Pour lui, je le vis passer avec tout son cortége dans la grande cour; ce que je n'avois pu voir la première fois. Il portait une robe de drap d'or, verte et peu riche, et il me parut avoir la démarche vive.
Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, les bachas, assis, comme la fois précédente, sur la pièce de bois, firent venir l'ambassadeur. Leur réponse fut que leur maitre le chargeoit de saluer pour lui son frère le duc de Milan; qu'il desireroit faire beaucoup en sa faveur, mais que sa demande en ce moment n'étoit point raisonnable; que, par égard pour lui, leur dit seigneur s'étoit souvent abstenu de faire dans le royaume de Hongrie de grandes conquêtes, qui d'ailleurs lui eussent peu coûté, et que ce sacrifice devoit suffire; que ce seroit pour lui chose fort dure de rendre ce qu'il avoit gagné par l'épée; que, dans les circonstances présentes, lui et ses soldats n'avoient, pour occuper leur courage, que les possessions de l'empereur, et qu'ils y renoncoient d'autant moins que jusqu'alors ils ne s'étoient jamais trouvés en présence sans l'avoir battu ou vu fuir, comme tout le monde le savoit.
En effet, l'ambassadeur étoit instruit de ces détails. A la dernière défaite qu'éprouva Sigismond devant Couloubath, il avoit été témoin de son désastre; il avoit même, la veille de la bataille, quitté son camp pour se rendre auprès du Turc. Dans nos entretiens il me conta sur tout cela beaucoup de particularités. Je vis également deux arbalétriers Génois qui s'étoient trouvés à ce combat, et qui me racontérent comment l'empereur et son armée repassèrent le Danube sur ces galères.
Après avoir reçu la réponse des bachas, l'ambassadeur revint chez lui; mais à peine y étoit-il arrivé qu'il reçut, de la part du seigneur, cinq mille aspres avec une robe de camocas cramoisi, doublée de boccassin jaune. Trente-six aspres valent un ducat de Venise; mais sur les cinq mille le trésorier qui les délivra en retint dix par cent pour droits de sa charge.
Je vis aussi pendant mon séjour à Andrinople un présent d'un autre genre, fait également par le seigneur à une mariée, le jour de ses noces. Cette mariée étoit la fille du béguelarbay, gouverneur de la Grèce, et c'étoit la fille d'un des bachas qui, accompagnée de trente et quelques autres femmes, avoit été chargée de le présenter. Son vêtement étoit un tissu d'or cramoisi, et elle avoit le visage couvert, selon l'usage de la nation, d'un voile très-riche et ornée de pierreries. Les dames portoient de même de magnifiques voiles, et pour habillement les unes avoient des robes de velours cramoisi, les autres des robes de drap d'or sans fourrures. Toutes étoient à cheval, jambe de-ça, jambe de là, comme des hommes, et plusieurs avoient de superbes selles.
En ayant et à la tete de la troupe marchoient treize ou quatorze cavaliers et deux ménestrels, également à cheval, ainsi que quelques autres musiciens qui portoient une trompette, un très-grand tambour et environ huit paires de timbales. Tout cela faisoit un bruit affreux. Après les musiciens venoit le présent, et après le présent, les dames.
Ce présent consistoit en soixante-dix grands plateaux d'etain chargés de différentes sortes de confitures et de compotes, et vingt-huit autres dont chacun portoit un mouton écorché. Les moutons étoient peints en blanc et en rouge, et tous avoient un anneau d'argent suspendu au nez et deux autres aux oreilles.
J'eus occasian de voir aussi dans Andrinople des chaînes de chrétiens qu'on amenoit vendre. Ils demandoient l'aumône dans les rues. Mais le coeur saigne quand on songe à tout ce qu'ils souffrent de maux.
Nous quittâmes la ville le 12 de Mars, sous la conduite d'un esclave que le seigneur avoit donné à l'ambassadeur pour l'accompagner. Cet homme nous fut en route d'une grande utilité, surtout pour les logemens; car par-tout où il demandoit quelque chose pour nous, à l'instant on s'empressoit de nous l'accorder.
Notre première journée fut à travers un beau pays, en remontant le long de la Marisce, que nous passâmes à un bac. La seconde, quoiqu'avec bons chemins, fut employée à traverser des bois. Enfin nous entrâmes dans le pays de Macédoine. Là je trouvai une grande plaine entre deux montagnes, laquelle peut bien avoir quarante milles de large, et qui est arrosée par la Marisce. J'y rencontrai quinze hommes et dix femmes enchaînés par le cou. C'étoient des habitans du royaume de Bosnie que des Turcs venoient d'enlever dans une course qu'ils avoient faite. Deux d'entre eux les menoient vendre dans Andrinople.
Peu après j'arrivai à Phéropoly, [Footnote: C'est une erreur de copiste: lui-même, quelques lignes plus bas, a écrit l'hélippopoly, et en effet c'est de Philippopoli qu'il est mention.] capitale de la Macédoine, et bâtie par le roi Philippe. Elle est sur la Marisce, dans une grande plaine et un excellent pays, où l'on trouve toutes sortes de vivres et à bon compte. Ce fut jadis une ville considérable, et elle l'est encore. Elle renferme trois montagnes, dont deux sont à une extrémité vers le midi, et l'autre au centre. Sur celle-ci étoit construit un grand château en forme de croissant allongé; mais il a été détruit. On me montra l'emplacement du palais du roi Philippe, qu'on a de même démoli, et dont les murs subsistent encore. Philippopoli est peuplée en grande partie de Bulgares qui tiennent la loi Grégoise (qui suivent la religion Grecque).
Pour en sortir je passai la Marisce sur un pont, et chevauchai pendant une journée toute entière à travers cette plaine dont j'ai parlé; elle aboutit à une montagne longue de seize à vingt milles, et couverte de bois. Ce lieu étoit autrefois infesté de voleurs, et très-dangereux à passer. Le Turc a ordonné que quiconque y habiteroit fut Franc, et en conséquence il s'y est élevé deux villages peuplés de Bulgares, et dont l'un est sur les confins de Bulgarie et de Macédoine. Je passai la nuit dans le premier.
Après avoir traversé la montagne, on trouve une plaine de six milles de long sur deux de large; puis une forêt qui peut bien en avoir seize de longueur; puis une autre grande plaine totalement close de montagnes, bien peuplée de Bulgares, et où l'on a une rivière à traverser. Enfin j'arrivai en trois jours à une ville nommée Sophie, qui fut autrefois très-considérable, ainsi qu'on le voit par les débris de ses murs rasés jusqu'à terre, et qui aujourd'hui encore est la meilleure de la Bulgarie. Elle a un petit château, et se trouve assez près d'une montagne au midi, mais située au commencement d'une grande plaine d'environ soixante milles de long sur dix de large. Ses habitans sont pour la plupart des Bulgares, et il en est de même des villages. Les Turcs n'y forment que le très-petit nombre; ce qui donne aux autres un grand desir de se tirer de servitude, s'ils pouvoient trouver qui les aidât.
J'y vis arriver des Turcs qui venoient de faire une course en Hongrie. Un Génois qui se trouvoit dans la ville, et qu'on nomme Nicolas Ciba, me raconta qu'il avoit vu revenir également ceux qui repassèrent le Danube, et que sur dix il n'y en avoit pas un qui eût à la fois un arc et une épée. Pour moi, je dirai que parmi ceux-ci j'en trouvai beaucoup plus n'ayant ou qu'un arc ou qu'une épée seulement, que de ceux qui eussent les deux armes ensemble. Les mieux fournis portoient une petite targe (bouclier) en bois. En vérité, c'est pour la chrétienté une grande honte, il faut en convenir, qu'elle se laisse subjuguer par de telles gens. Ils sont bien au-dessous de ce qu'on les croit.
En sortant de Sophie je traversai pendant cinquante milles cette plaine dont j'ai fait mention. Le pays est bien peuplé, et les habitans sont des Bulgares de religion Grecque. J'eus ensuite un pays de montagnes, qui cependant est assez bon pour le cheval; puis je trouvai en plaine une très-petite ville nommée Pirotte, située sur la Nissave. Elle n'est point fermée; mais elle a un petit château qui, d'une part est défendu par la rivière, et de l'autre par un marais. Au nord est une montagne. Il n'y a d'habitans que quelques Turcs.
Au-delà de Pirotte on retrouve un pays montagneux; après quoi l'on revient sur ses pas pour se rapprocher de la Nissave, qui traverse une belle vallée entré deux assez hautes montagnes. Au pied d'une des deux étoit la ville d'Ysvourière, aujourd'hui totalement détruite, ainsi que ses murs. On côtoie ensuite la rivière, en suivant la vallée; on trouve une autre montagne dont le passage est difficile, quoiqu'il y passe chars et charrettes. Enfin on arrive dans une vallée agréable qu'arrose encore la Nissave; et après avoir traversé la rivière sur un pont, on entre dans Nisce (Nissa).
Cette ville, qui avoit un beau château, appertenoit au despote de Servie. Le Turc l'a prise de force il y a cinq ans, et il l'a entièrement détruite; elle est dans un canton charmant qui produit beaucoup de riz. Je continuai par-delà Nissa de côtoyer la rivière; et le pays, toujours également beau, est bien garni de villages. Enfin je la passai à un bac, où je l'abandonnai. Alors commencèrent des montagnes. J'eus à traverser une longue forêt fangeuse, et, après dix journées de marche depuis Andrinople, j'arrivai à Corsebech, petite ville à un mille de la Morane (Morave.)
La Morave est une grosse rivière qui vient de Bosnie. Elle, séparé la Bulgarie d'avec la Rascie ou Servie, province qui porte également ces deux noms, et que le Turc a conquise depuis six ans.
Pour Corsebech, il avoit un petit château qu'on a détruit. Il a encore une double enceinte de murs; mais on en a démoli la partie supérieure jusqu'au-dessous des créneaux.
J'y trouvai Cénamin-Bay, capitaine (commandant) de ce vaste pays frontière, qui s'étend depuis la Valaquie jusqu'en Esclavonie. Il passe dans la ville une partie de l'année. On m'a dit qu'il étoit né Grec, qu'il ne boit point de vin, comme les autres Turcs, et que c'est un homme sage et vaillant, qui s'est fait craindre et obéir. Le Turc lui a confié le commandement de cette contrée, et il en possède en seigneurie la plus grande partie. Il ne laisse passer la rivière qu'à ceux qu'il connoît, à moins qu'ils ne soient porteurs d'une lettre du maître, ou, en son absence, du seigneur de la Grèce.
Nous vîmes là une belle personne, genti-femme du royaume de Hongrie, dont la situation nous inspira bien de la pitié. Un renégat Hongrois, homme du plus bas état, l'avoit enlevée dans une course, et il en usoit comme de sa femme. Quand elle nous aperçut elle fondit en larmes; car elle n'avoit pas encore renoncé à sa religion.
Au sortir de Corsebech, je traversai la Morave à un bac, et j'entrai sur les terres du despote de Rassie ou de Servie, pays beau et peuplé. Ce qui est en-deçà de la rivière lui appartient, ce qui se trouve au-delà est au Turc; mais le despote lui paie annuellement cinquante mille ducats de tribut.
Celui-ci possède sur la rivière et aux confins communs de Bulgarie, d'Esclavonie, d'Albanie et de Bosnie, une ville nommée Nyeuberge, qui a une mine portant or et argent tout à la fois. Chaque année elle lui donne plus de deux cent mille ducats, m'ont dit gens qui sont bien instruits: sans cela il ne seroit pas longtemps à être chassé de son pays.
Sur ma route je passai près du château d'Escalache, qui lui appartenoit. C'étoit une forte place, sur la pointe d'une montagne au pied de laquelle la Nissane se jette dans la Morave. On y voit encore une partie des murs avec une tour en forme de donjon; mais c'est tout ce qui en reste.
A cette embouchure des deux rivières le Turc tient habituellement quatre-vingts ou cent fustes, galiottes et gripperies, pour passer, en temps de guerre, sa cavalerie et son armée. Je n'ai pu les voir, parce qu'on ne permet point aux chrétiens d'en approcher; mais un homme digne de foi m'a dit qu'il y a toujours, pour les garder, un corps de trois cents hommes, et que ce corps est renouvelé de deux en deux mois.
D'Escalache au Danube il y a bien cent milles, et néanmoins, dans toute la longueur de cet espace, il n'existe d'autre forteresse ou lieu de quelque défense qu'un village et une maison que Cénaym-Bay a fait construire sur le penchant d'une montagne, avec une mosquée.
Je suivis le cours de la Morave; et, à l'exception d'un passage très-boueux qui dure près d'un mille, et que forme le resserrement de la rivière par une montagne, j'eus beau chemin et pays agréable et bien peuplé. Il n'en fut pas de même à la seconde journée: j'eus des bois, des montagnes, beaucoup de fange; néanmoins le pays continua d'être aussi beau que peut l'être un pays de montagnes. Il est bien garni de villages, et par tout on y trouve tout ce dont on a besoin.
Depuis que nous avions mis le pied en Macédoine, en Bulgarie et en Rassie, sans cesse sur notre passage j'avois trouvé que le Turc faisoit crier son ost, c'est-à-dire qu'il faisoit annoncer que quiconque est tenu de se rendre à l'armée, se tînt prêt à marcher. On nous dit que ceux qui, pour satisfaire à ce devoir, nourrissent un cheval sont exempts du comarch; que ceux des chrétiens qui veulent être dispensés de service paient cinquante aspres par tête, et que d'autres y marchent forcés; mais qu'on les prend pour augmenter le nombre.
L'on me dit aussi, à la cour du despote, que le Turc a partagé entre trois capitaines la garde et défense de ces provinces frontières. L'un, nommé Dysem-Bay, a depuis les confins de la Valaquie jusqu'à la mer Noire; Cénaym-Bay, depuis la Valaquie jusqu'aux confins de Bosnie; et Ysaac-Bay, depuis ces confins jusqu'à l'Esclavonie, c'est-à-dire tout ce qui est par delà la Morave.
Pour reprendre le récit de ma route, je dirai que je vins à une ville, ou plutôt à une maison de campagne nommée Nichodem. C'est là que le despote, a fixé son séjour, parce que le terroir en est bon, et qu'il y trouve bois, rivières et tout ce qu'il lui faut pour les plaisirs de la chasse et du vol, qu'il aime beaucoup.
Il étoit aux champs et alloit voler sur la rivière, accompagné d'une cinquantaine de chevaux, de trois de ses enfans et d'un Turc qui, de la part du maître, étoit venu le sommer d'envoyer à l'armée un de ses fils avec son contingent. Indépendamment du tribut qu'il paie, c'est-là une des conditions qui lui sont imposées. Toutes les fois que le seigneur lui fait passer ses ordres, il est obligé de lui envoyer mille ou huit cents chevaux sous le commandement de son second fils.
Il a donné à ce maitre une de ses filles en mariage, et cependant il n'y a point de jour qu'il ne craigne de se voir enlever par lui ses Etats; j'ai même entendu dire qu'on en avoit voulu inspirer de l'envie à celui-ci, et qu'il avoit répondu: "J'en tire plus que si je les possédois. Dans ce cas je serois obligé de les donner à l'un de mes esclaves, et je n'en aurois rien."
Les troupes qu'il levoit étoient destinées contre l'Albanie, disoit-on. Déjà il en avoit fait passer dans ce pays dix mille; et voilà pourquoi il avoit près de lui si peu de monde à Lessère quand je l'y vis: mais cette première armée avoit été détruite. [Footnote: C'est en effet dans cette même année 1433 que le célèbre Scanderberg, après être rentré par ruse en possession de l'Albanie, dont ses ancêtres étoient souverains, commença contre Amurath cette guerre savante qui le couvrit de gloire et qui ternit les dernières années du sultan.]
Le seigneur despote est un grand et bel homme de cinquante-huit à soixante ans; il a cinq enfans, trois garçons et deux filles. Des garçons, l'un a vingt ans, l'autre quatorze, et tous trois sont, comme leurs pere, d'un extérieur très-agréable. Quant aux filles, l'une est mariée au Turc, l'autre au comte de Seil; mais je ne les ai point vues, et ne puis rien en dire. [Footnote: Le despote dont il s'agit se nommoit George Brancovitz ou Wikovitz. On trouve dans Ducange (Familiæ Bisant p. 336) quelques détails sur lui et sa famille.]
Lorsque nous le rencontrâmes aux champs, ainsi que je l'ai dit, l'ambassadeur et moi nous lui prîmes la main et je la lui baisai, parce que tel est l'usage. Le lendemain nous allâmes le saluer chez lui. Sa cour, assez nombreuse, étoit composée de très-beaux hommes qui portent longs cheveux et longue barbe, vu qu'ils sont de la religion Grecque. Il y avoit dans la ville un évêque et un maître (docteur) en théologie, qui se rendoient à Constantinople, et qui étoient envoyés en ambassade vers l'empereur par le saint concile de Bâle. [Footnote: Ce saint concile, qui finit par citer à son tribunal et déposer le pape, tandis que le pape lui ordonnit de se dissoudre et en convoquoit un autre à Ferrare, puis à Florence, avoit entrepris de réunir l'église Grecque à la Latine; et c'est dans ce dessein qu'il députoit vers l'empereur. Celui-ci se rendit effectivement en Italie, et il signa dans Florence cette réunion politique et simulée dont il a été parlé plus haut.]
De Coursebech j'avois mis deux jours pour venir à Nicodem; de Nicodem à Belgrado j'en mis un demi. Ce ne sont jusqu'à cette dernière ville que grands bois, montagnes et vallées; mais ces valées foisonnent de villages dans lesquels on trouve beaucoup de vivres, et spécialement de bons vins.
Belgrade est en Rascie, et elle appartenoit au despote, mais depuis quatre ans il l'a cédée au roi de Hongrie, parce qu'on a craint qu'il ne la laissât prendre au Turc, comme il a laissé prendre Coulumbach. Cette perte fut un grand malheur pour la chrétienté. L'autre en seroit un plus grand encore, parce que la place est plus forte, et qu'elle peut loger jusqu'à cinq à six mille chevaux. [Footnote: On sera étonné de voir l'auteur, en parlant de la garnison d'une place de guerre, ne faire mention que de chevaux. Ci-dessus, lorsqu'il a spécifié le contingent que le despote étoit obligé de fournir à l'armée Turque, il n'a parlé que de chevaux. Sans cesse il parle de chevaux. C'est qu'alors en Europe on ne faisoit cas que de la gendarmerie, et que l'infanterie ou piétaille, presque toujours mal composée et mal armée, etoit comptée pour trés-peu.]
Le long de ses murs, d'un côté, coule une grosse rivière qui vient de Bosnie, et qu'on nomme la Sanne; de l'autre elle a un château près ququel [sic—KTH] passe le Danube, et là, dans ce Danube; se jette la Sanne. C'est sur la pointe formée par les deux rivières qu'est bâtie la ville.
Dans le pourtour de son enceinte son terrain a une certaine hauteur, excepté du côté de terre, où il est tellement uni qu'on peut par là venir de plain pied jusqu'au bord du fossé. De ce côté encore, il y a un village qui, s'étendant depuis la Sanne jusqu'au Danube, enveloppe la ville à la distance, d'un trait d'arc.
Ce village est habité par des Rascîens. Le jour de Pâques, j'y entendis la messe en langue Sclavonne. Il est dans l'obédience de l'église Romaine, et leurs cérémonies ne diffèrent en rien des nôtres.
La place, forte par sa situation et par ses fossés, tous en glacis, a une enceinte de doubles murs bien entretenus, et qui suivent très-exactement les contours du terrain. Elle est composée de cinq forteresses, dont trois sur le terrain élevé dont je viens de parler, et deux sur la rivière. De ces deux-ci, l'une est fortifiée contre l'autre; mais toutes deux sont commandées par les trois premières.
Il y a aussi un petit port qui peut contenir quinze à vingt galères, et qui est défendu par une tour construite à chacune de ses extrémités. On le ferme avec une chaîne qui va d'une tour à l'autre. Au moins c'est ce qu'on m'a dit; car les deux rives sont si éloignées que moi je n'ai pu la voir.
Je vis sur la Sanne six galères et cinq galiottes. Elles étoient près l'une des cinq forteresses, la moins forte de toutes. Dans cette forteresse sont beaucoup de Rasciens; mais on ne leur permet point d'entrer dans les quatre autres.
Toutes cinq sont bien garnies d'artillerie. J'y ai remarqué sur-tout trois bombardes de métail (canons de bronze) dont deux étoient de deux pièces, [Footnote: La remarque que l'auteur fait ici sur ces trois canons sembleroit annoncer que ceux de bronze étoient rares encore, et qu'on les regardoit comme une sorte de merveille. Louis XI en fit fondre une douzaine, auxquels il donna le nom des douze pairs. (Daniel, Mil. Franc, t. I, p. 825.)] et l'une d'une telle grosseur que jamais je n'en ai vu de pareille: elle avoit quarante-deux pouces de large dedans où la pierre entre (sa bouche avoit quarante-deux pouces de diamètre); mais elle me parut courte pour sa grosseur. [Footnote: La mode alors étoit de faire des pièces d'artillerie d'une grosseur énorme. Peu dé temps après l'époque où écrivoit notre auteur, Mahomet II, assiégeant Constantinople, en employa qui avoient été fondues sur les lieux, et qui portoient, dit on, deux cents livres de balle. La Chronique Scandaleuse et Monstrelet parlent d'une sorte d'obus que Louis XI fit fondre à Tours, puis conduire à Paris, et qui portoit des balles de cinq cents livres. En 1717, le prince Eugène, après sa victoire sur les Turcs, trouva dans Belgrade un canon long de près de vingt-cinq pieds, qui tiroit des boulets de cent dix livres, et dont la charge étoit de cinquante-deux livres de poudre (Ibid p. 323.) C'étoit encore un usage ordinaire de faire les boulets en grès ou en pierre, arrondis et taillés de calibre pour la pièce. Et voilà pourquoi la Brocquière, parlant de l'embouchure du canon, emploie cette expression, "dedens où LA PIERRE entre."]
Le capitaine (commandant) de la place étoit messire Mathico, chevalier de Aragouse (d'Arragon), et il avoit pour lieutenant un sien frère, qu'on appeloit le seigneur frère.
Sur le Danube, deux journées au-dessous de Belgrade, le Turc possède ce château de Coulombach, qu'il a pris au despote. C'est encore une forte place, dit-on, quoique cependant il soit aisé de l'attaquer avec de l'artillerie et de lui fermer tout secours; ce-qui est un grand désavantage. Il y entretient cent fustes pour passer en Hongrie quand il lui plaît. Le capitaine du lieu est ce Ceynam-Bay dont j'ai parlé ci-devant.
Sur le Danube encore, mais à l'opposite de Belgrade, et dans la Hongrie, le despote possède également une ville avec château. Elle lui a été donnée par l'empereur, [Footnote: Sigismond, roi de Bohême et de Hongrie. On prétend que Sigîsmond ne les donna qu'en échange de Belgrade.] avec plusieurs autres, qui lui font un revenu de cinquante mille ducats, et c'étoit à condition qu'il deviendroit son homme [Footnote: Deviendroit son homme. Cette expression de la féodalité du temps indique l'obligation du service militaire et de la fidélité que le vassel devoit à son suzerain.] mais il obéit plus au Turc qu'à l'empereur.
Deux jours après mon arrivée dans Belgrade j'y vis entrer vingt-cinq hommes armés à la manière du pays, que le gouverneur comte Mathico y faisoit venir pour demeurer en garnison. On me dit que c'étoient des Allemands pour garder la place, tandis qu'on avoit si près des Hongrois, et des Serviens. On me répondit que les Serviens, étant sujets et tributaires du Turc, on se garderoit bien de la leur confier; et que quant aux Hongrois, ils le redoutoient tant que s'il paroissoit, ils n'oseroient la défendre contre lui, quelque forte qu'elle fût. Il falloit donc y appeler des étrangers; et cette mesure devenoit d'autant plus nécessaire que c'étoit la seule place que l'empereur possédât pour passer sur l'autre rive du Danube, ou pour le repasser en cas de besoin.
Ce discours m'étonna beaucoup; il me fit faire des réflexions sur l'étrange sujettion où le Turc tient la Macédoine et la Bulgarie, l'empereur de Constantinople et les Grecs, le despote de Rascie et ses sujets. Cette dépendance me parut chose lamentable pour la chrétienté. Et comme j'ai vécu avec les Turcs, que je connois leur manière de vivre et de combattre, que j'ai hanté des gens notables qui les ont vus de près dans leurs grandes entreprises, je me suis enhardi à écrire, selon mes lumières, quelque chose sur eux, et à montrer, sauf correction de la part de ceux qui sont plus instruits que moi, comment il est possible de reprendre les états dont ils se sont emparés, et de les battre sur un champ de bataille.
Et d'abord, pour commencer par leur personnel, je dirai que ce sont d'assez beaux hommes, portant tous de longues barbes, mais de moyenne taille et de force médiocre. Je sais bien que, dans le langage ordinaire, on dit fort comme un Turc; cependant j'ai vu une infinité de chrétiens qui, dans les choses où il faut de la force, l'emportoient sur eux; et moi-même, qui ne suis pas des plus robustes, j'en ai trouvé, lorsque les circonstances exigeoient quelque travail, de plus foibles que moi encore.
Ils sont gens diligens, se lèvent matin volontiers, et vivent de peu en compagne; se contentant de pain mal cuit, de chair crue séchée au soleil, de lait soit caillé soît non caillé, de miel, fromage, raisins, fruits, herbages, et même d'une poignée de farine avec laquelle ils feront un brouet qui leur suffira pour un jour à six ou huit. Ont-ils un cheval ou un chameau malade sans espoir de guérison, ils lui coupent la gorge et le mangent. J'en ai été témoin maintes fois. Pour dormir ils ne sont point embarassés, et couchent par terre.
Leur habillement consiste en deux ou trois robes de coton l'une sur l'autre, et qui descendent jusqu'aux pieds. Par-dessus celles-là ils en portent, en guise de manteau, une autre de feutre qu'on nomme capinat. Le capinat, quoique léger, résiste à la pluie, et il y en a de très-beaux et de très-fins. Ils ont des bottes qui montent jusqu'aux genoux, et de grandes braies (caleçons), qui pour les uns sont de velours cramoisi, pour d'autres de soie, de futaine, d'étoffes communes. En guerre ou en route, pour n'être point embarrassés de leurs robes, ils les relèvent et les enferment dans leurs caleçons; ce qui leur permet d'agir librement.
Leurs chevaux sont bons, coûtent peu à nourir, courent bien et longtemps; mais ils les tiennent très-maigres et ne les laissent manger que la nuit, encore ne leur donnent-ils alors que cinq ou six jointées d'orge et le double de paille picade (hachée): le tout mis dans une besace qu'ils leur pendent aux oreilles. Au point du jour, ils les brident, les nettoient, les étrillent; mais ils ne les font boire qu'à midi, puis l'après-diner, toutes les fois qu'ils trouvent de l'eau, et le soir quand ils logent ou campent; car ils campent toujours de bonne heure, et près d'une rivière, s'ils le peuvent. Dans cette dernière circonstance ils les laissent bridés encore pendant une heure, comme les mules. Enfin vient un moment où chacun fait manger le sien.
Pendant la nuit ils les couvrent de feutre ou d'autres étoffes, et j'ai vu de ces couvertures qui étoient très-belles; ils en ont même pour leurs lévriers, [Footnote: Le mot lévrier n'avoit pas alors l'acception exclusive qu'il a aujourd'hui; il se prenoit pour le chien de chase ordinaire.] espèce dont ils sont très-curieux, et qui chez eux est belle et forte, quoiqu'elle ait de longues oreilles pendantes et de longues queues feuillées (touffues), que cependant elle porte bien.
Tous leurs chevaux sont Hongres: ils n'en gardent d'entiers que quelques-uns pour servir d'étalons, mais en si petit nombre que je n'en ai pas vu un seul. Du reste ils les sellent et brident à la jennette. [Footnote: Les mors et les selles à la genette avoient été adoptés en France, et jusqu'au dernier siècle ils furent d'usage dans nos manéges. On disoit monter à la genette quand les jambes étoient si courtes que l'éperon portoit vis-à-vis les flancs du cheval. Le mors à la genette étoit celui qui avoit sa gourmette d'une seule pièce et de la forme d'un grand anneau, mis et arrêté au haut de la liberté de la langue.] Leurs selles, ordinairement fort riches, sont très-creuses. Elles n'ont qu'un arçon devant, un autre derrière, avec de courtes étrivières et de larges étriers.
Quant à leurs habillemens de guerre, j'ai été deux fois dans le cas de les voir, à l'occasion des Grecs renégats qui renonçoient à leur religion pour embrasser le Mahométisme: alors les Turcs font une grande fête; ils prennent leurs plus belles armes et parcourent la ville en cavalcade aussi nombreuse qu'il leur est possible. Or dans ces circonstances, je les ai vus porter d'assez belles brigandines (cottes d'armes) pareilles aux nôtres, à l'exception que les écailles en étoient plus petites. Leur garde-bras (brassarts) étoient de même. En un mot ils ressemblent à ces peintures où l'on nous représente les temps de Jules César. La brigandine descend presqu'à mi-cuisse; mais à son extrémité est attachée circulairement une étoffe de soie qui vient jusqu'à mi-jambe.
Sur la tête ils portent un harnois blanc qui est rond comme elle, et qui, haut de plus d'un demi-pied, se termine en pointe. [Footnote: Harnois, dans la langue du temps, étoit un terme général qui signifioit à la fois habillement et armure; ici il désigne une sorte de bonnet devenu arme défensive.] On le garnit de quatre clinques (lames), l'une devant, l'autre derrière, les deux autres sur les côtés, afin de garantir du coup d'épée la face, le cou et les joues. Elles sont pareilles à celles qu'ont en France nos salades. [Footnote: Salades, sorte de casque léger alors en usage, et qui, n'ayant ni visière ni gorgerin, avoit besoin de cette bande de fer en saillie pour défendre le visage.]
Outre cette garniture de tête ils en ont assez communément une autre qu'ils mettent par-dessus leurs chapeaux ou leurs toques: c'est une coiffe de fil d'archal. Il y a de ces coiffes qui sont si riches et si belles qu'elles coûtent jusqu'à quarante et cinquante ducats, tandis que d'autres n'en coûtent qu'un ou deux. Quoique celles-ci soient moins fortes que les autres, elles peuvent résister au coup de taille d'une épée.
J'ai parlé de leurs selles: ils y sont assis comme dans un fauteuil, bien enfoncés, les genoux fort haut et les étriers courts; position dans laquelle ils ne pourroient pas supporter le moindre coup de lance sans être jetés bas.
L'arme de ceux qui ont quelque fortune est un arc, un tarquais, une épée et une forte masse à manche court, dont le gros bout est taillé à plusieurs carnes. Ce bâton a du danger quand on l'assène sur des épaules ou des bras dégarnis. Je suis même convaincu qu'un coup bien appuyé sur une tête armée de salade étourdiroit l'homme.
Plusieurs portent de petits pavois (boucliers) en bois, et ils savent très-bien s'en couvrir à cheval quand ils tirent de l'arc. C'est ce que m'ont assuré gens qui les ont long-temps pratiqués, et ce que j'ai vu par moi-même.
Leur obéissance aux ordres de leur seigneur est sans bornes. Pas un seul n'oseroit les transgresser quand il s'agiroit de la vie, et c'est principalement à cette soumission constante qu'il doit les grandes choses qu'il a exécutées et ces vastes conquêtes qui l'ont rendu maître d'une étendue de pays beaucoup plus considérable que n'est la France.
On m'a certifié que quand les puissances chrétiennes ont pris les armes contre eux, ils ont toujours été avertis à temps. Dans ce cas, le seigneur fait épier leur marche par des hommes qui sont propres à cette fonction, et il va les attendre avec son armée à deux ou trois journées du lieu où il se propose de les combattre. Croit-il l'occasion favorable, il fond sur eux tout-à-coup, et ils ont pour ces circonstances une sorte de marche qui leur est propre. Le signal est donné par un gros tambour. Alors ceux qui doivent être en tête partent les premiers et sans bruit; les autres suivent de même en silence, sans que la file soit jamais interrompue, parce que les chevaux et les hommes sont dressés à cet exercice. Dix mille Turcs, en pareil cas, font moins de tapage que ne feroient cent hommes d'armes chrétiens. Dans leurs marches ordinaires, ils ne vont jamais qu'au pas; mais dans celles-ci ils emploient le galop, et comme d'ailleurs ils sont armés légèrement, ils font du soir au matin autant de chemin qu'en trois de leurs journées communes; et voilà pourquoi ils ne pourroient porter d'armures complètes, ainsi que les Français et les Italiens: aussi ne veulent-ils en chevaux que ceux qui ont un grand pas ou qui galopent long-temps, tandis que nous il nous les faut trottant bien et aisés.
C'est par ces marches forcées qu'ils ont réussi, dans leurs différentes guerres, à surprendre les chrétiens et à les battre si complétement; c'est ainsi qu'ils ont vaincu le duc Jean, à qui Dieu veuille pardonner, [Footnote: Jean, comte de Nevers, surnommé Sans-peur et fils de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Sigismond ayant formé une ligue pour arretêr les conquêtes de Bajazet, notre roi Charles VI lui envoya un corps de troupes dans lequel il y avoit deux mille gentilshommes, et qui étoit conduit par le comte Jean. L'armée chrétienne fut défaite à Nicopolis en 1396, et nos Français tués ou faits prisonniers. On sait qu'avant la bataille, pour se débarrasser de captifs Turcs qu'ils avoient reçus à rançon, ils eurent l'indignité de les égorger, et qu'après la victoire le sultan n'ayant accordé la vie qu'aux principaux d'entre eux, il fit par représailles massacrer devant eux leurs camarades. Jean, devenu duc de Bourgogne, fit lâchement assassiner dans Paris le duc d'Orléans, frère du roi. Il fut tué à son tour par Tannegui du Châtel, ancien officier du duc. On voit par ces faits que la Brocquière avoit grande raison, en parlant de Jean, de demander que Dieu lui pardonnât.] et l'empereur Sigismond, et tout récemment encore cet empereur devant Coulumbach, où périt messire Advis, chevalier de Poulaine (Pologne).
Leur manière de combattre varie selon les circonstances. Voient-ils un lieu et une occasion favorables pour attaquer, ils se divisent en plusieurs pelotons, selon la force de leur troupe, et viennent ainsi assailir par différens côtés. Ce moyen est surtout celui qu'ils emploient en pays de bois et de montagnes, parce qu'ils ont l'art de se réunir sans peine.
D'autres fois ils se mettent en embuscade et envoient à la découverte quelques gens bien montés. Si le rapport est que l'ennemi n'est point sur ses gardes, ils savent prendre leur parti sur-le-champ et tirer avantage des circonstances. Le trouvent-ils en bonne ordonnance, ils voltigent autour de l'armée à la portée du trait, caracollent ainsi en tirant sans cesse aux hommes et aux chevaux, et le font si long-temps qu'enfin ils la mettent en désordre. Si l'on veut les poursuivre et les chasser, il fuient, et se dispersent chacun de leur côté, quand même on ne leur opposeroit que le quart de ce qu'ils sont; mais c'est dans leur fuite qu'ils sont redoutables, et c'est presque toujours ainsi qu'ils ont déconfi les chrétiens. Tout en fuyant ils ont l'àrt de tirer de l'arc si adroitement qu'ils ne manquent jamais d'atteindre le cavalier ou le cheval.
D'ailleurs chacun d'eux porte attaché à l'arçon de sa selle un tabolcan. Si le chef ou quelqu'un des officiers s'aperçoit que l'ennemi qui poursuit est en désordre, il frappe trois coups sur son instrument; chacun de son côté et de loin en loin en fait autant: en un instant tous se rassemblent autour du chef, "comme pourceaux au cry l'un de l'autre," et, selon les circonstances, ils reçoivent en bon ordre les assaillans ou fondent sur eux par pelotons, on les attaquant de toutes parts.
Dans les batailles rangées ils emploient quelquefois une autre sorte de stratagème, qui consiste à jeter des feux à travers les chevaux de la cavalerie pour les épouvanter; souvent encore ils mettent en tête de leur ligne un grand nombre de chameaux ou de dromadaires forts et hardis; ils les chassent en avant sur les chevaux, et y jettent le désordre.
Telles sont les manières de combattre que les Turcs ont jusqu'à présent mises en usage vis-à-vis des chrétiens. Assurément je ne veux point en dire du mal ni les déprécier; j'avouerai au contraire que, dans le commerce de la vie, je les ai trouvés francs et loyaux, et que dans les occasions où il falloit du courage ils se sont bien montrés: mais cependant je n'en suis pas moins convaincu que, pour des troupes bien montées et bien commandées, ce seroit chose peu difficile de les battre; et quant à moi je déclare qu'avec moitié moins de monde qu'eux je n'hésiterois pas à les attaquer.
Leurs armées, je le sais, sont ordinairement de cent à deux cent mille hommes; mais la plupart sont à pied, et la plupart manquent, comme je l'ai dit, de tarquais, de coiffe, de masse ou d'épée; fort peu ont une armure complète.
D'ailleurs ils ont parmi eux un très-grand nombre de chrétiens qui servent forcément: Grecs, Bulgares, Macédoniens, Albanois, Esclavons, Valaques, Rasciens et autres sujets du despote de Rascie. Tous ces gens-là détestent le Turc, parce qu'il les tient dans une dure servitude; et s'ils voyoient marcher en forces contre lui les chrétiens, et sur-tout les Français, je ne doute nullement qu'ils ne lui tournassent le dos et ne le grevassent beaucoup.
Les Turcs ne sont donc ni aussi terribles, ni aussi formidables que je l'ai entendu dire. J'avoue pourtant qu'il faudroit contre eux un général bien obéi, et qui voulût spécialement prendre et suivre les avis de ceux qui connoissent leur manière de faire la guerre. C'est la faute que fit à Coulumbach, m'a-t-on-dit, l'empereur Sigismond lorsqu'il fut battu par eux. S'il avoit voulu écouter les conseils qu'on lui donna, il n'eût point été obligé de lever honteusement le siége, puisqu'il y avoit vingt-cinq à trente mille Hongrois. Ne vit-on pas deux cents arbalêtriers Lombards et Génois arrêter seuls l'effort des ennemis, les contenir, et favoriser sa retraite pendant qu'il s'embarquoit dans les galères qu'il avoit sur le Danube; tandis que six mille Valaques, qui, avec le chevalier Polonois dont j'ai parlé ci-dessus, s'étoient mis à l'écart sur une petite hauteur, furent tous taillés en pièces?
Je ne dis rien sur tout ceci que je n'aie vu ou entendu. Ainsi donc, dans le cas où quelque prince où général chrétien voudroit entreprendre la conquête de la Grèce ou même pénétrer plus avant, je crois que je puis lui donner des renseignemens utiles. Au reste je vais parler selon mes facultés; et s'il m'échappoit chose qui déplût à quelqu'un, je prie qu'on m'excuse et qu'on la regarde comme nulle.
Le souverain qui formeroit un pareil projet devroit d'abord se proposer pour but, non la gloire et la renommée, mais Dieu, la religion, et le salut de tant d'âmes qui sont dans la voie de perdition. Il faudroit qu'il fût bien assuré d'avance du paiement de ses troupes, et qu'il n'eût que des corps bien famés, de bonne volonté, et sur-tout point pillards. Quant aux moyens de solde, ce seroit, je crois, à notre saint-père le pape qu'il conviendroit de les assurer; mais jusqu'au moment où l'on entreroit sur les terres des Turcs on devroit se fair une loi de ne rien prendre sans payer. Personne n'aime à se voir dérober ce qui lui appartient, et j'ai entendu dire que ceux qui l'ont fait s'en sont souvent mal trouvés. Au reste je m'en rapporte sur tous ces détails aux princes et à messeigneurs de leur conseil; moi je ne m'arrête qu'à l'espèce de troupes qui me paroît la plus propre à l'enterprise, et avec laquelle je desirerois être, si j'avois à choisir.
Je voudrois donc, 1°. de France, gens d'armés, gens de trait, archers et arbalêtriers, en aussi grand nombre qu'il seroit possible, et composés comme je l'ai dit ci dessus; 2°. d'Angleterre, mille hommes d'Armes et dix mille archers; 3°. d'Allemagne, le plus qu'on pourroit de gentilshommes et de leurs crennequiniers à pied et a cheval. [Footnote: Cranquiniers, c'étoît le nom qu'en Autriche et dans une partie de l'Allemagne on donnoit aux archers.] Assemblez en gens de trait, archers et crennequiniers quinze à vingt mille hommes de ces trois nations, bien unis; joignéz-y deux à trois cents ribaudequins, [Footnote: Ribaudequins, sortes de troupes légères qui servoient aux escarmouches et représentoient nos tirailleurs d'aujourd'hui.] et je demanderai à Dieu la grace de marcher avec eux et je réponds bien qu'on pourra les mener sans peine de Belgrade à Constantinople.
Il leur suffiroit, ainsi que je l'ai remarqué, d'une armure légère, attendu que le trait Turc n'a point de force. De près, leurs archers tirent juste et vite; mais ils ne tirent point à beaucoup près aussi loin que les nôtres. Leurs arcs sont gros, mais courts, et leurs traits courts et minces. Le fer y est enfoncé dans le bois, et ne peut ni supporter un grand coup, ni faire plaie que quand il trouve une partie découverte. D'après ceci, on voit qu'il suffiroit à nos troupes d'avoir une armure légère, c'est-à-dire un léger harnois de jambes, [Footnote: Harnois de jambes, sorte d'armure défensive en fer qui emboîtoit la jambe, et qu'on nommoit jambards ou grèves.] une légère brigandine ou blanc-harnois, et une salade avec bavière et visière un peu large. [Footnote: J'ai déjà dit que la salade étoit un casque beaucoup moins lourd que le heaume. Il y en avoit qui laissoient le visage totalement découvert; d'autres qui, pour le garantir, portoient en avant une lame de fer; d'autres qui, comme le heaume, le couvroient en entier, haut et bas: ce qu'on appeloit visière et bàvière.] Le trait d'un arc Turc pourrait fausser un haubergon; [Footnote: Haubergeon, cotte de mailles plus légère que le haubert. Etant en mailles, elle pouvoit être faussée plus aisément que la brigandine, qui étoit de fer plein ou en écailles de fer.] mais il sémoussera contre une brigandine ou blanc-harnois.
J'ajouterai qu'en cas de besoin nos archers pourroient se servir des traits des Turcs, et que les leurs ne pourroient se servir des nôtres, parce que la coche n'est pas assez large, et que les cordes de leurs arcs étant de nerfs, sont beaucoup trop grosses.
Selon moi, ceux de nos gens d'armes qui voudroient être à cheval devroient avoir une lance légère à fer tranchant, avec une forte épée bien affilée. Peut-être aussi leur seroit-il avantageux d'avoir une petite hache à main. Ceux d'entre eux qui seroient à pied porteroient guisarme, [Footnote: Guisarme, hache à deux têtes.] ou bon épieu tranchant [Footnote: Epieu, lance beaucoup plus forte que la lance ordinaire.]; mais les uns et les autres auroient les mains armées de gantelets. Quant a ces gantelets, j'avoue que pour moi j'en connois en Allemagne qui sont de cuir bouilli, dont je ferais autant de cas que de ceux qui sont en fer.
Lorsqu'on trouvera une plaine rase et un lieu pour combattre avec avantage on en profitera; mais alors on ne fera qu'un seul corps de bataille. L'avant garde et l'arriere-garde seront employées à former les deux ailes. On entremêlera par-ci par-là tout ce qu'on aura de gens d'armes, à moins qu'on ne préférât de les placer en dehors pour escarmoucher; mais on se gardera bien de placer ainsi les hommes d'armes. En avant de l'armée et sur ses ailes seront épars et semés çà et là les ribaudequins; mais il sera défendu à qui que ce soit, sous peine de la vie, de poursuivre les fuyards.
Les Turcs ont la politique d'avoir toujours des armées deux fois plus nombreuses que celles des chrétiens. Cette supériorité de nombre augmente leur courage, et elle leur permet en même temps de former différens corps pour attaquer par divers côtés à la fois. S'ils parviennent à percer, ils se précipitent en foule innombrable par l'ouverture, et alors c'est un grand miracle si tout n'est pas perdu.
Pour empêcher ce malheur on placera la plus grande quantité de ribaudequins vers les angles du corps de bataille, et l'on tâchera de se tenir serré de manière à ne point se laisser entamer. Au reste, cette ordonnance me paroit d'autant plus facile à garder qu'ils ne sont point assez bien armés pour former une colonne capable par son poids d'une forte impulsion. Leurs lances ne valent rien. Ce qu'ils ont de mieux ce sont leurs archers, et ces archers ne tirent ni aussi loin ni aussi fort que les nôtres.
Ils ont aussi une cavalerie beaucoup plus nombreuse; et leurs chevaux, quoique inférieurs en force aux nôtres, quoique moins capables de porter de lourds fardeaux, courent mieux, escarmouchent plus long-temps et ont plus d'haleine. C'est une raison de plus pour se tenir toujours bien serré, toujours bien en ordre.
Si l'on suit constamment cette méthode ils seront forcés, ou de combattre avec désavantage, et par conséquent de tout risquer, ou de faire retraite devant l'armée. Dans le cas où ils prendroient ce dernier parti, on mettra de la cavalerie à leurs trousses; mais il faudra qu'elle ne marche jamais qu'en bonne ordonnance, et toujours prête à combattre et à les bien recevoir s'ils reviennent sur leurs pas. Avec cette conduite il n'est point douteux qu'on ne les batte toujours. En suivant le contraire, ce seront eux qui nous battront, comme il est toujours arrivé.
On me dira peut-être que rester ainsi en présence et sur la défensive vis-à-vis d'eux, seroit une honte pour nous. On me dira que, vivant de peu et de tout ce qu'ils trouvent, ils nous affameroient bientôt si nous ne sortoins de notre fort pour aller les combattre.
Je répondrai que leur coutume n'est point de rester en place; qu'aujourd'hui dans un endroit, demain éloignés d'une journée et demie, ils reparoissent tout-à-coup aussi vite qu'ils ont disparu, et que, si l'on n'est point continuellement sur ses gardes, on court de gros risques. L'important est donc, du moment où on les a vus, d'être toujours en défiance, toujours prêt à monter à cheval et à se battre.
Si l'on a quelque mauvais pas à passer, on ne manquera pas d'y envoyer des gens d'armes et des gens de trait autant que le lieu permettra d'en recevoir pour combattre, et l'on aura grand soin qu'ils soient constamment en bon ordre de bataille.
Jamais n'envoyez au fourrage, ce seroit autant d'hommes perdus; d'ailleurs vous ne trouveriez plus rien aux champs. En temps de guerre les Turcs font tout transporter dans les villes.
Avec toutes ces précautions, la conquête de la Grèce [Footnote: On a déja vu plus haut que par le mot Grèce l'auteur entend les états que les Turcs possédoient en Europe.] ne sera pas une entreprise extrêmement difficile, pourvu, je le répète, que l'armée fasse toujours corps, qu'elle ne se divise jamais, et ne veuille point envoyer de pelotons à la poursuite de l'ennemi. Si l'on me demande comment on aura des vivres, je dirai que la Grèce et la Rassie ont des rivières navigables, et que la Bulgarie, la Macédoine et les provinces Grecques sont fertiles.
En avançant ainsi toujours en masse, on forcera les Turcs à reculer, et il faudra qu'ils choisissent entre deux extrémités, comme je l'ai déja dit, ou de repasser en Asie et d'abandonner leurs biens, leurs femmes et leurs enfans, puisque le pays n'est point de défense, ainsi qu'on l'a pu voir par la description que j'en ai donnée, ou de risquer une bataille, comme ils l'ont fait toutes les fois qu'ils ont passé le Danube.
Je conclus qu'avec de bonnes troupes composées des trois nations que j'ai nommées, Français, Anglais et Allemands, on sera sûr du succès, et que si elles sont en nombre suffisant, bien unies et bien commandées, elles iront par terre jusqu'à Jerusalem. Mais je reprends mon récit.
Je traversai le Danube à Belgrade. Il étoit en ce moment extraordinairement gonflé, et pouvoit bien avoir douze milles de large. Jamais, de mémoire d'homme, on ne lui avoit vu une crue pareille. Ne pouvant me rendre à Boude (Bude) par le droit chemin, j'allai à une ville champêtre (un village) nommée Pensey. De Pensey j'arrivai par la plaine la plus unie que je connoisse, et après avoir traversé en bac une rivière à Beurquerel, ville qui appartient au despote de Rassie, et où je passai deux autres rivières sur un pont. De Beurquerel je vins à Verchet, qui est également au despote, et là je passai la Tiste (la Teisse), rivière large et profonde. Enfin je me rendis à Ségading (Ségédin) sur la Tiste.
Dans toute la longueur de cette route, à l'exception de deux petits bois qui étoient enclos d'un ruisseau, je n'ai pas vu un seul arbre. Les habitans n'y brûlent que de la paille ou des roseaux qu'ils ramassent le long des rivières ou dans leurs nombreux marécages. Ils mangent, au lieu de pain, des gâteaux tendres; mais ils n'en ont pas beaucoup à manger.
Ségédin est une grande ville champêtre, composée d'une seule rue qui m'a paru avoir une lieue de longueur environ. Elle est dans un terroir fertile, abondant en toutes sortes de denreés. On y prend beaucoup de grues et de bistardes (outardes), et j'en vis un grand marché tout rempli; mais on les y apprête fort malproprement, et on les mange de même. La Teisse fournit aussi quantité de poissons, et nulle part je n'ai vu rivière en donner d'aussi gros.
On y trouxe également une grande quantité de chevaux sauvages à vendre; mais on sait les domter et les apprivoiser, et c'est une chose curieuse à voir. On m'a même assuré que qui en voudroit trois ou quatre mille, les trouveroit dans la ville. Ils sont à si bon marché que pour dix florins de Hongrie on auroit un très-beau roussin (cheval de voyage).
L'empereur, m'a-t-on dit, avoit donné Ségédin à un évêque. J'y vis ce prélat, et me sembla homme de grosse conscience. Les cordelîers ont dans la ville une assez belle église. J'y entendis le service. Ils le font un peu à la Hongroise.
De Ségédin je vins à Paele (Pest), assez bonne ville champêtre sur le Danube, vis-à-vis Bude. D'une ville à l'autre le pays continue d'être, bon et uni. On y trouve une quantité immense de haras de jumens, qui vivent abandonnées à elles-mêmes en pleine campagne, comme les animaux sauvages; et telle est la raison qui fait qu'on en voit tant au marché de Ségédin.
A Pest je traversai le Danube et entrai dans Bude sept jours après mon départ de Belgrade.
Bude, la principale ville de Hongrie, est sur une hauteur beaucoup plus longue que large. Au levant elle a le Danube, au couchant un vallon, et au midi un palais qui commande la porte de la ville, palais qu'a commencé l'empereur, et qui, quand on l'aura fini, sera grand et fort. De ce côté, mais hors des murs, sont de très beaux bains chauds. Il y en a encore au levant, le long du Danube, mais qui ne valent pas les autres.
La ville est gouvernée par des Allemands, tant pour les objets de justice et de commerce que pour ce qui regarde les différentes professions. On y voit beaucoup de Juifs qui parlent bien Français, et dont plusieurs sont de ceux qu'on a chassés de France. J'y trouvai aussi un marchand d'Arras appelé Clays Davion; il faisoit partie d'un certain nombre de gens de métier que l'empereur Sigismond avoit amenés de France. Clays travailloit en haute-lice. [Footnote: Sigismond, dans son voyage en France, avoit été à portée d'y voir nos manufactures, et spécialement celles de Flandre, renommées dès-lors par leurs tapisseries. Il avoit voulu en établir de pareilles dans sa capitale de Hongrie, et avoit engagé des ouvriers de différentes professions à l'y suivre.]
Les environs de Bude sont agréables, et le terroir est fertile en toutes sortes de denrées, et spécialement en vins blancs qui ont un peu d'ardeur: ce qu'on attribue aux bains chauds du canton et au soufre sur lequel les eaux coulent. A une lieue dé la ville se trouve le corps de saint Paul, hermite, qui s'est conservé tout entier.
Je retournai à Pest, où je trouvai également six à huit familles Françaises que l'empereur y avoit envoyées pour construire sur le Danube, et vis-à-vis de son palais une grande tour. Son dessein étoit d'y mettre une chaîne avec laquelle il pût fermer la rivière. On seroit tenté de croire qu'il a voulu en cela imiter la tour de Bourgogne qui est devant le château de l'Ecluse; mais ici je ne crois pas que le projet soit exécutable: la rivière est trop large. J'eus la curiosité d'aller visiter la tour. Elle avoit déja une hauteur d'environ trois lances, et l'on voyoit à l'entour une grande quantité de pierres taillées; mais tout étoit resté là, parce que les premiers maçons qui avoient commencé l'ouvrage étoient morts, disoit-on, et que ceux qui avoient survécu n'en savoient pas assez pour le continuer.
Pest a beaucoup de marchands de chevaux, et qui leur en demanderoit deux mille bons les y trouveroit. Ils les vendent par écurie composée de dix chevaux, et chaque écurie est de deux cents florins. J'en ai vu plusieurs dont deux ou trois chevaux seuls valoient ce prix. Ils viennent la plupart des montagnes de Transylvanie, qui bornent la Hongrie au levant. J'en achetai un qui étoit grand coureur: ils le sont presque tous. Le pays leur est bon par la quantité d'herbages qu'il produit; mais ils ont le défaut d'être un peu quinteux, et spécialement mal aisés à ferrer. J'en ai même vu qu'on étoit alors obligé d'abattre.
Les montagnes dont je viens de parler ont des mines d'or et de sel qui tous les ans rapportent au roi chacune cent mille florins de Hongrie. Il avoit abandonné celle d'or au seigneur de Prusse et au comte Mathico, à condition que le premier garderoit la frontière contre le Turc, et le second Belgrade. La reine s'étoit réservé le revenu de celle du sel.
Ce sel est beau. Il se tire d'une roche et se taille en forme de pierre, par morceaux d'un pied de long environ, carrés, mais un peu convexes en dessus. Qui les verroit dans un chariot les prendroit pour des pierres. On le broie dans un mortier, et il en sort passablement blanc, mais plus fin et meilleur que tous ceux que j'ai goûtés ailleurs.
En traversant la Hongrie j'ai souvent rencontré des chariots qui portoient six, sept ou huit personnes, et où il n'y avoit qu'un cheval d'attelé; car leur coutume, quand ils veulent faire de grandes journées, est de n'en mettre qu'un. Tous ont les roues de derrière beaucoup plus hautes que celles de devant. Il en est de couverts à la manière du pays, qui sont très-beaux et si légers qu'y compris les roues un homme, ce me semble, les porteroit sons peine suspendus à son cou. Comme le pays est plat et très-uni, rien n'empêche le cheval de trotter toujours. C'est à raison de cette égalité de terrain que, quand on y laboure, on fait des sillons d'une telle longueur que c'est une merveille à voir.
Jusqu'à Pest je n'avois point eu de domestique; là je m'en donnai un, et pris à mon service un de ces compagnons maçcons [sic—KTH] Français qui s'y trouvoient. Il étoit de Brai-sur-Sommé.
De retour à Bude j'allai, avec l'ambassadeur de Milan, saluer le grand comte de Hongrie, titre qui répond à celui de lieutenant de l'empereur. Le grand comte m'accueillit d'abord avec beaucoup de distinction, parce qu'à mon habit il me prit pour Turc; mais quand il sut que j'étois chrétien il se refroidit un peu. On me dit que c'étoit un homme peu sûr dans ses paroles, et aux promesses duquel il ne falloit pas trop se fier. C'est un peu là en général ce qu'on reproche aux Hongrois; et, quant à moi, j'avoue que, d'après l'idée que m'ont donnée d'eux ceux que j'ai hantés, je me fierois moins à un Hongrois qu'à un Turc.
Le grand comte est un homme âgé. C'est lui, m'a-t-on dit, qui autrefois arrêta Sigismond, roi de Behaigne (Bohême) et de Hongrie, et depuis empereur; c'est lui qui le mit en prison, et qui depuis l'en tira par accommodement.
Son fils venoit d'épouser une belle dame Hongroise. Je le vis dans une joute qui, à la manière du pays, eut lieu sur de petits chevaux et avec des selles basses. Les jouteurs étoient galamment habillés, et ils portoient des lances fortes et courtes. Ce spectacle est très-agréable. Quand les deux champions se touchent il faut que tous deux, ou au moins l'un des deux nécessairement, tombent à terre. C'est là que l'on connoît sûrement ceux qui savent se bien tenir en selle. [Footnote: En France, pour les tournois et les joutes, ainsi que pour les batailles, les chevaliers montoient de ces grands et fort chevaux qu'on appeloit palefrois. Leurs selles avoient par-devant et par-derrière de hauts arçons qui, par les points d'appui qu'ils leur fournissoient, leur donnoient bien plus de moyens de résister au coup de lance que les petits chevaux et les selles basses des Hongrois; et voilà pourquoi notre auteur dit que c'est dans les joutes Hongroises qu'on peut reconnoître le cavalier qui sait bien se tenir en selle.]
Quand ils joutent à l'estrivée pour des verges d'or, tous les chevaux sont de même hauteur; toutes les selles sont pareilles et tirées au sort, et l'on joute par couples toujours paires, un contre un. Si l'un des deux adversaires tombe, le vainqueur est obligé de se retirer, et il ne joute plus.
Jusqu'à Bude j'avois toujours accompagné l'ambassadeur de Milan; mais, avant de quitter la ville, il me prévint qu'en route il se sépareroit de moi pour se rendre auprès du duc. D'après cette annonce j'allai trouver mon Artésien Clays Davion, qui me donna, pour Vienne en Autriche, une lettre de recommendation adressée à un marchand de sa connoissance. Comme je m'étois ouvert à lui, et que je n'avois cru devoir lui cacher ni mon état et mon nom, ni le pays d'où je venois, et l'honneur que j'avois d'appartenir à monseigneur le duc (duc de Bourgogne), il mit tout cela dans la lettre à son ami, et je m'en trouvai bien.
De Bude je vins à Thiate, ville champêtre où le roi se tient volontiers, me dit-on; puis, à Janiz, en Allemand Jane, ville sur le Danube. Je passai ensuite devant une autre qui est formée par une île du fleuve, et qui avoit été donnée par l'empereur à l'un des gens de monseigneur de Bourgogne, que je crois être messire Rénier Pot. Je passai par celle de Brut, située sur une rivière qui sépare le royaume de Hongrie d'avec le duché d'Autriche. La rivière coule à travers un marais où l'on a construit une chaussée longue et étroite. Ce lieu est un passage d'une grande importance; je suis même persuadé qu'avec peu de monde on pourroit le défendre et le fermer du côté de l'Autriche.
Deux lieues par-delà Brut l'ambassadeur de Milan se sépara de moi: il se rendit vers le duc son maître, et moi à Vienne en Autriche, où j'arrivai après cinq jours de marche.
Entré dans la ville, je ne trouvai d'abord personne qui voulût me loger, parce qu'on me prenoit pour un Turc. Enfin quelqu'un, par aventure, m'enseigna une hôtellerie où l'on consentit à me recevoir. Heureusement pour moi le domestique que j'avois pris à Pest savoit le Hongrois et le haut Allemand, et il demanda qu'on fit venir le marchand pour qui j'avois une lettre. On alla le chercher. Il vint, et non seulement il m'offrit tous ces services, mais il alla instruire monseigneur le duc Aubert, [Footnote: Albert II, duc d'Autriche, depuis empereur, à la mort de Sigismond.] cousin-germain de mondit seigneur qui aussitôt dépêcha vers moi un poursuivant, [Footnote: Poursuivant d'armes, sorte de héraut en usage dans les cours des princes.] et peu après messire Albrech de Potardof.
II n'y avoit pas encore deux heures que j'étois arrivé quand je vis messire Albrech descendre de cheval à la porte de mon logis, et me demander. Je me crus perdu. Peu avant mon départ pour les saints lieux, moi et quelques autres nous l'avions arrêté entre Flandres et Brabant, parce que nous l'avions cru sujet de Phédérich d'Autriche, [Sidenote: Frédéric, duc d'Autriche, empereur après Albert II.] qui avoit défié mondit seigneur; et je ne doutai pas qu'il ne vînt m'arrêter à mon tour, et peut-être faire pis encore.
Il me dit que mondit seigneur d'Autriche, instruit que j'étois serviteur de mondit seigneur le duc, l'envoyoit vers moi pour m'offrir tout ce qui dépendoit de lui; qu'il m'invitoit à le demander aussi hardiment que je le ferois envers mondit seigneur, et qu'il vouloit traiter ses serviteurs comme il feroit les siens même. Messire Albrech parla ensuite en son nom: il me présenta de l'argent, m'offrit des chevaux et autres objets; en un mot il me rendit le bien pour le mal, quoiqu'après tout cependant je n'eusse fait envers lui que ce que l'honneur me permettoit et m'ordonnoit même de faire.
Deux jours après, mondit seigneur d'Autriche m'envoya dire qu'il vouloit me parler; et ce fut encore messire Albrech qui vint me prendre pour lui faire la révérence. Je me présentai à lui au moment où il sortoit de la messe, accompagné de huit ou dix vieux chevaliers notables. A peine l'eus-je salué qu'il me prit la main sans vouloir permetter que je lui parlasse à genoux. Il me fit beaucoup de questions, et particulièrement sur mondit seigneur; ce qui me donna lieu de présumer qu'il l'aimoit tendrement.
C'étoit un homme d'assez grande taille et brun; mais doux et affable, vaillant et libéral, et qui passoit pour avoir toutes sortes de bonnes qualités. Parmi les personnes qui l'accompagnoient étoient quelques seigneurs de Bohème que les Houls en avoient chassés parce qu'ils ne vouloient pas être de leur religion. [Footnote: Houls, Hussites, disciples de Jean Hus (qu'on prononçoit Hous), sectaires fanatiques qui dans ce siècle inondèrent la Bohème de sang, et se rendirent redoutables par leurs armes.]
Il se présenta également à lui un grand baron de ce pays, appelé Paanepot, qui, avec quelques autres personnes, venoit, au nom des Hussites, traiter avec lui et demander la paix. Ceux-ci se proposoient d'aller au secours du roi de Pologne contre les seigneurs de Prusse, et ils lui faisoient de grandes offres, m'a-t-on dit, s'il vouloit les seconder; mais il répondit, m'a-t-on encore ajouté, que s'ils ne se soumettoient à la loi de Jésus-Christ, jamais, tant qu'il seroit en vie, il ne feroit avec eux ni paix ni trêve.
En effet, au temps où il leur parloit les avoit déja battus deux fois. Il avoit repris sur eux toute la Morane (Moravie), et, par sa conduite et sa vaillance, s'étoit agrandi à leurs dépens.
Au sortir de son audience je fus conduite à celle de la duchesse, grande et belle femme, fille de l'empereur, et par lui héritière du royaume de Hongrie et de Bohème, et des autres seigneuries qui en dépendent. Elle venoit tout récemment d'accoucher d'une fille; ce qui avoit occasionné des fêtes et des joutes d'autant plus courues, que jusque-là elle n'avoit point eu d'enfans.
Le lendemain mondit seigneur d'Autriche m'envoya inviter à dîner par messire Albrech, et il me fit manger à sa table avec un seigneur Hongrois et un autre Autrichien. Tous ses gens sont à gages, et personne ne mange avec lui que quand on est en prévenu par son maître d'hôtel.
La table étoit carrée. La coutume est qu'on n'y apporte qu'un plat à la fois, et que celui qui s'en trouve le plus voisin en goûte le premier. Cet usage tient lieu d'essai. [Footnote: Chez les souverains on faisoit l'essai des viandes à mesure qu'on les leur servoit, et il y avoit un officier chargé de cette fonction qui, dans l'origine, avoit été une précaution prise contre le poison.] On servit chair et poisson, et sur-tout beaucoup de différentes viandes fort épicées, mais toujours plat à plat.
Après le dîner on me mena voir les danses chez madame la duchesse. Elle me donna un chapeau de fil d'or et de soie, un anneau et un diamant pour mettre sur ma tête, selon la coutume du pays. Il y avoit là beaucoup de noblesse en hommes et en femmes; j'y vis des gens très-aimables, et les plus beaux cheveux qu'on puisse porter.
Quand j'eus été là quelque temps, un gentilhomme nommé Payser, qui, bien qu'il ne fût qu'écuyer, [Footnote: Qui n'étoit pas encore chevalier.] étoit chambellan et garde des joyaux de mondit seigneur d'Autriche, vint de sa part me prendre pour me les montrer. Il me fit voir la couronne de Bohème, qui a d'assez belles pierreries, et entr'autres un rubis, le plus considérable que j'aie vu. Il m'a paru plus gros qu'une grosse datte; mais il n'est point net, et offre quelques cavités dans le fond desquelles on aperçoit des taches noires.
De là ledit garde me mena voir les waguebonnes, [Footnote: Waguebonne, sorte de chariot ou de tour ambulante pour les combats.] que mondit seigneur avoit fait construire pour combattre les Bohémiens. Je n'en vis aucun qui pût contenir plus de vingt hommes; mais on me dit qu'il y en avoit un qui en porteroit trois cents, et auquel il ne falloit pour le traîner que dix-huit chevaux.
Je trouvai à la cour monseigneur de Valse, gentil chevalier, et le plus grand seigneur de l'Autriche après le duc; j'y vis messire Jacques Trousset, joli chevalier de Zoave (Souabe): mais il y en avoit un autre, nommé le Chant, échanson né de l'Empire, qui, ayant perdu à la bataille de Bar un sien frère et plusieurs de ses amis, et sachant que j'étois à monseigneur le duc, me fit épier pour savoir le jour de mon départ et me saisir en Bavière lorsque j'y passerois. Heureusement pour moi monseigneur d'Autriche fut instruit de son projet. Il le congédia, et me fit rester à Vienne plus que je ne comptois, pour attendre le départ de monseigneur de Valse et de messire Jacques, avec lesquels je partis.
Pendant mon séjour j'y vis trois de ces joutes dont j'ai parlé, à petits chevaux et à selles basses. L'une eut lieu à la cour, et les deux autres dans les rues; mais à celles-ci, plusieurs de ceux qui furent renversés tombèrent si lourdement qu'ils se blessèrent avec danger.
Mondit seigneur d'Autriche me fit offrir en secret de l'argent. Je reçus les même offres de messire Albert et de messire Robert Daurestof, grand seigneur du pays, lequel, l'année d'auparavant, étoit allé en Flandre déguisé, et y avoit vu mondit seigneur le duc, dont il disoit beaucoup de bien. Enfin j'en reçus de trèsvives d'un poursuivant Breton-bretonnant (Bas-Breton) nommé Toutseul, qui, après avoir été au service de l'amiral d'Espagne, étoit à celui de mondit seigneur d'Autriche. Ce Breton venoit tous les jours me chercher pour aller à la messe, et il m'accompagnoit par-tout où je voulois aller. Persuadé que j'avois dû dépenser en route tout ce que j'avois d'argent, il vint, peu avant mon départ, m'en présenter cinquante marcs qu'il avoit en émaux. Il insista beaucoup pour que je les vendisse à mon profit; et comme je refusois également de recevoir et d'emprunter, il me protesta que jamais personne n'en sauroit rien.
Vienne est une ville assez grande, bien fermée de bons fossés et de hauts murs, et où l'on trouve de riches marchands et des ouvriers de toute profession. Au nord elle a le Danube qui baigne ses murs. Le pays aux environs est agréable et bon, et c'est un lieu de plaisirs et d'amusemens. Les habitans y sont mieux habillés qu'en Hongrie, quoiqu'ils portent tous de gros pourpoints bien épais et bien larges.
En guerre, ils mettent par-dessus le pourpoint un bon haubergeon, un glaçon, [Footnote: Glaçon ou glachon, sorte d'armure défensive. Les Suisses estoient assez communément habillez de jacques, de pans, de haubergerie, de glachons et de chapeaux de fer à la façon d'Allemagne. (Mat. de Coucy, p. 536.)
En Français on appeloit glaçon une sorte de toile fine qui sans doute étoit glacée. Je soupçonne que le glaçon Allemand étoit une espèce de cotte d'armes faite de plusieurs doubles de toile piquée, comme nos gambisons. Peut-être aussi n'étoit-ce qu'une cuirasse.] un grand chapeau de fer et d'autres harnois à la mode du pays.
Ils ont beaucoup de crennequiniers. C'est ainsi qu'en Autriche et en Bohème on nomme ceux qu'en Hongrie on appelle archers. Leurs arcs sont semblables à ceux des Turcs, quoiqu'ils ne soient ni si bons ni si forts; mais ils ne les manient point aussi bien qu'eux. Les Hongrois tirent avec trois doigts, et les Turcs avec le pouce et l'anneau.
Quand j'allai prendre congé de mondit seigneur d'Autriche et de madame, il me recommanda lui-même à mes deux compagnons de voyage, messire Jacques Trousset et mondit seigneur de Walsce, qui alloit se rendre sur la frontière de Bohème où il commandoit. Il me fit demander de nouveau si j'avois besoin d'argent. Je lui répondis, comme je l'àvois déja fait à ceux qui m'en avoient offert, qu'à mon départ mondit seigneur le duc m'en avoit si bien pourvu qu'il m'en restoit encore pour revenir auprès de lui; mais je lui demandai un saufconduit, et il me l'accorda.
Le Danube, depuis Vienne jusqu'à trois journées pardelà, a son cours dirigé vers le levant; depuis Bude et même au-dessus, jusqu'à la pointe de Belgrade, il coule au midi. Là, entre la Hongrie et la Bulgarie, il reprend sa direction au levant, et va, dit-on, se jeter dans la mer Noire à Mont-Castre.
Je partis de Vienne dans la compagnie de mondit seigneur de Valse et de messire Jacques Trousset. Le premier se rendit à Lints, auprès de son épouse; la second dans sa terre.
Après deux journées de marche nous arrivâmes à Saint-Polquin (Saint Pelten), où se font les meilleurs couteaux du pays. De là nous vînmes à Mélich (Mæleh) sur le Danube, ville où l'on fabrique les meilleures arbalètes, et qui a un très-beau monastère de chartreux; puis à Valse, qui appartient audit seigneur, et dont le château, construit sur une roche élevée, domine le Danube. Lui-même me montra les ornemens d'autel qu'a le lieu. Jamais je n'en ai vu d'aussi riches en broderie et en perles. J'y vis aussi des bateaux qui remontoient le Danube, tirés par des chevaux.
Le lendemain de notre arrivée, un gentilhomme de Bavière vint saluer mondit seigneur de Valse. Messire Jacques Trousset, averti de sa venue, annonça qu'il alloit le faire pendre à une aubépine qui étoit dans le jardin. Mondit seigneur accourut aussitôt, et le pria de ne point lui faire chez lui un pareil affront. S'il vient jusqu'à moi, répondit messire, il ne peut l'échapper, et sera pendu. Ledit seigneur courut donc au devant du gentilhomme; il lui fit un signe, et celui-ci se retira. La raison de cette colère est que messire Jacques, ainsi que la plupart des gens qu'il avoit avec lui, étoit de la secrète compagnie, et que le gentilhomme, qui en étoit aussi, avoit méusé. [Footnote: Probablement il s'agit ici de franc-maçonnerie, et le Bavarois que Trousset vouloit faire pendre étoit un faux frère qui avoit révélé les mystères de la compagnie secrète.]
De Valse nous allâmes à Oens (Ens), sur la rivière de ce nom; à Evresperch, qui est sur le même rivière, et du domaine de l'évêque de Passot (Passau); puis à Lins (Lintz), très-bonne ville, qui a un château sur le Danube, et qui n'est pas éloignée de la frontière de Bohème. Elle appartient à monseigneur d'Autriche, et a pour gouverneur ledit seigneur de Valse.
J'y vis madame de Valse, très-belle femme, du pays de Bohème, laquelle me fit beaucoup d'accueil. Elle me donna un roussin d'un excellent trot, un diamant pour mettre sur mes cheveux, à la mode d'Autriche, et un chapeau de perles orné d'un anneau et d'un rubis. [Footnote: Ces chapeaux, qu'il ne faut pas confondre avec les nôtres, n'étoient que des cercles, des couronnes en cerceau.]
Mondit seigneur de Valse restant à Lintz avec son épouse, je partis dans la compagnie de messire Jacques Trousset, et vins à Erfort, qui appartient au comte de Chambourg. Là finit l'Autriche, et depuis Vienne jusque-là nous avions mis six journées. D'Erfort nous allâmes à Riet, ville de Bavière, et qui est au duc Henri; à Prenne, sur la rivière de Sceine; à Bourchaze, ville avec château sur la même rivière, ou nous trouvâmes le duc; à Mouldrouf, où nous passâmes le Taing. Enfin, après avoir traversé le pays du duc Louis de Bavière, sans être entrés dans aucune de ses ville, nous arrivâmes à Munèque (Munich), la plus jolie petite ville que j'aie jamais vue, et qui appartient au duc Guillaume de Bavière.
A Lanchperch je quittai la Bavière pour entrer en Souabe, et passai par Meindelahan (Mindelheim), qui est au duc; par Mamines (Memingen), ville d'Empire, et de là à Walpourch, l'un des châteaux de messire Jacques. Il ne s'y rendit que trois jours après moi, parce qu'il vouloit aller visiter dans le voisinage quelques-uns de ses amis; mais il donna ordre à ses gens dé me traiter comme ils le traiteroient lui-même.
Quand il fut revenu nous partîmes pour Ravespourch (Rawensburg), ville d'Empire; de là à Martorf, à Mersporch (Mersbourg), ville de l'évêque de Constance, sur le lac de ce nom. Le lac en cet endroit peut bien avoir en largeur trois milles d'Italie. Je le traversai et vins à Constance, où je passai le Rhin, qui commence à prendre là son nom en sortant du lac.
C'est dans cette ville que se sépara de moi messire Jacques Trousset. Ce chevalier, l'un des plus aimable et des plus vaillans de l'Allemagne, m'avoit fait l'honneur et le plaisir de m'accompagner jusque-là pour égard pour mondit seigneur le duc; il m'eût même escorté plus loin, sans un fait d'armes auquel il s'étoit engagé: mais il me donna pour le suppléer un poursuivant, qu'il chargea de me conduire aussi loin que je l'exigerois.