Dans nos conversations, il me conta beaucoup de particularités sur le pays, sur le caractère et le gouvernement du seigneur, et principalement sur la manière dont il avoit pris et livré Ramedang.
Le karman, me dit-il, avoit un frère qu'il chassa du pays, et qui alla se réfugier et chercher asile près du soudan. Le soudan n'osoit lui déclarer la guerre; mais il le fit prévenir que s'il ne lui livroit Ramedang, il enverroit son frère avec des troupes la lui faire. Le karman n'hésita point, et plutôt que d'avoir son frère à combattre, il fit envers son beau-frère une grande trahison. Antoine me dit aussi qu'il étoît lâche et sans courage, quoique son peuple soit le plus vaillant de la Turquie. Son vrai nom est Imbreymbas; mais on l'appelle karman, à cause qu'il est seigneur de ce pays.
Quoiqu'il soit allié au grand-Turc, puisqu'il a épousé sa soeur, il le hait fort, parce que celui-ci lui a pris une partie du Karman. Cependant il n'ose l'attaquer, vu que l'autre est trop fort; mais je suis persuadé que s'il le voyoit entrepris avec succès de notre côté, lui, du sien, ne le laisseroit pas en paix.
En traversant ses états j'ai côtoyé une autre contrée qu'on nomme Gaserie. Celle-ci confine, d'une part au Karman, et de l'autre à la Turcomanie, par les hautes montagnes qui sont vers Tharse et vers la Perse. Son seigneur est un vaillant guerrier appelé Gadiroly, lequel a sous ces ordres trente mille hommes d'armes Turcomans, et environ cent mille femmes, aussi braves et aussi bonnes pour le combat que les hommes.
Il y a là quatre seigneurs qui se font continuellement la guerre; c'est Gadiroly, Quharaynich, Quaraychust et le fils de Tamerlan, qui, m'a-t-on dit, gouverne la Perse.
Antoine m'apprit qu'en débouchant des montagnes d'Arménie par dé-là Erégli, j'avois passé à demi-journée d'une ville célèbre où repose le corps de saint Basile; il m'en parla même de manière à me donner envie de la voir. Mais on me représenta si bien ce que je perdois d'advantages en me séparant de la caravane, et ce que j'allois courir de risques en m'exposant seul, que j'y renonçât.
Pour lui, il m'avoua que son dessein étoit de se rendre avec moi auprès de monseigneur le duc; qu'il ne se sentoit nulle envie d'être Sarrasin, et que s'il avoit pris quelque engagement à ce sujet, c'étoit uniquement pour éviter la mort. On vouloit le circoncire; il s'y attendoit chaque jour, et le craignoit fort. C'est un fort bel homme, âgé de trente six ans.
Il me dit encore que les habitans font, dans leurs mosquées, des prières publiques, comme nous, dans les paroisses, nous en faisons tous les dimanches pour les princes chrétiens et pour autres objets dont nous demandons à Dieu l'accomplissement. Or une des choses qu'ils lui demandent, c'est de les préserver de la venue d'un homme tel que Godefroi de Bouillon.
Le chef de la caravane s'apprêtoît à repartir, et j'allai en conséquence prendre congé des ambassadeurs du roi de Cypre. Ils s'étoient flattés de m'emméner avec eux, et ils renouvelèrent leurs instances en m'assurant que jamais je n'acheverois mon voyage; mais je persistai. Ce fut à Couhongue que quittèrent la caravane ceux qui la composoient. Hoyarbarach n'amenoit avec lui que ses gens, sa femme, deux de ses enfans qu'il avoit conduits à la Mecque, une ou deux femmes étrangères, et moi.
Je dis adieu à mon mamelouck. Ce brave homme, qu'on appeloit Mahomet, m'avoit rendu des services sans nombre. Il étoit très-charitable, et faisoit toujours l'aumône quand on la lui demandoit au nom de Dieu. C'étoit par un motif de charité qu'il m'obligeoit, et j'avoue que sans lui je n'eusse pu achever mon voyage qu'avec de très-grandes peines, que souvent j'aurois été exposé au froid et à la faim, et fort embarrassé pour mon cheval.
En le quittant je cherchai à lui témoigner ma reconnoissance; mais il ne voulut rien accepter qu'un couvre-chef de nos toiles fines d'Europe, et cet objet parut lui faire grand plaisir. Il me raconta toutes les occasions venues à sa connoissance, où sans lui, j'aurois couru risque d'être assassiné, et me prévint d'être bien circonspect dans les liaisons que je ferois avec les Sarrasins, parce qu'il s'en trouvoit parmi eux d'aussi mauvais que les Francs. J'écris ceci pour rappeler que celui qui, par amour de Dieu, m'a fait tant de bien, étoit "ung homme hors de nostre foy."
Le pays que nous eûmes à parcourir après être sortis de Couhongue est fort beau, et il a d'assez bons villages; mais les habitans sont mauvais: le chef me défendit même, dans un des villages où nous nous arrêtâmes, de sortir de mon logement, de peur d'être assassiné. Il y a près de ce lieu un bain renommé, où plusieurs malades accourent pour chercher guérison. On y voit des maisons qui jadis appartinrent aux hospitaliers de Jérusalem, et la croix de Jérusalem s'y trouve encore.
Après trois jours de marche nous arrivâmes à une petite ville nommé Achsaray, située au pied d'une haute montagne, qui la garantit du midi. Le pays est uni, mais mal-peuplé, et les habitans passent pour méchans: aussi me fut-il encore défendu de sortir la nuit hors de la maison.
Je voyageai la journée suivante entre deux montagnes dont les cimes sont couronnées d'un peu de bois. Le canton, assez bien peuplé, l'est un partie par des Turcomans; mais il y a beaucoup d'herbages et de marais.
Là je traversai une petite rivière qui sépare ce pays de Karman d'avec l'autre Karman que possède Amurat-Bey, nommé par nous le Grand-Turc. Cette portion ressemble à la première; elle offre comme elle un pays plat, parsemé çà et là de montagnes.
Sur notre route nous côtoyâmes une ville à château, qu'on nomme Achanay. Plus loin est un beau caravanserai où nous comptions passer la nuit; mais il y avoit vingt-cinq ânes. Notre chef ne voulut pas y entrer, et il préféra retourner une lieue on arrière sur ses pas, jusqu'à un gros village où nous logeâmes, et où nous trouvâmes du pain, du fromage et du lait.
De ce lieu je vins à Karassar en deux jours. Carassar, en langue Turque, signifie pierre noire. C'est la capitale de ce pays, dont s'est emparé de force Amurat-Bey. Quoiqu'elle ne soit point fermée, elle est marchande, et a un des plus beaux châteaux que j'aie vus, quoiqu'il n'ait que de l'eau de citerne. Il occupe la cime d'une haute roche, si bien arrondie qu'on la croiroit taillée au ciseau. Au bas est la ville, qui l'entoure de trois côtés; mais elle est à son tour enveloppée, ainsi que lui, par une montagne en croissant, depuis grec jusqu'à mestre (depuis le nord-est jusqu'au nord-ouest). Dans le reste dé la circonférence s'ouvre une plaine que traverse une rivière. Il y avoit peu de temps que les Grecs s'étoient emparés de ce lieu; mais ils l'avoient perdu par leur lâcheté.
On y apprête les pieds de mouton avec une perfection et une propreté que je n'ai vues nulle part. Je m'en régalai d'autant plus volontiers que depuis Couhongue je n'avois pas mangé de viande cuite. On y fait aussi, avec des noix vertes, un mets particulier. Pour cela on les pelé, on les coupe en deux, on les enfile avec une ficelle, et on les arrose de vin cuit, qui se prend tout autour et y forme une gelée comme de la colle. C'est une nourriture assez agréable, sur-tout quand on a faim. Nous fûmes obligés d'y faire une provision de pain et de fromage pour deux jours; et je conviens que j'étois dégoûté de chair crue.
Ces deux jours furent employés à venir de Carassar à Cotthay. Le pays est beau, bien arrosé et garni de montagnes peu élevées. Nous traversâmes un bout de forêt qui me parut remarquable en ce qu'elle est composée entièrement de chênes, et que ces arbres y sont plus gros, plus droits et plus hauts que ceux que j'avois été à portée dé voir jusque-là. D'ailleurs ils n'ont, comme les sapins, de branches qu'à leurs cimes.
Nous vinmes loger dans un caravanserai qui étoit éloigné de toute habitation. Nous y trouvâmes de l'orge et de la paille, et il eût été d'autant plus aisé de nous en approvisionner, qu'il n'y avoit d'autre gardien qu'un seul valet. Mais on n'a rien de semblable à craindre dans ces lieux-là, et il n'est point d'homme assez hardi pour oser y prendre une poignée de marchandise sans payer.
Sur la route est une petite rivière renommée pour son eau Hoyarbarch alla en boire avec ses femmes; il voulut que j'en busse aussi, et lui-même m'en présenta dans son gobelet de cuir. C'étoit la première fois de toute la route qu'il me faisoit cette faveur.
Cotthay, quoique assez considérable, n'a point de murs; mais elle a un beau et grand château composé de trois forteresses placées l'une au-dessus de l'autre sur le penchant d'une montagne, lequel a une double enceinte. C'est dans cette place qu'étoit le fils aîné du grand-Turc.
La ville possède un caravanserai où nous allâmes loger. Déja il y avoit des Turcs, et nous fûmes obligés d'y mettre tous nos chevaux pêle-mêle, selon l'usage; mais le lendemain matin, au moment où j'apprêtois le mien pour partir, je m'aperçus qu'on m'avoit pris l'une des courroies qui me servoit à attacher derrière ma selle le tapis et autres objets que je portoîs en trousse.
D'abord je criai et me fâchai beaucoup. Mais il y avoit là un esclave Turc, l'un de ceux du fils aîné, homme de poids et d'environ cinquante ans, qui, m'entendant et voyant que je ne parlois pas bien la langue, me prit par la main et me conduisit à la porte du caravanserai. Là il me demanda en Italien qui j'étois. Je fus stupéfait d'entendre ce langage dans sa bouche. Je répondis que j'etois Franc. "D'où venez-vous? ajouta-t-il.—De Damas, dans la compagnie d'Hoyarbarach, et je vais à Bourse retrouver un de mes frères.—Eh bien, vous êtes un espion, et vous venez chercher ici des renseignemens sur le pays. Si vous ne l'étiez pas, n'auriez-vous pas dû prendre la mer pou; retourner chez vous?"
Cette inculpation à laquelle je ne m'attendois pas m'interdit; je répondis cependant que les Vénitiens et les Génois se faisoient sur mer une guerre si acharnée que je n'osois m'y risquer. Il me demanda d'où j'étois. Du royaume de France, repartis-je. Etes-vous des environs de Paris? reprit il. Je dis que non, et je lui demandai à mon tour s'il connoissoit Paris. Il me répondit qu'il y avoit été autrefois avec un capitaine nommé Bernabo. "Croyez-moi, ajouta-t-il, allez dans le caravanserai chercher votre cheval, et amenez-le moi ici; car il y a là des esclaves Albaniens qui acheveroient de vous prendre ce qu'il porte encore. Tandis que je le garderai, vous irez déjeuner, et vous ferez pour vous et pour lui une provision de cinq jours, parce que vous serez cinq journées sans rien trouver."
Je profitai du conseil; j'allai m'approvisionner, et je déjeunai avec d'autant plus de plaisir que depuis deux jours je n'avois gouté viande, et que je courois risque de n'en point tâter encore pendant cinq jours.
Sorti du caravanserai, je pris le chemin de Bourse, et laissai à gauche, entre l'occident et le midi, celui de Troie-la-Grant. [Footnote: L'auteur, en donnant ici à la fameuse Troie la dénomination de grande, ne fait que suivre l'usage de son siècle. La historiens et les romanciers du temps la désignoient toujours ainsi, "histoire de Troye-la-Grant," "destruction de Troie-la-Grant," etc.] Il y a d'assez hautes montagnes, et j'en eus plusieurs à passer. J'eus aussi deux journées de forêts, après quoi je traversai une belle plaine dans laquelle il y a quelques villages assez bons pour le pays. A demi-journée de Bourse il en est un où nous trouvâmes de la viande et du raisin; ce raisin étoit aussi frais qu'au temps des vendanges: ils savent le garder ainsi toute l'année; c'est un secret qu'ils ont. Les Turcs m'y régalèrent de rôti; mais il n'étoit pas cuit à moitié. A mesure que la viande se rôtissoit, nous la coupions à la broche par tranches. Nous eûmes aussi du kaymac; c'est de la crême de buffle. Elle étoit si bonne et si douce, et j'en mangeai tant que je manquai d'en crever.
Ayant d'entrer dans le village nous vîmes venir à nous un Turc de Bourse qui étoit envoyé à l'épouse de Hoyarbarach pour lui annoncer la mort de son père. Elle témoigna une grande douleur, et ce fut à cette occasion que s'étant découvert le visage, j'eus le plaisir de la voir; ce qui ne m'étoit pas encore arrivé de toute-la route. C'étoit une fort belle femme.
Il y avoit dans le lieu un esclave Bulgare renégat, qui, par affectation de zèle et pour se montrer bon Sarrasin, reprocha aux Turcs de la caravane de me laisser aller dans leur compagnie, et dit que c'étoit un péché à eux qui revenoient du saint pélerinage de la Mecque: en conséquence ils me notifièrent qu'il falloit nous séparer, et je fus obligé de me rendre à Bourse.
Je partis donc le lendemain, une heure avant le jour, avec l'aide de Dieu qui jusque-là m'avoit conduit; il me guida encore si bien que dans la route je ne demandai mon chemin qu'une seule fois.
En entrant dans la ville je vis beaucoup de gens qui en sortoient pour aller au-devant de la caravane. Tel est l'usage; les plus notables s'en font un devoir; c'est une fête. Il y en eut même plusieurs qui, me croyant un des pélerins, me baisèrent les mains et la robe.
En y entrant je me vis embarrassé, parce que d'abord on trouve une place qui s'ouvre par quatre rues, et que je ne savois laquelle prendre. Dieu me fir encore choisir la bonne, laquelle me conduisit au bazar, où sont les marchandises et les marchands. Je m'adressai au premier chrétien que j'y vis, et ce chrétien se trouva heureusement un des espinolis de Gênes, celui-là même pour qui Parvésin de Baruth m'avoit donné des lettres. Il fut fort étonné de me voir, et me conduisit chez un Florentin où je logeai avec mon chevall. J'y restai dix jours, temps que j'employai à parcourir la ville, conduit par les marchands, qui se firent un plaisir de me mener par-tout eux-mêmes.
De toutes celles que possède le Turc, c'est la plus considérable; elle est grande, marchande, et située au pied et au nord du mont Olimpoa (Olympe), d'où descend une rivière qui la traverse et qui, se divisant en plusieurs bras, forme comme un amas de petites villes, et contribue à la faire parôitre plus grande encore.
C'est à Burse que sont inhumées les seigneurs de Turquie (les sultans). On y voit de beaux édifices, et surtout un grand nombre d'hôpitaux, parmi lesquels il y en a quatre où l'on distribue souvent du pain, du vin et de la viande aux pauvres, qui veulent les prendre pour Dieu. A l'une des extrémités de la ville, vers le ponent, est un beau et vaste château bâti sur une hauteur, et qui peut bien renfermer mille maisons. Là est aussi le palais du seigneur, palais qu'on m'a dit être intérieurement un lieu très-agréable, et qui a un jardin avec un joli étang. Le prince avoit alors cinquante femmes, et souvent, dit-on, il va sur l'étang s'amuser en bateau avec quelqu'une d'elles.
Burse étoît aussi le séjour de Camusat Bayschat (pacha), seigneur, ou, comme nous autres nous dirions, gouverneur et lieutenant de la Turquie. C'est un très-vaillant homme, le plus entreprenant qu'ait le Turc, et le plus habile à conduire sagement une enterprise. Aussi sont-ce principalement ces qualités qui lui ont fait donner ce gouvernement.
Je demandai s'il ténoit bien le pays et s'il savoit se faire obéir. On me dit qu'il étoit obéi et respecté comme Amurat lui-même, qu'il avoit pour appointemens cinquante mille ducats par an, et que, quand le Turc entroit en guerre, il lui menoit à ses dépens vingt mille hommes; mais que lui, de son côté, il avoit également ses pensionnaires qui, dans ce cas, étoient tenus de lui fournir à leurs frais, l'un mille hommes, l'autre deux mille, l'autre trois, et ainsi des autres.
Il y a dans Burse deux bazars; l'un où l'on vend des étoffes de soie de toute espèce, de riches et belles pierreries, grande quantité de perles, et à bon marché, des toiles de coton, ainsi qu'une infinité d'autres marchandises dont l'énumération sèroit trop longue; l'autre où l'on achète du coton et du savon blanc, qui fait là un gros objet de commerce.
Je vis aussi dans une halle un spectacle lamentable: c'étoient des chrétiens, hommes et femmes, que l'on vendoit. L'usagé est de les faire asseoir sur les bancs. Celui qui veut les acheter ne voit d'eux que le visage et les mains, et un peu le bras des femmes. A Damas j'avois vu vendre une fille noire, de quinze à seize ans; on la menoit au long des rues toute nue, "fors que le ventre et le derrière, et ung pou au-desoubs."
C'est à Burse que, pour la première fois, je mangeai du caviare [Footnote: Caviaire, caviar, cavial, caviat, sorte de ragoût ou de mets compose d'oeufs d'esturgeons qu'on a saupoudrés de sel et séchés au soleil. Les Grecs en font une grande consommation dans leurs différens carêmes.] à l'huile d'olive. Cette nouriture n'est guère bonne que pour des Grecs, ou quand on n'a rien de mieux.
Quelques jours après qu'Hoyarbarach fut arrivé j'allai prendre congé de lui et le remercier des moyens qu'il m'avoit procurés, de faire mon voyage. Je le trouvai au bazar, assis sur un haut siége de pierre avec plusieurs des plus notables de la ville. Les marchands s'étoient joints à moi dans cette visite.
Quelques-uns d'entre eux, Florentins de nation, s'intéressoient à un Espagnol qui, après avoir été esclave du Soudan, avoit trouvé le moyen de s'échapper d'Egypte et d'arriver jusqu'à Burse. Ils me prièrent de l'emmener, avec moi. Je le conduisis à mes frais jusqu'à Constantinople, où je le laissai; mais je suis persuadé que c'étoit un renégat. Je n'en ai point eu de nouvelles depuis.
Trois Génois avoient acheté des épices aux gens de la caravane, et ils se proposoient d'aller les vendre à Père (Péra), près de Constantinople, par-delà le détroit que nous appelons le Bras-de-Saint-George. Moi qui voulais profiter par leur compagnie, j'attendis leur départ, et c'est la raison qui me fit rester dans Burse; car, à moins d'être connu, l'on n'obtient point de passer le détroit. Dans cette vue ils me procurèrent une lettre du gouverneur. Je l'emportai avec moi; mais elle ne me servit point, parce que je trouvai moyen de passer avec eux. Nous partîmes ensemble. Cependant ils m'avoient fait acheter pour ma sûreté un chapeau rouge fort élevé, avec une huvette [Footnote: Huvette, sorte d'ornement qu'on mettoit au chapeau.] en fil d'àrchal, que je portai jusqu'à Constantinople.
Au sortir de Burse nous traversâmes vers le nord une plaine qu'arrose une rivière profonde qui va se jetter, quatre lieues environ plus bas, dans le golfe, entre Constantinople et Galipoly. Nous eûmes une journée de montagnes, que des bois et un terrain argileux rendirent très-pénible. Là est un petit arbre qui porte un fruit un peu plus gros que nos plus fortes cerises, et qui a la forme et le goût de nos fraises, quoiqu'un peu aigrelet. Il est fort agréable à manger; mais si on en mange une certaine quantité, il porte à la tête et enivre. On le trouve en Novembre et Décembre. [Footnote: La description de l'auteur annonce qu'il s'agit ici de l'arbousier.]
Du haut de la montagne on voit le golfe de Galipoly. Quand on l'a descendu on entre dans une vallée terminée par un très-grand lac, autour duquel sont construites beaucoup de maisons. C'est là que j'ai vu pour la première fois faire des tapis de Turquie. Je passai la nuit dans la vallée. Elle produit beaucoup de riz.
Au-delà on trouve, tantôt un pays de montagnes et de vallées, tantôt un pays d'herbages, puis une haute forêt qu'il seroit impossible de traverser sans guide, et où les chevaux enfoncent si fort qu'ils ont grande peine à s'en tirer. Pour moi je crois que c'est celle dont il est parlé dans l'histoire de Godefroi de Bouillon, et qu'il eut tant de difficulté à traverser.
Je passai la nuit par-delà, dans un village qui est à quatre lieues en-deçà de Nichomède (Nichomédie). Nichomédie est une grande ville avec havre. Ce havre, appelé le Lenguo, part du golfe de Constantinople et s'étend jusqu'à la ville, où il a de largeur un trait d'arc. Tout ce pays est d'un passage très-difficultueux.
Par-delà Nicomédie, en tirant vers Constantinople, il devient très-beau et assez bon. Là on trouve plus de Grecs que de Turcs; mais ces Grecs ont pour les chrétiens (pour les Latins) plus d'aversion encore que les Turcs eux-mêmes.
Je côtoyai le golfe de Constantinople, et laissant le chemin de Nique (Nicée), ville située au nord, près de la mer Noire, je vins loger successivement dans un village en ruine, et qui n'a pour habitans que des Grecs; puis dans un autre près de Scutari; enfin à Scutari même, sur le détroit, vis-à-vis de Péra.
Là sont des Turcs auxquels il faut payer un droit, et qui gardent le passage. Il y a des roches qui le rendroient très-aisé à défendre si on vouloit le fortifier. Hommes et chevaux peuvent s'y embarquer et débarquer aisément. Nous passâmes, mes compagnons et moi, sur deux vaisseaux Grecs.
Ceux à qui appartenoit celui que je montois me prirent pour Turc, et me rendirent de grands honneurs. Mais quand ils m'eurent descendu à terre, et qu'ils me virent, en entrant dans Péra, laisser à la porté mon cheval en garde, et demander un marchand Génois nommé Christophe Parvesin, pour qui j'avois des lettres, ils se doutèrent que j'étois chrétien. Deux d'entre eux alors m'attendirent à la porte, et quand je vins y reprendre mon cheval ils me demandèrent plus que ce que j'étois convenu de leur donner pour mon passage, et voulurent me rançonner. Je crois même qu'ils m'auroient battu s'ils l'avoient osé; mais j'avois mon épée et mon bon tarquais: d'ailleurs un cordonnier Génois qui demeuroit près de là vint à mon aide, et ils furent obligés de se retirer.
J'écris ceci pour servir d'avertissement aux voyageurs qui, comme moi, auroient affaire à des Grecs. Tous ceux avec qui j'ai eu à traiter ne m'ont laissé que de la défiance. J'ai trouvé plus de loyauté en Turquie. Ce peuple n'aime point les chrétiens qui obéissent à l'église de Rome; la soumission qu'il a faite depuis à cette église étoit plus intéressée que sincère. [Footnote: En 1438, Jean Paléologue II vint en Italie pour réunir l'église Grecque avec la Latine, et la réunion eut lieu l'année suivante au concile de Florence. Mais cette démarche n'étoit de la part de l'empereur, ainsi que le remarque la Brocquière, qu'une opération politique dictée par l'intérêt, et qui n'eut aucune suite. Ses états se trouvoient dans une situation si déplorable, et il étoit tellement pressé par les Turcs, qu'il cherchoit à se procurer le secours des Latins; et c'est dans cet espoir qu'il étoit venu leurrer le pape. Cette époque de 1438 est remarquable pour notre voyage. Elle prouve que la Brocquière, puisqu'il la cite, le publia postérieurement à cette année-là.] Aussi m'a-t-on dit que, peu avant mon passage, le pape, dans un concile général, les avoit déclarés schismatiques et maudits, en les dévouant à être esclaves de ceux qui étoîent esclaves. [Footnote: Fait faux. Le concile général qui eut lieu peu avant le passage de l'auteur par Constantinople est celui de Bále en 1431. Or, loin d'y maudire et anathématiser les Grecs, on s'y occupa de leur réunion. Cette prétendue malédiction étoit sans doute un bruit que faisoient courir dans Constantinople ceux qui ne vouloient pas de rapprochement, et le voyageur le fait entendre par cette expression, l'on m'a dit.]
Péra est une grande ville habitée par des Grecs, par des Juifs et par des Génois. Ceux-ci en sont les maîtres sous le duc de Milan, qui s'en dit le seigneur; ils y ont un podestat et d'autres officiers qui la gouvernent à leur manière. On y fait un grand commerce avec les Turcs; mais les Turcs y jouissent d'un droit de franchise singulier: c'est que si un de leurs esclaves s'échappe et vient y chercher un asile, on est obligé de le leur rendre. Le port est le plus beau de tous ceux que j'ai vus, et même de tous ceux, je crois, que possèdent les chrétiens, puisque les plus grosses caraques Génoises peuvent venir y mettre échelle à terre. Mais comme tout le monde sait cela, je m'abstiens d'en parler. Cependant il m'a semblé que du côté de la terre, vers l'église qui est dans le voisinage de la porte, à l'extrémité du havre, il y a un endroit foible.
Je trouvai à Péra un ambassadeur du duc de Milan, qu'on appeloit messire Benedicto de Fourlino. Le duc, qui avoit besoin de l'appui de l'empereur Sigismond contre les Vénitiens, et qui voyoit Sigismond embarrassé à défendre des Turcs son royaume de Hongrie, envoyoit vers Amurat une ambassade pour négocier un accommodement entre les deux princes.
Messire Benedicto me fit, en l'honneur de monseigneur de Bourgogne, beaucoup d'accueil; il me conta même que, pour porter dommage aux Vénitiens, il avoit contribué à leur faire perdre Salonique, prise sur eux par les Turcs; et certes en cela il fit d'autant plus mal que depuis j'ai vu des habitans de cette ville renier Jésus-Christ pour embrasser la loi de Mahomet.
Il y avoit aussi à Péra un Napolitain nommé Piètre de Naples avec qui je me liai. Celui-ci se disoit marié dans la terre du prêtre Jean, et il fit des efforts pour m'y emmener avec lui. Au reste, comme je le questionnai beaucoup sur ce pays, il m'en conta bien des choses que je vais écrire. J'ignore s'il me dit vérité ou non, mais je ne garantis rien.
Nota. La manière dont notre voyageur annonce ici la relation du Napolitain, annonce combien peu il y croyoit; et en cela le bon sens qu'il a montré jusqu'à présent ne se dément pas. Ce récit n'est en effet qu'un amas de fables absurdes et de merveilles révoltantes qui ne méritent pas d'être citées, quoiqu'on les trouve également dans certains auteurs du temps. Laissons l'auteur reprendre son discours.
Deux jours après mon arrivée à Péra je traversai le havre pour aller à
Constantinople et visiter cette ville.
C'est une grande et spacieuse cité, qui a la forme d'un triangle. L'un des côtés regarde le détroit que nous appelons le Bras-de-Saint-George; l'autre a au midi un gouffre (golfe) assez large, qui se prolonge jusqu'à Galipoly. Au nord est le port.
Il existe sur la terre, dit-on, trois grandes villes dont chacune renferme sept montagnes; c'est Rome, Constantinople et Antioche. Selon moi, Rome est plus grande et plus arrondie que Constantinople. Pour Antioche, comme je ne l'ai vue qu'en passant, je ne puis rien dire sur sa grandeur; cependant ses montagnes m'ont paru plus hautes que celles des deux autres.
On donne à Constantinople, dans son triangle, dix-huit milles de tour, dont un tiers est situé du côté de terre, vers le couchant. Elle a une bonne enceinte de murailles, et surtout dans la partie qui regarde la terre. Cette portion, qu'on dit avoir six milles d'une pointe à l'autre, a en outre un fossé profond qui est en glacis, excepté dans un espace de deux cents pas, à l'une de ses extrémités, près du palais appelé la Blaquerne; on assure même que les Turcs ont failli prendre la ville par cet endroit foible Quinze ou vingt pieds en avant du fosse est une fausse braie d'un bon et haut mur.
Aux deux extrémités de ce côté il y avoit autrefois deux beaux palais qui, si l'on en juge par les ruines et les restes qui en subsistent encore, étoient très-forts. On m'a conté qu'ils ont été abattus par un empereur dans une circonstance où, prisonnier du Turc, il courut risque de la vie. Celui-ci exigeoit qu'il lui livrât Constantinople, et, en cas de refus, il menaçoit de le faire mourir. L'autre répondit qu'il préféroit la mort à la honte d'affliger la chrétienté par un si grand malheur, et qu'après tout sa perte ne seroit rien en comparaison de celle de la ville. Quand le Turc vit qu'il n'avanceroit rien par cette voie, il lui proposa la liberté, à condition que la place qui est devant Sainte-Sophie seroit abattue, ainsi que les deux palais. Son projet étoit d'affoiblir ainsi la ville, afin d'avoir moins de peine à la prendre. L'empereur consentit à la proposition, et la preuve en existe encore aujourd'hui.
Constantinople est formée de diverses parties séparées: de sorte qu'il y a plus de vide que de plein. Les plus grosses caraques peuvent venir mouiller sous ses murs, comme à Péra; elle a en outre dans son intérieur un petit havre qui peut contenir trois ou quatre galères. Il est au midi, près d'une porte où l'on voit une butte composée d'os de chrétiens qui, après la conquête de Jérusalem et d'Acre, par Godefroi de Bouillion, revenoient par le détroit. A mesure que les Grecs les passoient, ils les conduisoient dans cette place, qui est éloignée et cachée, et les y égorgeoient. Tous quoiqu'en très-grand nombre, auroient péri ainsi, sans un page qui, ayant trouvé moyen de repasser en Asie, les avertit du danger qui les menaçoit: ils se répandirent le long de la mer Noire, et c'est d'eux, à ce qu'on prétend, que descendent ces peuples gros chrétiens (d'un christianisme grossier) qui habitent là: Circassiens, Migrelins, (Mingreliens), Ziques, Gothlans et Anangats. Au reste, comme ce fait est ancien, je n'en sais rien que par ouï-dire.
Quoique la ville ait beaucoup de belles églises, la plus remarquable, ainsi que la principale, est celle de Sainte-Sophie, où le patriarche se tient, et autres gens comme chanonnes (chanoines). Elle est de forme ronde, située près de la pointe orientale, et formée de trois parties diverses; l'une souterraine, l'autre hors de terre, la troisième supérieure à celle-ci. Jadis elle étoit entourée de cloîtres, et avoit, dit-on, trois milles de circuit; aujourd'hui elle est moins étendue, et n'a plus que trois cloîtres, qui tous trois sont pavés et revêtus en larges carreaux de marbre blanc, et ornés de grosses colonnes de diverses couleurs. [Footnote: Deux de ces galeries ou portiques, que l'auteur appelle cloîtres, subsistent encore aujourd'hui, ainsi que les colonnes. Celles-ci sont de matières différentes, porphyre, marbre, granit, etc.; et voilà pourquoi le voyageur, qui n'étoit pas naturaliste, les représente comme étant de couleurs diverses.] Les portes, remarquables par leur largeur et leur hauteur, sont d'airain.
Cette église possède, dit on, l'une des robes de Notre-Seigneur, le fer de la lance qui le perça, l'éponge dont il fut abreuvé, et le roseau qu'on lui mit en main. Moi je dirai que derrière le choeur on m'a montré les grandes bandes du gril où fut rôti Saint-Laurent, et une large pierre en forme de lavoir, sur laquelle Abraham fit manger, dit-on, les trois anges qui alloient détruire Sodome et Gomorre.
J'étois curieux de savoir comment les Grecs célébroient le service divin, et en conséquence je me rendis à Sainte-Sophie un jour où le patriarche officoit. L'empereur y assistoit avec sa femme, sa mère et son frère, despote de Morée. [Footnote: Cet empereur étoit Jean Paléologue II; son frère, Démétrius, despote ou prince du Péloponnèse; sa mère, Irène, fille de Constantin Dragasès, souverain d'une petite contrée de la Macédoine; sa femme, Marié Comnène, fille d'Alexis, empereur de Trébisonde.] On y représenta un mystère, dont le sujet étoit les trois enfans que Nabuchodonosor fit jeter dans la fournaise. [Footnote: Ces farces dévotes étoient d'usage alors dans l'église Grecque, ainsi que dans la Latine. En France on les appeloit mystères, et c'est le nom que le voyageur donne à celle qu'il vit dans Sainte-Sophie.]
L'impératrice, fille de l'empereur de Traséonde (Trébisonde), me parut une fort belle personne. Cependant, comme je ne pouvois la voir que de loin, je voulus la considérer de plus près: d'ailleurs j'étois curieux de savoir comment elle montoit à cheval; car elle étoit venue ainsi à l'église, accompagnée seulement de deux dames, de trois vieillards, ministres d'état, et de trois de ces hommes à qui les Turcs confient la garde de leurs femmes (trois eunuques). Au sortir de Sainte-Sophie elle entra dans un hôtel voisin pour y dîner; ce qui m'obligea d'attendre là qu'elle sortît, et par conséquent de passer toute la journée sans boire ni manger.
Elle parut enfin. On lui apporta un banc sur lequel elle monta. On fit approcher du banc son cheval, qui étoit superbe et couvert d'une selle magnifique. Alors un des veillards prit le long manteau qu'elle portoit, et passa de l'autre côté du cheval, en le tenant étendu sur ses mains aussi haut qu'il pouvoit. Pendent ce temps elle mit le pied sur l'étrier, elle enfourcha le cheval comme le font les hommes, et dès qu'elle fut en selle le vieillard lui jeta le manteau sur les épaules; après quoi il lui donna un de ces chapeaux longs, à pointe, usités en Grèce, et vers l'extrémité duquel étoient trois plumes d'or qui lui séyoient très-bien.
J'étois si près d'elle qu'on me dit de m'èloigner: ainsi je pus la voir parfaitement. Elle avoit aux oreilles un fermail (anneau) large et plat, orné de plusieurs pierres précieuses, et particulièrement de rubis. Elle me parut jeune, blanche, et plus belle encore que dans l'église; en un mot, je n'y eusse trouvé rien à redire si son visage n'avoit été peint, et assurément elle n'en avoit pas besoin.
Les deux dames montèrent à cheval en même temps qu'elle; elles étoient belles aussi, et portoient comme elle manteau et chapeau. La troupe retourna au palais de la Blaquerne.
Au devant de Sainte Sophie est une belle et immense place, entourée de murs comme un palais, et où jadis on faisoit des jeux. [Footnote: L'hippodrome Grec, aujourd'hui l'atméïdan des Turcs.] J'y vis le frère de l'empereur, despote de Morée, s'exercer avec une vingtaine d'autres cavaliers. Chacun d'eux avoit un arc: ils couroient à cheval le long de l'enceinte, jetoient leurs chapeaux en avant; puis, quand ils l'avoient dépassé, ils tiroient par derrière, comme pour le percer, et celui d'entre eux dont la flèche atteignoit le chapeau de plus près étoit réputé le plus habile. C'est-là un exercice qu'ils ont adopté des Turcs, et c'est un de ceux auxquels ils cherchent à se rendre habiles.
De ce côté, près de la pointe de l'angle, est la belle église de
Saint-George, qui a, en face de la Turquie, [Footnote: Il s'agit ici de la
Turquie d'Asie. On n'avoit point encore donné ce nom aux provinces que les
Turcs possedoient en Europe.] une tour à l'endroit où le passage est le
plus étroit.
De l'autre côté, à l'occident, se voit une très-haute colonne carrée portant des caractères tracés, et sur laquelle est une statue de Constantin, en bronze. Il tient un sceptre de la main gauche, et a le bras droit et la main étendus vers la Turquie et le chemin de Jérusalem, comme pour marquer que tout ce pays étoit sous sa loi.
Près de cette colonne il y en a trois autres, placées sur une même ligne, et d'un seul morceau chacun. Celles-ci portoient trois chevaux dorés qui sont maintenant à Venise. [Footnote: Ils sont maintenant à Paris, et il y en a quatre.]
Dans la jolie église de Panthéacrator, occupée par des religieux caloyers, qui sont ce que nous appellerions en France moines de l'Observance, on montre une pierre ou table de diverses couleurs que Nicodème avott fait tailler pour placer sur son tombeau, et qui lui servit à poser le corps de Notre-Seigneur quand il le descendit de la croix. Pendant ce temps la Vierge pleuroit sur le corps; mais ses larmes, au lieu d'y rester, tombèrent toutes sur la pierre, et on les y voit toutes encore. D'abord je crus que c'étoient des gouttes de cire, et j'y portai la main pour les tâter; je me baissai ensuite, afin de la regarder horizontalement et à contre jour, et me sembla que c'estoient gouttes d'eau engellées. C'est là une chose que plusieurs personnes ont pu voir comme moi.
Dans la même église sont les tombeaux de Constantin et de sainte Hélène sa mère, placés chacun à la hauteur d'environ huit pieds, sur une colonne qui se termine comme un diamant pointu à quatre faces. On dit que les Vénitiens, pendant qu'ils eurent à Constantinople une grande puissance, tirèrent du tombeau de sainte Hélène son corps, qu'ils emportèrent à Venise, où il est encore tout entier. Ils tentèrent, dit-on, la même chose pour celui de Constantin, mais ils ne purent en venir à bout; et le fait est assez vraisemblable, puisqu'on y voit encore deux gros morceaux brisés à l'endroit qu'on vouloit rompre. Les deux tombeaux sont couleur de jaspre sur le vermeil, comme une brique (de jaspe rouge).
On montre dans l'église de Sainte-Apostole un tronçon de la colonne à laquelle fut attaché Notre-Seigneur pour être battu de verges chez Pilate. Ce morceau, plus grand que la hauteur d'un homme, est de la même pierre que deux autres que j'ai vus, l'une à Rome, l'autre à Jérusalem; mais ce dernier excède en grandeur les deux autres ensemble.
Il y a encore dans la même église, et dans des cercueils de bois, plusieurs corps saints qui sont entiers: les voit qui veut. L'un d'eux avoit eu la tête coupée; on lui en a mis une d'un autre saint Au reste les Grecs ne portent point à ces reliques le même respect que nous. Il en est de même pour la pierre de Nichodème et la colonne de Notre-Seigneur: celle-ci est seulement couverte d'une enveloppe en planches, et posée debout près d'un pilier, à main droite quand on entre dans l'église par la porte de devant.
Parmi les belles églises je citerai encore comme une des plus remarquables celle qu'on nomme la Blaquerne, parce-qu'elle est près du palais impérial, et qui, quoique petite et mal couverte, a des peintures avec pavé et revêtemens en marbre. Je ne doute pas qu'il n'y en ait plusieurs autres également dignes d'être vantées; mais je n'ai pu les visiter toutes. Les marchands (marchands Latins) en ont une où tous les jours on dit la messe à la romaine. Celle-ci est vis-à-vis le passage de Péra.
La ville a des marchands de plusieurs nations; mais aucune n'y est aussi puissante que les Vénitiens. Ils y ont un baille (baile) qui connoît seul de toutes leurs affaires, et ne dépend ni de l'empereur ni de ses officiers. C'est-là un privilège qu'ils possèdent depuis longtemps: [Footnote: Depuis la conquête de l'empire d'Orient par les Latins, en 1204, conquête à laquelle les Vénitiens avoient contribué en grande partie.] on dît même que par deux fois ils ont, avec leurs galères, sauvé des Turcs la ville; pour moi je croy que Dieu l'a plus gardée pour les saintes reliques qui sont dedans que pour autre chose.
Le Turc y entretient aussi un officier pour le commerce qu'y font ses sujets, et cet officier est, de même que le baile, indépendant de l'empereur; ils y ont même le droit, quand un de leurs esclaves s'échappe et s'y réfugie, de le redemander, et l'empereur est obligé de le leur rendre.
Ce prince est dans une grande sujétion du Turc, puisque annuellement il lui paie, m'à-t-on dit, un tribut de dix mille ducats; et cette somme est uniquement pour Constantinople: car au-delà de cette ville il ne possède rien qu'un château situé à trois lieues vers le nord, et en Grèce une petite cité nommée Salubrie.
J'étois logé chez un marchand Catalan. Cet homme ayant dit à l'un des gens du palais que j'étoîs à monseigneur de Bourgogne, l'empereur me fit demander s'il étoit vrai que le duc eût pris la pucelle, ce que les Grecs ne pouvoient croire. [Footnote: La pucelle d'Orléans, après avoir combattu avec gloire les Anglais et le duc de Bourgogne ligués contre la France, avoit été faite prisonnière en 1430, par un officier de Jean de Luxembourg, général des troupes du duc, puis vendue par Jean aux Anglais, qui la firent brûler vive l'année suivante. Cette vengeance atroce avoit retenti dans toute l'Europe. A Constantinople le bruit public l'attribuoit au duc; mais les Grecs ne pouvoient croire qu'un prince chrétien eût été capable d'un pareille horreur, et leur sembloit, dit l'auteur, que c'estoit une chose impossible.] Je leur en dys la vérité tout ainsi que la chose avoit esté; de quoy ils furent bien esmerveilliés.
Le jour de la Chandeleur, les marchands me prévinrent que, l'après-dinée, il devoit y avoir au palais un office solennel pareil à celui que nous faisons ce jour-là; et ils m'y conduisirent. L'emperenr étoit à l'extrémité d'une salle, assis sur une couche (un coussin): l'impératrice vit la cérémonie d'une pièce supérieure; et sont les chappellains qui chantent l'office, estrangnement vestus et habilliés, et chantent par cuer, selon leurs dois.
Quelques jours après, on me mena voir également une fête qui avoit lieu pour le mariage d'un des parens de l'empereur. Il y eut une joute à la manière du pays, et cette joute me parut bien étrange. La voici:
Au milieu d'une place on avoit planté, en guise de quintaine, un grand pieu auquel étoit attachée une planche large de trois pieds, sur cinq de long. Une quarantaine de cavaliers arrivèrent sur le lieu sans aucune pièce quelconque d'armure, et sans autre arme qu'un petit bâton.
D'abord ils s'amusèrent à courir les uns après les autres, et cette manoeuvre dura environ une demi-heure. On apporta ensuite soixante à quatre-vingts perches d'aune, telles et plus longues encore que celles dont nous nous servons pour les couvertures de nos toits en chaume. Le marié en prit une le premier, et il courut ventre à terre vers la planche, pour l'y briser. Elle plioit et branloit dans sa main; aussi la rompit-il sans effort. Alors s'élevèrent des cris de joie, et les instrumens de musique, qui étoient des nacaires, comme chez les Turcs, se firent entendre. Chacun des autres cavaliers vint de même prendre sa perche et la rompre. Enfin le marié en fit lier ensemble deux, qui à la vérité n'étoient pas trop fortes, et il les brisa encore sans se blesser. [Footnote: La Brocquière devoit trouver ces joutes ridicules, parce qu'il étoit accoutumé aux tournois de France, où des chevaliers tout couverts de fer se battoient avec des épées, des lances, des massues, et où très-fréquemment il y avoit des hommes tués, blessés ou écrasés sous les pieds des chevaux. C'est ce qui lui fait dire par deux fois que dans la joute des perches il n'y eut personne de blessé.] Ainsi finit la fête, et chacun retourna chez soi sain et sauf. L'empereur et son épouse étoient à une fenêtre pour la voir.
Je m'étois proposé de partir avec ce messire Bénédict de Fourlino, qui, comme je l'ai dit, étoit envoyé en ambassade vers le Turc par le duc de Milan. Il avoit avec lui un gentilhomme du duc, nommé Jean Visconti, sept autres personnes, et dix chevaux de suite, parce que, quand on voyage en Grèce, il faut porter sans exception tout ce dont on peut avoir besoin.
Je sortis de Constantinople le 23 Janvier 1433, et traversai d'abord Rigory, passage jadis assez fort, et formé par une vallée dans laquelle s'avance un bras de mer qui peut bien avoir vingt milles de longueur. Il y avoit une tour que les Turcs ont abattue. Il y reste un pont, une chaussée et un village de Grecs. Pour arriver à Constantinople par terre on n'a que ce passage, et un autre un peu plus bas que celui-ci, plus fort encore, et sur une rivière qui vient là se jeter dans la mer.
De Rigory j'allai à Thiras, habité pareillement par des Grecs, jadis bonne ville, et passage aussi fort que le précédent, parce qu'il est formé de même par la mer. A chaque bout du pont étoit une grosse tour. La tour et la ville, tout a été détruit par les Turcs.
De Thiras je me rendis à Salubrie. Cette ville, située à deux journées de Constantinople, a un petit port sur le golfe, qui s'étend depuis ce dernier lieu jusqu'à Galipoly. Les Turcs n'ont pu la prendre, quoique du côté de la mer elle ne soit pas forte. Elle appartient à l'empereur, ainsi que le pays jusque-là; mais ce pays, tout ruiné, n'a que des villages pauvres.
De là je vins à Chourleu, jadis considérable, détruit par les Turcs et peuplé de Turcs et de Grecs;
De Chourleu a Mistério, petite place fermée: il n'y a que des Grecs, avec un seul Turc à qui son prince l'a donnée;
De Mistério à Pirgasy, où il ne demeure que des Turcs, et dont les murs sont abattus;
De Pirgasy à Zambry, également détruite;
De Zambry à Andrenopoly (Andrinople), grande ville marchande, bien peuplée, et située sur une très-grosse rivière qu'on nomme la Marisce, à six journées de Constantinople. C'est la plus forte de toutes celles que le Turc possède dans la Grèce, et c'est celle qu'il habite le plus volontiers. Le seigneur ou lieutenant de Grèce (le gouverneur) y fait aussi son séjour, et l'on y trouve plusieurs marchands Vénitiens, Catalans, Génois et Florentins. Depuis Constantînople jusque là, le pays est bon, bien arrosé, mais mal peuplé; il a des vallées fertiles, et produit de tout, excepté du bois.
Le Turc étoit à Lessère, grosse ville en Pyrrhe, près du lieu de Thessalie où se livra la bataille entre César et Pompée, et messire Benedicto prit cette route pour se rendre auprès de lui. Nous passâmes la Marisce en bateaux, et rencontrâmes, a peu de distance, cinquante de ses femmes, accompagnées d'environ seize eunuques, qui nous apprirent qu'ils les conduisoient à Andrinople, où lui-même se proposoit de venir bientôt.
J'allaià Dymodique, bonne ville, fermée d'une double enceinte de murailles. Elle est fortifiée d'un côté par une rivière, et de l'autre par un grand et fort château construit sur une hauteur presque ronde, et qui, dans son circuit, peut bien renfermer trois cents maisons. Le château a un donjon où le Turc, m'a-t-on dit, tient son trésor.
De Dymodique je me rendis à Ypsala, assez grande ville, mais totalement détruite, et où je passai la Marisce une seconde fois. [Footnote: Ici le copiste écrit la Maresce, plus haut il avoit mis Maresche, et plus haut encore Marisce. Ces variations d'orthographe sont infiniment communes dans nos manuscrits, et souvent d'une phrase à l'autre. J'en ai fait la remarque dans mon discours préliminaire.] Elle est à deux journées d'Andrinople. Le pays, dans tout cet espace, est marécageux et difficile pour les chevaux.
Ayne, au-delà d'Ypsala, est sur la mer, à l'embouchure de la Marisce, qui a bien en cet endroit deux milles de large. Au temps de Troye-la-Grant, ce fut une puissante cité, qui avoit son roi: maintenant elle a pour seigneur le frère du seigneur de Matelin, qui est tributaire du Turc.
Sur une butte ronde on y voit un tombeau qu'on dit être celui de Polydore, le plus jeune des fils de Priam. Le père, pendant le siège de Troie, avoit envoyé son fils au roi d'Ayne, avec de grands trésors; mais, après la destruction de la ville, le roi, tant par crainte des Grecs que par convoitise des trésors, fit mourir le jeune prince.
A Ayne je passai la Marisce sur un gros bâtiment, et me rendis à Macry, autre ville maritime à l'occident de la première, et habitée de Turcs et de Grecs. Elle est près de l'ile de Samandra, qui appartient au seigneur d'Ayne, et elle paroit avoir été autrefois très-considérable; maintenant tout y est en ruines, à l'exception d'une partie du château.
Caumissin, qu'on trouve ensuite après avoir traversé une montagne, a de bons murs, qui la rendent assez forte, quoique petite. Elle est sur un ruisseau, en beau et plat pays, fermé par d'autres montagnes à l'occident, et ce pays s'étend, dans un espace de cinq à six journées, jusqu'à Lessère.
Missy fut également et forte et bien close: mais une partie de ses murs sont abattus; tout y a été détruit, et elle n'a point d'habitans.
Péritoq, ville ancienne et autrefois considérable, est sur un golfe qui s'avance dans les terres d'environ quarante milles, et qui part de Monte-Santo, où sont tant de caloyers. Elle a des Grecs pour habitans, et pour défense de bonnes murailles, qui cependant sont entamées par de grandes brêches. De là, pour aller à Lessère, le chemin est une grande plaine. C'est près de Lessère, dit-on, que se livra la grande bataille de Thessale (de Pharsale).
Je n'allai point jusqu'à cette dernière ville. Instruits que le Turc étoit en route, nous l'attendîmes à Yamgbatsar, village construit par ses sujets. Il n'arriva que le troisième jour. Son escorte, quand il marchoit, étoit de quatre à cinq cents chevaux; mais comme il aimoit passionnément la chasse au vol, la plus grande partie de cette troupe étoit composée de fauconniers et d'ostriciers (autoursiers), gens dont il faisoit un grand cas, et dont il entretenoit, me dit-on, plus de deux mille. Avec ce goût il ne faisoit que de petites journées, et ses marches n'étoient pour lui qu'un objet d'amusement et de plaisir.
Il entra dans Yamgbatsar avec de la pluie, n'ayant pour cortége qu'une cinquantaine de cavaliers avec douze archers, ses esclaves, qui marchoient à pied devant lui. Son habillement étoit une robe de velours cramoisi, fourrée de martre zibeline, et sur la tête il portoit, comme les Turcs, un chapeau rouge; mais, pour se garantir de la pluie, par-dessus sa robe il en avoit mis une autre de velours, en guise de manteau, selon la mode du pays.
Il campa sous un pavillon qu'on avoit apporté; car nulle part on ne trouve à loger, nulle part on ne trouve de vivres que dans les grandes villes, et, en voyage, chacun est obligé de porter tout ce qui lui est nécessaire. Pour lui, il avoit un grand train de chameaux et d'autres bêtes de somme.
L'après-dinée il sortit pour aller prendre un bain, et je le vis à mon aise. Il étoit à cheval, avec son même chapeau et sa robe cramoisie, accompagné de six personnes à pied; je l'entendis même parler à ses gens, et il me parut avoir la parole lourde. C'est un prince de vingt-huit à trente ans, qui déja devient très-gras.
L'ambassadeur lui fit demander par un des siens s'il pourroit avoir de lui une audience et lui offrir les présens qu'il apportoit. Il fit réponse qu'allant à ses plaisirs il ne vouloit point entedre parler d'affaires; que d'ailleurs ses bayschas (bachas) étoient absens, et que l'ambassadeur n'avoit qu'à les attendre ou aller l'attendre lui-même dans Andrinople.
Messire Bénédict prit ce dernier parti. En conséquence nous retournâmes à Caumissin, et de là, après avoir repassé la montagne dont j'ai parlé, nous vînmes gagner un passage formé par deux hautes roches entre lesquelles coule une rivière. Pour le garder on avoit construit sur l'une des roches un fort château nommé Coulony, qui maintenant est détruit presque en entier. La montagne est en partie couverte de bois, et habité par des hommes méchans et assassins.
J'arrivai ainsi à Trajanopoly, ville bâtie par un empereur nommé Trajan, lequel fit beaucoup de choses dignes de mémoire. Il étoit fits de celui qui fonda Andrénopoly. Les Sarrasins disent qu'il avoit une oreille de mouton. [Footnote: Trajanopoly ne fut point nommée ainsi pour avoir été construite, par Trajan, mais parce qu'il y mourut. Elle existoit avant lui, et se nommoit Sélinunte.
Adrien ne fut pas le père de Trajan, mais au contraire son fils adoptif, et c'est par-là qu'il devint son successeur.
Andrinople n'a pas plus été fondée par Adrien que Trajanopoly par Trajan. Un tremblement de terre l'avoit ruinée; il la fit rebâtir et lui donna son nom. On doit excuser ces erreurs dans un auteur du quinzième siècle. Quant à l'oreille de mouton, il en parle comme d'une fable de Sarrasins.]
Sa ville, qui étoit très-grande, est dans le voisinage de la mer et de la Marisce. On n'y voit plus que des ruines, avec quelques habitans. Elle a une montagne au levant et la mer au midi. L'un des ses bains porte le nom d'eau sainte.
Plus loin est Vyra, ancien château qu'on a demoli en plusieurs endroits. Un Grec m'a dit que l'église avoit trois cents chanoines. Le choeur en subsiste encore, et les Turcs en ont fait une mosquée. Ils ont aussi construit autour du château une grande ville, peuplée maintenant par eux et par des Grecs. Elle est sur une montagne près de la Marisce.
Au sortir de Vyra nous recontrâmes le seigneur (gouverneur) de la Grèce, qui, mandé par le Turc, se rendoit apprès de lui avec une troupe de cent vingt chevaux. C'est un bel homme, natif de Bulgarie, et qui a été esclave de son maître; mais comme il a le talent de bien boire, le dit maître lui a donné le gouvernement de Grèce, avec cinquante mille ducats de revenu.
Dymodique, où je revins, me parut plus belle et plus grande encore qu'à mon premier passage; et s'il est vrai que le Turc y a déposé son trésor, assurément il a raison.
Nous fûmes obligés de l'attendre onze jours dans Adrinople. Enfin il arriva le premier de carême. Le grand calife (le muphti), qui est chez eux ce qu'est le pape chez nous, alla au-devant de lui avec tous les notables de la ville: ce qui formoit une troupe très-nombreuse. Il en étoit déja assez près lorsqu'ils le rencontrèrent, et néanmoins il s'arrêta pour boire et manger, envoya en avant une partie de ces gens, et n'y entra qu'à la nuit.
J'ai eu occasion de me lier, pendant mon séjour à Andrinople, avec plusieurs personnes qui avoient vécu à sa cour, et qui, à portée de le bien connoître, m'ont donné sur lui quelques détails; et d'abord, moi qui l'ai vu plusieurs fois, je dirai que c'est un petit homme, gros et trapu, à physionomie Tartare, visage large et brun, joues élevées, barbe ronde, nez grand et courbé, petits yeux; mais il est, m'a-t-on dit, doux, bon, libéral, distribuant volontiers seigneuries et argent.
Ses revenus sont de deux millions et demi de ducats, y compris vingt-cinq mille qu'il perçoit en tributs. [Footnote: Il y a ici erreur de copiste sur ces vingt-cinq mille ducats de tributs; la somme est trop foible. On verra plus bas que le despote de Servie en payoit annuellement cinquante mille à lui seul.] D'ailleurs, quand il leve une armée, non seulement elle ne lui coûte rien; mais il y gagne encore, parce que les troupes qu'on lui amène de Turquie en Grèce [Footnote: J'ai déja remarqué que l'auteur appelle Turquie les états que possédoient en Asie les Turcs, et qu'il désigne sous le nom de Grèce ceux qu'ils avoient en-deçà du détroit, et que nous nommons aujourd'hui Turquie d'Europe.] paient à Gallipoly le comarch, qui est de trois aspres par homme et de cinq par cheval. Il en est de même au passage de la Dunoë (du Danube). D'ailleurs, quand ses soldats vont en course et qu'ils font des esclaves, il a le droit d'en prendre un sur cinq, à son choix.
Cependant il passe pour ne point aimer la guerre, et cette inculpation me paroît assez fondée. En effet il a jusqu'à présent éprouvé de la part de la chrétienté si peu de resistance que s'il vouloit employer contre elle la puissance et les revenus dont il jouit, ce lui seroit chose facile d'en conquérir une très grande partie. [Footnote: Le Sultan dont la Brocquière fait ici mention, et qu'il a désigné ci-devant sous le non d'Amourat-Bay, est Amurat II, l'un des princes Ottomans les plus célèbres. L'histoire cite de lui plusieurs conquêtes qui à la vérité sont la plupart postérieures au temps dont parle ici la relation. S'il n'en a point fait davantage, c'est qu'il eut en tête Huniade et Scanderberg. D'ailleurs sa gloire fut éclipsée par celle de son fils, le fameux Mahomet II, la terreur des chrétiens, surnommé le grand par sa nation, et qui, vingt ans après, en 1453, prit Constantinople, et détruisit le peau qui subsistoit encore de l'empire Grec.]
Un de ses goûts favoris est la chasse aux chiens et aux oiseaux. Il a, dit-on, plus de mille chiens et plus de deux mille oiseaux dressés, et de diverses espèces; j'en ai vu moi-même une très-grande partie.
Il aime beaucoup à boire, et aime ceux qui boivent bien. Pour lui, il va sans peine jusqu'à dix ou douze grondils de vin: ce qui fait six ou sept quartes. [Footnote: La quarte s'appeloit ainsi, parce qu'elle étoit le quart du chenet, qui contenoit quatre pots et une pinte. Le pot étoit de deux pintes, et par conséquent la quarte faisoit deux bouteilles, plus un demi-setier; et douze grondils, vingt-trois bouteilles.] C'est quand il a bien bu qu'il devient libéral et qu'il distribue ses grands dons: aussi ses gens sont-ils très-aises de le voir demander du vin. L'année dernière il y eut un Maure qui s'avisa de venir le prêcher sur cet objet, et qui lui représenta que cette liqueur étant défendue par le prophète, ceux qui en buvoient n'étoient pas de bons Sarrasins: pour toute réponse il le fit mettre en prison, puis chasser de ses états, avec défense d'y jamais remettre les pieds.
Au goût pour les femmes il joint celui des jeunes garçons. Il a trois cents des premières et une trentaine des autres; mais il se plaît devantage avec ceux-ci. Quand ils sont grands il les récompense par de riches dons et des seigneuries: il y en a un auquel il a donné en mariage l'une de ses soeurs, avec vingt-cinq mille ducats de revenu.
Certains personnes font monter son trésor à un demi-million de ducats, d'autres à un million. Il en a en outre un second, qui consiste en esclaves, en vaisselle, et principalement en joyaux pour ses femmes. Ce dernier article est estimé seul un million d'or. Moi, je suis convaincu que s'il tenoit sa main fermée pendant un an, et qu'il s'abstint de donner ainsi à l'aveugle, il épargneroit un million de ducats sans faire tort à personne.
De temps en temps il fait de grands exemples de justice bien remarquables; ce qui lui procure d'être parfaitement obéi tant dans son intérieur qu'au-dehors. D'ailleurs il sait maintenir son pays dans un excellent état de défense, et il n'emploie vis-à-vis de ses sujets Turcs ni taille ni aucun genre d'extorsion. [Footnote: Ceci est une satire indirecte des gouvernemens d'Europe, où chaque jour les rois, et même les seigneurs particuliers, vexoient ce qu'ils appéloient leurs hommes ou leurs sujets par des tailles arbitraires et des milliers d'impôts dont les noms étoient aussi bizarres que l'assiette et la perception en étoient abusives.]
Sa maison est composée de cinq mille personnes tant à pied qu'à cheval; mais à l'armée il n'augmente en rien leurs gages: de sorte qu'en guerre il ne depense pas plus qu'en paix.
Ses principaux officiers sont trois baschas ou visiers-bachas (visirs-bachas.) Le visir est un conseiller; le bâcha, une sorte de chef ou ordonnateur. Ces trois personnages sont chargés de tout ce qui concerne sa personne ou sa maison, et on ne peut lui parler que par leur entremise. Quand il est en Grèce, c'est le seigneur de Grèce (le gouverneur) qui a l'inspection sur les gens de guerre; quand il est en Turquie, c'est le seigneur de Turquie.
Il a donné de grandes seigneuries; mais il peut les retirer à son gré. D'ailleurs ceux auxquels il les accorde sont tenus de le servir en guerre avec un certain nombre de troupes à leurs frais. C'est ainsi que, tous les ans, ceux de Grèce lui fournissent trente mille hommes qu'il peut employer et conduire par-tout où bon lui semble; et ceux de Turquie dix mille, auxquels il n'a que des vivres à fournir. Veut-il former une armée plus considérable, la Grèce seule, m'a-t-on dit, peut alors lui donner cent vingt mille hommes; mais ceux-ci, il est obligé de les soudoyer. La paie est de cinq aspers pour un fantassin, de huit pour un cavalier.
Cependant j'ai entendu dire que sur ces cent vingt mille hommes il n'y en avoit que la moitié, c'est-à-dire les gens de cheval, qui fussent en bon état, bien armés de tarquais et d'épée; le reste est composé de gens de pied mal équippés. Celui d'entre eux qui a une épée n'a point d'arc, celui qui a un arc n'a ni épée ni arme quelconque, beaucoup même n'ont qu'un bâton. Et il en est ainsi des piétons que fournit la Turquie: la moitié n'est armée que de bâtons; cependant ces piétons Turcs sont plus estimés que les Grecs, et meilleurs soldats.
D'autres personnes dont je regarde le témoignage comme véritable m'ont dit depuis que les troupes qu'annuellement la Turquie est obligée de fournir quand le seigneur veut former son armée, montent à trente mille hommes, et celles de Grèce à vingt mille, sans compter deux ou trois mille esclaves qui sont à lui, et qu'il arme bien.
Parmi ces esclaves il y a beaucoup de chrétiens. Il y en a aussi beaucoup dans les troupes Grecques: les uns Albaniens, les autres Bulgares ou d'autres contrées. C'est ainsi que dans la dernière armée de Grèce il se trouva trois mille chevaux de Servie, que le despote de cette province envoya sous le commandement d'un de ses fils. C'est bien à regret que tous ces gens-là viennent le servir; mais ils n'oseroient refuser.
Les bâchas arrivèrent à Andrinople trois jours après leur seigneur, et ils y amenoient avec eux une partie de ses gens et de son bagage. Ce bagage consiste en une centaine de chameaux et deux cent cinquante, tant mulets que sommiers, parce que la nation ne fait point usage de chariots.
Messire Bénédict, qui desiroit avoir de lui une audience, fit demander aux bachas s'il pouvoit les-voir, et ils répondirent que non. La raison de ce refus etoit qu'ils avoient bu avec leur seigneur, et qu'ils etoient ivres ainsi que lui. Cependant ils envoyèrent le lendemain chez l'ambassadeur pour le prévenir qu'ils étoient visibles, et il se rendit aussitôt chez chacun d'eux avec des présens: telle est la coutume; on ne peut leur parler sans apporter quelque chose, et il en est de même pour les esclaves qui gardent leurs portes. Je l'accompagnai dans cette visite.
Le jour suivant, dans l'après-dînée, ils lui firent dire qu'il pouvoit venir au palais. Il monta aussitôt à cheval pour s'y rendre avec sa suite, et je me joignis à elle: mais nous étions tous à pied; lui seul avoit un cheval.
Devant la cour nous trouvâmes une grande quantité d'hommes et de chevaux. La porte étoit gardée par une trentaine d'esclaves sous le gouvernement d'un chef, et armés de bâtons. Si quelqu'un se présente pour entrer sans permission, ils lui disent de se retirer; s'il insiste, ils le chassent à coups de bâton.
Ce que nous appelons la cour du roi, les Turcs l'appellent porte du seigneur. Toutes les fois que le seigneur reçoit un message ou ambassade, ce qui lui arrive presque tous les jours, il fait porte. Faire porte est pour lui ce qu'est pour nos rois de France tenir état royal et cour ouverte, quoique cependant il y ait entre les deux cérémonies beaucoup de différence, comme je le dirai tout-à-l'heure.
Quand l'ambassadeur fut entré on le fit asseoir près de la porte avec beaucoup d'autres personnes qui attendoient que le maître sortit de sa chambre pour faire porte. D'abord les trois bachas entrèrent avec le gouverneur de Grèce et autres qu'ils appellent seigneurs. Sa chambre donnoit sur une très-grande cour. Le gouverneur alla l'y attendre. Il parut.
Son vêtement étoit, selon l'usage, une robe de satin cramoisi, par-dessus laquelle il en avoit, comme manteau, une autre de satin vert à figures, fourrée de martre zibeline. Ses jeunes garçons l'accompagnoient; mais ils ne le suivirent que jusqu'à l'entrée de la pièce, et rentrèrent. Il ne resta près de lui qu'un petit nain et deux jeunes gens qui faisoient les fous. [Footnote: L'usage l'avoir des nains et des fous étoit très ancien dans les cours d'Orient. Il avoît passé avec les croisades dans celles des princes chretiens d'Europe, et dura en France, pour les fous, jusqu'à Louis XIV.]
Il traversa l'angle de la cour, et vint dans une galerie où l'on avoit préparé un siège pour lui. C'étoît une sorte de couche couverte en velours (un sopha), où il avoit quatre ou cinq degrés à monter. Il alla s'y asseoir à la manière Turque, comme nos tailleurs quand ils travaillent, et aussitôt les trois bachas vinrent prendre place à peu de distance de lui. Les autres officiers qui dans ces jours-là font partie de son cortège entrèrent également dans la galerie, et ils allèrent se ranger le long des murs, aussi loin de lui qu'ils le purent. En dehors, mais en face, étoient assis vingt gentilshommes Valaques, détenus à sa suite comme otages du pays. Dans l'intérieur de la salle on avoit placé une centaine de grands plats d'étain, qui chacun contenoient une pièce de mouton et du riz.
Quand tout le monde fut placé on fit entrer un seigneur du royaume de Bossène (Bosnie), lequel prétendoit que la couronne de ce pays lui apparteroit: en conséquence il étoit venu en faire hommage au Turc et lui demander du secours contre le roi. On le mena prendre place auprès des bachas; on introduisit ses gens, et l'on fit venir l'ambassadeur du duc de Milan.
Il partit suivi de ses présens, qu'on alla placer près des plats d'étain. Là, des gens préposés pour les recevoir, les purent et les levèrent au-dessus de leurs têtes aussi haut qu'ils le purent, afin que le seigneur et sa cour pussent les voir. Pendant ce temps, messire Bénédict avançoit lentement vers la galerie. Un homme de distinction vint au-devant de lui pour l'y introduire. En entrant il fit une révérence sans ôter l'aumusse qu'il avoit sur la tête; arrivé près des degrés, il en fit une autre très-profonde.
Alors le seigneur se leva: il descendit deux marches pour s'approcher de l'ambassadeur et le prit par la main. Celui-ci voulut lui baiser la sienne; mais il s'y refusa, et demanda par la voie d'un interprète Juif qui savoit le Turc et l'Italien, comment se portoit son bon frère et voisin le duc de Milan. L'ambassadeur répondit à cette question; après quoi on le mena prendre place près du Bosnien, mais à reculons, selon l'usage, et toujours le visage tourné vers le prince.
Le seigneur attendit, pour se rasseoir, qu'il fût assis. Alors les diverses personnes de service qui étoient dans la salle se mirent par terre, et l'introducteur qui l'avoit fait entrer alla nous chercher, nous autres qui formions sa suite, et il nous plaça près des Bosniens.
Pendant ce temps on attachoit au seigneur une serviette en soie; on plaçoit devant lui une pièce de cuir rouge, ronde et mince, parce que leur coutume est de ne manger que sur des nappes de cuir; puis on lui apporta de la viande cuite, sur deux plats dorés. Lorsqu'il fut servi, les gens de service allèrent prendre les plats d'étain dont j'ai parlé, et ils les distribuèrent par la salle aux personnes qui s'y trouvoient: un plat pour quatre. Il y avoit dans chacun un morceau de mouton et du riz clair, mais point de pain et rien à boire. Cependant j'aperçus dans un coin de la cour un haut buffet à gradins qui portoit un peu de vaisselle, et au pied duquel étoit un grand vase d'argent en forme de calice. Je vis plusieurs gens y boire; mais j'ignore si c'étoit de l'eau ou du vin.
Quant à la viande des plats, quelques-uns y goûtèrent; d'autres, non: mais, avant qu'ils fussent tous servis, il fallut desservir, parce que le maitre n'avoit point voulu manger. Jamais il ne prend rien en public, et il y a très-peu de personnes qui puissent se vanter de l'avoir entendu parler, ou vu manger ou boire.
Il sortit, et alors se firent entendre des ménestrels (musiciens) qui étoient dans la cour, près du buffet. Ils touchèrent des instrumens et chantèrent des chansons de gestes, dans lesquelles ils célébroient les grandes actions des guerriers Turcs. A mesure que ceux de la galerie entendoient quelque chose qui leur plaisoit, ils poussoient à leur manière des cris épouvantables. J'ignorois quels étoient les instrumens dont on jouoit: j'allai dans la cour, et je vis qu'ils étoient à cordes et fort grands, Les ménestrels vinrent dans la salle, où ils mangèrent ce qui s'y trouvoit. Enfin on desservit: chacun se leva, et l'ambassadeur se retira sans avoir dit un mot de son ambassade: ce qui, pour la première audience, est de coutume.
Une autre coutume encore est que quand un ambassadeur a été présenté au seigneur, celui-ci, jusqu'à ce qu'il ait fait sa réponse, lui envoie de quoi fournir à sa dépense; et cette somme est de deux cents aspers. Le lendemain donc un des gens du trésorier, celui-là même qui étoit venu prendre messire Bénédict pour le conduire à la cour, vint lui apporter la somme: mais peu après les esclaves qui gardent là porte vinrent chercher ce qu'en pareil cas il est d'usage de leur donner, et au reste ils se contentent de peu.
Le troisième jour, les bachas lui firent savoir qu'ils étoient prêts à apprendre de lui le sujet qui l'amenoit. Il se rendit aussitôt à la cour, et je l'y accompagnai. Déja le maître avoit tenu son audience; il venoit de se retirer, et les bachas seuls étoient restés avec le béguelar ou seigneur de Grèce. Quand nous eûmes passé la porte nous les trouvâmes tous quatre assis en dehors de la galerie, sur un pièce de bois qui se trouvoit là. Ils envoyèrent dire à l'ambassadeur d'approcher. On mit par terre, devant eux, un tapis, et ils l'y firent asseoir comme un criminel qui est devant son juge. Cependant il y avoit dans le lieu une assez grande quantité de monde.
Il leur exposa le sujet de sa mission, qui consistoit, m'a-t-on dit, à prier leur maitre, de la part du duc de Milan, de vouloir bien abandonner à l'empereur Romain Sigismond la Hongrie, la Valaquie, toute la Bulgarie jusqu'à Sophie, le royaume de Bosnie, et la partie qu'il possédoit d'Albanie dépendante d'Esclavonie. Ils répondirent qu'ils ne pouvoient pour le moment en instruire leur seigneur, parce qu'il étoit occupé; mais que dans dix jours ils feroient connoitre sa réponse, s'il la leur avoit donnée. C'est encore là une chose d'usage, que dès le moment où un ambassadeur est annoncé tel, il ne peut plus parler au prince; et ce règlement a lieu depuis que le grand-père de celui-ci a péri de la main d'un ambassadeur de Servie. L'envoyé étoit venu solliciter auprès de lui quelque adoucissement en faveur de ses compatriotes, que le prince vouloit réduire en servitude. Désespéré de ne pouvoir rien obtenir, il le tua, et fut lui-même massacré à l'instant. [Footnote: Le grand-père d'Amurath II est Bajazet I'er, qui mourut prisonnier de Tamerlan, soit qu'il ait été traite avec égards par son vainqueur, comme le veulent certains écrivains, soit qu'il ait péri dans une cage de fer, comme le prétendent d'autres: ainsi l'historiette de l'ambassadeur de Servie ne peut le regarder. Mais on lit dans la vie d'Amurath I'er, père de Bajazet, et par conséquent bisaleul d'Amurath II, un fait qui a pu donner lieu à la fable de l'assassinat. Ce prince, en 1389, venoit de remporter sur le despote de Servie une victoire signalée dans laquelle il l'avoit fait prisonnier, et il parcouroit le champ de bataille quand, passant auprès d'un soldat Tréballien blessé à mort, celui-ci le reconnoit, ranime ses forces et le poignarde.
Selon d'autres auteurs, le despote, qui se nommoit Lazare ou Eléazar Bulcowitz, se voit attaqué par une puissante armée d'Amurath. Hors d'état de résister, il emploie la trahison: il gagne un des grands seigneurs de sa cour, qui feint de passer dans le parti du sultan, et l'assassine. (Ducange, Familiæ Bisant p. 334.)
Enfin, selon une autre relation, Amurath fut tué dans le combat; mais Lazare, fait prisonnier par les Turcs, est par eux coupé en morceaux sur le cadavre sanglant de leur maître.
Il paroit, d'après le récit de là Brocquière, que la version de l'assassinat du sultan par le Servien est la véritable. C'est au moins ce que paroissent prouver les précautions prises à la cour Ottomane contre les ambassadeurs étrangers. Aujourd'hui encore, quand ils paroissent devant le souverain, on les tient par la manche.]
Le dixième jour, nous allâmes à la cour chercher réponse. Le seigneur étoit, comme la première fois, sur son siége; mais il n'y avoit avec lui dans la galerie que ceux de ses gens qui lui servoient à manger. Je n'y vis ni buffet, ni ménestrels, ni le seigneur de Bosnie, ni les Valaques; mais seulement Magnoly, frère du duc de Chifalonie (Céphalonie), qui se conduit envers le prince comme un serviteur bien respectueux. Les bachas eux-même étoient en dehors, debout et fort loin, ainsi que la plupart des personnes que j'avois vues autrefois dans l'intérieur; encore leur nombre étoit-il beaucoup moindre.
On nous fit attendre en dehors. Pendant ce temps, le grand cadi, avec ses autres associés, rendoit justice à la porte extérieure de la cour, et j'y vis venir devant lui des chrétiens étrangers pour plaider leur cause. Mais quand le seigneur se leva, les juges levèrent aussi leur séance, et se retirèrent chez eux.