Pragmatique-Sanction.
C'est le sentiment de tous les historiens, que ce fut pendant l'intervalle de la mort de Clément IV, à l'exaltation de Grégoire X, que saint Louis rendit cette fameuse ordonnance, si connue sous le nom de Pragmatique-Sanction.
Le célèbre père Daniel dit en parlant de saint Louis:[1] «Que jamais prince n'eut un plus sincère respect pour les papes, pour les évêques, pour les religieux et généralement pour tous les gens d'église: mais nul roi de France n'entreprit avec tant de fermeté que lui de borner la puissance ecclésiastique, qui était depuis plusieurs siècles en possession d'empiéter sur la puissance royale, et sur les tribunaux de la justique laïque. On a plusieurs de ses ordonnances sur ce sujet, et entre autres sa Pragmatique-Sanction.» Nous devons dire à l'honneur de Rome moderne, qu'elle a reconnu l'énormité de la plupart de ces abus, et qu'elle a consenti enfin à ce qu'ils fussent supprimés.
[Note 1: Daniel, Histoire de France, t. III, p. 359, édition de 1722.]
«C'est dans cette vue, dit Pasquier[1], que saint Louis, pour la tranquillité de l'église gallicane, pour l'augmentation du culte divin, pour le salut des ames fidelles, pour mériter les graces et les secours du Dieu tout-puissant, fit au mois de mars de l'année 1282, cette célèbre ordonnance qu'on a appelée Pragmatique-Sanction, conçue en ces termes:
[Note 1: Laurière, Ordonnances de nos rois, t. I, p. 97 et 98.]
«Nous voulons, dit-il, et nous ordonnons que les prélats, les patrons et les collateurs ordinaires des bénéfices, jouissent pleinement de leurs droits, sans que Rome y puisse donner aucune atteinte par ses réserves, par ses graces expectatives, ou par ses mandats; que les églises cathédrales ou abbatiales aient toute liberté de faire leurs élections, qui sortiront leur plein et entier effet; que le crime de simonie soit banni de toute la France, comme une peste très-préjudiciable à la religion; que les promotions, collations, provisions et dispositions des prélatures, dignités, bénéfices et offices ecclésiastiques, se fassent suivant les règles établies par le droit commun, par les sacrés conciles, par les anciens pères; enfin que les exactions de la cour romaine ne puissent plus se lever à l'avenir, si ce n'est pour des nécessités urgentes, par notre permission expresse et du consentement de l'Eglise gallicane[1].»
[Note 1: Il y a dans le Trésor des Chartres une lettre de Pierre Collémédio, nonce du pape, où il dit qu'ayant voulu connaître, par le commandement du pape, d'un différend qui était survenu entre l'évêque de Beauvais, d'une part, la commune de Beauvais et le roi, de l'autre, ce prince lui en avait fait défense, et l'acte qui fut signifié au nonce contient, entr'autres, ces paroles: Qu'il se donne bien de garde de connoitre directement ou indirectement de ses régales, ou de faire enquête en quelque manière que ce soit, de quelque autre chose qui concerne la juridiction temporelle; de sorte qu'il est vrai de dire que c'est lui qui a commencé à donner en France de justes bornes à l'autorité ecclésiastique, laquelle n'y en avait point depuis deux ou trois siècles. (Inventaire des Chartres, tome I, Beauvais, u.° 3.) Ne de regalibus suis seu rebus aliquibus ad jurisdictionem suam secularem pertinentibus, agnocere directè vel indirectè, seu inquisitionem facere aliquatenùs praesumeret.]
C'est ainsi que Louis savait concilier les devoirs de chrétien et de souverain, donnant en même temps l'exemple aux simples fidèles de la foi la plus soumise, et aux rois de la fermeté la plus héroïque.
Le roi chasse les usuriers de son royaume.
Ce fut à peu près dans le même temps, qu'une compagnie d'usuriers, venue d'Italie, désolait le monde chrétien, sous le nom de Catureins, Coarcins, ou de Corsins. C'était une société de marchands lombards et florentins, qui, enchérissant encore sur les Juifs, n'avaient pas honte d'exiger tous les deux mois dix pour cent d'intérêts de ce qu'elle prêtait sur gages: usure qui, au rapport de Matthieu Paris, avait presque ruiné l'Angleterre. Les ordonnances les plus sévères, les censures même des évêques ne purent arrêter le mal. C'étaient d'ailleurs des gens très-versés dans la connaissance des lois, qui savaient si bien colorer leurs contrats, que la chicane y trouvait toujours quelque moyen de défense. Ce portrait, emprunté de l'historien anglais, peut paraître trop chargé: il est du moins certain que ces infâmes usuriers causaient des maux infinis partout où il leur était permis de s'établir. Les soins de Louis n'avaient pu les empêcher de s'introduire en France. Les ressources qu'on trouvait en eux, soit pour les dépenses ou le libertinage, soit pour les besoins pressans, fascinaient les yeux: ceux même qu'ils ruinaient impitoyablement étaient d'intelligence avec eux. Mais enfin, le monarque, instruit de cette horrible prévarication, sent redoubler tout son zèle. Aussitôt il rend une ordonnance qui oblige tous les baillis royaux de chasser de leur territoire tous les Corsins dans l'espace de trois mois, accordant ce terme aux débiteurs pour retirer les meubles qu'ils ont mis en gage, en payant le principal sans aucun intérêt: on y somme les seigneurs de faire la même chose dans leurs terres, sous peine d'y être contraints par les voies qu'on avisera. Tous obéirent; et si les Italiens reparurent encore dans le royaume, ce ne fut, suivant l'esprit de la loi, que pour y exercer un commerce légitime.
La santé du monarque s'affaiblissait tous les jours. Incertain de son retour, il songea à faire la maison de ses enfans pour leur ôter tout sujet de division. Philippe l'aîné, sans parler de la succession au trône qui le regardait, avait déjà eu son apanage dès l'année 1265. Il voulut, en cette année 1269, assigner aussi celui des autres. Jean, surnommé Tristan, son second fils, outre le comté de Nevers qu'il possédait du chef de sa femme Jolande de Bourgogne, eut pour apanage Crépy, la Ferté-Milon, Villers-Cotterets, Pierre-Fond et tout ce qu'on appela depuis le comté de Valois. Pierre fut pourvu du comté d'Alençon et du Perche. Robert, le plus jeune, il n'avait que douze ans, eut le comté de Clermont en Beauvoisis, avec les seigneuries de Creil et de Gournay, et quelques autres terres. Il eut depuis le Bourbonnais du chef de sa femme Béatrix, héritière par sa mère de la maison de Bourbon. C'est ce prince qui est la souche de la maison royale de Bourbon, assise aujourd'hui sur le trône de France. Isabelle, l'aînée des princesses, était reine de Navarre. Blanche, la seconde, fut marié cette année avec Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille [1]. Marguerite, la troisième, épousa, vers le même temps, non Henri de Brabant, avec lequel elle était accordée (il quitta le monde pour se faire moine à Saint-Etienne de Dijon), mais Jean, frère cadet et héritier de Henri. Agnès, la dernière et la plus jeune, eut dix mille livres, en attendant qu'elle eût l'âge d'être mariée: elle fut depuis femme de Robert II, duc de Bourgogne. Ainsi ce prince eut le plaisir, si satisfaisant pour un père, de voir tous ses enfans établis suivant leur condition. Le saint roi confirme toutes ces dispositions par son testament daté du mois de février de la même année, et dont il nomme exécuteurs Etienne, évêque de Paris, Philippe, élu à l'évêché d'Evreux, les abbés de Saint-Denis et de Royaumont, avec deux de ses clercs[2], Jean de Troyes et Henri de Versel.
[Note 1: Leurs enfans furent privés de la couronne par don Sanche, leur oncle.]
[Note 2: C'est ainsi qu'on nommait alors ceux qui écrivaient les dépêches et les lettres des rois. C'étaient ordinairement des ecclésiastiques, car ils étaient presque les seuls qui sussent lire et écrire.]
Le surplus de son testament contient un nombre prodigieux de donations aux monastères, aux Hôtels-Dieu, aux maladreries, aux filles qui sont dans l'indigence, pour leur constituer une dot, aux écoliers qui ne peuvent fournir aux frais de leurs études, aux orphelins, aux veuves, aux églises pour des calices et des ornemens, à ses officiers pour récompense de leurs services, enfin à ses clercs, jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu quelque bénéfice. Tous ces legs devaient être acquittés, tant sur les meubles qui se trouveraient au jour de son décès, que sur les revenus de son domaine. Le prince, successeur ne pouvait y rien prétendre que tout ne fût payé.
Quelque temps auparavant, pour affermir la paix, non-seulement dans son royaume, mais encore dans les pays voisins, ce prince avait fait prolonger pour cinq ans la trève dont il avait été médiateur entre le roi d'Angleterre et le roi de Navarre; et il avait terminé, entre le comte de Luxembourg et le comte de Bar, des différends pour lesquels on en était déjà venu à de grandes violences.
Trois ans ayant été employés à faire tous les préparatifs nécessaires pour cette seconde croisade, le roi se trouva au commencement de l'année 1270, en état de prendre les dernières mesures pour son départ. Le point le plus important qui restait à terminer, était la régence du royaume pendant son absence. La reine n'était pas du voyage, et il semblait que cette dignité la regardait plus qu'aucun autre; mais, soit que le roi ne la crût pas en état de prendre assez d'autorité, soit qu'elle n'eût pas assez d'expérience dans les affaires, auxquelles il lui avait toujours donné peu de part, il ne jugea pas à propos de lui confier le gouvernement de l'état. Il choisit pour cet emploi Matthieu, abbé de Saint-Denis, et Simon de Clermont, sire de Nesle, l'un et l'autre d'une naissance distinguée, tous deux d'une probité reconnue et d'une sagesse consommée. Le premier était de l'ancienne famille des comtes de Vendôme; le second de l'illustre maison de Clermont en Beauvoisis, chevalier sans reproche, grand homme de guerre, d'une supériorité de génie et d'une droiture à toute épreuve. Louis leurs substitua, en cas de mort, deux hommes célèbres par leur mérite, Philippe, évêque d'Evreux, et Jean de Nesle, comte de Ponthieu, du chef de sa femme. Les nouveaux régens furent revêtus de toute la puissance du roi, dont ils sont qualifiés les lieutenans. Il n'en excepta que la nomination aux bénéfices dépendans de lui. Le religieux prince crut qu'un objet si important méritait une attention particulière: il établit pour les conférer un conseil de conscience, composé de l'évêque de Paris, du chancelier de Notre-Dame, et des supérieurs des Jacobins et des Cordeliers. Ce qu'il leur recommanda surtout, fut de mettre toute leur application à donner à Dieu les ministres les plus dignes de le servir, et à ne déposer les biens de l'Eglise qu'entre des mains qui en sussent faire un usage légitime.
Le roi ayant ainsi réglé les affaires les plus importantes de son royaume, alla, suivant la coutume, prendre l'oriflamme à Saint-Denis, fit sa prière devant le tombeau des bienheureux martyrs, et reçut des mains du légat le bourdon de pélerin. On le vit le lendemain, suivi des princes ses enfans, du comte d'Artois, et d'un grand nombre de seigneurs, marchant nu-pieds, se rendre du Palais à Notre-Dame, où il implora le secours du Ciel sur son entreprise. Il partit le même jour pour Vincennes, d'où, prenant congé de la reine, non sans répandre beaucoup de larmes de part et d'autre, il se rendit d'abord à Melun, à Sens, à Auxerre, à Veselay, ensuite à Cluny, où il passa les fêtes de Pâques, puis à Mâcon, à Lyon, à Beaucaire, enfin à Aiguemortes, où était le rendez-vous général des croisés. Il n'y trouva point les vaisseaux que les Génois s'étaient obligés de lui fournir pour le transport des troupes. On ignore si ce fut négligence ou perfidie de leur part. Il est du moins certain que ce retardement fut cause de la perte de l'armée, qui par là se vit exposée aux plus grandes chaleurs de la canicule. Ce fut sans doute un cruel exercice pour la patience du saint roi: il le soutint avec un courage que la religion seule peut inspirer. Contraint de quitter Aiguemortes, à cause du mauvais air, il alla s'établir à Saint-Gilles, où il tint une cour plénière avec cette magnificence qui lui était ordinaire dans les occasions d'éclat.
Les croisés cependant arrivaient en foule de tous côtés: bientôt Aiguemortes se trouva trop petite pour contenir une si grande multitude; les chefs se dispersèrent dans les villes et dans les bourgades des environs: il ne resta auprès des drapeaux que des soldats, et ceux qui n'avaient pas le moyen d'aller ailleurs. C'était un mélange singulier de toutes sortes de nations, Français, Provençaux, Catalans, populace effrénée qui était dans de continuelles disputes. On ne tarda pas à voir naître des querelles; on en vint aux mains: plus de cent hommes avaient été tués avant qu'on y pût mettre ordre. Tel fut l'acharnement des Français en une de ces mêlées, qu'après avoir mis en déroute, et Provençaux et Catalans, ils les poursuivirent jusque dans la mer, où ces malheureux s'étaient précipités pour gagner leurs vaisseaux à la nage. L'éloignement des commandans favorisait le tumulte. Louis, pour en arrêter les suites, se transporta lui-même sur les lieux, fit punir de mort les plus mutins, et le calme fut entièrement rétabli.
La haute idée qu'on avait de la sagesse, des lumières et de la probité du monarque, la grande considération que la cour de Rome avait pour lui, et plus encore la crainte de ses armes, lui procurèrent dans ce même temps une célèbre ambassade, qui le vint trouver à Saint-Gilles de la part de Michel Paléologue, empereur de Constantinople. Ce prince, depuis neuf ou dix ans, avait surpris cette capitale de l'empire de l'Orient, que les empereurs latins avaient possédée près de soixante et dix ans; et, en conséquence de cette conquête, l'empire qui avait été enlevé aux Grecs par Baudouin 1er, était retourné à ses anciens maîtres, du temps de Baudouin II. Le prince grec n'ignorait ni les grands préparatifs du roi de Sicile, ni ses liaisons étroites avec l'empereur détrôné. Pour conjurer l'orage, il imagina de proposer la réunion des deux Eglises grecque et latine. Il ne doutait point que la piété de Louis ne lui fît embrasser avec joie une si belle occasion de rendre un grand service à la religion. Il lui envoya, avec de magnifiques présens, des personnes distinguées, que les Grecs nomment apocrisiaires, ecclésiastiques attachés à la cour, pour rendre compte au souverain de tout ce qui regarde le clergé. Le roi les reçut à Saint-Gilles, où il faisait son séjour, et les traita splendidement. Ils étaient chargés d'une lettre, par laquelle Paléologue protestait: «Que l'Eglise grecque ne souhaitait rien avec plus d'ardeur, que de rentrer sous l'obéissance de Rome; qu'il en avait écrit au pape Clément IV, et, depuis sa mort, au collége des cardinaux; mais que, malgré tous ses soins, il n'avait pu obtenir aucune satisfaction; qu'il le priait de vouloir bien se rendre l'arbitre de ce grand différend; que tout ce qu'il ordonnerait serait fidèlement exécuté; qu'il réclamait sa protection au nom de Jésus-Christ, souverain juge des hommes, qui, au dernier jour, lui demanderait un compte rigoureux, s'il refusait de se prêter à une oeuvre si méritoire.»
Louis désirait ardemment l'extinction du schisme; mais il savait qu'il ne lui appartenait point de prononcer sur cette matière. Il répondit qu'il ne pouvait point accepter l'arbitrage qu'on lui déférait; que cependant il offrait tous ses bons offices auprès du Saint-Siége. Il écrivit en effet aux cardinaux qui gouvernaient pendant la vacance, et sollicita vivement la conclusion d'une affaire si importante. La réponse fut que le sacré collége était extrêmement édifié du zèle et de l'empressement du monarque, que cependant il le conjurait de ne point se laisser surprendre aux artifices des Grecs, moins disposés qu'il ne pensait à une réunion sincère; qu'il remettait toute cette négociation entre les mains du cardinal d'Albe, Raoul de Chevrières, légat de la croisade; qu'il ne prescrivait d'autres bornes à sa commission, que de se conformer au plan proposé par le feu pape. C'était un ordre à l'empereur, aux évêques, à tous les principaux membres de l'Eglise grecque, de reconnaître la primatie de Rome, et de signer tous les articles de foi contenus dans le mémoire que le pape Clément avait dressé. Les ambassadeurs promirent tout ce qu'on voulut, ce qui fit concevoir de grandes espérances; mais elles furent vaines. L'empereur n'avait cherché qu'à calmer ses inquiétudes sur les armemens prodigieux de la France et de la Sicile. Certain qu'ils n'étaient point destinés contre ses états, il cessa de s'occuper d'un projet que la politique seule lui avait inspiré.
Quelque temps après, les vaisseaux génois étant arrivés, trouvèrent ceux de France tout équipés et prêts à mettre à la voile.
Le roi s'embarque pour la Palestine.
Le roi, avant de s'embarquer, écrivit une lettre aux deux régens du royaume, pour les faire ressouvenir des ordres qu'il leur avait donnés touchant l'observation de la justice. Il suffit de lire cette lettre, pour connaître de quel esprit ce saint prince était animé, et qu'il n'avait rien de plus à coeur que l'honneur de Dieu et le bonheur de ses sujets[1].
[Note 1: In Spicileg., t. 2, epist. Lud. ad Math. abbatem, ann. 1270.]
Enfin, tout étant prêt pour le départ, le roi s'embarqua le 1er septembre, et le lendemain, le vent s'étant trouvé favorable, on mit à la voile. Le temps, qui d'abord fut beau, changea bientôt, et on essuya deux rudes tempêtes avant d'arriver à Cagliari, capitale de la Sardaigne, où était le rendez-vous de toute l'armée chrétienne; enfin, le vent s'étant un peu apaisé, on jeta l'ancre à deux milles du port.
Les chaleurs excessives et les tempêtes avaient corrompu toute l'eau de la flotte, et il y avait déjà beaucoup de malades. On envoya une barque à terre, parce que le vent contraire empêchait que la flotte ne pût entrer dans le port: cette barque rapporta de l'eau et quelques légumes; mais, sur la demande que le roi fit faire au commandant d'y recevoir les malades, il lui fit de grandes difficultés, parce que le château appartenait à la république de Pise, qui était en guerre avec celle de Gênes, et que la plupart des capitaines de la flotte étaient génois. Le roi en ayant envoyé faire ses plaintes au commandant, tout ce qu'il put obtenir fut qu'on débarquât les malades, et qu'on les fît camper au pied du château et loger dans quelques cabanes des environs. Enfin, sur de nouvelles instances, le commandant, craignant qu'on ne le forçât, comme on le pouvait faire, d'être plus traitable, offrit au roi de le loger au château, pourvu qu'il n'y entrât qu'avec peu de monde, que les capitaines génois ne descendissent point à terre, et qu'il promît de faire fournir des vivres à un prix raisonnable.
Cette conduite choqua extrêmement les princes et seigneurs qui accompagnaient le roi. On lui conseillait de faire attaquer le château, et de s'en rendre maître; mais Louis, toujours guidé par la justice et par la raison, répondit qu'il n'avait pas pris la croix pour faire la guerre aux Chrétiens, mais aux infidèles.
Sur ces entrefaites le roi de Navarre, le comte de Poitiers, le comte de Flandre, et un grand nombre d'autres croisés entrèrent dans le port. Dès le lendemain de leur arrivée, le roi tint conseil pour délibérer sur le lieu où l'on porterait la guerre, ou plutôt pour leur faire agréer le dessein qu'il avait conçu.
Quand on partit d'Aiguemortes, on ne doutait point que ce ne fût pour aller en Egypte ou en Palestine; mais l'intention du roi n'était pas d'y porter premièrement la guerre. On fut fort surpris dans le conseil, lorsque le roi déclara que son dessein était d'aller à Tunis, sur les côtes d'Afrique.
«Quel rapport y avait-il entre la situation de quelques métifs sur les côtes de Syrie, et le voyage du monarque à Tunis? C'est, observe un de nos écrivains[1], que Charles d'Anjou, roi ambitieux, cruel, intéressé, faisait servir la simplicité du roi son frère à ses desseins. Il prétendait que cette couronne lui devait quelques années de tribut; il voulait conquérir tout ce pays, et saint Louis, disait-on, espérait d'en convertir le roi.»
[Note 1: Voltaire, dans son Essai sur l'Histoire générale.]
On a de la peine à concevoir comment cet auteur, avec autant d'esprit qu'il en a, marque si peu de jugement. Est-il possible qu'il ait la hardiesse de traiter saint Louis d'homme borné, dont le frère employait la simplicité à la réussite de ses ambitieux desseins? S'il avait consulté tous les historiens qui ont parlé de Louis, ils lui auraient dit qu'il était le plus grand prince qui eût porté la couronne de la monarchie française; ils lui auraient dit que c'était l'homme le plus religieux, le plus sage, le plus juste et le plus prudent de son royaume; ils lui auraient appris qu'il était l'homme de son temps le plus brave et le plus courageux sans témérité; ils lui auraient dit qu'il était craint, aimé et respecté par tous les potentats de l'Europe, qui le choisissaient pour arbitre dans leurs différends; ils lui auraient dit qu'excepté quelques guerres qu'il avait eu à soutenir dans le commencement de son règne, pour faire rentrer dans le devoir quelques vassaux indociles, il fit régner dans la France une solide paix, qui ne souffrit depuis aucune altération, et que les peuples, sous son gouvernement, ont joui de la plus grande félicité. Est-ce là le caractère d'un prince simple, qui se laisse gouverner par son frère?
Quand cet auteur demandera d'un ton ironique sur quel fondement nos historiens disent que saint Louis espérait convertir le roi de Tunis, on le renverra aux auteurs contemporains, guides toujours nécessaires aux modernes qui ne veulent point substituer à la vérité des traits brillans, frivoles et satiriques. Qu'il lise Guillaume de Nangis, historien dont on n'a point encore soupçonné la fidélité. Qu'il consulte Geoffroy de Beaulieu, confesseur de saint Louis, qui l'a accompagné dans sa dernière croisade, et qui l'a assisté à l'article de la mort. Il apprendra de ces écrivains, quelles étaient les vertus et les sentimens de ce grand roi.
Mais, pour parler dignement d'un si saint homme, il faut porter dans le coeur des sentimens nobles et relevés, conduits par la véritable religion, et ne pas être de la secte des matérialistes de notre siècle, qui, n'espérant aucune récompense des bonnes actions y et ne craignant aucune punition de leurs crimes, ne cherchent qu'à inspirer du mépris pour la religion, afin de se livrer à toutes leurs passions.
Pour revenir au conseil que notre saint roi tenait pour délibérer sur la résolution que l'on prendrait, les avis se trouvèrent partagés. Les uns voulaient qu'on allât a Ptolémaïs, ou Saint-Jean-d'Acre: c'était la seule place forte qui restait aux chrétiens dans la Palestine, et le soudan d'Egypte menaçait de venir l'assiéger. L'armée française, disait-on, y trouverait, avec toutes sortes de rafraîchissemens, les vieilles troupes des croisés orientaux, aguerris depuis long-temps, et d'autant plus braves qu'ils se voyaient réduits à la dernière extrémité. Les autres soutenaient qu'il fallait aller à la source du mal, aller droit en Egypte, tâcher de se rendre maîtres de Damiette. Le troisième avis était de marcher droit à Tunis, royaume mahométan, établi sur les côtes d'Afrique. Comme c'était l'avis du roi, il prévalut. Guillaume de Nangis et Geoffroy de Beaulieu nous apprennent les raisons qui avaient déterminé le saint roi à prendre ce parti.
Un roi de Tunis, nommé, selon quelques-uns, Muley-Mostança, selon quelques autres, Omar, entretenait un commerce d'amitié assez régulier avec le monarque français; il lui envoyait souvent des présens: il lui laissait enfin espérer qu'il embrasserait la religion chrétienne, s'il le pouvait, avec honneur et sans trop s'exposer. On ne peut assez exprimer la joie que ressentait Louis, au récit de ces pieuses dispositions. «Oh! si j'avais la consolation, s'écriait-il quelquefois, de me voir le parrain d'un roi mahométan!» Ce n'était point un de ces souhaits oisifs d'une spéculation stérile; il était sans cesse occupé des moyens de faciliter au Sarrasin l'exécution d'un dessein si louable. On le vit une fois, sous prétexte de visiter ses frontières, faire un voyage jusqu'à Narbonne, pour traiter de cette affaire avec des envoyés secrets du roi de Tunis. Il crut donc qu'en faisant une descente dans les états du prétendu prosélyte, il lui fournirait l'occasion la plus favorable pour se déclarer. S'il se convertissait au christianisme, on acquérait un beau royaume à l'Eglise; s'il persistait dans l'erreur qu'il feignait d'abjurer, on attaquait sa capitale, ville peu fortifiée, où l'on établirait une colonie de chrétiens. On lui représentait d'ailleurs que cette conquête priverait d'une grande ressource le soudan d'Egypte, qui tirait de ce pays ce qu'il y avait de mieux en chevaux, en armes, même en soldats; que ce serait lui couper la communication avec les Sarrasins de Maroc et d'Espagne, dont il tirait de grands secours; que c'était en un mot le seul moyen de rendre la mer libre aux croisés, tant pour leurs recrues que pour leurs vivres, les plus grands obstacles qu'ils eussent essuyés jusqu'alors.
Tels furent, au rapport de deux historiens qui racontent ce qu'ils ont vu, non ce qu'ils ont imaginé, les véritables motifs qui déterminèrent l'expédition d'Afrique. Il n'est question dans ce récit, ni des intrigues de Charles d'Anjou qui abusa de la crédulité du roi pour conquérir une couronne, ni de la simplicité de Louis qui fit servir ses troupes à l'ambition de son frère, comme le rapporte faussement l'écrivain que nous avons cité, qui aurait dû parler plus respectueusement du plus grand roi de la monarchie française.
La résolution ayant été prise de porter la guerre en Afrique, on se préparait à se rembarquer, lorsque le roi de Navarre, le comte de Poitiers, le comte de Flandre, et un grand nombre de croisés, entrèrent dans le port. On tint le lendemain un conseil de guerre, où le roi déclara sa résolution d'aller à Tunis. On remit aussitôt à la voile, et le troisième jour on reconnut la terre d'Afrique.
Tunis, située sur la côte de Barbarie, entre Alger et Tripoli, autrefois capitale d'un royaume, sous le nom de Tynis ou Tynissa, aujourd'hui chef-lieu d'une république de corsaires, sous la protection plutôt que sous la domination du grand-seigneur, était alors une ville puissante, assez bien fortifiée, pleine de riches marchands, où se faisait tout le commerce de la mer Méditerranée. A quelque distance de là, vers l'occident, on voyait la fameuse Carthage, qui, ruinée d'abord par les Romains, ensuite par les Vandales et par les Arabes, subsistait encore, mais sans aucune marque de son ancienne grandeur. Ce n'était du temps de Louis qu'une très-petite ville, sans autre défense qu'un château assez fort; ce n'est de nos jours qu'un amas de ruines, connu parmi les Africains sous le nom de Bersak, avec une tour dite Almenare, ou la Rocca de Mastinacés.
La flotte arriva à quelques milles de cet endroit célèbre, vis-à-vis d'un golfe qu'on appelait alors le port de Tunis. On y vit de loin deux vaisseaux, quelques barques, et beaucoup de peuple fuyant vers les montagnes. Aussitôt, Florent de Varennes, qui faisait les fonctions d'amiral, fut détaché avec quelques galères, pour aller reconnaître les lieux: c'était un guerrier ardent, intrépide; il fit plus qu'on ne lui avait commandé. Voyant que personne ne paraissait, il s'empara du port, se rendit maître de tous les bâtimens qui s'y étaient retirés, prit terre sans la moindre difficulté, et manda au roi qu'il n'y avait point de temps à perdre, qu'il fallait faire la descente, que les ennemis consternés ne songeaient pas même à s'y opposer.
Le sage monarque, qui appréhendait une surprise, craignit que l'amiral ne se fût trop engagé, le blâma d'avoir passé ses ordres, et ne voulut pas aller si vite; il fit assembler le conseil de guerre, où les opinions furent partagées. Toute la jeunesse était d'avis qu'il fallait donner, et profiter de cet avantage; mais les plus sages représentèrent qu'il n'y avait rien de prêt pour le débarquement, qu'on ne pouvait le faire qu'en désordre et avec confusion; que la retraite des Sarrasins était sans doute un stratagème pour surprendre, pendant la nuit, les troupes qu'on aurait mises à terre; qu'il valait mieux le remettre au jour suivant, et marcher en ordre comme on avait fait à Damiette.
Ce dernier sentiment l'emporta; Varennes fut rappelé. On employa le reste de la journée à disposer la descente pour le lendemain. Le jour paraissait à peine, qu'on vit le port et tous les environs couverts de Sarrasins, cavalerie et infanterie. Les Français n'en parurent que plus animés; tous se jetèrent dans les barques avec de grands cris de joie; tous abordèrent les armes à la main, mais personne n'eut occasion de s'en servir; toute cette multitude de Barbares se mit à fuir sans faire la moindre résistance. Bientôt on fut maître de l'isthme, qui avait une lieue de long et un quart de lieue de large. Les Français dressèrent ensuite leurs tentes sur le terrain dont ils venaient de s'emparer. Ils espéraient y trouver des rafraîchissemens; mais il n'y avait point d'eau douce: incommodité bien grande en tout climat, plus terrible encore dans une région brûlante telle que l'Afrique. Il fallut cependant la supporter le reste de la journée et la nuit suivante. Le lendemain, des fourrageurs découvrirent à l'extrémité de l'isthme, du côté de Carthage, quelques citernes qui étaient défendues par une tour assez forte, où il y avait une nombreuse garnison de Sarrasins. L'ardeur de la soif fit oublier aux Français le danger; ils coururent à ces eaux en désordre et sans armes, mais ils y furent enveloppés et presque tous assommés. On y envoya un détachement de quelques bataillons, qui repoussèrent l'ennemi et s'emparèrent de la forteresse; mais peu de temps après; les Barbares reparurent en plus grand nombre. Ils allaient brûler les croisés dans leur nouvelle citadelle, si le roi n'y eût envoyé dés troupes d'élite, sous la conduite des maréchaux Raoul d'Estrées et Lancelot de Saint-Maard. Alors tout changea: les infidèles, épouvantés, abandonnèrent le fort, qui demeura en la possession des Français. On jugea néanmoins à propos d'en retirer la garnison: c'était un poste peu sûr, qui pouvait être aisément enlevé; d'ailleurs, les citernes furent bientôt épuisées.
Deux jours après, l'armée se mit en marche, et s'approcha de Carthage, dont il était important de s'emparer avant que d'assiéger Tunis. On trouva les environs de cette place fort agréables; des vallées, des bois, des fontaines, et tout ce que l'on pouvait souhaiter pour le besoin et pour le plaisir. La ville n'était point fortifiée, mais il y avait un bon château, que les infidèles paraissaient vouloir défendre. On préparait déjà les machines de guerre pour l'attaquer dans les formes, lorsque les mariniers vinrent offrir au roi de l'emporter d'assaut, s'il voulait leur donner quelques arbalétriers pour les soutenir. L'offre fut acceptée; les braves aventuriers, secondés des brigades de Carcassonne, de Châlons-sur-Marne, de Périgord et de Beaucaire, s'avancent fièrement vers la citadelle, plantent leurs échelles contre les murailles, montent sur les remparts, et y placent l'étendard royal. Les soldats les suivent avec cette impétuosité qu'un premier succès inspire aux Français: tout ce qu'ils trouvent de Sarrasins est passé au fil de l'épée.
Louis cependant, à la tête d'une partie de l'armée, observait les mouvemens des ennemis, qui paraissaient en armes sur toutes les montagnes voisines, et qui n'osèrent toutefois rien tenter pour défendre une place, dont la conquête, selon l'opinion des Africains, entraînait celle de tout le pays; opinion mal fondée, ainsi que l'expérience l'a démontré. Carthage fut prise en même temps que le château, et ses vainqueurs ne purent entamer le reste du royaume. On la nettoya: le roi y établit des hôpitaux pour les malades, et les princesses brus[1], (a) fille, (b) belle-soeur, (c) et nièce (d) du monarque, y allèrent demeurer pour être plus commodément.
[Note 1: (a) Isabelle d'Aragon, épouse de Philippe-le-Hardi; Jolande de Bourgogne, comtesse de Nevers, femme de Jean de France, surnommé Tristan; Jeanne de Châtillon, comtesse de Blois, qui accompagnait son mari Pierre de France, comte d'Alençon; (b) Isabelle de France, reine de Navarre; (c) Jeanne de Toulouse, femme d'Alphonse, comte de Poitiers; (d) Amicie de Courtenay, femme de Robert II, comte d'Artois.]
Le roi de Tunis, outré de cette perte, ne garda plus de mesures. Il avait envoyé déclarer à l'armée française que si elle venait assiéger sa ville, il ferait massacrer tous les chrétiens qui étaient dans ses états. On lui avait répondu que, s'il faisait la guerre en barbare, on le traiterait de même. Cette fierté l'épouvanta, mais ne lui abattit point le courage. Il manda au monarque français, que dans peu il le viendrait chercher à la tête de cent mille hommes: étrange manière, sans doute, de se préparer à demander le baptême! Mais déjà les croisés étaient détrompés sur l'espérance qu'on avait conçue de la conversion de ce prince. On avait appris par deux esclaves qui étaient venus se rendre, qu'il avait fait arrêter tous les marchands qui faisaient profession du christianisme, résolu de leur faire couper la tête si les Français paraissaient à la vue de Tunis. On voyait d'ailleurs, par expérience, qu'il n'y avait point de ruse dont il ne s'avisât pour fatiguer l'armée; il ne cessait de faire donner l'alarme au camp; ses troupes rôdaient continuellement dans les environs: oser en sortir, c'était s'exposer à une mort certaine.
Un jour que Jean d'Acre, grand bouteiller de France, commandait la garde la plus avancée, trois Sarrasins de bonne mine l'abordèrent la lance basse, lui baisèrent respectueusement les mains, et lui donnèrent à entendre par leurs signes qu'ils voulaient être chrétiens, et recevoir le baptême. On en porta aussitôt la nouvelle au roi, qui ordonna de les traiter avec bonté, mais en même temps de les garder à vue. Une heure après, cent autres Sarrasins, bien armés, vinrent aussi se rendre avec les mêmes démonstrations. Les croisés les reçurent comme leurs frères; mais ces traîtres, voyant qu'on ne se défiait point d'eux, mirent le sabre à la main, et chargèrent les premiers venus. Ils étaient soutenus par une autre troupe qui parut tout-à-coup, et fondirent avec fureur sur le tranquille bouteiller. On cria aux armes; tout le camp s'émut: il n'était plus temps; déjà les perfides avaient tué plus de soixante hommes, et s'étaient retirés. Le malheureux Jean d'Acre, piqué d'une pareille trahison, méditait de s'en venger sur les trois Sarrasins qu'il avait en sa garde: il courut à sa tente, résolu d'en faire justice. Ils se jetèrent à ses pieds en pleurant: «Seigneur, lui dit le plus apparent des trois, je commande deux mille cinq cents hommes, au service du roi de Tunis; un autre capitaine comme moi, homme jaloux de mon élévation, a cru me perdre en vous faisant une trahison: je n'y ai aucune part. Si vous voulez relâcher l'un de nous pour aller avertir mes soldats, je vous promets sur ma tête, qu'il en amenera plus de deux mille, qui se feront chrétiens, et qui vous apporteront toutes sortes de rafraîchissemens.» Le roi, informé de la chose, réfléchit quelques momens, et dit ensuite «Qu'on les laisse aller sans leur faire de mal. Je crois que ce sont des perfides qui nous trompent: mais il vaut mieux s'exposer au risque de sauver des coupables, que de faire périr des innocens.» Le connétable fut chargé de les conduire hors du camp. Ils avaient promis de revenir; on n'en entendit point parler depuis.
Quelque importante que fût la prise de Carthage, elle n'assurait point celle de Tunis, ville très-fortifiée pour ce temps-là, défendue d'ailleurs par une armée considérable. Ce n'était pas ce qu'on avait promis au roi lorsqu'il était encore en France; il vit bien qu'il fallait se tenir sur la défensive, en attendant le roi de Sicile, qui, au rapport d'Olivier de Termes, devait arriver incessamment. Ainsi, son premier soin fut de mettre son camp à l'abri des fréquentes alarmes que lui donnaient les Africains: il le fit environner de fossés et de palissades. Les travaux étaient à peine commencés, que toute la campagne parut couverte de soldats. Ils semblaient vouloir engager une action générale; le roi mit ses troupes en bataille, prêtes à les bien recevoir. Mais tout se passa en escarmouches, où plusieurs infidèles furent tués. On ne perdit du côté des Français qu'un chevalier, nommé Jean de Roselières, et le châtelain de Beaucaire. Les barbares, épouvantés de la fière contenance des croisés, se retirèrent en désordre. Louis, qui avait promis à son frère de ne rien entreprendre sans lui, ne les poursuivit pas.
Bientôt cependant les chaleurs excessives, l'air même que l'on respirait, imprégné d'un sable brûlant, que les Sarrasins élevaient avec des machines, et que les vents poussaient sur les chrétiens; sable si fort pulvérisé, qu'il entrait dans le corps avec la respiration, et desséchait les poumons; les mauvaises eaux, les vivres plus mauvais encore, peut-être aussi le chagrin de se voir comme enfermés, infectèrent le camp de fièvres malignes et de dyssenteries: maladies si violentes, qu'en peu de jours l'armée fut prodigieusement diminuée.
Déjà plusieurs grands seigneurs étaient morts. On comptait parmi les principaux les comtes de Vendôme, de la Marche, de Viane, Gauthier de Nemours, Montmorency, Fiennes, Brissac, Saint-Briçon, Guy d'Apremont, et Raoul, frère du comte de Soissons. Le prince Philippe, fils du roi, et le roi de Navarre, frappés du même mal, eurent le bonheur d'échapper à la contagion. Mais le comte de Nevers, Jean, dit Tristan, ce fils si chéri de Louis, et si digne de l'être par la bonté de son caractère, par l'innocence de ses moeurs, et par un discernement qui surpassait de beaucoup son âge, fut une des premières victimes de cette cruelle peste: le cardinal-légat le suivit de près. Le saint monarque en fut lui-même attaqué, et sentit dès les premiers jours que l'atteinte était mortelle. Jamais il ne parut plus grand que dans ces derniers momens: il n'en interrompit aucune des fonctions de la royauté. Il donna toujours ses ordres pour la sûreté et le soulagement de son armée, avec autant de présence d'esprit, que s'il eût été en parfaite santé. Plus attentif aux maux des autres qu'aux siens propres, il n'épargna rien pour leur soulagement; mais il succomba, et fut obligé de garder le lit.
Philippe son fils aîné, quoique fort abattu par une fièvre quarte dont il était attaqué, était toujours auprès du roi son père. Louis l'aimait; il le regardait comme son successeur: il ramassa toutes ses forces pour lui donner cette belle instruction que tous les auteurs anciens et modernes ont jugée digne de passer à la postérité la plus reculée. Elle ne contient que ce qu'il avait toujours pratiqué lui-même. On assure, dit le sire de Joinville, qu'il avait écrit ces enseignemens de sa propre main avant qu'il tombât malade: il les avait composés afin de donner à son successeur un modèle de la conduite qu'il devait tenir, lorsqu'il serait monté sur le trône. Louis fit faire la lecture de ces instructions en présence du prince son fils et de tous les assistans. C'est un extrait de ses propres sentimens, et des maximes qu'il avait suivies toute sa vie, dont voici les principaux articles[1].
[Note 1: Joinville, p. 126. Mesn. p. 308. Nangis, p. 391. Gaufrid. de
Ball. Loc. p. 449.]
«Beau fils, la première chose que je te commande à garder, est d'aimer Dieu de tout ton coeur, et de désirer plutôt souffrir toutes manières de tourmens, que de pécher mortellement. Si Dieu t'envoye adversité, souffre-le en bonne grace, et penses que tu l'as bien desservi (mérité). S'il te donne prospérité, n'en sois pas pire par orgueil; car on ne doit pas guerroyer Dieu de ses dons. Vas souvent à confesse; surtout élis un confesseur idoine et prud'homme (habile), qui puisse t'enseigner sûrement ce que tu dois faire ou éviter; ferme, qui ose te reprendre de ton mal, et te montrer tes défauts. Ecoutes le service de l'Eglise, dévotement, de coeur et de bouche, sans bourder ni truffer avec autrui (sans causer ni regarder çà et là). Ecoutes volontiers les sermons en appert et en privé (en public et en particulier). Aimes tout bien, hais toute prévarication en quoi que ce soit.»
Louis était lui-même le modèle de ce qu'il prescrivait. Tout dévoué à Dieu dès sa plus tendre enfance, il n'oublia jamais l'enseignement de la reine sa mère: Qu'il valait mieux mourir mille fois, que d'encourir la disgrace de l'Etre-Suprême par un péché mortel. Il regardait l'adversité comme un châtiment, ou comme une épreuve qui pouvait apporter un grand profit. Il envisageait la prospérité comme un nouveau motif de redoubler de ferveur envers l'Auteur de tout bien. Aussi constant dans les fers en Egypte, que modeste après la bataille de Taillebourg, on le voyait, à la tête des armées, avec la contenance d'un héros, affronter les plus grands périls, et on l'admirait aux pieds des autels dans la plus grande humilité et le plus grand recueillement.
Le choix des amis, objet important pour un prince, occupe aussi une grande partie de l'attention du saint roi. Il exhorte ce cher fils à ne donner sa confiance qu'à ceux dont la vertu et le désintéressement forment le caractère, et à exclure de sa familiarité tout homme capable ou de médire d'autrui, «derrière ou devant par détraction, ou de proférer aucune parole qui soit commencement d'émouvoir à péché, ou de dire aucune vilenie de Dieu, de sa digne mère, de saints ou de saintes; enfin a bannir de sa présence ces courtisans pleins de convoitise, vils flatteurs, toujours occupés à déguiser la vérité, qui doit être la principale règle des rois.
«Enquiers-toi d'elle, beau cher fils, sans tourner ni à dextre ni à senestre: sois toujours pour elle en contre-toi. Ainsi jugeront tes conseillers plus hardiment selon droiture et selon justice. Veille sur tes baillifs, prévôts et autres juges, et t'informe souvent d'eux, afin que s'il y a chose à reprendre en eux, tu le fasses. Que ton coeur soit doux et piteux aux pauvres: fais leur droit comme aux riches. A tes serviteurs soit loyal, libéral et roide en parole, à ce qu'ils te craignent et aiment comme leur maître. Protége, aime, honore toutes gens d'église, et garde bien qu'on ne leur tollisse (enlève) leurs revenus, dons et aumônes, que les anciens et devanciers leur ont laissés. N'oublie jamais le mot du roi Philippe, mon ayeul, qui, pressé de réprimer les torts et les forfaits, répondit:» Quand je regarde les honneurs et les courtoisies que Dieu m'a faites, je pense qu'il vaut mieux laisser mon droit aller, qu'à sainte Eglise susciter contens (procès).
Louis pouvait se donner lui-même pour exemple; mais le propre de la modestie est de s'ignorer soi-même. Toujours en garde contre le vice, il ne donna sa confiance qu'à la probité, son estime qu'à la vertu, son coeur qu'à la vérité. Les pauvres le regardaient comme leur père; ses domestiques le servaient comme un généreux bienfaiteur qui méritait tout leur attachement.
Philippe était destiné à régner sur les Français: Louis songeait surtout à le rendre digne de cette couronne. Il lui recommande d'aimer ses sujets comme ses enfans, de les protéger comme ses amis, de leur faire justice comme à ses fidèles. «Garde-toi, beau cher fils, de trop grandes convoitises; ne boute pas sur tes peuples trop grandes tailles ni subsides, si ce n'est par nécessité pour ton royaume défendre: alors même travaille tôt à procurer que la dépense de ta maison soit raisonnable et selon mesure. Observe les bonnes anciennes coutumes, corrige les mauvaises. Regarde avec diligence comment tes gens vivent en paix dessous toi, par espécial ès bonnes villes et cités. Maintiens les franchises et libertés, esquelles tes anciens les ont gardées: plus elles seront riches et puissantes, plus tes ennemis et adversaires douteront de t'assaillir. Que ton premier soin soit d'éviter d'émouvoir guerre contre homme chrétien, sans grand conseil (qu'après une mûre délibération), et qu'autrement tu n'y puisses obvier. Si nécessité y a, garde les gens d'église, et ceux qui en rien ne t'auront méfait, qui n'auront de part à la guerre que par leur malheur.»
Toute la conduite de Louis était une preuve de sa morale. Il regardait son royaume comme une grande et nombreusé famille, dont il était le chef, moins pour la gouverner en maître, que pour en être le père et le bienfaiteur. Quelques guerres qu'il eût à soutenir, on ne le voyait point charger son peuple d'impôts. Il n'avait recours aux subsides qu'après avoir commencé par retrancher la dépense de sa maison. Il savait si bien ménager les revenus publics, dit un auteur qui écrivait au commencement du dix-septième siècle[1], qu'il y en avait assez pour son train et ses grandes affaires, pour donner aux pauvres veuves; pour nourrir les orphelins, pour marier les filles indigentes, pour procurer aux malades les secours nécessaires, pour élever des temples au Seigneur.
[Note 1: Aubert, Histoire de France.]
Son premier soin était que Dieu fût craint et honoré, son peuple maintenu en paix, sans être foulé ni opprimé; la justice administrée sans faveur ni corruption, les emplois et les honneurs dispensés au mérite, non à la brigue. Peu content d'avoir travaillé toute sa vie à la félicité de la France, il ne souhaitait rien avec plus d'ardeur que de laisser un fils qui en fût, comme lui, l'amour et les délices.
Louis finit l'instruction qu'il adresse à son fils, par ces tendres paroles: «Je te supplie, mon cher enfant, qu'en ma fin tu ayes de moi souvenance, et de ma pauvre ame, et me secours par messes, oraisons, prières, aumônes et bienfaits par-tout ton royaume. Je te donne toutes les bénédictions qu'un bon père et preux peut donner à son cher fils.»
J'ajouterai à cet éloge, dont j'ai pris la plus grande partie dans la belle Histoire de France de M. l'abbé Velly, une esquisse du portrait que le célèbre père Daniel a fait de ce saint roi.
Le respect, dit cet auteur, la vénération et l'admiration que les sujets de Louis avaient pour ce prince étaient l'effet d'une vertu et d'une sainteté qui ne se démentirent jamais: plus modeste et plus recueilli aux pieds des autels que le plus fervent solitaire, on le voyait, un moment après, à la tête d'une armée, avec la contenance d'un héros, donner des batailles, essuyer les plus grandes fatigues, affronter les plus grands périls. La prière, à laquelle il consacrait plusieurs heures du jour, ne diminuait en rien le soin qu'il devait à son état. Il tenait exactement ses conseils, donnait des audiences publiques et particulières, qu'il accordait aux plus petites gens, jusqu'à vider quelquefois des proces de particuliers, assis sous un arbre, au bois de Vincennes, prenant, en ces occasions, pour assesseurs les plus grands seigneurs de sa cour, qui se trouvaient alors auprès de lui. Plusieurs ordonnances qui nous restent de ce prince sur diverses matières importantes, et pour le règlement de la justice, une espèce de code, publié par le savant M. du Cange[1], intitulé: Les établissemens de saint Louis, roi de France, selon l'usage de Paris et d'Orléans et la cour de Baronie, sont des monumens qui nous marquent l'application qu'il avait au réglement de son royaume; et c'est un grand éloge pour ce prince, que, sous les règnes de plusieurs de ses successeurs, la noblesse et les peuples, quelquefois mécontens du gouvernement, ne demandaient rien autre chose, sinon, qu'on en réformât les abus, suivant les usages observés sous le règne de ce saint roi.
[Note: Trésor des Chartres, registre côté 55.]
Quelque austère qu'il fût pour lui-même, jusqu'a s'interdire presque tous les divertissemens, sa vertu ne fut jamais une vertu chagrine. Il était extrêmement humain et fort agréable dans la conversation. Sa taille médiocre ne lui donnait pas un air fort majestueux, mais ses seules manières le faisaient aimer de ceux qui l'approchaient. Il était naturellement bienfaisant, et sa libéralité parut surtout dans les guerres d'outre-mer, envers plusieurs seigneurs et gentilshommes qui avaient perdu tous leurs équipages, et à qui il donna de quoi les rétablir.
Sa douceur naturelle, sa modestie dans ses habits et dans ses équipages, surtout depuis qu'il eut pris la croix, l'humilité chrétienne en laquelle il s'exerçait plus qu'en aucune autre vertu, et qu'il pratiquait surtout envers les pauvres, en les servant souvent à table, en leur lavant les pieds, en les visitant dans les hôpitaux; toutes ces vertus qui, lorsqu'elles sont accompagnées de certains défauts, attirent quelquefois du mépris aux grands qui les pratiquent, ne firent jamais de tort à son autorité, et il est marqué expressément dans son histoire, que, depuis son retour de la Terre-Sainte, on ne vit jamais en France plus de soumission pour le souverain, et qu'elle continua durant tout le reste de son règne.
Selon le témoignage du sire de Joinville[1], ce prince était le plus sage et la meilleure tête de son conseil. Dans les affaires subites, il prenait aisément et prudemment son parti. Il s'était acquis une si grande réputation de droiture, que les autres princes lui mettaient souvent leurs intérêts entre les mains dans les différends qu'ils avaient ensemble, et souscrivaient à ses decisions. Jamais on ne le vit s'emporter, ni dire une parole capable de choquer personne. Tout guerrier qu'il était, il ne fit jamais la guerre quand il put faire ou entretenir la paix sans porter un préjudice notable à son royaume. Il ne tint qu'à lui de profiter des brouilleries de l'Angleterre, pour enlever à cette couronne tout ce qu'elle possédait en France. Ceux qui envisageaient les choses dans des vues purement politiques, l'en blâmèrent; mais son unique règle était sa conscience. Il contribua au contraire de tout son pouvoir à réunir Henri III, roi d'Angleterre, avec ses sujets; et ce prince avait coutume, pour cette raison, de l'appeler son père. Il n'y a qu'à se rappeler toute la suite de son histoire pour être persuadé qu'il était non-seulement le prince le plus vaillant de son temps, mais encore qui entendait le mieux la guerre: car, quoique ses deux croisades lui aient mal réussi, il est certain que, dans toutes les actions particulières qui s'y passèrent, il battit toujours ses ennemis, quoique supérieurs en troupes; et il combattit avec le même succès, malgré un pareil désavantage, à la bataille de Taillebourg. Mais, après tout, entre tant de belles qualités qui rendent ce prince recommandable, la piété fut dominante. Il en était redevable, après Dieu, à l'éducation sage et chrétienne que lui donna la reine Blanche, sa mère. Toute la conduite de sa vie fut animée par cet esprit de piété: une infinité d'hôpitaux, d'églises, de monastères, furent fondés ou rétablis par ses libéralités. Le détail que Geoffroy de Beaulieu, religieux dominicain, son confesseur, fait des pénitences, des sentimens et des bonnes oeuvres de ce saint prince, l'idée qu'on avait de lui, comme d'un saint pendant sa vie, sa canonisation, fondée sur la voix du peuple et sur plusieurs miracles bien attestés, faits après sa mort, montrent en effet qu'il était encore plus distingué par sa sainteté que par ses autres grandes qualités.
[Note 1: Mémoires de Joinville, p. 119.]
Cependant la violence de la maladie augmentait. Louis, après avoir donné au princé son fils les belles instructions que nous avons rapportées, sentant que les forces commençaient à lui manquer, demanda l'extrême-onction; et, pendant toute la cérémonie, il répondit à toutes les prières de l'Eglise, avec une ferveur qui faisait verser des larmes à tous les assistans. Ensuite il demanda le saint viatique, que, malgré sa faiblesse, il réçut à genoux aux pieds de son lit, avec les sentimens de la plus vive foi.
Depuis ce moment, il ne fut plus occupé que des choses de Dieu. On l'entendait tantôt former les souhaits les plus ardens pour la conversion des infidèles, tantôt réclamer la protection des Saints auxquels il avait plus de dévotion. Quand il se sentit près de sa fin, il se fit étendre sur un lit de cendres, où, les bras croisés sur la poitrine, les yeux au ciel, il expira sur les trois heures après midi, le vingt-cinquième jour d'août, en prononçant distinctement ces belles paroles du Psalmiste: Seigneur, j'entrerai dans votre maison, je vous adorerai dans votre saint temple, et je glorifierai votre nom.
Ainsi mourut, dans la cinquante-sixième année de son âge, et la quarante-quatrième de son règne, Louis neuvième du nom. «Le meilleur des rois, dit Joinville, qui si saintement a vécu et fait tant de beaux faits envers Dieu, le prince le plus saint et le plus juste qui ait porté la couronne, dont la foi étoit si grande qu'on auroit pensé qu'il voyoit plutôt les mystères divins qu'il ne les croyoit, le modèle enfin le plus accompli que l'histoire fournisse aux souverains qui veulent régner selon Dieu et pour le bieu de leurs sujets.» On a dit de lui, et c'est le comble de son éloge, qu'il eut tout ensemble les sentimens d'un vrai gentilhomme, la piété du plus humble des chrétiens, les qualités d'un grand roi, les vertus d'un grand saint; j'ajouterai, et toutes les lumières du plus sage législateur.
La mort de Louis répandit la consternation dans l'armée chrétienne. Les soldats le pieuraient comme un tendre père; la noblesse, comme un digne chef; les gens de bien, comme le gardien et le soutien des lois; les évêques, comme le protecteur et le défenseur de la religion; tous les Français en général, comme le plus grand roi qui eût régné sur la nation. On admirait les secrets de cette Providence impénetrable, qui avait voulu le sanctifier dans ses souffrances: tous s'entretenaient des grandes qualités et des vertus du saint monarque. On le voyait, dans sa tente, étendu sur la cendre: sa bouche était encore vermeille, son teint frais; on eût dit qu'il ne faisait que sommeiller.
Il venait d'expirer, lorsqu'on entendit les trompettes des croisés siciliens. Charles arrivait avec de belles troupes et toutes sortes de rafraîchissemens. Surpris que personne ne vienne au-devant de lui, il soupçonne quelque malheur. Il descend à terre, laissant son armée sous la conduite de ses lieutenans; il monte à cheval, pousse à toute bride vers le camp, et ayant mis pied a terre à la vue du pavillon royal, il y entre avec une inquiétude que tout ce qu'il voit ne fait que redoubler. Quel spectacle que celui qui s'offre à ses yeux! Il en est saisi; ce coeur si fier, si hautain, se livre à tous les transports de la plus vive douleur. Il se prosterne aux pieds de son saint frère, et les baise en versant un torrent de larmes.
Après lui avoir donné ces dernières marques de son amitié, il s'occupe à lui faire rendre les derniers devoirs. On ignorait alors l'art d'embaumer les corps. On fit bouillir celui du saint roi dans du vin et de l'eau, avec des herbes aromatiques. Charles, par ses instantes prières, obtint du roi, son neveu, la chair et les entrailles de Louis, qu'il envoya à l'abbaye de Montréal près de Palerme, lieu que ces précieuses reliques ont rendu si fameux dans la suite, par les mircles sans nombre qu'elles ont opérés. Le coeur et les os furent mis dans un cercueil, pour être transportés à l'abbaye de St-Denis, où le pieux monarque avait choisi sa sépulture. Déjà Geoffroy de Beaulieu, son confesseur, chargé de les conduire en France avec quelques seigneurs de la première qualité, se préparait à mettre à la voile, lorsque toute l'armée s'y opposa, protestant qu'elle ne consentirait jamais à se voir privée d'un trésor, dont la possession était le salut commun. Philippe, encore plus rempli de confiance aux mérités du feu roi son père, se rendit avec plaisir aux voeux de ses sujets. Beaulieu partit avec Guillaume de Chartres, dominicain, et Jean de Mons, cordelier d'une grande piété, tous trois fort chers au feu roi; mais sans autres ordres de la part du nouveau souverain, que de rendre diverses lettres aux régens, pour les confirmer dans leur autorité, et les exhorter à maintenir la paix et la justice dans le royaume; aux évêques, pour leur recommander de faire prier Dieu pour son illustre père; aux commissaires préposés à la collation des bénéfices en régale, pour leur enjoindre de se conformer aux instructions de son prédécesseur; à tous ses sujets en général, pour leur ordonner d'obéir à ses lieutenans, et de leur prêter serment de fidélité pour lui et pour ses successeurs.
Après qu'on eut rendu les honneurs funèbres au corps du saint prince, on rendit les honneurs de roi à Philippe son successeur, qui était alors dans sa vingt-sixième année. Il reçut, avec la plus grande solennité les hommages de ses vassaux. Le comte Alphonse, comme l'aîné de ses oncles, les rendit le premier, tant pour les comtés de Poitiers et d'Auvergne, que pour celui de Toulouse, qu'il possédait du chef de sa femme. Le roi de Sicile le rendit ensuite pour le Maine et l'Anjou; le roi de Navarre pour la Champagne. Les comtes d'Artois, de Dreux, de Bretagne, de Saint-Paul, les évêques et tous les barons français qui se trouvaient à l'armée, en firent autant pour ceux qu'ils tenaient du monarque.
On délibéra cependant sur la conduite à tenir pour poursuivre l'entreprise projetée par le feu roi. Les Sarrasins, encouragés par la nouvelle de sa mort, fortifiés d'ailleurs par les troupes de plusieurs souverains, se flattaient de détruire les Français. C'étaient tous les jours de nouvelles escarmouches, où les barbares, quoique supérieurs en nombre, étaient ordinairement battus. Ils venaient au combat avec assez de fierté, et obscurcissaient l'air d'une nuée de flèches; mais dès qu'ils trouvaient quelque résistance, ils prenaient la fuite et se sauvaient aisément par la vitesse de leurs chevaux. L'abondance était dans leur camp, où sans cesse on voyait arriver toutes sortes de munitions, par une espèce de lac qui facilitait la communication de leur armée avec la ville de Tunis. Le roi de Sicile, qui commandait en l'absence de son neveu, qu'une fièvre violente avait repris, forma le dessein de se rendre maître de cet étang. Il commanda aux mariniers d'y transporter tout ce qu'on pourrait rassembler de barques, et les troupes eurent ordre d'être sous les armes avant le lever du soleil. Les infidèles en eurent avis, sortirent de leurs retranchemens, et vinrent présenter la bataille avec des cris épouvantables. On fut obligé d'en venir aux mains avant que tout fut disposé pour le combat. Quelques aventuriers ayant à leur tête Hugues et Guy de Beaucey, deux braves chevaliers, partirent sans attendre l'ordre du comte de Soissons, qui commandait le corps de troupes dont ils faisaient partie, et allèrent attaquer les escadrons ennemis. Tout plia sous leurs efforts et prit la fuite. L'ardeur qui les emportait ne leur permit pas de penser à leur retour: ils s'abandonnèrent à la poursuite des fuyards, et lorsqu'ils furent assez éloignés pour ne pouvoir être secourus, les Sarrasins se rallièrent, les enveloppèrent et les taillèrent en pièces, après qu'ils eurent vendu chèrement leurs vies.
Le roi de Sicile arrive sur ces entrefaites, suivi du comte d'Artois, avec un corps de troupes. Ils attaquent les Sarrasins avec cette impétuosité si naturelle aux Français, les renversent et les poussent avec tant d'ardeur, qu'ils les mettent en fuite. Les uns se retirent en désordre vers les montagnes, où les vainqueurs, aveuglés par la poussière qu'on élevait avec des machines, ne peuvent les poursuivre. Les autres fuient avec précipitation vers le lac, espérant se sauver sur un grand nombre de bâtimens qu'ils y avaient laissés; mais leurs mariniers, que la peur avait saisis, s'étaient eux-mêmes sauvés à l'autre bord. Les fuyards furent tous tués ou noyés: on fait monter la perte des barbares à cinq mille hommes, non compris les prisonniers.
Quelques jours se passèrent sans aucune action considérable. Il paraît même que le roi de Sicile, quoique vainqueur, n'avait pu se rendre maître du lac, le seul poste qui pût faciliter les approches de Tunis.
Bientôt les Sarrasins reparurent en si grand nombre, qu'ils crurent inspirer de la terreur aux croisés; ils se trompèrent: le roi, qui se trouvait en état de combattre, fit sortir ses troupes du camp, résolu de livrer bataille. C'était ce que les Français souhaitaient le plus ardemment: pleins de mépris pour des ennemis qui n'avaient jamais osé tenir devant eux, ils s'avancèrent avec cet air fier qu'inspire le sentiment de la supériorité du courage; mais le dessein des barbares n'était que de harceler leurs ennemis, et, s'il se pouvait, de les épouvanter par leur multitude et par d'horribles hurlemens: ils se retirèrent en bon ordre, et presque sans combat. Comme on ne voulait rien hasarder, on ne les poursuivit pas. Le roi de Sicile, désespéré de ne pouvoir réussir, imagine un stratagème qu'il communique au jeune roi de France.
Il part à la tête de sa cavalerie et de ses meilleures troupes, charge le corps des infidèles le plus proche, et prend aussitôt la fuite avec une vitesse qui marque la plus vive frayeur. Les Maures donnèrent imprudemment dans le piége, et tombèrent sur le prince sicilien, qui se battit quelque temps en retraité, jusqu'à ce qu'il les eût amenés dans un lieu d'où le reste de l'armée française pût leur couper leur retour. Alors Charles tourne bride, et fond sur eux avec beaucoup de courage. Philippe, en même temps, attaque vigoureusement ce corps séparé, et l'enferme de toutes parts. Le massacre fut grand; il en demeura trois mille sur la place; le reste fut pris ou périt malheureusement, les uns noyés dans les eaux de la mer, où ils se précipitèrent pour échapper à l'épée des vainqueurs; les autres, dans des fosses profondes, qu'ils avaient creusées, soit pour trouver des puits, soit pour y faire tomber les chrétiens, dans l'ardeur de la poursuite.
Tous ces combats, quoique favorables aux chrétiens, ne décidaient rien. Il fallait être maître du lac pour marcher à Tunis: le dessein fut donc formé de s'en emparer. On fit faire des galères plus fortes et plus légères que celles que l'on avait: on les remplit d'arbalétriers. Bientôt on remporta de grands avantages sur les infidèles, dont plusieurs vaisseaux furent pris ou coulés à fond. Un ingénieur du roi travaillait en même temps à la construction d'un château de bois qu'on devait placer sur le bord du golfe, pour écarter avec des pierres les barques ennemies. Déjà l'ouvrage avançait, lorsque les Sarrasins, ayant reçu de nouveaux secours, quittèrent encore une fois leurs retranchemens, et s'avancèrent en ordre de bataille, faisant retentir l'air de cris affreux, et d'un bruit effroyable de mille instrumens militaires. L'armée chrétienne crut qu'ils voulaient enfin en venir à une bataille décisive. On laissa le comte d'Alençon, avec les Templiers, à la garde du camp et des malades: l'oriflamme fut déployée, et les rois de France, de Sicile et de Navarre, sortirent en armes, chacun à la tête de ses troupes: ils marchaient avec moins de bruit, mais aussi avec plus de hardiesse que les Sarrasins. Jamais on n'avait vu de plus belles dispositions pour le combat; cependant, ce fut plutôt une déroute qu'une bataille. Les barbares, repousses dès le premier choc, se renversent les uns sur les autres, jettent tous leurs armes, et cherchent leur salut dans une fuite précipitée. On les poursuivit jusqu'à leur camp, qu'ils abandonnèrent. Comme on craignait quelque embuscade, et qu'on voulait les empêcher de se rallier, Philippe fit défense aux soldats, sous les peines les plus sévères, de s'arrêter au pillage: il fut obéi. On poussa les fuyards jusqu'aux défilés des montagnes, où la prudence ne permettait pas de s'engager. Les vainqueurs revinrent ensuite sur leurs pas, pillèrent le camp, où ils trouvèrent des provisions immenses, égorgèrent, dans la première chaleur, et malades et blessés, emportèrent tout ce qui pouvait être à leur usage, et brûlèrent le reste.
Mais si les armes des croisés prospéraient, leur nombre diminuait chaque jour par les maladies qui continuaient de les désoler. Déjà elles commençaient à attaquer les troupes du roi de Sicile; elles n'épargnaient pas même les naturels du pays: toute la contrée était infectée de la contagion.
On dit que le roi de Tunis, pour se soustraire à ce poison, se tenait ordinairement dans des cavernes souterraines, où il croyait que le mauvais air ne pouvait pénétrer. L'horreur de sa situation, la nouvelle défaite de ses troupes, la crainte de se voir assiégé dans sa capitale, tout contribuait à ses alarmes: il envoya donc proposer la paix ou une trève.
Les conditions qu'il offrait étaient des plus avantageuses pour les deux nations. Le conseil des croisés fut néanmoins partagé sur le parti qu'on devait prendre. Les uns étaient d'avis qu'il fallait pousser vivement les Sarrasins, qui, dans les combats, ne pouvaient pas tenir contre les chrétiens, leur tuer le plus de monde que l'on pourrait, s'emparer de Tunis, leur plus fort rempart, le détruire si l'on ne pouvait le garder, et par là s'ouvrir un chemin sûr pour transporter les armées chrétiennes en Palestine.
Les autres remontraient qu'il n'était pas si facile d'exterminer une nation si nombreuse; que les combats qu'il faudrait livrer, le siége, la disette, les maladies emporteraient sans doute beaucoup de monde; qu'avant qu'on fut maître de la place, on se trouverait au plus fort de l'hiver, temps où la mer, devenue orageuse, empêcherait ou retarderait du moins l'arrivée des convois; enfin, que l'objet principal de cette croisade étant de secourir les chrétiens de Syrie, on ne devait pas négliger l'occasion de se procurer, par une bonne paix, l'avantage qu'on était venu chercher jusque sur les côtes d'Afrique. Le roi de Sicile appuyait fortement cet avis, qui était aussi celui des plus grands seigneurs de l'armée. Il prévalut; la trève fut conclue pour dix ans.
Les conditions étaient «que le port de Tunis serait franc à l'avenir, et que les marchands ne seraient plus obligés à ces impôts immenses, dont ils avaient été surchargés par le passé. (On prenait la dixième partie des marchandises qu'ils apportaient.) Que tous les chrétiens qu'on avait arrêtés à l'approche de l'armée française, seraient remis en liberté; qu'ils auraient le libre exercice de leur religion; qu'ils pourraient faire bâtir des églises; qu'on ne mettrait aucun obstacle à la conversion des mahométans; que le roi de Tunis jurerait de payer tous les ans le tribut ordinaire au roi de Sicile; qu'il rembourserait au monarque et aux barons français les dépenses qu'ils avaient faites depuis le commencement de la guerre (ce qui montait à deux cent mille onces d'or), dont la moitié serait payée comptant, et l'autre dans deux ans.»
On ne pouvait rien espérer de plus favorable dans les circonstances où l'on se trouvait. La multitude en murmura; elle s'était flattée de s'enrichir par le pillage de Tunis: elle accusa hautement le prince sicilien d'avoir sacrifié l'honneur de la religion à son intérêt particulier. Charles méprisa ces clameurs. On reçut, le 1er novembre, les sermens du roi mahométan. Aussitôt toutes les hostilités cessèrent. Les Français allèrent à la ville; les Sarrasins vinrent au camp, où l'on vit bientôt régner l'abondance; et les maladies diminuèrent.
Le prince Edouard d'Angleterre arriva sur ces entrefaites, avec la princesse sa femme, Richard son frère, Henri d'Allemagne, son cousin, et un grand nombre de seigneurs. On prétend qu'il désapprouva hautement la convention qu'on venait de faire, et que, pour en témoigner son mécontentement, il s'enferma dans sa tente, sans vouloir participer aux délibérations, ni au partage que l'on fit de l'argent des infidèles, sur lequel on fit une libéralité aux soldats. C'est peut-être ce qui a donné lieu à la manière emportée dont les historiens anglais parlent de ce traité.
Le roi de Tunis en ayant fidèlement exécuté les conditions, les croisés se disposèrent à se rembarquer. Lorsque tout fut prêt, le roi de Sicile, le connétable, Pierre le chambellan, et quelques autres seigneurs, se rendirent sur le rivage pour empêcher la confusion à l'embarquement, veiller à ce que chacun trouvât place, et que personne ne fût insulté par les infidèles. Deux jours entiers furent employés à cette occupation.
La flotte fut partagée en deux parties. La première, où étaient le roi et la reine de France, le roi de Navarre et son épouse, et le roi de Sicile, mit à la voile le jeudi dans l'octave de saint Martin, et les pilotes eurent ordre de faire route vers le royaume de Sicile. Le vent fut si favorable, qu'après deux jours de navigation, cette partie de la flotte entra dans le port de Trapani. L'autre partie, obligée de demeurer à la rade, faute d'avoir pris, avant son départ, toutes les provisions nécessaires, n'arriva en Sicile qu'après avoir essuyé une horrible tempête, qui fit périr plusieurs bâtimens et beaucoup de monde. Le prince Edouard d'Angleterre laissa partir les croisés avec assez d'indifférence; et, persistant dans son premier dessein d'aller en Palestine, il se rendit à Saint-Jean-d'Acre, suivi de ses Anglais, du comte de Bretagne son beaù-frère, et de quelques seigneurs français. Le succès ne répondit point à son attente; il ne fit que de très-médiocres exploits.
Rien n'arrêtait Philippe, roi de France, à Trapani, que sa tendresse pour Thibaut V, roi de Navarre, son beau-frère, qui s'était embarqué avec une fièvre violente, dont il mourut quinze jours après son arrivée en Sicile. Ce prince, aussi bien fait d'esprit que de corps, avait gagné par ses grandes qualités le coeur de tous les croisés. Le roi, son beau-père, l'avait toujours tendrement chéri, et, ce qui achève son éloge, il l'avait plutôt regardé comme son fils que comme son gendre: il fut généralement regretté. La reine Isabelle, sa femme, fille de saint Louis, qui l'aimait autant qu'elle en était aimée, ne lui survécut pas long-temps. Elle avait fait voeu de passer le reste de ses jours dans la viduité; quatre mois après, elle mourut aux îles d'Hières, dans les larmes et la prière. Trapani n'étant plus pour Philippe qu'un séjour de deuil, il se rendit à Palerme, où le roi de Sicile lui fit une réception magnifique: de là il prit le chemin de Messine, et passa par la Calabre, où il eut une nouvelle affliction plus sensible que toutes les autres. La reine, sa femme, qui était enceinte, tomba de cheval en passant à gué le Savuto, rivière qui coule un peu au-dessus de Martorano. La douleur de la chute, la fatigue du voyage, peut-être aussi la frayeur, plus dangereuse encore dans les circonstances où elle se trouvait, lui firent faire une fausse couche, dont elle mourut à Cozenza, laissant par le souvenir de ses vertus une tristesse incroyable dans tous les coeurs. Celle du roi, son époux, fut si vive, qu'on craignit pour sa vie. Il continua cependant sa route, faisant conduire avec lui les corps du roi son père, d'Isabelle d'Aragon, son épouse, du comte de Nevers, son beau-frère. Il se rendit à Rome, où il séjourna quelques jours, pour satisfaire sa dévotion envers les saints apôtres. De Rome il passa à Viterbe, où les cardinaux étaient assemblés depuis deux ans pour l'élection d'un pape. Philippe les exhorta vivement à mettre fin au scandale qui faisait gémir toute l'Eglise. Ensuite, pressé par les instantes prières des régens de son royaume, il traversa toute l'Italie pour se rendre en France; et ayant franchi le Mont-Cénis avec beaucoup de fatigues, il se rendit à Lyon, ensuite à Mâcon, à Châlons-sur-Saône, à Cluny, à Troyes, et enfin à Paris, où il arriva le vingt et unième jour de mai de l'année 1271.
Tous les peuples, tant en Italie qu'en France, s'empressaient pour honorer les reliques du feu roi, que la voix publique avait déjà canonisé. Le clergé et les religieux le recevaient en procession; les malades se croyaient guéris, s'ils pouvaient toucher le cercueil où ses os étaient renfermés; la plupart en recevaient du soulagement.
Le roi fut reçu à Paris avec les plus grandes démonstrations de joie de la part des habitans; mais la désolation de sa famille ne lui permettait pas de goûter un plaisir bien pur. Il avait toujours le coeur percé de douleur par la mort de tant de personnes qui lui étaient infiniment chères; car, outre celles dont je viens de parler, il apprit, en arrivant à Paris, le décès d'Alphonse son oncle, comte de Poitiers, et de la comtesse sa femme, qu'il avait laissés malades, en Italie.
Un des premiers soins de Philippe fut de faire rendre les derniers devoirs à tant d'illustres personnes. Il leur fit faire de magnifiques obsèques. De l'église de Notre Dame, où leurs corps avaient d'abord été mis en dépôt, on les transporta en procession à Saint-Denis. Philippe, marchant à pied, aida à porter le cercueil du roi son père, depuis Paris jusqu'à cette abbaye. On y conduisit en même temps les corps de la reine Isabelle et du comte de Nevers, et celui de Pierre de Nemours, chambellan, chevalier d'un mérite distingué, que saint Louis avait toujours tendrement aimé, et à qui, par cette raison, on fit l'honneur de l'inhumer aux pieds de son maître.
Philippe fit élever sur le chemin de Saint-Denis sept pyramides de pierre, aux endroits où il s'était arrêté pour se reposer en portant le corps du roi son père; et c'est une tradition que les statues des trois rois, qu'on avait placées sous la croix qui terminait ces pyramides, étaient celle de ce prince, celle de saint Louis son père, et celle de Louis VIII, son aïeul.
On fut fort étonné, en arrivant à l'abbaye, de trouver les portes de l'église fermées: étonnement qui redoubla, quand on en sut le motif. C'était l'effet de l'opiniâtreté de l'abbé Matthieu de Vendôme, l'un des régens de l'état pendant l'absence du monarque. Fier du crédit que lui donnaient ses services et sa naissance, il ne voulait point que l'archevêque de Sens et l'évêque de Paris entrassent revêtus de leurs habits pontificaux, dans un temple que Rome, au mépris des anciens canons, avait soustrait à la juridiction de l'ordinaire. Il fallut que les deux prélats allassent quitter les marques de leur dignité au-delà des limites de l'abbaye. Pendant ce temps, il fallut que Philippe et tous les barons de France attendissent patiemment à la porte, qu'on pouvoit, dit un judicieux écrivain[1], qu'on devoit peut-être même enfoncer. Ce sont là des choses, ajoute le père Daniel, qui se souffrent en de certaines conjonctures, et dont on est surpris, je dirois scandalisé en d'autres temps. Lorsque l'abbé vit ses priviléges assurés, il ordonna d'ouvrir l'église. On fit la cérémonie des obsèques avec une piété d'autant plus grande, qu'elle était inspirée par la présence des reliques d'un si grand saint, et d'un roi si digne de la vénération de ses peuples.