qui ressuscitait devant moi des paysages. D'ailleurs la duchesse était fort capable, ajoutant à ces influences une recherche artiste, d'avoir choisi pour la plupart des mots la prononciation qui lui semblait le plus Ile-de-France, le plus Champenoise, puisque, sinon tout à fait au degré de sa belle-sœur Marsantes, elle n'usait guère que du pur vocabulaire dont eût pu se servir un vieil auteur français. Et quand on était fatigué du composite et bigarré langage moderne, c'était, tout en sachant qu'elle exprimait bien moins de choses, un grand repos d'écouter la causerie de Mme de Guermantes,—presque le même, si l'on était seul avec elle et qu'elle restreignît et clarifiât encore son flot, que celui qu'on éprouve à entendre une vieille chanson. Alors en regardant, en écoutant Mme de Guermantes, je voyais, prisonnier dans la perpétuelle et quiète après-midi de ses yeux, un ciel d'Ile-de-France ou de Champagne se tendre, bleuâtre, oblique, avec le même angle d'inclinaison qu'il avait chez Saint-Loup.
Ainsi, par ces diverses formations, Mme de Guermantes exprimait à la fois la plus ancienne France aristocratique, puis, beaucoup plus tard, la façon dont la duchesse de Broglie aurait pu goûter et blâmer Victor Hugo sous la monarchie de juillet, enfin un vif goût de la littérature issue de Mérimée et de Meilhac. La première de ces formations me plaisait mieux que la seconde, m'aidait davantage à réparer la déception du voyage et de l'arrivée dans ce faubourg Saint-Germain, si différent de ce que j'avais cru, mais je préférais encore la seconde à la troisième. Or, tandis que Mme de Guermantes était Guermantes presque sans le vouloir, son Pailleronisme, son goût pour Dumas fils étaient réfléchis et voulus. Comme ce goût était à l'opposé du mien, elle fournissait à mon esprit de la littérature quand elle me parlait du faubourg Saint-Germain, et ne me paraissait jamais si stupidement faubourg Saint-Germain que quand elle me parlait littérature.
Émue par les derniers vers, Mme d'Arpajon s'écria:
—Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière! Monsieur, il faudra que vous m'écriviez cela sur mon éventail, dit-elle à M. de Guermantes.
—Pauvre femme, elle me fait de la peine! dit la princesse de Parme à Mme de Guermantes.
—Non, que madame ne s'attendrisse pas, elle n'a que ce qu'elle mérite.
—Mais... pardon de vous dire cela à vous... cependant elle l'aime vraiment!
—Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu'elle l'aime comme elle croit en ce moment qu'elle cite du Victor Hugo parce qu'elle dit un vers de Musset. Tenez, ajouta la duchesse sur un ton mélancolique, personne plus que moi ne serait touchée par un sentiment vrai. Mais je vais vous donner un exemple. Hier, elle a fait une scène terrible à Basin. Votre Altesse croit peut-être que c'était parce qu'il en aime d'autres, parce qu'il ne l'aime plus; pas du tout, c'était parce qu'il ne veut pas présenter ses fils au Jockey! Madame trouve-t-elle que ce soit d'une amoureuse? Non! Je vous dirai plus, ajouta Mme de Guermantes avec précision, c'est une personne d'une rare insensibilité.
Cependant c'est l'œil brillant de satisfaction que M. de Guermantes avait écouté sa femme parler de Victor Hugo à «brûle-pourpoint» et en citer ces quelques vers. La duchesse avait beau l'agacer souvent, dans des moments comme ceux-ci il était fier d'elle. «Oriane est vraiment extraordinaire. Elle peut parler de tout, elle a tout lu. Elle ne pouvait pas deviner que la conversation tomberait ce soir sur Victor Hugo. Sur quelque sujet qu'on l'entreprenne, elle est prête, elle peut tenir tête aux plus savants. Ce jeune homme doit être subjugué.
—Mais changeons de conversation, ajouta Mme de Guermantes, parce qu'elle est très susceptible. Vous devez me trouver bien démodée, reprit-elle en s'adressant à moi, je sais qu'aujourd'hui c'est considéré comme une faiblesse d'aimer les idées en poésie, la poésie où il y a une pensée.
—C'est démodé? dit la princesse de Parme avec le léger saisissement que lui causait cette vague nouvelle à laquelle elle ne s'attendait pas, bien qu'elle sût que la conversation de la duchesse de Guermantes lui réservât toujours ces chocs successifs et délicieux, cet essoufflant effroi, cette saine fatigue après lesquels elle pensait instinctivement à la nécessité de prendre un bain de pieds dans une cabine et de marcher vite pour «faire la réaction».
—Pour ma part, non, Oriane, dit Mme de Brissac, je n'en veux pas à Victor Hugo d'avoir des idées, bien au contraire, mais de les chercher dans ce qui est monstrueux. Au fond c'est lui qui nous a habitués au laid en littérature. Il y a déjà bien assez de laideurs dans la vie. Pourquoi au moins ne pas les oublier pendant que nous lisons? Un spectacle pénible dont nous nous détournerions dans la vie, voilà ce qui attire Victor Hugo.
—Victor Hugo n'est pas aussi réaliste que Zola, tout de même? demanda la princesse de Parme. Le nom de Zola ne fit pas bouger un muscle dans le visage de M. de Beautreillis. L'antidreyfusisme du général était trop profond pour qu'il cherchât à l'exprimer. Et son silence bienveillant quand on abordait ces sujets touchait les profanes par la même délicatesse qu'un prêtre montre en évitant de vous parler de vos devoirs religieux, un financier en s'appliquant à ne pas recommander les affaires qu'il dirige, un hercule en se montrant doux et en ne vous donnant pas de coups de poings.
—Je sais que vous êtes parent de l'amiral Jurien de la Gravière, me dit d'un air entendu Mme de Varambon, la dame d'honneur de la princesse de Parme, femme excellente mais bornée, procurée à la princesse de Parme jadis par la mère du duc. Elle ne m'avait pas encore adressé la parole et je ne pus jamais dans la suite, malgré les admonestations de la princesse de Parme et mes propres protestations, lui ôter de l'esprit l'idée que je n'avais quoi que ce fût à voir avec l'amiral académicien, lequel m'était totalement inconnu. L'obstination de la dame d'honneur de la princesse de Parme à voir en moi un neveu de l'amiral Jurien de la Gravière avait en soi quelque chose de vulgairement risible. Mais l'erreur qu'elle commettait n'était que le type excessif et desséché de tant d'erreurs plus légères, mieux nuancées, involontaires ou voulues, qui accompagnent notre nom dans la «fiche» que le monde établit relativement à nous. Je me souviens qu'un ami des Guermantes, ayant vivement manifesté son désir de me connaître, me donna comme raison que je connaissais très bien sa cousine, Mme de Chaussegros, «elle est charmante, elle vous aime beaucoup». Je me fis un scrupule, bien vain, d'insister sur le fait qu'il y avait erreur, que je ne connaissais pas Mme de Chaussegros. «Alors c'est sa sœur que vous connaissez, c'est la même chose. Elle vous a rencontré en Écosse.» Je n'étais jamais allé en Écosse et pris la peine inutile d'en avertir par honnêteté mon interlocuteur. C'était Mme de Chaussegros elle-même qui avait dit me connaître, et le croyait sans doute de bonne foi, à la suite d'une confusion première, car elle ne cessa jamais plus de me tendre la main quand elle m'apercevait. Et comme, en somme, le milieu que je fréquentais était exactement celui de Mme de Chaussegros, mon humilité ne rimait à rien. Que je fusse intime avec les Chaussegros était, littéralement, une erreur, mais, au point de vue social, un équivalent de ma situation, si on peut parler de situation pour un aussi jeune homme que j'étais. L'ami des Guermantes eut donc beau ne me dire que des choses fausses sur moi, il ne me rabaissa ni ne me suréleva (au point de vue mondain) dans l'idée qu'il continua à se faire de moi. Et somme toute, pour ceux qui ne jouent pas la comédie, l'ennui de vivre toujours dans le même personnage est dissipé un instant, comme si l'on montait sur les planches, quand une autre personne se fait de vous une idée fausse, croit que nous sommes liés avec une dame que nous ne connaissons pas et que nous sommes notés pour avoir connue au cours d'un charmant voyage que nous n'avons jamais fait. Erreurs multiplicatrices et aimables quand elles n'ont pas l'inflexible rigidité de celle que commettait et commit toute sa vie, malgré mes dénégations, l'imbécile dame d'honneur de Mme de Parme, fixée pour toujours à la croyance que j'étais parent de l'ennuyeux amiral Jurien de la Gravière. «Elle n'est pas très forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop de libations, je la crois légèrement sous l'influence de Bacchus.» En réalité Mme de Varambon n'avait bu que de l'eau, mais le duc aimait à placer ses locutions favorites. «Mais Zola n'est pas un réaliste, madame! c'est un poète!» dit Mme de Guermantes, s'inspirant des études critiques qu'elle avait lues dans ces dernières années et les adaptant à son génie personnel. Agréablement bousculée jusqu'ici, au cours du bain d'esprit, un bain agité pour elle, qu'elle prenait ce soir, et qu'elle jugeait devoir lui être particulièrement salutaire, se laissant porter par les paradoxes qui déferlaient l'un après l'autre, devant celui-ci, plus énorme que les autres, la princesse de Parme sauta par peur d'être renversée. Et ce fut d'une voix entrecoupée, comme si elle perdait sa respiration, qu'elle dit:
—Zola un poète!
—Mais oui, répondit en riant la duchesse, ravie par cet effet de suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu'il touche. Vous me direz qu'il ne touche justement qu'à ce qui... porte bonheur! Mais il en fait quelque chose d'immense; il a le fumier épique! C'est l'Homère de la vidange! Il n'a pas assez de majuscules pour écrire le mot de Cambronne.
Malgré l'extrême fatigue qu'elle commençait à éprouver, la princesse était ravie, jamais elle ne s'était sentie mieux. Elle n'aurait pas échangé contre un séjour à Schœnbrunn, la seule chose pourtant qui la flattât, ces divins dîners de Mme de Guermantes rendus tonifiants par tant de sel.
—Il l'écrit avec un grand C, s'écria Mme d'Arpajon.
—Plutôt avec un grand M, je pense, ma petite, répondit Mme de Guermantes, non sans avoir échangé avec son mari un regard gai qui voulait dire: «Est-elle assez idiote!»
—Tenez, justement, me dit Mme de Guermantes en attachant sur moi un regard souriant et doux et parce qu'en maîtresse de maison accomplie elle voulait, sur l'artiste qui m'intéressait particulièrement, laisser paraître son savoir et me donner au besoin l'occasion de faire montre du mien, tenez, me dit-elle en agitant légèrement son éventail de plumes tant elle était consciente à ce moment-là qu'elle exerçait pleinement les devoirs de l'hospitalité et, pour ne manquer à aucun, faisant signe aussi qu'on me redonnât des asperges sauce mousseline, tenez, je crois justement que Zola a écrit une étude sur Elstir, ce peintre dont vous avez été regarder quelques tableaux tout à l'heure, les seuls du reste que j'aime de lui, ajouta-t-elle. En réalité, elle détestait la peinture d'Elstir, mais trouvait d'une qualité unique tout ce qui était chez elle. Je demandai à M. de Guermantes s'il savait le nom du monsieur qui figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que j'avais reconnu pour le même dont les Guermantes possédaient tout à côté le portrait d'apparat, datant à peu près de cette même période où la personnalité d'Elstir n'était pas encore complètement dégagée et s'inspirait un peu de Manet. «Mon Dieu, me répondit-il, je sais que c'est un homme qui n'est pas un inconnu ni un imbécile dans sa spécialité, mais je suis brouillé avec les noms. Je l'ai là sur le bout de la langue, monsieur... monsieur... enfin peu importe, je ne sais plus. Swann vous dirait cela, c'est lui qui a fait acheter ces machines à Mme de Guermantes, qui est toujours trop aimable, qui a toujours trop peur de contrarier si elle refuse quelque chose; entre nous, je crois qu'il nous a collé des croûtes. Ce que je peux vous dire, c'est que ce monsieur est pour M. Elstir une espèce de Mécène qui l'a lancé, et l'a souvent tiré d'embarras en lui commandant des tableaux. Par reconnaissance—si vous appelez cela de la reconnaissance, ça dépend des goûts—il l'a peint dans cet endroit-là où avec son air endimanché il fait un assez drôle d'effet. Ça peut être un pontife très calé, mais il ignore évidemment dans quelles circonstances on met un chapeau haut de forme. Avec le sien, au milieu de toutes ces filles en cheveux, il a l'air d'un petit notaire de province en goguette. Mais dites donc, vous me semblez tout à fait féru de ces tableaux. Si j'avais su ça, je me serais tuyauté pour vous répondre. Du reste, il n'y a pas lieu de se mettre autant martel en tête pour creuser la peinture de M. Elstir que s'il s'agissait de la Source d'Ingres ou des Enfants d'Édouard de Paul Delaroche. Ce qu'on apprécie là dedans, c'est que c'est finement observé, amusant, parisien, et puis on passe. Il n'y a pas besoin d'être un érudit pour regarder ça. Je sais bien que ce sont de simples pochades, mais je ne trouve pas que ce soit assez travaillé. Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter une Botte d'Asperges. Elles sont même restées ici quelques jours. Il n'y avait que cela dans le tableau, une botte d'asperges précisément semblables à celles que vous êtes en train d'avaler. Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une botte d'asperges! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs! Je l'ai trouvée roide. Dès qu'à ces choses-là il ajoute des personnages, cela a un côté canaille, pessimiste, qui me déplaît. Je suis étonné de voir un esprit fin, un cerveau distingué comme vous, aimer cela.»
—Mais je ne sais pas pourquoi vous dites cela, Basin, dit la duchesse qui n'aimait pas qu'on dépréciât ce que ses salons contenaient. Je suis loin de tout admettre sans distinction dans les tableaux d'Elstir. Il y a à prendre et à laisser. Mais ce n'est toujours pas sans talent. Et il faut avouer que ceux que j'ai achetés sont d'une beauté rare.
—Oriane, dans ce genre-là je préfère mille fois la petite étude de M. Vibert que nous avons vue à l'Exposition des aquarellistes. Ce n'est rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y a de l'esprit jusqu'au bout des ongles: ce missionnaire décharné, sale, devant ce prélat douillet qui fait jouer son petit chien, c'est tout un petit poème de finesse et même de profondeur.
—Je crois que vous connaissez M. Elstir, me dit la duchesse. L'homme est agréable.
—Il est intelligent, dit le duc, on est étonné, quand on cause avec lui, que sa peinture soit si vulgaire.
—Il est plus qu'intelligent, il est même assez spirituel, dit la duchesse de l'air entendu et dégustateur d'une personne qui s'y connaît.
—Est-ce qu'il n'avait pas commencé un portrait de vous, Oriane? demanda la princesse de Parme.
—Si, en rouge écrevisse, répondit Mme de Guermantes, mais ce n'est pas cela qui fera passer son nom à la postérité. C'est une horreur, Basin voulait le détruire. Cette phrase-là, Mme de Guermantes la disait souvent. Mais d'autres fois, son appréciation était autre: «Je n'aime pas sa peinture, mais il a fait autrefois un beau portrait de moi.» L'un de ces jugements s'adressait d'habitude aux personnes qui parlaient à la duchesse de son portrait, l'autre à ceux qui ne lui en parlaient pas et à qui elle désirait en apprendre l'existence. Le premier lui était inspiré par la coquetterie, le second par la vanité.
—Faire une horreur avec un portrait de vous! Mais alors ce n'est pas un portrait, c'est un mensonge: moi qui sais à peine tenir un pinceau, il me semble que si je vous peignais, rien qu'en représentant ce que je vois je ferais un chef-d'œuvre, dit naïvement la princesse de Parme.
—Il me voit probablement comme je me vois, c'est-à-dire dépourvue d'agrément, dit Mme de Guermantes avec le regard à la fois mélancolique, modeste et câlin qui lui parut le plus propre à la faire paraître autre que ne l'avait montrée Elstir.
—Ce portrait ne doit pas déplaire à Mme de Gallardon, dit le duc.
—Parce qu'elle ne s'y connaît pas en peinture? demanda la princesse de Parme qui savait que Mme de Guermantes méprisait infiniment sa cousine. Mais c'est une très bonne femme n'est-ce pas? Le duc prit un air d'étonnement profond. «Mais voyons, Basin, vous ne voyez pas que la princesse se moque de vous (la princesse n'y songeait pas). Elle sait aussi bien que vous que Gallardonette est une vieille poison», reprit Mme de Guermantes, dont le vocabulaire, habituellement limité à toutes ces vieilles expressions, était savoureux comme ces plats possibles à découvrir dans les livres délicieux de Pampille, mais dans la réalité devenus si rares, où les gelées, le beurre, le jus, les quenelles sont authentiques, ne comportent aucun alliage, et même où on fait venir le sel des marais salants de Bretagne: à l'accent, au choix des mots on sentait que le fond de conversation de la duchesse venait directement de Guermantes. Par là, la duchesse différait profondément de son neveu Saint-Loup, envahi par tant d'idées et d'expressions nouvelles; il est difficile, quand on est troublé par les idées de Kant et la nostalgie de Baudelaire, d'écrire le français exquis d'Henri IV, de sorte que la pureté même du langage de la duchesse était un signe de limitation, et qu'en elle, et l'intelligence et la sensibilité étaient restées fermées à toutes les nouveautés. Là encore l'esprit de Mme de Guermantes me plaisait justement par ce qu'il excluait (et qui composait précisément la matière de ma propre pensée) et tout ce qu'à cause de cela même il avait pu conserver, cette séduisante vigueur des corps souples qu'aucune épuisante réflexion, nul souci moral ou trouble nerveux n'ont altérée. Son esprit d'une formation si antérieure au mien, était pour moi l'équivalent de ce que m'avait offert la démarche des jeunes filles de la petite bande au bord de la mer. Mme de Guermantes m'offrait, domestiquée et soumise par l'amabilité, par le respect envers les valeurs spirituelles, l'énergie et le charme d'une cruelle petite fille de l'aristocratie des environs de Combray, qui, dès son enfance, montait à cheval, cassait les reins aux chats, arrachait l'œil aux lapins et, aussi bien qu'elle était restée une fleur de vertu, aurait pu, tant elle avait les mêmes élégances, pas mal d'années auparavant, être la plus brillante maîtresse du prince de Sagan. Seulement elle était incapable de comprendre ce que j'avais cherché en elle—le charme du nom de Guermantes—et le petit peu que j'y avais trouvé, un reste provincial de Guermantes. Nos relations étaient-elles fondées sur un malentendu qui ne pouvait manquer de se manifester dès que mes hommages, au lieu de s'adresser à la femme relativement supérieure qu'elle se croyait être, iraient vers quelque autre femme aussi médiocre et exhalant le même charme involontaire? Malentendu si naturel et qui existera toujours entre un jeune homme rêveur et une femme du monde, mais qui le trouble profondément, tant qu'il n'a pas encore reconnu la nature de ses facultés d'imagination et n'a pas pris son parti des déceptions inévitables qu'il doit éprouver auprès des êtres, comme au théâtre, en voyage et même en amour. M. de Guermantes ayant déclaré (suite aux asperges d'Elstir et à celles qui venaient d'être servies après le poulet financière) que les asperges vertes poussées à l'air et qui, comme dit si drôlement l'auteur exquis qui signe E. de Clermont-Tonnerre, «n'ont pas la rigidité impressionnante de leurs sœurs» devraient être mangées avec des œufs: «Ce qui plaît aux uns déplaît aux autres, et vice versa», répondit M. de Bréauté. Dans la province de Canton, en Chine, on ne peut pas vous offrir un plus fin régal que des œufs d'ortolan complètement pourris.» M. de Bréauté, auteur d'une étude sur les Mormons, parue dans la Revue des Deux-Mondes, ne fréquentait que les milieux les plus aristocratiques, mais parmi eux seulement ceux qui avaient un certain renom d'intelligence. De sorte qu'à sa présence, du moins assidue, chez une femme, on reconnaissait si celle-ci avait un salon. Il prétendait détester le monde et assurait séparément à chaque duchesse que c'était à cause de son esprit et de sa beauté qu'il la recherchait. Toutes en étaient, persuadées. Chaque fois que, la mort dans l'âme, il se résignait à aller à une grande soirée chez la princesse de Parme, il les convoquait toutes pour lui donner du courage et ne paraissait ainsi qu'au milieu d'un cercle intime. Pour que sa réputation d'intellectuel survécût à sa mondanité, appliquant certaines maximes de l'esprit des Guermantes, il partait avec des dames élégantes faire de longs voyages scientifiques à l'époque des bals, et quand une personne snob, par conséquent sans situation encore, commençait à aller partout, il mettait une obstination féroce à ne pas vouloir la connaître, à ne pas se laisser présenter. Sa haine des snobs découlait de son snobisme, mais faisait croire aux naïfs, c'est-à-dire à tout le monde, qu'il en était exempt. «Babal sait toujours tout! s'écria la duchesse de Guermantes. Je trouve charmant un pays où on veut être sûr que votre crémier vous vende des œufs bien pourris, des œufs de l'année de la comète. Je me vois d'ici y trempant ma mouillette beurrée. Je dois dire que cela arrive chez la tante Madeleine (Mme de Villeparisis) qu'on serve des choses en putréfaction, même des œufs (et comme Mme d'Arpajon se récriait): Mais voyons, Phili, vous le savez aussi bien que moi. Le poussin est déjà dans l'œuf. Je ne sais même pas comment ils ont la sagesse de s'y tenir. Ce n'est pas une omelette, c'est un poulailler, mais au moins ce n'est pas indiqué sur le menu. Vous avez bien fait de ne pas venir dîner avant-hier, il y avait une barbue à l'acide phénique! Ça n'avait pas l'air d'un service de table, mais d'un service de contagieux. Vraiment Norpois pousse la fidélité jusqu'à l'héroïsme: il en a repris!»
—Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette sortie à ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-être pour donner à un nom israélite l'air plus étranger, ne prononça pas le ch de Bloch comme un k, mais comme dans hoch en allemand) qui avait dit de je ne sais plus quel poite (poète) qu'il était sublime. Châtellerault avait beau casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait les coups de genou de mon neveu destinés à une jeune femme assise tout contre lui (ici M. de Guermantes rougit légèrement). Il ne se rendait pas compte qu'il agaçait notre tante avec ses «sublimes» donnés en veux-tu en voilà. Bref, la tante Madeleine, qui n'a pas sa langue dans sa poche, lui a riposté: «Hé, monsieur, que garderez-vous alors pour M. de Bossuet.» (M. de Guermantes croyait que devant un nom célèbre, monsieur et une particule étaient essentiellement ancien régime.) C'était à payer sa place.
—Et qu'a répondu ce M. Bloch? demanda distraitement Mme de Guermantes, qui, à court d'originalité à ce moment-là, crut devoir copier la prononciation germanique de son mari.
—Ah! je vous assure que M. Bloch n'a pas demandé son reste, il court encore.
—Mais oui, je me rappelle très bien vous avoir vu ce jour-là, me dit d'un ton marqué Mme de Guermantes, comme si de sa part ce souvenir avait quelque chose qui dût beaucoup me flatter. C'est toujours très intéressant chez ma tante. A la dernière soirée où je vous ai justement rencontré, je voulais vous demander si ce vieux monsieur qui a passé près de nous n'était pas François Coppée. Vous devez savoir tous les noms, me dit-elle avec une envie sincère pour mes relations poétiques et aussi par amabilité à mon «égard», pour poser davantage aux yeux de ses invités un jeune homme aussi versé dans la littérature. J'assurai à la duchesse que je n'avais vu aucune figure célèbre à la soirée de Mme de Villeparisis. «Comment! me dit étourdiment Mme de Guermantes, avouant par là que son respect pour les gens de lettres et son dédain du monde étaient plus superficiels qu'elle ne disait et peut-être même qu'elle ne croyait, comment! il n'y avait pas de grands écrivains! Vous m'étonnez, il y avait pourtant des têtes impossibles!» Je me souvenais très bien de ce soir-là, à cause d'un incident absolument insignifiant. Mme de Villeparisis avait présenté Bloch à Mme Alphonse de Rothschild, mais mon camarade n'avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire à une vieille Anglaise un peu folle, n'avait répondu que par monosyllabes aux prolixes paroles de l'ancienne Beauté quand Mme de Villeparisis, la présentant à quelqu'un d'autre, avait prononcé, très distinctement cette fois: «la baronne Alphonse de Rothschild». Alors étaient entrées subitement dans les artères de Bloch et d'un seul coup tant d'idées de millions et de prestige, lesquelles eussent dû être prudemment subdivisées, qu'il avait eu comme un coup au cœur, un transport au cerveau et s'était écrié en présence de l'aimable vieille dame: «Si j'avais su!» exclamation dont la stupidité l'avait empêché de dormir pendant huit jours. Ce mot de Bloch avait peu d'intérêt, mais je m'en souvenais comme preuve que parfois dans la vie, sous le coup d'une émotion exceptionnelle, on dit ce que l'on pense. «Je crois que Mme de Villeparisis n'est pas absolument... morale», dit la princesse de Parme, qui savait qu'on n'allait pas chez la tante de la duchesse et, par ce que celle-ci venait de dire, voyait qu'on pouvait en parler librement. Mais Mme de Guermantes ayant l'air de ne pas approuver, elle ajouta:
—Mais à ce degré-là, l'intelligence fait tout passer.
—Mais vous vous faites de ma tante l'idée qu'on s'en fait généralement, répondit la duchesse, et qui est, en somme, très fausse. C'est justement ce que me disait Mémé pas plus tard qu'hier. Elle rougit, un souvenir inconnu de moi embua ses yeux. Je fis la supposition que M. de Charlus lui avait demandé de me désinviter, comme il m'avait fait prier par Robert de ne pas aller chez elle. J'eus l'impression que la rougeur—d'ailleurs incompréhensible pour moi—qu'avait eue le duc en parlant à un moment de son frère ne pouvait pas être attribuée à la même cause: «Ma pauvre tante! elle gardera la réputation d'une personne de l'ancien régime, d'un esprit éblouissant et d'un dévergondage effréné. Il n'y a pas d'intelligence plus bourgeoise, plus sérieuse, plus terne; elle passera pour une protectrice des arts, ce qui veut dire qu'elle a été la maîtresse d'un grand peintre, mais il n'a jamais pu lui faire comprendre ce que c'était qu'un tableau; et quant à sa vie, bien loin d'être une personne dépravée, elle était tellement faite pour le mariage, elle était tellement née conjugale, que n'ayant pu conserver un époux, qui était du reste une canaille, elle n'a jamais eu une liaison qu'elle n'ait pris aussi au sérieux que si c'était une union légitime, avec les mêmes susceptibilités, les mêmes colères, la même fidélité. Remarquez que ce sont quelquefois les plus sincères, il y a en somme plus d'amants que de maris inconsolables.»
—Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-frère Palamède dont vous êtes en train de parler; il n'y a pas de maîtresse qui puisse rêver d'être pleurée comme l'a été cette pauvre Mme de Charlus.
—Ah! répondit la duchesse, que Votre Altesse me permette de ne pas être tout à fait de son avis. Tout le monde n'aime pas être pleuré de la même manière, chacun a ses préférences.
—Enfin il lui a voué un vrai culte depuis sa mort. Il est vrai qu'on fait quelquefois pour les morts des choses qu'on n'aurait pas faites pour les vivants.
—D'abord, répondit Mme de Guermantes sur un ton rêveur qui contrastait avec son intention gouailleuse, on va à leur enterrement, ce qu'on ne fait jamais pour les vivants! M. de Guermantes regarda d'un air malicieux M. de Bréauté comme pour le provoquer à rire de l'esprit de la duchesse. «Mais enfin j'avoue franchement, reprit Mme de Guermantes, que la manière dont je souhaiterais d'être pleurée par un homme que j'aimerais, n'est pas celle de mon beau-frère.» La figure du duc se rembrunit. Il n'aimait pas que sa femme portât des jugements à tort et à travers, surtout sur M. de Charlus. «Vous êtes difficile. Son regret a édifié tout le monde», dit-il d'un ton rogue. Mais la duchesse avait avec son mari cette espèce de hardiesse des dompteurs ou des gens qui vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l'irriter: «Eh bien, non, qu'est-ce que vous voulez, c'est édifiant, je ne dis pas, il va tous les jours au cimetière lui raconter combien de personnes il a eues à déjeuner, il la regrette énormément, mais comme une cousine, comme une grand'mère, comme une sœur. Ce n'est pas un deuil de mari. Il est vrai que c'était deux saints, ce qui rend le deuil un peu spécial.» M. de Guermantes, agacé du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec une immobilité terrible des prunelles toutes chargées. «Ce n'est pas pour dire du mal du pauvre Mémé, qui, entre parenthèses, n'était pas libre ce soir, reprit la duchesse, je reconnais qu'il est bon comme personne, il est délicieux, il a une délicatesse, un cœur comme les hommes n'en ont pas généralement. C'est un cœur de femme, Mémé!»
—Ce que vous dites est absurde, interrompit vivement M. de Guermantes, Mémé n'a rien d'efféminé, personne n'est plus viril que lui.
—Mais je ne vous dis pas qu'il soit efféminé le moins du monde. Comprenez au moins ce que je dis, reprit la duchesse. Ah! celui-là, dès qu'il croit qu'on veut toucher à son frère..., ajouta-t-elle en se tournant vers la princesse de Parme.
—C'est très gentil, c'est délicieux à entendre. Il n'y a rien de si beau que deux frères qui s'aiment, dit la princesse de Parme, comme l'auraient fait beaucoup de gens du peuple, car on peut appartenir à une famille princière, et à une famille par le sang, par l'esprit fort populaire.
—Puisque nous parlions de votre famille, Oriane, dit la princesse, j'ai vu hier votre neveu Saint-Loup; je crois qu'il voudrait vous demander un service. Le duc de Guermantes fronça son sourcil jupitérien. Quand il n'aimait pas rendre un service, il ne voulait pas que sa femme s'en chargeât, sachant que cela reviendrait au même et que les personnes à qui la duchesse avait été obligée de le demander l'inscriraient au débit commun de ménage, tout aussi bien que s'il avait été demandé par le mari seul.
—Pourquoi ne me l'a-t-il pas demandé lui-même? dit la duchesse, il est resté deux heures ici, hier, et Dieu sait ce qu'il a pu être ennuyeux. Il ne serait pas plus stupide qu'un autre s'il avait eu, comme tant de gens du monde, l'intelligence de savoir rester bête. Seulement, c'est ce badigeon de savoir qui est terrible. Il veut avoir une intelligence ouverte... ouverte à toutes les choses qu'il ne comprend pas. Il vous parle du Maroc, c'est affreux.
—Il ne veut pas y retourner, à cause de Rachel, dit le prince de Foix.
—Mais puisqu'ils ont rompu, interrompit M. de Bréauté.
—Ils ont si peu rompu que je l'ai trouvée il y a deux jours dans la garçonnière de Robert; ils n'avaient pas l'air de gens brouillés, je vous assure, répondit le prince de Foix qui aimait à répandre tous les bruits pouvant faire manquer un mariage à Robert et qui d'ailleurs pouvait être trompé par les reprises intermittentes d'une liaison en effet finie.
—Cette Rachel m'a parlé de vous, je la vois comme ça en passant le matin aux Champs-Élysées, c'est une espèce d'évaporée comme vous dites, ce que vous appelez une dégrafée, une sorte de «Dame aux Camélias», au figuré bien entendu.
Ce discours m'était tenu par le prince Von qui tenait à avoir l'air au courant de la littérature française et des finesses parisiennes.
—Justement c'est à propos du Maroc... s'écria la princesse saisissant précipitamment ce joint.
—Qu'est-ce qu'il peut vouloir pour le Maroc? demanda sévèrement M. de Guermantes; Oriane ne peut absolument rien dans cet ordre-là, il le sait bien.
—Il croit qu'il a inventé la stratégie, poursuivit Mme de Guermantes, et puis il emploie des mots impossibles pour les moindres choses, ce qui n'empêche pas qu'il fait des pâtés dans ses lettres. L'autre jour, il a dit qu'il avait mangé des pommes de terre sublimes, et qu'il avait trouvé à louer une baignoire sublime.
—Il parle latin, enchérit le duc.
—Comment, latin? demanda la princesse.
—Ma parole d'honneur! que Madame demande à Oriane si j'exagère.
—Mais comment, madame, l'autre jour il a dit dans une seule phrase, d'un seul trait: «Je ne connais pas d'exemple de Sic transit gloria mundi plus touchant»; je dis la phrase à Votre Altesse parce qu'après vingt questions et en faisant appel à des linguistes, nous sommes arrivés à la reconstituer, mais Robert a jeté cela sans reprendre haleine, on pouvait à peine distinguer qu'il y avait du latin là dedans, il avait l'air d'un personnage du Malade imaginaire! Et tout ça s'appliquait à la mort de l'impératrice d'Autriche!
—Pauvre femme! s'écria la princesse, quelle délicieuse créature c'était.
—Oui, répondit la duchesse, un peu folle, un peu insensée, mais c'était une très bonne femme, une gentille folle très aimable, je n'ai seulement jamais compris pourquoi elle n'avait jamais acheté un râtelier qui tînt, le sien se décrochait toujours avant la fin de ses phrases et elle était obligée de les interrompre pour ne pas l'avaler.
—Cette Rachel m'a parlé de vous, elle m'a dit que le petit Saint-Loup vous adorait, vous préférait même à elle, me dit le prince Von, tout en mangeant comme un ogre, le teint vermeil, et dont le rire perpétuel découvrait toutes les dents.
—Mais alors elle doit être jalouse de moi et me détester, répondis-je.
—Pas du tout, elle m'a dit beaucoup de bien de vous. La maîtresse du prince de Foix serait peut-être jalouse s'il vous préférait à elle. Vous ne comprenez pas? Revenez avec moi, je vous expliquerai tout cela.
—Je ne peux pas, je vais chez M. de Charlus à onze heures.
—Tiens, il m'a fait demander hier de venir dîner ce soir, mais de ne pas venir après onze heures moins le quart. Mais si vous tenez à aller chez lui, venez au moins avec moi jusqu'au Théâtre-Français, vous serez dans la périphérie, dit le prince qui croyait sans doute que cela signifiait «à proximité» ou peut-être «le centre».
Mais ses yeux dilatés dans sa grosse et belle figure rouge me firent peur et je refusai en disant qu'un ami devait venir me chercher. Cette réponse ne me semblait pas blessante. Le prince en reçut sans doute une impression différente, car jamais il ne m'adressa plus la parole.
«Il faut justement que j'aille voir la reine de Naples, quel chagrin elle doit avoir!» dit, ou du moins me parut avoir dit, la princesse de Parme. Car ces paroles ne m'étaient arrivées qu'indistinctes à travers celles, plus proches, que m'avait adressées pourtant fort bas le prince Von, qui avait craint sans doute, s'il parlait plus haut, d'être entendu de M. de Foix.
—Ah! non, répondit la duchesse, ça, je crois qu'elle n'en a aucun.
—Aucun? vous êtes toujours dans les extrêmes, Oriane, dit M. de Guermantes reprenant son rôle de falaise qui, en s'opposant à la vague, la force à lancer plus haut son panache d'écume.
—Basin sait encore mieux que moi que je dis la vérité, répondit la duchesse, mais il se croit obligé de prendre des airs sévères à cause de votre présence et il a peur que je vous scandalise.
—Oh! non, je vous en prie, s'écria la princesse de Parme, craignant qu'à cause d'elle on n'altérât en quelque chose ces délicieux mercredis de la duchesse de Guermantes, ce fruit défendu auquel la reine de Suède elle-même n'avait pas encore eu le droit de goûter.
—Mais c'est à lui-même qu'elle a répondu, comme il lui disait, d'un air banalement triste: Mais la reine est en deuil; de qui donc? est-ce un chagrin pour votre Majesté? «Non, ce n'est pas un grand deuil, c'est un petit deuil, un tout petit deuil, c'est ma sœur.» La vérité c'est qu'elle est enchantée comme cela, Basin le sait très bien, elle nous a invités à une fête le jour même et m'a donné deux perles. Je voudrais qu'elle perdît une sœur tous les jours! Elle ne pleure pas la mort de sa sœur, elle la rit aux éclats. Elle se dit probablement, comme Robert, que sic transit, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par modestie, quoiqu'elle sût très bien.
D'ailleurs Mme de Guermantes faisait seulement en ceci de l'esprit, et du plus faux, car la reine de Naples, comme la duchesse d'Alençon, morte tragiquement aussi, avait un grand cœur et a sincèrement pleuré les siens. Mme de Guermantes connaissait trop les nobles sœurs bavaroises, ses cousines, pour l'ignorer.
—Il aurait voulu ne pas retourner au Maroc, dit la princesse de Parme en saisissant à nouveau ce nom de Robert que lui tendait bien involontairement comme une perche Mme de Guermantes. Je crois que vous connaissez le général de Monserfeuil.
—Très peu, répondit la duchesse qui était intimement liée avec cet officier. La princesse expliqua ce que désirait Saint-Loup.
—Mon Dieu, si je le vois, cela peut arriver que je le rencontre, répondit, pour ne pas avoir l'air de refuser, la duchesse dont les relations avec le général de Monserfeuil semblaient s'être rapidement espacées depuis qu'il s'agissait de lui demander quelque chose. Cette incertitude ne suffit pourtant pas au duc, qui, interrompant sa femme: «Vous savez bien que vous ne le verrez pas, Oriane, dit-il, et puis vous lui avez déjà demandé deux choses qu'il n'a pas faites. Ma femme a la rage d'être aimable, reprit-il de plus en plus furieux pour forcer la princesse à retirer sa demande sans que cela pût faire douter de l'amabilité de la duchesse et pour que Mme de Parme rejetât la chose sur son propre caractère à lui, essentiellement quinteux. Robert pourrait ce qu'il voudrait sur Monserfeuil. Seulement, comme il ne sait pas ce qu'il veut, il le fait demander par nous, parce qu'il sait qu'il n'y a pas de meilleure manière de faire échouer la chose. Oriane a trop demandé de choses à Monserfeuil. Une demande d'elle maintenant, c'est une raison pour qu'il refuse.»
—Ah! dans ces conditions, il vaut mieux que la duchesse ne fasse rien, dit Mme de Parme.
—Naturellement, conclut le duc.
—Ce pauvre général, il a encore été battu aux élections, dit la princesse de Parme pour changer de conversation.
—Oh! ce n'est pas grave, ce n'est que la septième fois, dit le duc qui, ayant dû lui-même renoncer à la politique, aimait assez les insuccès électoraux des autres.