Comment le cappitaine feist accoustrer les barques pour aller audict Hochelaga, & laisserent le gallyon pour la difficulté du passaige: & comment nous arrivasmes audit Hochelaga, & le racueil que le peuple nous feist à nostre arrivée.

e lendemain nostre cappitaine voyant qu'il n'estoit possible povoyr pour lors passer le dict gallyon, feist advictailler & accoustrer les barques, & mettre victuailles pour le plus de temps qu'il feust possible, & que lesdictes barques en peurent accueillir, & se partit avecques icelle accompaigné des gentilz hommes: scavoir Claude du pont grand echanson de monseigneur le Dauphin. Charles de la Pommeraye, Jehan gouion, Jehan poullet, avec vingt huict marinyers, y comprins Mace jallobert & Guillaume le breton, ayans la charge soubz le cappitaine des deux autres navires, pour aller amond ledict fleuve, au plus loing qu'il nous seroit possible. Et navigasmes de temps à gré jusques au dixneufiesme jour d'Octobre, que nous arrivasmes audict Hochelaga, qui est distant d'ou estoit demouré ledict gallyon, de quarante cinq lieues. Auquel & chemin faisant trouvasmes plusieurs gens du pays, lesquelz nous apportoient du poisson & aultres victuailles, dansans & menans grand joye de nostre venue. Et pour les atraire & tenir en amytié avec nous, leur donnait ledict cappitaine pour recompence, des couteaulx, patenostres & aures menues choses, dequoy estoient fort contens. Et nous arrivez audict Hochelaga, Se rendirent au devant de nous plus de mil personnes, tant hommes femmes que enfans; Lesquelz nous feirent aussy bon racueil, que jamais pere feist à enfant, menant joye merveilleuse: Car les hommes en une bande dansoyent. Les femmes d'aultre & les enfans de l'autre: & apres ce nous apporterent force poisson, & de leur pain faict de gros mil, qui gettoient dedans nosdictes barques, en force qu'il sembloit qu'il tumbast de l'aer, voyant ce, nostre dict cappitaine descendit à terre avec plusieurs de ses gens. Et si tost qu'il fut descendu, se assemblerent tous sur luy, & sur tous les autres, en faisant une chaire inestimable; Et apportoient leurs enfans à brasees pour les faire toucher audict cappitaine & autres, faisant une feste, qui dura plus de demye heure, Et voyant nostre cappitaine leur largesse & bon recueil, feist asseoir & renger toutes les femmes, & leur donna des petites patenostres d'estain & aultres menues choses: & à partye des hommes des cousteaulx, puis se retira à bort des barques pour souper & passer la nuict: durant laquelle demoura icelluy peuple sur le bort dudict fleuve a plus pres desdictes barques, faisant toute nuict plusieurs feux & danses, en disant à toutes heures Aguyaze, qui est leur dire de salut & joye.



Comment le cappitaine & les gentilz hommes avec vingt cinq hommes bien armez & en bon ordre, allerent en la ville de Hochelaga & la situacion dudict lieu.

e lendemain au plus matin le cappitaine s'acoustra & feist mettre ses gens en ordre pour aller veoir la ville & demourant dudict peuple, & une montaigne qui est jacente en leur dicte ville: ou allerent avec le dict cappitaine les gentilz hommes & vingt marinyers, & laissa le parsus pour la garde des barques, & print trois hommes de la dicte ville de Hochelaga pour les mener & conduyre audict lieu, & nous estans en chemin, le trouvasmes aussi battu qu'il soit possible, & plus belle terre & meilleure qu'on scaurait veoir, toute plaine de chesnes aussy beaulx qu'il ayt en forest de France: Soubz lesquelz estoit toute le terre couverte de glan. Et nous ayans marché environ lieue & demye trouvasmes sur le chemin, l'un des principaulx seigneurs de la dicte ville, accompaigné de plusieurs personnes: lequel nous feist signe qu'il se falloit reposer audict lieu pres ung feu qu'ilz avoient faict audict chemin. Ce que feismes, lors commenca ledict seigneur à faire ung sermon & preschement, comme cy devant est dict estre leur coustume de faire joye & congnoissance, en faisant celluy seigneur chere audict cappitaine & la compaignie, lequel cappitaine luy donna une couple de haches, & une couple de cousteaulx, avec une croix, qu'il luy feist baiser, & la luy pendit au col: de quoy rendit graces audict cappitaine. Ce faict marchasmes plus oultre: & environ demye lieue de là, commencasmes à trouver les terres labourées & belles grandes champaignes plaines de bledz de leur terre, qui est comme mil de bresil, aussy gros ou plus que poix, dequoy vivent ainsi, comme nous faisons de fourment: & au parmy d'icelles champaignes est situee la ville de Hochelaga, pres & joignant une montaigne qui est à lentour d'icelle, labourée & fort fertile: de dessus laquelle on veoit fort loing. Nous nommasmes la dicte montaigne le mont Royal. La dicte ville est toute ronde, & close de boys à trois rencqs, en facon d'une piramide, croisée par le hault, ayant la rengée du parmy en facon de ligne perpendiculaire: puis rengée de boys couchez de long, bien joinctz & cousus à leur mode: Et est de haulteurs environ deux lances, n'y a en icelle ville que une porte & entrée, qui ferme à barres. Sur laquelle & en plusieurs endroictz de ladicte closture, y a manieres de galleries, & eschelles à y monter qui sont garnis de roches & chaillouz. Pour la garde & deffence d'icelle, il y a dedans icelle ville, environ cinquante maisons longues d'environ cinquante pas ou plus chascune, & douze ou quinze pas de larges, & toutes faictes de boys couvertes & garnyes de grandes escorces & pelleures desdictz boys aussy large que tables, bien cousus artificiellement selon leur mode: & par dedans icelles y a plusieurs estres & chambres: Et au meilleu d'icelles maisons y a une grande place par terre ou font leur feu, y vivent en communaulté, puis se retirent en leur dictes chambres les hommes avecques leurs femmes & enfans. Pareillement ilz ont grenyers au hault de leurs maisons, ou ilz mettent leur bled dequoy font leur pain, qu'ilz appellent Carraconny, Et le font en la sorte cy apres: Ilz ont des pilles de boys comme a piller chanure, & bastent avec pillons de boys le dict bled en pouldre, puis le massent en paste, & en font tourteaulx qu'ilz metent sur une pierre large qui est chaulde, puis le couvrent de cailloudz chauldz. Et ainsi cuysent leur pain en lieu de four. Ilz fond pareillement force potaiges dudict bled & de febves et poix, desquelz ilz ont assez & aussy grosses concombres & aultres fruictz. Ilz ont de grandz vaisseaulx comme thonnes en leurs maisons ou ilz mettent leur poisson, lequel ilz sechent à la fumée durant l'esté & en vivent l'yver: Et de ce font grant amas comme avons veu par experience. Tout leur vivre est sans aucun goust de sel: Et couchent sur escorces de boys estandues sur la terre avec meschantes peaulx de bestes sauvaiges, dequoy font leur vestement & couverture. La plus precieuse chose qu'ilz ayent en ce monde, est Esurgny, lequel est blanc comme neif, & le prennent audit fleuve en cornibotz en la maniere qui ensuyt. Quand ung homme a desservi mort, ou qu'ilz ont prins aucuns ennemys à la guerre ilz le tuent, puis l'incisent par les fessens, cuysses, & espaulles à grandes taillades puis au lieu ou est ledict Esurgny, avallent ledict corps au fond de l'eaue & le laissent dix ou douze heures, puis le retirent à mont & treuvent dedans lesdictes taillades & inciseures lesdictz cornibotz, desquelz ilz font manieres de patenostre, & de ce usent comme nous faisons d'or & d'argent, & le tiennent la plus precieuse chose du monde. Il a vertu d'estancher le sang des nazilles: car nous l'avons experimenté. Tout cedict peuple ne s'adonne que à labourage & pescherie pour vivre: Car des biens de ce monde n'en font compte, parce qu'ilz n'en ont congnoissance, & qu'ilz ne bougent de leur pais, & ne sont ambulataires comme ceulx de Canada, & du Saguenay, nonobstant que lesdictz Canadiens leur soyent subgectz avec huict ou neuf autres peuples, qui sont sur ledict fleuve.



Comment nous arrivasmes à ladicte ville, & de la reception que nous y fut faicte, & comme le cappitaine leur feist des presens: & aultres choses comme sera veu en ce chapitre.

pres que feusmes arrivez au pres d'icelle ville, se rendirent au devant de nous grand nombre des habitans d'icelle, qui à leur facon de faire nous feirent bon racueil: & par noz guydes & conducteurs feusmes menez au meilleu d'icelle ville, ou il y a une place entre les maisons, spacieuse d'ung gect de pierre en carré ou environ: lesquelz nous feirent signe que nous arrestions audict lieu. Et tout soudain s'assemblerent les filles et femmes de ladicte ville, dont l'une partye estoient chargez d'enfans entre les bras, & qui nous vindrent frotter le visaige, bras & autres endroictz de dessus le corps ou ilz pouvoient toucher, pleurant de joye de nous veoir, en nous faisant le meilleure chere qu'il leur estoit possible, nous faisans signes qu'il nous pleust toucher à leursdictz enfans. Apres lesquelles choses les hommes feirent retirer les femmes & se assirent sur la terre à lentour de nous, comme sy eussions voulu jouer un mystere. Et tout soudain revindrent plusieurs femmes, qui apporterent chascun une natte carrée en façon de tapisserie: Et les estendirent sur la terre au milleu de ladicte place, & nous feirent mettre sur icelles, Apres lesquelles choses ainsy faictes, fut apportée par neuf ou dix hommes le Roy et seigneur du pays qu'ils appellent en leur langaige Agouhanna, lequel estoit assis sur une grande peau de Cerf, & le vindrent poser dedans ladicte place sur lesdictes nattes au pres de nostre cappitaine, nous faisant signe que cestoit leur Roy & seigneur. Cestuy Agouhanna estoit de l'aage environ cinquante ans, & estoit point myeulx accoustré que les aultres, fors qu'il avoit à lencontre de sa teste, une maniere de lysiere rouge pour sa couronne, faicte de poil de Herissons. Et estoit celluy seigneur tout percluz de ses membres. Apres qu'ilz eust faict son signe de salut audict cappitaine & à ses gens, leurs faisant signes evidens, qu'ilz feussent les tres bien venuz: Il montra ses bras & jambes audict cappitaine, luy faisant signe qu'il luy pleust les toucher: lequel cappitaine les frota avecques les mains. Et lors ledict Agouhanna print la lysiere & couronne qu'il avoit sur sa teste, & la donna a nostre cappitaine. Et tout incontinent furent amenez audict cappitaine plusieurs malades, comme aveugles, borgnes, boisteulx, impotens, & gens sy tresvieulx, que les paupieres des yeulx leur pendoyent jusques sur les joues: les seant & couchant au pres de nostre dict cappitaine, pour les toucher: Tellement qu'il sembloit que Dieu feust la descendu pour les guerir.

Notre dict cappitaine voyant la pitié & foy de cedict peuple, dist l'evangile Sainct Jehan: scavoir l'imprincipio, faisant le signe de la croix sur les povres malades, priant Dieu qu'il leur donnast congnoissance de nostre saincte foy, & grace de recouvrer chrestienté & baptesme. Puis le dict cappitaine print une paires d'heures & tout haultement leut de mot à mot la passion de nostre seigneur. Sy que tous les assistans le peurent ouyr, ou tout ce pauvre peuple feirent une grand silence & feurent merveilleusement bien entendibles, regardans le ciel & faisans pareilles cerimonyes qu'ilz nous veoient faire. Apres laquelle feist le cappitaine renger tous les hommes d'ung coste, les femmes d'ung autre, & les enfans d'aultre, & donna aux principaulx des hachotz, es aultres des couteaulx & es femmes des patenostres, & autres menues besongnes puis gecta parmy la place entre les petis enfans des petites bagues, & agnus dei d'estain, dequoy menerent une merveilleuse joye. Ce faict ledict cappitaine commanda sonner les trompettes & aultres instrumens de musique: desquelz ledict peuple fut fort resjouy. Apres lesquelles choses nous prinsmes congié d'eulx & nous retirasmes, voyant ce les femmes se mirent au devant de nous pour nous arrester, & nous apportoient de leurs vivres, qu'ilz nous avoient apprestez, Comme poisson, potages, febves & autres choses pour nous cuyder faire repaistre & disner audict lieu; & pource que leurs vivres n'estoient à nostre goust, & qu'il n'y avoit aucune saveur, les remerciasmes, leur faisant signe que n'avions besoing de manger.

Apres que nous feusmes yssuz de ladicte ville, plusieurs hommes & femmes nous vindrent conduyre sur la montaigne cy devant dicte, qui est par nous nommée, Mont royal, distant dudict lieu d'ung quart de lieues. Et nous estans sur icelle montaigne eusmes veue & congnoissance de plus de trente lieues à lenviron d'icelle: y a vers le Nort, une rengée de montaignes, qui sont Est & Onaist, gisantes, & autant devers le Su. Entre lesquelles montaignes est la terre la plus belle qu'il est possible de veoir, unye, plaine, & labourable: & par le meilleu desdictes terres voyons le dict fleuve oultre le lieu ou estoient demourees noz barques: auquel va ung sault d'aue le plus impetueulx qu'il est possible de veoir: lequel ne nous fut possible passer, tant que l'on povoit regarder grand, large & spacieulx, qui alloit au Sur Onaist: & passoit aupres de trois belles montaignes rondes, que nous voyons, & estimyons qu'elles estoient environ quinze lieues de nous: & nous fut dict & monstre par signes par nosdictz trois hommes du pais qui nous avoient conduict, qu'il y avoit trois telz saulx d'aue audict fleuve, comme celuy ou estoient nosdictes barques, mais nous ne peusmes entendre quelle distance il y avoit entre l'un & l'autre par faulte de langue: puis nous monstroient par signes que lesdiz saulx passez, l'on pouvoit naviguer, plus de trois lieues par ledict fleuve. Et oultre nous monstroient que le long desdictes montaignes estant vers le Nort, y a une grande riviere, qui descend de l'occident comme ledict fleuve: Nous estimions que c'est la riviere qui passe par le royaulme du Saguenay, & sans que leur feissions aucune demande & signes, prindrent la chaine du sifflet du cappitaine qui estoit d'argent & ung manche de poignard, lequel estoit de laton jaulne comme or: lequel pendoit au costé de l'ung de noz compaignons marinyers, & montrerent que cela venoit d'amond ledict fleuve, & qu'il y a des Agouionda, qui est à dire mauvaises gens: lesquelz sont armez jusques sur les doigtz, nous monstrant la facon de leur armeures, qui sont de cordes & de boys, lassez & tissues ensemble, nous donnant à entendre que lesdictz Agouionda menoient la guerre continuelle, les ungs contre les autres: mais par deffaulte de langue ne peusmes avoir congnoissance combien il y avoit jusques audict pays. Nostre cappitaine leur monstra du cuyvre rouge, qu'ilz appellent caignetdaze, leur monstrant vers ledict lieu, demandant par signe s'il venait de là & ilz commencerent à secourre la teste disant que non. Et monstrerent qu'il venoit du Saguenay, qui est au contraire du precedent: Apres lesquelles choses ainsi veues & entendues, nous retirasmes à noz barques, qui ne fut sans avoir conduicte de grand nombre dudict peuple. Dont partie d'eulx quand veoyent noz gens las, les chargeoient sur eulx comme sur chevaulx, & les portoient: Et nous arrivez à nosdictes barques feismes voylle pour retourner à nostre gallyon, pour doubte qu'il n'eust aucun encombrier. Lequel partement ne feust sans grand regret dudict peuple: Car tant qu'ilz nous peurent suyvre aval ledict fleuve, ilz nous suyvirent, & tant feismes que nous arrivasmes à nostredict gallyon le lundy quatriesme jour d'octobre.

Le Mardy 5e jour dudict moys, nous feismes voylle & appareillasmes avec nostre dict gallyon & barques pour retourner à la province de Canada au port de saincte Croix, ou estoient demourez nosdictes navires. Et le 7e jour nous vinsmes poser le travers d'une rivière qui vient devers le Nort, sortant audict fleuve: à l'entrée de laquelle y a quatre petites ysles plaines d'arbres: nous nommasmes icelle riviere la riviere de Fouez. Et pource que l'une d'icelles ysles s'avance audict fleuve, & la veoit on de loing, feist le cappitaine planter une belle grande croix sur la poincte d'icelle, & commanda apprester les barques pour aller avec marée, dedans icelle, pour veoir la nature d'icelle: ce qu'il fut faict, & nagerent celuy jour amond ladicte riviere. Et parce qu'elle fut trouvée de nulle experience n'y perfonde retournerent & appareillasmes pour aller aval.



Comment nous arrivasmes audict hable de saincte Croix, & l'ordre comme nous trouvasmes noz navires, & comme le seigneur du pays veint veoir nostre cappitaine, & comme le dict cappitaine l'alla veoir, & partie de leur coustume en particulier.

e lundi unziesme jour d'Octobre nous arrivasmes audict hable saincte Croix ou estoient noz navires, & trouvasmes que les maistres & mariniers qui estoient demourez, avoient faict ung fort davant lesdictes navires, tout cloz de grosses pieces de boys, plantez debout joignans les unes & autres: & tout à lentour garny d'artillerie, & bien en ordre pour soy deffendre contre toute la puissance du pais. Et tout incontinent que le seigneur du pais fut adverty de nostre venue, veint le lendemain douziesme jour dudict moys, accompaigne de Taignoagny, Dom agaya & plusieurs autres: lesquelz feirent une merveilleuse feste à nostre cappitaine, faignans avoir grand joye de nostre venue: lequel leur feist assez bon racueil, toutes foys qu'ilz ne l'avoient pas desservi. Ledict Donnacona pria nostre cappitaine de aller le lendemain veoir Canada, Ce que luy promist le dict cappitaine. Et le lendemain, 13e jour du dict moys, ledict cappitaine avecques ses gentilz hommes accompaigne de cinquante compaignons bien en ordre, allerent veoir ledict Donnacona & son peuple, qui est distant dou estoient lesdictes navires d'une lieue: & se nomme leur demourance Stadacone, Et nous arrivez audict lieu, vindrent les habitans au devant de nous loing de leurs maisons d'ung gect de pierre ou mieulx. Et la se rengerent, & assirent à leur mode, & facon de faire: les hommes d'une part, & les femmes de l'autre debout chantant & dansant sans cesse, Et apres qu'ilz s'entre furent saluez & faict chere les ungs aux aultres, ledict cappitaine donna aux hommes des cousteaulx & autres choses de peu de valleur, & feist passer toutes les femmes & filles par devant luy, & leur donna à chascun une bague d'estain, dequoy remercierent le dict cappitaine, lequel fut par ledict Donnacona & Taignoagny mené veoir leurs maisons, les quelles estoient bien estaurez de vivres selon leur sorte, pour passer leur yves, & nous fut par ledict Donnacona monstré les peaulx de cinq testes d'homme, estandues sur du boys, comme paulx de parchemin. Lequel Donnacona nous dist que c'estoient des Trudamans devers le Su, que leur menoient continuellement la guerre, & fut dict qu'il y a eu deux ans passez que les dictz Trudamans les vindrent assaillir jusques dedans ledict fleuve, à une ysle qui est le travers du Saguenay, ou ilz estoient a passer la nuict tendans aller à Honguedo leur mener la guerre, avec environ deux cens personnes tant hommes femmes qu'enfans. Lesquelz furent surprins en dormant dedans ung fort, qu'ilz avoient faict, ou misrent lesdictz Trudamans le feu tout à l'entour & comme ilz sortoient les tuerent tous reservé cinq qui eschapperent. De laquelle destrousse se plaignoient encores fort, nous monstrant qu'ilz en auroient vengeance. Apres lesquelles choses, nous reterasmes à noz navires.



De la facon de vivre du peuple de la dicte terre, & de certaines conditions creance & facon de faire qu'ilz ont.

edict peuple n'a aucune creance de Dieu, car ilz croient a ung qu'ilz appellent Cudragny, & disent qu'ilz parlent souvent à eulx & leur dict le temps qu'il doibt faire. Ilz disent aussi quand il se courouce à eulx, qu'il leur gecte de la terre aux yeulx. Ilz croyent aussi quand ilz tespassent, qu'ilz vont es estoilles, puis viennent baissans en lorrizon comme les dictes estoilles. Et s'envont en beaulx champs, vers plains de beaulx arbres, fleurs & fruictz sumptueux. Apres qu'ilz nous eurent donné le tout a entendre, nous leur avons remonstré leur erreur, & dict que leur Cudragny est ung mauvais esperit, qui les abuse & dict qu'il n'est que ung Dieu, qui est au ciel, lequel nous donne toutes choses necessaires, & est createur de toutes choses & que cestuy debvons croire seulement, & qu'il fault estre baptisez, ou aller en enfer, & leur feust remonstré plusieurs aultres choses de nostre foy. Ce que facilement ilz ont creu, & appellé leur Cudragny, Agouionda, tellement que plusieurs fois ont prié nostre cappitaine les faire baptiser, & y sont venuz ledict seigneur Taignoagny, Dom agaya, & tout le peuple de leur ville pour le cuyder estre: mais par ce que ne scavions leur intention & couraige, & qu'il n'y avoit qui leur remonstrant la foy pour lors, feust prins excuse vers eulx. Et dict à Taignoagny & Dom agaya, qu'ilz leur feissent entendre que retourneryons ung aultre voyage, & apporterions des prestres & du cresme, leur donnant a entendre pour excuse, que lon ne peult baptiser sans ledict cresme, Ce qui croient, par ce que plusieurs enfans ont veu baptiser en Bretaigne. Et de la promesse que leur fust faicte de retourner furent tresjoyeulx.

Cedict peuple vit en communaulté de biens assez de la sorte des Brisilans, & sont vestus de peaulx de bestes sauvaiges, & assez povrement. L'yver ilz sont chaulsez de chausses & soulliez qu'ilz fond de peaulx: & l'esté vont nudz piedz. Ilz gardent l'ordre de mariage, fors qu'ilz prennent deux ou trois femmes, & depuis que leur mary est mort jamais ne se remarient, ains font le dueil de la dicte mort toute leur vie, & se taignent le visaige de charbon pellé, & de gresse espez comme l'espesseur du doz d'ung cousteau, & a cela congnoist on que elles sont veuves.

Ilz ont une aultre coustume fort mauvaise de leurs filles, car depuis qu'elles sont d'aage d'aller à l'homme, elles sont toutes mises en une maison de bordeau, habandonnées à tout le monde qui en veult, jusques à ce que elles ayent trouvé leur party. Et tout ce avons veu par experience, car nous avons veu les maisons plaines des dictes filles, comme est une eschole de garsons en France. Et d'avantaige le hazard selon leur mode tient esdictes maisons ou ilz jouent tout ce qu'ilz ont jusques à la couverture de leur nature.

Ilz ne font point de grand travail, & labourent leur terre avec petis boys, comme de la grandeur d'une demye espée, ou ilz font leur bled, qu'ilz appellent Osizy. Lequel est gros comme poix, & de ce mesme en croist assez au bresil. Pareillement ilz on grand quantité de gros melons, concombres, & courges, poix, & febves, & de toutes couleurs, non de la sorte des nostres. Ilz ont aussi une herbe de quoy ilz font grand amastz l'esté durand pour l'yver. Laquelle ilz estiment fort & en usent les homes seulement en facon que ensuit. Ilz la font seicher au soleil, & la portent à leur col en une petite peau de beste en lieu de sac, avec ung cornet de pierre ou de boys: puis à toute heure font pouldre de ladicte herbe, & la mettent en l'ung des boutz dudict cornet, puis mettent un charbon de feu dessus, & sussent par l'autre bout, tant qu'ilz s'emplent le corps de fumée, tellement qu'elle leur sort par la bouche, & par les nazilles, comme par ung tuyau et chauldement, & ne vont jamais sans avoir lesdictes choses. Nous avons esprouvé ladicte fumée, apres laquelle avoir mis dedans nostre bouche, semble y avoir mis de la pouldre de poyvre tant est chaulde. Les femmes dudict pays travaillent sans comparaison plus que les hommes, tant à la pescherie de quoy font grand faict, qu'au labeur & aultres choses Et sont tant hommes femmes qu'enfans plus durs que bestes au froid. Car de la plus grand froidure que ayons veu, laquelle estoit merveilleuse & aspre venoient par dessus les glaces & neiges tous les jours à noz navires, la pluspart d'eulx tous nudz, qui est chose fort a croire qui ne la veu. Ilz prennent durand lesdictes glaces & neiges, grand quantité de bestes sauvaiges comme dains, cerfz, hours, lievres, martres, regnardz & aultres. Ilz mengent leur chair toute creue, apres avoir esté seichée à la fumée, & pareillement leur poisson. A ce que nous avons veu & peu entendre de cedit peuple, me semble qu'il seroit aisé à dompter. Dieu par sa saincte miséricorde y vueille mettre son regard. Amen.



De la grandeur & parfondeur dudict fleuve, & des bestes, oyseaulx, poissons, & aultres choses que y avons veu, & la situation des lieux.

edict fleuve commence passé l'isle d'assumption le travers des haultes montaignes de Honguedo & des sept ysles. Et y a de distance en traverse environ trente cinq ou quarante lieues, & y a au parmy plus de deux cens brasses de parfond le plus seur a naviguer est du costé devers le Su & devers le Nort, scavoir es dictes sept ysles y a d'ung costé & d'aultre environ sept lieues loing desdictes ysles deux grosses rivieres qui descendent des montz de Saguegnay, lesquelles font plusieurs barcqs à la mer fort dangereux. A l'entrée desdictes rivieres avons veu plusieurs ballaynes & chevaulz de mer.

Le travers desdictes sept ysles, y a une petite riviere qui va trois ou quatre lieues à la terre par dessus des marestz: en laquelle y a ung merveilleux nombre de tous oyseaulx de riviere: depuis le commencement dudict fleuve jusques à Hochelaga, y a trois cens lieues & plus, & est le commencement d'icelluy à la riviere qui vient du Saguenay: laquelle fort dentre haultes montaignes, & entre dedans ledict fleuve au par avant que arrive à la province de Canada, de la bande devers le Nort, Et est icelle riviere fort parfonde, estroicte, & fort dangereuse a naviguer.

Apres ladicte riviere est la province de Canada, ou il y a plusieurs peuples par villages non cloz. Il y a aussi es environs dudict Canada dedans le dict fleuve plusieurs ysles tant grandes que petites, & entre autres en y a une qui contient plus de dix lieues de long: laquelle est plaine de beaulx arbres & haultz. Et aussi en icelle y a force vignes. Il y a passaige des deux costez d'icelle. Le meilleur & plus seur est du costé devers le Su. Et au bort d'icelle ysle vers l'Onaist, y a ung affoug d'eaues, lequel est fort beau & delectable pour mettre navires, ou il y a ung destroict dudict fleuve fort courant & parfond: mais il n'a de long que environ ung tiers de lieue: le travers duquel y a une terre double de bonne haulteur toute labourée, aussi bonne terre comme jamais homme veist & la est la ville & demourance de Donnacona, & de noz deux hommes qui avoient esté prins le premier voyage, laquelle demourance se nomme Stadacone, & auparavant que arriver audict lieu, y a quatre peuples de demourance, scavoir Araste, Starnatau, Tailla, qui est sur une montaigne, & Scitadin, puis le dict lieu de Stadacone, soubz laquelle haulte terre vers le Nort est la riviere & hable de saincte croix auquel lieu avons esté depuis le 15e jour de Septembre, jusques au 6e jour de May. 1536. Auquel lieu les navires demeurent a sec, comme cy devant est dict passé ledict lieu & la demourance & peuple de Tequenondahi, qui est sur une montaigne & la ville de Hochelay, Lequel Hochelay est ung plain pays.

Toute la terre des deux costez dudict fleuve jusques à Hochelaga & oultre, est aussi belle terre & unye que jamais homme regarda. Il y a aucunes montaignes assez loing dudict fleuve que on veoit par sus lesdictes terres, desquelles il descend plusieurs rivieres qui entrent dedans ledict fleuve. Toute ceste dicte terre est couverte & plaine de boys de plusieurs sortes & force vignes, excepté à lentour des peuples, laquelle ilz on desertée pour faire leur demourance & labour. Il y a grand nombre de cerfz, dains, hours, & aultres bestes. Il y a force liepvres, connins, martres, regnardz, loueres, byeures, escureux, ratz, Lesquelz sont gros à merveilles, & aultres sauvaigiens. Ilz s'acoustrent des peaulx des bestes, par ce qu'ilz n'ont nulz accoustremens. Il y a aussi grand nombre d'oyseaulx, scavoir grues, signes, oltardes, oyes sauvages, blanches, & grises, cannes, cannardz, merles, mauvis, teurtres, ramiers, chardonneaulx, turnis, serins, linotes, roussignolz, passes solitaires et autres oyseaulx comme en France. Aussi comme par cy devant es chapitres precedentz est faicte mention, ledict fleuve est le plus habondant de poissons & de toutes sortes qu'il soit memoire avoir jamais veu ny ouy: car depuis le commencement jusques à la fin y trouverrez selon les saisons la pluspart des sortes & espesses de poissons de la mer & eaue doulce, vous trouverez jusques audict Canada force ballaynes, marsouyns, chevaulx de mer, adhothuys qui est une sorte de poisson duquel jamais n'avyons veu ny ouy parler. Ilz sont gros comme marsouyns, blancs comme neigne, & ont le corps & la teste comme lepvriers, lesquelz se tiennent entre la mer & l'eaue doulce qui commence entre la riviere du Saguenay & Canada.



Chapitre d'aucuns enseignemens que ceulx du pays nous ont donnez depuis estre revenuz de Hochelaga.

epuis estre revenuz de Hochelaga avec le gallyon, & les barques, avons conversé allé & venu avec les peuples plus prochains de noz navires en doulceur & amityé, fors que parfors avyons quelques differendz avec aucuns mauvais garsons, dont les aultres estoient fort marris & couroucez, & avons entendu par le seigneur Donnacona & aultres, que la riviere devant dicte est nommée la riviere du Saguenay, & va jusques audict Saguenay, qui est plus loing du commencement de plus d'une lieue de chemin ver l'Onaist, Noronaist, & que passe huict ou neuf journées, elle n'est plus parfonde que par basteaulx: mais que le droict & bon chemin dudict Saguenay est par le fleuve jusques à Hochelaga, a une riviere qui descend dudict Saguenay, & entre audict fleuve, & que de la sont une lieue a y aller, & nous on faict entendre que les gens sont vestuz & habillez comme nous, & de draps, & qu'il y a force villes & peuples, & bonnes gens & qu'ilz ont grand quantité d'or & cuyvre rouge, & que le tout de la terre depuis ladicte premiere riviere jusques à Hochelaga & Saguenay, est une ysle, laquelle est circuite & environnée dudict fleuve, & de rivieres. Et que passé ledict Saguenay va ladicte riviere entrent en deux ou trois grandz lacz d'eaue, puis que on trouve une mer doulce, de laquelle n'est mention avoir veu le bout, a ce qu'ilz ont oy par ceux du Saguenay: car il nous ont dict ny avoir esté, oultre nous ont donné a entendre que au lieu ou nous avions laissé nostre gallyon quand feusmes a Hochelaga, y a une riviere qui va vers le Suronaist, ou semblablement sont une lune a aller jusques a une terre où il y a jamais glaces, ny neiges, mais que en ceste dicte terre y a guerres continuelles les ungs avec les aultres. Et que en icelle terre y a oranges, almandes, noix, pommes & aultres sortes de fruictz & en grand habondance. Et nous ont dict les hommes & femmes d'icelle terre estre vestuz & accoustrez de peaulx comme eulx. Apres leur avoir demandé s'il y avoit de l'or & cuyvre, nous ont dict que non. L'estime à leur dire ledict lieu estre vers la floride, à ce qu'ilz monstrent par leurs signes & marches.



D'une grosse maladie qui a esté au peuple de Stadacone, de laquelle pour les avoir frequentez en avons esté imbouez, tellement qu'il es mort de noz gens jusques au nombre de vingt cinq.

u moys de Decembre feusmes advertis que la mortalité s'estoit mise au peuple de Stadacone, tellement que ja en estoient mors par leur confession plus de cinquante. Au moyen de quoy leur deffendismes nostre fort, & ne venir entour nous: mais nonobstant les avoir chassez commenca la maladie entour nous d'une merveilleuse sorte, & la plus incongneue: car les ungs perdoient la substance, & de leur devenoient les jambes grosses & enflez & les nerfz retirez & noirciz comme charbon, & à aucuns toutes fermées de gouttes de sang comme pourpre: puis montoit ladicte maladie aux hanches, cuisses & espaulles, aux bras & au col. Et a tout venoit la bouche si infecte & pourrye par les gensyves, que tout la chair en tumboit jusques à la racine des dentz, lesquelles tumboient pres que toute. Et tellement se esprit la dicte maladie à noz trois navires, que à la my Febvrier de cent dix hommes que nous estions il n'y en avoit pas dix sains, en sorte que l'ung ne pouvoit secourir l'aultre qui estoit chose piteuse à veoir, consideré le lieu ou nous estions. Car les gens du pays venoient tous le jours devant nostre fort, qui peu de gens veoyent, & ja y en avoit huict de mors & plus de cinquante, en qui on ne esperoit plus de vie.

Nostre cappitaine voyant la pitié & maladie ainsi esmeue, feist mettre le monde en prieres & oraisons & feist porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict d'arc les travers des neiges & glaces. Et ordonna que le dimenche en suyvant l'on diroit audict lieu la messe. Et que tous ceulx qui pourroient cheminer tant sains que malades yroient à la procession chantant les sept pseaulmes de David avec la letanie, en priant ladicte vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust pitié de nous. La messe dicte & celebrée devant ledict ymage, se feist le cappitaine pelerin à nostre dame de Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnoit grace de retourner en France. Celuy jour trespassa Philippes Rougemont natif d'Amboise, de l'aage de environ vingt deux ans.

Et pour ce que la maladie nous estoit incongneue, feist le cappitaine ouvrir le corps pour veoir si aurions congnoissance d'icelle pour preserver si possible estoit, le persus. Et feust trouvé qu'il avoit le coeur blanc & fletry environé de plus d'ung pot d'eaue rousse comme dacte, le foye beau, mais avoit le poulmon tout noircy et mortifié & s'estoit retiré tout son sang au dessus de son coeur. Car quand il fut ouvert sortist au dessus du coeur grand habondance de sang noir infect. Pareillement avoit la ratte par devers l'eschine ung peu entamée environ deux doidz comme si elle euct esté frotée sur une pierre rude. Apres cela veu, luy feust ouverte & incise une cuisse, laquelle estoit fort noyre par dehors, mais dedans la chair fut trouvée assez belle. Ce faict, fut inhumé à mieulx que lon peust. Dieu par sa saincte grace pardonne à son âme, & à tous trespassez, Amen.

Et depuis de jour en aultre s'est tellement continuée ladicte maladie, que telle heure a este, que par tous les trois navires ny avoit pas trois hommes sains, de sorte qu'en l'ung desdictz navires n'y avoit homme qui eust peu descendre soubz le tillac pour tirer à boire, tant pour luy que pour son compaignon. Et pour l'heure y en avoit ja plusieurs de mortz. Lesquelz il nous convint mettre par par foiblesse soubz les neiges: car il ne nous estoit possible de povoir pour lors ouvrir la terre qui estoit gellée tant estions foibles, & avyons peu de puissance. Et si estions en une crainte merveilleuse des gens du pays qu'ilz ne se apperceussent de nostre pitié & foiblesse. Et pour couvrir ladicte maladie lors qu'ilz venoient pres nostre fort nostre cappitaine que Dieu a tousjours preservé, debout sortoit au devant d'eulx avec deux ou trois hommes, tant sains que malades. Lesquelz faisoit sortir apres luy. Et lors qu'il les voyoit hors du fort, faisoit semblant les vouloir battre en criant & leur gectant bastons apres eulx, les envoyant à bort monstrant par signes esdictz sauvages qu'il faisoit besongner tous ses gens dedans les navires les ungs à gallefestrer, les aultres à faire du pain & aultres besongnes, & qu'il ne estroit pas bon qu'ilz vinsent donner de hors. Ce qu'ilz croyent, & faisoit ledict cappitaine battre & mener bruict esdictz malades dedans les navires avec bastons & caillousz faignans callefestrer. Et pour lors estions si esprins de ladicte maladie que avions quasi perdu l'esperance de jamais retourner en France si Dieu par sa bonté infinie & misericorde ne nous eust regardé en pitié & donné congnoissance d'ung remede contre toutes maladies le plus excellent qui fut jamais veu ny trouvé sur la terre, ainsi qu'il sera faict mention en ce chapitre.



Le nombre de temps que nous avons esté au hable saincte Croix & places dedans les glaces & neiges, & le nombre de gens decedez depuis le commencement de la maladie jusques à la my Mars.

epuis la my Novembre jusques au quinziesme jour d'Apvril, avons esté continuellement enfermez dedans les glaces, lesquelles avoient plus de deux brasses d'espesseur. Et dessus la terre avoit la haulteur de quatre piedz de neiges & plus, tellement qu'elle estoit plus haultes que les bortz de noz navires: lesquels les ont duré jusques audict temps, en sorte que nos breuvages estoient tous gellez dedans les fustailles, Et par dedans nosdictes navires tant de bas que de hault, estoit la glace contre les bortz a quatre doigtz d'espesseur. Et estoit tout le dict fleuve, par autant que l'eaue doulce en contenoit jusques au dessus dudict Hochelaga gellé: durant lequel temps nous deceda jusques au nombre de vingt cinq personnes des principaulx & bons compaignons que nous eussions: Et pour l'heure y en avoit plus de cinquante, en qui on esperoit plus de vie & le parsus tous malades que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre: Mais dieu par sa saincte grace nous regarda en pitié: & nous envoya la congnoissance & remede de nostre guarison & santé de la sorte & maniere qu'il sera devisé en ce chapitre.

Comment par la grace de dieu nous eusmes congnoissance de la sorte d'ung arbre, par lequel nous avons esté guariz apres avoir usé dudict arbre, & la facon d'en user.

Ung jour nostre cappitaine voyant la maladie si esmeue & ses gens si fort esprins d'icelle, estant sorty dehors du fort, Et soy promenant sur la glace, apperceust venir une bende de gens de Stadacone, en laquelle estoit Dom agaya, lequel le cappitaine avoit veu dix ou douze jours auparavant fort malade de ladicte maladie que avoient ses gens. Car il avoit l'une des jambes par le genoul aussy grosse qu'ung enfant de deux ans. Et tout les nerfz d'icelle retirez: les dentz perdues & gastees, & les gensives pourries & infectées.

Le cappitaine voyant ledict Dom agaya sain & deliberé feust joyeulx esperant par luy scavoir comme il estoit guary: Affin de donner ordre & secours à ses gens. Lors qu'ilz furent arrivez pres le fort, le cappitaine luy demanda comme il s'estoit guary de sa maladie: lequel Dom agaya respondit qu'il avoit le jus & le marcq des fueilles d'ung arbre dont il s'estoit guary, & que c'estoit le singulier remede pour maladie. Ledict cappitaine luy demanda s'il y en avoit point la entour, & qu'il luy en monstrast pour guarir son serviteur qui avoit prins ladicte maladie audict Canada, durant qu'il demouroit avec Donnacona, ne luy voulant declarer le nombre des compaignons qui estoient malades. Lors ledict Dom Agaya envoya deux femmes pour en querir: lesquelles en apporterent neuf ou dix rameaulx, & nous monstrerent comme il failloit peller l'escorce & les fueilles dudict boys, & mettre tout boullir en eau, puis en boire de deux jours l'un, & mettre le marcq sur les jambes enflees & malades, & que de toute maladie ledict arbre guerissoit, ilz appellent ledict arbre en leur langaige Ameda.

Tost apres le cappitaine feist faire du breuvage pour faire boire es malades, desquelz n'y avoit nul d'eulx qui voulsist essayer ledict bruvage, synon ung ou deux qui se misrent en adventure d'icelluy assayer. Tout incontinent qu'ilz en eurent beu, ilz eurent l'advantage qui se trouva estre ung vray & evident myracle. Car de toutes maladies dequoy ilz estoient entachez, apres en avoir beu deux ou trois foys, recouvrerent santé & guarison: Tellement que tel y avoit desdictz compaignons qui avoit la grosse verolle cinq ou six ans au parvant ladicte maladie: a esté par icelle medecine curé nectement. Apres ce avoir veu & congneu, y a eu telle presse ladicte medecine, que on si vouloit tuer, à qui premier en auroit. De sorte que ung arbre aussi gros & aussi grand que chesne qui soit en France, a esté employé en six jours: lequel a faict telle operation, que si tous les medecins de Louvain & de Montpellyer y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an, que le dict arbre a faict en six jours: Car il nous a tellement proffite, que tous ceulx qui ont voullu user, on recouvert santé & guarison la grace à dieu.



Comment le seigneur Donacona accompaigné de Taignoagny & plusieurs aultres faignans aller a la chasse aux Cerf & aux Dains, furent deux moys sans retourner. Et à leur retour amenerent grand nombre de gens que n'avions accoustumé de veoir.

urant le temps que la maladie & mortalité regnoit en noz navires, se partirent Donnacona, Taignoagny, & plusieurs autres, faignans aller prendre des Cerfz & Dains: Lesquelz ilz nomment en leur langaige Aiounesta & Asquenoudo, parce que les neiges estoient & que les glaces estoient ja rompues dedans le cours du fleuve, tellement qu'ilz pouvoient naviguer par icelluy. Et nous fut par Dom Agaya & aultres dict, qu'ilz ne seroient que environ quinze jours, ce que croyons, mais furent deux moys sans retourner. Au moyen dequoy eusmes suspicion qu'ilz ne feussent aller amasser grand nombre de gens pour nous faire desplaisir, parce qu'ilz nous veoient si affoibliz, nonobstant que avions mys si bon ordre à nostre faict, que si toute la puissance de leur terre y eust esté, ilz eussent sceu faire autre chose que nous regarder. Et pendent le temps qu'ilz estoient dehors, venoient tous les jours force gens a noz navires, comme ilz avoyent de coustume, nous apportant de la chair fresche de Cerfz & Dains, poissons fraiz de toutes sortes: Lesquelz ilz nous vendoient fort cher, ou autrement myeulx aymoient l'emporter, parce qu'ilz avoyent necessité de vivres pour lors, a cause de l'yver qui avoit esté long.



Comment Donnacona revint à Stadacone avec grand nombre de gens & feist ledict Donnacona du malade de peur de venir veoir le cappitaine, cuydant que ledict cappitaine allast vers luy.

e vingt & ungiesme jour dudict moys d'Avril, Dom Agaya vint à bort accompagné de plusieurs gens lesquelz estoient beaulx & puissans. Et n'avions accoustumé de les veoir: lesquelz dient que le seigneur Donnacona feroit le lendemain venu: & qu'il apporteroit force cher de cerfz & autre venaison. Et le lendemain vingt deuxisme jour dudict moys, vint le dict Donnacona, lequel admena en sa compaignie grand nombre de gens audict Stadacone, ne scavions à quelle occasion, n'y pourquoy: mais on dict à ung proverbe, qui de tout se garde de aucuns eschappe. Ce que nous estoit de necessité; Car nous estions si affoibliz tant de maladie que de gens mors, qu'il nous a fallu laisser ung de noz navires audict lieu de saincte Croix. Le cappitaine estant adverty de leur venue, & qu'ilz avoient admené tant de gens: & aussy que Dom Agaya le vint dire au cappitaine, sans vouloir passer la riviere qui seroit entre nous & ledict stadaconé: ains feist difficulté de passer, Ce que n'avoit acoustumé de faire, qui nous donna doubte de trahison. Voyant ce, le cappitaine envoya son serviteur accompaigné de Jehan poullet, lesquelz estoient plus que nulz aultres aymez dudict peuple du pais, pour veoir que estoit audict lieu,& qu'ilz faisoient, faignans les dictz poullet & serviteur estre aller veoir ledict Donnacona, parce qu'ilz avoient esté longuement avec luy à leur ville lesquelz luy porterent aucun petit present. Et lors que ledict Donnacona fut adverty de leur venue, feist le malade & se couche: Apres allerent en la maison de Taignoagny pour le veoir, ou par tout trouverent les maisons si plaines de gens, que on si povoit remuer: lesquelz on n'avoit accoustumé de veoir, & ne voulut permettre ledict Taignoagny que ledict serviteur allast es aultres maisons; ains les convoya vers les navires la moytié du chemin, & leur dict que si le cappitaine luy vouloit faire ce plaisir de prendre ung seigneur du pays nommé Agouanna, lequel luy avoit faict desplaisir, & l'emmener en France qu'il seroit tenu à luy: Et feroit tout ce que vouldroit ledit cappitaine, & que ledict serviteur retournast le lendemain dire la responce.

Quand le cappitaine fut adverty du grand nombre de gens qui estoyent audict lieu, ne scavoit à quelle fin, se deslibera leur jouer finesse. Et prendre leur seigneur Taignoagny, Dom Agaya & des principaulx. Aussi qu'il estoit bien desliberé de mener le dict seigneur en France pour compter & dire au Roy ce qu'il avoit veu es pais Accidentaulx, des merveilles du monde. Car il nous a certiffié avoir esté à la terre de Saguenay, en laquelle y a infini or, rubis & aultres richesses. Et y sont les hommes blancs comme en France & accoutrez de dras de laynes. Plus dict avoir veu autre pays, ou les gens ne mengent poinct & ne ont point de fondement, & ne digerent point ains font seulement eaue par la verge. Plus dict avoir esté en autre pais de Picquemyans & autres pais, ou les gens n'ont que une jambe. Et autres merveilles longues à racompter. Ledict seigneur est homme ancien, & ne cessa jamais d'aller par pais, depuis sa congnoissance, tant par fleuves, rivieres que par terre.

Apres que lesdictz Poullet & serviteur eurent fait leur message, & dist au cappitaine ce que ledict Taignoagny lui mandoit, renvoya ledict cappitaine son dict serviteur le lendemain dire audict Taignoagny qu'il le vint veoir, & luy dire ce qu'il vouloit, & qu'il lui feroit bonne chere & partie de son vouloir. Ledict Taignoagny luy manda qu'il viendroit le lendemain, & qu'il admeneroit le seigneur Donnacona & celuy qui luy avoit faict desplaisir, ce que ne feist: Ains fut deux jours sans venir, pendant lequel temps ne veint personne es navires dudict Stadacone comme avoient de coustume, mais nous fuyoient comme si les eussions voulu tuer. Lors apperceusmes leur mauvaistié, Et parce qu'ilz furent advertiz que ceulx de Sicadin alloient & venoient entour nous, & que leur avions habandonné le fond du navire que laissions pour avoir les viel cloud, vindrent dudict Stadaconé le tiers jour ensuyvant de l'autre bort de la riviere, & passerent la plus grand partie d'eulx en petis basteaulx sans difficulté: mais ledict Donnacona n'y voulut passer. Et furent Taignoagny & Dom Agaya plus d'une heure à parlementer ensemble, avant que vouloir passer. En fin ilz passerent & vindrent parler audict cappitaine, & pria ledict Taignoagny ledict cappitaine vouloir prendre & emmener ledict homme en France. Ce que reffusa ledict cappitaine: disant que le Roy son maistre luy avoit deffendu de non emmener homme ni femme en France: mais bien deux ou trois petis enfans pour apprendre le langaige, mais que voluntiers l'emmeneroit en terre neufve, & qu'il le mettroit en une ysle. Ces parolles disoit ledict cappitaine pour les asseurer, & acelle fin d'amener ledict seigneur Donnacona, lequel estoit demeuré dela l'eaue desquelles parolles fut fort joyeulx ledict Taignoagny, esperant ne retourner jamais en France, & promist audict cappitaine de retourner le lendemain qui estoit le jour saincte Croix, & admener ledict seigneur Donnacona & tout le peuple dudict lieu.