Proclamation du général Jellachich aux habitons du Tyrol.

Tyroliens,

Si vous êtes encore ce que vous avez été il n'y a pas longtemps; si vous vous rappelez le bonheur, la prospérité, la liberté véritable dont vous avez joui sous le sceptre bienfaisant de l'Autriche; si la voix du général que vous avez reconnu comme un des vôtres, lorsqu'on 1799 il vous a sauvés d'un danger imminent par la victoire de Feldkirch, qui, dans l'année suivante, a rendu inattaquable votre frontière depuis Arbberg jusqu'à la vallée de Karabendel; si tout cela n'est pas effacé de votre mémoire, écoutez ce que je viens vous dire; écoutez et soyez-en pénétrés.

Votre seigneur légitime (je devrais dire votre père) vous recherche: placez-vous sous son égide! Son coeur saigne de vous voir sous une domination étrangère; vous, ses fidèles, redevenez les enfans de l'Autriche, ne méconnaissez pas ce titre précieux!

Des armées autrichiennes plus nombreuses que jamais, plus animées et plus patriotiques, vont entrer dans votre pays; considérez-les comme vos frères, comme les enfans d'un même père; réunissez-vous à elles, suivant l'exemple de tous les peuples qui rendent hommage au trône autrichien. Enfin, comportez-vous en tout comme vous l'avez fait tout récemment à l'admiration de toute l'Europe.

Tyroliens, Dieu est avec nous. Nous ne cherchons pas de nouvelles conquêtes, mais nous voulons ramener dans le sein de notre père impérial et gracieux des frères qui ont été détachés de lui. Rien ne nous résiste, rien ne peut nous vaincre dès que nous nous unissons pour notre bonheur et pour la conservation de notre existence. Croyez-moi, Tyroliens, Dieu est avec nous!




Mulhdorf, 27 avril 1809.

Deuxième bulletin de la grande armée.

Le 22, le lendemain du combat de Landshut, l'empereur partit de cette ville pour Ratisbonne et livra la bataille d'Eckmülh. En même temps il envoya le maréchal duc d'Istrie, avec la division bavaroise aux ordres du général de Wrede, et la division Molitor, pour se porter sur l'Inn et poursuivre les deux corps d'armée autrichiens battus à la bataille d'Abensberg et au combat de Landshut.

Le maréchal duc d'Istrie, arrivé successivement à Wilsbiburg et à Neumark, y trouva un équipage de pont attelé, plus de quatre cents voitures, des caissons et des équipages, et fit dans sa marche quinze à dix-huit cents prisonniers.

Les corps autrichiens trouvèrent au-delà de Neumark un corps de réserve qui arrivait sur l'Inn; ils s'y rallièrent, et le 25 livrèrent à Neumark un combat où les Bavarois, malgré leur extrême infériorité, conservèrent leurs positions.

Le 24, l'empereur avait dirigé le corps du maréchal duc de Rivoli, de Ratisbonne sur Straubing, et de là sur Passau, où il arriva le 26. Le duc de Rivoli fit passer l'Inn au bataillon du Pô, qui fit trois cents prisonniers, débloqua la citadelle et occupa Scharding.

Le 25, le maréchal duc de Montebello avait eu ordre de marcher avec son corps, de Ratisbonne sur Mulhdorf; le 27, il passa l'Inn et se porta sur la Salza.

Aujourd'hui 27, l'empereur a son quartier-général à Mulhdorf.

La division autrichienne, commandée par le général Jellachich, qui occupait Munich, est poursuivie par le corps du duc de Dantzick.

Le roi de Bavière s'est montré de sa personne à Munich; il est retourné ensuite à Augsbourg, où il restera encore quelques jours, attendant, pour établir fixement sa résidence à Munich, que la Bavière soit entièrement purgée des partis ennemis.

Cependant, du côté de Ratisbonne, le duc d'Auerstaedt s'est mis à la poursuite du prince Charles, qui, coupé de ses communications avec l'Inn et Vienne, n'a eu d'autre ressource que de se retirer dans les montagnes de Bohême par Waldmunchen et Cham.

Quant à l'empereur d'Autriche, il parait qu'il était devant Passau, s'étant chargé d'assiéger cette place avec trois bataillons de landwerh.

Toute la Bavière et le Palatinat sont délivrés de la présence des armées ennemies.

A Ratisbonne, l'empereur a passé la revue de plusieurs corps, ci s'est fait présenter le plus brave soldat, auquel il a donné des distinctions et des pensions, et le plus brave officier, auquel il a donné des baronnies et des terres. Il a spécialement témoigné sa satisfaction aux divisions Saint-Hilaire et Friant.

Jusqu'à cette heure, l'empereur a fait la guerre presque sans équipages et sans garde, et l'on a remarqué qu'en l'absence de sa garde, il avait toujours autour de lui des troupes alliées bavaroises et wurtembergeoises, voulant par là leur donner une preuve particulière de confiance. Hier sont arrivés à Landshut une partie des chasseurs et grenadiers à cheval de la garde, le régiment de fusiliers et un bataillon de chasseurs à pied.

D'ici à huit jours, toute la garde sera arrivée.

On a fait courir le bruit que l'empereur avait eu la jambe cassée; le fuit est qu'une balle morte a effleuré le talon de la botte de S. M., mais n'a pas même altéré la peau. Jamais S. M., au milieu des plus grandes fatigues, ne s'est mieux portée.

On remarque comme un fuit singulier qu'un des premiers officiers autrichiens faits prisonniers dans cette guerre, se trouve être l'aide-de-camp du prince Charles, envoyé à M. Otto pour lui remettre la fameuse lettre portant que l'armée française eût à s'éloigner.

Les habitans de Ratisbonne s'étant très-bien comportés, et ayant montré l'esprit patriotique et confédéré que nous étions en droit d'attendre d'eux, S. M. a ordonné que les dégâts qui avaient été faits seraient réparés à ses frais, et particulièrement la restauration des maisons incendiées, dont la dépense s'élèvera à plusieurs millions.

Tous les souverains et tous les pays de la confédération montrent l'esprit le plus patriotique. Lorsque le ministre d'Autriche à Dresde remit la déclaration de sa cour au roi de Saxe, ce prince ne put retenir son indignation. «Vous voulez la guerre, dit le roi, et contre qui? Vous attaquez et vous invectivez celui qui, il y a trois ans, maître de votre sort, vous a restitué vos états. Les propositions que l'on me fait m'affligent; mes engagemens sont connus de toute l'Europe; aucun prince de la confédération ne s'en détachera.»

Le grand duc de Wurtzbourg, frère de l'empereur d'Autriche, a montré les mêmes sentimens, et a déclaré que si les Autrichiens avançaient sur ses états, il se retirerait, s'il le fallait, au-delà du Rhin; tout l'esprit de vertige et les injures de la cour de Vienne sont généralement appréciés. Les régimens des petits princes, toutes les troupes alliées, demandent à l'envi à marcher à l'ennemi.

Une chose notable, et que la postérité remarquera comme une nouvelle preuve de l'insigne mauvaise foi de la maison d'Autriche, c'est que le même jour qu'elle faisait écrire au roi de Bavière la lettre, elle faisait publier dans le Tyrol la proclamation du général Jellachich: le même jour on proposait au roi d'être neutre et on insurgeait ses sujets. Comment concilier cette contradiction, ou plutôt, comment justifier cette infamie?




Ratisbonne, 24 avril 1809.

Ordre du jour.

Soldats!

Vous avez justifié mon attente: vous avez suppléé au nombre par votre courage; vous avez glorieusement marqué la différence qui existe entre les soldats de César et les armées de Xerxès.

En peu de jours nous avons triomphé dans les trois batailles de Tann, d'Abensberg et d'Eckmühl, et dans les combats de Peissing, Landshut et de Ratisbonne. Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille prisonniers, trois équipages attelés, trois mille voitures attelées portant les bagages, toutes les caisses des régimens, voilà le résultat de la rapidité de vos marches et de votre courage.

L'ennemi enivré par un cabinet parjure, paraissait ne plus conserver aucun souvenir de vous; son réveil a été prompt; vous lui avez paru plus terribles que jamais. Naguère il a traversé l'Inn et envahi le territoire de nos alliés; naguère il se promettait de porter la guerre au sein de notre patrie. Aujourd'hui, défait, épouvanté, il fuit en désordre; déjà mon avant-garde a passé l'Inn; avant un mois nous serons à Vienne.




Burghausen, 30 avril 1809.

Troisième bulletin de la grande armée.

L'empereur est arrivé le 27, à six heures du soir, à Mulhdorf. S. M. a envoyé la division du général de Wrede à Lauffen, sur l'Alza, pour tâcher d'atteindre le corps que l'ennemi avait dans le Tyrol, et qui battait en retraite à marches forcées. Le général de Wrede arriva le 28 à Lauffen, rencontra l'arrière-garde ennemie, prit ses bagages, et lui fit bon nombre de prisonniers; mais l'ennemi eut le temps de passer la rivière et brûla le pont.

Le 27, le duc de Dantzick arriva à Wanesburk et le 28 à Altenmarck.

Le 29, le général de Wrede avec sa division, continua sa marche sur Salzbourg: à trois lieues de cette ville, sur la route de Lauffen, il trouva des avant-postes de l'armée ennemie. Les Bavarois les poursuivirent l'épée dans les reins, et entrèrent pêle-mêle avec eux dans Salzbourg. Le général de Wrede assure que la division du général Jellachich est entièrement dispersée. Ainsi, ce général a porté la peine de l'infâme proclamation par laquelle il a mis le poignard aux mains des Tyroliens.

Les Bavarois ont fait cinq cents prisonniers. On a trouvé à Salzbourg des magasins assez considérables.

Le 28, à la pointe du jour, le duc d'Istrie arriva à Burghausen, et posta une avant-garde sur la rive droite de l'Inn. Le même jour, le duc de Montebello arriva à Burghausen. Le comte Bertrand disposa tout pour raccommoder le pont que l'ennemi avait brûlé. La crue de la rivière occasionnée par la fonte des neiges, mit quelque retard au rétablissement du pont. Toute la journée du 29 fut employée à ce travail. Dans la journée du 30, le pont a été rétabli et toute l'armée a passé.

Le 28, un détachement de cinquante chasseurs, sous le commandement du chef d'escadron Margaron, est arrivé à Dittemaning, où il a rencontré un bataillon de la fameuse landwerh qui à son approche se jeta dans un bois. Le chef d'escadron Margaron l'envoya sommer; après s'être long-temps consultés, mille hommes de ces redoutables milices postés dans un bois fourré et inaccessible à la cavalerie, se sont rendus à cinquante chasseurs. L'empereur voulut les voir; ils faisaient pitié: ils étaient commandés par de vieux officiers d'artillerie, mal armés et plus mal équipés encore.

Le génie arrogant et farouche de l'Autrichien s'était entièrement découvert dans le moment de fausse prospérité dont leur entrée à Munich les avait éblouis. Ils feignirent de caresser les Bavarois; mais les griffes du tigre reparurent bientôt. Le bailli de Mulhdorf, nommé Stark, qui avait mérité une distinction du roi de Bavière, pour les services qu'il avait rendus à ses troupes dans la dernière guerre, a été arrêté et conduit à Vienne pour y être jugé. A Burghausen la femme du bailli, comte d'Armansperd, est venue supplier l'empereur de lui faire rendre son mari que les Autrichiens ont emmené à Lintz, et de là à Vienne, sans qu'on en ait entendu parler depuis. La raison de ce mauvais traitement est qu'en 1805, il lui fut fait des réquisitions auxquelles il n'obtempéra point. Voilà le crime dont les Autrichiens lui ont gardé un si long ressentiment et dont ils ont tiré cette injuste vengeance.

Les Bavarois feront sans doute un récit de toutes les vexations et des violences que les Autrichiens ont exercées envers eux, pour en transmettre la mémoire à leurs enfans, quoiqu'il soit probable que c'est pour la dernière fois que les Autrichiens ont insulté aux alliés de la France. Des intrigues ont été ourdies par eux, en Tyrol et en Westphalie pour exciter les sujets à la révolte contre leurs princes.

Levant des armées nombreuses divisées en corps comme l'armée française, marchant au pas accéléré pour singer l'armée française, faisant des bulletins, des proclamations, des ordres du jour, en singeant même encore l'armée française, ils ne représentent pas mal l'âne qui, couvert de la peau du lion, cherche à l'imiter; mais le bout de l'oreille se laisse apercevoir, et le naturel l'emporte toujours.

L'empereur d'Autriche a quitté Vienne et a signé en partant une proclamation, rédigée par Gentz dans le style de l'esprit des plus sots libelles. Il s'est porté à Scharding, position qu'il a choisie, précisément pour n'être nulle part, ni dans sa capitale pour gouverner ses états, ni au camp où il n'eût été qu'un inutile embarras. Il est difficile de voir un prince plus débile et plus faux. Lorsqu'il a appris la suite de la bataille d'Eckmülh, il a quitté les bords de l'Inn et est rentré dans le sein de ses états.

La ville de Scharding que le duc de Rivoli a occupée, a beaucoup souffert. Les Autrichiens en se retirant ont mis le feu à leurs magasins et ont brûlé la moitié de la ville qui leur appartenait. Sans doute qu'ils avaient le pressentiment, et qu'ils ont adopté l'adage que ce qui leur appartenait, ne leur appartiendra plus.




Braunau, 1er mai 1809.

Quatrième bulletin de la grande armée.

Au passage du pont de Landshut, le général de brigade Lacour a montré du courage et du sang-froid. Le comte Lauriston a placé l'artillerie avec intelligence, et a contribué au succès de cette brillante affaire.

L'évêque et les principales autorités de Salzbourg sont venus à Burghausen implorer la clémence de l'empereur pour leur pays. S. M. leur a donné l'assurance qu'ils ne retourneraient plus sous la domination de la maison d'Autriche. Ils ont promis de prendre des mesures pour faire rentrer les quatre bataillons de milices que le cercle avait fournis, et dont une partie avait déjà été prise et dispersée.

Le quartier-général part pour se rendre aujourd'hui premier mai, à Ried.

On a trouvé à Braunau des magasins de deux cent mille rations de biscuit et de six mille sacs d'avoine. On espère en trouver de plus considérables à Ried. Le cercle de Ried a fourni trois bataillons de milices; mais la plus grande partie est déjà rentrée.

L'empereur d'Autriche a été pendant trois jours à Braunau. C'est à Scharding qu'il a appris la défaite de son armée. Les habitans lui imputent d'être le principal auteur de la guerre.

Les fameux volontaires de Vienne, battus à Landshut, ont repassé ici, jetant leurs armes et portant à toutes jambes l'alarme à Vienne.

Le 21 avril, on a publié dans cette capitale un décret du souverain qui déclare que les ports sont rouverts aux Anglais, les relations avec cet ancien allié rétablies, et les hostilités commencées avec l'ennemi commun.

Le général Oudinot a pris entre Altain et Ried un bataillon de mille hommes: ce bataillon était sans cavalerie et sans artillerie; à l'approche de nos troupes, il se mit en devoir de commencer la fusillade; mais cerné de tous côtés par la cavalerie, il posa les armes.

S. M. a passé en revue à Burghausen plusieurs brigades de cavalerie légère, entre autres celle de Hesse-Darmstadt, à laquelle elle a témoigné sa satisfaction. Le général Marulaz, sous les ordres duquel est cette troupe, en fait une mention, particulière. S. M. lui a accordé plusieurs décorations de la légion d'honneur.




Enns, 4 mai 1809.

Cinquième bulletin de la grande armée.

Le premier mai, le général Oudinot, après avoir fait onze cents prisonniers, a poussé au-delà de Ried où il en a encore fait quatre cents, de sorte que dans cette journée il a pris quinze cents hommes sans tirer un coup de fusil.

La ville de Braunau était une place forte d'assez d'importance, puisqu'elle rendait maître d'un pont sur la rivière qui forme la frontière de l'Autriche. Par un esprit de vertige digne de ce débile cabinet, il a détruit une forteresse située dans une position frontière où elle pouvait lui être d'une grande utilité, pour en construire une à Comorn, au milieu de la Hongrie. La postérité aura peine à croire à cet excès d'inconséquence et de folie.

L'empereur est arrivé à Ried, le 2 mai à une heure du matin, et à Lambach le même jour à une heure après midi.

On a trouvé à Ried une manutention de huit fours organisés et des magasins contenant vingt mille quintaux de farine.

Le pont de Lambach sur la Braun avait été coupé par l'ennemi; il a été rétabli dans la journée.

Le même jour, le duc d'Istrie, commandant la cavalerie, et le duc de Montebello, avec le corps du général Oudinot, sont entrés à Wels. On a trouvé dans cette ville une manutention, douze ou quinze mille quintaux de farine et des magasins de vin et d'eau-de-vie.

Le duc de Dantzick, arrivé le 30 avril à Salzbourg, a fait marcher sur-le-champ une brigade sur Kufstein et une autre sur Rastadt, dans la direction des chemins d'Italie. Son avant-garde poursuivant le général Jellachich, l'a forcé dans la position de Colling.

Le premier mai, le quartier-général du maréchal duc de Rivoli était à Sharding. L'adjudant commandant Tringualye, commandant l'avant-garde de la division Saint-Cyr, a rencontré à Riedau, sur la route de Neumarck, l'avant-garde de l'ennemi; les chevau-légers wurtembergeois, les dragons badois et trois compagnies de voltigeurs du quatrième régiment de ligne français, aussitôt qu'ils aperçurent l'ennemi, l'attaquèrent et le poursuivirent jusqu'à Neumarck. Ils lui ont tué cinquante hommes et fait cinq cents prisonniers.

Les dragons badois ont bravement chargé un demi-bataillon du régiment de Jordis et lui ont fait mettre bas les armes; le lieutenant-colonel d'Emmerade, qui les commandait, a en son cheval percé de coups de baïonnette. Le major Sainte-Croix a pris de sa propre main un drapeau à l'ennemi. Notre perte est de trois hommes tués et de cinquante blessés.

Le duc de Rivoli continua sa marche le 2, et arriva le 3 à Lintz. L'archiduc Louis et le général Hiller, avec les débris de leurs corps renforcés d'une réserve de grenadiers et de tout ce qu'avait pu leur fournir le pays, était en avant de la Traun avec trente-cinq mille-hommes; mais menacés d'être tournés par le duc de Montebello, ils se portèrent sur Ebersberg pour y passer la rivière.

Le 3, le duc d'Istrie et le général Oudinot se dirigèrent sur Ebersberg et firent leur jonction avec le duc de Rivoli. Ils rencontrèrent en avant d'Ebersberg l'arrière-garde des Autrichiens. Les intrépides bataillons des tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses poursuivirent l'ennemi qui passait le pont, culbutèrent dans la rivière les canons, les chariots, huit à neuf cents hommes, et prirent dans la ville trois à quatre mille hommes que l'ennemi y avait laissés pour sa défense. Le général Claparède. dont ces bataillons faisaient l'avant-garde, les suivait; il déboucha à Ebersberg et trouva trente mille Autrichiens occupant une superbe position. Le maréchal duc d'Istrie passait le pont avec sa cavalerie pour soutenir la division, et le duc de Rivoli ordonnait d'appuyer son avant-garde par le corps d'armée. Ces restes du corps du prince Louis et du général Hitler étaient perdus sans ressource. Dans cet extrême danger l'ennemi mit le feu à la ville, qui est construite en bois. Le feu s'étendit en un instant partout; le pont fut bientôt encombré, et l'incendie gagna même jusqu'aux premières travées qu'on fut obligé de couper pour le conserver. Cavalerie, infanterie, rien ne put déboucher, et la division Claparède, seule, et n'ayant que quatre pièces de canon, lutta pendant trois heures contre trente mille ennemis. Cette action d'Ebersberg est un des plus beaux faits d'armes dont l'histoire puisse conserver le souvenir.

L'ennemi voyant que la division Claparède était sans communications, avança trois fois sur elle, et fut toujours arrêté et reçu par les baïonnettes. Enfin, après un travail de trois heures, on parvint à détourner les flammes et à ouvrir un passage. Le général de division Legrand, avec le vingt-cinquième d'infanterie légère et le dix-huitième de ligne, se porta sur le château que l'ennemi avait fait occuper par huit cents hommes. Les sapeurs enfoncèrent les portes, et l'incendie ayant gagné le château, tout ce qu'il renfermait y périt. Le général Legrand marcha ensuite au secours de la division Claparède. Le général Durosnel qui venait par la rive droite avec un millier de chevaux, se joignit à lui, et l'ennemi fut obligé de se mettre en retraite en toute hâte. Au premier bruit de ces événemens, l'empereur avait marché lui-même par la rive droite avec les divisions Nansouty et Molitor.

L'ennemi, qui se retirait avec la plus grande rapidité, arriva la nuit à Enns, brûla le pont, et continua sa fuite sur la route de Vienne. Sa perte consiste en douze mille hommes, dont sept mille cinq cents prisonniers, quatre pièces de canon et deux drapeaux.

La division Claparède, qui fait partie des grenadiers d'Oudinot, s'est couverte de gloire; elle eu trois cents hommes tués et six cents blessés. L'impétuosité des bataillons des tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses a fixé l'attention de toute l'armée. Le pont, la ville, et la position d'Ebersberg, serons des monumens durables de leur courage. Le voyageur s'arrêtera et dira: C'est ici, c'est de cette superbe position, de ce pont d'une si longue étendue, de ce château si fort par sa situation, qu'une armée de trente-cinq mille Autrichiens a été chassée par sept mille Français.

Le général de brigade Cohorne, officier d'une singulière intrépidité, a eu un cheval tué sous lui.

Les colonels en second Cardenau et Leudy ont été tués.

Une compagnie du bataillon corse poursuivant l'ennemi dans les bois, a fait à elle seule sept cents prisonniers.

Pendant l'affaire d'Ebersberg, le duc de Montebello arrivait à Steyer où il a fait rétablir le pont que l'ennemi avait coupé.

L'empereur couche aujourd'hui à Enns dans le château dit prince d'Awersperg; la journée de demain sera employée à rétablir le pont.

Les députés des états de la Haute-Autriche ont été présentés à S. M. à son bivouac d'Ebersberg.

Les citoyens de toutes les classes et de toutes les provinces reconnaissent que l'empereur François II est l'agresseur: ils s'attendent à de grands changemens, et conviennent que la maison d'Autriche a mérité tous ses malheurs. Ils accusent même ouvertement de leurs maux, le caractère faible, opiniâtre et perfide de leur souverain; ils manifestent tous la plus grande reconnaissance pour la générosité dont l'empereur Napoléon usa pendant la dernière guerre envers la capitale et les pays qu'il avait conquis; ils s'indignent avec toute l'Europe, du ressentiment et de la haine que l'empereur François II n'a cessé de nourrir contre une nation qui avait été si grande et si magnanime envers lui; ainsi, dans l'opinion même des sujets de notre ennemi, la victoire est du côté du bon droit.




Saint-Polten, 9 mai 1809.

Sixième bulletin de la grande armée.

Le maréchal prince de Ponte-Corvo qui commande le neuvième corps, composé en grande partie de l'armée saxonne, et qui a longé toute la Bohême, portant partout l'inquiétude, a fait marcher le général saxon Guts Schmitt sur Egra. Ce général a été bien reçu par les habitans, auxquels il a ordonné de faire désarmer la landwerh. Le 6, le quartier-général du prince de Ponte-Corvo était à Retz, entre la Bohême et Ratisbonne.

Le nommé Schill, espèce de brigand qui s'est couvert de crimes dans la dernière campagne de Prusse, et qui avait obtenu le grade de colonel, a déserté de Berlin avec tout son régiment, et s'est porté à Wittemberg, frontière de la Saxe. Il a cerné cette ville. Le général Lestocq l'a fait mettre à l'ordre comme déserteur. Ce ridicule mouvement était concerté avec le parti qui voulait mettre tout a feu et à sang en Allemagne.

S. M. a ordonné la formation d'un corps d'observation de l'Elbe, qui sera commandé par le maréchal duc de Valmy, et composé de soixante mille hommes. L'avant-garde est déjà en mouvement pour se porter d'abord sur Hanau.

Le maréchal duc de Montebello a passé l'Enns à Steyer le 4, et est arrivé le 5 à Amstetten, où il a rencontré l'avant-garde ennemie. Le général de brigade Colbert a fait faire par le vingtième régiment de chasseurs à cheval une charge sur un régiment de houlans dont cinq cents ont été pris. Le jeune Lauriston, âgé de dix-huit ans, et sorti depuis six mois des pages, a arrêté le commandant des houlans, et après un combat singulier, l'a terrassé et l'a fait prisonnier. S. M. lui a accordé la décoration de la légion d'honneur.

Le 6, le duc de Montebello est arrivé à Molk, le maréchal duc de Rivoli à Amstetten, et le maréchal duc d'Auerstaedt à Lintz.

Les débris du corps de l'archiduc Louis et du général Hiller ont quitté Saint-Polten le 7; les deux tiers ont passé le Danube à Crems; on les a poursuivis jusqu'à Mautern où l'on a trouvé le pont coupé; l'autre tiers a pris la direction de Vienne.

Le 8, le quartier-général de l'empereur était à Saint-Polten.

Le quartier-général du duc de Montebello est aujourd'hui à Sigarhiztzkirchen.

Le maréchal duc de Dantzick marche de Salzbourg sur Inspruck, pour prendre à revers les détachemens que l'ennemi a encore dans le Tyrol, et qui inquiètent les frontières de la Bavière.

On a trouvé dans les caves de l'abbaye de Molck plusieurs millions de bouteilles de vin qui sont très-utiles à l'armée. Ce n'est qu'après avoir passé Molck qu'on entre dans les pays de vignobles.

Il résulte des états qui ont été dressés, que sur la ligne de l'armée depuis le passage de l'Inn, on a trouvé dans les différentes manutentions de l'ennemi, quarante mille quintaux de farine, quatre cent mille rations de biscuit et plusieurs centaines de milliers de rations de pain. L'Autriche avait formé ces magasins pour marcher en avant; ils nous ont beaucoup servi.




Vienne, 13 mai 1809.

Septième bulletin de la grande armée.

Le 10, à neuf heures du matin, l'empereur a paru aux portes de Vienne, avec le corps du maréchal duc de Montebello; c'était à la même heure, le même jour et un mois juste après que l'armée autrichienne avait passé l'Inn, et que l'empereur François II s'était rendu coupable d'un parjure, signal de sa ruine.

Le 5 mai, l'archiduc Maximilien, frère de l'impératrice, jeune prince âgé de vingt-six ans, présomptueux, sans expérience, d'un caractère ardent, avait pris le commandement de Vienne.

Le bruit était général dans le pays que tous les retranchemens qui environnaient la capitale, étaient armés, qu'on avait construit des redoutes, qu'on travaillait à des camps retranchés, et que la ville était résolue à se défendre. L'empereur avait peine à croire qu'une capitale si généreusement traitée par l'armée française en 1805, et que des habitans dont le bon esprit et la sagesse sont reconnus, eussent été fanatisés au point de se déterminer à une aussi folle entreprise. Il éprouva donc une douce satisfaction, lorqu'en approchant des immenses faubourgs de Vienne, il vit une population nombreuse, des femmes, des enfans, des vieillards, se précipiter au devant de l'armée française, et accueillir nos soldats comme des amis.

Le général Conroux traversa les faubourgs, et le général Barreau se rendit sur l'esplanade qui les sépare de la cité. Au moment où il débouchait, il fut reçu par une fusillade et par des coups de canon, et légèrement blessé.

Sur trois cent mille habitans qui composent la population de la ville de Vienne, la cité proprement dite, qui a une enceinte avec des bastions et une contrescarpe, contient à peine quatre-vingt mille habitans et treize cents maisons. Les huit quartiers de la ville qui ont conservé le nom de faubourgs, et qui sont séparés de la ville par une vaste esplanade et couverts du côté de la campagne, par des retranchements, renferment plus de cinq mille maisons et sont habités par plus de deux cent vingt mille ames, qui tirent leur subsistance de la cité, où sont les marchés et les magasins.

L'archiduc Maximilien avait fait ouvrir des registres pour recueillir les noms des habitans qui voudraient se défendre. Trente individus seulement se firent inscrire; tous les autres refusèrent avec indignation. Déjoué dans ses espérances par le bons sens des Viennois, il fit venir dix bataillons, de landwehr et dix bataillons de troupes de ligne, composant une force de quinze a seize mille hommes, et se renferma dans la place.

Le duc de Montebello lui envoya un aide-de-camp porteur d'une sommation; mais des bouchers et quelques centaines de gens sans aveu, qui étaient les satellites de l'archiduc Maximilien, s'élancèrent sur le parlementaire, et l'un d'eux le blessa. L'archiduc ordonna que le misérable qui avait commis une action aussi infâme, fût promené en triomphe dans toute la ville, monté sur le cheval de l'officier français et environné par la landwehr.

Après cette violation inouie du droit des gens, on vit l'affreux spectacle d'une partie d'une ville qui tirait contre l'autre, et d'une cité dont les armes étaient dirigées contre ses propres concitoyens.

Le général Andréossi, nommé gouverneur de la ville, organisa dans chaque faubourg, des municipalités, un comité central des subsistances, et une garde nationale, composée des négocians, des fabricans et de tous les bons citoyens, armés pour contenir les prolétaires et les mauvais sujets.

Le général gouverneur fit venir à Schoenbrunn une députation des huit faubourgs: l'empereur la chargea de se rendre dans la cité pour porter une lettre écrite par le prince de Neufchâtel, major-général, à l'archiduc Maximilien. Il recommanda aux députés de représenter à l'archiduc, que, s'il continuait à faire tirer sur les faubourgs, et si un seul de ses habitans y perdait la vie par ses armes, cet acte de frénésie, cet attentat envers les peuples, briserait à jamais les liens qui attachent les sujets à leurs souverains.

La députation entra dans la cité, le 11 à dix heures du matin, et l'on ne s'aperçut de son arrivée que par le redoublement du feu des remparts. Quinze habitans des faubourgs ont péri et deux Français seulement ont été tués.

La patience de l'empereur se lassa: il se porta avec le duc de Rivoli sur le bras du Danube qui sépare la promenade du Prater des faubourgs, et ordonna que deux compagnies de voltigeurs occupassent un petit pavillon sur la rive gauche, pour protéger la construction d'un pont. Le bataillon de grenadiers qui défendait le passage, fut chassé par ces voltigeurs et par la mitraille de quinze pièces d'artillerie. A huit heures du soir, ce pavillon était occupé, et les matériaux du pont réunis. Le capitaine Pourtalès, aide-de-camp du prince de Neufchâtel, et le sieur Susaldi, aide-de-camp du général Boudet, s'étaient jetés des premiers à la nage, pour aller chercher les bateaux qui étaient sur la rive opposée.

A neuf heures du soir, une batterie de vingt obusiers, construite par les généraux Bertrand et Navelet, à cent toises de la place, commença le bombardement: dix-huit cents obus furent lancés en moins de quatre heures, et bientôt toute la ville parut en flammes. Il faut avoir vu Vienne, ses maisons à huit et neuf étages, ses rues resserrées, cette population si nombreuse dans une aussi étroite enceinte, pour se faire une idée du désordre, de la rumeur et des désastres que devait occasionner une telle opération.

L'archiduc Maximilien avait fait marcher, à une heure du matin, deux bataillons en colonne serrée, pour tâcher de reprendre le pavillon qui protégeait la construction du pont. Les deux compagnies de voltigeurs qui occupaient ce pavillon qu'elles avaient crénelé, reçurent l'ennemi à bout portant: leur feu et celui des quinze pièces d'artillerie qui étaient sur la rive droite, couchèrent par terre une partie de la colonne; le reste se sauva dans le plus grand désordre.

L'archiduc perdit la tête au milieu du bombardement, et au moment surtout où il apprit que nous avions passé un bras du Danube, et que nous marchions pour lui couper la retraite. Aussi faible, aussi pusillanime qu'il avait été arrogant et inconsidéré, il s'enfuit le premier et repassa les ponts. Le respectable général O'Reilly n'apprit que par la fuite de l'archiduc, qu'il se trouvait investi du commandement.

Le 12, à la pointe du jour, ce général fit prévenir les avant-postes qu'on allait cesser le feu, et qu'une députation allait être envoyée à l'empereur.

Cette députation fut présentée à S. M. dans le parc de Schoenbrunn. Elle était composée de messieurs le comte de Dietricshtein, maréchal provisoire des états; le prélat de Klosternenbourg; le prélat des Écossais; le comte Perges; le comte Veterain; le baron de Bartenstein; M. de Mayenberg; le baron de Hafen, référendaire de la Basse-Autriche; tous membres des états; l'archevêque de Vienne; le baron de Lederer, capitaine de la ville; M. Wohlleben, bourguemestre; M. Meher, vice-bourguemestre; Egger, Pinck, Staif, conseillers du magistrat.

S. M. assura les députés de sa protection; elle exprima la peine que lui avait fait éprouver la conduite inhumaine de leur gouverneur, qui n'avait pas craint de livrer sa capitale à tous les malheurs de la guerre, qui, portant lui-même atteinte à ses droits, au lieu d'être le père et le roi de ses sujets, s'en était montré l'ennemi et en avait été le tyran. S. M. fit connaître que Vienne serait traitée avec les mêmes ménagemens et les mêmes égards dont on avait usé en 1805. La députation répondit à cette assurance par les témoignages de la plus vive reconnaissance.

A neuf heures du matin, le duc de Rivoli, avec les divisions Saint-Cyr et Boudet, s'est emparé de Léopoldstadt.

Pendant ce temps, le lieutenant-général O'Reilly envoyait le lieutenant-général de Vaux, et M. Bellonte, colonel, pour traiter de la capitulation de la place. La capitulation a été signée dans la soirée, et le 13, à six heures du matin, les grenadiers du corps d'Oudinot ont pris possession de la ville.




Schoenbrunn, 13 mai 1809.

Ordre du jour.

Soldats,

Un mois après que l'ennemi passa l'Inn, au même jour, à la même heure, nous sommes entrés dans Vienne.

Ses landwehrs, ses levées en masse, ses remparts créés par la rage impuissante des princes de la maison de Lorraine, n'ont point soutenu vos regards. Les princes de cette maison ont abandonné leur capitale, non comme des soldats d'honneur qui cèdent aux circonstances et aux revers de la guerre, mais comme des parjures que poursuivent leurs remords. En fuyant de Vienne, leurs adieux à ses habitans ont été le meurtre et l'incendie; comme Médée, ils ont de leurs propres mains égorgé leurs enfans.

Le peuple de Vienne, selon l'expression de la députation de ses faubourgs, délaissé, abandonné, veuf, sera l'objet de vos égards. J'en prends les habitans sous ma spéciale protection: quant aux hommes turbulens et méchans, j'en ferai une justice exemplaire.

Soldats! soyons bons pour les pauvres paysans, pour ce bon peuple qui a tant de droits à notre estime: ne conservons aucun orgueil de tous nos succès; voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit l'ingrat et le parjure.

NAPOLÉON.




Schoenbrunn, 13 mai 1809.

Circulaire aux archevêques et évêques, et aux présidens des consistoires.

Monsieur l'évêque de ... la divine providence ayant voulu nous donner une nouvelle preuve de sa spéciale protection en permettant notre entrée dans la capitale de notre ennemi, le même jour où, un mois auparavant, il avait violé la paix, et manifester ainsi d'une manière éclatante, qu'elle punit l'ingrat et le parjure, il est dans notre intention que vous réunissiez nos peuples dans les églises pour chanter un Te Deum en actions de grâce et toutes autres prières que vous jugerez convenable d'ordonner. Cette lettre n'étant à autre fin, monsieur l'évêque de ... nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.




Vienne, 16 mai 1809.

Huitième bulletin de la grande armée.

Les habitans de Vienne se louent de l'archiduc Rainier. Il était gouverneur de Vienne, et lorsqu'il eut connaissance des mesures révolutionnaires ordonnées par l'empereur François II, il refusa de conserver le gouvernement. L'archiduc Maximilien fut envoyé à sa place. Ce jeune prince ayant toute l'inconséquence de son âge, déclara qu'il s'enterrerait sous les ruines de la capitale. Il fit appeler les hommes turbulens et sans aveu, qui sont toujours nombreux dans une grande ville, les arma de piques, et leur distribua toutes les armes qui étaient dans les arsenaux. Eu vain les habitans lui représentèrent qu'une grande ville, parvenue à un si haut degré de splendeur, au prix de tant de travaux et de trésors, ne devait pas être exposée aux désastres que la guerre entraîne avec elle. Ces représentations exaltèrent sa colère, et sa fureur était portée à un tel point, qu'il ne répondait qu'en ordonnant de jeter sur les faubourgs des bombes et des obus, qui ne devaient tuer que des Viennois, les Français trouvant un abri dans leurs tranchées, et leur sécurité dans l'habitude de la guerre.

Les Viennois éprouvaient des frayeurs mortelles, et la ville se croyait perdue, lorsque l'empereur Napoléon, pour épargner à la capitale les désastres d'une défense prolongée, en la rendant promptement inutile, fit passer le bras du Danube et occuper le Prater.

A huit heures, un officier vint annoncer à l'archiduc qu'un pont se construisait, qu'un grand nombre de Français avait passé la rivière à la nage, et qu'ils étaient déjà sur l'autre rive. Cette nouvelle fit pâlir ce prince furibond, et porta la crainte dans ses esprits. Il traversa le Prater en toute hâte; il renvoya au-delà des ponts chaque bataillon qu'il rencontrait, et il se sauva sans faire aucune disposition, et sans donner à personne le commandement qu'il abandonnait. C'était cependant le même homme qui, une heure auparavant, protestait de s'ensevelir sous les ruines de la capitale.

La catastrophe de la maison de Lorraine était prévue par les hommes sensés des opinions les plus opposées. Manfredini avait demandé une audience à l'empereur, pour lui représenter que cette guerre pèserait long-temps sur sa conscience, qu'elle entraînerait la ruine de sa maison, et que bientôt les Français seraient dans Vienne. Bah! bah! répondit l'empereur, ils sont tous en Espagne.

Thugut, profitant de l'ancienne confiance que l'empereur avait mise en lui, s'est aussi permis des représentations réitérées.

Le prince de Ligne disait hautement: Je croyais être assez vieux pour ne pas survivre à la monarchie autrichienne. Et lorsque le vieux comte Wallis vit l'empereur partir pour l'armée: «C'est Darius, dit-il, qui court au-devant d'Alexandre; il aura le même sort.»

Le comte Louis de Cobentzel, principal auteur de la guerre de 1805, étant à son lit de mort, et vingt-quatre heures avant de fermer les yeux, adressa à l'empereur une lettre fort pathétique. «V. M., écrivait-il, doit se trouver heureuse de l'état où l'a mise la paix de Presbourg; elle est au second rang parmi les puissances de l'Europe; c'est celui de ses ancêtres. Qu'elle renonce à une guerre qui n'a point été provoquée et qui entraînera la ruine de sa maison. Napoléon sera vainqueur et il aura le droit d'être inflexible, etc., etc.» Cette dernière action de Cobentzel a jeté de l'intérêt sur ses derniers momens.

Le prince de Zinzendorf, ministre de l'intérieur, plusieurs hommes d'état demeurés étrangers comme lui à la corruption et aux fatales illusions du moment, beaucoup d'autres personnages distingués, et ce qu'il y avait de plus considérable dans la bourgeoisie, partageaient tous, exprimaient tous la même opinion.

Mais l'orgueil humilié de l'empereur François II, la haine de l'archiduc Charles contre les Russes, le ressentiment qu'il éprouvait en voyant la Russie et la France intimement unies, l'or de l'Angleterre qui avait corrompu le ministre Sladion, la légèreté et l'inconséquence d'une soixantaine de femmelettes, l'hypocrisie et les faux rapports de l'ambassadeur Metternich, les intrigues des Razumowski, des Dalpozzo, des Schlegel, des Gentz et autres aventuriers que l'Angleterre entretient sur le continent pour y fomenter des discussions, ont produit cette guerre insensée et sacrilège.

Avant que les Français eussent été vainqueurs sur le champ de bataille, on disait qu'ils n'étaient pas nombreux, qu'il n'y en avait plus en Allemagne, que les corps n'étaient composés que de conscrits, que la cavalerie était à pied, la garde impériale en révolte, les Parisiens en insurrection contre l'empereur Napoléon. Après nos victoires, on a dit que l'armée française était innombrable, qu'elle n'avait jamais été composée d'hommes plus aguerris et plus braves, que le dévouement des soldats à Napoléon, triplait et quadruplait leurs moyens, que la cavalerie était superbe, nombreuse, redoutable, que l'artillerie, mieux attelée que celle d'aucune autre nation, marchait avec la rapidité de la foudre, etc., etc.

Princes faibles! cabinets corrompus! hommes ignorans, légers, inconséquens! voilà cependant les pièges que l'Angleterre vous tend depuis quinze années, et vous y tombez toujours; mais enfin la catastrophe que vous avez préparée s'est accomplie, la paix du continent est assurée pour jamais.

L'empereur a passé hier la revue de la division de grosse cavalerie du général Nansouty. Il à donné des éloges à la tenue de cette belle division qui, après une campagne aussi active, a présenté cinq mille chevaux en bataille. S. M. a nommé aux places vacantes, a accordé le titre de baron, avec des dotations en terres, au plus brave officier, et la décoration de la Légion-d'Honneur, avec une pension de douze cents francs, au plus brave cuirassier de chaque régiment.

On a trouvé à Vienne cinq cents pièces de canon, beaucoup d'affûts, beaucoup de fusils, de poudre et de munitions confectionnées, et une grande quantité de boulets et de fer coulé.

Il n'y a eu que dis maisons brûlées pendant le bombardement. Les Viennois ont remarqué que ce malheur est tombé sur les partisans les plus ardens de la guerre; aussi disaient-ils que le général Andréossi dirigeait les batteries. La nomination de ce général au gouvernement de Vienne, a été agréable à tous les habitans; il avait laissé dans la capitale des souvenirs agréables, et il jouit de l'estime universelle.

Quelques jours de repos ont fait beaucoup de bien à l'armée; et le temps est si beau que nous n'avons presque pas de malades. Le vin que l'on distribue aux troupes est abondant et de bonne qualité.

La monarchie autrichienne avait fait pour cette guerre des efforts prodigieux: on calcule que ses préparatifs lui ont coûté au-delà de trois cents millions en papier. La masse des billets en circulation excède quinze cents millions. La cour de Vienne a emporté les planches de cette espèce d'assignats, hypothéqués sur une partie des mines de la monarchie, c'est-à-dire, sur des propriétés presque chimériques, et qui ne sont pas disponibles. Pendant qu'on prodiguait ainsi un papier-monnaie que le public ne pouvait pas réaliser, et qui perdait chaque jour davantage, la cour faisait acheter par les banquiers de Vienne tout l'or qu'elle pouvait se procurer, et l'envoyait en pays étranger. Il y a à peine quelques mois que des caisses de ducats d'or, scellés du sceau impérial, ont été expédiées pour la Hollande, par le nord de l'Allemagne.