On fut obligé de s'arrêter à Damiette, non-seulement pour attendre les vaisseaux dispersés par la tempête, et qui arrivèrent heureusement les uns après les autres, mais encore à cause de l'accroissement du Nil, qui se fait au mois de juin, où l'on se trouvait alors. L'exemple du roi Jean de Brienne, qui s'était malheureusement engagé au milieu de l'inondation, après la première prise de Damiette, fit prendre cette sage précaution.
Ce fut dans ce séjour et le repos si fatal à l'armée chrétienne, que la plupart des croisés ne pensèrent qu'à se divertir, ou plutôt à se livrer aux plus horribles désordres. Ces jeunes chevaliers, ne se voyant point d'ennemis en tête, s'abîmèrent dans les plaisirs: la passion du jeu leur fit perdre la raison avec leurs biens. Ils se consolèrent avec le vin de la perte de leur argent, de leurs chevaux et même de leurs armes: leur fureur alla jusqu'à violer les filles et les femmes, au mépris de toutes les lois divines et humaines. Les grands seigneurs consumaient tous leurs fonds en festins, dont la somptuosité était le moindre excès; les simples soldats passaient les jours et les nuits à boire et à jouer. Tout était plein de lieux de débauche: Il y en avoit, dit Joinville[1], jusques à l'entour du pavillon royal, qui étoient tenus par les gens du roi. On peut dire, avec un célèbre moderne[2], que toutes sortes de vices y régnoient, ceux que les pélerins avoient apportés de leur pays, et ceux qu'ils avoient pris dans les pays étrangers. Il se commettait mille violences contre les gens du pays, et surtout envers les marchands; de sorte que la plupart de ceux qui d'abord apportaient des vivres en abondance cessèrent d'y venir, et l'on vit bientôt la cherté causer la disette.
[Note 1: Joinville, pag. 32.]
[Note 2: L'abbé Fleury, Moeurs des chrétiens, pag. 399.]
Le monarque faisait ce qu'il pouvait pour remédier à tant de désordres, mais le peu d'obéissance qu'il trouva rendit presque tous ses efforts inutiles. On doit dire néanmoins à la gloire de ce grand prince, que tous les étrangers se louaient hautement de sa justice, et publiaient partout qu'il leur donnait les mêmes marques de bonté qu'à ses propres sujets. Quant à ceux qui dépendaient plus particulièrement de lui, et à ses domestiques, ils furent châtiés très-sévèrement, chassés et renvoyés en France.
Cependant on apprit que le bruit qui avait couru de la mort du soudan, n'était pas véritable. Ce prince, quoiqu'il fût dangereusement malade, avait eu soin de cacher aux chrétiens l'état où il était. Il envoya défier le roi, pour décider, dans un seul combat, de la fortune de l'Egypte: il lui marqua le jour, et lui laissa le choix du lieu. La réponse du monarque fut «qu'il n'acceptait aucun jour fixe, parce que c'était excepter les autres; qu'il défiait Malech-Sala pour le lendemain, comme pour tous les autres jours; qu'en quelque endroit, et à quelque heure qu'ils se rencontrassent, il le traiterait en ennemi jusqu'à ce qu'il pût le regarder comme son frère.» Ce sage monarque, instruit que le soudan était attaqué d'un mal incurable, espérait profiter du trouble et des guerres civiles que sa mort causerait parmi les Sarrasins. Il se contenta donc de fortifier son camp, et de faire faire la garde la plus exacte. Cette bravade du sultan n'aboutit à rien: car il n'avait pas assez de force pour se tenir à cheval. Il envoya seulement un grand corps de troupes qui fit quelques mouvemens pour attaquer le camp du roi; mais ce prince, sans vouloir accorder à plusieurs seigneurs qui l'en prièrent, la permission de faire une sortie sur les Sarrasins, se contenta de se mettre en état de pouvoir les repousser, s'ils osaient tenter l'attaque. Il n'y eut que le seigneur Gauthier d'Autrèche, châtelain de Bar, de la maison de Châtillon, qui, malgré les défenses du roi, sortit avec son écuyer pour voir s'il ne pourrait point enlever ou tuer quelques Mahométans. Il était monté sur un cheval entier fort en bouche, qui, l'emportant vers l'armée des ennemis, le jeta par terre. Aussitôt quatre Sarrasins vinrent fondre sur lui, et l'assommèrent à coups de massues. Il fut toutefois secouru par le connétable de Beaujeu, avant qu'ils eussent pu l'achever; mais il mourut de ses blessures. Tout brave qu'il était, le roi ne le plaignit point, et dit sagement qu'il serait bien fâché d'avoir, dans son armée, beaucoup de ces faux braves sans obéissance ni subordination, capables d'y faire beaucoup plus de mal par leur sotte vanité et leur mauvais exemple, que de rendre aucun service.
Mais les Sarrasins, n'osant attaquer l'armée chrétienne à force ouverte, ne laissaient pas que de l'incommoder par des partis de cavalerie qui, rôdant tout autour du camp, tuaient tous ceux qui s'en écartaient. Comme le soudan avait promis un besant d'or à quiconque lui apporterait la tête d'un chrétien, des Arabes, appelés Bedouins, se coulaient toutes les nuits dans le camp, malgré la garde à cheval qui faisait la ronde, et entraient jusque dans les tentes, où ils coupaient la tête aux soldats qu'ils trouvaient seuls; de sorte que le roi fut obligé de mettre des corps-de-garde au dehors du camp, si près les uns des autres, qu'il était impossible que quelqu'un y entrât sans être découvert.
Les eaux du Nil étant rentrées dans leur lit, à la fin de septembre, les seigneurs pressaient le roi de se mettre en campagne; mais il avait résolu de n'en rien faire avant l'arrivée de son frère Alphonse, comte de Poitiers, qui était parti d'Aiguemortes, au mois d'août, avec la comtesse sa femme, la comtesse d'Artois, et l'arrière-ban de France. Leur retardement tenait le roi fort en peine; mais enfin le comte débarqua heureusement à Damiette, sur la fin d'octobre.
Il apportait au roi une somme d'argent considérable. Le pape lui avait accordé un bref apostolique, par lequel tout ce qu'on pourrait recevoir des croisés qui voudraient racheter leur voeu, et toutes les sommes données par testament, dont l'objet ne serait pas déterminé, serait remis au roi. L'empereur lui-même lui envoya des vivres d'Italie, et lui fit présent de cinquante beaux chevaux: «Charmé, disait-il, de trouver l'occasion de s'acquitter d'une partie des obligations qu'il avait à ce prince pour les bons services qu'il en avait reçus dans ses malheurs.»
L'arrivée du comte de Poitiers répandit une grande joie dans toute l'armée. On délibéra sans tarder de quel côté on porterait la guerre. Il y eut sur cela deux sentimens. Les uns proposèrent d'aller assiéger Alexandrie, appelée Babylone dans les histoires de ce temps-là, quoique bien différente de l'ancienne Babylone qui était bâtie sur l'Euphrate, et de Bagdad, aussi appelée Babylone, qui est sur le Tigre, au lieu qu'Alexandrie est sur le Nil. Les autres proposèrent d'aller attaquer le Grand-Caire. C'était le sentiment du comte Pierre de Bretagne, fondé sur ce que cette ville avait un bon port où l'on pourrait mettre la flotte en sûreté, et tirer aisément des vivres par mer, soit de la Palestine, soit des autres endroits de la Méditerranée. Cet avis, qui était aussi celui du comte d'Artois, prévalut, parce que le Caire étant la ville capitale de l'Egypte, sa prise devait entraîner infailliblement celle de toutes les autres villes. Il y eut ordre de se tenir prêt à marcher au Caire. On laissa la reine et les autres princesses et dames à Damiette avec une forte garnison, et l'armée se mit ensuite en marche. L'armée du roi, augmentée des troupes que le comte de Poitiers avait amenées, et des autres renforts qu'il avait reçus de la Palestine, était de soixante mille hommes, parmi lesquels étaient vingt mille cavaliers.
De si nombreuses troupes, si la discipline et l'obéissance y avaient égalé la bravoure, étaient plus que suffisantes pour la conquête entière de l'Egypte. On fit remonter le Nil à la flotte que côtoyaient les troupes de terre, jusqu'à l'endroit où le bras le plus oriental du Nil se sépare de celui sur lequel était située Damiette.
Pendant qu'on était en marche, cinq cents cavaliers sarrasins des mieux montés, faisant semblant de déserter de l'armée du soudan, vinrent se rendre au roi, qui les crut trop légèrement, défendit de leur faire aucun mal, et leur permit de marcher en corps avec l'armée. Un jour qu'ils crurent avoir trouvé l'occasion favorable, ils attaquèrent les Templiers, dont la brigade marchait à la tête de l'armée; ils renversèrent un de leurs chevaliers aux pieds du maréchal Renaut de Bichers: mais ceux-ci s'étant mis en défense, les chargèrent si vigoureusement que pas un seul de ces traîtres n'échappa. Ils furent tous pris, tués ou noyés en voulant traverser le fleuve. Les Sarrasins firent encore quelques tentatives, et il est parlé dans leurs histoires d'un combat où l'un de leurs émirs, appelé Magelas, fut tué, avec beaucoup de perte de leur part, et très-peu du côté des chrétiens.
Le roi étant arrivé à la pointe qui sépare les deux bras du Nil, s'y arrêta et y établit son camp, tant pour y faire reposer l'armée, que pour délibérer sur la manière dont on pourrait passer le bras oriental de la rivière, qu'on appelait alors le Thanis, parce que l'armée du soudan était campée fort proche de l'autre côté, à peu de distance d'une ville appelée Massoure.
L'armée du soudan était très-nombreuse, toutes les forces de l'Egypte s'y étant rassemblées, sur les nouvelles de l'approche de l'armée des croisés, qui avait répandu la terreur dans tout le pays; de sorte que, dans la grande mosquée du Caire, on exhorta tous les Musulmans à prendre les armes pour la défense de la religion mahométane, qui n'avait jamais été dans un plus grand péril.
Les premiers exploits qu'on avait vu faire aux Français à leur débarquement, la perte de Damiette, la maladie du soudan qui augmentait tous les jours, étaient pour les Mahométans de terribles présages de ce qu'ils avaient a craindre d'une armée victorieuse, à laquelle rien ne paraissait impossible; et ils voyaient bien que si elle passait une fois le Thanis, tout était perdu. Ces motifs obligèrent le soudan de faire des propositions de paix qui paraissaient si avantageuses, qu'il semblait qu'on ne pouvait les rejeter. Il envoya proposer au roi de le mettre en paisible possession de tout ce qu'avaient possédé autrefois les rois de Jérusalem, de donner la liberté à tous les chrétiens captifs dans son empire, et même de lui laisser Damiette avec ses environs.
Ces offres étaient en effet telles qu'on n'eût pas balancé pour les accepter, si l'on eût pu s'assurer de l'exécution; mais cette incertitude, et les difficultés qu'on y prévoyait, les firent refuser; et quand on les aurait acceptées, la mort du soudan, qui arriva dans ce temps-là, y aurait fait naître de nouveaux obstacles.
Cette mort, comme il l'avait fort recommandé, fut tenue secrète, pour donner le temps à son fils Almoadan, qui était en Mésopotamie, de venir prendre possession de ses états. Il mit même entre les mains de deux de ses ministres, auxquels il se fiait le plus, un grand nombre de blancs-signes, afin d'envoyer partout des ordres sous son nom jusqu'à l'arrivée de son fils. Il chargea du gouvernement Secedum Facardin, général de son armée. Cet homme passait pour le plus vaillant et le plus sage de l'Egypte, et l'empereur Frédéric, dans son voyage de Palestine, et après la trève qu'il conclut avec les Mahométans, l'avait fait chevalier; honneur dont ce général faisait tant de cas, que dans ses bannières il portait les armoiries de Frédéric avec celles du soudan d'Alep et celles du soudan d'Egypte.
Facardin justifia, par sa conduite, le choix que son maître avait fait de lui dans des conjonctures si délicates. Il tenait sans cesse l'armée des chrétiens en haleine; et tandis qu'avec le gros de ses troupes il demeurait toujours en état de s'opposer à leur passage, il envoyait continuellement des détachemens auxquels il faisait passer la rivière par de petites places dont il était le maître, pour insulter leur camp sur les derrières, et enlever les convois qui venaient de Damiette.
Un de ces détachemens s'étant avancé, le jour de Noël, jusque près du camp, enleva tout ce qui se trouva dehors, et força ensuite un quartier. Le sire de Joinville, qui en fut averti, monta promptement à cheval avec le seigueur Pierre d'Avalon, et, soutenu par des chevaliers du Temple, il repoussa les Sarrasins, et délivra les seigneurs Perron et Duval, deux frères, qu'ils emmenaient prisonniers.
Le roi, pour plus grande sûreté, fit rapprocher les quartiers les uns des autres, et donna moins d'étendue à son camp. Il se chargea lui-même, avec son frère le comte d'Anjou, de la garde des retranchemens opposés au camp des ennemis; confia au comte de Poitiers et au sire de Joinville, celle des lignes du côté de Damiette: le comte d'Artois eut celle du parc des machines de guerre. Facardin, quelques jours après, s'étant mis à la tête d'un gros détachement, parut en bataille, entre Damiette et le camp des croisés, à dessein de l'insulter. Le comte d'Anjou, s'étant trouvé à cet endroit, sortit au-devant des ennemis, dont il fit un assez grand carnage dans la première ligne, et força les fuyards de se jeter dans le Nil, où la plupart se noyèrent; mais il ne voulut pas attaquer la seconde ligne, à cause de la multitude des pierriers qui tiraient sans cesse au travers de ses bataillons, et blessaient beaucoup de monde. Ce prince fit paraître beaucoup de valeur en cette occasion, où il se mêla plusieurs fois avec les ennemis, et s'acquit une grande réputation parmi les troupes.
Lorsque le roi eut assuré l'assiette de son camp, il fit prendre les mesures nécessaires pour passer le Thanis. L'entreprise était très-difficile à exécuter: il était large et profond: tout ce que l'Egypte avait de plus brave était sur le rivage opposé, dans la résolution de défendre courageusement un passage de cette conséquence. Le saint roi vit bien que tant d'obstacles ne seraient point aisés à surmonter. Pour en venir à bout, on résolut de construire une digue, ou chaussée, dans la rivière, et de la pousser le plus près que l'on pourrait de l'autre bord; ensuite, pour couvrir les travailleurs, on fit élever sur le bord de la rivière deux beffrois: c'étaient des espèces de tours à plusieurs étages, faites de charpentes semblables à celles dont on se servait dans les attaques des villes; on y logeait des arbalétriers, ou des archers, pour écarter les ennemis à coups de flèches, et on les couvrait de cuir de boeuf ou de cheval, pour les garantir des feux d'artifice des ennemis. Derrière ces tours on avait fait deux chatz-chateils: c'est le nom que l'on donnait à des galeries pour aller à couvert dans les beffrois. Le comte d'Anjou commandait dans cet endroit pendant le jour, et le sire de Joinville pendant la nuit. Sitôt que les ennemis eurent deviné le projet des Français, ils firent transporter de ce côté-là seize grosses machines qui lançaient sans cesse des pierres contre les travailleurs et contre les tours. Le roi, pour démonter ces machines, et pour empêcher les ennemis d'approcher de si près, en fit faire dix-huit à peu près pareilles, de l'invention d'un ingénieur nommé Josselin de Courvant, homme très-habile, qu'il avait amené d'Europe. Les grands efforts, de part et d'autre, se firent en cet endroit: c'était une grêle continuelle de pierres et de flèches qui tuaient beaucoup de soldats. Malgré cet obstacle, la chaussée s'avançait toujours. Mais ce fut quelque chose de bien plus épouvantable, lorsque les ennemis eurent préparé leur feu grégeois, artifice tout particulier, inconnu aux Européens, et dont le secret s'est perdu. Ils le jetaient avec une espèce de mortier ou de pierrier, ou bien avec des arbalètes à tour, desquelles on le décochait, après les avoir fortement bandées par le moyen d'une manivelle qui avait beaucoup plus de force que les bras. Celui principalement qu'on lançait avec le mortier paraissait quelquefois en l'air de la grosseur d'un tonneau: on le soufflait aussi dans les combats avec de longs tuyaux de cuivre. «Celui surtout qu'on lançoit avec le mortier, dit Joinville[1], sembloit à qui guettoit un dragon volant par l'air, et répandoit si grande clarté, qu'il faisoit aussi clair dedans notre ost, camp, comme le jour, tant y avoit grand flâme de feu. Un soir avint que les Turcs amenèrent cet engin terrible, engin à mal faire, par lequel ils nous jetèrent le feu grégeois a planté, qui étoit la plus terrible chose que oncques jamais je visse. A donc, s'écria messire Gauthier, mon compagnon, seigneur, nous sommes perdus à jamais sans nul remède; car s'ils brûlent nos chatz-chateils, nous sommes ars et brûlés; si nous laissons nos gardes, nous sommes ahontés. Parquoi, que chacun se jette à genoux, et crions mercy à notre Seigneur, en qui est toute puissance.» Ils le firent, et le redoutable feu ne leur causa aucun dommage. Le saint roi, de son côté, était toujours prosterné en terre, et criait à haute voix: Beau sire, Dieu Jésus-Christ, garde-moi et toute ma gent, et crois moi, continue le sénéchal de Champagne, que ses bonnes prières et oraisons nous eurent bon métier. Nos Français savaient le secret d'éteindre ce feu, et ils y réussirent quelquefois. Les infidèles le jetaient plus souvent la nuit que le jour; mais une fois, en plein jour, après avoir fait pendant quelque temps des décharges continuelles de leurs pierriers contre les beffrois et aux environs, pour écarter tous ceux qui étaient sur le bord de la rivière, ils jetèrent leur feu si juste et si heureusement, qu'il ne put être éteint, et qu'il consuma les beffrois et les galeries. Le comte d'Anjou était présent, et se désespérait de voir que ce malheur arrivait dans le temps de sa garde. On eut toutes les peines du monde à l'arrêter et à l'empêcher de se jeter lui-même au milieu du feu pour tâcher de l'éteindre.
[Note 1: Joinville, p. 39.]
Cet accident chagrina fort le roi, d'autant plus qu'en ce pays-là on ne trouvait point de bois propres à réparer ce dommage.
Il y avait près de trois mois qu'on était dans ce poste, et le travail n'était guère plus avancé qu'aux premiers jours, parce que les ennemis, avec leurs machines, ruinaient souvent en un jour ce qu'on avait fait en plusieurs. On commençait à manquer de vivres, et déjà l'on délibérait de reprendre le chemin de Damiette, lorsqu'un Bédouin, ou Arabe, abandonnant et sa religion et les Sarrasins, vint trouver le connétable de Beaujeu, et lui offrit, pour cinq cents besans d'or, de lui indiquer un gué où toute la cavalerie pouvait passer. La proposition fut acceptée avec joie; on ne pensa plus qu'au choix des mesures les plus convenables à la circonstance. Le duc de Bourgogne fut chargé de la garde du camp avec les seigneurs et les troupes de la Palestine; tout le reste eut ordre de se tenir prêt à franchir le fleuve. Le comte d'Artois, prince avide de gloire, demanda l'honneur de passer le premier à la tête de l'armée: le roi, qui connaissait son courage bouillant et emporté, lui représenta avec douceur que son extrême vivacité ne lui permettrait pas d'attendre les autres; qu'infailliblement il s'attirerait quelque malheur, et que peut-être même sa trop grande précipitation exposerait l'armée à se perdre. «Monsieur, répondit le comte avec feu, je vous jure sur les saints Evangiles que je n'entreprendrai rien que vous ne soyez passé.» Le monarque se rendit à cette condition, et crut avoir pourvu à tout, soit en ordonnant que les Templiers feraient l'avant-garde quand on serait de l'autre côté, soit en prenant le serment de son frère, qu'il saurait se modérer; serment qu'il ne devait pas tenir, et dont le violement fut la perte de toute la chrétienté d'Orient.
Le jour commençait à peine à paraître, lorsque le comte d'Artois entra dans le fleuve à la tête de l'avant-garde, et s'avança fièrement vers un corps de trois cents chevaux sarrasins qui semblèrent vouloir lui disputer le passage. Tout prit la fuite à son approche, et l'armée continua de passer sans aucun obstacle. On perdit néanmoins quelques hommes qui se noyèrent, le gué manquant en certains endroits. De ce nombre fut Jean d'Orgemont, chevalier très-estimé pour son mérite et sa valeur.
Rien n'égala la consternation des infidèles à la vue de l'intrépidité française. Le comte d'Artois, témoin de cette frayeur, oublie bientôt les sages remontrances du roi son frère. L'aspect d'un ennemi tremblant et fuyant de tous côtés, irrite son courage; il aspirait à l'honneur de cette journée. Il part dès le matin, et se met à la poursuite des fuyards. En vain les Templiers lui crient qu'il trouble l'ordre, et que cette retraite des Egyptiens n'est peut-être qu'une ruse concertée: il n'écoute rien que son ardeur et la crainte que quelqu'un ne le devance. Malheureusement il avait auprès de lui un seigneur d'une grande considération, que les années avaient rendu si sourd, qu'il n'entendait point ce que disaient les Templiers: c'était Foucault de Melle, qui avait été son guverneur, et qui, par honneur, tenait la bride du cheval de son élève. Ce brave vieillard n'ayant rien tant à coeur que de voir le comte remporter le prix de cette journée, loin de l'arrêter, suivant l'ordre du roi qu'il ignorait, criait à pleine voix: Or à eux! or à eux! Quand les Templiers virent l'inutilité de leurs repésentations, ils se pensèrent être ahontés, dit Joinville, s'ils laissoient aller le prince devant eux: lors tout d'un accord, vont serir des éperons tant qu'ils purent. Cette troupe de preux, au nombre de quatorze cents chevaliers, d'autres disent deux mille, arrive dans cet état au camp des infidèles, passe les premières gardes au fil de l'épée, et porte partout la terreur et la mort. Ils ne s'attendaient pas à une attaque de cette espèce. Facardin était alors dans le bain: il monte à cheval, presque nu, court aussitôt vers le lieu de l'alarme, rallie quelques-uns de ses gardes, et soutient quelques momens l'impétuosité française. Enveloppé de toutes parts, il reçoit au travers du corps un coup de lance qui lui ôte la vie. Le bruit de sa mort assure la victoire aux Français. La déroute devint générale, et tous les Sarrasins prirent la fuite. Sitôt que l'avant-garde fut passée, elle entra dans le camp ennemi, fit main-basse sur tout ce qui s'y rencontra, le mit au pillage, et s'empara de toutes les machines de guerre.
Le comte d'Artois voyant les ennemis fuir de tous côtés, eut bientôt oublié son serment: accompagné de quelques-uns de ses chevaliers, il quitta la tête de l'avant-garde, et se mit à poursuivre les ennemis. Ce fut inutilement que Guillaume de Sonnac, grand-maître du Temple, essaya de lui représenter que leur petit nombre, déjà épuisé de fatigue, ne leur permettait pas de s'engager plus avant; que, se montrer à découvert, c'était vouloir détromper les infidèles qui les avaient pris pour toute l'armée; que, revenus de leur erreur, ils se rallieraient, suivant leur coutume, avec la même facilité qu'ils s'étaient dissipés; qu'alors on courait risque d'être enveloppé, et de ne pouvoir être secouru qu'en affaiblissant l'armée, ou peut-être même en y mettant le désordre. Voilà, dit le comte, en regardant le grand-maître de travers, voilà les actions ordinaires des Templiers; ils ne veulent point que la guerre finisse, et leur intérêt marche toujours devant celui de la religion. Les remontrances du comte de Salisbery ne furent pas reçues plus agréablement. L'intrépide comte court à bride abattue vers la ville de Massoure; les Templiers le suivent: les Anglais, soit émulation, soit jalousie, veulent participer à la victoire. Tout cède à leur impétuosité. Les barbares, fuyant de tous côtés, se sauvent dans la ville avec tant de précipitation, qu'ils oublient d'en fermer les portes: les vainqueurs y entrent après eux, trouvent les rues désertes, pénètrent jusqu'au palais du sultan, et poursuivent les fuyards jusque dans la campagne qui conduit au Grand-Caire.
Si le comte d'Artois et les Templiers s'étaient contentés de la prise de cette ville, et si, agissant de concert et avec ordre, ils s'en fussent assurés, eussent fait reprendre haleine à leurs soldats, et attendu le roi avec le reste de l'armée, leur désobéissance aux ordres du prince eût été au moins réparée par un heureux succès.
Mais ce que le grand-maître du Temple avait prédit au comte d'Artois ne manqua pas d'arriver. Les infidèles s'étant ralliés en divers endroits, vinrent fondre sur lui. Il était peu accompagné; une partie de ses gens s'était arrêtée dans la ville pour piller. Bondocdar, un des chefs des Mamelucks, ayant chargé avec beaucoup de vigueur le comte d'Artois, le força de rentrer dans Massoure, et l'y poursuivit. Le comte se jeta dans une maison, où il fut investi. Les habitans, et les soldats ennemis qui s'étaient cachés dans la première déroute, se voyant secourus, reprennent courage, et des fenêtres des maisons où ils s'étaient barricadés, ils lançaient des javelots, des flèches, des pierres, du feu grégeois, de l'eau bouillante, et tout ce qui leur venait sous les mains. L'infortuné comte d'Artois, désespéré de voir tant de braves gens périr par sa faute, fit des actions de valeur qui auraient mérité d'avoir toute la terre pour témoin. Mais que pouvait-il seul contre cette multitude d'ennemis? Le comte de Salisbery, Raoul de Coucy, Robert de Verd, et un grand nombre d'autres braves, venaient d'expirer sur des monceaux de morts et de mourans. Le prince lui-même, accablé par le nombre, tombe percé de mille coups. Guerrier aussi courtois que vaillant, dit un auteur du temps[1], digne frère de Louis, par toutes les vertus dont il était orné, mais d'une hauteur de courage qui, dégénérant en témérité, causa bien des malheurs. La gloire et les circonstances de ses derniers momens effacent en quelque sorte cette tache. Il fut regretté de tout le monde, et il méritait de l'être. C'est la seule faute que l'histoire lui reproche. Le grand-maître du Temple, après avoir perdu un oeil dans ce combat, se fit jour au travers des ennemis, et se sauva de Massoure avec quelques-uns de ses gens, ayant laissé morts dans cette place deux cent quarante de ses chevaliers. Le comte Pierre de Bretagne, aussi dangereusement blessé, se sauva, quoique poursuivi par plusieurs infidèles qui n'osèrent jamais l'approcher, étonnés de l'intrépidité avec laquelle il s'arrêtait pour les attendre, et leur insultait même par des paroles de raillerie.
[Note 1: Mouskes, évêque de Tournay, p. 93.]
Tandis que cette sanglante scène se passait à Massoure, on vint avertir le roi du péril où était le comte d'Artois. Ce fut le connétable de Beaujeu qui lui porta cette triste nouvelle. «Connétable, s'écria le monarque, courez-y avec tout ce que vous pourrez rassembler de braves, et soyez sur que je vous suivrai de près.»
Mais le corps d'armée que Bondocdar avait posté entre celle du roi et la ville, et qui s'augmentait de moment en moment par le retour et le ralliement des fuyards, s'opposait à ce secours. Les ennemis même faisaient paraître une contenance plus assurée qu'à l'ordinaire, et semblaient vouloir réparer la honte de leur première fuite. Outre le corps dont j'ai parlé, on voyait encore de tous côtés, sur les hauteurs et dans la campagne, diverses troupes qu'il était dangereux de laisser grossir davantage. C'est pourquoi le roi et le connétable firent avancer promptement les bataillons et les escadrons, pour se saisir de quelques postes avantageux, et charger les ennemis dans les endroits où ils ne paraissaient pas en ordre de bataille. Le sire de Joinville fut un des premiers qui donna sur une de ces troupes; ayant devancé ceux qui le suivaient, il aperçut un Sarrasin d'une taille gigantesque qui mettait le pied à l'étrier pour monter à cheval: Je lui donnai, dit Joinville, de mon épée sous l'aisselle, tant comme je pus la mettre en avant, et le tuai tout d'un coup. Mais s'étant un peu trop abandonné à la poursuite des ennemis, il fut coupé par près de six mille Sarrasins qu'il aperçut trop tard, qui vinrent fondre sur son escadron. Le seigneur de Trichâteau, qui portait la bannière, fut tué. Raoul de Vainon fut pris, mais délivré aussitôt par Joinville. Ceux qui l'accompagnaient ayant serré leur escadron, se firent jour l'épée à la main pour gagner une maison voisine, et s'y défendre. Ils étaient la plupart démontés, et furent chargés dans leur retraite: un escadron entier passa sur le corps de Joinville, qui ne fut point pris, parce qu'on le crut mort; il se releva, et gagna la maison avec ses chevaliers. Les infidèles revinrent pour les y forcer, et le combat recommença. Les seigneurs d'Escossé, Raoul de Vainon, l'Oppey et Sugerai y furent blessés: celui-ci fut envoyé par Joinville au comte d'Anjou, qui était le plus à portée de les secourir. Ce prince s'avança aussitôt vers eux et les délivra, après avoir dissipé les ennemis.
Cependant le roi parut en bataille sur le haut d'une colline, d'où il vint fondre, avec un grand bruit de trompettes, de tambours et de timbales, sur l'armée sarrasine, qu'il fit attaquer l'épée et la lance à la main: la charge fut terrible, mais elle fut courageusement soutenue. Ce vaillant prince, monté sur un grand cheval de bataille, était dans l'impatience de charger lui-même; mais, par le conseil du seigneur Jean de Vallery, grand capitaine, et très-expérimenté, il s'avança vers la droite, pour s'approcher du Nil. Les Sarrasins dont les troupes grossissaient toujours, firent aussi approcher leur aile gauche de la rivière. Le choc fut rude en cet endroit; quelques escadrons français plièrent. Ils abandonnèrent le roi, et s'enfuirent vers le camp du duc de Bourgogne; mais, comme leurs chevaux étaient extrêmement fatigués, la plupart portèrent la peine de leur lâcheté, en se noyant dans la rivière qu'il fallait passer pour gagner le camp.
Bientôt tout retentit de la nouvelle du danger où était le roi. Le connétable de Beaujeu, qui était à la tête de six cents cavaliers, délibéra avec Joinville sur ce qu'il y avait à faire pour lui donner du secours; mais s'apercevant que, pour aller droit à lui, il fallait percer un corps d'environ deux mille Sarrasins, qui était entre eux et le roi, et qu'il aurait été difficile de rompre, ils résolurent de prendre un détour pour les éviter. Ils trouvèrent sur leur route un ruisseau sur lequel il y avait un petit pont. Quand ils y furent arrivés, Joinville fit remarquer au connétable l'importance de garder ce passage, parce que si les ennemis s'en rendaient maîtres, ils pourraient, vu le grand nombre de leurs troupes, venir prendre l'armée en flanc, et envelopper le roi. Le connétable approuva la sagesse de ce conseil; il laissa Joinville dans ce poste, avec le comte de Soissons, le seigneur Pierre de Noville, et environ cinquante gentilshommes, et alla joindre le roi.
Il le trouva faisant des choses si prodigieuses, qu'il aurait fallu en être témoin pour les croire. On le voyait partout, soit pour soutenir ses gens lorsqu'ils chancelaient, soit pour achever de rompre les ennemis lorsqu'ils commençaient à plier. Une fois son ardeur l'emporta si loin des siens, qu'il se vit tout à coup seul au milieu de six Sarrasins qui tenaient les rênes de son cheval, et s'efforçaient de l'emmener prisonnier; mais il fit de si grands efforts de la masse et de l'épée, que les ayant tous tués ou mis hors de combat, il était déjà libre lorsqu'on arriva pour le dégager. C'est à cette valeur plus qu'humaine, dit Joinville, que l'armée fut redevable de son salut, et je crois que la vertu et la puissance qu'il avoit lui doubla lors de moitié par le pouvoir de Dieu.
Ce brave sénéchal, de son côté, campé sur son pont avec sa petite troupe, faisait si bonne contenance que les infidèles n'osèrent l'attaquer que de loin, et à coups de traits: il y reçut cinq blessures, et son cheval quinze. Telle était l'intrépidité de ces anciens preux, qu'au milieu de tant de périls, la bravoure de ces seigneurs leur permettait encore de se réjouir et de plaisanter. Un jour, quand nous fûmes retournés, dit Joinville[1], de courir après ces vilains, le bon comte de Soissons se railloit avec moi, et me disoit: Sénéchal, laissons crier et braire cette quenaille, et par la creffe Dieu, ainsi qu'il juroit, encore parlerons-nous, vous et moi, de cette journée, en chambre, devant les dames. Quelque temps après, le connétable revint avec les arbalétriers, qu'il rangea le long du ruisseau, ce qui fit perdre aux ennemis toute espérance de forcer le passage: aussitôt ils s'enfuirent, et laissèrent les croisés en paix.
[Note 1: Joinville, p. 17.]
Alors Joinville, par ordre du connétable, alla joindre le roi, qui, vainqueur partout, se retirait dans son pavillon. Le fidèle sénéchal lui ôta son casque, qui l'incommodait par sa pesanteur, et lui donna son chapel de fer, qui étoit beaucoup plus léger, afin qu'il eût vent. Ils marchèrent ensemble, s'entretenant de cette malheureuse journée, lorsque le prieur de l'hôpital de Ronnay vint lui baiser la main toute armée, et lui demanda s'il savait des nouvelles du comte d'Artois, son frère. Tout ce que je sais, répondit le saint roi, c'est qu'il est maintenant au ciel. On regardait alors comme autant de martyrs ceux qui perdaient la vie dans ces guerres de religion. Le bon chevalier, pour lui ôter une si triste idée, voulut lui parler des avantages qu'on venait de remporter. «Il faut louer Dieu de tout, dit Louis, en l'interrompant, et adorer ses profonds jugemens.» Aussitôt les larmes commencèrent à couler de ses yeux: spectacle qui attendrit tous les seigneurs de sa suite, qui furent moult oppressés d'angoisse, de compassion et de pitié, de le voir ainsi[1].
[Note 1: Joinville, loc. cit.]
La douleur, cependant, ne lui fit pas oublier les choses nécessaires: la prudence exigeait qu'on se mît en état de n'être point surpris par un ennemi repoussé à la vérité, mais qui regardait comme un grand avantage de n'avoir pas été entièrement battu par des hommes que, jusque-là, il croyait invincibles. Ainsi, au lieu de prendre un repos dont on avait grand besoin, on travailla toute la nuit à la construction d'un pont de communication avec le duc de Bourgogne. Telle fut l'ardeur du soldat, qu'en très-peu de temps l'ouvrage fut achevé; dès le lendemain au matin, on fit passer une partie des troupes dans le camp du roi. On examina ensuite la perte qui se trouva très-considérable, tant pour le nombre que pour la qualité des personnes qui avaient été tuées en se défendant glorieusement. Celle des infidèles excédait de beaucoup; mais ils étaient dans leur pays, et par conséquent plus à portée de la réparer: avantage qui manquait aux Français, auxquels il ne restait que très-peu de chevaux.
Les ennemis n'attendirent pas jusqu'au jour à inquiéter l'armée; car, sur la fin de la nuit, le mercredi des Cendres, ils vinrent avec de la cavalerie et de l'infanterie insulter le camp. On sonna aussitôt l'alarme, et un homme de confiance, que Joinville avait envoyé pour savoir ce qui se passait, revint en grande hâte lui dire que les infidèles, après avoir taillé en pièces les gardes avancées, attaquaient le quartier du roi, pour se saisir des machines qu'on leur avait prises le jour précédent, et qu'on y avait placées. Joinville monta aussitôt à cheval avec sa brigade, armé à la légère, comme la plupart de ses autres chevaliers, leurs blessures ne leur permettant pas de se charger de toutes leurs armes ordinaires. Il repoussa les ennemis, et cependant le roi envoya Gaucher de Châtillon, avec ordre de se poster devant les machines, entre Joinville et les Sarrasins, car il avait appris que ce seigneur et ses chevaliers n'étaient pas assez armés.
Châtillon poussa de nouveau les ennemis jusqu'à leur principal corps de bataille, qui avait passé la nuit sous les armes hors de son camp, de peur qu'on ne vint l'y forcer. Alors les infidèles commencèrent à travailler à un épaulement pour se couvrir contre les arbalétriers français, et tirèrent eux-mêmes sans cesse des flèches dans le camp du roi, où, quoique tirées au hasard, elles blessèrent et tuèrent beaucoup de monde.
Joinville ayant été reconnaître le retranchement des ennemis, et l'ayant trouvé assez faible, proposa à ses gendarmes d'aller, la nuit suivante, le ruiner. Ils promirent de le suivre; mais la hardiesse d'un prêtre leur fournit l'occasion de le renverser plus tôt.
Ce prêtre, qui s'appelait messire Jean de Vaisy[1], après qu'on se fut retiré de part et d'autre, vit six capitaines mahométans qui s'entretenaient devant leur retranchement; il prend une cuirasse, met sur sa tête un casque et une épée à son côté, s'avance par un chemin détourné, vient le long du retranchement vers ces six capitaines, qui, le voyant seul, le prirent pour un homme de leur camp. Etant tout proche d'eux, il tire son épée, et les attaque au moment où ils ne s'y attendaient pas. Ils se sauvèrent presque tous blessés dans leur camp. L'alarme s'y met aussitôt, et en même temps plusieurs cavaliers en sortent: ne voyant que le prêtre qui avait fait cette esclandre, ils piquèrent vers lui. On les aperçut du camp du roi, d'où cinquante gendarmes de Joinville sortirent, obligèrent les Sarrasins de s'arrêter, et donnèrent le temps au prêtre de se retirer. Les ennemis furent poursuivis par les cinquante gendarmes, et par d'autres qui se joignirent à eux, et qui, pour ne pas perdre leur peine, allèrent du même pas à l'épaulement. Comme il n'était fait que de pierres mises les unes sur les autres, il fut bientôt renversé, et l'on en fit même emporter les pierres. Tel fut l'unique exploit de cette journée, qui se fit le premier jour de carême.
[Note 1: Il était aumônier du sire de Joinville.]
Dès le lendemain, le roi fit travailler à une palissade, ou barrière, autour de son camp, contre les insultes de la cavalerie ennemie; mais Bondocdar, chef des Mamelucks, auquel le commandement de l'armée avait été déféré pour les belles actions qu'il avait faites le jour précédent, ne demeurait pas oisif. Pour animer ses gens, il fit courir le bruit que le comte d'Artois, dont on avait démêlé le corps parmi ceux qui avaient été tués à Massoure, était le roi même. La cotte d'armes de ce prince, toute dorée et fleurdelisée, qu'il fit élever dans le camp pour être vue de tout le monde, lui servit à ce stratagème, et toute l'armée fut persuadée que c'était celle du roi. Bondocdar assembla tous ses officiers, leur exagéra la perte que les chrétiens avaient faite dans la dernière bataille, leur dit que, n'ayant plus de chef, c'étaient des gens perdus, qu'on n'aurait plus que la peine de les prendre, et fit résoudre, pour le vendredi suivant, l'attaque du camp.
Le roi fut averti de cette résolution par les espions qu'il avait dans l'armée ennemie. Il ne négligea aucune des précautions que la prudence peut suggérer; et, dès le milieu de la nuit, toutes ses troupes se trouvèrent sous les armes, entre les tentes et la barrière. Elles étaient partagées en différens corps, la plupart d'infanterie: presque tous les chevaux ayant été tués dans le dernier combat, il n'en restait guère que pour les chefs.
Le comte d'Anjou avait la droite au bord du Nil; à côté de lui étaient Guy et Baudouin d'Ybelin, deux frères, avec les troupes de la Palestine et de la Syrie, et Gaucher de Châtillon avec les siennes. Ces deux corps étaient les plus complets, les mieux montés et les mieux armés, parce que celui de Gaucher de Châtillon avait moins souffert à la bataille, et que les troupes de la Palestine étaient demeurées, durant le combat, dans l'ancien camp, au-delà du Nil. A côté de Châtillon était Guillaume de Sonnac, grand-maître des Templiers, avec le peu qui lui était resté de chevaliers de la défaite de Massoure; et, comme ce corps était très-faible, il avait devant lui les machines qu'on avait prises sur les Sarrasins, pour s'en servir dans le combat.
A la gauche des Templiers, était Guy de Mauvoisin, seigneur de Rosny, avec le comte de Flandre, jusqu'au bras occidental du Nil. Cette brigade était au dedans de la barrière du camp, et couvrait celle de Joinville, parce que la plupart de ceux qui la composaient ne pouvaient, à cause des blessures qu'ils avaient reçues à la dernière bataille, se charger de leurs armures.
Plus avant, en tirant toujours vers la gauche, était le comte de Poitiers qui n'avait que de l'infanterie, lui seul étant à cheval. Enfin le seigneur Jocerant de Brancion, oncle du sire de Joinville, fermait la ligne de ce côté-là. Lui et Henri, son fils, étaient seuls à cheval, tous les chevaliers qui avaient perdu leurs chevaux étant à pied. Le duc de Bourgogne était encore dans l'ancien camp, tant pour le défendre, en cas qu'on l'attaquât, que pour faire un corps de réserve, et pour envoyer, par le pont de communication, du secours où il en serait besoin.
Il s'en fallait bien que ces troupes fussent aussi nombreuses et aussi lestes que lorsqu'elles passèrent la rivière: la perte d'hommes et de chevaux qu'on avait faite à Massoure, et dans la dernière bataille, les avait extrêmement diminuées. Plusieurs étaient hors de combat; et même, parmi ceux qui devaient combattre, il y en avait quantité de blessés, à qui le seul courage, et la nécessité de vaincre ou de périr, donnait assez de forces pour se tenir à cheval ou à pied. Telle était l'ordonnance de cette armée.
Celle des ennemis parut en bataille dès la pointe du jour. Bondocdar, qui fut étonné de se voir prévenu par des gens qu'il espérait lui-même surprendre, était à la tête de quatre mille hommes de cavalerie très-bien montés et très-bien armés. Il en fit une ligne parallèle au front de l'armée chrétienne, laissant, entre les escadrons d'assez grands espaces pour y faire passer des fantassins, selon qu'il le jugerait à propos durant la bataille. Il fit une seconde ligne d'une multitude infinie d'infanterie, à laquelle il donna plus de longueur, et qui, en se courbant sur la droite, pourrait investir tout le camp du roi jusqu'au bras occidental du Nil. Outre cela, il avait derrière ces deux lignes une autre armée, dont il faisait son corps de réserve, qui était encore aussi forte que celle des chrétiens.
Les troupes étant rangées dans cet ordre, Bondocdar, monté sur un petit cheval, s'approcha de l'armée chrétienne pour en voir mieux la disposition; et, selon qu'il reconnut que les escadrons ou bataillons étaient plus ou moins forts, il renforça à proportion ceux de son armée qui leur étaient opposés. Il fit ensuite passer le bras occidental de la rivière à trois mille Bédouins, pour tenir en échec le duc de Bourgogne, et l'empêcher d'envoyer du renfort au roi pendant la bataille.
Sur le midi, il fit sonner la charge par les tambours, les trompettes et les timbales, avec un bruit effroyable, dans toute l'étendue de cette armée qui s'ébranla toute en même temps. Les barbares, embouchant de longs tuyaux de cuivre, répandaient partout le redoutable feu grégeois qui, s'attachant aux habits des soldats et aux caparaçons des chevaux, les embrasait depuis les pieds jusqu'à la tête. Quand par ce déluge de feu, que les Français n'avaient pas encore vu mettre en usage dans les combats, les ennemis avaient fait quelque ouverture dans les bataillons, leur cavalerie y donnait à toute bride, et tâchait de les enfoncer. C'est ainsi que l'ordre de bataille du comte d'Anjou fut rompu. Ce prince, désarçonné de son cheval, et à pied, allait être pris ou tué, lorsque le roi, averti du danger où il était, part comme un éclair, l'épée au poing, se précipite au travers des dards et des flammes, renverse tout ce qui s'oppose à son passage, perce jusqu'à l'endroit où son frère défendait courageusement sa vie, le fait remonter à cheval, le dégage, et rétablit les choses de ce côté-là.
On combattait partout avec une égale vigueur, mais avec des succès différens. Le preux et vaillant Châtillon, le brave Meauvoisin, et les seigneurs de la Palestine, firent des actions incroyables de valeur, et ne purent être entamés ni par le nombre, ni par l'ardeur des infidèles. Il en alloit pauvrement, dit Joinville, à l'autre bataille qui suivait, où le courage, quantité de machines, et d'assez bons retranchemens de bois, ne servirent de rien aux Templiers. Accablés par la multitude, ils furent presque tous taillés en pièces. On trouva, dit Joinville[1], au-delà de l'espace qu'ils avaient occupés, une superficie d'environ cent perches, si couvertes de piles de dards et d'autres traits, qu'on n'y voyoit point de terre. Leur grand-maître avoit perdu un oeil au combat de Massoure; il y perdit l'autre à celui-ci: car il y fut tué et occis.
[Note 1: Joinville, p. 53.]
Le comte de Flandre combattit plus heureusement, et fit les plus grands faits d'armes. Peu content d'avoir repoussé les ennemis, il les poursuivit l'épée dans les reins, en tua un grand nombre, et revint chargé de leurs dépouilles. Il n'en était pas de même à l'extrémité de l'aile gauche, où le comte de Poitiers fut enfoncé et pris. C'était un prince humain, débonnaire, bienfaisant. Il éprouva, dans cette occasion, combien il importe aux maîtres du monde de posséder les coeurs de leurs sujets. Déjà les Sarrasins l'emmenaient, lorsque les vivandiers, les valets qui gardaient le bagage, les femmes même, transportés d'un courage extraordinaire, coururent à son secours. Avec les instrumens de leurs métiers, et les armes qu'ils ramassèrent sur le champ de bataille, ils firent de si grands efforts, qu'ils l'arrachèrent des mains des barbares, et le mirent en état de rallier ses gens qui repoussèrent les infidèles loin du camp. L'intrépide Brancion, secondé de son fils, eut aussi la gloire, quoique sans cavalerie, de forcer les Egyptiens à se retirer en désordre; mais le jour même il expira des blessures qu'il avait reçues, s'estimant trop heureux, dit Joinville, son neveu, de mourir pour Jésus-Christ, faveur qui étoit depuis long-temps l'objet de ses voeux. Partout enfin les Sarrasins attaquèrent avec furie, et partout ils furent repoussés avec grande perte. Les Français, dans cette occasion, se surpassèrent, pour ainsi dire eux-mêmes, et remportèrent tout l'honneur de la journée, sans cavalerie, presque sans armes, et contre une armée quatre fois plus forte que la leur.
C'est cet avantage si glorieux que le saint roi, qui joignait toujours la modestie au plus parfait héroïsme, exprime dans sa lettre sur sa prison et sur sa délivrance, par ces termes si simples, mais si énergiques: «Les infidèles, avec toutes leurs troupes, vinrent fondre sur notre camp; Dieu se déclara pour nous: le carnage fut très-grand de leur côté.»
Pénétré des mêmes sentimens, aussitôt que les ennemis eurent fait sonner la retraite, il assembla les seigneurs de son armée pour les exhorter à rendre grace au Dieu tout-puissant qui les avait soutenus, et dont le secours leur était si nécessaire dans la conjoncture où ils se trouvaient.
Elle était des plus glorieuses; mais il en aurait fallu profiter, ont dit ceux qui se mêlent de juger des événemens lorsqu'ils sont arrivés, et qui ont blâmé la conduite de saint Louis. L'armée chrétienne était diminuée de moitié: il semble qu'il n'y avait qu'à retourner à Damiette pour y attendre les secours de l'Europe. Cette ville était la plus forte de l'Egypte, et les troupes du roi étaient plus que suffisantes pour la défendre, si les Sarrasins osaient l'attaquer. On y aurait mis en sûreté les malades et les blessés, et l'on aurait tiré, par la Méditerranée, les vivres et les munitions nécessaires. Louis, ayant assemblé les seigneurs de l'armée, ils ne furent pas d'avis de décamper. Ils s'imaginèrent que les ennemis n'étaient pas en état de tenter une troisième attaque, et on ne voulut pas qu'une retraite leur donnât lieu de s'attribuer l'avantage du combat. Vanité ridicule; l'honneur des Français étant assez à couvert par les actions courageuses qu'ils avaient faites. Ils déterminèrent donc le roi à consentir de rester dans le camp, après lui avoir encore représenté que, dans leur retraite, ils pourraient être attaqués par les Sarrasins. Cette résolution fut blâmée par beaucoup de personnes; mais ce ne fut que dans la suite, lorsqu'on en jugea par l'événement, sans approfondir les raisons qui avaient obligé de la prendre. Elle aurait sans doute réussi, sans la funeste révolution qui arriva dans l'Egypte, quelques jours après, et causa les plus grands malheurs.
Pendant que le roi faisait reposer son armée, dont il adoucissait les peines par ses libéralités et par les exemples de patience qu'il lui donnait, on apprit l'arrivée d'Almoadan, fils du dernier soudan Melech-Sala. C'était un jeune prince de vingt-cinq ans, fort sage, instruit par l'adversité, qui avait déjà de l'expérience, et dont le mérite ayant donné de la jalousie à son père, le lui avait fait tenir toujours éloigné, et comme prisonnier au château de Caïfa, en Mésopotamie. Sa présence, les bonnes qualités qu'on remarquait en sa personne, l'armée qu'il conduisait, firent reprendre courage aux Egyptiens, et il paraissait, dans les soldats musulmans, un grand empressement pour aller, sous sa conduite, achever d'exterminer ce reste de chrétiens dont on n'ignorait pas la mauvaise situation.
Néanmoins ce jeune prince, ayant pris l'avis de son conseil, jugea que la voie d'un traité était plus sûre, et en fit faire la proposition au roi qui l'accepta. On convint d'un lieu où les députés s'assembleraient, et le roi y envoya, entr'autres, Geoffroi de Sargines.
On convint que le roi rendrait la ville de Damiette, et que le soudan le mettrait en possession de tout le royaume de Jérusalem; que tous les malades et blessés de l'armée seraient transportés à Damiette; qu'on y pourvoirait à leur sûreté jusqu'à ce qu'ils fussent rétablis, et en état de partir; que le roi en retirerait toutes les machines de guerre qui lui appartenaient; que les Sarrasins laisseraient emporter aux Français tous les magasins de chair salée qu'ils y avaient faits, et qu'ils pourraient, après avoir évacué la place, en tirer des provisions à un prix raisonnable.
Quand ce traité eut été conclu, le soudan demanda des otages pour assurance de l'exécution. On offrit de lui donner un des deux frères du roi, le comte d'Anjou ou le comte de Poitiers.
Les Mahométans le refusèrent: soit que le soudan n'eût commencé à traiter avec les chrétiens que pour les amuser, soit qu'il crût que l'extrémité où ils étaient réduits les amenerait aux plus dures conditions, il protesta qu'il n'accepterait d'autre otage que la personne du roi même. A ces mots, le bon chevalier Geoffroi de Sargines fut saisi d'une noble colère. «On doit assez connaître les Français, dit-il avec indignation, pour les croire prêts à souffrir mille morts, plutôt que de livrer leur prince entre les mains de ses ennemis. Ils aimeroient beaucoup mieux que les Turcs les eussent tous tués, qu'il leur fût reproché qu'ils eussent baillé leur roi en otage.» Peu s'en fallut que tout le conseil ne fît paraître autant de chaleur contre le monarque lui-même. Il voulait qu'on lui permît de se sacrifier pour le salut de son peuple. Tous, au contraire, demandaient à mourir pour lui: rare espèce de combat, aussi glorieux pour le souverain qui, cette fois, ne fut pas le maître, que pour les sujets qui, dans cette occasion, se firent un devoir de désobéir. Ainsi, toute négociation fut rompue.
Cependant on ne vit jamais d'armée accablée en même temps de plus de maux et de misères que l'était celle des chrétiens. Les maladies se mirent dans tous les quartiers, et principalement le scorbut et les fièvres malignes, causées par les extrêmes chaleurs. Mais ce qui augmenta la corruption de l'air, fut l'infection des corps qui avaient été jetés dans la rivière, après les deux batailles, et qui, au bout de neuf ou dix jours, revenant sur l'eau, s'arrêtèrent au pont de communication du camp du roi avec celui du duc de Bourgogne, répandant fort loin une odeur insupportable.
On eût remédié à ce mal, si on avait rompu le pont; mais on n'avait garde de prendre cet expédient qui aurait séparé les deux camps. Le roi paya cent hommes pour faire passer les cadavres par-dessous le pont, et ce travail dura huit jours, parce que ce prince, par piété, voulut qu'on démêlât, pour les faire inhumer, les corps des chrétiens d'avec ceux des Mahométans. Cette peine qu'on se donna à remuer tous ces corps déjà pourris, et qui dura si long-temps, ne servit qu'à empester l'air davantage. Nul de ceux qui y furent occupés ou présens, ne manqua d'être frappé de maladie; un très-grand nombre en mourut, et le camp ne fut plus qu'un hôpital ou un cimetière. Pour comble de malheur, la famine suivit de près toutes ces misères. Les Sarrasins enlevaient tous les convois que la reine faisait embarquer à Damiette. Rien ne venait par terre. Les vivres, en peu de jours, furent à un prix excessif. Cette épreuve ne put vaincre la constance et la charité du saint roi; il ne parut jamais plus grand que dans cette cruelle extrémité.
La bonne fortune n'avait point élevé son coeur, la mauvaise ne fut point capable de l'abattre. Il donnait ordre à tout; il voyait tout par lui-même. En vain les seigneurs de sa suite lui représentèrent qu'il exposait sa vie, en visitant chaque jour des malheureux attaqués d'un mal pestilentiel; ils n'en reçurent d'autre réponse, sinon qu'il n'en devait pas moins à ceux qui s'exposaient tous les jours pour lui. Il leur portait des médicamens, les soulageait de son argent, les consolait par ses exhortations. Guillaume de Chartres, l'un de ses chapelains, rapporte qu'étant allé exhorter à la mort un ancien valet-de-chambre du roi, nommé Gaugelme, fort homme de bien, serviteur fidèle et très-chéri: «J'attends mon saint maître, dit le moribond. Non, je ne mourrai point que je n'aie eu le bonheur de le voir.» Il arriva en effet dans le moment; et, à peine fut-il sorti, que le malade expira dans les sentimens de la plus parfaite résignation.
Mais l'événement ne justifia que trop ce que tout le monde avait prévu. Le saint roi fut attaqué du même mal, avec une violente dyssenterie, et son courage, qui l'avait soutenu jusque-là contre tant de fatigues, céda enfin à la contagion de l'air et à la délicatesse de sa complexion; il se vit réduit tout à coup à une extrême faiblesse.
Dans cette extrémité, on prit la résolution de quitter ce camp et de faire retraite vers Damiette. C'était une chose très-difficile. Les Sarrasins qui voyaient bien que l'armée chrétienne serait forcée de prendre ce parti, avaient une armée toute prête à charger l'arrière-garde durant la marche, et ce n'était pas là le plus grand danger.
Il y avait du camp à Damiette près de vingt lieues, et il fallait les faire à travers une multitude innombrable d'ennemis qui gardaient tous les passages; mais c'était une nécessité, il fallut tout hasarder.
Avant que le roi se mît en marche, il fit passer tous les malades et tous les bagages; il les suivit étant malade lui-même, et confia l'arrière-garde à Gaucher de Châtillon. Au premier mouvement que fit l'armée, les ennemis chargèrent l'arrière-garde, et prirent le seigneur Errart de Valery; mais il fut repris par Jean son frère, et ils n'osèrent plus revenir. Dès que l'armée eut passé la rivière du Thanis, et que le roi se fut joint au camp du duc de Bourgogne, il fit embarquer sur ce qui lui restait de vaisseaux les malades et les blessés, avec ordre de descendre la rivière, et de regagner Damiette. Plusieurs compagnies d'archers furent commandées pour les escorter: il y avait un grand navire sur lequel se mit le légat avec quelques évêques. Tous les seigneurs conjurèrent le roi d'y monter aussi; mais, quoique très-faible, et pouvant à peine se soutenir, «il protesta qu'il ne pouvait se résoudre à abandonner tant de braves gens qui avaient exposé si généreusement leur vie pour le service de Dieu et pour le sien; qu'il voulait les ramener avec lui, ou mourir prisonnier avec eux.»
Il marcha donc à l'arrière-garde que commandait toujours l'intrépide Châtillon; et, de tous ses gendarmes, Louis ne retint avec lui que le seul Geoffroi de Sargines. L'état où sa maladie l'avait réduit ne lui permit pas de se charger de tout l'attirail de la guerre, qui était alors en usage. Il était monté sur un cheval de petite taille, dont l'allure douce s'accommodait davantage à sa faiblesse, sans casque, sans cuirasse, sans autres armes que son épée. L'armée avait fait peu de chemin, lorsqu'elle se vit harcelée par les troupes sarrasines, qui tombaient de toutes parts sur elle, sans néanmoins s'engager au combat. Guy Duchâtel, évêque de Soissons, de la maison de Châtillon, ne pensant qu'à périr glorieusement, s'abandonna dans une de ces escarmouches au milieu des ennemis: et, après en avoir tué un grand nombre de sa main, il trouva enfin cette glorieuse mort qu'il cherchait en combattant pour Jésus-Christ. On croyait alors que les canons qui défendent aux ecclésiastiques de manier les armes, ne s'étendaient pas jusqu'aux guerres saintes, et que les pasteurs qui quittaient leur troupeau pour courir après les loups, étaient en droit de les tuer.
Châtillon et Sargines montrèrent plus de conduite sans faire paraître moins de valeur; ils soutinrent, presque seuls, tout l'effort des barbares. Le saint roi ne cessait, depuis, de faire en toutes rencontres l'éloge de ces deux guerriers, et disait que jamais il n'avait vu de chevaliers faire tant et de si vaillans exploits pour le défendre dans cette fâcheuse extrémité. Ce fut ainsi que les deux intrépides chevaliers conduisirent le monarque jusqu'à une petite ville nommée par Joinville Casel[1], et par d'autres Sarmosac, ou Charmasac. Là, dit Joinville, il fut descendu au giron d'une bourgeoise de Paris[2]. Telle étoit sa foiblesse, que tous les cuidèrent voir passer, et n'espéroient point que jamais il pût passer celui jour sans mourir.
[Note 1: Joinville, page 77.]
[Note 2: Il faut croire que c'était apparemment une femme de Paris, qui, par quelque aventure extraordinaire, était établie dans cette ville si éloignée de sa patrie.]
Châtillon cependant qui veillait à la gloire et à la sûreté de ce prince, défendit long-temps seul l'entrée d'une rue étroite qui conduisait à la maison où était le roi. On voyait Châtillon tantôt fondre sur les infidèles, abattant et tuant tous ceux dont il avait pu prévenir la fuite par sa vitesse; tantôt faisant retraite pour arracher de son écu, de sa cuirasse, et même de son corps, les flèches et les dards dont ils étaient hérisses. Il retournait ensuite avec plus de furie, et se dressant sur les étriers, il criait de toute sa force: A Châtillon! chevaliers, à Châtillon! et où sont mes prud'hommes? Mais, en vain; personne ne paraissait. Accablé enfin par la foule, épuisé de fatigue, tout couvert de traits, et percé de coups, il tomba mort en défendant la religion et son roi. Ainsi périt Gaucher de Châtillon, jeune seigneur de vingt-huit ans. Heureux si, en s'immolant pour le bien public, il eût pu garantir des malheurs auxquels il fut exposé, un prince qui méritait de pareils sacrifices! Mais Dieu en avait autrement ordonné: il voulut que Louis donnât au monde le spectacle d'une autre sorte de gloire que les chrétiens seuls savent trouver dans les souffrances, l'opprobre et l'ignominie.
Cependant les restes de l'arrière-garde arrivèrent, toujours poursuivis, toujours faisant une vigoureuse résistance. Philippe de Montfort vint trouver le roi pour lui dire qu'il venoit de voir l'émir avec lequel on avoit traité d'une trève quelques jours auparavant, et que si c'étoit son bon plaisir, que encore derechef il lui en iroit parler. Le monarque y consentit, promettant de se soumettre aux conditions que le soudan avait d'abord demandées. Le Sarrasin ignorait l'état pitoyable où les croisés étaient réduits. Montfort connaissait l'impatience qu'avait le soudan de se voir en possession de Damiette. Tout ce qu'il avait vu faire aux Français lui donnait lieu de craindre que le courage, joint au désespoir, ne les portât à des choses plus grandes encore: il accepta donc la proposition, et voulut bien traiter de nouveau. La trève fut conclue à la satisfaction des deux parties. Montfort, pour assurance de la parole qu'il donnait, tira l'anneau qu'il avait au doigt, et le présenta à l'émir, qui le reçut. Déjà ils se touchaient dans la main, lorsqu'un traître[1], mauvais huissier, dit Joinville, nommé Marcel, commença à crier à haute voix: Seigneurs, chevaliers françois, rendez-vous tous, le roi vous le mande par moi, et ne le faites point tuer. A ces mots, la consternation fut générale: on crut que le monarque était en effet dans un grand danger; chacun rendit ses bâtons et harnois. L'émir ne fut pas long-temps à s'apercevoir d'un changement si soudain; et voyant que de tous côtés on emmenait prisonniers les gens du roi, il dit au malheureux Montfort qu'on ne faisait point de trève avec un ennemi vaincu, et le força lui-même de rendre les armes.
[Note 1: Joinville, p. 62.]
En même temps l'un des principaux émirs, nommé Gemaledin, entra dans Charmasac avec un corps considérable de troupes; et trouvant le roi environné de gens qui songeaient bien moins à le défendre qu'à l'empêcher d'expirer, il se saisit de sa personne et de tous ceux qui s'empressaient à la soulager: les deux princes ses frères, Alphonse et Charles, tombèrent aussi entre les mains des infidèles. Ce qu'il y a de certain, c'est que tous ceux qui se retiraient par terre, seigneurs ou simples soldats, subirent le même sort; les uns plus tôt, les autres plus tard, tous furent tués ou pris. L'oriflamme, tous les autres drapeaux, tous les bagages, furent conduits en triomphe à Massoure avec les captifs, dont le nombre était si grand, qu'ils y furent entassés les uns sur les autres. Le destin de ceux qui étaient sur le Thanis ne fut pas plus heureux. Il n'y eut que le légat, le duc de Bourgogne, et quelques autres, montés sur de grands vaisseaux, qui eurent le bonheur d'échapper. Les autres bâtimens moins forts, investis de tous côtés, ou périrent par le feu grégeois, ou demeurèrent a la merci des barbares. Tout ce qu'il y avait de malades fut impitoyablement massacré: on ne fit grâce qu'aux gens de marque dont on espérait tirer une grosse rançon. Joinville, que son extrême faiblesse avait obligé de s'embarquer, eut aussi le malheur d'être enveloppé. Il fit jeter l'ancre au milieu du fleuve; mais ayant vu dans le moment quatre grands vaisseaux ennemis qui venaient l'aborder, il délibéra avec ses chevaliers sur ce qu'il y avait à faire: tous convinrent qu'il fallait se rendre, excepté un sien clerc, qui disait que tous devaient se laisser tuer afin d'aller en paradis: Ce que ne voulûmes croire, dit-il avec sa naïveté ordinaire, car la peur de la mort nous pressoit trop fort. Il se rendit, de l'avis de ceux qui étaient en sa compagnie, après avoir jeté dans la rivière un petit coffre où il y avait toutes ses pierreries et ses reliques. Comme il était presque mourant, il courait risque d'être tué; mais un de ses mariniers, pour lui sauver la vie, dit aux infidèles que ce chevalier était cousin du roi. Sur cela, un sarrasin qui voulait le faire son prisonnier, vint à lui, et lui dit qu'il était perdu s'il ne le suivait et n'entrait dans son vaisseau. Il y consentit, et s'étant fait attacher à une corde, il se jeta dans l'eau avec le Sarrasin même, qui se fit tirer avec lui dans le vaisseau. Il fut conduit à terre, où d'autres Sarrasins voulaient le tuer; mais celui qui l'avait pris, le tenant embrassé, criait de toute sa force: C'est le cousin du roi, ne le tuez pas! Cela lui sauva la vie, et même le fit traiter avec assez d'humanité, jusque-là qu'un seigneur sarrasin lui fit prendre un breuvage qui le guérit en peu de jours de la maladie dont il était attaqué, et qui l'avait mis presqu'à l'extrémité.
Il fut conduit au commandant de la flotte, qui lui demanda s'il était cousin du roi: il répondit que non, et que c'était un de ses mariniers qui avait dit cela de lui-même. Il lui demanda s'il n'était pas allié de l'empereur Frédéric; il répondit qu'il l'était par sa mère. Le général lui répartit qu'à la considération de ce prince qu'il estimait, il aurait des égards pour lui.
Il eut la douleur de voir égorger en sa présence un grand nombre de malades, et entr'autres ce brave prêtre messire Jean de Vaisy, son aumônier, dont j'ai parlé, qui avait attaqué et mis en fuite six Sarrasins. Ayant fait dire par le Sarrasin dont il était prisonnier, aux officiers qui présidaient à ce cruel massacre: Qu'ils faisoient grand mal, et contre le commandement de leur grand Saladin, qui disoit qu'on ne devoit tuer ni faire mourir homme depuis qu'on lui avoit fait manger de son pain et de son sel, ils répondirent qu'ils le faisaient ainsi par compassion pour leur misère, et pour leur épargner les douleurs que la maladie leur causait.
Louis, dans sa prison, parut aussi grand que sur le trône, sur le pont de Taillebourg et à la descente à Damiette. On ne lui avait laissé que son bréviaire; il le prit de la main de son chapelain, et le récita avec autant de tranquillité que s'il eût été dans l'oratoire de son palais. Les barbares eux-mêmes admirèrent sa constance plus qu'héroïque. Il était si faible qu'il fallait le porter lorsqu'il voulait faire un pas: il manquait des choses les plus nécessaires; au commencement il n'eut pour se couvrir la nuit, qu'une vieille casaque qu'un prisonnier lui donna; il était dénué de presque tout secours; jamais rien ne put l'ébranler. Un seul homme nommé Isambert, composait tout son domestique; il lui préparait à manger, faisait son pain, et lui tenait lieu de toute cette foule d'officiers, si empressés pour le service des rois. Tout faible et tout malade qu'il était, il ne lui échappa jamais ni signe de chagrin, ni mouvement d'impatience. Il récitait tous les jours son bréviaire avec son chapelain, et se faisait lire toutes les paroles de la messe, excepté celles de la consécration.
La santé de Louis étant si affaiblie qu'il pouvait à peine se soutenir, le sultan Almoadan appréhenda enfin de le voir mourir, de perdre la grosse rançon qu'il en espérait, et de ne pouvoir rentrer en possession de la ville de Damiette. Cette crainte le fit changer tout-à-coup de conduite à l'égard de son prisonnier. Il lui permit de faire venir des étoffes, lui fit présent de deux vestes de taffetas noir, fourrées de vair, avec une garniture de boutons d'or; lui donna ses gens pour le servir, avec ordre de lui fournir tout ce qu'il demanderait. Enfin il lui envoya ses médecins, qui lui firent prendre un breuvage qui le guérit en quatre jours. Le temps dont je parle était, chez les mahométans, un siècle de lumière; ils cultivaient les sciences, et entre autres la médecine, avec succès.
Quelque temps après le lieutenant du sultan fit monter à cheval le sire de Joinville, et le faisant marcher à côté de lui, il le conduisit au lieu où était le roi avec les deux princes ses frères. Là étaient aussi plusieurs seigneurs, et plus de dix mille autres captifs de toute condition; mais les prisonniers de marque séparés des autres, et ceux-ci renfermés dans une espèce de parc, clos de murailles.
Au bout de quelques jours, un des principaux officiers sarrasins y arriva avec des soldats, et, faisant sortir du parc les prisonniers les uns après les autres, on leur demandait s'ils voulaient renoncer Jésus-Christ: ceux qui répondaient que non avaient la tête tranchée dans le moment; ceux qui renonçaient étaient mis à part.
Joinville et les autres seigneurs furent mis dans un quartier de réserve que les infidèles faisaient exactement garder, et le roi dans une tente, entourée pareillement d'une forte garde. Le dessein du soudan, en les faisant ainsi séparer, était de traiter en même temps avec le roi, d'une part, et de l'autre avec les seigneurs.
Almoadan leur envoya un de ses émirs, avec un truchement qui leur demanda s'ils voulaient traiter de leur délivrance, et leur dit de choisir quelqu'un d'entre eux pour convenir de leur rançon. Ils choisirent le comte Pierre de Bretagne, auquel on proposa d'abord de remettre entre les mains du soudan quelques-unes des forteresses que les chrétiens tenaient encore dans la Palestine. Le comte répondit que la chose n'était pas en leur disposition, mais en celle de l'empereur Frédéric, comme roi de Jérusalem, et que ce prince n'y consentirait pas. On lui proposa en second lieu de rendre au soudan quelques places qui dépendaient des chevaliers du Temple, ou de ceux de l'Hôpital. Le comte répondit que cela était impossible, parce que ceux à qui l'on en confiait la garde faisaient un serment particulier, en y entrant, de ne rendre aucunes places pour sauver la vie à qui que ce fût. L'officier mahométan répondit en colère, qu'il voyait bien qu'ils ne voulaient pas être délivrés, et que bientôt ils seraient traités comme ils venaient d'en voir traiter tant d'autres; et ensuite il congédia le comte de Bretagne et les envoyés qui l'avaient accompagné.
On leur en donna la peur toute entière: un moment après ils virent venir vers eux un grand nombre de jeunes soldats, ayant à leur tête un vieillard musulman qui paraissait un homme de distinction; il leur fit demander par un truchement s'il était vrai qu'ils crussent en un seul Dieu, qui fût né, crucifié et mort pour eux, et ensuite ressuscité. Ils répondirent tous avec fermeté qu'ils le croyaient; mais la repartie qu'il leur fit les surprit beaucoup. «Si cela est, leur répondit-il, ne vous découragez point dans l'état malheureux où vous vous trouvez: vous souffrez, mais vous n'êtes pas encore morts pour lui comme il est mort pour vous; et, s'il est ressuscité lui-même, il aura le pouvoir de vous délivrer bientôt de votre captivité.» Après avoir parlé de la sorte, il se retira. Comme on ne devait guère attendre une pareille morale de la part d'un mahométan, les prisonniers tirèrent de là un bon augure pour leur délivrance.
Traité du roi pour sa liberté avec Almoadan, soudan d'Egypte.
Almoadan, n'espérant plus rien obtenir des seigneurs français, se tourna du côté du roi, lui fit faire les mêmes demandes, et en reçut les mêmes réponses. Alors, transporté de colère, il le fit menacer, s'il persistait dans son obstination, de le faire mettre en bernicles, espèce de torture très-cruelle, dont Joinville a voulu nous faire la description; mais il s'est si mal expliqué, qu'il est difficile d'y comprendre quelque chose.
Louis, toujours égal à lui-même, répondit avec modestie: Je suis prisonnier du sultan; il peut faire de moi à son vouloir. Le soudan, convaincu qu'il ne gagnerait rien par cette voie, fit proposer au roi de donner pour sa rançon et pour celle des autres prisonniers, un million de besans d'or, et la ville de Damiette. Louis répondit avec une noble fierté, qu'un roi de France n'étoit point tel, qu'il se voulût rédimer pour aucune finance de deniers; mais qu'il donneroit la ville pour sa personne, et payerait le million de besans pour la délivrance de sa gent. Le sultan, étonné de la générosité de son prisonnier, s'écria: Par ma loi! franc et libéral est le français, qui n'a voulu barguigner, mais a octroyé de faire et payer ce qu'on lui a demandé. Or, lui allez dire que je lui remets le cinquième de la somme, et qu'il n'en payera que huit cent mille besans, lesquels, selon quelques auteurs contemporains, réduits à la monnaie de France de ce temps-là, faisaient environ cent mille marcs d'argent.
Le traité fut conclu à ces conditions: «Qu'il y auroit trève pour dix ans entre les deux nations; que tous les prisonniers qu'on avoit faits de part et d'autre, non-seulement depuis l'arrivée des Français, mais encore depuis la suspension d'armes avec l'empereur Frédéric, seroient remis en liberté; que les chrétiens posséderoient paisiblement toutes les places qu'ils tenoient dans la Palestine et dans la Syrie; que le roi payeroit huit cent mille besans d'or pour la rançon de ses sujets captifs, et donneroit Damiette pour sa personne, que tous les meubles que le monarque, les princes, les seigneurs, et généralement tous les chrétiens, laisseroient dans cette ville, y seroient conservés sous la garde d'Almoadan, jusqu'à ce que l'on envoyât des vaisseaux pour les transporter où l'on jugeroit à propos; que les malades et ceux dont la présence étoit encore nécessaire à Damiette, y seroient en sûreté tout le temps qu'ils seroient forcés d'y demeurer; qu'ils pourroient se retirer par mer ou par terre, selon leur volonté, et que le soudan seroit obligé de donner des sauf-conduits à ceux qui prendroient cette dernière voie pour se rendre en quelque place de la domination des chrétiens.»
Les choses étant ainsi réglées, il n'était plus question que de se disposer à l'accomplissement du traité. Le soudan fit amener le roi dans un lieu de plaisance, nommé Pharescour, situé sur le bord du Nil, où il avait fait bâtir un palais assez vaste, mais construit de bois seulement, couvert de toiles peintes de diverses couleurs. Ce fut là que les deux princes se virent et conférèrent ensemble dans une tente qu'on avait préparée exprès. On ignore les particularités de leur entrevue; tout ce qu'on sait, c'est que le traité y fut ratifié, et qu'on fit de part et d'autre les sermens convenus. Il n'était plus question que de se disposer au départ et à l'évacuation de Damiette. On fit monter le roi avec les principaux seigneurs de son armée sur quatre vaisseaux, pour descendre la rivière vers cette ville; mais un événement imprévu jeta le roi en de plus grands embarras et de plus grands dangers que jamais: ce fut la mort d'Almoadan, contre lequel les Mamelucks avaient fait une conspiration qui éclata sur ces entrefaites, et dont voici les causes et les suites.
Almoadan est assassiné par les Mamelucks.
Ces Mamelucks étaient une espèce de milice à peu près semblable à celle des janissaires d'aujourd'hui, excepté qu'elle combattait d'ordinaire à cheval. Malech-Sala, père du nouveau soudan, l'avait formée. Elle était composée de soldats qui, dès leur enfance, avaient été achetés, soit en Europe, soit en Asie, par les ordres du soudan: ainsi, ne connaissant ni leurs pères, ni leurs mères, ni souvent même leur pays, ils ne pouvaient avoir d'attachement que pour le prince et pour son service. Il les faisait élever dans tous les exercices militaires, et les traitait comme un régiment de ses gardes, qu'il distinguait beaucoup de ses autres troupes: c'était parmi eux qu'il choisissait ceux qui avaient le plus de mérite et de talent, pour en faire ses émirs, et les autres officiers de ses armées.