[Note 1: Matthieu Paris, p. 955 et 958.]

Il s'agissait, dans ce parlement, surtout de deux choses. La première, de remettre en vigueur toutes les lois contenues dans la fameuse grande chartre; et la seconde, d'obliger Henri à faire sortir d'Angleterre les Poitevins. On désignait par ce nom les quatre fils du comte de la Marche[1], qui étaient frères du roi d'Angleterre. Isabelle d'Angoulême, sa mère, après la mort de Jean-Sans-Terre, son mari, père de Henri, s'étant remariée à ce comte, ces quatre seigneurs avaient passé en Angleterre, où le roi les avait comblés de bienfaits: leur grand crédit avait donné de l'ombrage aux Anglais. Ils furent forcés de remettre leurs châteaux entre les mains du parlement, et de repasser dans leur pays, avec tous les Français et les autres étrangers qu'ils avaient attirés en grand nombre. Pour les empêcher d'amener des troupes de France, où ils possédaient beaucoup de terres, la noblesse anglaise se saisit de tous les ports; et, après s'être confédérée, elle marcha en armes à Oxfort, pour y tenir le parlement.

[Note 1: On a parlé ci-devant de lui.]

Comme ce parti était le plus fort, et que le roi n'avait dans ses intérêts que ces quatre seigneurs, Richard, son frère, et peu d'autres, ils le contraignirent, et le prince Richard, son fils, à jurer de nouveau l'observation de la grande chartre, et à consentir au départ des seigneurs de la Marche. Ceux-ci furent contraints d'obéir. Ils s'embarquèrent pour repasser en France, et ils eurent le chagrin de se voir enlever une très-grosse somme d'argent, qu'ils espéraient emporter d'Angleterre, et qui fut confisquée, afin de l'employer pour le bien du royaume, selon que le parlement le jugerait à propos. Ils abordèrent à Boulogne: d'où ils envoyèrent demander au roi la permission de passer par la France, pour se retirer sur leurs terres. Elle leur fut d'abord refusée, à l'instance de la reine Marguerite, qui les haïssait, parce qu'ils avaient très-mal agi envers la reine d'Angleterre, sa soeur, dans le temps qu'ils avaient été à la cour de Henri. Le roi, touché de leur malheur, leur accorda, quelque temps après, des passe-ports. Henri, ayant satisfait son parlement, en consentant au départ des seigneurs de la Marche, reprit la négociation avec le roi de France, dont l'abbé de Westminster était chargé.

On ignore quels ressorts le prélat anglais put faire jouer pour y réussir; tout ce qu'on sait, c'est que son séjour à Paris fut très-avantageux au monarque anglais. Bientôt le comte de Leycester revint en France, accompagné de Pierre de Savoie, du grand justicier d'Irlande, Hugues Bigol; et tout fut réglé en peu de temps, sans qu'il parût autre chose d'une négociation si épineuse, que beaucoup de courses et de voyages de part et d'autre.

Traité de Louis avec le roi d'Angleterre.

Louis, par ce traité, déclare, 1.° qu'il cède au roi d'Angleterre ses droits sur le Limousin, le Périgord, le Quercy, l'Agénois, et la partie de la Saintonge qui est entre la Charente et la Garonne, mais avec la réserve de l'hommage des princes, ses frères, si toutefois Henri peut prouver, devant des arbitres dont on conviendra, qu'il a de justes prétentions sur la terre que le comte de Poitiers tient dans le Quercy, du chef de sa femme; 2.° qu'il s'oblige, en cas que l'Agénois ne revienne pas à la couronne, d'en donner la valeur en argent, et cependant d'en payer le revenu, qui fut estimé dans la suite à trois mille sept cent vingt livres; 3.° qu'il n'inquiétera point le monarque anglais sur tout le passé, comme d'avoir manqué à rendre les hommages, à faire les services, à payer certains droits et autres charges semblables; 4.° qu'il donnera et livrera au roi Henri la somme nécessaire pour entretenir, pendant deux ans, cinq cents chevaliers, que le prince anglais devait mener à la suite de Louis, contre les mécréans et ennemis de la foi: Ce qu'il n'accomplit pas, dit un auteur contemporain[1], quoiqu'il eût reçu ce payement évalué à cent trente-quatre mille livres.

[Note 1: Joinville, p. 371 et 372.]

Henri, de son côté, pour reconnaître tous ces avantages, 1.° renonce, tant pour lui que pour ses successeurs, à tous les droits qu'il prétendait sur le duché de Normandie, sur les comtés d'Anjou, du Maine, de Touraine, de Poitou, et sur tout ce que ses pères pouvaient avoir possédé, terre ou île en-deçà de la mer, excepté les choses spécifiées dans les précédens articles; 2.° s'oblige de faire hommage de tout ce qu'on lui rend, comme aussi de Baïonne, de Bordeaux, de toute la Guienne, et à tenir ces grands fiefs du roi et de ses successeurs, comme pair de France et duc d'Aquitaine; 3.° déclare qu'il se soumet au jugement de la cour de France, non-seulement pour les différends qui s'élèveront sur l'exécution du traité, mais pour ceux même qui naîtront entre lui et ses sujets de France. On a vu en effet cette même cour décider, trois ans après, que les Gascons n'étaient point obligés de rendre leurs hommages en Angleterre, mais seulement dans l'étendue de leur province. On avait même réglé la manière dont on citerait les rois d'Angleterre, lorsqu'on serait obligé de le faire.

Le traité fut juré de bonne foi: d'abord au nom de Henri par ses ambassadeurs, ensuite au nom de Louis par le comte d'Eu et le sire de Nesle. Le roi voulut qu'il fût souscrit par les deux princes Louis et Philippe, ses fils aînés; mais en même temps il déclara que son intention n'était point de se dessaisir, qu'il n'eût reçu l'hommage et la ratification du monarque anglais. La trève fut donc continuée jusqu'au 28 avril de l'année suivante; et cependant l'acte fut mis en dépôt au Temple, sous les sceaux des archevêques de Rouen et de Tarentaise.

Telles sont les conditions de cette fameuse paix, si long-temps désirée, si peu espérée de part et d'autre. On a remarqué (chose assez ordinaire) qu'agréable aux deux rois, elle déplut également aux deux nations.

Il serait inutile de rapporter ici les réflexions politiques que nous ont débitées leurs historiens sur ce fameux traité. Guidés par la prévention, dont ils sont naturellement affectés chacun pour leur pays, ils ont peut-être aussi mal raisonné les uns que les autres.

Les Français ont blâmé leur prince d'avoir, au préjudice des véritables intérêts de son état, traité si favorablement le roi d'Angleterre. On lui rendrait sans doute plus de justice, si on réfléchissait sérieusement sur la droiture de ses intentions. «Je sais bien, disoit-il aux gens de son conseil, suivant le rapport de Joinville[1], que le roi d'Angleterre n'a point de droit à la terre que je lui laisse: son père l'a perdue par jugement; mais nous sommes beaux-frères; nos enfans sont cousins germains: je veux établir la paix et l'union entre les deux royaumes: j'y trouve d'ailleurs un avantage qui est d'avoir un roi pour vassal. Henri est à présent mon homme, ce qu'il n'étoit pas auparavant.» Voilà sans doute ce qui le détermina; peut-être aussi les événemens toujours incertains de la guerre, l'horreur de voir répandre le sang chrétien, le désir de procurer à ses peuples une paix durable, enfin la délicatesse de sa conscience, qui lui laissait toujours quelques scrupules sur la justice de la confiscation faite par son aïeul des domaines du père de Henri, qui avait peut-être été trop rigoureuse, y eurent beaucoup de part.

[Note 1: Joinville, p. 14.]

Les Anglais se plaignaient que leur roi, pour si peu de chose, eût renoncé à des prétentions qui leur paraissaient légitimes. On semblait, à la vérité, lui rendre cinq provinces; mais, après un sérieux examen, on ne trouvait que quelques domaines honorifiques peu utiles. Déjà même il en possédait une partie, comme Royan en Saintonge, et Bergerac dans le haut Périgord: le reste ne regardait proprement que le ressort. Le Périgord avait son comte, et le Limousin son vicomte. L'Agénois ne pouvait manquer de revenir à sa maison, si la comtesse de Poitiers mourait sans enfans; elle le tenait de son aïeul, à qui le roi Richard l'avait donné en dot; enfin, le peu qu'on lui abandonnait dans le Quercy ne lui était accordé qu'à condition qu'il prouverait qu'il faisait partie de cette même dot. Louis d'ailleurs se réservait sur les provinces cédées la régale pour les évêchés, la garde des abbayes, et l'hommage, tant de ses frères, s'ils y possédaient quelques fiefs, que de ceux que ses prédécesseurs et lui s'étaient obligés de ne point laisser tomber sous la puissance de l'Angleterre. Quelle proportion entre une cession si limitée, et le sacrifice pur et simple de cinq belles provinces qui, réunies, pouvaient former un puissant royaume! Henri devait-il acheter si cher l'honneur d'être vassal de la France? Il paraît que les Anglais connaissaient mieux que les Français les avantages qui revenaient à Louis par ce traité; et je crois que ceux-ci avaient tort de blâmer leur prince de l'avoir fait.

Cependant le roi d'Angleterre vint à Paris pour consommer entièrement ce fameux traité: il y fut reçu avec les plus grands honneurs. D'abord il logea au Palais, où il fut traité pendant quelques jours avec toute la magnificence possible. Il se retira ensuite à l'abbaye de Saint-Denis, où il demeura un mois entier. Louis l'allait voir souvent, et lui faisait fournir avec abondance tout ce qui lui était nécessaire. Henri, pour ne lui pas céder en générosité, comblait de présens l'abbaye, où l'on voyait un vase d'or de sa libéralité. Enfin, toutes les difficultés étant levées, le traité fut ratifié par les deux rois. Alors, pour en commencer l'exécution, le monarque anglais, en présence de l'une et de l'autre cour, fit hommage-lige au roi pour toutes les terres qu'il possédait en France; hommage qui emportait serment de fidélité: ce qui le distinguait du simple, toujours conçu en termes généraux. Les rois anglais ont fait de vains efforts dans la suite pour réduire leur dépendance à ce dernier; il fut réglé, sous Philippe-le-Bel, que le roi d'Angleterre à genoux, ayant ses mains en celles du roi de France, on lui dirait: Vous devenez homme-lige du roi, monsieur, qui cy-est, et lui promettez foi et loyauté porter; à quoi il devait répondre: Voire, c'est-à-dire, oui.

Mort de Louis, fils aîné du roi.

Tout était fini, et rien n'exigeait de Henri un plus long séjour en France. Il se préparait à se rembarquer, lorsque son départ fut retardé par un malheur qui affligea tout le royaume. Le fils aîné du roi, nommé Louis comme lui, tomba malade, et mourut âgé de seize ans, regretté de tous ceux qui le connaissaient. C'était un prince aimable, qui joignait aux agrémens de la figure toutes les beautés de l'ame, doux, affable, libéral, et dont toutes les inclinations se portaient au bien. Plus occupé du bonheur des peuples, que de sa propre élévation, l'éclat du trône auquel il était destiné ne fut point capable de l'éblouir. Il s'opposa avec ardeur à la retraite d'un roi qui faisait la félicité publique: c'est la seule occasion où il fit paraître quelque vivacité. Agréable à Dieu et aux hommes[1], la France avait mis en lui toutes ses espérances, et la religion le regardait comme son plus ferme appui. Elevé sous les yeux d'un père ennemi de toute dissimulation, il avait reçu dès sa plus tendre enfance des idées claires et distinctes sur les obligations de l'état auquel sa naissance le destinait. «Beau fils, lui disait le saint roi dans une grande maladie qu'il eut à Fontainebleau[2], je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume; car vraiment j'aimerois mieux qu'un Ecossois vînt d'Ecosse, ou quelque autre lointain étranger, qui gouvernât bien et loyaument, que tu te gouvernasses mal à point et en reproche.» Le jeune prince mourut avec tous les sentimens de piété que le religieux monarque lui avait inspirés. On conduisit son corps à Saint-Denis, et de là à Royaumont, où il fut inhumé. Le convoi se fit avec une magnificence extraordinaire: le roi d'Angleterre lui-même voulut porter quelque temps le cercueil. Tous les barons français et anglais le portèrent à son exemple, les uns après les autres. Louis, touché de cette marque de tendresse et de respect, retint à Paris Henri pendant tout le carême, et le reconduisit jusqu'à Saint-Omer, où ils passèrent les fêtes de Pâques, et se séparèrent très-satisfaits l'un de l'autre.

[Note 1: Duch., t. 5, pag. 442.]

[Note 2: Joinville, page 4.]

Mariage de Philippe, fils aîné du roi.

Après deux ans et demi que le roi employa à faire divers voyages dans son royaume, à des fondations de maisons religieuses et hôpitaux, et à faire plusieurs ordonnances utiles à l'état, il voulut accomplir le mariage de Philippe son fils aîné, héritier présomptif de la couronne, avec Isabelle, infante d'Aragon. Le roi s'était rendu à Clermont en Auvergne, accompagné de presque toute la noblesse de France, qui, par attachement autant que par devoir, avait voulu se trouver à la célébration de ce mariage. Mais la nouvelle du traité que le roi d'Aragon avait fait avec Mainfroi, fils naturel de l'empereur Frédéric II, pensa rompre une alliance si avantageuse pour l'infante. Louis venait d'en être informé; il protesta qu'il ne souffrirait jamais que son fils épousât une princesse dont le père avait des liaisons si étroites avec le plus-mortel ennemi de l'Eglise et des papes. On ne peut exprimer l'étonnement et l'embarras des deux cours: on connaissait le caractère du monarque, on craignait que rien ne pût l'ébranler. L'Aragonais surtout, désespéré d'un si fâcheux contre-temps, cherchait tous les tempéramens imaginables; il eut enfin le bonheur d'en trouver un qui satisfit pleinement. Il déclara par un acte authentique, qu'en mariant son fils avec la fille de Mainfroi, il ne prétendait prendre aucun engagement contraire aux intérêts de l'Eglise romaine, ni déroger ou préjudicier en rien à l'alliance qu'il venait de contracter avec la France. Ainsi les noces se firent avec l'applaudissement des deux nations, qui s'efforcèrent à l'envi de se distinguer par leur magnificence. On fixa d'abord le douaire d'Isabelle à quinze cents livres de rente: on l'augmenta dans la suite, lorsque Philippe parvint à la couronne; il fut de six mille livres. Jacques, fidèle à sa parole, n'entreprit rien par la suite en faveur de Mainfroi.

Les fêtes que Louis fut obligé de donner en cette occasion, ne diminuèrent rien de son application aux affairés de l'état. Il savait trouver le moyenne de satisfaire à tout, ménageait ses momens avec une prudente économie, et souvent reprenait sur son sommeil ceux qu'un devoir indispensable lui avait fait perdre en divertissemens. On lui disait un jour[1] qu'il donnait trop de temps à ses oeuvres de piété. «Les hommes sont étranges, répondit-il avec douceur: on me fait un crime de mon assiduité à la prière; on ne diroit mot si j'employois les heures que j'y passe, à jouer aux jeux de hasard, à courir la bête fauve, ou à chasser aux oiseaux.»

[Note 1: Duch., t. 3, p. 554.]

La police surtout et le commerce semblaient l'occuper tout entier. Il s'attacha d'abord à punir les crimes nuisibles à la société, tels que l'usure, l'altération des monnaies, les ventes à faux poids, et toute espèce de monopole. Comme il avait besoin d'être soulagé dans ces pénibles fonctions, il chercha long-temps, disent les historiens du temps, un grand sage homme pour le mettre à la tête de la justice et police, qu'il voulait établir principalement à Paris. C'étaient anciennement les comtes de chaque province qui avaient l'administration de la justice, de la police, des finances; les vicomtes, en leur absence, exerçaient les mêmes fonctions. Hugues Capet, parvenu à la couronne, supprima ces deux titres pour le comté de Paris, et leur substitua celui de prévôt, avec les mêmes prérogatives. Ce nouvel officier, outre le commandement sur la milice, administrait encore la justice: c'était lui seul qui la rendait à Paris, dans ces anciens temps où le parlement n'était pas encore rendu sédentaire. Mais cette importante place étant devenue vénale, plus elle donnait de pouvoir, plus elle occasionait d'injustices. Louis, pour remédier à ces abus, défendit la vénalité d'un emploi qui demandait le plus parfait désintéressement, et il eut la satisfaction de trouver un homme qui avait autant de lumières que d'intégrité. Ce fut Etienne Boilève, originaire d'Anjou, chevalier, noble de parage, c'est-à-dire de race. Louis lui donna la place de prévôt de Paris. C'était un homme de grande considération, tant à la cour qu'à l'armée; car ayant été fait prisonnier à Damiette, sa rançon fut mise à deux cents livres d'or, somme alors considérable. Comme Boilève était seul juge civil, criminel et de police, il fit rigoureusement punir les malfaiteurs, brigands, filoux, et autres fainéans de la société, qui vivent à ses dépens. Ensuite il rangea tous les marchands et artisans en différens corps de communautés, dressa leurs premiers statuts, et leur donna des réglemens si sages, qu'on n'a eu qu'à les copier où à les imiter dans tous ceux qu'on a faits depuis pour la discipline des diverses et nouvelles communautés de commerce.

Les moeurs, objet si digne de l'attention des rois, quelquefois trop négligé, eurent toujours la première part aux soins de saint Louis. Tout ce qui ressentait la licence était proscrit sous diverses peines; les spectacles étaient permis, mais ce qui pouvait causer quelque scandale en était sévèrement banni.

On vit sous son règne des écrits sur la religion, des ouvrages philosophiques, des poèmes, des romans; mais on n'y voyait rien qui respirât la sédition, l'impiété, le matérialisme, le fanatisme, le libertinage. D'abord il avait chassé les femmes de mauvaise vie, tant des villes que des villages; convaincu ensuite de la maxime de saint Thomas, que ceux qui gouvernent sont quelquefois obligés de souffrir un moindre mal pour en éviter un plus grand, il prit le parti de les tolérer; mais, pour les faire connaître et les couvrir d'ignominie, il détermina jusqu'aux habits qu'elles devaient porter, fixa l'heure de leur retraite; et désigna certaines rues et certains quartiers pour leur demeure. La pudeur, si naturelle au sexe, vint au secours des lois; plusieurs eurent honte d'un genre de vie qui les notait de tant d'infamie. Un grand nombre se convertirent, et se retirèrent dans une maison de filles pénitentes, qui était où l'on a vu depuis l'hôtel de Soissons.

On a parlé de son attention pour la sûreté des grands chemins; il voulut encore y joindre la commodité. S'il n'eut pas le bonheur de les porter à ce point de perfection où nous les voyons aujourd'hui, il eut du moins la gloire de les avoir rendus plus praticables qu'ils n'avaient été sous ses prédécesseurs. Souvent il envoyait des commissaires pour veiller à ce que les rivières fussent navigables. Enfin, rien n'était oublié, ni pour les réglemens, ni pour l'exécution, qui est encore plus essentielle.

Tant de soins, en établissant l'ordre dans l'état, en assuraient la tranquillité; ils répandirent l'abondance dans le royaume. C'est peu dire; ils augmentèrent les revenus de la couronne: ce qu'on peut regarder comme un chef-d'oeuvre de politique. Ce ne fut pas, en effet, par les impositions extraordinaires que le monarque s'enrichit; on ne les connaissait presque pas dans ces anciens temps. Alors, la richesse de nos rois, comme celle des seigneurs, ne consistait qu'en terres, en redevances, en confiscations, en péages, tant pour la sortie que pour l'entrée des marchandises. On les voyait, à la vérité, quelquefois exiger des décimes sur le clergé; d'autres fois, lever une espèce de taille sur les peuples de leurs domaines; mais Louis, persuadé que ce qui est à charge aux sujets, ne peut être avantageux au prince, loin de passer les bornes, fut toujours en garde contre les vexations nuisibles à l'état.

Cette sage conduite repeupla la France, que les désordres des règnes précédens avaient rendue presque déserte. On venait de tous côtés chercher ce qu'on ne trouvait pas ailleurs, l'aisance, la justice et la paix. Le commerce reprit une nouvelle vie; rien ne demeurait inutile: chacun faisait valoir ce qu'il possédait. «Finalement, dit Joinville[1], le royaume se multiplia tellement pour la bonne droiture qu'on y voyoit régner, que le domaine, censive, rentes et revenus du roi, croissoient tous les ans de moitié.»

[Note 1: Joinville, p. 124.]

Ce prince, ennemi de toute violence, était prêt à sacrifier ses droits, lorsqu'il y avait l'ombre de doute. C'est ainsi que, dans un parlement, on le vit ordonner qu'un banni de Soissons, à qui il avait fait grace, ne laisserait pas de garder son ban, parce que les habitans de cette ville lui remontrèrent que c'était donner atteinte à leurs priviléges. On admira la même modération lorsque, dans un autre parlement, il fut décidé qu'il ne lui appartenait pas, pendant la vacance du siége de Bayeux, de conférer les bénéfices de l'église du Saint-Sépulcre de Caen: aussitôt il révoqua la nomination qu'il avait déjà faite à une de ces prébendes. Rare exemple, qui apprend aux rois que l'autorité doit toujours céder quand la justice paraît!

Mais l'héroïsme de cette inflexible droiture éclata surtout dans une affaire qu'il eut avec l'évêque d'Auxerre. On avait mis, par ses ordres, sur le pont de cette ville, quelques poteaux où l'on avait arboré les fleurs de lis; le prélat les fit arracher de son autorité privée: c'était un attentat contre les lois qui défendent de se faire justice soi-même. Cependant Louis avait entrepris sur ses droits; cette raison fut suffisante pour lui faire pardonner ce qu'il y avait d'irrégulier dans le procédé de l'évêque. C'est cet amour inviolable de l'ordre, qui lui mérita l'estime, la confiance et le respect de toute l'Europe. L'Angleterre lui en donna une preuve bien glorieuse, en le choisissant pour arbitre de ses différens: heureuse si elle s'en fût rapportée à son jugement! Ce trait d'histoire exige quelque détail.

Il y avait plusieurs années que les barons d'Angleterre, irrités des prodigalités de leur roi, l'avaient obligé de jurer à Oxfort l'observation de la grande chartre, que les uns regardent comme le frein, les autres comme l'anéantissement de l'autorité royale. Henri, menacé secrètement d'une prison perpétuelle, fit plus encore; non-seulement il souscrivit à l'éloignement de ses quatre frères, les seigneurs de la Marche, en qui il avait mis toute sa confiance[1], mais même il avait consenti que l'on choisît vingt-quatre seigneurs pour travailler à la réforme du gouvernement; que ce qui serait déterminé dans ce conseil, à la pluralité des voix, fût inviolablement exécuté; qu'on remît entre leurs mains tous les châteaux et toutes les places fortes du royaume, pour en confier la garde à qui ils jugeraient à propos; enfin, qu'ils nommassent chaque année les justiciers, les chanceliers et les autres principaux officiers de l'état.

[Note 1: Matthieu Paris, Mat. Vestm. Kuiglon.]

C'était proprement le mettre en tutelle, et ne lui laisser que le nom de roi: terribles pronostics[1] de ce que ses successeurs auraient à craindre des communes, s'il est vrai, comme on l'assure, que c'est ici la première fois qu'elles ont été admises dans le parlement d'Angleterre. Du moins, est-il certain que le monarque demeura alors à la discrétion de ses barons, dont le plus accrédité était le comte de Leycester, Français de naissance, beau-frère de Henri par son mariage avec la comtesse du Perche, digne fils du fameux Simon de Montfort, par cette inflexibilité de caractère que rien ne peut détourner d'un premier dessein. Bientôt les ligués se virent maîtres de toutes les villes du royaume, et de la capitale même, dont les principaux bourgeois signèrent l'acte d'adjonction. Le roi des Romains, Richard, frère du monarque, fut aussi contraint de jurer, tant pour lui que pour ses descendans, d'observer les arrêtés que le nouveau conseil du roi avait faits pour la gloire de Dieu et le bien de l'état.

[Note 1: Rap. Thoyr., liv. 2, p. 473.]

L'infortuné Henri, dépouillé de son autorité, se voyait forcé d'approuver tout ce qui plaisait aux vingt-quatre. Dans cette extrémité, il se jeta dans la tour de Londres, s'y fortifia, et se servit de l'argent qu'il avait amassé depuis long-temps, pour regagner les bourgeois et pour y lever des soldats. Un jour qu'il était sorti pour aller se promener sur la Tamise, une tempête qui s'éleva tout-à-coup, l'obligea de se faire mettre à terre au lieu le plus prochain. Il se trouva par hasard que c'était précisément à l'hôtel du comte de Leycester, qui le reçut à la descente du bateau, et lui dit, pour le rassurer, qu'il n'y avait rien à craindre, puisque l'orage était déjà passé. Non, non, lui répondit le monarque en jurant, la tempête n'est point passée; et je n'en vois point que je doive craindre plus que vous. Il avait écrit au pape, pour le prier de l'absoudre du serment fait à Oxfort; il l'obtint d'autant plus aisément, que, depuis la réforme, les Italiens ne touchaient plus rien des bénéfices qu'ils avaient en Angleterre. Aussitôt il assemble un parlement, qu'il ouvre et ferme tout à la fois par cette déclaration: «Qu'il ne se croyoit plus obligé de tenir sa parole, puisqu'on n'exécutoit point ce qu'on lui avoit promis; qu'au lieu des trésors qui devoient remplir son épargne, il se trouvoit seul dans l'indigence, tandis que les vingt-quatre épuisoient l'état pour s'enrichir; qu'il étoit temps qu'il reprît le personnage de roi, et que ses sujets rentrassent dans le devoir; qu'il ne les avoit mandés que pour leur donner le choix de l'obéissance ou de la guerre.» C'était parler véritablement en roi; mais pour soutenir cette démarche, il fallait de la fermeté. Henri était le plus faible de tous les hommes. Ce discours néanmoins parut, pour le moment, produire un bon effet; toute l'assemblée donna les mains à la révocation du convenant: c'est ainsi qu'on appelait l'arrêté d'Oxfort. Le seul comte de Leycester osa tenir ferme, et bientôt sut regagner la plus grande partie des barons. Si l'on en croit ses panégyristes, ce fut la dignité inviolable du serment qui le rendit inflexible: ce qui leur fournit la matière d'un grand éloge. Mais un serment contraire à la loi peut-il jamais obliger? Celui que Leycester avait fait autrefois, en prêtant foi et hommage à son roi, était-il moins sacré que celui qu'il avait fait en se soustrayant à l'obéissance?

Tout semblait disposé à la guerre. Ce n'était partout qu'assemblées tumultueuses, la plupart contraires aux intérêts du prince. On courut enfin aux armes de tous côtés, et de part et d'autre on ne s'occupa que des moyens de se surprendre. Henri manqua d'être pris dans Winchester. Edouard son fils, qui, d'abord, sans qu'on sache pourquoi, prit le parti des ligués, qu'ensuite il abandonna de même, fut arrêté à Kingston, et forcé de livrer Windsor, d'où il était sorti imprudemment. Le comte de Leycester se trouva lui-même dans un grand embarras en un faubourg de Londres, et serait infailliblement tombé au pouvoir du roi, si les bourgeois, après avoir forcé les portes du pont, ne lui eussent facilité sa retraite dans la ville, où l'on tendit aussitôt les chaînes. Alors les barons ne ménagèrent plus rien, renouvelèrent leurs sermens avec les plus horribles exécrations, et se firent couper les cheveux pour se reconnaître. On n'entendait parmi le peuple que ces discours séditieux: «Qu'ils ne vouloient point d'un roi esclave du pape et vassal de la France, qu'ils sauraient bien se conduire sans lui; qu'il pouvoit aller gouverner sa Guyenne, et rendre fidèlement au monarque François le service qu'il lui avoit juré.» Insolences trop ordinaires à la populace, surtout en Angleterre.

Louis est choisi pour arbitre entre le roi et les barons d'Angleterre.

Quelques gens sages des deux partis cherchèrent différentes voies de conciliation, mais toujours inutilement. On était convenu que toute la cour, et les principaux ligués se trouveraient à Boulogne, pour y discuter leurs prétentions réciproques devant le roi de France. On s'y rendit en effet de part et d'autre; on disputa beaucoup, et on ne conclut rien. On proposa enfin de s'en remettre à l'arbitrage du monarque français, et de se soumettre, sans restriction, à ce qu'il ordonnerait. Henri l'accepta sans peine, les barons avec répugnance, ne voulant point d'un roi pour juge dans une cause qui semblait être celle de tous les rois. Tout le monde cependant y consentit, et, des deux côtés, on s'engagea par de grands sermens et par des actes solennels. Le prince anglais, dans son compromis, daté de Windsor, où l'on voit les sceaux d'Edouard, son fils aîné, de Henri d'Allemagne, son neveu, et de trente autres seigneurs, tant étrangers que regnicoles, jure sur son ame, en touchant les saints évangiles[1], qu'il observera fidèlement ce que le roi de France décidera sur les statuts d'Oxfort. Les barons (c'étaient les évêques de Londres et de Worchester, Simon de Montfort, comte de Leycester, trois de ses fils, et dix-huit autres seigneurs) promettent la même chose et de la même manière, s'obligeant, sous les sermens les plus sacrés, à exécuter de bonne foi ce qui sera ordonné. On n'y met qu'une condition, c'est que le différend sera jugé avant la Pentecôte.

[Note 1: Matthieu Paris, p. 992.]

Louis voulut bien se charger de l'arbitrage, et convoqua l'assemblée dans la ville d'Amiens. Le roi et la reine d'Angleterre s'y rendirent au jour marqué, et les barons y envoyèrent leurs députés. L'affaire fut agitée de part et d'autre avec beaucoup de force, le droit primitif des peuples mûrement pesé, le pouvoir transféré aux souverains par la société, scrupuleusement examiné. On exposa, en faveur des sujets, qu'en se donnant aux rois, ils n'avaient cherché qu'à posséder leurs biens et leur vie dans une parfaite sécurité, non à les exposer en proie à la cupidité ou à l'ambition; qu'un état policé n'était point un composé d'esclaves qu'on ne dût consulter sur rien, dont on pût prodiguer arbitrairement le sang et les trésors; enfin, que les articles d'Oxford n'étaient qu'une interprétation, ou plutôt une suite naturelle des lois du royaume.

On démontra, d'un autre côté, que la dignité des rois n'est, ni un vain titre, ni un nom de théâtre et sans effet; que, chargés de veiller au bonheur, à la défense et à la gloire de la société, il est de la dernière conséquence que leurs ordres soient inviolablement exécutés en tout ce qui a rapport à ces objets si importans; que leurs droits ne sont pas moins sacrés que ceux de l'état qu'ils gouvernent; que la qualité de législateur, toujours inséparable de la souveraineté, ne leur laisse d'autre juge de leurs actions que celui d'où émane toute puissance, en un mot, que le convenant d'Oxford était une infraction formelle aux lois, un traité monstrueux, incapable de lier, quand même il aurait été libre.

Louis, pleinement instruit de la nature des articles contestés, sensiblement touché des maux qui en résultaient, tels que l'avilissement de la majesté royale, la guerre allumée dans toute l'Angleterre, la profanation des églises, l'oppression, tant des étrangers que des naturels du pays, prononça, en ces termes, qui marquent un juge souverain et absolu, le célèbre arrêt qui tenait l'Angleterre, la France et toute l'Europe en suspens.

«Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit: Nous annullons et cassons tous les statuts arrêtés dans le parlement d'Oxford, comme des innovations préjudiciables et injurieuses à la dignité du trône: déchargeons le roi et les barons de l'obligation de les observer: déclarons nul et de nulle valeur tout ce qui a été ordonné en conséquence: révoquons et supprimons toutes les lettres que le roi peut avoir données à ce sujet: ordonnons que toutes les forteresses qui sont entre les mains des vingt-quatre seront remises en sa puissance et en sa disposition: voulons qu'il puisse pourvoir à toutes les grandes charges de l'état; accorder retraite aux étrangers dans son royaume, appeler indifféremment à son conseil tous ceux dont il connaîtra le mérite et la fidélité: décernons et statuons qu'il rentrera dans tous les droits légitimement possédés par ses prédéceseurs; que, de part et d'autre, on oubliera le passé; que personne ne sera inquiété ni recherché: n'entendons pas néanmoins qu'il soit dérogé, par ces présentes, aux priviléges, charges, libertés et coutumes qui avoient lieu avant que la dispute se fût élevée.»

On sent la sagesse d'un arrêt qui, en proscrivant toute innovation, mettait à couvert les droits du prince et les priviléges de la nation. Plusieurs, en effet, frappés de l'équité d'un jugement qui condamnait l'usurpation, sans rien faire perdre de ce qui était dû incontestablement, renoncèrent à la ligue, et rentrèrent dans leur devoir. Mais rarement, en matière de faction, l'intérêt des chefs est que les différends s'accommodent avec tant de promptitude:: les barons voyaient tous leurs projets renversés; la plupart se plaignirent que Louis avait agi, dans cette occasion, moins en philosophe éclairé qu'en roi prévenu des prérogatives de la couronne, et déclarèrent hautement qu'ils en appelaient à leur épée. Le comte de Leycester, plus méchant, mais plus politique, prétendit que les statuts d'Oxford n'étant fondés que sur la grande chartre, les confédérés avaient gagné leur cause, puisque, par ce prononcé, ce précieux monument de leur liberté subsistait en son entier. Ainsi, la guerre recommença plus furieusement que jamais. Henri, d'abord vainqueur en quelques rencontres, ensuite vaincu et fait prisonnier au combat de Lewes, avec le prince Edouard son fils, et le roi des Romains, son frère, fut contraint de jurer de nouveau l'observation du funeste convenant. Alors l'ambitieux Montfort se montra à découvert; maître de toute la famille royale, il sut en tirer tout l'avantage que sa politique put lui suggérer. Ce même homme, qui, peu auparavant, ne se faisait aucun scrupule de désobéir au roi, sous prétexte qu'il était gouverné par de mauvais ministres, ne se servait plus du nom de ce monarque, que pour faire respecter les ordres qu'il en extorquait lui-même. Cet ennemi prétendu du despotisme, qui n'avait suscité tant d'affaires au malheureux Henri, que pour réprimer, disait-il, la puissance arbitraire, trouvait fort mauvais qu'on n'obéît pas à ce même prince, depuis qu'il n'était guidé que par ses conseils. C'est ainsi que les hommes changent de principes et de maximes, selon leurs intérêts et selon les événemens divers qui arrivent dans leurs affaires.

Edouard cependant, échappé de sa prison, eut bientôt rassemblé une armée supérieure à celle des confédérés. Aussitôt il marche contre le comte de Leycester qui avait toujours Henri en sa puissance, le joint près d'Evesham, lui présente la bataille, le défait, et délivre le roi son père: victoire d'autant plus complète, que le comte de Leycester, le chef et l'ame de la rébellion, fut tué sur la place. On fit mille outrages à son corps; il fut mutilé, coupé en morceaux, et la tête envoyée à la femme de Roger Mortimer, comme un témoignage certain que son mari était vengé de cet ennemi.

Telle fut la fin malheureuse de Simon de Montfort, comte de Leycester, qu'une fâcheuse affaire avec la reine Blanche, à laquelle il avait voulu ôter la régence, obligea de quitter la France, sa patrie, et qui trouva le moyen, quoique étranger, de se rendre le plus puissant et le plus redoutable seigneur d'Angleterre. Après sa mort, tout se soumit, et ce royaume commença enfin à jouir de quelque tranquillité. Il ne l'avait acquise que par le sang; dans la suite, il lui en coûta beaucoup encore pour l'affermir; juste punition de l'opiniâtre résistance des barons, qui se repentirent, mais trop tard, de ne s'en être pas rapporté au jugement de Louis.

Tous les regards de l'Europe étaient fixés sur la France, ou il se négociait une affaire beaucoup plus importante: c'était l'investiture du royaume de Sicile, en faveur du comte d'Anjou, frère du roi. Ce royaume avait été envahi par Mainfroi, fils naturel de l'empereur Frédéric II. Il appartenait, par droit de succession, à Conradin, petit-fils de cet empereur. Mais les papes, qui soutenaient que ce royaume était un fief du Saint-Siége, ne voulaient ni de Mainfroi, ni de Conradin, ni d'aucun de la famille de Frédéric, qu'ils regardaient comme l'implacable ennemi des papes.

Le pape Innocent IV l'avait offert au comte d'Anjou, dès l'année 1252; mais l'absence du roi son frère, et l'impuissance où il était dans cette conjoncture, de soutenir une telle entréprise, la lui fit refuser. Cette couronne fut ensuite offerte à Richard, frère du roi d'Angleterre, et enfin à Edmond, second fils du même roi, qui l'accepta. Toutefois Urbain IV, qui avait succédé à Innocent, suivant le dessein de ses prédécesseurs, ne se rebuta point, et voyant que l'embarras où se trouvait le roi d'Angleterre dans son royaume, l'empêchait de penser à rien faire pour la conquête de la Sicile, en faveur du prince Edmond, il résolut d'offrir au roi de France cette couronne pour celui de ses enfans auquel il lui plairait de la destiner; mais Louis refusa son offre, pour ne pas préjudicier aux droits de Conradin, ou à ceux d'Edmond d'Angleterre, qui en avait déjà reçu l'investiture. Malgré tous ces refus, Urbain fit encore proposer cette couronne par Barthélemi Pignatelli, archevêque de Cosence, au comte d'Anjou.

Quoique le roi n'eût accepté pour aucun de ses enfans l'investiture de la Sicile, il ne s'opposa point aux droits que le comte d'Anjou, son frère, acquérait sur ce royaume par la donation du pape, qui prétendait, à cause de la félonie des princes de la famille de Frédéric, être en droit de disposer de cet état, comme d'un fief relevant du Saint-Siége. Le roi, qui crut avec raison qu'il ne lui appartenait pas d'entrer dans la discussion de droits, peut-être aussi injustes d'une part que de l'autre, laissa l'archevêque de Cosence négocier cette affaire avec le comte d'Anjou.

Je n'entrerai point dans le détail des difficultés que ce prince put avoir sur diverses circonstances de cette affaire, ni des conditions auxquelles le pape lui donna l'investiture du royaume de Sicile. Je dirai seulement que l'espérance d'une couronne, et les instances de la comtesse Béatrix, femme du comte d'Anjou, qui voulait à quelque prix que ce fût, être reine comme ses trois autres soeurs, le firent passer par-dessus toutes les difficultés.

Le comte d'Anjou partit de Marseille, le 15 mai 1265, sur une flotte de trente galères, avec plusieurs vaisseaux de transport. Après avoir essuyé une violente tempête, il arriva heureusement, la veille de la Pentecôte, à Rome, où il reçut l'investiture du royaume de Sicile: elle lui fut conférée par quatre cardinaux que le pape avait envoyés pour cet effet. Il prit dès ce moment le titre de roi de Sicile; mais il ne fut couronné, avec Béatrix sa femme, que le jour des Rois de l'année suivante.

Charles ayant reçu un renfort considérable de troupes, tant de ses comtés de Provence et d'Anjou, que de plusieurs seigneurs français volontaires, qu'il avait engagés par ses promesses à l'accompagner, et qui se rendirent en Italie par les Alpes, se mit en campagne.

Mainfroi, de son côté, avec une armée plus forte que celle de Charles, se mit en état de lui résister. Mais, ayant réfléchi sur le péril qui le menaçait, et redoutant la valeur de la noblesse française, il envoya des ambassadeurs au pape pour lui faire des propositions de paix. Urbain refusa de les entendre. Mainfroi en fit faire aussi à Charles: il répondit à ceux qu'il lui envoya, dites de ma part au soudan de Lucerie (c'était une ville tenue par les Sarrasins, qui étaient au service de Mainfroi) que devant qu'il soit peu de jours, il m'aura mis en paradis, ou que je l'aurai envoyé en enfer.

Enfin après plusieurs combats dans lesquels Charles eut toujours de l'avantage, et après s'être rendu maître de plusieurs villes, les deux armées se joignirent dans la plaine de Bénévent, où après un combat très-opiniâtre celle de Mainfroi fut mise en déroute, et lui-même y perdit la vie. Les historiens du temps nous apprennent que Richard, comte de Caserte, fut cause du malheur de Mainfroi, ayant quitté son parti et livré aux Français un passage important, pour se venger de Mainfroi, qui était son beau-frère, et dont il était l'ennemi caché, parce que ce prince avait abusé de la femme du comte. C'est ainsi que souvent la justice divine dispose les choses de telle manière, qu'un crime est puni par un autre crime.

Pendant que Charles, comte d'Anjou, frère du roi, était occupé, comme je viens de le rapporter, à la conquête du royaume de Sicile, Louis, qui n'y avait pris aucune part, toujours égal à lui-même, continuait de donner à la France le spectacle de ses vertus pacifiques et bienfaisantes, qui sont en même temps la gloire du prince et le bonheur des peuples. Mais quelque ardent que fût son zèle pour la justice, jamais il ne l'emporta au-delà des bornes. La modération la plus sage fut toujours l'ame de ses actions: c'est ce qu'on remarque surtout au sujet du droit d'asile. Un voleur avait été pris par les officiers du monarque dans l'église des Cordeliers de Tours; l'archevêque se récria contre la prétendue profanation, et redemanda le coupable avec grand bruit. Le roi voulut bien avoir égard à ses plaintes; il assembla un parlement, où, l'affaire scrupuleusement examinée, il fut ordonné que le criminel serait reconduit à l'église; mais que les religieux, ou les gens du prélat, l'en chasseraient aussitôt, de manière qu'il pût être repris, sinon qu'on irait le saisir jusqu'aux pieds de l'autel. Par cet expédient, Louis sut accorder ce qu'il devait à sa dignité, avec les ménagemens que les circonstances exigeaient pour des vassaux aussi puissans, que jaloux de certains priviléges contraires à la bonne police et à la tranquillité des peuples, qu'il n'avait pas encore été permis de détruire.

Mariage de Jean, fils du roi.

Vers ce même temps, Louis maria le prince Jean, dit Tristan, son quatrième fils, avec Jolande, fille aînée de Eudes IV, duc de Bourgogne, comte de Nevers, du chef de sa femme. Il y eut quelques difficultés sur la tutelle de la jeune épouse; les uns prétendaient qu'elle appartenait incontestablement au prince son mari; les autres soutenaient que jusqu'à ce qu'il eut vingt-un ans accomplis (il n'en avait alors que seize), il devait demeurer avec sa femme et ses belles-soeurs sous la puissance de son beau-père, qui cependant jouirait de tout le bien. On trouva le moyen de partager le différend; il fut arrêté que Eudes aurait la tutelle des trois cadettes, mais qu'il laisserait à son gendre, sous la conduite du roi, l'administration des biens qui leur revenaient du chef de leur mère. On n'y mit qu'une condition: c'est que le roi, après avoir prélevé les frais nécessaires pour cette gestion, remettrait fidèlement l'excédant pour l'entretien des princesses qui étaient sous la garde de leur père. Le duc de Bourgogne, qui avait amené sa fille à Paris pour la célébration des noces, accepta cet accord au nom de son fils, qui, depuis un an, était parti pour la Palestine, d'où il ne revint pas. Lorsque le roi eut appris sa mort, il fit un voyage à Nevers, pour mettre le jeune prince Tristan en possession du comté de Nevers, qu'il venait d'acquérir par son mariage.

Celui de Blanche, troisième fille de Louis, avec Ferdinand de Castille, fut aussi conclu dans la même année, mais il ne s'accomplit que trois ans après. L'infant était plus jeune que la princesse, qui elle-même n'avait pas atteint l'âge nubile. On convint que si elle survivait à son époux, elle aurait la liberté de revenir en France avec sa dot et son douaire; l'une devait être de dix mille livres, et l'autre de sept.

Rien n'échappait à l'attention et aux recherches du sage monarque. Telle était alors la tyrannie des péages, qu'en plusieurs lieux les seigneurs se prétendaient en droit d'obliger les marchands à se détourner du chemin le plus court pour se présenter devant leurs bureaux, qu'ils avaient soin de multiplier le plus qu'ils pouvaient. Il arriva que quelques commerçans, pour épargner les frais, évitèrent de passer par un endroit où il y avait douane: toutes leurs marchandises furent saisies. Les malheureux prétendirent en-vain qu'ils étaient exempts de cette servitude; les commis ne voulurent rien écouter. L'affaire fut portée devant le roi, qui, pour n'être pas trompé, ni à son profit, ni à sa perte, tenait un registre exact de toutes ces choses. Il vit qu'effectivement son droit ne s'étendait pas jusque-là; il condamna les commis, non-seulement à rendre tous les effets, mais même à indemniser les marchands.

La jurisprudence des anciens temps semblait moins punir qu'autoriser le meurtre, l'assassinat et les autres crimes. On en était quitte pour nier le fait, offrir le duel, et jeter son gage de bataille. La voie d'information, comme on l'a dit ci-devant, en parlant de l'affaire de Coucy, malgré tous les efforts de Louis, n'était reçue que dans ses domaines: il n'oubliait rien, du moins, pour arrêter le mal par tous les châtimens que la prudence et le droit permettaient à son zèle: c'est ce qui paraît singulièrement dans une affaire entre deux gentilshommes artésiens, qui passèrent un compromis pour s'en rapporter à son jugement.

L'un, c'était Alenard de Selingam, sollicitait une vengeance éclatante de la mort de son fils, que l'autre avait cruellement assassiné. Celui-ci, nommé André de Renti, se défendait vivement d'une action si barbare. Déjà la plainte avait été portée à la cour d'Artois, où l'accusé prétendait s'êtré justifié; mais cette justification souffrait apparemment quelque difficulté, puisque la querelle durait encore. Le roi ordonna des informations. Il fut prouvé que Renti, ayant rencontré le fils de Selingam, l'avait renversé d'un coup de lance, en l'appelant méchant bâtard; qu'aussitôt un chevalier de la compagnie de Renti, avait enfoncé un poignard dans le sein du jeune Selingam, au moment même qu'il rendait son épée et demandait la vie. Louis, instruit de la vérité du crime, put à peine retenir sa juste indignation; mais enfin ce crime n'était notoire que par une procédure d'information, jusqu'alors inusitée en France lorsqu'il s'agissait de la noblesse: le coupable persistait à le nier. Le roi, n'osant pas le faire punir comme il aurait souhaité, ne songea qu'à en tirer au moins tout l'avantage qu'il pouvait. Ne voulant point porter atteinte à la justice du comte d'Artois, il crut qu'il devait prononcer, non-seulement en nom commun, mais encore conformément aux usages reçus dans les états du jeune prince. Ce qui avait été décidé à Saint-Omer, touchant la pièce de terre, fatale cause de la querelle, fut confirmé en son entier. On l'adjugea aux Selingams à perpétuité. Renti fut en outre condamné à demander pardon à genoux au père du défunt, à faire quarante livres de rente à ses enfans; enfin, à vider le royaume, pour aller passer cinq années au service de la Terre-Sainte.

On le vit, peu de temps après, décerner la même peine de l'exil contre Boson de Bourdeille, qui, pour s'emparer du château de Chalus, en Limousin, avait tué un chevalier nommé Maumont. En vain Marguerite de Bourgogne, vicomtesse de Limoges, intercéda pour le meurtrier, qui offrait de se justifier par le duel: il fut obligé de rendre la forteresse, et d'aller servir treize ans dans la Palestine.

Un chevalier se plaignait d'avoir été insulté par trois gentilshommes: le châtiment suivit de près la poursuite de l'outrage. Louis, outre une grosse amende qu'il exigea au profit de l'offensé, ordonna qu'ils iraient ensuite combattre sous les étendards du roi son frère. C'est ainsi qu'il savait tirer le bien du mal, toujours occupé de l'un pour extirper l'autre.

Ce fut par le même principe de justice et d'humanité, qu'il s'éleva fortement contre un usage observé de tout temps à Tournay, où ceux qu'on avait bannis pour meurtre, pouvaient se racheter de leur ban en payant cent sous. C'était mettre la vie des hommes à bien vil prix. Il en fut indigné, et rendit une ordonnance qui abolissait cette étrange coutume; ce qui le mit en si grande vénération parmi les peuples du Tournaisis, que pour éterniser la mémoire de ce sage règlement, ils arrêtèrent que, tous les ans, au jour de l'Ascension, le greffier du siége marcherait dans les places publiques, cette ordonnance à la main, disant à haute voix, que Louis, roi de France, était véritablement le père du peuple; que, par ses soins, la vie du citoyen serait désormais en sûreté; et que les meurtriers ne devaient plus espérer de jouir de leur patrie.

Ce fut cette année que Louis arma chevalier le prince Philippe, son fils aîné, qui entrait alors dans sa vingt-troisième année. Jamais cérémonie, dit un auteur du temps[1], ne rassembla plus de noblesse et de prélats: Paris surtout fit éclater, en cette occasion, le tendre amour qu'on lui connaît pour ses princes, amour qui se reproduit d'une façon toujours nouvelle. Tout travail cessa pendant plus de huit jours; les rues étaient parées de ce que chaque citoyen avait de plus beau en tapisseries; un nombre infini de fanaux de différentes couleurs, placés sur le soir, à chaque fenêtre, ne laissait point apercevoir l'absence du soleil. L'air retentissait nuit et jour de mille cris de joie et d'alégresse. On compte plus de soixante seigneurs qui reçurent, avec le jeune prince, l'épée de la main du monarque. Les plus considérables étaient Robert, comte d'Artois, neveu du roi; Jean de Bourgogne, devenu l'aîné de sa maison, par le décès du comte Eudes; Robert IV, comte de Dreux; Guillaume, fils du comte de Flandre; Renaud de Pons; Guillaume et Robert de Fiennes; Jacques de Faucigny, neveu de Joinville, et plusieurs autres. Le roi fit toute la dépense, qu'on fait monter à treize mille livres, somme considérable pour ce temps-là. L'honneur d'être introduit par un prince tel que Louis, au temple de la gloire, c'est ainsi que nos anciens nommaient la chevalerie, avait attiré en France Edmond d'Angleterre et un fils du roi d'Aragon. Tous deux y voulurent paraître avec un éclat qui répondît à leur haute naissance, et tous deux s'y distinguèrent par leur magnificence. Il y eut des courses de chevaux, et des combats de barrière, où les nouveaux chevaliers firent admirer leur adresse, et se montrèrent dignes du grade auquel ils venaient d'être élevés.

[Note 1: Guillaume Nangis, p. 378.]

Le roi contribue à l'augmentation de la Sorbonne.

On rapporte encore à cette même année, non l'établissement (il est de l'année 1253), mais la confirmation du fameux collége de Sorbonne, le plus ancien, pour la théologie, de tous ceux que l'Europe a vu naître dans son sein. La réputation de cette école a fait prodiguer au célèbre Robert, dont elle porte le nom, des titres qu'il n'eut pas réellement, ou du moins qu'il ne mérita qu'en partie: tel est celui de prince du sang royal, quoiqu'il fût fils de vilain et de vilaine[1], c'est-à-dire roturiers, établis à Sorbonne, village du Rhételois; tel celui de confesseur du roi, qu'aucun auteur contemporain ne lui donne, sur lequel Joinville garde un profond silence, qu'il semble même lui refuser, en n'attribuant qu'à la vertu de cet ecclésiastique l'honneur que le monarque lui faisait de l'admettre à sa table, de laquelle place enfin le seul Geoffroy de Beaulieu paraît avoir été en possession depuis le départ du prince pour la Terre-Sainte jusqu'au moment de sa mort: tel encore celui de fondateur unique de la Sorbonne, dont les plus anciens monumens ne le nomment que proviseur. Il est vrai qu'il contribua de ses deniers à ce superbe monument, mais Louis y eut beaucoup plus de part que lui. C'est à la générosité du saint roi que les Sorbonnistes doivent la maison qui fut comme leur berceau. Elle était située vis-à-vis du palais des Thermes, dans une rue nommée anciennement Coupe-Gueule, ou Coupe-Gorge, parce qu'il s'y commettait beaucoup de meurtres. On l'appelle aujourd'hui la rue de Sorbonne. Il y joignit par la suite plusieurs autres bâtimens qu'il acheta sur le même terrain pour y établir les pauvres maîtres. C'est le nom qu'on donnait aux premiers docteurs qui composèrent ce collége.

[Note 1: Joinville, p. 8.]

Quoi qu'il en soit, le nouvel établissement devint en très-peu de temps une école célèbre, où fleurirent les sciences et la piété. Bientôt on en vit sortir de grands docteurs, qui répandirent sa réputation dans toute l'Europe. On compte parmi ses premiers professeurs un Guillaume de Saint-Amour, un Odon ou Eudes de Douai, un Gérard de Reims, un Geraud d'Abbeville; noms fameux dans ces temps-là, ensevelis aujourd'hui avec leurs ouvrages dans la poussière des bibliothèques. On ne tarda pas à voir s'élever, toujours sous la direction de Robert, un nouveau collége pour les humanités et la philosophie: on lui donna le nom de Calvi, ou de la petite Sorbonne. Il subsista jusqu'au temps où le cardinal de Richelieu entreprit ce superbe édifice, qui à fait l'admiration de tous les connaisseurs. Ce ministre, en faisant démolir le collége de Calvi, pour y construire sa chapelle, s'était obligé de le rebâtir sur un terrain également contigu; mais la mort le prévint. Ce fut pour suppléer à cet engagement qu'en 1648, la famille de Richelieu fit réunir le collége du Plessis à la Sorbonne.

Louis cependant, peu rebuté de tout ce qu'il avait souffert dans sa première croisade, toujours dévoré de zèle pour l'intérêt de la religion et de l'Eglise, méditait secrètement une seconde expédition pour le secours des Chrétiens de la Palestine. Il se voyait en paix, aimé de ses peuples, redouté de ses voisins: ses finances étaient en bon état; la France nourrissait dans son sein une nombreuse et brillante jeunesse, qui ne respirait que la guerre. S'il ne se sentait pas assez de forces pour combattre lui-même comme autrefois, il croyait du moins qu'un général infirme peut, de sa tente, donner les ordres nécessaires, et faire combattre les autres. Plein de ces idées, que sa piété lui représentait conformes à sa raison, il en fit part au pape, qui écrivit au saint roi une lettre extrêmement tendre, pour l'exhorter à presser l'exécution d'une entreprise qui ne pouvait, disait-il, être inspirée que du Ciel.

Etat des affaires de la Palestine.

La Palestine se trouvait alors dans un état déplorable. Louis, pendant le séjour qu'il y fit, y avait rétabli, comme je l'ai dit ci-devant, et fortifié plusieurs places. Lors de son départ, il y avait laissé pour commander, le brave Geoffroy de Sargines. Ce grand homme avait répondu parfaitement aux intentions du monarque, et soutenu par sa valeur et par sa conduite ce royaume désolé et réduit à quatre ou cinq forteresses. Tout y fut long-temps paisible sous le gouvernement de Plaisance d'Antioche, veuve de Henri de Lusignan, roi de Jérusalem; titre vain, à la vérité, car Jérusalem était au pouvoir des infidèles, mais toujours ambitionné, parce qu'il donnait un rang considérable parmi les princes chrétiens. Hugues II le portait alors avec celui de roi de Chypre: comme il n'était pas en âge de gouverner, la régence fut confiée, suivant l'usage, à la reine, sa mère, fille de Bohémont, prince d'Antioche.

Mais cette tranquillité dont jouissaient les chrétiens d'Orient, était moins due à la sagesse de leur conduite, qu'à la méchanceté de leurs ennemis. L'ambitieux Moas, soudan d'Egypte, impatient de voir son autorité partagée, déposa le jeune Achraf-Mudfaredin, qu'on lui avait donné pour collègue, et fit assassiner le brave Octaï, dont il avait reçu les plus grands services. Il fut lui-même poignardé dans le bain, par ordre de sa femme, dont le crime ne tarda pas à être expié par une mort semblable. Almansor-Nuradin-Ali, son fils, hérita de sa couronne, et non de ses grandes qualités. Le peu de courage qu'il montra lors de l'invasion des Tartares, le fit déposer comme indigne du trône. Colus-Sephedin-Modfar fut mis en sa place d'une voix unanime. C'était un Mameluck distingué par sa valeur, soldat intrépide, le plus grand capitaine de l'empire égyptien. Aussitôt il donne ses ordres pour la sûreté des frontières, renouvelle la trève avec les Chrétiens de la Palestine, marche contre cent mille chevaux que Holagou, prince tartare, avait laissés en Syrie, les forces dans leur camp, tue leur général, et les oblige de repasser l'Euphrate. Il revenait triomphant, lorsqu'il fut assassiné par l'émir Bondocdar, autre Mameluck dont il a été parlé plusieurs fois dans cette histoire[1]. Le meurtrier se présente aux troupes, l'épée teinte encore du sang d'un maître qui n'avait fait d'autre crime que de n'avoir pas voulu violer la trève qu'il venait de conclure avec les Chrétiens. Toute l'armée le proclame soudan. Il se rendit ensuite au Caire, où il fut couronné solennellement.

[Note 1: Assises de Jérusalem, chap. 284 et suiv.]

Ce fut ainsi que Bondocdar, deux fois meurtrier de ses maîtres, passa de l'esclavage à la souveraineté, et sut réunir sur sa tête cinq belles couronnes; celle d'Egypte, celle de Jérusalem, celle de Damas, celle d'Alep et celle de l'Arabie. Les historiens arabes le peignent comme un héros sublime dans ses vues, fécond dans ses projets, d'une activité, enfin, qui le multipliait, pour ainsi dire, et le reproduisait partout. Ce fut lui, disent-ils, qui établit le premier les postes réglées, qui fit refleurir les sciences en Egypte, qui rendit en quelque sorte à cette fameuse région la célébrité dont elle jouissait sous les Ptolémées.

Mais les Chrétiens, dont il fut le plus terrible fléau, nous le présentent sous d'autres couleurs. S'ils le comparent à César pour les talens guerriers, ils le placent en même temps à côté des Néron pour la cruauté. Nouvel Hérode, ajoutent-ils, pour n'avoir point de compétiteur au trône, il extermina toute la famille royale du grand Saladin, qui, en mourant, avait laissé quatorze fils. On compte jusqu'à deux cent quatre-vingts émirs ou Mamelucks, autrefois ses compagnons, qu'il fit massacrer sur le simple soupçon qu'ils en voulaient à sa vie. Telle était la tyrannie de son gouvernement, qu'on n'osait ni se rendre visite, ni se parler familièrement, ni se donner les plus légères marques d'amitié. On le voyait souvent courir seul toute l'Asie sous un habit étranger, tandis que les courtisans le croyaient en Egypte, et se tenaient dans une humble posture à la porte de son palais, pour avoir des nouvelles de sa santé. S'il arrivait qu'il fût découvert, c'était un crime que de témoigner le reconnaître. Un malheureux l'ayant un jour rencontré, descendit de cheval, et se prosterna, suivant la coutume, pour lui rendre son hommage, il le fit pendre comme criminel de lèse-majesté. Un de ses premiers émirs sachant qu'il méditait un pélerinage au tombeau de Mahomet, vint lui demander la permission de l'accompagner dans ce saint voyage. Il fut arrêté, conduit sur la place, où il eut la langue coupée. Tel est, criait un héraut, le supplice que mérite un téméraire qui ose sonder les secrets du soudan.

Sévère censeur des perfidies d'autrui, il reprochait amèrement aux Chrétiens d'avoir dégénéré des vertus de leurs ancêtres, ces hommes si fameux et si puissans, parce que l'honneur et la vérité étaient leurs plus chères idoles. C'était précisément, remarque l'auteur que nous suivons, découvrir un fétu dans l'oeil de son voisin, pendant qu'il portait une poutre dans le sien. Lui-même s'engageait, jurait, promettait avec beaucoup de fermeté, bien résolu de ne tenir sa parole qu'autant qu'il y trouverait son intérêt. Mahomet, quoique son prophète, lui paraissait moins grand que lui: il croyait avoir fait de plus grandes choses; il méprisait surtout la puissance des Chrétiens, et leur milice était l'objet continuel de ses railleries. Ils sont venus fondre sur nos états, disait-il, ces rois si fiers de France, d'Angleterre et d'Allemagne. Quel a été le succès de leurs entreprises? Ils ont éprouvé le sort de ces gros nuages que le moindre vent fait disparaître. On le loue cependant de sa continence; il n'avait que quatre femmes, dont la plus chérie était une jeune chrétienne d'Antioche qu'il menait toujours avec lui. Il détestait le vin et les femmes publiques, qui avilissent l'homme en énervant son esprit et son courage. En vain on lui objecta que ses prédécesseurs tiraient de ce double commerce de quoi entretenir au moins cinq à six mille soldats; il répondit constamment qu'il aimait mieux un petit nombre de gens sobres, qu'une multitude efféminée de vils esclaves, abrutis par la débauche et le vin.

Tel était l'ennemi que Dieu avait suscité dans sa colère, pour punir les abominations des chrétiens de Syrie; ennemi d'autant plus redoutable que la gloire et la superstition enflammaient également sa haine. Ce fut pour se venger des chrétiens qui violèrent indignement la foi des traités, qu'il leur jura une guerre éternelle. On ne voit pas néanmoins qu'il ait rien entrepris contre eux les deux premières années de son règne: il les employa sans doute à affermir sa domination.

Ceux-ci, au lieu de profiter de ce temps de repos, ne songèrent eux-mêmes qu'à se ruiner par leurs fatales divisions. Venise et Gênes se disputaient alors la possession d'un lieu nommé Saint-Sabas, que le pape Alexandre IV leur avait accordé en commun: querelle qui ne finit que par une sanglante bataille que les Génois perdirent.

D'un autre côté, les chevaliers du Temple et de l'Hôpital, par une malédiction de Dieu, que leur vie débordée avait attirée sur eux, se faisaient une guerre ouverte, et provoquaient le courroux du ciel par la plus honteuse infidélité aux traités. Le principal article de la trève conclue avec les Egyptiens par saint Louis, portait que, de part et d'autre, on rendrait les esclaves et les prisonniers. Geoffroy de Sargines l'exécuta de bonne foi: mais une insatiable avarice empêcha les chevaliers d'imiter son exemple; ils persistèrent, malgré les exhortations du sage commandant, à refuser ceux des Sarrasins qu'ils tenaient dans les fers.

Bondocdar indigné de la perfidie, rassemble deux cents mille chevaux, entre dans la Palestine, désole tout le plat pays, prend Nazareth qu'il détruit de fond en comble. Césarée est emportée d'assaut, la citadelle se rend par capitulation: tous les habitans sont chassés, et les fortifications, ouvrage de saint Louis, sont rasées jusqu'aux fondemens. Caïfas éprouve le même sort, ainsi qu'Arsaph, place importante, où l'ordre des Templiers vit périr deux cents de ses chevaliers: juste châtiment de leurs crimes. Il attaque ensuite Saphet avec la plus grande opiniâtreté. Les chrétiens, après une résistance incroyable, sont enfin obligés de se rendre, la vie sauve; condition presque aussitôt violée qu'accordée: on égorge tous ceux qui refusent d'embrasser le mahométisme. Aussitôt le vainqueur marche à Ptolémaïs, ou Saint-Jean-d'Acre, et ruine tous les environs. La bonne contenance du brave Geoffroy de Sargines l'oblige de se retirer, mais c'est en menaçant d'en former le siége, lorsque ses machines de guerre seront arrivées du Caire.

Ces tristes nouvelles avaient réveillé le zèle des chrétiens d'Europe. Dès le temps du pontificat d'Alexandre IV, on avait parlé d'une nouvelle croisade: elle avait même été prêchée en divers endroits. Mais dans cette occasion le pape Urbain IV écrivit à tous les princes chrétiens, les exhortant à se mettre eux-mêmes à la tête de leurs armées, pour délivrer cette chrétienté opprimée, ou du moins à lui envoyer de puissans secours d'hommes et d'argent. Tout l'Occident fut en trouble, et donna des marques de la plus grande tristesse: on tint des conciles, on leva des décimes sur le clergé. On ordonna des prières publiques: les soins, en un mot, redoublèrent à mesure que le mal augmentait.

Mais rien n'égale en particulier la douleur dont fut pénétré le coeur de Louis. Il n'avait point quitté la croix, indice certain qu'il ne perdait point la Palestine de vue. Lorsque la résolution d'une nouvelle croisade eut été prise entre le roi et le pape, le cardinal de Sainte-Cécile revint en France pour la publier. Aussitôt qu'il fut arrivé, le roi assembla, le jour de l'Annonciation, un parlement, c'est-à-dire les pairs du royaume, les barons, les principaux de la noblesse, et plusieurs prélats. Le sire de Joinville essaya vainement de s'en dispenser, sur le prétexte d'une fièvre quarte qui le tourmentait depuis long-temps: le saint roi lui manda qu'il avait assez de gens qui savoient donner guérison à des fièvres quartes, et que sur toute son amour il vînt. Ce que je fis, ajoute le bon sénéchal.

L'assemblée fut fort nombreuse, personne ne sachant ce qu'on y devait traiter. Mais bientôt on ne douta plus de l'intention du monarque, lorsqu'on le vit entrer dans l'assemblée, tenant à la main la couronne d'épines qu'il avait été prendre à la Sainte-Chapelle. Il s'assit sur le trône qu'on lui avait préparé; puis, avec cette éloquence douce, vive et touchante, qui lui était naturelle, il peignit avec les plus vives couleurs les maux qui affligeaient la Terre-Sainte, protesta qu'il était résolu d'aller au secours de ses frères menacés du plus terrible esclavage, exhorta enfin tous les vrais serviteurs de Dieu à se croiser à son exemple pour venger tant d'outrages faits au Sauveur du monde, et tirer l'héritage des chrétiens de la servitude où leurs péchés les tenaient depuis si long-temps.

Le légat, Simon de Brie, cardinal du titre de Sainte-Cécile, parla ensuite avec tout le zèle et l'éloquence que demandait une si grande entreprise, et sur-le-champ, le roi, ses trois fils aînés, Philippe, Jean, comte de Nevers, et Jean, comte d'Alençon, prirent la croix des mains du légat, ainsi que le comte de Flandre, le comte de Bretagne, Beaujeu, sire de Montpensier, le comte d'Eu, Alphonse de Brienne, Guy de Laval, et plusieurs autres seigneurs.

Dès qu'on sut dans les provinces que Louis marchait contre les infidèles, chacun s'empressa de s'enrôler sous ses étendards. Le roi de Navarre, son gendre, s'engagea d'abord, et fit prendre la croix au jeune prince Henri, son frère, et à tous les jeunes chevaliers de ses états d'Espagne et de Champagne. Le jeune comte d'Artois, neveu du roi, fils de Robert, tué à Massoure, résolu d'aller venger la mort de son père, prit aussi la croix; le duc de Bourgogne, son parent, soit zèle pour la religion, soit amour pour la gloire, témoigna la même ardeur pour cette expédition. Toute la noblesse du royaume imita leur exemple. On compte parmi les plus considérables, les comtes de Saint-Paul, de Vendôme, de la Marche et de Soissons; Gilles et Hardouin de Mailly, Raoul et Jean de Nesle, les seigneurs de Fiennes, de Nemours, de Montmorency, de Melun, le comte de Guines, le sire de Harcourt, Matthieu de Roye, Florent de Varennes, Raoul d'Etrées, Gilles de la Tournelle, Maurice de Craon, Jean de Rochefort, le maréchal de Mirepoix, Enguerrand de Bailleul, Pierre de Saux, Jean de Beaumont, et grand nombre d'autres, dont les noms ne subsistent plus aujourd'hui.

Cependant plusieurs personnes blâmèrent cette expédition; on alla même jusqu'à la traiter de pieuse extravagance, qu'un roi sage ne devait ni projeter, ni autoriser. C'est, encore de nos jours, la plus commune opinion sur ces entreprises de nos ancêtres. Je n'entreprendrai point de le justifier sur ce point, quant à présent, ni de prouver que s'il y a de la faute, ce fut moins celle de Louis que celle de son siècle: dans un temps plus éclairé, il eût sans doute épargné cette tache à sa gloire, si c'en est une. Il y a beaucoup de témérité à condamner certaines actions des grands rois. Il faut, pour les juger équitablement, se transporter dans les siècles où ils ont vécu; il faut examiner les usages de leur temps, et quelles en étaient les moeurs. D'ailleurs le roi ne forçait personne à se croiser; c'était l'effet des exhortations des légats du pape et des ecclésiastiques du temps. Tous ces seigneurs qui accompagnaient le roi, avec leurs chevaliers, y allaient volontairement et à leurs dépens. Ils croyaient faire une action méritoire en allant combattre contre les infidèles; et, s'ils y mouraient, gagner la couronne du martyre: c'était une opinion fortement gravée dans le coeur de toutes les nations de l'Europe, comme on le voit par le grand nombre de croisades qu'elles ont entreprises. Si l'on était bien persuadé de la droiture des sentimens de saint Louis, on serait plus circonspect à blâmer sa conduite: il consultait principalement son zèle, et abandonnait le surplus à la Providence de Dieu. Il faut encore convenir que ces expéditions n'ont fait aucun tort à son royaume pendant son absence; qu'il n'a jamais été plus puissant, et ses peuples plus heureux. Il les a fait jouir d'une paix continuelle que ses voisins ont toujours respectée.

Le pape ne manqua pas de se servir de cet exemple du roi de France, pour animer tous les princes chrétiens à secourir la Palestine. Il envoya des légats ou des lettres en Angleterre, en Espagne, en Pologne, en Allemagne, à Constantinople, en Arménie; il écrivit même au grand kan des Tartares, qu'il savait être très-jaloux des progrès de Bondocdar, et assez disposé à faire diversion en faveur des chrétiens.

Le roi cependant continuait ses préparatifs avec un zèle que la religion peut seule inspirer; mais ne prévoyant pas pouvoir s'embarquer sitôt pour la Palestine, il y envoya du secours avec une procuration au brave Geoffroy de Sargines, pour emprunter de l'argent en son nom: ce qui servit à retenir une multitude de gens que la disette allait forcer de déserter.

Une des causes de la désolation de cette malheureuse chrétienté, étaient les funestes divisions qui régnaient entre les Vénitiens et les Génois. Le roi n'oublia rien pour les engager à faire la paix. Les deux républiques, sur ses instances, nommèrent des plénipotentiaires; leurs differens intérêts furent soigneusement discutés; rien néanmoins ne fut conclu: tant la haine est opiniâtre, lorsqu'elle est née de la jalousie et de la cupidité! Louis gémit en secret d'une obstination que ni la gloire, ni la religion ne pouvaient vaincre; il n'en fut pas moins ardent à la poursuite de ses pieux desseins.

Il était question surtout de se procurer de l'argent pour les dépenses nécessaires. C'était un usage très-ancien dans ces guerres saintes de faire contribuer les ecclésiastiques; usage établi dès la naissance des croisades, non toutefois sans beaucoup de contradiction de la part du clergé. Ou voit plusieurs lettres des papes, qui lui reprochent avec amertume de refuser à Jésus-Christ ce qui n'est proprement que son patrimoine, tandis que les laïcs lui sacrifient avec joie et leurs biens et leur vie. Le pape Clément accorda pour quatre ans au monarque la dixième partie du revenu des ecclésiastiques, qui murmurèrent beaucoup, firent des assemblées, écrivirent au pontife, pour lui exposer la misère où le clergé était réduit par les sommes précédemment payées. On leur reprocha l'indécence de leurs plaintes, sous un roi qui prodiguait son sang et ses biens dans une guerre tant prêchée par les ministres de la religion.

Alors le sacerdoce et l'empire agissaient de concert; il n'y avait personne à qui recourir. Il fallut obéir, et donner à l'autorité ce qu'on refusait à la piété.

On imposa en même temps une taxe tant sur les bourgeois des villes, que sur les gens de la campagne; imposition qui n'excita ni plaintes, ni murmures. Elle fut faite avec un tel ordre, que personne ne se trouva surchargé: ceux à qui le travail et l'industrie fournissaient à peine la nourriture, n'y furent point compris, et l'on prit les mesures les plus sages pour éviter les injustices trop ordinaires dans les répartitions.

Le prince Philippe, l'aîné de la maison royale, eut cette année un fils à qui l'on donna le nom de son aïeul. Louis en conçut une grande joie, et n'eut plus de peine à mener avec lui ses autres enfans, puisqu'il se voyait un nouvel héritier à couvert des périls de la guerre.

Comme les malheurs de la Terre-Sainte allaient toujours en augmentant, il déclara qu'il partirait sans remise dans deux ans, afin que chacun pût donner ordre à ses affaires. Aussitôt il envoya le prieur des Chartreux au pape, pour lui donner avis de cette résolution, et lui demander le cardinal d'Albe pour légat de la croisade: ce qu'il obtint d'autant plus aisément, qu'il paraissait régner alors une grande intelligence entre les deux cours.

Cependant on ne fut pas long-temps sans s'apercevoir que la tendresse du pape n'existait que dans ses écrits.

Clément fit publier une loi qui attribuait aux seuls pontifes romains la nomination des bénéfices qui vaquaient en cour de Rome: loi qu'il étendit jusqu'aux bénéfices vacans par l'élection des prélats qui étaient sacrés ou même confirmés par les papes. C'était anéantir le droit de régale, privilége unique de nos rois. Louis, qui en prévit toutes les suites, forma le dessein d'y remédier efficacement: il ne tarda pas d'en trouver l'occasion.

Guillaume de Brosse, archevêque de Sens, étant dans un âge très-avancé, qui l'empêchait de remplir comme il l'aurait désiré les fonctions de son ministère, s'était démis de son archevêché. Pierre de Charny, grand archidiacre de cette église, fut élu en sa place. Celui-ci qui était camérier du pape, ne manqua pas d'aller se faire sacrer à Rome. Clément, de son côté, profita de la circonstance pour, conformément à la loi qu'il venait d'établir, disposer de l'archidiaconé dont Pierre de Charny était pourvu: mais le roi, toujours en garde contre l'usurpation, l'avait prévenu en y nommant Girard de Rampillon, ecclésiastique distingué par sa piété et sa science. Le pontife désapprouva hautement cette nomination. Il écrivit au monarque une lettre pleine d'aigreur. Girard fut interdit de toutes ses fonctions, et menacé d'excommunication s'il ne renonçait à son droit, ou si, pour le prouver, il ne se présentait en personne au tribunal du pape. Girard ne fit ni l'un ni l'autre, sans doute par ordre du roi, qui avait pris la ferme résolution d'empêcher de pareilles usurpations. La mort de Clément, arrivée sur ces entrefaites, laissa l'affaire indécise: elle ne fut terminée que sous le pontificat de Grégoire X, son successeur, qui leva les défenses, et fit jouir Girard de Rampillon de tous les fruits de sa nomination.