Ce corps était fort nombreux et fort brave. Il devint redoutable au soudan même qui, sur le moindre soupçon, faisait couper la tête aux commandans, et confisquait leurs biens à son profit.
Almoadan, fils de Malech-Sala, suivit à contre-temps, et sans doute avec trop d'imprudence, ce rude despotisme. Lorsqu'il fut arrivé en Egypte, et eut été reconnu souverain, il déposa la plupart de ceux qui possédaient les charges de la cour et de l'armée, pour les donner à ceux qu'il avait amenés d'Orient. C'était des jeunes gens qui avaient toute sa confiance, et qui engloutissaient toutes les grâces.
Le sultan est assassiné par les Mamelucks.
Ce fut pendant le temps qu'on négociait la trève avec le roi de France, que les émirs, qui étaient tous du corps des Mamelucks formèrent une conjuration contre Almoadan, dans laquelle entra la sultane Sajareldor, veuve du défunt soudan, qui avait été disgraciée. Ils s'imaginèrent que, lorsque Almoadan serait maître de Damiette, et que l'Egypte serait entièrement pacifiée, son caractère absolu disposerait de leurs biens et de leurs vies, suivant ses soupçons et ses caprices. C'est pourquoi ils résolurent d'exécuter leur dessein à Pharescour. Ils gagnèrent plusieurs officiers subalternes, et un grand nombre de soldats; et, comme le soudan était sur le point de partir pour aller prendre possession de Damiette, suivant le traité fait avec le roi de France, il fit mettre son armée sous les armes, et marcher vers la ville. Pour la faire avancer plus promptement, les chefs des conjurés firent répandre le bruit que Damiette avait été prise sur les chrétiens, et qu'il fallait se hâter pour avoir part au butin. Le départ de l'armée n'avait laissé auprès du soudan, pour sa garde à Pharescour, qu'une partie des Mamelucks qui étaient de la conjuration, et ce prince infortuné, qui ne se défiait de rien, se trouva livré à leur discrétion. Il avait dîné à Pharescour, dans le palais de bois dont j'ai parlé, qui était d'une grandeur prodigieuse, et contenait différens appartemens. Après son repas, s'étant levé de table, comme il congédiait plusieurs émirs pour se retirer dans une chambre voisine, celui qui portait l'épée nue devant lui, selon la coutume, se tourna brusquement, et lui en déchargea un grand coup qui ne fit cependant que lui fendre la main depuis le doigt du milieu, jusque bien avant dans le bras. Le soudan, se voyant sans armes, prit la fuite, et se sauva vers le haut du bâtiment, où il se renfermât, sans qu'on se mît en peine de le poursuivre; mais aussitôt le redoutable feu grégeois ayant été jeté en différens endroits de l'édifice, il fut en un moment tout en flammes. Le soudan, voyant qu'il fallait périr, aima mieux s'exposer à la fureur des conjurés, que de se voir brûler tout vif. Il descendit, et se jeta au milieu des soldats pour gagner la rivière. Il fut blessé dans le flanc, d'un poignard qui y resta, et avec lequel il se jeta dans le Nil pour le passer à la nage. Il y fut poursuivi par neuf assassins qui lui ôtèrent la vie. Un d'eux, nommé Octaï, l'ayant tiré à terre, lui ouvrit la poitrine, en arracha le coeur, et aussitôt, tenant ce coeur dans sa main toute ensanglantée, il monta sur le vaisseau où était le roi, et lui dit: «Que me donneras-tu pour t'avoir délivré d'un ennemi qui t'en eût fait autant s'il eût vécu?»
Louis ne répondit à cette brutale question que par un regard de mépris qui fit assez voir qu'il avait horreur d'une action si détestable. On ajoute qu'Octaï le pria de le faire chevalier de sa main; que le roi lui répondit qu'il le ferait volontiers, s'il voulait se faire chrétien, et que l'infidèle se retira plein de respect pour ce prince, dont il ne pouvait assez admirer la fermeté et le courage.
Un moment après, trente de ces assassins entrèrent dans le vaisseau, et criant, tue! tue! Chacun en ce moment se crut mort. Plusieurs se jetèrent aux pieds d'un religieux de la Trinité, de la suite de Guillaume, comte de Flandre, pour lui demander l'absolution. Le seigneur Guy d'Ybelin, connétable de Chypre, se jeta à genoux devant Joinville, et se confessa à lui: Et je lui donnai, ajoute ce seigneur, telle absolution comme Dieu m'en avoit donné le pouvoir; mais de chose qu'il m'eût dite, quand je fus levé, oncque ne m'en recordai de mot; mais en droit moi, ne me souvenois alors de mal ne péché que oncque j'eusse fait, et je m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux, tendant le cou, et disant ces mots en faisant le signe de la croix: Ainsi mourut sainte Agnès. Telle était la simplicité de ces bons chevaliers, qui avaient au moins beaucoup de foi. Ils en furent quittes pour la peur. Les trente assassins sortirent du vaisseau sans faire mal à personne. Une pareille scène se passait dans la tente du roi, où une troupe de ces scélérats entra avec confusion, l'épée nue, et teinte encore du sang de leur prince. Leur démarche, leurs cris, leur fureur enfin, qui paraissait peinte sur leurs visages, n'annonçaient rien que de funeste. Louis, sans rien diminuer de cet air majestueux qui inspirait le respect, même aux plus barbares, laissa tranquillement rugir ces bêtes féroces, ne montrant ni moins de sérénité, ni moins de dignité que s'il eût été à quelque cérémonie d'éclat au milieu de ses barons. Cette constance héroïque lui attira l'admiration de ces infâmes parricides; ils s'adoucirent tout d'un coup, et se prosternant jusqu'à terre: Ne craignez, rien, Seigneur, lui dirent-ils, vous êtes en sûreté; il fallait que les choses se passassent comme elles viennent d'arriver: nous ne vous demandons que l'exécution du traité, et vous êtes libre.
On dit même qu'ils furent si touchés de son intrépidité, qu'ils mirent en délibération de le choisir pour leur soudan; mais le voyant si ferme dans ce qui regardait sa religion, ils appréhendèrent qu'il ne renversât bientôt toutes leurs mosquées. Un jour le saint monarque s'entretenant de cette aventure avec Joinville, lui demanda s'il croyait qu'il eût accepté la couronne d'Egypte. Le naïf sénéchal répondit[1], qu'il eût fait en vrai fol, vu qu'ils avoient ainsi occis leur seigneur. Or sçachez, reprit Louis, que je ne l'eusse mie refusée. Tel était le zèle de ce prince véritablement chrétien, que dans l'espérance de convertir ces infidèles, il se fût exposé à une mort certaine.
[Note 1: Joinville, page 73.]
Le lendemain, les émirs envoyèrent demander communication du traité fait avec le soudan. Le comte de Flandre, le comte de Soissons, et plusieurs seigneurs, allèrent leur parler à ce sujet. Les émirs leur répétèrent ce qu'ils avaient déjà dit au roi, que le dessein du soudan, sitôt qu'il eût été en possession de Damiette, était de lui faire couper la tête, et à tous les seigneurs français, et que, pour marque de sa perfidie, il en avait déjà envoyé quelques-uns au Grand-Caire, où il les avait fait massacrer.
Cependant le traité fut confirmé; mais les émirs voulurent que la moitié de la rançon fût payée avant le départ du roi, et il y consentit. Il fut question de faire un nouveau serment de part et d'autre: les émirs le firent à leur manière, et le roi le reçut; mais il voulurent lui prescrire la forme du sien. Ils en avaient fait composer la formule par quelques renégats, en cette manière: «Qu'au cas que le roi manquât à sa promesse, il consentait d'être à jamais séparé de la compagnie de Dieu et de la Vierge Marie, des douze apôtres, des saints et saintes du Paradis.» Le roi n'eut aucune peine sur ce point-là; mais la seconde partie lui fit horreur. On voulait qu'il s'exprimât en ces termes: «Que, s'il violait son serment, il serait réputé parjure, comme un chrétien qui a renié Dieu, son baptême et sa loi, et qui, en dépit de Dieu, crache sur la croix et la foule aux pieds.» Il protesta que ces horribles paroles ne sortiraient jamais de sa bouche. Les émirs ayant appris la réponse du roi, en furent très-irrités, et assurèrent celui qui la leur porta, que, s'il ne faisait ce serment (comme eux avaient fait le leur de la manière qu'il avait voulu), ils lui couperaient la tête, et à tous les seigneurs de sa suite. Cette menace, rapportée au roi, ne l'ébranla pas plus que les instances que lui firent les deux princes ses frères, qui lui représentaient qu'il devait passer par-dessus ce scrupule, puisqu'il était en résolution d'exécuter sa promesse avec toute l'exactitude possible.
Les émirs pleins de rage vinrent à sa tente, comme pour lui ôter la vie; mais l'avarice était un frein qui arrêtait leur fureur: ils craignaient de perdre la grosse rançon que le roi avait promise, et ils voulaient avoir Damiette. S'imaginant que le patriarche de Jérusalem était celui qui empêchait le roi de les satisfaire, un émir fut sur le point de lui couper la tête; mais ils se contentèrent de le faire lier à un poteau, où ils lui firent serrer les mains avec tant de violence, qu'elles furent en un moment horriblement enflées, et que le sang en ruisselait. Ce pauvre vieillard qui avait quatre-vingts ans, pressé par la douleur, criait au roi de toute sa force: «Ah! sire, jurez hardiment: j'en prends le péché sur moi et sur mon âme, puisque vous avez la volonté d'accomplir votre promesse.» Le roi tint ferme, et les émirs, voyant qu'il se mettait peu en peine de toutes leurs menaces furent contraints de se contenter de la première partie du serment qu'ils lui avaient prescrit, et que les seigneurs français firent aussi.
Les Sarrasins donnèrent la couronne à la sultane Sajareldor, lui firent serment de fidélité, et choisirent entre eux des généraux pour commander les armées sous son autorité. Ce fut avec eux que le roi arrêta définitivement les articles du traité.
Les vaisseaux qui portaient le roi et les prisonniers voguèrent vers Damiette, où l'on était dans la dernière consternation sur les différens bruits qui avaient couru touchant la personne du roi et celles des deux princes ses frères. La comtesse d'Artois y était dans la plus grande affliction de la mort de son mari. L'incertitude du sort du roi et des princes, et l'approche de l'armée ennemie, tenaient la reine et les comtesses d'Anjou et de Poitiers dans de mortelles alarmes. Le duc de Bourgogne et Olivier de Termes, qui commandaient la garnison, avaient toutes les peines du monde à les rassurer. Les Génois et les Pisans furent sur le point d'abandonner la ville et de s'enfuir sur leurs vaisseaux. Il fallut que la reine s'obligeât de leur fournir des vivres à ses dépens pour obtenir qu'ils demeurassent. Elle était accouchée avant terme d'un fils, qui fut nommé Jean, et surnommé Tristan, pour marquer la triste et fâcheuse conjoncture de sa naissance. Cette couche prématurée avait été l'effet de sa douleur et de son chagrin; elle était dans de si terribles appréhensions, qu'il ne se passait pas de nuit que, troublée par des songes effrayans, elle ne crût voir les Sarrasins en furie attenter à la vie du roi son mari, ou entrer en foule dans sa chambre pour l'enlever elle-même; elle se tourmentait, s'agitait, et sans fin s'écriait: A l'aide! à l'aide! On fut obligé de faire veiller dans sa chambre un chevalier vieil et ancien, dit Joinville[1], âgé de quatre-vingts ans et plus, armé de toutes pièces, qui, toutes les fois que ces tristes imaginations la réveillaient, lui prenait la main et lui disait: Madame, je suis avec vous; n'ayez peour. Un jour, ayant fait retirer tout le monde, excepté ce brave vieillard, elle se jeta à genoux: Jurez-moi, lui dit-elle, que vous m'accorderez ce que je vas vous demander. Il le lui promit avec serment. Eh bien, sire chevalier, reprit-elle, je vous requiers, sur la foi que vous m'avez donnée, que, si les Sarrasins prennent cette ville, vous me coupiez la tête avant qu'ils me puissent prendre. Ce bon gentilhomme répondit que très-volontiers il le feroit, et que jà l'avoit-il eu en pensée d'ainsi le faire si le cas y échéoit.
[Note 1: Joinville, pages 78 et 79.]
Le roi est mis en liberté et Damiette est rendue.
L'arrivée du roi remit un peu les esprits: il n'entra pas dans la place, mais le seigneur Geoffroy de Sargines fut chargé de donner les ordres pour la reddition. La reine, les princesses et les autres dames furent transportées sur les vaisseaux. On laissa dans la ville les malades, les machines et les magasins, jusqu'à ce qu'on pût les retirer, suivant un des articles du traité.
On ne fut pas long-temps à connaître qu'on avait affaire à des gens sans foi et sans honneur, car ils firent main-basse sur tous les malades; et ayant brisé les machines qu'ils s'étaient engagés de rendre, ils y mirent le feu, et les brûlèrent toutes. Ils n'en demeurèrent pas-là. Les généraux sarrasins mirent en délibération s'ils ne traiteraient pas le roi et les autres prisonniers comme ils avaient traité les malades. Un des émirs soutint qu'il ne fallait pas balancer, et que c'était l'Alcoran même qui ordonnait de ne point faire de quartier aux ennemis de leur loi. Il ajouta que, quand on se serait défait du roi de France, et de la fleur de la noblesse française, on n'aurait point de vengeance à craindre, parce que ce prince n'avait que des enfans en bas âge. Peu s'en fallut que cet émir n'entraînât tout le conseil dans son sentiment; mais comme il se rencontre toujours quelque homme d'honneur dans les assemblées les plus dévouées au crime, un autre émir s'opposa à cette résolution. Il représenta l'infamie qui en retomberait sur toute la nation, ce qu'on dirait des Mamelucks dans toute la terre, quand on apprendrait qu'après avoir massacré leur soudan, et après un traité confirmé par les sermens les plus solennels, ils avaient encore trempé leurs mains dans le sang d'un prince et de tant de braves hommes alliés à toutes les puissances de l'Europe.
Un avis si raisonnable ne fit pas toutefois conclure en faveur des prisonniers, mais il suspendit au moins la fureur qui s'était emparée des esprits.
En attendant qu'on eût pris une dernière résolution, un des émirs, autorisé par le plus grand nombre, donna ordre aux mariniers sarrasins de remonter les vaisseaux vers le Grand-Caire: ce qui fut exécuté sur-le-champ, dont fut mené entre nous un très-grand deuil, ainsi que s'exprime le bon sénéchal[1], et maintes larmes en issirent des yeux; car nous espérions tous qu'on dût nous faire mourir.
[Note 1: Joinville, p. 74.]
Mais enfin la réflexion que firent les Mamelucks, qu'ils se rendraient par cette perfidie l'exécration de l'univers, la crainte d'attirer sur eux la vengeance de toute l'Europe, et, plus que tout cela, la crainte de perdre les huit cent mille besans d'or qu'on leur avait promis, les ramenèrent à un avis plus sage, et soutinrent en eux un reste de bonne foi prêt à s'échapper. Ainsi, comme voulut Dieu qui n'oublie jamais ses serviteurs, il fut accordé que tous seroient délivrés, et les fit-on revenir vers Damiette. On voulut même les régaler avant de les quitter: on leur apporta des beignets de fromage rôtis au soleil, et des oeufs durs, que, pour l'honneur de leurs personnes, on avoit fait peindre par dehors de diverses couleurs.
Le roi est mis en liberté.
On leur permit ensuite de sortir des vaisseaux qui leur tenaient encore lieu de prison, et d'aller trouver le roi qu'on avait laissé dans une tente sur le rivage. Il marchait alors vers le Nil, accompagné de vingt mille Sarrasins armés, qui le considéraient avec une grande curiosité, et lui rendaient le même honneur que s'il eût été leur prince.
Une galère l'attendait, sans autre équipage, en apparence, qu'un homme qui faisait le fou. Dès qu'il vit le monarque à portée d'être secouru, il donna un coup de sifflet, et à l'instant parurent quatre-vingts arbalétriers français bien équipés, leurs arbalètes tendues, et le trait dessus. Les infidèles, à cette subite apparition, commencèrent à fuir comme des brebis, ne oncque avec le roi n'en demeura que deux ou trois.
Aussitôt le maître du vaisseau lui fit jeter une planche pour l'aider à passer sur son bord: il y entra suivi du comte d'Anjou son frère, de Geoffroi de Sargines, de Philippe de Nemours, d'Albéric Clément, maréchal de France, du sire de Joinville, et de Nicolas, général de la Trinité.
Le roi, suivant le traité fait avec les émirs, devait, avant de partir d'Egypte, payer le quart de la rançon dont on était convenu. Il leur avait déjà fait payer la moitié de cette somme, et en attendant qu'on pût trouver le reste, le comte de Poitiers, son frère, était retenu en otage par les ennemis. Après qu'on eut ramassé tout ce qu'on put trouver d'argent, il se trouva qu'il manquait soixante mille livres pour compléter la somme. Joinville conseilla au roi de les emprunter des Templiers, ou de les prendre par force s'ils faisaient quelque difficulté. Leur grand-maréchal se piquant d'une fausse exactitude, refusa de les prêter dans l'occasion du monde la plus privilégiée. Il représenta qu'en recevant leurs commanderies, ils faisaient serment de ne point disposer des revenus de l'ordre sans la permission de leurs supérieurs. On fut outré d'un scrupule si mal fondé de la part de gens qui ne se dispensaient que trop souvent de leur règle en d'autres points bien plus essentiels, et de voir qu'ils avaient moins de confiance en la parole du roi que les infidèles.
Le sire de Joinville s'offrit, et partit avec la permission du monarque pour aller forcer leurs coffres prétendus sacrés. Il avait déjà la cognée levée pour les briser, lorsque le maréchal, qui l'avait suivi, jugea plus à propos, pour éviter l'indignation publique, de lui en remettre les clefs. Joinville y puisa sans façon tout l'argent dont on avait besoin, et l'apporta aux pieds de Louis, qui fut, dit Joinville, moult joyeux de sa venue. Ainsi le payement fut achevé, au contentement du religieux prince, et le comte de Poitiers fut remis en liberté.
Tout était prêt pour le départ, lorsque le comte de Montfort, qui avait été chargé de payer, croyant avoir fait un trait d'habile homme, vint dire au roi, en riant, que les Sarrasins s'étaient trompés de 20,000 besans d'or, et qu'il était bien aise d'avoir été plus fin que des traîtres qui n'avaient ni foi ni loi. Mais le roi, dit Joinville, se courrouça très-âprement, et renvoya Montfort, au grand danger de sa vie, restituer cette somme à des barbares, dont l'infidélité ne devait point servir d'exemple pour un prince chrétien.
Avant que cette affaire fût entièrement terminée, le comte Pierre de Bretagne, le comte de Flandre, le comte de Soissons et plusieurs autres seigneurs étaient venus prendre congé du roi, qui ne put obtenir d'eux d'attendre la délivrance du comte de Poitiers pour les accompagner. Ils mirent à la voile pour retourner en France; mais le comte de Bretagne n'eut pas la satisfaction de revoir sa patrie: il mourut pendant le voyage.
Enfin, le roi ayant satisfait à tous les articles du traité avec une exactitude qui allait jusqu'au scrupule, le comte de Poitiers vint le joindre, et aussitôt on fit voile pour la Palestine.
L'embarquement s'était fait avec tant de précipitation, que les gens du roi ne lui avoient rien appareillé, comme de robes, lit, couche, ne autre bien; à peine se trouva-t-il quelques matelas sur lesquels il pût reposer. Il faisoit venir Joinville, lui permettait de se seoir emprès sa personne, pour ce qu'il étoit malade. Après lui avoir détaillé tout ce qui s'était passé à sa prise, il lui ordonnait de raconter ses aventures particulières, trouvant toujours le moyen de rapporter tout à Dieu. Tant de malheurs qui lui étaient arrivés coup sur coup, n'avaient pu, dit l'ingénu sénéchal, lui faire oublier le comte d'Artois, son frère: Il plaignoit à merveille sa mort. Un jour il demanda où était le comte d'Anjou, qui, quoique sur le même vaisseau, ne lui tenoit aucune compagnie. On lui répondit qu'il jouait avec Gautier de Nemours[1]. Aussitôt il se leva, un peu échauffé, se fit conduire à la chambre où étaient les joueurs, et, quand il fut sur eux, print les dez «et les tables, les jeta en la mer, et se courrouça très-fort à son frère, de ce qu'il ne lui souvenoit plus de la mort d'un prince qui devoit lui être si cher, ni des périls desquels Notre-Seigneur les avoit délivrés. Mais le sire de Nemours en fut mieux payé, car le bon saint roi jeta tous ses deniers après les dez et les tables, en mer.»
[Note 1: Joinville, pag. 79 et 80.]
Le roi arrive en Palestine.
La navigation fut des plus heureuses; les vaisseaux, au bout de six jours, entrèrent dans le port de Saint-Jean-d'Acre. Toute la ville vint au-devant du roi en procession, et chacun mit pied à terre, dans l'espérance de trouver quelque repos après tant de fatigues.
Telle fut la fin d'une expédition dont les préparatifs alarmèrent tout l'Orient, dont les premiers succès firent trembler tous les Musulmans, dont les derniers malheurs remplirent toute l'Europe de deuil et de tristesse. Louis se montra véritablement grand dans les triomphes, plus grand encore dans les fers, très-grand par la tendre reconnaissance qu'il conserva toute sa vie pour les bontés d'un Dieu qui l'avait jugé digne de souffrir pour la gloire de son saint nom.
Désolation de la France et de l'Europe, à la nouvelle de la prison du roi.
Tandis que ces choses se passaient en Orient, on se repaissait en France de diverses nouvelles qui étaient de jour en jour plus avantageuses. Celles de l'heureuse descente qu'on avait faite en Egypte, de la prise de Damiette, dont on eut des avis certains, furent, comme c'est l'ordinaire, le fond sur lequel on en fabriqua plusieurs autres qui en tiraient toute leur vraisemblance, et que l'on croyait avec le plus grand plaisir. Selon ces bruits, la prise de Damiette avait été suivie de celle du Grand-Caire, et de la défaite entière de l'armée du soudan. La nouvelle en avait été confirmée par une lettre écrite à un commandeur de l'ordre des Hospitaliers; la reine Blanche et tout le royaume le crut avec la même facilité. Ce n'était partout que réjouissances, et principalement en France, d'autant plus que, selon la même lettre, le roi et les princes ses frères étaient en parfaite santé; mais lorsque l'illusion eut fait place à la vérité, la douleur fut universelle. Plus la joie avait été grande, plus on fut consterné par les assurances que l'on reçut quelque temps après de la captivité du roi, de tous les princes et seigneurs, des maladies contagieuses qui l'avaient précédée, et qui avaient fait périr la plus grande partie de l'armée. Tous les princes chrétiens firent paraître leur douleur d'un si funeste désastre: toute l'Europe prit part à cette perte, qui était commune à toute la chrétienté.
La reine Blanche y fut plus sensible que tous les autres; cependant, loin de se laisser accabler par la douleur, elle s'occupa des moyens de remédier à un mal si pressant: elle n'omit ni exhortations, ni caresses, ni prières, pour engager les sujets du roi à faire les derniers efforts, afin de payer sa rançon, celle de tant de braves seigneurs, et pour envoyer du secours à Damiette, dont la conservation répondait en quelque sorte de la vie du roi son fils.
Mais tous les mouvemens que la captivité du roi causa dans l'Europe eurent peu d'effet, et en produisirent au contraire un très-fâcheux; qui fut un exemple des illusions dont le peuple est susceptible, et qui le conduisent ordinairement aux plus grands excès de fanatisme.
Mouvemens des Pastoureaux.
Un Hongrois, nommé Jacob, âgé de soixante ans, apostat de l'ordre de Cîteaux et même de la religion chrétienne, car il avait secrètement embrassé celle de Mahomet, était en Europe l'espion du soudan d'Egypte. Une très-longue barbe qui lui descendait presque jusqu'à la ceinture, un visage pâle et décharné, des yeux enfoncés, mais étincelans, une grande abondance de larmes qu'il avait à commandement, un extérieur enfin pénitent et tout en Dieu, parlant d'ailleurs avec une espèce d'éloquence simple plusieurs langues de l'Europe, lui donnèrent un si grand crédit sur l'esprit de la populace, qu'elle crut qu'il était véritablement envoyé de Dieu. Ce scélérat, que l'usage des fourberies avait rendu habile à contrefaire le prophète, s'adressa aux gens de la campagne et surtout aux bergers, et entreprit de leur persuader que Dieu voulait se servir d'eux pour délivrer la Terre-Sainte et le roi de la tyrannie des Sarrasins; que la divine Providence avait fait avorter tous les desseins de ces grands du monde qui se confiaient dans leur force, afin de se réserver la gloire d'exterminer les Mahométans par les mains des faibles; que Jésus-Christ qui, étant sur la terre, s'était donné le nom de Pasteur et d'Agneau de Dieu, avait jeté les yeux, pour ce grand oeuvre, sur ceux qui menaient une vie simple dans la conduite des troupeaux. Il sut si bien faire valoir cette extravagance, à la faveur de quelques tours de charlatan, qui passaient pour des miracles aux yeux de ces bonnes gens, qu'il en assembla un grand nombre et les engagea à le suivre. Ce fut de ces gens-là qu'il commença à former sa milice à qui on donna pour cette raison le nom de pastoureaux. Elle fut bientôt grossie par une multitude infinie d'autres gens de la campagne, de la lie du peuple, de tous les vagabonds et de tous les voleurs du royaume.
La régente, qui avait besoin de soldats pour envoyer en Palestine au secours du roi, ne s'opposa pas d'abord à cette manie dont elle espérait tirer avantage; mais ces pastoureaux commirent tant de désordres, ils s'abandonnèrent à tant d'excès, et portèrent leur insolence si loin contre les évêques, les ecclésiastiques, les religieux; et leur chef, dans ses prédications, parla contre l'Eglise et le pape avec tant d'audace et d'impudence, que la régente, informée de ces désordres ouvrit enfin les yeux, et reconnut modestement sa faute et avoua qu'elle avait été trompé par la simplicité apparente de ces imposteurs; aveu qui pourrait paraître humiliant de la part d'une reine consommée dans les affaires par une longue expérience, mais qui fait connaître réellement une grande ame, que l'amour-propre, si naturel aux grands, ne sait point aveugler.
Elle envoya partout des ordres aux magistrats et aux peuples de prendre les armes pour les dissiper. Bourges cependant ignorait cette proscription: on y reçut le prétendu prophète avec honneur. Jacob y fit entrer une partie de ses gens; les autres se répandirent dans les environs. Le clergé, objet éternel de leur haine, s'était caché ou retiré. Il n'y eut personne de tué; mais la synagogue des Juifs fut forcée, leurs livres brûlés, leurs maisons pillées. Le maître prêcha avec son impudence ordinaire; il avait promis des miracles, mais il n'eut pas l'adresse d'en faire: le peuple se retira fort désabusé. Ce fut apparemment sur ces entrefaites qu'arrivèrent les ordres de la régente; mais déjà les pastoureaux étaient sortis de la ville. Les habitans, honteux de leurs ménagemens pour cette bande de scélérats, courent aux armes, sortent en foule après eux, et les joignent entre Mortemer et Villeneuve sur le Cher. Le Hongrois Jacob, leur maître, atteint des premiers par un boucher, est assommé à coups de hache; une grande partie de ses gens demeure sur la place. Plusieurs tombent entre les mains des magistrats et périssent par la corde: le reste se dissipe comme de la fumée.
Une autre troupe de ces fanatiques, sous la conduite d'un des lieutenans de Jacob, se présente aux portes de Bordeaux. Interrogés quelle était leur mission, ils répondent qu'ils agissaient par l'autorité de Dieu tout-puissant et de la Vierge sa mère. Le voile de la séduction était tombé, on leur signifia que, s'ils ne se retiraient promptement, on les poursuivrait avec toutes les troupes du pays: cette simple menace suffit pour les disperser. Leur chef se déroba secrètement, monta sur un vaisseau pour retourner chez les Sarrasins, d'où il était venu; mais, reconnu par les mariniers pour l'un des compagnons du Hongrois, il fut jeté dans la Garonne, pieds et mains liés. On trouva dans son bagage beaucoup d'argent, des poudres empoisonnées, des lettres écrites en arabe, qui marquaient un engagement de livrer dans peu un grand nombre de chrétiens aux infidèles.
Un second lieutenant de l'imposteur était passé en Angleterre, où il avait rassemblé cinq ou six cents villageois; mais lorsqu'on y fut instruit de la manière dont les disciples du Hongrois avaient été traités en France, ce lieutenant fut arrêté et mis en pièces par ceux mêmes qu'il avait séduits.
Telle fut la fin malheureuse des pastoureaux. La plus grande partie périt, ou par l'épée, ou par la main des bourreaux: on n'en excepta que ces trop simples paysans dont on avait surpris la bonne foi. Les uns, touchés d'un véritable repentir, allèrent expier leur égarement au service du roi dans la Terre-Sainte; les autres, se voyant sans chef, regagnèrent comme ils purent leurs troupeaux et leurs charrues. Ainsi fut dissipée une illusion, dont on comprend aussi peu l'accroissement prodigieux que la fin si subite.
Occupations du roi dans la Palestine.
Cependant, dès que le roi fut arrivé à Saint-Jean-d'Acre dans la Palestine, il s'empressa d'envoyer les quatre cent mille besans d'or qui restaient à payer, tant pour retirer les malades et les effets qu'on avait dû garder à Damiette, que pour racheter les captifs qu'on avait transférés au Caire, contre la foi des traités. Mais ce voyage fut inutile: les ambassadeurs, après avoir essuyé toutes sortes de délais, rapportèrent une partie de l'argent, et ne ramenèrent avec eux que quatre cents prisonniers, de plus de douze mille qu'ils étaient. Les Sarrasins ne tardèrent pas à se repentir d'avoir délivré le roi à si bon marché. Ils avaient, comme on l'a dit, brûlé toutes ses machines, pillé ses meubles, égorgé les malades. Il ne fut pas plus tôt mis en liberté, qu'ils partagèrent entre eux les captifs qui furent traités avec la dernière barbarie. Cette conduite des Egyptiens fit changer de face aux affaires.
Louis demande l'avis des seigneurs sur son retour en France.
Louis, vivement sollicité par les prières de la reine sa mère, avait résolu de retourner en France, où l'on n'avait ni paix, ni trève avec le roi d'Angleterre. On commençait à craindre qu'il ne voulût profiter de l'éloignement du monarque; car on connaissait la jalousie, l'ambition, la cupidité et l'humeur inquiète de Henri; mais, d'un autre côté, la retraite du saint roi entraînait celle de tous les croisés qui ne pouvaient manquer de le suivre, et désiraient, après tant de malheurs et de fatigues, de revoir encore leur patrie. Les Templiers même, et les Hospitaliers, menaçaient de s'embarquer avec lui, s'il prenait le parti de les abandonner. Ainsi la Palestine demeurait sans défense, ses habitans sans ressource, plus de dix mille prisonniers sans espérance d'être rachetés.
Dans cette position difficile, il assembla les comtes de Poitiers et d'Anjou, le comte de Flandre, et tous les seigneurs de l'armée.
«Madame la reine, ma mère, leur dit-il, me mande que mon royaume est dans un grand péril, et mon retour très-nécessaire. Les peuples de l'Orient, au contraire, me représentent que la Palestine est perdue si je la quitte, me conjurent de ne les point abandonner à la merci des infidèles, protestent enfin qu'ils me suivront tous, si je veux les laisser à eux-mêmes. Ainsi je vous prie de me donner votre avis sur ce qu'il convient de faire: je vous donne huit jours pour y penser.» Il ne lui échappa dans son discours aucune parole qui pût faire connaître son dessein; mais la gloire de Dieu, l'intérêt de la religion, sa tendresse pour des sujets malheureux qui gémissaient dans un dur esclavage, ne lui permettaient pas de balancer sur le choix du parti qu'il avait à prendre.
Quand les huit jours furent expirés, l'assemblée se trouva encore plus nombreuse que la première fois. Alors le seigneur Guy de Mauvoisin lui dit, au nom de tous les seigneurs français: «Sire, messeigneurs vos frères et tous les chefs de votre armée sont d'avis que vous vous embarquiez au plus tôt. Votre royaume a un besoin pressant de votre présence. Vous ne pouvez demeurer ici avec honneur. Le séjour que vous y ferez ne sera d'aucune utilité. De deux mille huit cents chevaliers qui vous accompagnaient en partant de Chypre, il ne vous en reste pas cent, la plupart malades, n'ayant ni équipages, ni argent pour en avoir. Vous n'avez pas une seule place dont vous puissiez disposer. Enfin, supposé que vous pensiez à continuer la guerre contre les infidèles, il faut pour cela même passer la mer, afin de faire un nouvel armement, et revenir avec de plus grandes forces; au lieu que dans l'extrémité où vous vous trouvez, vous n'êtes point en état de rien entreprendre, mais dans un danger évident de périr sans honneur et sans tirer l'épée.»
Ce discours fit beaucoup d'impression sur l'esprit du roi; et, quoique Mauvoisin, en commençant, eût dit qu'il parlait au nom de presque toute l'assemblée qui, par son silence, semblait approuver ses remontrances, cependant le roi voulut avoir les avis de tous en particulier. Il commença par les comtes de Poitiers et d'Anjou, ses frères; après eux il fit parler le comte de Flandre et plusieurs autres seigneurs: tous répondirent qu'ils étaient entièrement du sentiment du seigneur Mauvoisin. Quand le roi demanda celui de Jean d'Ybelin, comte de Jaffe, il se défendit d'abord de le dire, parce que, possédant plusieurs places dans la Palestine, il paraîtrait parler pour ses propres intérêts, s'il était d'un sentiment contraire à celui de tant de braves chevaliers. Le roi l'obligea toutefois de parler, et il dit que, supposé que le roi ne fût pas dans une entière impuissance d'avoir des troupes capables de tenir la campagne, il était de la gloire d'un aussi grand prince que lui de demeurer en Palestine, avec l'espérance d'avoir quelques avantages sur les Sarrasins; qu'il lui serait honteux de se retirer sur sa perte, et de paraître en Europe avec les débris de son armée et tout le mauvais équipage d'un prince vaincu, sans avoir fait quelques efforts pour réparer une disgrace, plus glorieuse peut être que bien des victoires, mais qu'une retraite précipitée pouvait néanmoins rendre honteuse.
Joinville, qui ne put parler que le quatorzième, embrassa ce dernier avis. «Le roi, ajouta-t-il, en employant une partie de son trésor, qui se trouve encore tout entier, lèvera aisément de bonnes troupes. Lorsqu'on saura qu'il paie largement, on viendra en foule se ranger sous ses étendards: la Morée et les pays voisins lui fourniront des chevaliers et des soldats en abondance. Ainsi l'exigent et la gloire de notre souverain, et le salut de nos compagnons captifs, qu'on met peut-être par milliers à la torture, au moment que nous délibérons, et qui se trouvent dans la nécessité, ou de souffrir mille morts, ou de renoncer à leur foi, ou au moins à leur liberté; qu'il n'y avait personne dans l'assemblée qui n'eût parmi ces prisonniers des parens ou des amis, et qu'il était de leur générosité de ne les pas laisser périr malheureusement.» Il prononça ces dernières paroles d'une manière si touchante qu'il tira des larmes des yeux; mais personne ne changea de sentiment; et de tous ceux qui restaient à parler, le seul Guillaume de Beaumont, maréchal de France, appuya celui du sénéchal de Champagne. Le roi, touché de tant d'oppositions à ce qu'il avait résolu, ne voulut pas se déclarer et remit encore l'affaire à huitaine.
Les seigneurs sortirent de l'assemblée très-irrités contre Joinville, qui, jeune encore, avait osé combattre l'avis de tant de personnages vieillis dans les armes et dans le conseil. «Chacun commença aussitôt à l'assaillir, et lui disait par dépit ou par envie: Il est inutile de délibérer davantage, Joinville a opiné de demeurer, Joinville qui en sait plus que tout le royaume de France.» Le plus sage lui parut de se taire; mais il eut peur d'avoir déplu au souverain. Deux ou trois jours après la tenue de ce conseil, le roi qui le faisait manger avec lui quand les princes ses frères n'y étaient pas, ne le regarda point pendant tout le dîner. Le sénéchal, effrayé d'un silence qui, trop souvent à la cour, annonce une disgrace prochaine, se retira dans l'embrasure d'une fenêtre qui donnait sur la mer. Là, tenant ses bras passés au travers des grilles, il se mit à rêver à sa mauvaise fortune. Déjà il disait en son courage[1], qu'il laisserait partir le monarque, et s'en irait vers le prince d'Antioche, son parent, lorsque tout-à-coup il sentit quelqu'un s'appuyer sur ses épaules par derrière, et lui serrer la tête entre les deux mains. Il crut que c'était le seigneur de Nemours qui l'avait tourmenté cette journée. De grace, lui dit-il avec chagrin, laissés m'en paix, messire Philippe, en male aventure. Aussitôt il tourne le visage; mais l'inconnu lui passe la main par-dessus. Alors il sçut que c'étoit le roi, à une émeraude qu'il avoit au doigt, et voulut se retirer comme quelqu'un qui avait mal parlé. «Venez çà, sire de Joinville, dit le monarque en l'arrêtant: je vous trouve bien hardi, jeune comme vous êtes, de me conseiller sur tout le conseil des grands personnages de France, que je dois demeurer en cette terre. Si le conseil est bon, répondit le sénéchal, avec un petit reste d'humeur, votre majesté peut le suivre; s'il est mauvais, elle est maîtresse de n'y pas croire. Mais si je demeure en Palestine, ajouta le prince, le sire de Joinville voudra-t-il rester avec moi? Oui, sire, reprit celui-ci avec vivacité, fût-ce à mes propres dépens.» Le roi, charmé de sa naïveté, lui découvrit enfin que son dessein n'était pas de retourner sitôt en France: néanmoins il lui recommanda le secret. Cette confidence rendit au sénéchal toute sa gaieté: Nul mal, dit-il, ne le gravoit plus.
[Note 1: Joinville, p. 81.]
Le roi se détermine à rester en Syrie.
Le dimanche suivant, le roi assembla de nouveau les seigneurs de son conseil et leur parla en ces termes: «Seigneurs, je suis également obligé, et à ceux qui me conseillent de repasser en France, et à ceux qui me conseillent de rester en Palestine, persuadé que je suis que tous n'ont en vue que mes intérêts et ceux de mon royaume. J'ai balancé les raisons des uns et des autres, et je me suis déterminé à ne pas quitter la Palestine. Je sais que ma présence serait utile en France, mais elle n'y est pas nécessaire. La reine ma mère l'a gouvernée jusqu'à présent avec tant de sagesse que je puis m'en rapporter à ses soins: elle ne manque ni d'hommes, ni d'argent; et, en cas que les Anglais fassent quelque entreprise, elle est en état de s'y opposer. Au contraire, si je pars, le royaume de Jérusalem est perdu. Quelle honte si, étant venu pour le délivrer de la tyrannie des infidèles, je le laissais dans une position pire que celle où je l'ai trouvé! Je crois donc que le service de Dieu, et l'honneur de la nation française exigent que je demeure encore quelque temps à Ptolémaïs. Ainsi, seigneurs, je vous laisse le choix. Si vous voulez retourner dans votre patrie, de par Dieu soit[1]; je ne prétends contraindre personne. Si vous voulez rester avec moi, dites-le hardiment. Je vous promets que je vous donnerai tant, que la coupe ne sera pas mienne, mais vôtre.» Il voulait dire que ses finances seraient plus pour eux que pour lui.
[Note 1: Ducange, Observations sur Joinville, p. 88.]
On ne saurait exprimer l'étonnement des princes et des barons, après cette déclaration du monarque. Quelques-uns, honteux d'abandonner leur souverain, se laissèrent vaincre par les sentimens d'honneur et de générosité. La plupart n'en disposèrent pas moins toutes choses pour leur retour. Les princes même, ses frères, se préparèrent à partir, et s'embarquèrent en effet vers la saint Jean: Mais ne sçais pas bien, dit Joinville, si ce fut à leur requête ou par la volonté du roi, qui, soigneux de leur gloire, voulut bien dire qu'il les renvoyait pour la consolation de sa très-chère dame et honorée mère, et de tout le royaume de France. Ce fut à cette occasion qu'il écrivit la lettre qui nous reste[1] sur sa prison et sa délivrance: elle est adressée à ses chers et fidèles les prélats, barons, chevaliers, soldats, citoyens et bourgeois. Il leur détaille du même style, et les succès et les disgraces de son expédition d'Egypte, et finit par leur rendre compte des raisons qui l'ont déterminé, contre l'avis de plusieurs, à demeurer encore quelque temps en Syrie; monument précieux, où l'on remarque des sentimens si nobles, si chrétiens, une simplicité si sublime, qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il n'est donné de parler ainsi qu'à un roi animé de l'esprit de Dieu.
[Note 1: Epist. S. Lud. de capt. et liber. suâ; apud Duch. Tome 5, p. 428.]
Il donne ses ordres pour lever des troupes.
Le saint monarque, sans être effrayé de la désertion presque générale de son armée, donna aussitôt ses ordres pour lever de nouvelles troupes; mais au bout d'un mois, on ne lui avoit encore fait recrue de chevaliers ne d'autres gens[1]. Surpris de cette négligence, il manda ce qui lui restait d'officiers principaux, surtout Pierre de Nemours ou de Villebeon, chambellan de France. «Pourquoi, leur dit-il d'un air courroucé, n'a-t-on pas exécuté la commission que j'avais donnée? Sire, répondit le chambellan, c'est que chacun se met à si haut prix, et particulièrement Joinville que nous n'osons pas promettre ce qu'on nous demande.» Le roi sur-le-champ fait appeler Joinville, qui se jeta aussitôt à ses genoux, fort alarmé, car il avait tout entendu. Louis, après l'avoir fait lever, lui commanda de s'asseoir: «Sénéchal, lui dit-il avec autant de majesté que de bonté, vous n'avez pas oublié sans doute la confiance et l'amitié dont je vous ai toujours honoré. D'où vient donc que vous êtes si difficile sur la paie quand il s'agit de vous engager à mon service? Sire, répliqua Joinville, j'ignore ce que vos gens ont pu vous dire; mais si je demande beaucoup, c'est que je manque de tout. Vous sçavez que lorsque je fus pris, il ne me demeura que le corps: ainsi ce m'est une chose impossible d'entretenir ma compagnie, si l'on ne me donne de bons appointemens. J'ai trois chevaliers portant bannières, qui me coûtent chacun quatre cents livres; il me faudra bien huit cents livres pour me monter, tant de harnois que de chevaux, et pour donner à manger à ces chevaliers, jusqu'au temps de Pâques. Or, regardez donc, sire, si je me fais trop dur. Alors compta le roi par ses doigts. Sont, fit-il, deux mille livres. Eh bien, soit, je vous retiens à moi: je ne vois point en vous d'outrage.»
[Note 1: Joinville, ibid.]
Joinville avait grand besoin de ce secours d'argent, car il n'avait plus que quatre cents livres, qui même avaient couru grand risque. Il les avait données en garde au commandeur du Temple, qui dès la seconde fois qu'il envoya prendre quelque chose sur cette somme, lui manda qu'il n'avoit aucuns deniers qui fussent à lui, et qui, pis est, qu'il ne le connoissoit point. Le sénéchal fit grand bruit, et publia partout que les Templiers étoient larrons. Le grand-maître, effrayé des suites de cette affaire, eut d'abord recours aux menaces; ensuite il jugea plus à propos de rapporter le petit trésor, et de fait le rendit: Dont je fus très-joyeux, ajoute Joinville, car je n'avois pas un pauvre denier; mais bien protestai de ne plus donner la peine à ces bons religieux de garder mon argent.
Le roi, après le départ des deux princes ses frères, ayant fait faire des levées de soldats, ne fut pas long-temps sans avoir un corps de troupes assez considérable pour se faire craindre par les différens partis qui s'étaient formés entre les Sarrasins, après la mort d'Almoadan, dernier soudan d'Egypte. La division qui s'était mise entre les différens émirs qui avaient partagé ses états, était encore une des raisons qui avaient déterminé le roi à différer son départ de la Palestine.
Ambassade du soudan de Damas au roi.
En effet, le soudan de Damas, cousin d'Almoadan, envoya une ambassade au roi, pour lui offrir de le laisser maître de tout le royaume de Jérusalem, s'il voulait se joindre à lui contre les Mamelucks. Le roi ayant entendu les ambassadeurs, leur donna de bonnes espérances, et fit porter sa réponse au soudan de Damas par un religieux de Saint-Dominique, nommé Yves-le-Breton. Cette réponse fut que le roi enverrait incessamment aux émirs d'Egypte pour savoir d'eux s'ils étaient déterminés à ne pas mieux observer qu'ils n'avaient fait jusqu'alors, le traité de Damiette, et que, s'ils continuaient à le violer, le soudan pouvait être assuré qu'on se joindrait volontiers à lui pour venger la mort d'Almoadan. Ce fut en partant pour cette ambassade, que ce bon religieux eut cette rencontre si merveilleuse, suivant Joinville, d'une petite vieille femme, tenant d'une main un vase plein de charbons allumés, et de l'autre une cruche remplie d'eau. Interrogée sur l'usage qu'elle en prétendait faire, elle répondit: «Que du feu elle voulait brûler le Paradis, et avec l'eau éteindre l'enfer; afin, ajouta-t-elle, qu'on ne fasse jamais de bien en ce monde par le motif de la crainte ou de l'espérance.» Nouvel exemple de l'enthousiasme de ces siècles ignorans! Le Paradis n'est autre chose que Dieu lui-même et sa possession; ôtez cet Etre, vous ôtez toutes les vertus.
Dans le même temps le roi envoya en Egypte, en qualité d'ambassadeur, Jean de Valence, gentilhomme français, aussi distingué à l'armée par son courage, que dans le conseil par sa capacité. Cet envoyé, après avoir représenté avec fermeté aux émirs les énormes infractions qu'ils avaient faites au traité de Damiette, leur déclara que le roi, son maître, serait bientôt en état de les en punir si on ne lui en faisait pas raison, et si l'on différait l'exécution des articles de ce traité. Les émirs, qui comprirent bien la pensée de l'envoyé, lui répondirent qu'ils étaient résolus de donner au roi toute satisfaction, et le conjurèrent de l'empêcher de se liguer avec le soudan de Damas; ajoutant que, s'il voulait au contraire traiter avec eux et faire diversion sur les terres de ce soudan, ils lui feraient des conditions aussi avantageuses qu'il le souhaiterait. Pour mieux marquer la résolution où ils étaient de le satisfaire, ils firent tirer sur-le-champ des prisons, deux cents chevaliers, et un grand nombre de prisonniers, que Jean de Valence conduisit au roi. Ils firent aussi embarquer avec l'envoyé, des ambassadeurs pour négocier avec le roi une ligue contre le soudan de Damas. Louis, satisfait de voir déjà de si heureux fruits de son séjour en Palestine, dit aux ambassadeurs qu'il ne pouvait point traiter avec les émirs, qu'avant toutes choses ils ne lui eussent renvoyé les têtes des chrétiens qu'ils avaient exposées sur les murailles du Caire; qu'ils ne lui eussent aussi remis entre les mains tous les enfans chrétiens qu'ils avaient pris, et auxquels ils avaient fait renoncer Jésus-Christ; et enfin qu'ils ne le tinssent quitte des deux cent mille besans d'or qu'il ne leur avait point encore payés. Le même seigneur de Valence fut encore chargé de cette négociation, et retourna en Egypte avec les ambassadeurs.
Durant ces négociations, le roi alla à Césarée, à douze lieues d'Acre, sur le chemin de Jérusalem, en fit relever les murailles que les Sarrasins avaient détruites, et la fit fortifier sans qu'ils s'y opposassent, parce qu'ils savaient que les émirs d'Egypte le sollicitaient de se joindre à eux; et tandis que l'affaire était encore en suspens, ils n'osaient rien faire qui pût lui déplaire et le déterminer à prendre le parti de leurs ennemis. Il fit aussi ajouter de nouvelles fortifications à la ville d'Acre, élever des forteresses aux environs: par ce moyen, il se mettait en état de soutenir vigoureusement la guerre contre le soudan de Damas, au cas qu'il fût obligé de l'entreprendre.
Ambassade du prince des assassins à saint Louis.
Telles étaient les occupations du monarque lorsqu'il reçut une ambassade, qui fut pour lui une nouvelle occasion de faire paraître cette grandeur d'ame qui le rendait si digne du trône qu'il occupait.
«Sire, lui dit le chef de cette députation, connaissez-vous monseigneur et maître le Vieux de la Montagne? Non, répondit froidement Louis, mais j'en ai entendu parler. Si cela est, reprit l'ambassadeur, je m'étonne que vous ne lui ayez pas encore envoyé des présens pour vous en faire un ami. C'est un devoir dont s'acquittent régulièrement tous les ans l'empereur d'Allemagne, le roi de Hongrie, le soudan de Babylone, et plusieurs autres grands princes, parce qu'ils n'ignorent pas que leur vie est entre ses mains. Je viens donc vous sommer de sa part de ne pas manquer de le satisfaire sur ce point, ou du moins de le faire décharger du tribut qu'il est obligé de payer tous les ans aux grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital. Il pourrait se défaire de l'un et de l'autre, mais bientôt ils auraient des successeurs: sa maxime n'est pas de hasarder ses sujets pour avoir toujours à recommencer.»
Le roi écouta paisiblement l'insultante harangue de l'envoyé, et lui ordonna de revenir le soir pour avoir sa réponse. Il revint: le grand-maître du Temple et celui de l'Hôpital se trouvèrent à l'audience, l'obligèrent par ordre du monarque, de répéter ce qu'il avait dit le matin, et le remirent encore au lendemain. Le fier assassin n'était point accoutumé à ces manières hautaines; mais il fut encore bien plus surpris lorsque les grands-maîtres lui dirent: «Qu'on ne parloit pas de la sorte à un roi de France; que, sans le respect de son caractère, on l'auroit fait jeter à la mer; qu'il eût enfin à revenir dans quinze jours faire satisfaction pour l'insulte qu'il avoit faite à la majesté royale.»
Une si noble fierté étonna toute la Palestine, et fit trembler pour les jours du monarque. On connaissait les attentats du barbare, et la fureur de ceux à qui il en confiait l'exécution. Mais celui qui tient en sa main toutes les destinées en disposa autrement. Le Vieux de la Montagne craignit lui-même un prince qui le craignait si peu, et lui renvoya sur-le-champ le même ambassadeur, avec des présens également singuliers, bizarres, curieux et magnifiques. C'était d'un côté, sa propre chemise, «pour marquer, par celui de tous les vêtemens qui touche de plus près, que le roi de France étoit de tous les rois, celui avec lequel il vouloit avoir la plus étroite union; et de l'autre, un anneau de fin or pur, où son nom était gravé, en signifiance qu'il l'épousait pour être tout à un comme les doigts de la main.»
Ces symboles étrangers furent accompagnés d'une cassette remplie de plusieurs ouvrages de cristal de roche. On y trouva un éléphant, diverses figures d'homme, un échiquier et des échecs de même matière, dont toutes les pièces étaient ornées d'ambre et d'or. Ces objets, d'un travail très-délicat, étaient mêlés avec les parfums les plus exquis de l'Orient; de sorte que, lorsqu'on ouvrit la caisse, il se répandit dans la salle une des plus agréables odeurs.
Alors le roi fit connaître aux envoyés que c'était par ces manières honnêtes que leur prince pouvait mériter son amitié et ses libéralités. Il les traita avec beaucoup d'honnêteté: il leur fit des présens, et en envoya par le Père Yves, dominicain, au Vieux de la Montagne. Ils consistaient en plusieurs robes d'écarlate et d'étoffes de soie, avec des coupes d'or et des vases d'argent.
Pour revenir à la négociation avec les émirs d'Egypte, non-seulement ils acceptèrent toutes les conditions que le roi leur avait offertes, mais ils les exécutèrent en lui renvoyant deux cents chevaliers, tous les jeunes enfans qui avaient renoncé à leur religion, et toutes les têtes des chrétiens qui étaient exposées sur les murailles du Caire; ils lui remirent la somme de deux cent mille besans qu'il leur devait encore pour la rançon des prisonniers faits en Egypte, lui promirent de lui céder le royaume de Jérusalem, et convinrent avec Jean de Valence, d'un jour où ils iraient joindre le roi auprès de Jaffe.
Le soudan de Damas, informé de la conclusion de ce traité, prit des mesures pour en empêcher les suites. Il posta vingt mille hommes sur les passages qui conduisaient de l'Egypte à Jaffe, afin de les disputer aux émirs. Ceux-ci n'osèrent pas entreprendre de les forcer, et le roi les attendit en vain devant cette ville. Le comte de Jaffe l'y reçut avec une magnificence à laquelle on ne devait pas s'attendre dans un pays ruiné par les guerres, et par les ravages que les Mahométans y faisaient depuis tant d'années. Le roi, pour ne donner aucune défiance au comte, n'entra point dans la place, campa sous les murailles, et fit faire, de concert avec lui, de nouvelles fortifications devant le château.
Ce fut là que le soudan de Damas fit recommencer les hostilités contre les chrétiens de Palestine; il envoya faire le dégât par quelques troupes, jusqu'à trois lieues près du camp du roi. Ce prince l'ayant appris, détacha Joinville avec quelques compagnies pour les aller chasser. Sitôt que les chrétiens parurent, les mahométans prirent la fuite; ils furent poursuivis; et en cette occasion, un jeune gentilhomme qui n'est pas nommé se conduisit bien courageusement. Après avoir abattu deux infidèles avec sa lance, voyant le commandant du parti ennemi venir fondre sur lui, il l'attendit; et, l'ayant blessé d'un grand coup d'épée, il l'obligea de tourner bride et de prendre la fuite.
Les émirs n'ayant pu passer jusqu'à Jaffe, envoyèrent faire leurs excuses au roi, et le prièrent de leur assigner un autre jour pour l'entrevue.
Le roi le leur marqua; mais les émirs ayant perdu une bataille contre le soudan de Damas, qui les alla chercher jusqu'en Egypte, ils firent la paix, et s'unirent avec lui contre le roi.
Parmi les deux cents chevaliers que le sire Jean de Vienne avait ramenés d'Egypte, il y en avait bien quarante de la cour de Champagne, tous deserpillés (sans habits) et mal atournés, c'est l'expression de Joinville[1], qui les fit vêtir à ses deniers, de cottes et de surcots de vair, et les présenta au roi pour l'engager à les prendre à son service. Quelqu'un du conseil entreprit de s'y opposer, sous prétexte qu'en l'état du prince, il y avoit excès de plus de sept mille livres. Joinville, emporté par sa vivacité, dit hautement «que la malle-aventure l'en faisoit parler; que le monarque manqueroit à ce qu'il se devoit s'il ne s'attachoit de si braves gens, qu'il y alloit de son intérêt, puisqu'il avoit besoin de troupes; et de sa gloire, puisque la Champagne avoit perdu trente-cinq chevaliers tous portant bannière, qui avoient été tués en combattant sous ses étendards.» Aussitôt il commença à pleurer. «Alors, dit-il, le roi me appaisa, retint tous ces seigneurs champenois et me les mit en ma bataille.»
[Note 1: Joinville, p. 89.]
Cependant on ne fut pas long-temps sans ressentir les suites de la réunion des émirs d'Egypte avec le soudan de Damas: car, sitôt que celui-ci fut guéri des blessures qu'il avait reçues à la bataille contre les émirs, il s'approcha de Jaffe à la tête de trente mille hommes, sans pourtant oser attaquer le camp du roi, dont les troupes étaient infiniment inférieures en nombre.
Le jour de saint Jean, pendant que le roi était au sermon, on vint l'avertir que les ennemis avaient investi le maître des arbalétriers[1], et qu'il était en danger d'être défait. Joinville demanda la permission d'aller le secourir, ce qui lui fut accordé avec cinq cents hommes d'armes. Dès que Joinville parut, quoique sa troupe ne fût pas comparable à celle des Sarrasins, ceux-ci lâchèrent le pied, prirent la fuite, et le maître des arbalétriers se retira sans perte avec Joinville.
[Note 1: Cet officier, qui dès lors jouissait d'une grande considération dans nos armées, avait le commandement de toute l'infanterie, dont les arbalétriers étaient les plus estimés, le surplus étant dans une médiocre considération, et fort au-dessous de la cavalerie, qui n'était composée que de noblesse.]
Il se donnait de temps en temps de petits combats, où les infidèles avaient ordinairement le désavantage mais le roi ne pouvait pas tenir la campagne avec le peu de troupes qu'il avait; tout ce qu'il pouvait faire était de se retrancher sous les places dont il faisait relever les murailles. Outre Jaffe, Césarée, et quelques autres moins considérables, il entreprit de rétablir Sidon, nommée alors Sajette. Les travaux étaient déjà fort avancés, lorsqu'un jour les Sarrasins la surprirent, y tuèrent environ deux mille chrétiens, ouvriers, domestiques ou paysans, et la rasèrent. Mais le roi ne se rebuta point; et, ayant fait recommencer ce travail, il en vint à bout avec une extrême dépense.
Un jour que le roi était présent à ces sortes de travaux, le sire de Joinville vint le trouver. Les huit mois de son engagement étaient près d'expirer: «Sire de Joinville, lui dit le monarque du plus loin qu'il l'apperçut, je ne vous ai retenu que jusques à Pâques: que me demandez-vous pour me continuer le service encore un an? Je ne suis point venu, sire, répondit le seigneur champenois, pour telle chose marchander: je demande seulement que vous ne vous courrouciez de chose que je vous demanderai, ce qui vous arrive souvent: je vous promets, de mon côté, que de ce que vous me refuserez je ne me courroucerai mie. Cette naïveté divertit beaucoup le roi, qui dit qu'il le retenait à tel convenant. Aussitôt il le prend par la main, le mène à son conseil et lui rend compte de la condition du traité. Chacun se mit à rire, et la joie fut grande de quoi il demeurait[1].»
[Note 1: Joinville, page 95.]
Cependant, quoique le roi eût peu de troupes, c'était pour lui un état bien pénible de demeurer toujours sur la défensive et de ne s'occuper qu'à rebâtir des forteresses. Il avait néanmoins reçu de France quelques renforts; mais ils n'étaient pas encore assez nombreux, joints avec les troupes qu'il avait, pour tenir la campagne. Il résolut de faire une tentative sur Naplouse, qui était l'ancienne Samarie. Il proposa son dessein aux seigneurs du pays, et aux chevaliers du Temple et de l'Hôpital, qui l'approuvèrent, lui dirent qu'ils répondaient de la réussite; mais que, comme cette entreprise était périlleuse, ils le suppliaient de les en charger sans exposer sa propre personne. Le roi dit qu'il en voulait être. On s'opiniâtra de part et d'autre; et, comme d'un côté le roi était déterminé à prendre part au danger, et que de l'autre côté les seigneurs croyaient que c'était trop risquer, on abandonna ce dessein.
Entreprise sur Belinas, ou Césarée de Philippe.
Peu de jours après, il leur proposa l'attaque de Belinas, autrefois Césarée de Philippe: la proposition fut encore accordée, mais à la même condition que le roi n'y paraîtrait pas. Il se laissa vaincre cette seconde fois, et confia à ses généraux la conduite de l'entreprise. Elle était hardie. La ville était bâtie à mi-côte sur le mont Liban: elle avait trois enceintes de murailles, et plus haut, à la distance de près d'une demi-lieue, était le château nommé Subberbe.
Les troupes partirent la nuit; et, le lendemain au point du jour, elles arrivèrent dans la plaine, au pied de l'enceinte de Belinas. On partagea les attaques, et il fut résolu que ce qu'on appelait la bataille du roi, ou les gendarmes du roi, c'est-à-dire ceux qui étaient à sa solde, se posteraient entre le château et la place; qu'ils insulteraient de ce côté-là; que les chevaliers de l'Hôpital feraient l'attaque par la droite, et qu'un autre corps, à qui l'histoire donne le nom de Terriers, donnerait l'assaut par la gauche, et les chevaliers du Temple du côté de la plaine.
Chacun s'avança vers son poste. Le chemin par où il fallait que les gendarmes du roi marchassent était si difficile que les chevaliers furent obligés de quitter leurs chevaux. En montant, ils découvrirent un corps de cavaliers ennemis sur le haut de la colline, qui parut d'abord les attendre de pied ferme; mais, étonnés de la résolution avec laquelle on venait à eux, ils s'enfuirent et se retirèrent vers le château. Cette fuite fit perdre coeur aux habitans de la place; et, quoiqu'il fallût forcer trois murailles de ce côté-là pour y entrer, ils l'abandonnèrent et se sauvèrent dans la montagne. On obtenait par cette fuite, sans coup férir, tout ce que l'on prétendait: car on n'avait point ordre d'aller attaquer le château. Les chevaliers teutoniques, qui étaient avec les gendarmes du roi, voyant que tout fuyait devant eux, se détachèrent malgré Joinville, pour aller aux ennemis qui s'étaient ralliés devant le château. On n'y pouvait arriver que par des sentiers fort longs et fort étroits, pratiqués alentour du rocher. Ils ne s'aperçurent de leur témérité que quand ils furent engagés dans ces défilés. Ils s'arrêtèrent, prirent le parti de retourner sur leurs pas et de hâter leur retraite. Alors les ennemis les voyant se retirer avec précipitation et en désordre, descendirent de cheval; et, les coupant par des routes qui leur étaient connues, vinrent les charger, et en assommèrent plusieurs à coups de massue, les serrant de fort près jusqu'au lieu où était Joinville.
Peu s'en fallut que cette déroute des chevaliers teutoniques ne causât celle des gendarmes du roi, qui déjà pensaient à fuir. Mais Joinville les arrêta, en les menaçant de les faire tous casser par le roi. Quelques-uns lui dirent qu'il en parlait bien à son aise; qu'il était à cheval, et qu'eux étant à pied, ils demeureraient exposés à la fureur des ennemis, tandis qu'il lui serait aisé de se sauver. Joinville, pour leur ôter ce prétexte de fuite, quitta son cheval, et l'envoya au quartier des chevaliers du Temple. Il soutint bravement l'effort des infidèles pendant assez de temps; mais il aurait été accablé par le nombre, si l'on n'eût pas été annoncer au brave Ollivier de Termes que Joinville avait été tué. Mort ou vif, dit l'intrépide chevalier, j'en porterai des nouvelles au roi, ou j'y demeurerai. Il arrive avec un corps de troupes, attaque les barbares, les enfonce, dégage le digne favori du monarque, et le ramène avec tous ses gens. La ville, pendant ce temps-là, avait été pillée, saccagée et brûlée, et les vainqueurs vinrent rejoindre le roi à Sidon.
Ce fut pour eux un spectacle bien triste, mais en même temps d'une grande édification, que celui qu'il leur donna à leur arrivée. Nous avons dit que le soudan de Damas, peu content de raser les fortifications naissantes de la ville de Sidon, avait fait égorger plus de deux mille chrétiens qui étaient sans défense. Leurs corps demeuraient exposés dans la campagne, sans sépulture, corrompus et déjà d'une puanteur insupportable. Louis, à cette vue, sent son coeur s'attendrir, appelle le légat, lui fait bénir un cimetière; puis, relevant de ses propres mains un de ces cadavres: «Allons, dit-il à ses courtisans, allons enterrer des martyrs de Jésus-Christ.» Il obligea les plus délicats d'en faire autant. Cinq jours y furent employés; ensuite il donna ses ordres pour le rétablissement de Sidon. Tous les jours, dès le matin, il était le premier au travail, et l'ouvrage fut achevé avec une extrême dépense, malgré le naufrage d'un vaisseau qui lui apportait des sommes considérables. Lorsqu'il en reçut la nouvelle, il dit ces paroles mémorables: Ni cette perte, ni autre quelconque, ne sauroit me séparer de la fidélité que je dois à mon Dieu.
Les diverses négociations avec les émirs d'Egypte et avec le soudan de Damas, qui avaient été si favorables au roi, le rétablissement de plusieurs places importantes et ces divers combats dont j'ai parlé, furent ce qui se passa de plus mémorable dans l'espace de près de quatre années que le roi séjourna en Palestine, depuis sa délivrance. Durant ce séjour, il satisfit de temps en temps sa dévotion par la visite d'une partie des saints lieux où il pouvait aller, sans s'exposer à un péril évident. Il partit d'Acre et fit le voyage avec une piété que tous ceux qui en furent témoins ne pouvaient cesser d'admirer. Il arriva, la veille de l'Annonciation, à Cana en Galilée, portant sur son corps un rude cilice: de là il alla au Mont-Thabor, et vint le même jour à Nazareth. Sitôt qu'il aperçut de loin cette bourgade, il descendit de cheval, se mit à genoux pour adorer de loin ce saint lieu où s'était opéré le mystère de notre rédemption. Il s'y rendit à pied, quoiqu'il fût extrêmement fatigué; il y fit célébrer l'office divin, c'est-à-dire, matines, la messe et les vêpres. Il y communia de la main du légat, qui y fit à cette occasion un sermon fort touchant: de sorte que, suivant la réflexion que fait le confesseur de ce saint prince, dans un écrit qui nous apprend ce détail, on pouvait dire que, depuis que le mystère de l'Incarnation s'était accompli à Nazareth, jamais Dieu n'y avait été honoré avec plus d'édification et de dévotion qu'il le fut ce jour-là.
Conduite de la reine Blanche pendant l'absence du roi.
Ce fut vers le même temps que Louis reçut des nouvelles de l'Europe. Les princes Alphonse et Charles, ses frères, étaient arrivés en France, où ils firent cesser le deuil général par les nouvelles certaines qu'ils apportèrent de la délivrance et de la santé du roi. Il apprit avec la plus grande satisfaction que la reine Blanche, sa mère, s'était conduite avec autant de prudence et de sagesse, dans sa seconde régence, que dans sa première. Elle avait maintenu le royaume de France dans la plus grande tranquillité, tant au dedans qu'au dehors. Elle s'opposa avec beaucoup de fermeté à la croisade que le pape osa faire publier pour soutenir ses intérêts particuliers contre Conrad, fils de l'empereur Frédéric II, décédé l'année précédente. Blanche assembla la noblesse du royaume; et, d'une voix unanime, elle fit ordonner que les terres de ceux qui s'engageraient dans cette milice seraient saisies. «Qu'ils partent, disait-on, pour ne plus revenir, ces traîtres à l'état. Il est bien juste que le pape entretienne ceux qui servent son ambition, lorsqu'ils devraient secourir Jésus-Christ sous les étendards de notre roi.» Blanche fit faire aussi de vifs reproches au pape sur sa conduite intéressée, qui allait mettre toute l'Europe en combustion, et l'on fit de sévères réprimandes aux Cordeliers et aux Dominicains, qui avaient osé prêcher cette singulière croisade. «Nous vous bâtissons des églises et des maisons, disaient les seigneurs, nous vous recevons, nous vous nourrissons. Quel bien vous fait le pape? Il vous fatigue et vous tourmente; il vous fait les receveurs de ses impôts, et vous rend odieux à vos bienfaiteurs.»
En vain le roi d'Angleterre, croyant répandre l'alarme en France pendant l'absence du roi, parlait à tout le monde du dessein qu'il avait d'armer puissamment pour reprendre les provinces que ses prédécesseurs avaient perdues par leurs félonies. Blanche, après avoir pris les précautions les plus sages et les plus propres à faire échouer les projets vrais ou simulés de Henri, trouva encore le moyen de lui attirer la plus sensible des mortifications, en mettant Rome dans les intérêts de la France. Innocent défendit au roi anglais, sous peine d'un interdit général dans tout son royaume, de faire aucun acte d'hostilité sur les terres de France. Toute la grace qu'on voulut bien lui accorder fut de ne pas rendre cet ordre public. Mais la régente, qui en était assurée en particulier, laissa l'orgueilleux prince amuser ses peuples de l'idée de ses conquêtes futures, et ne se mit pas même dans la suite beaucoup en peine de le ménager. Henri, croyant sa présence nécessaire en Gascogne pour y châtier ses vassaux rebelles, et ne voyant point de sûreté pour débarquer dans ses ports, fit demander un passage par la France: la régente ne balança pas à lui refuser cette permission, et le monarque qui connaissait le courage et la sagesse de cette princesse, n'osa pas même tenter d'en marquer le moindre ressentiment.
Ce ne fut pas là le seul exemple de justice et de fermeté qui distingua la seconde régence de la reine Blanche. Le chapitre de Paris avait fait emprisonner, comme seigneur, tous les habitans de Chatenay et de quelques autres lieux, pour certaines choses qu'on leur imputait, et que la loi interdisait aux serfs: c'était son droit sans doute; mais ce droit ne détruisait pas ceux de l'humanité. Ces malheureux, enfermés dans de noirs cachots, manquaient des choses les plus nécessaires à la vie, et se voyaient en danger de mourir de faim. La régente, instruite de leur état, ne put leur refuser les justes sentimens de la compassion: elle envoya prier les chanoines de vouloir bien, en sa faveur, sous caution néanmoins, relâcher ces infortunés colons, promettant de se faire informer de tout et de faire toute sorte de justice aux chanoines. Ceux-ci, piqués peut-être qu'une femme leur fît des leçons d'une vertu qu'eux-mêmes auraient dû prêcher aux autres, ou, ce qui est plus vraisemblable, trop prévenus de l'obligation de soutenir les prétendus priviléges de leur Eglise, répondirent qu'ils ne devaient compte à personne de leur conduite vis-à-vis de leurs sujets, sur lesquels ils avaient droit de vie et de mort. En même temps, comme pour insulter à l'illustre protectrice de ces pauvres esclaves, ils ordonnent d'aller prendre leurs femmes et leurs enfans qu'ils avaient d'abord épargnés, les font traîner impitoyablement dans les mêmes prisons, et les traitent de façon qu'il en mourut plusieurs, soit de misère, soit de l'infection d'un lieu capable à peine de les contenir. La reine, indignée de cette insolence et de cette barbarie, ne crut pas devoir respecter des prérogatives qui dégénéraient en abus, et favorisaient la plus horrible tyrannie. Elle se transporte à la prison, commande d'enfoncer les portes, donne elle-même le premier coup, et dans l'instant les portes sont brisées. On en voit sortir un grand nombre d'hommes, de femmes, et d'enfans pâles et défaits. Tous se jettent aux pieds de leur bienfaitrice et réclament sa protection. Elle la leur promit et tint parole. Les biens du chapitre furent saisis, moyen toujours efficace de réduire les plus mutins sous le joug de l'autorité légitime. Les chanoines, plus dociles, consentirent enfin d'affranchir ces malheureux, moyennant une somme payable tous les ans.
Comme le but principal de la régente était d'entretenir la tranquillité dans l'état, elle était surtout attentive à la maintenir dans la capitale. La licence des pastoureaux, dont j'ai parlé à l'occasion de la prison du roi, avait laissé parmi le peuple de certaines dispositions à s'émanciper. Ce fut sans doute par ce motif qu'elle exigea de nouveaux sermens de fidélité des bourgeois de Paris, et qu'elle obligea l'université de faire un statut par lequel tout écolier qui serait pris armé pendant la nuit, serait jugé par le juge ordinaire, nonobstant les priviléges de ce corps. La reine avait encore, quelque temps auparavant, fait déclarer par le pape que tous les écoliers de l'université, qui seraient trouvés portant des armes, seraient exclus de tous priviléges. C'était un point de police très-important, parce qu'alors les écoliers n'étaient pas des enfans comme aujourd'hui, mais des hommes faits, pour la plus grande partie, qui, par leur nombre et par la diversité et la jalousie des nations, pouvaient causer de grands désordres, dont on avait vu de fâcheux exemples sous les règnes précédens. Telle était la situation des affaires dans le royaume de France.
Saint Louis était occupé dans la Palestine à y faire construire des forteresses pour mettre les chrétiens en état de se soutenir contre les infidèles, lorsqu'il reçut la triste nouvelle de la mort de la reine Blanche sa mère.
Mort de la reine Blanche.
Cette princesse fut attaquée à Melun, dans le mois de novembre, de la maladie qui la mit an tombeau. Elle se fit transporter à Paris, où elle reçut les derniers sacremens de l'Eglise par le ministère de son confesseur Renaud de Corbeil, évêque de cette capitale, et l'un des chefs du conseil d'état; ensuite, elle manda l'abbesse de Maubuisson, monastère de l'ordre de Cîteaux, qu'elle avait fondé près de Pontoise, la conjura, au nom de leur ancienne amitié, de lui donner l'habit de son ordre, et fit profession entre ses mains, avec de grands sentimens de dévotion et d'humilité. On la transporta ensuite sur un lit de paille, couvert d'une simple serge, où elle expira le 1er décembre 1252.
On lui mit aussitôt le manteau royal sur son habit de religieuse, et la couronne d'or sur la tête. En cet état, elle fut portée par les plus grands seigneurs du royaume sur une espèce de trône richement orné, depuis le palais jusqu'à la porte Saint-Denis; de là, elle fut conduite au monastère de Maubuisson, où elle avait choisi sa sépulture.
Tout le royaume ressentit vivement cette perte. C'était la plus grande reine qui eut encore paru sur le trône français. Femme d'un courage, d'une prudence et d'une élévation de génie au-dessus de son sexe; princesse née pour faire en même temps l'ornement et la félicité du monde. C'est le langage de tous les auteurs de son siècle; sans aucun autre reproche enfin, qu'un peu trop de hauteur dans sa première régence, si toutefois on doit appeler hauteur, la fermeté avec laquelle elle se conduisit envers des vassaux indociles, qui ne cherchaient, comme je l'ai rapporté dans le commencement de cet ouvrage, qu'à profiter des brouilleries qu'ils voulaient exciter dans l'état; jaloux d'ailleurs de son mérite et de son autorité.
J'ajouterai encore à l'éloge de cette princesse, ce qu'en dit le père Daniel[1]. L'histoire nous fournit peu de personnes de son sexe qui l'aient égalée dans la piété, la vertu, la prudence, et l'habileté pour le gouvernement. Un esprit droit et ferme, un courage mâle à l'épreuve des événemens les plus fâcheux et les plus imprévus, faisaient son principal caractère. C'est surtout cette fermeté, soutenue de beaucoup d'application, qui démontre la sagesse de son administration. Ces qualités, jointes à beaucoup d'adresse, à un air insinuant, aux charmes et aux graces dont la nature l'avait abondamment pourvue, lui donnèrent une grande autorité, et elle en fit toujours un très-bon usage pour le bonheur des peuples qui la comblèrent de bénédictions.