La figure vénérée de Washington peut être regardée comme le symbole des idées qui présidèrent à la révolution américaine. Après elle, la plus sympathique est celle de La Fayette, qui représente les mêmes idées au milieu de l'élément français qui prit part à la lutte.
La Fayette 72, à peine âgé de dix-neuf ans, était en garnison à Metz, lorsqu'il fut invité à un dîner que son commandant, le comte de Broglie, offrait au duc de Glocester, frère du roi d'Angleterre, de passage dans cette ville. On venait de recevoir la nouvelle de la proclamation de l'indépendance des Étals-Unis, et, la conversation étant nécessairement tombée sur ce sujet, La Fayette pressa le duc de questions pour se mettre au courant des faits, tout nouveaux pour lui, qui se passaient en Amérique. Avant la fin du dîner sa résolution était prise et, à dater de ce moment, il n'eut plus d'autre pensée que celle de partir pour le nouveau monde. Il se rendit à Paris, confia son projet à deux amis, le comte de Ségur et le vicomte de Noailles, qui devaient l'accompagner. Le comte de Broglie, qu'il en instruisit également, tenta de le détourner de son dessein. «J'ai vu mourir votre oncle en Italie, lui dit-il, votre père à Minden, et je ne veux pas contribuer à la ruine de votre famille en vous laissant partir.» Il mit pourtant La Fayette en relation avec l'ancien agent de Choiseul au Canada, le baron de Kalb, qui devint son ami. Celui-ci le présenta à Silas Deane, qui, le trouvant trop jeune, voulut le dissuader de son projet.
Note 72: (retour) Notices biograph.
Mais la nouvelle des désastres essuyés par les Américains devant New-York, à White-Plains et au New-Jersey le confirme dans sa résolution. Il achète et équipe un navire à ses frais, et déguise ses préparatifs en faisant un voyage à Londres. Pourtant son dessein est dévoilé à la Cour. Sa famille s'irrite contre lui Défense lui est faite de passer en Amérique, et, pour assurer l'exécution de cet ordre, on lance contre lui une lettre de cachet 73. Il quitte néanmoins Paris avec un officier nommé Mauroy, se déguise en courrier, monte sur son bâtiment à Passage, en Espagne, et met à la voile le 26 avril 1777. Il avait à son bord plusieurs officiers 74.
Note 73: (retour) M. de Pontgibaud, qui rejoignit La Fayette en Amérique en septembre 1777 et qui fut son aide-de-camp, nous apprend avec quelle facilité on privait à cette époque les jeunes gens des meilleures familles de France de leur liberté au moyen des lettres de cachet. C'est du château de Pierre-en-Cise, près de Lyon, où il était enfermé en vertu d'un de ces ordres arbitraires de détention, qu'il s'évada pour passer aux États-Unis. (V. ses Mémoires et les Notices biographiques.)
Note 74: (retour) Les Mémoires de La Fayette, où nous puisons ces Renseignements, disent, entre autres, le baron de Kalb.
La Fayette évita avec bonheur les croiseurs anglais et les vaisseaux français envoyés à sa poursuite. Enfin, après sept semaines d'une traversée hasardeuse, il arriva à Georgetown, et, muni des lettres de recommandation de Deane, il se rendit au Congrès.
Après son habile manoeuvre de Trenton, Washington était resté dans son camp de Middlebrook. Mais les Anglais préparaient contre lui une campagne décisive. Burgoyne s'avançait du Nord avec 10,000 hommes. Le général américain Saint-Clair venait d'abandonner Ticonderoga pour sauver son corps de troupes. En même temps, 18,000 hommes au service de la Grande-Bretagne faisaient voile de New-York, et les deux Howe se réunissaient pour une opération secrète. Rhode-Island était occupé par un corps ennemi, et le général Clinton, resté à New-York, préparait une expédition.
C'est dans ces conjonctures difficiles que La Fayette fut présenté à Washington. Le général américain avait alors quarante-cinq ans. Il n'avait pas d'enfant sur lequel il pût reporter son affection. Son caractère, naturellement austère, était peu expansif. Les fonctions importantes dont il était chargé, les soucis qui l'accablaient depuis le commencement de la guerre, les déceptions qu'il avait éprouvées, remplissaient son âme d'une mélancolie que la situation présente des affaires changeait en tristesse 75. C'est au moment où son coeur était plongé dans le plus grand abattement que, suivant ses propres paroles, La Fayette vint dissiper ses sombres pensées comme l'aube vient dissiper la nuit.
Note 75: (retour) Washington n'avait pas seulement à pourvoir aux besoins d'une armée privée de toutes ressources, il lui fallait encore combattre les menées et les calomnies des mécontents et des jaloux. Les accusations graves qu'on porta même contre lui et les insinuations blessantes pour son honneur qui arrivèrent à ses oreilles le forcèrent à solliciter du Congrès un examen Scrupuleux de sa conduite. On est allé jusqu'à fabriquer des lettres qu'on publia comme émanant de lui. Voir Vie de Washington, Ramsay, 113. Sparks, I, 265. Marshall, III, ch. vi.
Il fut saisi d'un sentiment tout nouveau à la vue de ce jeune homme de vingt ans qui n'avait pas hésité à quitter sa patrie et sa jeune femme pour venir soutenir, dans un moment où elle semblait désespérée, une cause qu'il croyait grande et juste. Non-seulement il avait fait pour les Américains le sacrifice d'une grande partie de sa fortune et peut-être de son avenir, mais encore il refusait ces dédommagements légitimes que les Français qui l'avaient précédé réclamaient du Congrès comme un droit acquis: un grade élevé et une solde. «Après les sacrifices que j'ai déjà faits, avait-il répondu au Congrès, qui l'avait nommé de suite major-général, j'ai le droit d'exiger deux grâces: l'une est de servir à mes dépens, l'autre est de commencer à servir comme volontaire.» Un si noble désintéressement devait aller au coeur du général américain. Sa modestie n'était pas moindre, car, comme Washington lui témoignait ses regrets de n'avoir pas de plus belles troupes à faire voir à un officier français: «Je suis ici pour apprendre et non pour enseigner,» répondit-il.
C'est par de tels procédés et de telles paroles qu'il sut se concilier de suite l'estime et l'affection de ses nouveaux compagnons d'armes. Le courage et les talents militaires dont il fit preuve dans la suite lui assurèrent pour toujours la reconnaissance du peuple entier.
Cette époque de la vie de La Fayette est la plus brillante et la plus glorieuse, parce qu'elle lui permit de déployer à la fois ses qualités physiques et morales. Sa jeunesse, sa distinction naturelle et son langage séduisaient au premier abord. La noblesse de son caractère et l'élévation de ses idées inspiraient la confiance et la sympathie. Son désintéressement en toutes circonstances, la loyauté, la franchise avec lesquelles il embrassa la cause des Américains, le contraste frappant de sa conduite avec celle de quelques-uns de ses compatriotes qui l'avaient précédé, l'énergie rare à son âge dont il ne se départit jamais, sa constance dans les revers et sa modération dans le succès le firent adopter par les colons révoltés comme un frère, et par leur général comme un fils.
Beaucoup d'écrivains en France ont prononcé sur le caractère de La Fayette des jugements tout différents et émis sur ses actes des opinions peu flatteuses. Loin de moi la pensée de réformer ces jugements ou de modifier ces opinions. S'il m'est permis de parler en toute connaissance de cause sur le rôle que joua La Fayette en Amérique, je n'ai pas la prétention d'apprécier plus exactement et avec plus de justice que ses compatriotes eux-mêmes les actes que ce général accomplit dans sa patrie. Je veux croire aussi que la versatilité particulière à l'esprit des Français n'a aucune part dans les reproches qu'on lui adresse ou dans les accusations dont on le charge. Mais il me semble que si l'on veut rechercher la cause de ces divergences d'opinion des deux peuples sur le même homme, on la trouvera surtout dans la différence des caractères de ces peuples, des révolutions qu'ils ont accomplies et des résultats qu'ils ont obtenus.
La révolution américaine fut faite dans le but de maintenir plutôt que de revendiquer des libertés politiques et religieuses acquises par les colons au prix de nombreuses souffrances et de l'exil, libertés dont ils jouissaient depuis des siècles et qui avaient été brusquement méconnues et violées. Ils ne firent que chasser de leur territoire 76 les Anglais qu'ils avaient considérés jusque-là comme des frères et qui ne furent plus pour eux que des étrangers dès qu'ils voulurent s'imposer en maîtres. Ils fondèrent aussi leur puissance future sur l'union de leurs divers États qui conservaient leur autonomie. Une fois l'ennemi vaincu et l'indépendance proclamée sans contestation, il ne restait plus aux Américains qu'à jouir en paix du fruit de leurs victoires 77. Qui aurait songé à élever la voix contre ceux qui les avaient aidés à reconquérir cette indépendance et ces droits? Les Français qui vinrent à leur secours obtinrent donc les témoignages les plus sincères et les plus unanimes de la reconnaissance publique, et La Fayette plus que tout autre s'était rendu digne de cette gratitude universelle.
Note 76: (retour) Ils avaient l'habitude de désigner la mère patrie du nom très-doux de Home.
Note 77: (retour) Quand Jefferson revint en Amérique en 1789, il rapporta de Paris les idées libérales et généreuses qui tourmentaient alors la société française au milieu de laquelle il avait vécu quelque temps. Leur triomphe en Amérique devait être le mobile de sa conduite pendant le reste de sa vie. Ce n'était pas tant un républicain qu'un démocrate, et sous ce rapport il offre le plus frappant contraste avec Washington. Il se proposa, suivant ses propres paroles, de modifier l'esprit du gouvernement établi en Amérique en y accomplissant une révolution silencieuse. Cette révolution, qu'il se flatte d'avoir commencée, s'est continuée jusqu'à la dernière guerre, la guerre civile, dont elle fut la cause réelle, tandis que l'esclavage n'en était que le prétexte.
Cet antagonisme persistant entre la république et la démocratie est si bien fondé aujourd'hui aux États-Unis, que depuis 1856 il divise le peuple et les chefs de partis en deux camps bien distincts: les républicains et les démocrates.
Mais la révolution française ne s'accomplit pas dans les mêmes conditions. Elle eut un caractère tout à fait différent. Elle ne fut pas provoquée par une violation momentanée des droits du peuple et du citoyen. Elle ne répondit pas à une atteinte immédiate portée par le pouvoir à des libertés depuis longtemps acquises. C'était une révolte générale contre un ordre de choses établi depuis l'origine de la nation. Ce fut comme un débordement de tous les instincts vitaux de la France, qui, après vingt siècles de compression et de misère, bouleversa la société et brisa aveuglément tous les obstacles qui s'opposaient à son expansion.
Pendant cette longue période, la situation du peuple, à la fois courbé sous le despotisme royal, sous la tyrannie des seigneurs et sous l'absolutisme intolérant du clergé, avait été plus misérable que celle qui aurait résulté du plus dur esclavage. Ce ne fut pas seulement un bouleversement politique que les Français durent accomplir, ce fut aussi une transformation sociale complète. La haine s'était accumulée dans la masse de la nation contre tout ce qui tenait de près ou de loin à l'ancien ordre de choses. La corruption des moeurs des grands avait depuis longtemps soulevé contre eux le mépris public 78. Aussi, lorsque le désordre des finances força la royauté à faire appel au pays en convoquant les États Généraux, toutes les légitimes revendications des droits de l'homme et du citoyen se firent jour à travers cette brèche faite au bon vouloir royal. Le pouvoir, gangrené dans tous ses membres et sans appui moral ni matériel dans la nation, attaqué par cette même noblesse blasée et voltairienne qui jusque-là avait seule fait sa force, ne put opposer qu'une faible digue au torrent qui montait toujours. Et quand la monarchie s'écroula sous le poids de ses iniquités, le peuple, enivré de son triomphe, mis tout à coup en possession d'une liberté dont il connaissait à peine le nom, fut saisi d'une sorte de frénésie sans exemple dans l'histoire. Dans son désir de vengeance, il frappa aveuglément, il engloba dans la même proscription princes, nobles, riches, savants, hommes célèbres par leur courage ou par leurs vertus. Tous tombèrent tour à tour sous ses coups. Il tourna ses armes même contre les siens. Il ne savait pas, il ne pouvait pas et ne voulait pas les reconnaître.
Note 78: (retour) Ce n'est pas seulement de la Régence que datait à la cour et à la ville cette corruption des moeurs qui ne connaissait aucun frein. Ce n'est pas non plus depuis Voltaire que la religion n'avait laissé dans le coeur des grands que superstition grossière ou scepticisme dangereux. On peut remonter jusqu'à Brantôme pour retrouver dans les hautes régions de la société française cette absence de sens moral et d'esprit véritablement chrétien que l'on remarque dans certains écrits et surtout dans les mémoires des règnes de Louis XV et de Louis XVI, et dont les Mémoires de Lauzun présentent le honteux tableau.—Voir un ouvrage récemment publié: Marie-Thérèse et Marie-Antoinette, par Mme d'Armaillé.
«La politique de Richelieu et de Louis XIV avait fait dépendre Le sort de la nation du caprice d'un seul homme. Tout ce qui avait une vie propre avait été écrasé. Le prince imprimait le caractère de son esprit à la Cour, la Cour à la ville et la ville aux provinces. Pour fonder cette unité monarchique que quelques-uns admirent, il avait fallu détruire la vie de famille chez la noblesse, amortir la vie religieuse, en un mot, tarir les sources de la moralité et de la régénération des moeurs.»—La Société française et la Société anglaise au XVIIIe siècle, par Cornélis de Witt. Paris, 1864.
Les déchirements douloureux, effrayants, que souffrit alors la France, eurent du moins pour elle un immense résultat: ils furent comme les convulsions au milieu desquelles se produisait l'enfantement laborieux de sa véritable nationalité 79.
Note 79: (retour) Les Américains étaient des citoyens avant de se dire républicains et de se faire soldats. La Convention en France dut démocratiser la nation par la terreur et l'armée par le supplice de quelques généraux.
Domptez donc par la terreur les ennemis de la liberté. Robespierre, Mignet, II, 43. V. la note tristement comique placée en tête de la Relation de Kerguélen, déjà cité; on y verra comment ces libéraux de fraîche date s'appelaient citoyens.
Malheur à celui qui, dans de pareilles circonstances, tentait d'arrêter le torrent et de dominer ses grondements de sa voix. Il devait être fatalement brisé.
Le rôle de médiateur, quand il a pour but surtout de défendre la vertu et la justice, d'éviter l'effusion du sang dans des guerres civiles, est un beau rôle sans doute; mais rarement il a produit quelque bon résultat. Généralement, au contraire, les intentions de l'homme de bien qui s'interpose ainsi entre les partis prêts à se déchirer sont méconnues par tous. Personne ne veut les croire sincères et désintéressées. La calomnie les travestit et en fait des chefs d'accusation que l'opinion publique est toujours disposée à admettre sans examen.
Tel fut le sort de La Fayette. Revenu d'Amérique avec les plus nobles et les plus généreuses idées sur les principes qui devaient désormais régir les sociétés modernes, il concourut de tout son pouvoir à la révolution pacifique de 1789. Mais, plein d'illusions sur les tendances de l'esprit public et sur la bonne foi de la Cour, il ne prévoyait ni les excès auxquels le peuple devait se porter bientôt, ni les résistances que la royauté devait opposer au progrès. Le rang qu'il occupait, aussi bien que la popularité dont il jouissait, lui faisaient croire qu'il pouvait diriger la situation et la maîtriser au besoin. Ne tenant compte ni de la différence des caractères, ni de celle des circonstances 80, après avoir vu la liberté et l'égalité s'établir si facilement en Amérique, il se flattait de contribuer encore à les implanter en France, et il ne songeait pas aux sérieux obstacles qu'il devait rencontrer. C'était une erreur que beaucoup d'autres partageaient avec lui.
Note 80: (retour) Dumas, pendant son séjour à Boston, sur le point de revenir en France après la glorieuse expédition de 1781, eut souvent l'occasion de s'entretenir avec le docteur Cooper, et comme il témoignait son enthousiasme pour la liberté: «Prenez garde, jeunes gens, dit le docteur, que le triomphe de la cause de la liberté sur cette terre vierge n'enflamme trop vos espérances; vous porterez le germe de ces généreux sentiments; mais si vous tentez de le féconder sur votre terre natale, après tant de siècles de corruption, vous aurez à surmonter bien des obstacles. Il nous en a coûté beaucoup de sang pour conquérir la liberté; mais vous en verserez des torrents avant de l'établir dans votre vieille Europe.»
Combien de fois pendant les orages politiques, pendant les mauvais jours, les officiers présents à cet entretien, Dumas, Berthier, Ségur, et les autres, ne se sont-ils pas rappelé les adieux prophétiques du docteur Cooper!
Dans le Journal de Blanchard, je trouve ce passage sur le Dr Cooper: «M. Hancock est un des auteurs de la Révolution, ainsi que le docteur Cooper, chez qui nous déjeunâmes le 29 (juillet 1780): c'est un ministre qui me parut homme d'esprit, éloquent et enthousiaste. Il a beaucoup de crédit sur les habitants de Boston, qui sont dévots et presbytériens, imbus en général des principes des partisans de Cromwell, desquels ils descendent. Aussi sont-ils plus attachés à l'Indépendance qu'aucune autre population de l'Amérique, et ce sont eux qui ont commencé la révolution.»
La Fayette devait être sacrifié dans son rôle de pondérateur et d'intermédiaire entre les partisans de la royauté libérale et les républicains exaltés. Il perdit tout à la fois la faveur de la Cour, qui le traita en ennemi, et l'affection du peuple, qui le considéra comme un traître. L'histoire même en France n'a pas réhabilité sa mémoire; non que la vérité ne doive jamais luire pour lui, mais parce que les passions qui ont dicté jusqu'à ce jour l'opinion des écrivains français sur La Fayette et sur les hommes de la Révolution ne sont pas éteintes.
La Révolution française a-t-elle réellement rompu avec les traditions du passé? A-t-elle posé les fondements d'une organisation laïque nouvelle qui marche 81 vers la démocratie? A-t-elle livré un combat suprême et décisif à l'esprit du moyen âge qui cherche, à la faveur des dogmes théologiques, à dominer le monde entier? Ou bien ne fut-elle qu'une terrible tourmente, une sorte de typhon destructeur, dont les ravages sont peu à peu effacés par le temps?
Note 81: (retour) Prévost-Paradol. La France Nouvelle.
La prise de la Bastille qui suit la concentration des troupes autour de Paris, la misère du peuple et les manifestations du banquet des gardes du corps avant les journées des 5 et 6 octobre, les massacres de septembre, la journée du 10 août, la conspiration des Chevaliers du poignard, la trahison de Mirabeau, la répression sanglante des émeutes du Champ-de-Mars par Bailly, les actes et le jugement du roi, la conduite des Girondins, celle des Montagnards et du Comité de salut public, l'avènement de Bonaparte, sont autant de questions brûlantes, discutées avec passion et vivacité 82.
Note 82: (retour) J'ai pu me procurer une collection de livraisons bi-mensuelles publiées pendant les terribles années 1792, 1793 et 1794, sous le titre: LISTE GÉNÉRALE et très-exacte des noms, âges, qualités et demeures de tous les conspirateurs condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire établi à Paris... pour juger tous les ennemis de la patrie. Ce recueil paraissait avec la régularité de l'Almanach des Muses et du Mercure galant, et la matière manquait si peu pour remplir ses trente-deux pages d'impression compacte que des suppléments devenaient souvent nécessaires. Peu de réflexions accompagnaient du reste cette nomenclature aussi froide que le couteau de la guillotine, aussi sèche que les coeurs des bourreaux. Les éditeurs comprenaient trop bien que les approbations de la veille pouvaient être des critiques du lendemain. Chaque citoyen sentait peser sur sa tête un glaive dont la moindre imprudence pouvait provoquer la chute.
Et pourtant, que ce morne silence des publicistes sous le règne prétendu de la liberté est éloquent! Que de pensées dans leurs réticences! Que d'enseignements dans le choix de leurs titres et de leurs qualifications! Lisez cette épigraphe inscrite en tête de chaque bulletin:
Vous qui faites tant de victimes,
Ennemis de l'égalité,
Recevez le prix de vos crimes,
Et nous aurons la liberté.
Était-ce une apologie ou bien une satire du régime de la Terreur?
Dans ce même livre, où on lit l'infâme Capet, on trouve tour à tour les infâmes Girondins, l'infâme Robespierre et enfin l'infâme Carrier.
La République y est proclamée avec emphase une, indivisible et IMPÉRISSABLE.
Cette impassible nécrologie fait voir au lecteur, comme dans un navrant cauchemar, les massacres de septembre, les mitraillades de Lyon, les noyades de Nantes et ces milliers de têtes fraîchement coupées d'enfants, d'adultes, de vieillards, de jeunes filles, de savants, de magistrats, d'artisans, de soldats, de prêtres, entassées pêle-mêle pour la satisfaction du peuple-roi en délire.
La lecture de cette Liste exacte des guillotinés m'a fait faire une remarque que je n'ai vue encore nulle part. C'est que la majorité des victimes appartenaient aux classes les plus humbles de la société. Ce furent pour la plupart des ouvriers, des petits bourgeois, des cultivateurs, des employés, qui payèrent de leur vie le triomphe d'une révolution accomplie par eux et pour eux.
En Amérique, la postérité a commencé pour La Fayette. Sa mémoire est vénérée, sa réputation pure de toute souillure. Mais dans sa patrie même on ne le juge pas et on ne peut pas encore le juger avec impartialité. Les dissensions nées des luttes de 1789 et des massacres de 1793 ne sont pas apaisées. La Révolution française n'est pas terminée. L'égalité civile est acquise, mais la liberté politique est toujours en question. Elle a de nombreux partisans, mais aussi de puissants adversaires. Les Français sauront-ils la conquérir et la conserver 83?
Note 83: (retour) Voir sur ce sujet: de Parieu. Science politique, p. 399.
La Fayette a trop fait pour elle aux yeux des uns, pas assez au gré des autres. N'ayant d'aspirations que pour le bien public, il ne fut d'aucun camp, d'aucune faction. Tous les partis le repoussent comme un adversaire; et, tandis qu'en France on conteste ses talents militaires, que l'on qualifie son désintéressement de comédie, son libéralisme de calcul, les Américains lui élèvent des monuments et associent dans leur reconnaissance son nom à celui de Washington.
Deux hommes qui, par leur position sociale, étaient les adversaires naturels de La Fayette, mais que leur intelligence forçait à reconnaître sa valeur, lui ont rendu justice de son vivant. Napoléon, il me semble, n'a jamais douté des principes ni des sentiments de M. de La Fayette. Seulement il n'a pas cru à sa sagacité politique. On sait qu'il fit aussi de la mise en liberté de La Fayette, prisonnier des Autrichiens à Olmutz, une des conditions du traité de Campo-Formio
Charles X, dans une audience qu'il donnait à M. de Ségur en 1829, lui dit: «M. de La Fayette est un être complet; je ne connais que deux hommes qui aient toujours professé les mêmes principes: c'est moi et M. de La Fayette, lui comme défenseur de la liberté, moi comme roi de l'aristocratie.» Puis, en parlant de la journée du 6 octobre 1789: «Des préventions à jamais déplorables firent qu'on refusa ses avis et ses services 84 .»
Note 84: (retour) Cloquet, 109.
Quand la France, soustraite par le temps aux influences qui altèrent la justice de ses arrêts, pourra compter ceux de ses enfants qui ont réellement mérité d'elle, j'espère qu'elle mettra au premier rang les hommes qui, tels que Malesherbes et La Fayette, par leur courage civil et leurs qualités morales, leur inaltérable sérénité dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, furent les vrais apôtres de la civilisation et les plus sincères amis de l'humanité.
Un historien français a dit que les premiers Français qui passèrent en Amérique réussirent mal 85 . La plupart étaient, en effet, de deux espèces également incompatibles avec les idées des Américains et avec le genre de guerre que ceux-ci soutenaient. Les uns n'étaient que des aventuriers qui recherchaient surtout un succès facile et une gloire rapide. Ils pensaient qu'on leur confierait de suite, sinon la direction des armées, du moins celle des régiments. Les autres étaient de jeunes nobles que le principe même de la guerre touchait peu, mais qui, las de leur inaction, voulaient se signaler par quelque action d'éclat dans une expédition hasardeuse et lointaine. Or le Congrès ne voulut point commettre à la fois une injustice et une faute en donnant des commandements aux premiers; les seconds, de leur côté, se virent bientôt engagés dans une guerre pénible, fatigante, dans laquelle l'ardeur chevaleresque devait le céder au courage patient, dont le but était la liberté d'un peuple et non la gloire des soldats 86 . Ces coureurs d'aventures revinrent bientôt, mécontents des Américains et décriant leur cause avec mauvaise foi. Ils furent peu écoutés. Bientôt leurs injustes plaintes se perdirent dans les élans d'enthousiasme que souleva la généreuse conduite de La Fayette et la constance avec laquelle il persévéra dans sa première résolution.
Note 85: (retour) Histoire des États-Unis, par Scheffer. Paris, 1825, page 174.—L'auteur semble avoir eu des relations avec La Fayette.—Voir aussi Mém. du chevalier Quesnay de Beaurepaire. Paris, 1788.
Le 24 juillet 1778, le général Washington écrivait à Gouverneur Morris, à Philadelphie: «La prodigalité avec laquelle on a distribué les grades aux étrangers amènera certainement l'un de ces maux: de rendre notre avancement militaire méprisable, ou d'ajouter à nos charges actuelles en encourageant les étrangers à tomber sur nous par torrents, que nos officiers nationaux se retireront du service... Non, nos officiers ne verront pas Injustement placés au-dessus d'eux des étrangers qui n'ont d'autres Titres qu'un orgueil et une ambition effrénés..... Mémoires de Gouverneur Morris, I, 135. Paris, 1842.
Note 86: (retour) Silas Deane en France. Mss imprimés à Philadelphie pour le Seventy-Six Society (p. 16) donnent des renseignements sur les procédés des commissaires américains à Paris. Arthur Lee, p. 170, accuse Deane de légèreté et de vanité à l'égard des officiers français. Deane, p. 65, se vante de sa conduite.
Si La Fayette donna une impulsion toute nouvelle à l'émigration des jeunes nobles français en Amérique, il faut aussi citer parmi ceux qui l'avaient précédé des officiers qui ne manquaient ni de talent ni de courage, et que je ne dois pas confondre avec les aventuriers dont a parlé l'historien cité plus haut.
Dès 1775, on trouve dans les Archives américaines que deux officiers français, MM. Penet et de Pliarne, furent recommandés par le gouverneur Cook, de Providence, au général Washington, pour qu'il entendît les propositions qu'ils avaient à faire en faveur de la cause de l'indépendance. Ces officiers arrivaient du Cap Français (Saint-Domingue) et furent reçus en décembre par le Congrès, qui accepta leurs offres relativement à des fournitures de poudre, d'armes et d'autres munitions de guerre. La convention secrète qui fut alors conclue reçut son exécution, du moins en partie, car, dans une lettre adressée de Paris, le 10 juin 1776, par le docteur Barbue-Dubourg à Franklin, celui-ci dit qu'il a reçu de ses nouvelles par M. Penet, arrivé de Philadelphie, et qu'un envoi de 15,000 fusils des manufactures royales qui lui ont été livrés sous le nom de La Tuilerie, fabricant d'armes, va partir de Nantes avec ce même Penet 87 .
Note 87: (retour) Le docteur Dubourg s'était abouché avec Silas Deane, qui lui avait été adressé par Franklin. Il espérait sans doute se faire donner une subvention pour la fourniture secrète des armes et des munitions aux Américains; peut-être même reçut-il cette subvention, puisqu'il expédia en Amérique quelques chargements et qu'il envoya quelques négociateurs au Congrès. Mais il vit d'un très-mauvais oeil que le gouvernement français eût donné à Beaumarchais la préférence des fournitures secrètes aux colons insurgés. Il en écrivit à M. de Vergennes en blâmant le ministre de son choix (Voir de Loménie, Beaumarchais et son temps.)
Barbue-Dubourg, qui était un agent zélé du parti américain, écrit en même temps qu'il a engagé, avec promesse du grade de capitaine dans l'armée américaine, et moyennant quelques avances d'argent, le sieur Favely, officier de fortune et ancien lieutenant d'infanterie. Au sieur Davin, ancien sergent-major très-distingué, il n'a promis que le payement du passage par mer. Il a engagé en outre M. de Bois-Bertrand, jeune homme plein d'honneur, de courage et de zèle, qui en France a un brevet de lieutenant-colonel, mais qui ne demande rien.
Je n'ai pas rencontré autre part les noms de ces officiers. Mais je vois dans une autre correspondance que M. de Bois-Bertrand partit en juillet 1776, en emmenant à ses frais deux bas officiers d'une grande bravoure. Barbue-Dubourg lui avait fait espérer le grade de colonel.
Les milices américaines manquaient d'ingénieurs. Ce fut encore Barbue-Dubourg qui se chargea d'en procurer. Dans sa lettre du 10 juin 1776, déjà citée, il s'exprime ainsi à ce sujet. «J'ai arrêté deux ingénieurs: l'un, M. Potter de Baldivia, tout jeune mais très-instruit, fils d'un chevalier de Saint-Louis qui était ingénieur attaché au duc d'Orléans; l'autre, Gille de Lomont 88 , jeune homme d'un mérite peu commun quoiqu'il n'ait encore été employé qu'à la paix; mais on ne peut pas en décider d'autres.»
Note 88: (retour) Notices biogr.
«J'ai parlé à M. de Gribeauval, lieutenant général des armées du roi et directeur de l'artillerie, qui croit qu'il faut vous en envoyer trois dont, l'un en chef, qui serait M. Du Coudray 89 , officier très-distingué et très-jalousé, qui a servi en Corse, et dont les connaissances en chimie pourraient être très-utiles.»
Les seuls ingénieurs qui furent envoyés en Amérique avec une mission secrète du gouvernement français furent de Gouvion, Du Portail, La Radière et Launoy. Ils furent engagés par Franklin, alors à Paris, qui avait été chargé par le Congrès de cette négociation; mais ils n'arrivèrent en Amérique qu'après La Fayette, le 29 juillet 1777 90 .
Le plus ancien des officiers volontaires sur lequel j'aie des données positives est M. de Kermovan. Le 24 mars 1776 91 , M. Barbue-Dubourg écrit de Paris au docteur Franklin, à Philadelphie: «Je pense très-sérieusement que le chevalier de Kermovan est un des meilleurs hommes que votre pays puisse acquérir. Il a déjà embrassé ses sentiments, et il ne demande rien avant d'avoir fait ses preuves; mais il a l'ambition d'obtenir un rang quand son zèle et ses talents seront éprouvés. Il est disposé à s'exposer à tous les dangers comme simple volontaire aussi bien que s'il avait le commandement en chef. Il me paraît bien instruit dans l'art militaire.»
Note 89: (retour) Ce Tronson du Coudray dont il est question ici obtint en effet la permission d'aller en Amérique comme volontaire, et partit avec une troupe d'officiers français pour rejoindre l'armée de Washington. Ils étaient sur le premier bâtiment frété par Beaumarchais, parti du Havre en janvier 1777. Le 17 septembre 1777 il traversait le Schuylkill sur un bateau plat, lorsque le cheval trop fringant qu'il montait se mit à reculer et précipita son cavalier dans le fleuve, où il se noya. Son aide de camp, Roger, tenta de le sauver. Du Coudray fut enterré aux frais des Etats-Unis. Il était très-mécontent des procédés de Beaumarchais envers lui. Silas Deane en France, p. 33.
La Fayette (Mémoires, page 19) dit que Du Coudray partit avec lui. Du Coudray vint en Amérique avant La Fayette, en janvier 1777, sur l'Amphitrite, premier bâtiment frété par M. de Beaumarchais pour les Américains, selon M. de Loménie. Silas Deane laisse en doute par quelle voie Du Coudray partit, p. 35. Voir aussi Notices biographiques.
Note 90: (retour) Notices biographiques.
Note 91: (retour) Arch. américaines.
Il quittait la France le 6 avril, et le 21 juin 1776, le board of war, ayant jugé que le chevalier de Kermovan avait donné des preuves indubitables de son bon caractère et de son habileté dans l'art de la guerre, le recommande au Congrès comme ingénieur, et croit que les autorités de Pensylvanie doivent l'employer aux constructions de Billingsport, sur la Delaware. Il fut commissionné dans ces conditions le 4 juillet 1776.
Citons encore parmi les volontaires qui accompagnèrent La Fayette, le précédèrent ou le suivirent de très-près: De Mauroy, qui l'avait accompagné dans sa fuite de France; De Gimat, son aide de camp intime; Pontgibaud, qui fut aussi son aide de camp; Armand de la Rouerie, plus connu sous le nom de colonel Armand, que sa bravoure chevaleresque, son caractère libéral et ses aventures rendirent populaire en Amérique; de Fleury, le héros de Stony-Point; Mauduit du Plessis, le héros de Redbank; Conway, Irlandais au service de la France, «homme ambitieux et dangereux,» dit La Fayette 92 . Il fut entraîné dans des intrigues qui avaient pour but d'opposer Gates et Lee à Washington 93 , et justifia dans ces tristes affaires la mauvaise opinion que son général avait de lui; de Ternant, de La Colombe, Touzard, le major L'Enfant et d'autres.
Enfin, parmi les étrangers: Pulaski et Kosciusko, qui ont tous deux joué des rôles importants dans les révolutions de Pologne; de Steuben 94 , officier prussien, venu vers le commencement de 1778, et qui organisa la discipline et les manoeuvres dans l'armée américaine 95 .
Note 92: (retour) Mémoires.
Note 93: (retour) Pour connaître les intrigues qui avaient pour but de renverser Washington et de lui substituer Charles Lee, ou Gates, ou tout autre, intrigues dont je parlerai plus longuement dans une autre partie de mon travail, voir les ouvrages suivants:
M. Lee's Plan.—March. 29, 1777, ou la Trahison de Charles Lee, par George H. Moore. New-York, 1860.
Proceedings of a general court Martial, for the trial of major-general Lee. July, 1778. Cooperstown, 1823.
Vie de Charles Lee, pages 227-229, pour la lettre de Joseph Reed.
Vie de Washington, par Irving, II, 284. Sparks, vol. V, passim.
Note 94: (retour) M. de Loménie, dans Beaumarchais et son temps, a blâmé le peuple des Etats-Unis et leur gouvernement pour leur ingratitude et leur injustice envers Beaumarchais. Il n'appartient pas à cette petite monographie d'entrer dans une discussion à ce sujet, dont M. de Loménie dit qu'il a une parfaite connaissance. Mais pour montrer combien Beaumarchais Rendait désagréables, depuis le commencement, ses relations avec le Congrès, je donne ici l'extrait suivant des Mémoires (du comte de Moré) Pontgibaud:
«Le gouvernement français se décida alors à reconnaître l'indépendance des Etats-Unis et à envoyer M. Gérard pour ministre auprès du Congrès. Il était temps, car l'on était très-peu satisfait des secours que la France faisait parvenir par l'intermédiaire du sieur Caron de Beaumarchais. La correspondance de cet homme choquait universellement par son ton de légèreté qui ressemblait à l'insolence. J'ai conservé la copie d'une de ces lettres.
Messieurs, je crois devoir vous annoncer que le vaisseau l'Amphitrite, du port de 400 tonneaux, partira au premier bon vent pour le premier port des États-Unis qu'il pourra atteindre. La cargaison de ce vaisseau qui vous est destiné consiste en 4,000 fusils, 80 barils de poudre, 8,000 paires de souliers, 3,000 couvertures de laine; plus quelques officiers de génie et d'artillerie, item un baron allemand, jadis un aide de camp du prince Henri de Prusse; je crois que vous pourrez en faire un général et suis votre serviteur,
«C. DE BEAUMARCHAIS.»
Le Congrès fut indigné de cette manière d'écrire, et nous eûmes tous connaissance de cette impertinente lettre, moins impertinente encore que ne le fut toute la vie de l'homme qui l'écrivit.
L'officier allemand dont il parlait si cavalièrement était le baron de Steuben, grand tacticien, qui arriva accompagné du chevalier de Ternant, officier très-distingué; il y avait peu de Français encore à cette époque.»
L'ouvrage de M. de Loménie a été critiqué et réfuté sur une autre phase de la vie de Beaumarchais par M. Paul Huot: Beaumarchais en Allemagne, Paris, 1869. Un autre jugement assez sévère sur Beaumarchais a été exprimé par un de ses compatriotes dans la Revue rétrospective,. Paris, 15 mars 1870, p. 168.—Voir aussi Notices biographiques et Silas Deane en France, p. 73.
Note 95: (retour) J'ai consacré une notice détaillée à chacun de ces hommes et à un grand nombre d'autres moins connus, dans les Notices biographiques.
Le Congrès, rassuré sur le sort de Philadelphie, était rentré dans cette ville le 27 février 1777, après la bataille de Trenton. L'arrivée des volontaires européens apportait plutôt aux Américains un secours moral qu'une aide effective. Ils étaient de beaucoup inférieurs en nombre à leurs adversaires; mais l'habileté des chefs et l'opiniâtreté des soldats suppléèrent à cette infériorité numérique.
Dès le mois de juin 1777, on apprit que sir William Howe, parti de New-York, se dirigeait avec seize mille hommes sur les côtes de la Pensylvanie. Il débarqua ses troupes dans le Maryland, et Washington s'avança au-devant de lui avec onze mille hommes. Les deux armées ne tardèrent pas à se rencontrer sur les bords de la Brandywine, et le 11 septembre elles se livrèrent un combat dans lequel les généraux américains furent battus en détail. Le comte Pulaski s'y distingua, et La Fayette, qui marchait encore en simple volontaire à la tête d'une brigade, eut la cuisse traversée d'une balle, ce qui ne l'empêcha pas de continuer la lutte, de tenter de rallier les fuyards et de quitter l'un des derniers le champ de bataille. Sir William Howe entra à Philadelphie et le Congrès se transporta à Lancastre.
D'un autre côté, le général Gates avait succédé à Saint-Clair dans le commandement des troupes qui avaient abandonné Ticonderoga au début de la campagne. Il se réunit aux généraux Arnold et Morgan, qui avaient dû abandonner le Canada, et résolut de s'opposer à la marche hardie du général Burgoyne. Celui ci, qui avait remplacé Carleton, attendit les Américains sur les hauteurs de Behmis-Hights. Une bataille opiniâtre s'y livra le 19 septembre 96 .Les Anglais furent battus, sans perdre toutefois leur position. Mais, vaincu dans un nouveau combat livré le 7 octobre à Saratoga, Burgoyne, enveloppé sans espoir de secours, fut obligé de capituler avec son armée. C'était le plus beau succès que les Américains eussent encore remporté depuis le commencement de la lutte: une artillerie nombreuse, des armes et dix mille prisonniers tombèrent en leur pouvoir.
Note 96: (retour) On trouva sur le champ de bataille le cadavre d'une femme qui avait été tuée dans les rangs des milices américaines; ses armes étaient encore disposées pour le combat et ses mains étaient pleines de cartouches. (Fait rapporté par le cap. Anbury, des troupes royales; Voyages, Londres, 1789, I, 437; Paris, I, 311).
Cependant Washington reprenait l'offensive. Au moment où les Anglais le croyaient en pleine retraite, à la suite de sa défaite de Brandywine, il s'approcha d'eux par une route détournée et les attaqua avec vigueur dans leurs lignes. Un brouillard qui mit le désordre dans ses corps d'armée lui ravit une victoire certaine. Il fut forcé à la retraite après avoir fait essuyer à l'ennemi des pertes bien supérieures aux siennes à Germantown (4 octobre 1777).
C'est à cette même époque qu'il faut placer la belle défense du fort Red-Bank par le capitaine volontaire Duplessis-Mauduit à la tête de quatre cents hommes, contre le colonel Donop, d'un régiment hessois qui ne comptait pas moins de seize cents soldats. Ce régiment fut en partie détruit et son colonel tué. Les Américains durent pourtant abandonner cette place, ainsi que le fort Mifflin.
La victoire de Saratoga détermina Louis XVI à céder aux instances de ses ministres et de Franklin. Le 6 février 1778 il signa avec les États-Unis un traité de commerce, auquel était joint un traité d'alliance offensive et défensive pour le cas où l'Angleterre déclarerait la guerre à la France. Cette mesure doit être attribuée en grande partie à l'impulsion que La Fayette avait donnée à l'opinion publique en France, et au revirement d'idées qui s'était produit dans les esprits à la suite de ses rapports favorables aux Américains. La nouvelle en parvint le 3 mai au Congrès. Elle fut accueillie par des réjouissances publiques et provoqua le plus vif enthousiasme.
En Angleterre, lord Chatham se fit transporter à la Chambre et proposa de déclarer immédiatement la guerre à la maison de Bourbon. Son discours terminé, il tomba évanoui et mourut dans la même journée. Sa motion fut adoptée et l'ambassadeur anglais près la cour de Versailles immédiatement rappelé. Lord North voulut conjurer le péril en offrant aux colonies ce qu'elles avaient demandé depuis 1774, avec une amnistie illimitée. Les Américains repoussèrent tout arrangement qui n'avait pas pour base la reconnaissance de leur indépendance. La guerre continua avec un caractère de plus en plus violent.