A la vérité, son Français se ressent du sol. Il a beaucoup d'anglicismes et de locutions vicieuses; et la raison n'en est pas difficile à deviner. On sait que plus un ruisseau s'éloigne de sa source, et plus ses eaux doivent s'altérer. Mais c'est là, selon moi, le moindre défaut de l'auteur. Sans goût, sans jugement, sans critique, non seulement il admet indistinctement tous les contes et toutes les fables qu'il entend dire; mais il en forge lui-même à chaque instant.
A l'entendre il s'embarqua l'an 1332, jour de Saint-Michel; il voyagea pendant trente-cinq ans, et parcourut une grande partie dé l'Asie et de l'Afrique. Eh bien, ayez comme moi le courage de le lire; et si vous lui accordez d'avoir vu peut-être Constantinople, la Palestine et l'Egypte (ce que moi je me garderois bien de garantir), à coup sûr au moin vous resterez convaincu que jamais i, ne mit le pied dans tous ces pays dont il parle à l'aveugle; Arabie, Tartarie, Inde, Ethiopie, etc. etc.
Au moins, si les fictions qu'il imagine offroient ou quelque agrément ou quelque intérêt! s'il ne faisoit qu'user du droit de mentir, dont se sont mis depuis si long-temps en possession la plupart des voyageurs! Mais chez lui ce sont des erreurs géographiques si grossières, des fables si sottes, des descriptions de peuples et dé contrées imaginaires si ridicules, enfin des âneries si révoltantes, qu'en vérité on ne sait quel nom lui donner. Il en coûteroit d'avoir à traiter de charlatan un écrivain. Que seroit-ce donc si on avoit à la qualifier de hâbleur effronté? Cependant comment désigner le voyageur qui nous cite des géans de trente pieds de long; des arbres dont les fruits se changent en oiseaux qu'on mange; d'autres arbes qui tous les jours sortent de terre et s'en élèvent depuis le lever du soleil jusqu'à midi, et qui depuis midi jusqu'au soir y rentrent en entier; un val périlleux, dont il avoit près la fiction dans nos vieux romans de chevalerie, val ou il dit avoir éprouvé de telles aventures qu'infalliblement il y auroit péri si précédemment il n'auoit reçeu Corpus Domini (s'il n'avoit communié); un fleuve qui sort du paradis terrestre et qui, au lieu d'eau, roule des pierres précieuses; ce paradis qui, dit-il, est au commencement de la terre et placé si haut qu'il touche de près la lune; enfin mille autres impostures ou sottisses de même espèce, qui dénotent non l'erreur de la bêtise et de la crédulité, mais le mensonge de la réflexion et de la fraude?
Je regarde même comme tels, ces trente-cinq ans qu'il dit avoir employés à parcourir le monde sans avoir songé à revenir dans sa patrie que quand enfin la goute vint le tourmenter.
Quoiqu'il en existe trois éditions imprimées, l'une en 1487 chez Jean Cres, l'autre en 1517 chez Regnault, la troisième en 1542 chez Canterel, on ne le connoît guère que par le court extrait qu'en a publié Bergeron. Et en effet cet éditeur l'avoit trouvé si invraisemblable et si fabuleux qu'il l'a réduit à douze pages quoique dans notre manuscrit il en contienne cent soixante et dix-huit.
Dans le quinzième siècle, nous eûmes deux autres voyages en Terre-Sainte: l'un que je publie aujourd'hui; l'autre, par un carme nommé Huen, imprimé en 1487, et dont je ne dirai rien ici, parce qu'il est posterieur à l'autre.
La même raison m'empêchera de parler d'un ouvrage mis au jour par Mamerot, chantre et chanoine de Troyes. D'ailleurs celui-ci, intitulé passages faiz oultre-mer par les roys de France et autres princes et seigneurs François contre les Turcqs et autres Sarrasins et Mores oultre-marins, n'est point, à proprement parler, un voyage, mais une compilation historique des différentes craisades qui ont eu lieu en France, et que l'auteur, d'après la fausse Chronique de Turpin et nos romans de chevalerie, fait commencer à Charlemagne. La Bibliothèque nationale possède de celui-ci un magnifique exemplaire, orné d'un grand nombre de belles miniatures et tableaux.
Je viens à l'ouvrage de la Brocquière; mais celui-ci demande quelque explication.
Seconde Partie.
La folie des Croisades, comme tous les genres d'ivresse, n'avoit eu en France qu'une certaine durée, ou, pour parler plus exactement, de même que certaines fièvres, elle s'étoit calmée après quelques accès. Et assurément la croisade de Louis-le-Jeune, les deux de saint Louis plus désastreuses encore, avoient attiré sur le royaume assez de honte et de malheurs pour y croire ce fanatisme éteient à jamais.
Cependent la superstition cherchoit de temps à le rallumer. Souvent, en confession et dans certains cas de pénitence publique, le clergé imposoit pour satisfaction un pélerinage à Jérusalem, ou un temps fixe de croisade. Plusieurs fois même les papes employèrent tous les ressorts de leur politique et l'ascendant de leur autorité pour renouer chez les princes chrétiens quelqu'une de ces ligues saintes, où leur ambition avoit tant à gagner sans rien risquer que des indulgences.
Philippe-le-Bel, par hypocrisie de zèle et de religion, affecta un moment de vouloir en former une nouvelle pour la France. Philippe-de-Valois, le prince le moins propre à une enterprise si difficile et qui exigeoit tant de talens, parut s'en occuper pendant quelques années. Il reçut une ambassade du roi d'Arménie, entama des négociations avec la cour de Rome, ordonna même des préparatifs dans le port de Marseille. Enfin dans l'intervalle de ces mouvemens, l'an 1332, un dominicain nommé Brochard (surnommé l'Allemand, du nom de son pays), lui présenta deux ouvrages Latins composés à dessein sûr cet objet.
L'un, dans lequel il lui faisoit connoître la contrée qui alloit être le but de la conquête, étoit une description de la Terre-Sainte; et comme il avoit demeuré vingt-quatre ans dans cette contrée en qualité de missionnaire et de prédicateur, peu de gens pouvoient alléguer autant de droits que lui pour en parler.
L'autre, devisé en deux livres, par commémoration des deux épées dont il est mention dans l'Evangile, sous-divisé en douze chapitres à l'honneur des douze apôtres, traitoit des différentes routes entre lesquelles l'armée avoit à choisir, des précautions de détail à prendre pour le succès de l'entreprise, enfin des moyens de diriger et d'assurer l'expédition.
Quant à celui-ci, dont les matières concernent entièrement la marine et l'art militaire, on est surpris de voir l'auteur l'avoir entrepris, lui qui n'étoit qu'un simple religieux. Mais qui ne sait que, dans les siècles d'ignorance, quiconque est moins ignorant que ses contemporains, s'arroge le droit d'écrire sur tout? D'ailleurs, parmi les conseils que Brochard donnoit au roi et à ses généraux, son expérience pouvoit lui en avoir suggéré quelquesuns d'utiles. Et après tout, puisque dans la classe des nobles auxquels il eut appartenu de traiter ces objets, il ne se trouvoit personne peut-être qui put offrir et les mêmes connoissances locales que lui et un talent égal pour les écrire, pourquoi n'auroit-il pas hasardé ce qu'ils ne pouvoient faire?
Quoiqu'il en soit du motif et de son excuse, il paroît que l'ouvrage fit sur le roi et sur son conseil une impression favorable. On voit au moins, par la continuation de la Chronique de Nangis, que le monarque envoya <i>in terram Turcorum</i> Jean de Cépoy et l'évêque de Beauvais avec quelque peu d'infanterie <i>ad explorandos portus et passus, ad faciendos aliquas munationes et præparationes victualium pro passagio Terre Sanctæ</i>; et que la petite troupe, après avoir remporté quelques avantages aussi considérables que le permettoient ses foibles forces, revint en France l'an 1335. [Footnote: Spicil. t. II. p. 764.]
Au reste tout ce fracas d'armemens, de préparatifs et de menaces dont le royaume retentit pendant quelques années, s'évanouit en un vain bruit. Je ne doute point que, dans les commencemens, le roi ne fut de bonne foi. Sa vanité s'étoit laissée éblouir par un projet brillant qui alloit fixer sur lui les yeux de l'Asie et de l'Europe; et les esprits médiocres ne savent point résister à la séduction de pareilles chimères. Mais bientôt, comme les caractères foibles, fatigué des difficultés, il chercha des prétextes pour se mettre à l'écart; et dans ce dessein il demanda au pape des titres et de l'argent, que celui-ci n'accorda pas. Alors on ne parla plus de l'expédition; et tout ce qu'elle produisit fut d'attirer la colère et la vengeance des Turcs sur ce roi d'Arménie, qui étoit venu en France solliciter contre eux une ligue et des secours.
Au siècle suivant, la même fanfaronnade eut lieu à la cour de Bourgogne, quoique avec un début plus sérieux en apparence.
L'an 1432, cent ans après la publication des deux ouvrages de Brochard, plusieurs grands seigneurs des états de Bourgogne et officiers du duc Philippe-le-Bon font le pélerinage de la Terre-Sainte. Parmi eux est son premier écuyer tranchant nommé la Brocquière. Celui-ci, après plusieurs courses dévotes dans le pays, revient malade à Jérusalem, et pendant sa convalescence il y forme le hardi projet de retourner en France par la voie de terre. C'étoit s'engager à traverser toute la partie occidentale d'Asie, toute l'Europe orientale; et toujours, excepté sur la fin du vovage, à travers la domination musulmane. L'exécution de cette entreprise, qui aujourd'hui même ne seroit point sans difficultés, passoit alors pour impossible. En vain ses camarades essaient de l'en détourner: il s'y obstine; il part, et, après avoir surmonté tous les obstacles, il revient, dans le cours de l'année 1433, se présenter au duc sous le costume Sarrasin, qu'il avoit été obligé de prendre, et avec le cheval qui seul avoit fourni à cette étonnante traite.
Une si extraordinaire aventure ne pouvoit manquer de produire à la cour un grand effet. Le duc voulut que le voyageur en rédigeat par écrit la relation. Celui-ci obéit; mais son ouvrage ne parut que quelques années après, et même postérieurement à l'année 1438, puisque cette époque y est mentionnée, comme on le verra ci-dessous.
Il n'étoit guère possible que le duc eut journellement sous les yeux son écuyer tranchant sans avoir quelquefois envie de le questionner sur celte terre des Mécréans; et il ne pouvoit guère l'entendre, sur-tout à table, sans que sa tête ne s'échauffat, et ne format aussi des chimères de croisade et de conquête.
Ce qui me fait présumer qu'il avoit demandé à la Brocquière des renseignemens de ce genre, c'est que celui-ci a inséré dans sa relation un long morceau sur la force militaire des Turcs, sur les moyens de les combattre vigoureusement, et, quoiqu'avec une armée médiocre mais bien conduite et bien organisée, de pénétrer sans risques jusqu'à Jérusalem. Assurément un épisode aussi étendu et d'un résultat aussi important est à remarquer dans un ouvrage présenté au duc et composé, par ses ordres; et l'on conviendra qu'il n'a guère pu y être placé sans un dessein formel et une intention particulière.
En effet on vit de temps en temps Philippe annoncer sur cet objet de grands desseins; mais plus occupé de plaisirs que de gloire, ainsi que le prouven les quinze batards connus qu'il a laissés, toute sa forfanterie s'évaporoit en paroles. Enfin cependant un moment arriva ou la chrétienté, alarmée des conquêtes rapides du jeune et formidable Mahomet II. et de l'armement terrible qu'il préparoit contre Constantinople, crut qu'il n'y avoit plus de digue à lui opposer qu'une ligue générale.
Le duc, qui, par l'étendue et la population de ses états, étoit plus puissant que beaucoup de rois, pouvoit jouer dans la coalition un rôle important. Il affecta de se montrer en scène un des premiers; et pour le faire avec éclat, il donna dans Lille en 1453 une fête splendide et pompeuse, ou plutôt un grand spectacle à machines, fort bizarre dans son ensemble, fort disparate dans la multitude de ses parties, mais le plus étonnant de ceux de ce genre que nous ait transmis l'histoire. Ce spectacle dont j'ai donné ailleurs la description, [Footnote: Hist. de la vie privée des Français, t. III, p. 324.] et qui absorba en pur faste des sommes considérables qu'il eut été facile dans les circonstances d'employer beaucoup mieux, se termina par quelques voeux d'armes tant de la part du duc que de celle de plusieurs seigneurs de sa cour: et c'est tout ce qui en résulta. Au reste il eut lieu en février, et Mahomet prit Constantinople en Mai.
La nouvelle de ce désastre, les massacres horribles qui avoieni accompagné la conquête, les suites incalculables qu'elle pouvon avoir sur le sort de la chrétienté, y répendirent la consternation. Le duc alors crut qu'il devoit enfin se prononcer autrement que par des propos et des fêtes. Il annonça une croisade, leva en conséquence de grosses sommes sur ses sujets, forma même une armée et s'avança en Allemagne. Mais tout-à-coup ce lion fougueux s'arrêta. Une incommodité qui lui survint fort à propos lui servit de prétexte et d'excuse; et il revint dans ses états.
Néanmoins il affecta de continuer à parler croisades comme auparavant. Il chargea même un de ses sujets, Joseph Miélot, chanoine de Lille, de lui traduire en Français les deux traités de Brochard dont j'ai parlé ce-dessus. Enfin, quand le Pape Pie II. convoqua dans Mantoue en 1459, une assemblée de princes chrétiens pour former une ligue contre Mahomet, il ne manqua pas d'y envoyer ses ambassadeurs, à la tête desquels étoît le duc de Clèves.
Mielot finit son travail en 1455, et le court préambule qu'il à mis en tête l'annonce. Les deux traductions se trouvent dans un de ces manuscrits que la Bibliothèque nationale a reçus récemment de la Belgique. Elles sont, pour l'écriture, de la même main que le voyage de la Brocquière; mais quoique des trois ouvragés celui-ci ait du paroître avant les deux autres, tout trois cependant, soit par economie de reliure, soit par analogie de matières, ont été réunis ensemble; et ils forment ainsi un gros volume in-folio, numéroté 514, relié en bois avec basane rouge, et intitulé au dos, Avis directif de Brochard.
Ce manuscrit, auquel son écriture, sa conservation, ses miniatures, et le beaux choix de son vélin donnent déjà beaucoup de prix, me paroît en acquérir d'avantage encore sous un autre aspect, en ce qu'il est composé, selon moi, des traités originaux présentés par leurs auteurs à Philippe-le-Bon, ou de l'exemplaire, commandé par lui à l'un de ses copistes sur l'autographe des auteurs, pour être placé dans sa bibliothèque.
Je crois voir la preuve de cette assertion non seulement dans la beauté du manuscrit, et dans l'écusson du prince, qui s'y trouve armorié en quatre endroits, et deux foix avec sa devise <i>Aultre n'aray</i>; mais encore dans la vignette d'un des deux frontispices, ainsi que dans la miniature de l'autre.
Cette vignette, qui est en tête du volume, représente Miélot à genoux, faisant l'offrande de son livre au duc, lequel est assis et entouré de plusieurs courtisans, dont trois portent, comme lui, le collier de la Toison.
Dans la miniature qui précède le Voyage, on voit la Brocquière faire de la même manière son offrande. Il est en costume Sarrasin, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, et il a auprès de lui son cheval, dont j'ai parlé.
Quant à ce duc Philippe qu'on surnomma le Bon, ce n'est point ici le lieu d'examiner s'il mérita bien véritablement ce titre glorieux, et si l'histoire n'auroit pas à lui faire des reproches de plus d'un genre. Mais, comme littérateur, je ne puis m'empêcher de remarquer ici, à l'honneur de sa mémoire, que les lettres au moins lui doivent de la reconnoissance; que c'est un des princes qui, depuis Charlemagne jusqu'à François I'er, ait le plus fait pour elles; qu'au quinzième siècle il fut dans les deux Bourgognes, et dans la Belgique sur-tout, ce qu'au quatorzième Charles V. avoit été en France; que comme Charles, il se créa une bibliothèque, ordonna des traductions et des compositions d'ouvrages, encouragea les savans, les dessinateurs, les copistes habile; enfin qu'il rendit peut-être aux sciences plus de services réels que Charles, parce qu'il fut moins superstitieux.
Je donnerai, dans l'Histoire de la littérature Française, à laquelle je travaille, des détails sur ces différens faits. J'en ai trouvé des preuves multipliées dans les manuscrits, qui de la Belgique ont passé à la Bibliothèque nationale, ou, pour parler plus exactement, dans les manuscrits de la bibliothèque de Bruxelles, qui faisoient une des portions les plus considérables de cet envoi.
Cette bibliothèque, pour sa partie Française, qui est spécialement confiée à ma surveillance, et qu'à ce titre j'ai parcourue presque en entier, étoit composée de plusieurs fonds particuliers, dont les principaux sont:
1°. Un certain nombre de manuscrits qui précédemment avoient formé la bibliothèque de Charles V, celle de Charles VI, celle de Jean, duc de Berri, frère de Charles V, et qui pendant les troubles du royaume sous Charles VI, et dans les commencemens du règne de son fils, furent pillés et enlevés par les ducs de Bourgogne. Ceux de Jean sont reconnoissables à sa signature, apposée par lui à la dernière page du volume et quelquefois en plusieurs autres endroits. On reconnoit ceux de deux rois à l'écu de France blasonné qu'on y a peint, à leurs épitres dédicatoires, à leurs vignettes, qui représentent l'offrande du livre fait au monarque, et le monarque revêtu du manteau royal. Il en est d'autres, provenus de ces deux dépots, sur l'enlèvement desquels je ne puis alléguer des preuves aussi authentiques, parce que dans le nombre il s'en trouvoit beaucoup qui n'étoient point ornés de miniatures, ou qui n'avoient point été offerts au roi, et qui par conséquent ne peuvent offrir les mêmes signalemens que les premiers; mais j'aurois, pour avancer que ceux-là ont été pris également, tant de probabilités, tant de conjectures vraisemblables, qu'elles équivalent pour moi à une preuve positive.
2°. Les manuscrits qui appartinrent légitimement aux ducs de Bourgogne, c'est-à-dire qui furent, ou acquis par eux, ou dédiés et présentés à eux, ou commandés par eux, soit comme ouvrages, soit comme simples copies. Dans la classe des dédiés, le très-grand nombre l'a été à Philippe-le-Bon; dans celle des faits par ordre, presque tous furent ordonnés par lui: et c'est là qu'on voit, comme je l'ai dit plus haut, l'obligation qui lui ont les lettres et tout ce qu'il fit pour elles.
3°. Les manuscrits qui, après avoir appartenu à des particuliers, ou à de grands seigneurs des estats de Bourgogne, ont passé en différens temps et d'une manière quelconque dans la bibliothèque de Bruxelles. Parmi ceux-ci l'on doit distinguer specialenient ceux de Charles de Croy, comte de Chimay, parrain de Charles-Quint, chevalier de la toison, fait en 1486 prince de Chimay par Maximilien. Les siens sont assez nombreux, et ils portent pour signe distinctif ses armoiries et sa signature, apposé par lui-même.
De tout ceci il résulte, quant au mérite de la collection Française de Bruxelles, qu'elle ne doit guère offrir que des manuscrits modernes. J'en ai effectivement peu vu qui soient précieux par leur ancienneté, leur rareté, la nature de l'ouvrage; mais beaucoup sont curieux par leur écriture, leur conservation, et spécialement par leurs miniatures; et ces miniatures seront un objet intéressant pour les personnes qui, comme moi, entreprendont l'histoire des arts dans les bas siècles. Elles leur prouveront qu'en Belgique l'état florissant de certaines manufactures y avôit fort avancé l'art de la peinture et du dessin. Mais je reviens aux trois traités de notre volume.
Je ne dirai qu'un mot sur la description de la Palestine par Brochard, parce que l'original Latin ayant, été imprimé elle est connue, et que Miélot, dans le préambule de sa traduction, assure, ce dont je me suis convaincu, n'y avoir adjousté rien de sien. Brochard, de son côté, proteste de son exactitude. Non seulement il a demeuré vingt-quatre ans dans le pays, mais il l'a traversé dans son double diamètre du nord au sud, depuis le pied de Liban jusqu'à Bersabée; et du couchant au levant, depuis la Mediterranée jusqu'à la mer Morte. Enfin il ne décrit rien qu'il n'ait, pour me servir des termes de son traducteur, veu corporellement, lui, estant en iceulx lieux.
La traduction commence au folio 76 de notre volume, et elle porte pour titre: Le livre de la description de la Terre-Saincte, fait en l'onneur et loenge de Dieu, et completé jadis, l'an M.III'e.XXXII, par frère Brochard, l'Aleman, de l'ordre des Preescheurs.
Son second ouvrage étant inédit, j'en parlerai plus au long, mais uniquement d'après la traduction de Miélot.
Le volume est composé de deux parties, et porte pour titre, Advis directif (conseils de marche et de direction) pour faire le passage d'oultremer.
On a pour ce passage, dit Brochard, deux voies différentes, la terre et la mer; et il conseille au roi de les employer toutes les deux à la fois, la première pour l'armée, la seconde pour le transport des vivres, tentes, machines, et munitions de guerre, ainsi que pour les personnes qui sont accoutumées à la mer.
Celle-ci exigera dix à douze galères, qu'on pourra, par des négociations et des arrangemens, obtenir des Génois et des Vénitiens. Les derniers possèdent Candie, Négrepont et autres îles, terres, ou places importantes. Les Génois ont Péra, près de Constantinople, et Caffa, dans la Tartarie. D'ailleurs les deux nations connoissent bien les vents et les mers d'Asie, de même que la langue, les îles, côtes et ports du pays.
Si l'on choisit la voie de mer, on aura le choix de s'embarquer, soit à Aigues-Mortes soit à Marseille ou à Nice: puis on relâchera en Cypre, comme fit Saint Louis. Mais la mer et le séjour des vaisseaux ont de nombreux inconvéniens, et il en résulte de fâcheuses maladies pour les hommes et pour les chevaux. D'ailleurs on dépend des vents: sans cesse on est réduit à craindre les tempêtes et le changement de climat. Souvent même, lorsqu'on ne comptoit faire qu'une relâche, on se voit forcé de séjourner. Ajoutez à ces dangers les vins de Cypre, qui de'leur nature sont trop ardents. Si vous y mettez de l'eau, ils perdent toute leur saveur; si vous n'en mettez point, ils attaquent le cerveau et brûlent les entrailles. Quand Saint Louis hiverna dans l'île, l'armée y éprouva tous ces inconvéniens. Il y mourut deux cens et cinquante, que contes, que barons, que chevaliers, des plus noble qu'il eust en son ost.
Il est un autre passage composé de mer et de terre, et celui-ci offre deux routes; l'une, par l'Afrique, l'autre par l'Italie.
La voie d'Afrique est extrêmement difficile, à raison des châteaux fortifiés qu'on y rencontrera, du manque de vivres auquel on sera exposé, de la traversée des déserts et de l'Egypte qu'il faudra franchir. Le chemin d'ailleurs est immense par sa longueur. Si l'on part du détroit de Gibraltar, on aura, pour arriver à deux petites journées de Jérusalem, 2500 milles à parcourir; si l'on part de Tunis, on en aura 2400. Conclusion: la voie d'Afrique est impracticable, il faut y renoncer.
Celle d'Italie présente trois chemins divers. L'un par Aquilée, par l'Istrie, la Dalmatie, le royaume de Rassie (Servie) et Thessalonique (Salonique), la plus grande cité de Macédoine, laquelle n'est qu'à huit petites journées de Constantinople. C'est la route que suivoient les Romains quand ils alloient porter la guerre en Orient. Ces contrées sont fertiles; mais le pays est habité de gens non obeïssans à l'église de Rome. Et quant est de leur vaillance et hardiesse à résister, je n'en fais nulle mention, néant plus que de femmes.
Le second est par la Pouille. On s'embarqueroit à Brandis (Brindes), pour débarquer à Duras (Durazzo) qui est à monseigneur le prince de Tarente. Puis on avanceroit par l'Albanie, par Blaque et Thessalonique.
La troisième traverse également la Pouille: mais il passe par Ydronte
(Otrante), Curpho (Corfou) qui est à mondit seigneur de Tarente, Desponte,
Blaque, Thessalonique. C'est celui qu'à la première croisade prirent
Robert, comte de Flandre; Robert, duc de Normandie; Hugues, frère du roi
Philippe I'er, et Tancrède, prince de Tarente.
Après avoir parlé du passage par mer et du passage composé de terre et de mer, Brochard examine celui qui auroit lieu entièrement par terre.
Ce dernier traverse l'Allemagne, la Hongrie et la Bulgarie. Ce fut celui qu'à la même première expédition suivit une grande partie de l'àrmée de France et d'Allemagne, sous la conduite de Pierre l'hermite, et c'est celui que l'auteur conseille au roi.
Mais quand on est en Hongrie on a deux routes à choisir: l'une par la Bulgarie, l'autre par l'Esclavonie, qui fait partie du royaume de Rassie. Godefroi de Bouillon, ses deux frères, et Baudouin, comte de Mons, prirent la première. Raimond, comte de Saint-Gilles, et Audemare, évêque du Puy et légat du Saint-Siège, prirent la seconde, quoique quelques auteurs prétendent qu'ils suivirent celle d'Aquilée et de Dalmatie.
Si le roi adoptoit ce passage par terre, l'armée, arrivée en Hongrie, pourrait se diviser en deux; et alors, pour la plus grande commodité des vivres, chacune des deux parties suivroit un des deux chemins; savoir, l'une, celui de là Bulgarie; l'autre, celui de l'Esclavonie. Le roi prendroit la première route, comme la plus courte. Quant aux Languedociens et Provençaux, qui sont voisins de l'Italie, il leur seroit permis d'aller par Brindes et Otrante. Leur rendezvous seroit à Thessalonique, où ils trouveroint le corps d'armée, qui auroit pris par Aquilée.
A ces renseignemens sur les avantages et les inconvéniens des des divers passages, le dominicain en ajoute quelques autres sur les princes par les états desquels il faudra passer, et sur les ressources que fourniront ces états.
La Rassie est un pays fertile, dit il; elle a en activité cinq mines d'or, cinq d'argent, et plusieurs autres qui portent or et argent. Il ne faudroit pour la conquête de cette contrée que mille chevaliers et six mille hommes d'infanterie. Ce seroit un joyel (joyau) gracieux et plaisant à acquérir.
L'auteur veut qu'on ne fasse aucun traité d'alliance ni avec ce roi ni même avec l'empereur Grec; et, pour mieux motiver sont assertion, il rapporte quelques détails sur le personnel de ces princes, et principalement sur le premier, qu'il dit être un usurpateur.
Quant à l'autre, il demande non seulement qu'on ne fasse avec lui ni paix ni trève, mais encore qu'on lui déclare la guerre. En conséquence il donne des moyens pour assiéger Constantinople, Andrinople et Thessalonique. Et comme, d'après ce qui es-arrivé, il ne doute nullement de ce qui doit arriver encore, c'est-à dire de la prise de Constantinople, il propose divers réglemens pour gouverner l'empire d'Orient quand on l'aura conquis une seconde fois, et pour le ramener à la religion Romaine.
Il termine ses avis directifs par avertir les croisés de se mettre en garde contre la prefidie des Grecs, ainsi que contre les Syriens, les Hassassins et autres habitans de l'Asie. Il leur détaille une partie des piéges qu'on leur tendra, et leur enseigne à s'en garantir.
Brochard, dans sa première partie, a conduit par terre jusqu'à Constantinople l'ost de Nostre Seigneur, et il lui a fait prendre cette ville. Dans la seconde il lui fait passer le détroit et le mène en Asie. Au reste il connoissoit très-bien ces contrées; et indépendamment de ses vingt-quatre ans de séjour dans la Palestine, il avoit parcouru encore l'Arménie, la Perse, l'empire Grec, etc.
Selon lui, ce qui, dans les croisades précédentes, avoit fait échouer les rois de France et d'Angleterre, c'est que mal adroitement on attaquoit à la fois et les Turcs et le soudan d'Egypte. Il propose de n'attaquer que les premiers, et de n'avoir affaire qu'à eux seuls.
Pour le faire avec succès il donne des renseigemens sur la Turquie, nommée Anachély (Anotolie) par les Grecs; sur la manière de tirer par mer des vivres pour l'armée; sur l'espoir bien fondé de réussir contre un peuple nécessairement abandonné de Dieu, parce que sa malice est accomplie; contre un peuple qui intérieurement est affoibli par des guerres intestines et par le manque de chefs; dont la cavalerie est composée d'esclaves; qui, avec peu de courage et d'industrie n'a que des chevaux petits et foibles, de mauvaises armes, des arcs Turquois et des haubergeons de cuir qu'on pourrait appeler des cuirasses [Footnote: Le haubert et le haubergeon (sorte de haubert plus léger et moins lourd) étoient une sorte de chemise en mailles de fer, laquelle descendoit jusqu'à micuisse. Les haubergeons Turcs, au contraire, étoient si courts qu'on pouvoit selon l'auteur, les qualifier du nom de cuirasses.]; contre un peuple enfin qui ne combat qu'en fuyant, et qui, après les Grecs et les Babyloniens, est le plus vil de tout Orient, en fais d'armes.
L'auteur déclare en finissant que dans tout cet Orient il n'est presque aucune nation qu'il n'ait veue aller en bataille, et que la seule puissance de France, sans nuls aydes quelsconques, peut défaire, non seulement les Turcs et les Egyptiens [Footnote: Les Turcs et les Egyptiens! frère Brochard, vous oubliez Louise-le-Jeune et saint Louis.], mais encore les Tartres (Tatars) fors (excepté) les Indiens, les Arabes, et les Persains.
La collection de Bruxelles contient un autre exemplaire de l'Advis directif, in fol pap miniat. No. 352. Celui-ci forme un volume à part. Sa vignette représente Brochard travaillant à son pupitre. Vient ensuite une miniature où on le voit présentant son livre au roi: puis une autre où le roi est en marche avec son armée pour la Terre Sainte.
J'ai également trouvé dans la même collection les deux traités Latins de l'auteur, réunis en un seul volume in fol. pap. No. 319, couvert en basane rouge. Le premier porte en titre: Directorium ad passagium faciendum, editum per quemdam fratrem ordinis Predicatorum, scribentem experta et visa potiùs quàm audita; ad serenissimum principemet dominum Philippum, regem Francorum, anno Domini M.CCC'mo. xxxii°.
Le second est intitulé: Libellus de Terrâ Sanctâ, editus à fratre Brocardo, Theutonico, ordinis fratrum predicatorum. A la fin de celui-ci on lit qu'il a été écrit par Jean Reginaldi, chanoine de Cambrai. Comme l'autre est incontestablement de la même main, je de doute nullement qu'il ne soit aussi de Reginaldi.
Il me reste maintenant à faire connoître notre troisième ouvrage Français, ce Voyage de la Brocquière que je publie aujourd'hui.
L'auteur étoit gentilhomme, et l'on s'en aperçoit sans peine quand il parle de chevaux, de châteaux forts et de joutes.
Sa relation n'est qu'un itinéraire qui souvent, et surtout dans la description du pays, et des villes, présente un peu de monotonie et des formes peu variées; mais cet itinéraire est intéressant pour l'histoire et la géographie du temps. Elles y trouveront des matériaux très-précieux, et quelquefois même des tableaux et dés aperçus qui ne sont pas sans mérite.
Le voyageur est un homme d'un esprit sage et sensé, plein de jugement et de raison. On admirera l'impartialité avec laquelle il parle des nations infidèles qu'il a occasion de connoître, et spécialement des Turcs, dont la bonne foi est bien supérieure, selon lui, à celle de beaucoup de chrétiens.
Il n'a guère de la superstition de son siècle que la dévotion pour les pélerinages et les reliques; encore annonce-t-il souvent peu de foi sur l'authenticité des reliques qu'on lui montre.
Quant aux pélerinages, on verra en le lisant combien ils étoient multipliés en Palestine, et son livre sera pour nous un monument qui, d'une part, constatera l'aveugle crédulité avec laquelle nos dévots occidentaux avoient adopté ces pieuses fables; et de l'autre l'astuce criminelle des chrétiens de Terre-Sainte, qui pour soutirer l'argent des croisés et des pélerins, et se faire à leurs dépens un revenu, les avoient imaginées.
La Brocquière écrit en militaire, d'un style franc et loyal qui annonce de la véracité et inspire la confiance; mais il écrit avec négligence et abandon; de sorte que ses matières n'ont pas toujours un ordre bien constant, et que quelquefois il commence à raconter un fait dont la suite se trouve à la page suivante. Quoique cette confusion soit rare, je me suis cru permis de la corriger et de rapprocher ce qui devoit être réuni et ne l'étoit pas.
Notre manuscrit a, pour son orthographe, le défaut qu'ils ont la plupart, c'est que, dans certains noms, elle varie souvent d'une page à l'autre, et quelquefois même dans deux phrases qui se suivent. On me blâmeroit de m'astreindre à ces variations d'une langue qui, alors incertaine, aujourd'hui est fixée. Ainsi, par exemple, il écrit Auteriche, Autherice, Austrice, Ostrice. Je n'emploierai constamment que celui d'Autriche.
Il en sera de même des noms dont l'orthographe ne varie point dans le manuscrit, mais qui en ont aujourd'hui une différente. J'écrirai Hongrie, Belgrade, Bulgarie, et non Honguerie, Belgrado, Vulgarie.
D'autres noms enfin ont changé en entier et ne sont plus les mêmes. Nous ne disons plus la mer Majeure, la Dunoë; mais la mer Noire, le Danube. Quant à ceux-ci je crois intéressant pour cela de les citer une fois. Ainsi la première fois que dans la relation le mot Dunoë s'offrira, j'écrirai Dunoë; mais par la suite je dirai toujours Danube et il en sera de même pour les autres.
On m'objectera, je m'y attends, qu'il est mal de prêter à un auteur des expressions qui n'étoient ni les siennes ni souvent même celles de son siècle; mais, après avoir bien pesé les avantages et les inconvéniens d'une nomenclature très-littérale, j'ai cru reconnoitre que cette exactitude rigoureuse rendroit le texte inintelligible ou fatigant pour la plupart des lecteurs; que si l'on veut qu'un auteur soit entendu, il faut le faire parler comme il parleroit lui-même s'il vivoit parmi nous; enfin qu'il est des choses que le bon sens ordonne de changer ou de supprimmer, et qu'il seroit ridicule, par exemple, de dire, comme la Brocquière, un seigneur hongre, pour un seigneur Hongrois; des chrétiens vulgaires, pour des chrétiens Bulgares, etc.
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Cy commence le voyage de Bertrandon de la Brocquière en la Terre d'Oultre
Mer l'an de grace mil quatre cens et trente deux.
Pour animer et enflammer le coeur des nobles hommes qui desirent voir le monde;
Et par l'ordre et commandement de très-haut, très-puissant et mon très-redouté seigneur, Philippe, par la grace de Dieu, duc de Bourgogne, de Lothrik (Lorraine), de Brabant et de Limbourg; comte de Flandres, d'Artois et de Bourgogne; [Footnote: La Bourgogne étoit divisée en deux parties, duché et comté. Cette dernière, qui depuis fut connue sous le nom de Franche-Comté, commença dès-lors à prendre ce nom; voilà pourquoi l'auteur désigne à la fois Philippe et comme duc de Bourgogne, et comme comte de Bourgogne.] palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Namur; marquis du Saint-Empire; seigneur de Frise, de Salins et de Malines:
Je, Bertrandon de la Brocquière, natif du duché de Guienne, seigneur de Vieux-Chateau, conseiller et premier écuyer tranchant de mondit très-redouté seigneur;
D'après ce que je puis me rappeler et ce que j'avoîs consigné en abrégé dans un petit livret en guise de mémorial, j'ai rédigé par écrit ce peu de voyage que j'ai fait;
Afin que si quelque roi ou prince chrétien vouloit entreprendre la conquête de Jérusalem et y conduire par terre une armée, ou si quelque noble homme vouloit y voyager, les uns et les autre pussent connoître, depuis le duché de Bourgogne jusqu'à Jérusalem, toutes les villes, cités, régions, contrées, rivières, montagnes et passages du pays, ainsi que les seigneurs auxquels ils appartiennent.
La route d'ici à la cité sainte est si connue que je ne crois pas devoir m'arrêter à la décrire. Je passerai donc légèrement sur cet article, et ne commencerai à m'étendre un peu que quand je parlerai de la Syrie. J'ai parcouru ce pays entier, depuis Gazère (Gaza), qui est l'entrée de l'Egypte, jusqu'à une journée d'Halep, ville située au nord sur la frontière et où j'on se rend quand on veut aller en Perse.
J'avoîs résolu de faire le saint pélerinage de Jérusalem. Déterminé à l'accomplir, je quittai, au mois de Février l'an 1432, la cour de mon très-redoute seigneur, qui alors étoit à Gand. Après avoir traversé la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, j'entrai en Savoie où je passai le Rhône, et arrivai à Chambéri par le Mont-du-Chat.
Là commence une longue suite de montagnes, dont la plus haute, nommée mont Cénis, forme un passage dangereux dans les temps de neige. Par-tout la route, étant couverte et cachée, il faut avoir, si l'on ne veut pas se perdre, des guides du pays, appelés marrons. Ces gens vous recommandent de ne faire en chemin aucune sorte de bruit qui puisse étonner la montagne, parce qu'alors la neige s'en détache et vient très-impétueusement tomber au bas. Le mont Cénis sépare l'Italie de la France.
Descendu de là dans le Piémont, pays beau et agréable, qui par trois côtés est clos de hautes montagnes, je passai par Turin, où je traversai le Pô; par Ast, qui est au duc d'Orléeans; par Alexandrie, dont la plupart des habitans sont usuriers, dit-on; par Plaisance, qui appartient au nuc de Milan; enfin par Bologne-la-Grasse, qui est au pape. L'empereur Sigismond étoit dans Plaisance. Il venoit de Milan, ou il avoit reçu sa seconde couronne, et alloit à Rome chercher la troisième. [Footnote: En 1414, Sigismond, élu empereur, avoit reçu la couronne d'argent à Aix-la-Chapelle. Au mois de Novembre 1431, peu avant le passage de notre voyageur, il avoit reçu à Milan la couronne de fer. Ce ne fut qu'en 1443 qu'il reçut à Rome, des mains du pape, celle d'or.]
De Bologne, pour arriver dans l'état des Florentins, j'eus à passer une autre chaine de montagnes (l'Apennin). Florence est une grande ville où la commune se gouverne par ellemême. De trois en trois mois elle se choisit, pour son administration, des magistrats qu'elle appelle prieurs, et qui sont pris dans diverses professions. Tant qu'ils restent en place on les honore; mais, quand leurs trois mois sont expirés, chacun retourne à son état. [Footnote: Pour donner une idée favorable du talent de la Brocquière, ne pourroit-on pas citer le court et bel éloge qu'il fait ici du gouvernmement représentatif et républicain qu'avoit alors Florence?]
De Florence j'allai à Mont-Poulchan (Monte-Pulciano), château bâti sur une hauteur et entouré de trois côtés par un grand lac (le lac de Pérouse); à Espolite (Spoléte); à Mont-Flaschon (Monte Fiascone); enfin à Rome.
Rome est connue. On sait par des écrits véridiques que pendant sept cents ans elle a été maîtresse du monde. Mais quand ces écrits, ne l'attesteroient pas, on n'en auroit pas moins la preuve dans tous ces beaux édifices qu'on y voit encore, dans ces grands palais, ces colonnes de marbre, ces statues et tous ces monumens aussi merveilleux à voir qu'à décrire.
Joignez à cela l'immense quantité de belles reliques qu'elle possède, tant de choses qui N. S. a touchées, tant de saints corps d'apôtres, de martyrs, de confesseurs et de vierges; enfin plusieurs églises, où les saints pontifes ont accordé plein pardon de peine et de coulpe (indulgence plénière).
J'y vis Eugène IV, Vénitien, qui venoit d'être élu pape.[Footnote: On va voir que la Brocquière sortit de Rome le 25 Mars, et Eugène avoît été élu dans les premiers jours du mois.] Le prince de Salerne lui avoit déclaré la guerre. Celui-ci étoit un Colonne, et neveu du pape Martin.[Footnote: Martin V, prédécesseur d'Eugène, étoit de la maison des Colonne, et il y avoit inimitié declarée entre cette famille et celle des Ursins. Eugène, dès qu'il se vît établi sur le Saint-Siège, prit parti entre ces deux maisons. Il se déclara pour la seconde contre la première, et sur-tout contre ceux des Colonne, qui étoient neveux de Martin. Ceux ci prirent les armes et lui firent la guerre.]
Je sortis de Rome le 25 Mars, et passant par une ville du comte de Thalamoné, parent du cardinal des Ursins, par Urbin; par la seigneurie des Malatestes, par Reymino (Rimini), par Ravenne, qui est aux Vénitiens, je traversai trois fois le Pô (trois branches de l'embouchure du Pô), et vins à Cloge (Chiosa), ville des Vénitiens qui autrefois avoit un bon port, lequel fut détruit par eux quand les Jennevois (Génois) vinrent assiéger Venise. [Footnote: Jennevois ou Gennevois. Les auteurs de ce temps appellent toujours ainsi les Génois. Je n'emploierai désormais que cette dernière dénomination, l'autre étant aujourd'hui exclusivement consacrée aux habitans de Genève.] Enfin, de Cloge je me rendis à Venise, qui en est distante de vingt-cinq milles.
Venise, grande et belle ville, ancienne et marchande, est bâtie au milieu de la mer. Ses divers quartiers, séparés par les eaux, forment des iles; de sorte qu'on ne peut aller de l'une à l'autre qu'en bateau.
On y posséde le corps de sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin,
ainsi que plusieurs autres que j'ai vus, et spècialement plusieurs des
Innocens, qui sont entiers. Ceux-ci se trouvent dans une ile qu'on appelle
Réaut (Realto), ile renommée par ses fabriques de verre.
Le gouvernement de Venise est sage. Nul ne peut être membre du conseil ou y posséder quelque emploi s'il n'est noble et né dans la ville. Il y a un duc qui sans cesse, pendant le jour, est tenu d'avoir avec lui six des anciens du conseil les plus remarquables. Quand il meurt, on lui donne pour successeur celui qui a montré le plus de sagesse et le plus de zèle pour le bien commun.
Le 8 Mai je m'embarquai, pour accomplir mon voyage, sur une galée (galère) avec quelques autres pélerins. Elle côtoya l'Esclavonie, et relâcha successivement à Pole (Pola), Azarre (Zara), Sébénich (Sebenico) et Corfo (Corfou).
Pola me parut avoir été autrefois une grande et forte ville. Elle a un très-beau port. On voit à Zara le corps de ce saint Siméon à qui N. S. fut présenté dans le temple. Elle est entourée de trois côtés par la mer, et son port, également beau, est fermé d'une chaîne de fer. Sebenico appartient aux Vénitiens, ainsi que l'île et la ville de Corfou, qui, avec un très-beau port, a encore deux châteaux.
De Corfou nous vînmes à Modon, bonne et belle ville de Morée, qu'ils possèdent aussi; à Candie, ile très-fertile, dont les habitans sont excellens marins et où la seigneurie de Venise nomme un gouverneur qui porte le titre de duc, mais qui ne reste en place que trois ans; à Rhodes, où je n'eus que le temps de voir la ville; à Baffe, ville ruinée de l'ile de Cypre; enfin à Jaffe, en la sainte terre de permission.
C'est à Jaffa, que commencent les pardons de ladite sainte terre. Jadis elle appartint aux chrétiens, et alors elle étoit forte; maintenant elle est entièrement détruite, et n'a plus que quelques cahuttes en roseaux, où les pélerins se retirent pour se défendre de la chaleur du soleil. La mer entre dans la ville et forme un mauvais havre peu profond, où il est dangereux de rester, parce qu'on peut être jeté à la côte par un coup de vent. Elle a deux sources d'eau douce, dont l'une est couverte des eaux de mer quand le vent de Ponent souffle un peu fort. Dès qu'il débarque au port quelques pélerins, aussitôt des truchemens et autres officiers du soudan [Footnote: C'est du Soudan d'Egypte, qu'il s'agit ici. C'étoit à lui qu'obéissoient alors la Palestine et la Syrie. Il en sera souvent mention dans le cours du voyage.] viennent pour s'assurer de leur nombre, pour leur servir de guides, et recevoir en son nom le tribut d'usage.
Rames (Ramlé), où nous nous rendimes de Jaffe, est une ville sans murailles, mais bonne et marchande, sise dans un canton agréable et fertile. Nous allâmes dans le voisinage visiter ung village où monseigneur saint Georg fu martirié; et de retour à Rames, nous reprimes notre route, et arrivâmes en deux jours en la sainte cité de Jhérusalem, où nostre Seigneur Jhésu Crist reçut mort et passion pour nous.
Après y avoir fait les pélerinages qui sont d'usage pour les pélerins, nous fîmes ceux de la montagne où Jésus jeûna quarante jours; du Jourdain, où il fut baptisé; de l'église de Saint-Jean, qui est près du fleuve; de celle de Sainte-Marie-Madelaine et de Sainte-Marthe, où notre Seigneur ressuscita le Ladre (Lazare); de Bethléem, où il prit naissance; du lieu où naquit Saint-Jean-Baptiste; de la maison de Zacharie; enfin de Sainte-Croix, où crût l'arbre de la vraie croix: après quoi nous revînmes à Jérusalem.
Il y a dans Bethléem des cordeliers qui ont une église où ils font le service divin; mais ils sont dans une grande sujétion des Sarrasins. La ville n'a pour habitans, que des Sarrasins et quelques chrétiens de la ceinture. [Footnote: L'an 235 de l'hégire, 856 de l'ère chrétienne, le calife Motouakkek astreignit les chrétiens et les Juifs à porter une large ceinture de cuir, et aujourd'hui encore ils la portent dans l'Orient. Mais depuis cette époque les chrétiens d'Asie, et spécialement ceux de Syrie, qui sont presque tous Nestoriens ou Jacobites, furent nommés chrétiens de la ceinture.]
Au lieu de la naissance de sainte Jean Baptiste, on montre une roche qui, pendant qu'Hérode persécutoit les innocens, s'ouvrît miraculeusement en deux. Sainte Elisabeth y cacha son fils; aussitôt elle se ferma, et l'enfant y resta, dit-on, deux jours entiers.
Jérusalem est dans un fort pays des montagnes, et c'est encore aujourd'hui une ville assez considérable, quoiqu'elle paroisse l'avoir été autrefois bien davantage. Elle est sous la domination du soudan; ce qui doit faire honte et douleur à la chrétienté. Il n'y a de chrétiens Francs que deux cordeliers qui habitent au Saint-Sépulcre, encore y sont ils bien vexés des Sarrasins; et je puis en parler avec connoissance de cause, moi qui pendant deux mois en ai été le témoin.
Dans l'église du Sépulcre se trouvent aussi d'autres sortes de chrétiens:
Jacobites, Erménins (Arméniens), Abécins (Abyssins), de la terre du prêtre
Jehan, et chrétiens de la ceinture; mais de tous ce sont les Francs qui
éprouvent la sujétion la plus dure.
Après tous ces pélerinages accomplis, nous en entreprîmes un autre également d'usage, celui de Sainte-Catherine au mont Sinaï; et pour celui-ci nous nous réunîmes dix pélerins: messire André de Thoulongeon, messire Michel de Ligne, [Footnote: On sait que le nom de messire ou de monseigneur étoit un titre qu'on donnoit aux chevaliers.] Guillaume de Ligne son frère, Sanson de Lalaing, Pierre de Vaudrey, Godefroi de Thoisi, Humbert Buffart, Jean de la Roe, Simonnet (le nom de la famile est en blanc), et moi. [Footnote: Ces noms, dont le cinq premiers sont ceux de grands seigneurs des états du duc de Bourgogne, attestent que plusieurs personnes de la cour du duc s'étoient réunies pour le voyage d'outremer, et ce sont probablement celles qui s'embarquèrent à Venise avec notre auteur, quoique jusquà présent il ne les ait pas nommées. Toulongeon, cette même année 1432, fut créé chevalier de la toison d'or; mais il ne reçut pas l'ordre, parce qu'il étoit pélerin et qu'il mourut en route.]
Pour l'instruction de ceux qui, comme moi, voudroient l'entreprendre, je dirai que l'usage est de traiter avec le grand trucheman de Jérusalem; que celui-ci commence par percevoir un droit pour le soudan et un autre pour lui, et qu'alors il envoie prévenir le trucheman de Gaza, qui à son tour traite du passage avec les Arabes du désert. Ces Arabes jouissent du droit de conduire les pélerins; et comme ils ne sont pas toujours fort soumis au soudan, on est obligé de se servir de leurs chameaux, qu'ils louent à deux ducats par bête.
Le Sarrasin qui remplissoit alors l'emploi de grand trucheman se nommoit Nanchardin. Quand il eut reçu la réponse des Arabes, il nous assembla devant la chapelle qui est à l'entrée et à la gauche de l'église de Saint Sépulcre. Là il prit par écrit nos âges, noms, surnoms et signalemens très-détaillés, et en envoya le double au grand trucheman du Caire. Ces précautions ont lieu pour la sûreté des voyageurs, afin que les Arabes ne puissent en retenir aucun; mais je suis persuadé qu'il y entre aussi de la méfiance, et qu'on craint quelque échange ou quelque substitution qui fasse perdre le tribut.
Prêts à partir, nous achetames du vin pour la route, et fîmes notre provision de vivre, excepté celle de biscuit, parce que nous devions en trouver à Gaza. Nanchardin nous fournit, pour notre monture et pour porter nos provisions, des anes et des mulets. Il nous donna un trucheman particulier, nommé Sadalva, et nous partîmes.
Le premier lieu par lequel nous passâmes est un village, jadis beaucoup plus considérable et maintenant habité par des chrétiens de la ceinture, qui cultivent des vignes. Le second est une ville appellée Saint-Abraham; et située dans la vallée d'Hebron, où Notre Seigneur forma premièrement Adam, notre premier père. Là sont inhumés ensemble Abraham, Isaac et Jacob, avec leurs femmes. Mais ce tombeau est aujourd'hui enfermé dans une mosquée de Sarrasins. Nous desirions fort d'y entrer, et nous avançâmes même jusqu'à la porte; mais nos guides et notre trucheman nous dirent qu'ils n'oseroient nous y introduire de jour, à cause des risques qu'ils courroient, et que tout chrétien qui pénètre dans une mosquée est, mis à mort, à moins qu'il ne renonce à sa foi.
Après la vallée d'Hébron nous en traversâmes une autre fort grande, près de laquelle on montre la montagne où saint Jean Baptiste fit sa pénitence. De là nous vînmes en pays désert loger dans une de ces maisons que la charité a fait bâtir pour les voyageurs, et qu'on appelle kan, et du kan nous nous rendîmes à Gaza.
Gaza, située dans un beau pays, près de la mer et à l'entrée du désert, est une forte ville, quoique sans fermeture aucune. On prétend quelle appartint jadis au fort Sanson. On y montre encore son palais, ainsi que les colonnes de celui qu'il abbattit; mais je n'oserois garantir que ce sont les mêmes.
Souvent les pélerins y sont traités durement, et nous en aurions fait l'épreuve sans le seigneur (le gouverneur), homme d'environ soixante ans et né Chercais (Circassien), qui reçut nos plaintes et nous rendit justice. Trois fois nous fûmes obligés de parôitre devant lui: l'une à raison de nos épées que nous portions; les deux autres pour des querelles que nous cherchoient les Moucres Sarrasins du pays.
Plusieurs de nous vouloient acheter des ânes, parce que le chameau a un branle très-dur qui fatigue extrêmement quand on n'y est pas accoutumé. Un âne à Gaza se vendoit deux ducats; et les Moucres vouloient, non seulement nous empêcher d'en acheter, mais nous forcer d'en louer des leurs, et de les louer cinq ducats chacun jusqu'à Sainte Catherine. Le procès fut porté devant le seigneur. Pour moi, qui jusque-là n'avoîs point cessé de monter un chameau, et qui me proposois de ne point changer, je leur demandai de m'apprendre comment je pourrois monter un chameau et un âne tout à la fois. Le seigneur prononça en notre faveur, et il décida que nous ne serions obligés de louer des ânes aux Moucres qu'autant que cela nous conviendroit.
Nous achetâmes les nouvelles provisions qui nous étoient nécessaires pour continuer notre voyage; mais, la veille de notre départ, quatre d'entre nous tombèrent malades, et ils retournèrent à Jérusalem. Moi, je partis avec les cinq autres, et nous vînmes à un village situé à l'entré du désert, et le seul qu'on trouve depuis, Gaza jusqu'à Sainte Catherine. Là messire Sanson de Lalaing nous quitta et s'en retourna aussi; de sort que je restai dans la compagnie de messire André (de Toulongeon), Pierre de Vaudrei, Godefroi (de Toisi) et Jean de la Roe.
Nous voyageâmes ainsi deux journées dans le désert, sans y rien voir absolument qui mérite d'être raconté. Seulement un matin, avant le lever du soleil, j'aperçus courir un animal à quatre pattes, long de trois pieds environ, et qui n'avoit guère en hauteur plus qu'une palme. A sa vue nos Arabes s'enfuirent, et la bête alla se cacher dans une broussaille qui se trouvoit là. Messire André et Pierre de Vaudrey mirent pied à terre, et coururent à elle l'épée en main. Elle se mit à crier comme un chat qui voit approcher un chien. Pierre de Vaudrey la frappa sur le dos de la pointe dé son épée; mais il ne lui fit aucun mal, parce qu'elle est couverte de grosses écailles, comme un esturgeon. Elle s'élança sur messire André, qui d'un coup de la sienne lui coupa la cou en partie, la tourna sur le dos, les pieds en l'air, et la tua. Elle avoit la tête d'un fort lièvre, les pieds comme les mains d'un petit enfant, et une assez longue queue, semblable à celle des gros verdereaux (lézards verts). Nos Arabes et notre trucheman nous dirent qu'elle étoit fort dangereuse. [Footnote: D'après la description vague que donne ici la Brocquière, il paroît que l'animal dont il parle est le grand lézard appelé monitor, parce qu'on prétend qu'il avertit da l'approche du crocodile. Quant à la terreur qu'en avoient les Arabes, elle n'étoit point fondée.]
A la fin de la seconde journée je fus saisi d'une fièvre ardente, si forte qu'il me fut impossible d'aller plus loin. Mes quatre compagnons, bien désolés de mon accident, me firent monter un âne, et me recommandèrent à un de nos Arabes, qu'ils chargèrent de me reconduire à Gaza, s'il étoit possible.
Cet homme eut beaucoup soin de moi; ce qui ne leur est point ordinaire vis-à-vis des chrétiens. Il me tint fidèle compagnie, et me mena le soir passer la nuit dans un de leurs camps, qui pouvoit avoir quatre-vingts et quelques tentes, rangées en forme de rues. Ces tentes sont faites avec deux fourches qu'on plante en terre par leur gros bout à une certaine distance l'une de l'autre. Sur les deux fourches est posée en traverse une perche et sur la perche une grosse couverture en laine ou en gros poil.
Quand j'arrivai, quatre ou cinq Arabes de la connoissance du mien vinrent au devant de nous. Ils me descendirent de mon âne, me firent coucher sur un matelas que je portois, et là, me traitant à leur guise, ils me pétirent et me pincèrent tant avec les [Footnote: C'est ce que nous appelons masser. Cette méthode est employée dans beaucoup de contrées de l'Orient pour certaines maladies.] mains que, de fatigue et de lassitude, je m'endormis et reposai six heures.
Pendant tout ce temps aucun d'eux ne me fit le moindre déplaisir, et ils ne me prirent rien. Ce leur étoit cependant chose bien aisée; et je devois d'ailleurs les tenter, puisque je portois sur moi deux cents ducats, et que j'avois deux chameaux chargés de provisions et de vin.
Je me remis en route avant le jour pour regagner Gaza: mais quand j'y arrivai je ne retrouvai plus ni mes quatre compagnons, ni même messire Sanson de Lalaing. Tous cinq étoient retournés à Jérusalem, et ils avoient emmené avec eux le truceman. Heureusement je trouvai un Juif Sicilien de qui je pus me faire entendre. Il fit venir près de moi un vieux Samaritain qui, par un remède qu'il me donna, appaisa la grande ardeur que j'endurois.
Deux jours après, me sentant un peu mieux, je partis dans la compagnie d'un Maure. Il me mena par le chemin de la marine (de là côte.) Nous passâmes près d'Esclavonie (Ascalon), et vînmes, à travers un pays toujours agréable et fertile, à Ramlé, d'où je repris le chemin de Jérusalem.
La première journée, je rencontrai sur ma route l'amiral (commandant) de cette ville. Il revenoit d'un pélerinage avec une troupe de cinquante cavaliers et de cent chameaux, montés presque tous par des femmes et des enfans qui l'avoient accompagné au lieu de sa dévotion. Je passai la nuit avec eux; et, le lendemain, de retour a Jérusalem, j'allai loger chez les cordeliers, à l'église du mont de Sion, où je retrouvai mes cinq camarades.
En arrivant je me mis au lit pour me faire traiter de ma maladie, et je ne fus guéri et en état de partir que le 19 d'Août. Mais pendant ma convalescence je me rappelai que plusieurs fois j'avois entendu différentes personnes dire qu'il étoit impossible à un chrétien de revenir par terre de Jérusalem en France. Je n'oserois pas même, aujourd'hui que j'ai fait le voyage, assurer qu'il est sûr. Cependant il me sembla qu'il n'y a rien qu'un homme ne puisse entreprendre quand il est assez bien constitué pour supporter la fatigue, et qu'il possède argent et santé. Au reste, ce n'est point par jactance que je dis cela; mais, avec l'aide de Dieu et de sa glorieuse mère, qui jamais ne manque d'assister ceux qui la prient de bon coeur, je résolus de tenter l'aventure.
Je me tus néanmoins pour le moment sur mon projet, et ne m'en ouvris pas même à mes compagnons. D'ailleurs je voulois, avant de l'entreprendre, faire encore quelques autres pélerinages, et spécialement ceux de Nazareth et du mont Thabor. J'allai donc prévenir de mon dessein Nanchardin, grand trucheman du soudan à Jérusalem, et il me donna pour mon voyage un trucheman particulier. Je comptois commerce par celui du Thabor, et déjà tout étoit arrangé; mais quand je fus au moment de partir, le gardien chez qui je logeois m'en détourna, et s'y opposa même de toutes ses forces. Le trucheman, de son coté, s'y refusa, et il m'annonça que je ne trouverois dans les circonstances personne pour m'accompagner, parce qu'il nous faudroit passer sur le territoire de villes qui étoient en guerre, et que tout récemment un Vénitien et son trucheman y avoient été assassinés.
Je me restreignis done au second pélerinage, et messire Sanson de Lalaing voulut m'y accompagner, ainsi que Humbert. Nous laissames au mont de Sion messire Michel de Ligne, qui étoit malade. Son frère Guillaume resta près de lui avec an serviteur pour le garder. Nous autres nous partimes le jour de la mi-août, et notre intention étoit de nous rendre à Jaffa par Ramlé, et de Jaffa à Nazareth; mais avant de me mettre en route, j'allai au tombeau de Notre Dame implorer sa protection pour mon grand voyage. J'entendis aux cordeliers le service divin, et je vis là des gens qui se disent chrétiens, desquels il y en a de bien estranges, selon nostre manière.
Le gardien de Jérusalem nous fit l'amitié de nous accompngner jusqu'à Jaffa, avec un frère cordelier du couvent de Beaune. La ils nous quittèrent, et nous prîmes une barque de Maures qui nous conduisit au port d'Acre.
Ce port est beau, profond et bien fermé. La ville elle-même paroît avoir été grande et forte; mais il n'y subsiste plus maintenant que trois cent maisons situées à l'une de ses extrémités, et assez loin de la marine. Quant à notre pélerinage, nous ne pûmes l'accomplir. Des marchands Vénitiens que nous consultames nous en détournèrent, et nous primes le parti d'y renoncer. Il nous apprirent en même temps qu'on attendoit à Barut une galére de Narbonne. Mes camarades voulurent en profiter pour retourner en France, eten conséquence nous prîmes le chemin de cette ville.
Nous vîmes en route Sur, ville fermée et qui a un bon port, puis Saïette (Séyde), autre port de mer assez bon. [Footnote: Sur est l'ancienne Tyr; Saiette, l'ancienne Sidon; Barut, l'ancienne Bérite.] Pour Barut, elle a été plus considérable qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais son port est beau encore, profond et sûr pour les vaisseaux. On voit à l'une de ses pointes les restes d'un chateau fort qu'elle avoit autrefois, et qui est détruit. [Footnote: Les notions que nous donne ici la Brocquière sont intéressantes pour la géographie. Elles prouvent que tous ces ports de Syrie, jadis si commerçans et si fameux, aujourd'hui si dégradés et si complétement inutiles, étoient de son temps propres encore la plupart au commerce.]
Moi qui n'étois occupé que de mon grand voyage, j'employai mon séjour dans cette ville à prendre sur cet objet des renseignemens et j'ai m'adressai pour cela à un marchand Génois nommé Jacques Pervézin. Il me conseilla d'aller à Damas; m'assura que j'y trouverois des marchands Vénitiens, Catalans, Florentins, Génois et autres, qui pourroient me guider par leurs conseils, et me donna même, pour un de ses compatriotes appelé Ottobon Escot, une lettre de recommendation.
Résolu de consulter Escot avant de rien entreprendre, je proposai à messire Sanson d'aller voir Damas, sans cependant lui rien dire de mon projet. Il accepta volontiers la proposition, et nous partimes, conduit par un moucre. J'ai déja dit qu'en Syrie les moucres sont des gens dont le métier est de conduire les voyageurs et de leur louer des anes et des mulets.
Au sortir de Barut nous eûmes à traverser de hautes montagnes jusqu'à une longue plaine appelée vallée de Noë, parce que Noë, dit-on, y batit son arche. La vallée a tout au plus une lieue de large; mais elle est agréable et fertile, arrosée par deux rivières et peuplée d'Arabes.
Jusqu'à Damas on continue de voyager entre des montagnes au pied desquelles on trouve beaucoup de villages et de vignobles. Mais je préviens ceux qui, comme moi, auront à les traverser, de songer à se bien munir pour la nuit; car de ma vie je n'ai eu aussi froid. Cette excessive froidure a pour cause la chute de la rosée; et il en est ainsi par toute la Syrie. Plus la chaleur a été grande pendant le jour, plus la rosée est abondante et la nuit froide.
II y a deux journées de Barut à Damas.
Par toute la Syrie les Mahométans ont établi pour les chrétiens une coutume particulière qui ne leur permet point d'aller à cheval dans les villes. Aucun d'eux, s'il est connu pour tel, ne l'oseroit, et en conséquence notre moucre, avant d'entrer, nous fit mettre pied à terre, messire Sanson et moi.
A peine étions nous entrés qu'une douzaine de Sarrasins s'approcha pour nous regarder. Je portois un grand chapeau de feutre, qui n'est point d'usage dans le pays. Un d'eux vint le frapper par dessous d'un coup de baton, et il me le jeta par terre. J'avoue que mon premier mouvement fut de lever le poing sur lui. Mais le moucre, se jetant entre nous deux, me poussa en arrière, et ce fut pour moi un vrai bonheur; car en un instant trente ou quarante autres personnes accoururent, et, si j'avois frappé, je ne sais ce que nous serions devenus.
Je dis ceci pour avertir que les habitans de cette ville sont gens méchants qui n'entendent pas trop raison, et que par conséquent il faut bien se garder d'avoir querrelle avec eux. Il en est de même ailleurs. J'ai éprouvé par moi-même qu'il ne faut vis-à-vis d'eux ni faire le mauvais, ni se montrer peureux; qù'il ne feut ni paroitre pauvre, parce qu'ils vous mépriseroient; ni riche, parce qu'ils sont très avides, ainsi que l'expérimentent tous ceux qui débarquent à Jaffa.
Damas peut bien contenir, m'a-t-on dit, cent mille âmes. [Footnote: Il y dans le texte cent mille hommes. Si, par ce mot hommes, l'auteur entend les habitans mâles, alors, pour comprendre les femmes dans la population, il faudroit compter plus de deux cent mille individus au lieu de cent mille. S'il entend les personnes en état de porter les aimes, son état de population est trop fort et ne peut être admis.] La ville est riche, marchande, et, après le Caire, la plus considérable de toutes celles que possède le soudan. Au levant, au septentrion et au midi, elle a une grande plaine; au ponant, une montagne au pied de laquelle sont batis les faubourgs. Elle est traversée d'une rivière qui s'y divise en plusieurs canaux, et fermée dans son enceinte seulement de belles murailles; car les faubourgs sont plus grands que la ville. Nulle part je n'ai vu d'aussi grands jardins, de meilleurs fruits, une plus grande abondance d'eau. Cette abondance est telle qu'il y a peu de maisons, m'a-t-on dit, qui n'aient leur fontaine.
Le seigneur (le gouverneur) n'a, dons toute la Syrie et l'Egypte, que le seul soudan qui lui soit supérieur en puissance. Mais comme en différens temps quelques-uns d'eux se sont revoltés, les soudans ont pris des précautions pour les contenir. Du côté de terre est un grand et fort chateau qui a des fossés larges et profonds. Ils y placent un capitaine à leur choix, et jamais ce capitaine n'y laisse entrer le gouverneur.
En 1400 Damas fut détruite en cendres par le Trambulant (Tamerlan). On voit encore des vestiges de ce désastre; et vers la porte qu'on appelle de Saint-Paul, il y a un quartier tout entier qui n'est pas rebâti.
Dans la ville est un kan destiné à servir de dépôt de sûreté aux négocians pour leurs marchandises. On l'appelle kan Berkot, et ce nom lui a été donné, parce qu'il fut originairement la maison d'un homme nommé ainsi. Pour moi, je crois que Berkot étoit Français; et ce qui me le fait présumer, c'est que sur une pierre de sa maison sont sculptées des fleurs de lis qui paroissent aussi anciennes que les murs.
Quoi qu'il en soit de son origine, ce fut un très-vaillant homme, et qui jouit encore dans le pays d'une haute renommée. Jamais, pendant tout le temps qu'il vécut et qu'il eut de l'autorité, les Persiens et Tartres (Persans et Tatars) ne purent gagner en Syrie la plus petite portion de terrain. Dès qu'il apprenoit qu'une de leurs armés y portoit les armes, il marchoit contre elle jusqu'à une rivière au-delà d'Alep, laquelle sépare la Syrie de la Perse, et qu'à vue de pays je crois être celle qu'on appelle Jéhon, et qui vient tomber à Misses en Turcomanie. On est persuadé à Damas que, s'il eût vécu, Tamerlan n'auroit pas osé porter ses armes de ce côté-là. Au reste ce Tamerlan rendit honneur à sa mémoire quand il prit la ville. En ordonnant d'y tout mettre à feu, il ordonna de respecter la maison de Berkot; il la fit garder pour la défendre de l'incendie, et elle subsiste encore.
Les chrétiens ne sont vus à Damas qu'avec haine. Chaque soir on enferme les marchands dans leurs maisons. Il y a des gens préposés pour cela, et le lendemain ils viennent ouvrir les portes quand bon leur semble.
J'y trouvai plusieurs marchands Génois, Vénitiens, Catalans, Florentins et Français. Ces derniers étoient venus y acheter différentes choses, spécialement des épices, et ils comptoient aller à Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne qu'on y attendoit. Parmi eux il y avoit un nommé Jacques Coeur, qui depuis a joué un grand rôle en France et a été argentier du roi. Il nous dit que la galère étoit alors à Alexandrie, et que probablement messire André viendroit avec ses trois camarades la prendre à Barut.
Hors de Damas et près des murs on me montra le lieu où saint Paul, dans une vision, fut renversé de cheval et aveuglé. Il se fit aussitôt conduire à Damas pour y recevoir le baptême, et l'endroit où on le baptisa est aujourd'hui une mosquée.
Je vis aussi la pierre sur laquelle saint George monta à cheval quand il alla combattre le dragon. Elle a deux pieds en carré. On prétend qu'autrefois les Sarrasins avoient voulu l'enlever, et que jamais, quelques moyens qu'ils aient employés, ils n'ont pu y réussir.
Après avoir vu Damas nous revinmes à Barut, messire Sanson et moi: nous y trouvâmes messire André, Pierre de Vaudrey, Geoffroi de Thoisi et Jean de la Roe, qui déja s'y étoient rendus, comme me l'avoit annoncé Jacques Coeur. La galère y arriva d'Alexandrie trois ou quatre jours après; mais, pendant ce court intervalle, nous fûmes témoins d'une fête que les Maures célébrèrent à leur ancienne manière.
Elle commença le soir, au coucher du soleil. Des troupes nombreuses, éparses ça et la, chantoient et poussoient de grands cris. Pendant ce temps on tiroît le canon du château, et les gens de la ville lançoient en l'air, bien haut et bien loin, une manière de feu plus gros que le plus gros fallot que je visse oncques allumé. Ils me dirent qu'ils s'en servoient quelquefois à la mer pour brûler les voiles d'un vaisseau ennemi. Il me semble que, comme c'est chose bien aisée et de une petite despense, on pourroit l'employer également, soit à consumer un camp ou un village couvert en paille, soit dans un combat de cavalerie, à épouvanter les chevaux.
Curieux d'en connoître la composition, j'envoyai vers celui qui le faisoit le valet de mon hôte, et lui fis demander de me l'apprendre. Il me répondit qu'il n'oseroit, et que ce seroit pour lui une affaire trop dangereuse, si elle étoit sue; mais comme il n'est rien qu'un Maure ne fasse pour de l'argent, je donnai à celui-ci un ducat, et, pour l'amour du ducat, il m'apprit tout ce qu'il savoit, et me donna même des moules en bois et autres ingrédiens que j'ai apportés en France.
La veille de l'embarquement je pris à part messire André de Toulongeon, et après lui avoir fait promettre qu'il ne s'opposeroit en rien à ce que j'allois lui révéler, je lui fis part du projet que j'avois formé de retourner par terre. Conséquemment à sa parole donnée, il ne tenta point de m'en empêcher; mais il me représenta tout ce que j'allois courir de dangers, et celui sur-tout de me voir contraint à renier la foi de Jésus-Christ. Au reste j'avoue que ses représentations étoient fondées, et que de tous les périls dont il me menacoit il n'en est point, excepté celui de renier, que je n'aie éprouvés. II engagea également ses camarades à me parler; mais ils eurent beau faire, je les laissai partir et demeurai.
Après leur départ je visitai une mosquée qui jadis avoit été une très-belle église, bâtie, disoit-on, par sainte Barbe. On ajoute que quand les Sarrasins s'en furent emparés, et que leurs crieurs voulurent y monter pour annoncer la prière, selon leur usage, ils furent si battus que depuis ce jour aucun d'eux n'a osé y retourner.
II y a aussi un autre bâtiment miraculeux qu'on a changé en église. C'étoit auparavant une maison de Juifs. Un jour que ces gens-là avoient trouvé une image de Notre Seigneur, ils se mirent à la lapider, comme leurs pères jadis l'avoient lapidé lui-même; mais l'image ayant versé du sang, ils furent tellement effrayés du miracle, qu'ils se sauvèrent, allèrent s'accuser à l'évêque, et donnèrent même leur maison en réparation du crime. On en a fait une église, qui aujourd'hui est desservie par des cordeliers.
Je logeai chez un marchand Vénitien nommé Paul Barberico; et comme je n'avois nullement renoncé à mes deux pélerinages de Nazareth et du Thabor, malgré les obstacles que j'y avois rencontrés et tout ce qu'on m'avoit dit pour m'en détourner, je le consultai sur ce double voyage. Il me procura un moucre qui se chargea de me conduire, et qui s'engagea même pardevant lui à me mener sain et sauf jusqu'à Damas, et à lui en rapporter un certificat signé par moi. Cet homme me fit habiller en Sarrasin; car les Francs, pour leur sûreté, quand ils voyagent, ont obtenu du soudan de prendre en route cet habillement.
Je partis donc de Barut avec mon moucre le lendemain du jour où la galère avoit mis à la voile, et nous primes le chemin de Saïette, entre la mer et les montagnes. Souvent ces montagnes s'avancent si près du rivage qu'on est obligé de marcher sur la grève, et quelquefois elles en sont éloignées de trois quarts de lieue.
Après une heure de marche je trouvai un petit bois de hauts sapins que les gens du pays conservent bien précieusement. Il est même sévèrement défendu d'en abattre aucun; mais j'ignore la raison de ce règlement.
Plus loin étoit une rivière assez profonde. Mon moucre me dit que c'étoit celle qui vient de la vallée de Noë, mais qu'elle n'est pas bonne à boire. Elle a un pont de pierre, près duquel se trouve un kan où nous passâmes la nuit.