Étudions maintenant le rôle que joua le gouvernement français et la part, tantôt occulte tantôt publique, qu'il prit dans le soulèvement des colonies anglaises.
Dès que Christophe Colomb eut découvert le nouveau monde, la possession des riches contrées qui excitaient la convoitise des Européens devint une cause perpétuelle de luttes entre les trois grandes puissances maritimes: l'Espagne, l'Angleterre et la France. Ces rivalités se soutinrent avec des chances diverses jusqu'au moment où la déclaration d'indépendance des États-Unis, en enlevant un appui aux uns et en faisant disparaître un aliment à l'avidité des autres, mit un terme aux guerres interminables que ces puissances se livraient.
Jacques Cartier, envoyé par Philippe de Chabot, amiral de France, partit en 1534 de Saint-Malo, sa ville natale, avec deux navires, pour reconnaître les terres encore inexplorées de l'Amérique septentrionale. Il découvrit les îles Madeleine, parcourut la côte occidentale du fleuve Saint-Laurent, puis, l'année suivante, dans une seconde expédition, prit possession, au nom du roi, de la plus grande partie du Canada, qu'il appela Nouvelle-France.
Le Canada, trop négligé sous les faibles successeurs de François Ier, reçut de nouveaux colons français sous Henri IV. Le marquis de La Roche, qui succéda en 1598 à Laroque de Roberval dans le gouvernement de cette colonie, créa un établissement à l'île des Sables, aujourd'hui île Royale et reconnut les côtes de l'Acadie. Quatre ans plus tard l'Acadie fut encore parcourue par Samuel de Champlain, qui, en 1608, fonda la ville de Québec.
Ces accroissements successifs et la prospérité de la colonie française ne pouvaient laisser indifférents les Anglais, récemment établis dans la Virginie. Aussi en 1613 des armateurs anglais, sous les ordres de Samuel Argall et sans déclaration de guerre, vinrent-ils attaquer à l'improviste Sainte-Croix et Port-Royal, en Acadie, qu'ils détruisirent. En 1621, le roi d'Angleterre Jacques Ier accorda au comte de Stirling la concession de toute la partie orientale et méridionale du Canada, sous le prétexte que tout ce pays n'était habité que par des sauvages. Mais les colons français n'étaient nullement disposés à se laisser ainsi dépouiller, et Charles Ier dut restituer à la France, deux ans après, le territoire dont Guillaume de Stirling n'avait pris possession que pour la forme.
En 1629, 1634 et 1697, l'Acadie et une partie du Canada furent encore successivement enlevées puis rendues aux Français, jusqu'à ce qu'enfin, par le traité d'Utrecht, 1713, l'Angleterre fut mise en possession définitive du territoire contesté.
Les Anglais ne devaient pas s'en tenir à ce succès. Il ne fit que les encourager à persévérer dans leur projet de conquérir le Canada tout entier. De leur côté les Français, malgré l'abandon dans lequel les laissait la mère patrie, leur résistèrent avec courage et trouvèrent généralement, pour les soutenir dans la lutte, de puissants auxiliaires dans les naturels, qu'ils n'avaient cessé de traiter avec douceur et loyauté.
Cependant le Canada, malgré les attaques incessantes dont il était l'objet, vers le sud, de la part des Anglais, devenait florissant. Le Saint-Laurent était pour les vaisseaux de France une retraite commode et sûre. Le sol, autrefois inculte, s'était fertilisé sous les efforts de plusieurs milliers d'habitants. L'on s'aperçut bientôt que les lacs se déversaient aussi par le sud dans de grands fleuves inexplorés.
Il y avait de ce côté d'importantes découvertes à faire. La gloire en était réservée à Robert de La Salle.
Déjà en 1673, le P. jésuite Marquet et le sieur Joliet, avaient été envoyés par M. de Frontenac, gouverneur du Canada, et avaient découvert à l'ouest du lac Michigan le Mississipi. Plus tard, en 1679 et 1680, le père Hennequin, récollet, accompagné du sieur Dacan, avait remonté ce fleuve jusque vers sa source au saut Saint-Antoine.
De La Salle, homme résolu et énergique, muni des pouvoirs les plus étendus, que lui avait accordés le ministre de la marine, Seignelay, partit en 1682 de Québec. Il se rendit d'abord chez les Illinois, où, du consentement des Indiens, il construisit un fort. Pendant qu'une partie de ses hommes remontaient le Mississipi en suivant la route du P. Hennequin, il descendit lui-même ce fleuve jusqu'au golfe du Mexique. Il reçut partout des Indiens le meilleur accueil et en profita pour établir un magasin dans la ville des Arkansas et un second chez les Chicachas.
L'année suivante il voulut retourner par la voie de mer vers l'embouchure du Mississipi. Mais les vaisseaux qui portaient les soldats et les colons qu'il ramenait de France le laissèrent avec sa troupe dans une baie qu'il appela Saint-Louis. Le territoire riant et fertile sur lequel il s'établit prit le nom de Louisiane. Il allait chercher des secours auprès de ses établissements du Mississipi, quand il fut massacré par les gens de sa suite. Les Espagnols établis au Mexique détruisirent les germes de cette colonie.
Dix années s'écoulèrent avant que d'Iberville reprit le projet de La Salle sur la Louisiane. Crozat et Saint-Denis, en 1712, continuèrent son oeuvre et cette possession fut connue en France sous de si bons rapports qu'elle servit de base au système et aux spéculations du fameux Law, de 1717 à 1720. C'est à cette époque que fut fondée la Nouvelle-Orléans 54.
Note 54: (retour) J'ai trouvé de curieux renseignements non imprimés, dans la Relation concernant l'établissement des Français à la Louisiane, par Penicaud, manuscrit inédit. Le P. Charlevoix parle de cet ouvrage, VI, 421, et la copie que j'ai dans les mains a été signalée à une vente à Paris en 1867, comme mise au net par un nommé François Bouet.
Ainsi, bien que la France eût cédé à l'Angleterre, par le traité d'Utrecht, l'Acadie et la baie d'Hudson, elle avait encore le Labrador, les îles du golfe Saint-Laurent et le cours du fleuve, la région des grands lacs comprenant le Canada et la vallée du Mississipi, désignée sous le nom de Louisiane. Mais les limites de ces possessions n'étaient pas bien définies. Les Anglais prétendaient étendre les limites de l'Acadie jusqu'au fleuve Saint-Laurent; les Pensylvaniens et les Virginiens, franchissant les monts Alleghanys, s'avançaient à l'ouest; jusqu'au bord de l'Ohio. Pour les contenir dans un demi-cercle immense, les Français avaient relié la Nouvelle-Orléans à Québec par une chaîne de postes sur l'Ohio et le Mississipi.
Le territoire sur lequel on établissait ces forts avait été découvert par La Salle, comme nous l'avons vu. Suivant le droit des gens de cette époque, il envoya un officier français, Céleron, pour en prendre officiellement possession. Cet officier parcourut les vallées de l'Ohio et du Mississipi et la région des lacs, en un mot tout le pays compris entre la Nouvelle-Orléans et Montréal. Partout sur son trajet il enfouissait des plaques 55 de plomb, comme souvenir et en témoignage de l'établissement de la domination française sur ce territoire.
Note 55: (retour) Vie de Washington, par Sparks, II, 430. La date est 16 d'août 1749.*
Les Anglais, justement alarmés de semblables prétentions, prétextant que de tels établissements portaient atteinte à leurs droits, envahirent brusquement le Canada (1754).
C'est alors que paraît pour la première fois dans l'histoire le nom de Washington. Il commandait, avec le titre de colonel, un détachement de Virginiens. Ainsi, par une singulière coïncidence, ce grand homme porta d'abord les armes contre ces mêmes soldats qui devaient aider à l'affranchissement de sa patrie, et s'efforça de soumettre à la domination anglaise ces mêmes Canadiens qu'il appelait vainement plus tard à l'aider à la délivrance commune.
Washington surprit un détachement de troupes françaises envoyé en reconnaissance auprès du fort Duquesne, l'enveloppa, le fit tout entier prisonnier et tua son chef, Jumonville 56. Assiégé à son tour dans son camp, aux Grandes-Prairies, par de Villiers, frère de Jumonville, il fut obligé de capituler, et se retira toutefois avec les honneurs de la guerre 57.
La seconde expédition 58, dirigée la même année contre le fort Duquesne par le général anglais Braddock, eut une issue plus malheureuse pour celui-ci. Cet officier, qui méprisait les milices de la Virginie, s'engagea sur un territoire qu'il ne connaissait pas et fut enveloppé et tué par les Français, aidés des Indiens. Le colonel Washington rallia les fuyards et opéra sa retraite en bon ordre.
Note 56: (retour) Ce fut l'étincelle qui alluma la guerre de Sept Ans. Laboulaye, Hist. des Etats-Unis, II, 50, 297.
Note 57: (retour) Cette capitulation donna naissance à une horrible calomnie qui, malgré les protestations réitérées de Washington, cherche à s'acharner encore contre sa mémoire, en dépit de la noblesse universellement reconnue de son caractère: je veux parler du prétendu assassinat de Jumonville. Plusieurs ouvrages publiés en France (Mémoire, précis des faits, pièces justificatives, etc. Paris, 1756,)—réponse officielle aux observations de l'Angleterre, répètent et propagent cette erreur, et bien qu'elle ait été reconnue et signalée comme telle dans les écrits les plus consciencieux, je crois qu'il est de mon devoir de démentir encore une fois une affirmation si invraisemblable et si contraire au jugement que les contemporains de Washington et la postérité ont porté sur ce grand homme.
La capitulation que signa Washington avec une entière confiance était rédigée en français, c'est-à-dire dans une langue que n'entendaient ni le colonel Washington ni aucun des hommes de son détachement. L'interprète hollandais qui en donna la lecture aux Américains traduisit le mot assassinat pour l'équivalent de mort ou perte, soit par ignorance, soit par une manoeuvre coupable; et l'on considéra comme un aveu de Washington ce qui ne fut que l'effet de sa bonne foi surprise.
M. Moré de Pontgibaud, dans ses mémoires déjà cités (p. 15), justifie Washington de l'accusation qu'il avait entendu porter contre lui en France. «Il est plus que constant dans la tradition du pays, dit-il, que M. de Jumonville fut tué par la faute, par l'erreur et le fait d'un soldat qui tira sur lui, soit qu'il le crût ou ne le crût point parlementaire, mais que le commandant du fort ne donna pas l'ordre de tirer; la garantie la plus irrécusable est le caractère de douceur, de magnanimité du général Washington, qui ne s'est jamais démenti au milieu des chances de la guerre et de toutes les épreuves de la bonne ou de la mauvaise fortune. Mais M. Thomas (de l'Académie française) a trouvé plus poétique et plus national de présenter ce malheureux événement sous un jour odieux pour l'officier anglais.» V. aussi Histoire des Etats-Unis, par Éd. Laboulaye. Paris, 1866, II, 50, où cette affaire est examinée.
Note 58: (retour) Dont le meilleur récit est Braddock's Expédition, par Winthrop Sergant, publié dans les Mémoires de la Société historique de Pensylvanie, 1855.
Enfin, en 1755, toujours sans que la guerre eût été encore déclarée, l'amiral anglais Boscawen captura des vaisseaux de ligne français à l'embouchure du Saint-Laurent, tandis que les corsaires anglais, se répandant sur les mers, s'emparaient de plus de trois cents bâtiments marchands portant pour près de trente millions de francs de marchandises et emmenaient prisonniers sur les pontons plus de huit mille marins français. En présence d'une si audacieuse violation du droit des gens, malgré son apathie et sa honteuse indifférence pour les intérêts publics, le roi Louis XV fut obligé de déclarer la guerre à l'Angleterre 59.
Note 59: (retour) 1756. Juin le 9.
Il était de l'intérêt de la France de laisser à la lutte son caractère exclusivement colonial. Mais sa marine était presque ruinée. Elle ne pouvait donc secourir ses colons. L'Angleterre ne lui laissa pas d'ailleurs la liberté d'en agir ainsi. L'or donné par Pitt au roi de Prusse Frédéric II alluma la guerre continentale connue sous le nom de guerre de Sept Ans. Ainsi forcée de combattre sur terre et sur mer, la France fit de vigoureux efforts. Malheureusement les généraux que le caprice de Mme de Pompadour plaçait à la tête des armées étaient tout a fait incapables, ou portaient dans les camps les querelles et les intrigues de la cour. Aussi les résultats de cette guerre furent-ils désastreux.
Mêmes revers au Canada que dans les Indes orientales. Les marquis de Vaudreuil et de Montcalm enlèvent les forts Oswégo et Saint-Georges, sur les lacs Ontario et Saint-Sacrement (1756). Montcalm remporte même une victoire signalée sur les bords du lac Champlain, à Ticonderoga (1758); mais il ne peut empêcher la flotte de l'amiral Boscawen de prendre Louisbourg, le cap Breton, l'île Saint-Jean et de bloquer l'entrée du Saint-Laurent, pendant que l'armée anglo-américaine détruit les forts de l'Ohio et coupe les communications entre la Louisiane et le Canada.
En 1759, Montcalm et Vaudreuil n'avaient que cinq mille soldats à opposer à quarante mille. Ils étaient en outre privés de tous secours de la France, soit en hommes, en argent ou en munitions. Les Anglais assiègent Québec. La ville est tournée par une manoeuvre audacieuse du général Wolff. Montcalm est blessé à mort. Le général anglais tombe de son côté et expire content en apprenant que ses troupes sont victorieuses. Vaudreuil lutte quelque temps encore. C'est en vain. Le Canada est définitivement perdu pour la France.
Un habile ministre, le seul homme qui dans ces temps de désordre et de corruption prenne à coeur les intérêts de sa patrie, Choiseul, arrive au pouvoir, appelé par la faveur de Mme de Pompadour. Son premier acte est de lier comme en un faisceau, par un traité connu sous le nom de Pacte de famille (15 août 1761), toutes les branches régnantes de la maison de Bourbon, ce qui donnait de suite à la France l'appui de la marine espagnole. Celle-ci, immédiatement en butte aux attaques de l'Angleterre, essuya de grandes pertes.
Cependant toutes les nations de l'Europe étaient épuisées par cette guerre, qui avait fait périr un million d'hommes. La France y avait dépensé pour sa part treize cent cinquante millions. Par le traité de Paris elle ne conserva que les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon avec droit de pêche près de Terre-Neuve et dans le golfe Saint-Laurent. Elle recouvra la Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade, la Martinique; mais céda la partie orientale de la Louisiane aux Espagnols.
L'Angleterre avait atteint son but; l'expulsion complète des Français du continent américain et la ruine de leur marine.
Choiseul eut à coeur de relever la France de cet abaissement. Il essaya de réorganiser l'armée en diminuant les dilapidations et en constituant des cadres sur de nouvelles bases. Il souleva un mouvement patriotique dans les parlements pour que chacun d'eux fournît un navire à l'État, et l'Angleterre vit avec douleur renaître cette marine qu'elle croyait à jamais perdue.
Sous son administration la France acquit soixante-quatre vaisseaux et cinquante frégates ou corvettes qui firent sentir à l'Angleterre, pendant la guerre d'Amérique que les désastres de la guerre de Sept Ans n'avaient pas été irréparables 60.
En même temps que Choiseul soutenait l'Espagne dans son antagonisme contre l'Angleterre, il se tenait au courant des rapports des colonies américaines avec leur mère patrie. Sa correspondance nous le montre persévérant dans sa haine pour la rivale de la France, étudiant les moyens les plus propres à abaisser sa puissance, inquiet surtout du développement de ses colonies. Il encourageait de tout son pouvoir et par des agents qui, comme de Pontleroy 61, de Kalb 62, Bonvouloir 63, ne manquaient ni de talents, ni d'énergie, l'opposition naissante de ces colonies qui, dès 1763, semblaient déjà prêtes à passer à l'état de révolte contre la métropole 64.
Note 60: (retour) C'est sous son ministère que la France s'empara de la Corse et que naquit dans cette île, deux mois après, le plus grand ennemi de l'Angleterre, Napoléon. On trouve dans les Mémoires imprimés sous ses yeux, dans son cabinet, à Chanteloup, 1778, ses raisons pour l'acquisition de la Corse, I, 103.
Note 61: (retour) Pontleroy, lieutenant de vaisseau au département de Rochefort, chargé en 1764, par M. de Choiseul, d'aller visiter les colonies anglaises d'Amérique. M. le comte de Guerchy, ambassadeur à Londres, par une dépêche du 19 octobre 1766, demande de nouveau pour ce même Pontleroy des lettres et un passe-port, au nom de Beaulieu, qu'il portait en Amérique. Durand écrivait un peu auparavant à M. de Choiseul que Pontleroy n'avait pas le talent d'écrire, mais qu'il pourrait utilement lever les plans des principaux ports d'Amérique et même d'Angleterre, en se mettant au service d'un négociant américain qui lui donnerait a commander un bâtiment. Il s'entendait bien à la construction, au pilotage et au dessin. Il ne demandait que le traitement accordé aux lieutenants de vaisseau. Ces propositions furent agréées par M. de Choiseul, et Pontleroy ou Beaulieu partit peu de temps après.
Note 62: (retour) De Kalb était un officier d'origine allemande, qui servait en qualité de lieutenant-colonel dans l'infanterie française. On ne pouvait douter ni de son courage, ni de son habileté, ni de son zèle. Sa connaissance de la langue allemande devait faciliter ses relations avec les colons originaires du même pays que lui. Ses instructions, datées du 12 avril 1767, lui enjoignaient de partir d'Amsterdam et, une fois arrivé à sa destination, de s'informer des besoins des colonies tant en officiers d'artillerie et en ingénieurs qu'en munitions de guerre et en provisions. Il devait étudier et stimuler le désir des colons pour rompre avec le gouvernement anglais, s'informer de leurs ressources en troupes et en postes retranchés, de leurs projets de soulèvement et des chefs qu'ils comptaient mettre à leur tête. «La commission que je vous confie, lui dit Choiseul, est difficile et demande de l'intelligence; demandez-moi les moyens nécessaires pour l'accomplir; je vous les fournirai tous.»
Après avoir servi la France en diplomate, de Kalb se fit un devoir de prendre à côté des Américains sa part des dangers qu'il les avait engagés à affronter. Il servit comme volontaire, avec rang de major-général, et fut tué à la malheureuse bataille de Camden. (Notices biographiques.)
Note 63: (retour) Un autre agent de la France en Amérique fut Bonvouloir (Achard de), officier français, engagé volontaire dans le régiment du Cap. Une maladie l'obligea à quitter Saint-Domingue pour revenir dans des climats plus doux. Il visita d'abord les colonies anglaises, où on lui offrit de prendre du service dans les armées rebelles. Il n'accepta pas cette fois, mais, venu à Londres en 1775, il fut mis en rapport avec M. le comte de Guînes, ambassadeur de France, qui obtint de lui d'utiles renseignements sur la situation des colonies révoltées, et écrivit à M. de Vergennes pour être autorisé à faire de Bonvouloir un agent du gouvernement français en Amérique.
Le ministre français donna en effet à Bonvouloir une somme de 200 louis pour un an et un brevet de lieutenant, antidaté, pour qu'il pût entrer avantageusement dans l'armée des rebelles. Il partit de Londres pour Philadelphie le 8 septembre 1775, sous le nom d'un marchand d'Anvers. Il trouva à Philadelphie un M. Daymond, Français et bibliothécaire, qui l'aida dans ses recherches. Il écrit en donnant des renseignements à M. de Vergennes, qu'il est arrivé deux officiers français menant grand train, qui ont fait des propositions au Congrès pour des fournitures d'armes et de poudre. Nul doute qu'il ne s'agisse de MM. de Penet et Pliarne, cités dans une lettre de Barbue Dubourg à Franklin. (Archives américaines.)
Note 64: (retour) V. Vie de Jefferson, par Cornélis de Witt, Paris, 1861, où la politique de Choiseul est très-habilement développée. Toutes les pièces importantes sont imprimées dans l'appendice.
De 1757 à 59 parurent des lettres, que l'on disait écrites par le marquis de Montcalm à son cousin M. de Berryer, résidant en France, dans lesquelles on trouve une appréciation bien juste de la situation des colonies d'Amérique et une prédiction bien nette de la révolution qui se préparait. «Le Canada, y est-il dit, est la sauvegarde de ces colonies; pourquoi le ministre anglais cherche-t-il à le conquérir? Cette contrée une fois soumise à la domination britannique, les autres colonies anglaises s'accoutumeront à ne plus considérer les Français comme leurs ennemis.»
Ces lettres eurent le plus grand retentissement dans les deux continents. Grenville et lord Mansfield, qui les eurent en leur possession, les crurent réellement émanées de Montcalm. De nos jours encore, le judicieux Carlyle 65 n'a pas hésité à en citer des extraits dans le but de vanter la sagacité du général français et la justesse de sa prophétie. Mais le style de ces lettres, l'exagération de certaines idées, l'absence de tout caractère qui dénote leur provenance, et la comparaison qui en a été faite avec toutes les pièces relatives aux affaires du Canada et à Montcalm, ne permettent plus de croire à la vérité de l'origine qui leur fut attribuée dès leur apparition. Nous voyons là une manoeuvre habile du ministre Choiseul, qui espérait, par cette brochure, semer la division entre les deux partis, augmenter leur défiance réciproque et hâter un dénoûment qu'il prévoyait d'autant plus volontiers qu'il le désirait plus ardemment.
Note 65: (retour) Vie de Frederick the Great. XI, 257-262. Leipzig, édition 1865. Bancroft les qualifie nettement de contrefaçons, IV (ch. ix), 128, note. V. aussi Vie du général James Wolfe, par Robert Wright, 601. London, 1864.
Les officiers français, qui parcouraient pour la dernière fois le Canada et la vallée du Mississipi, en jetant un regard d'adieu sur ces fertiles contrées et en recevant les touchants témoignages d'attachement des Indiens ne pouvaient s'empêcher de regretter le territoire qu'ils étaient obligés de céder. Le duc de Choiseul pensait tout autrement. Il lisait dans l'avenir 66. Il le faisait sans arrière-pensée, avec la conviction qu'il prenait une bonne mesure politique. Il pensait que le temps était proche où tout le système colonial devait être modifié: «Les idées sur l'Amérique, soit militaires, soit politiques, sont infiniment changées depuis trente ans,» écrivait-il à Durand, le 15 septembre 1766. Il était persuadé que la liberté commerciale et politique pouvait seule désormais faire vivre les États du nouveau monde. Ainsi, du jour où un acte du Parlement établit des taxes sur les Américains, la France commença à faire des démarches pour pousser ceux-ci à l'indépendance 67.
Mais ce ministre contribua à l'expulsion des jésuites de France en 1762. Cette puissante compagnie laissa derrière elle un parti qui ne lui pardonna pas sa fermeté dans cette circonstance 68. Le Dauphin, leur élève, lui était hostile. Le duc d'Aiguillon, à qui il avait fait ôter son gouvernement de Bretagne, le chancelier Maupeou et l'abbé Terrai, contrôleur des finances, formèrent contre lui un triumvirat secret qui eût pourtant été impuissant sans le honteux auxiliaire qu'ils trouvèrent dans la nouvelle favorite 69.
Note 66: (retour) Choiseul, signant l'abandon du Canada aux Anglais, dit: Enfin, nous les tenons. C'était, en effet, délivrer les colonies américaines d'un voisinage qui les forçait à s'appuyer sur la métropole.
Note 67: (retour) Il détacha le Portugal et la Hollande de l'alliance anglaise et prépara cette union des marines secondaires qui devait, quelques années plus tard, devenir la ligue des neutres contre ceux qui s'appelaient les maîtres de l'Océan.
Note 68: (retour) Raisons invincibles, publiées 8 juillet 1773, dont une analyse est dans Mémoires secrets, VII, 24. Londres, chez John Adamson.
Note 69: (retour) Mme de Pompadour était morte en 1764, et Choiseul, qui lui avait dû son crédit, refusa de plier devant la cynique arrogance de la Du Barry qui lui succéda. Choiseul ressentit bientôt l'influence fatale de cette femme sur l'esprit affaibli du roi.
Il faut lire dans les mémoires du temps la juste appréciation des misérables influences qui présidaient aux affaires publiques et au milieu desquelles se jouait la fortune de la France. Une nouvelle favorite avait été sur le point d'être choisie. Devant les cris d'effroi du contrôleur général Laverdie, l'attitude et la fermeté de Choiseul, le roi avait dû céder, mais il battait froid à son ministre. Plus tard il céda à regret aux instances réitérées de ses courtisans, ameutés par les rancunes de la compagnie de Jésus. Il comprenait tout ce dont il se privait en renvoyant son ministre, et quand il apprit que la Russie, l'Autriche et la Prusse venaient de se partager la Pologne, il s'écria: «Ah! cela ne serait pas arrivé si Choiseul eût encore été ici.» Vie du marquis de Bouillé, Mémoires du duc de Choiseul, I, 230. Mémoire inédit.
Malgré l'origine de sa faveur, les défauts que l'on peut trouver à son caractère et les erreurs qu'il commit dans son administration multiple, ce ministre jette un éclat singulier et inattendu au milieu de cette cour corrompue où tout était livré à l'intrigue et d'où semblaient bannis toute idée de justice et tout sentiment du bien public. Il comprenait d'ailleurs le peu de stabilité de sa situation, et n'espérait guère que l'on reconnaîtrait à la cour les services qu'il pourrait rendre à son pays. On en trouve la preuve dans un mémoire qu'il adressa au roi en 1766, et dans lequel il ose s'exprimer avec une certaine impertinence hautaine que l'on est heureux de retrouver en ces temps de basse courtisanerie et de lâche servilité.
«Je méprisais, autant par principe que par caractère, dit-il au roi, les intrigues de la Cour, et quand Votre Majesté me chargea de la direction de la guerre, je n'acceptai ce triste et pénible emploi qu'avec l'assurance que Votre Majesté voulut bien me donner qu'elle me permettrait de le quitter à la paix.»
Le ministre entre ensuite dans le détail de son administration qui avait compris la guerre, la marine, les colonies, les postes et les affaires étrangères, pendant six années.— La première année, il réduisit les dépenses des affaires étrangères de 52 à 25 millions.
Quant à l'Angleterre, Choiseul en parle avec une certaine crainte. «Mais la révolution d'Amérique, dit-il, qui arrivera, mais que nous ne verrons vraisemblablement pas, remettra l'Angleterre 70 dans un état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre.»
«Votre Majesté m'exilera», dit-il à la fin. Cette prédiction ne se réalisa que cinq ans après: en 1770, Choiseul fut exilé dans ses terres.
Note 70: (retour) La politique de Choiseul et de Vergennes fut suivie par Napoléon. Quand il songea à céder la Louisiane aux États-Unis, il prononça ces paroles:
«Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de l'Angleterre, il faut la contre-parer par une puissance maritime qui devienne un jour sa rivale; ce sont les États-Unis.» Les États-Unis et la France, par Edouard Laboulaye. Paris, 1862.
La guerre se fit à la fois sur trois points du continent américain: aux environs de Boston, de New-York et de Philadelphie; dans le Canada, que les Américains voulaient cette fois entraîner dans leur cause et d'où les Anglais partirent pour prendre à revers les révoltés; enfin dans le Sud, autour de Charleston et dans les Carolines.
Les débuts du conflit furent heureux pour les Américains. Leurs milices, plus fortes par le sentiment de la justice de leur cause que par leur expérience de la guerre et par la discipline, battirent à Lexington (avril 1775) un détachement anglais. On assiégea le général Gage dans Boston. Le Congrès confia à Washington 71 la tâche difficile d'organiser les bandes de miliciens et de les mettre en état de vaincre les troupes aguerries de la Grande-Bretagne. Ce fut un grande acte de patriotisme de la part de ce généreux citoyen d'accepter une pareille mission. Du jour où, sans ambition comme sans crainte, il prit en mains la conduite des affaires, il ne perdit plus de vue les aspirations du pays. Il ne désespéra jamais de leur réalisation, et si, dans les moments critiques, aux jours où la cause de l'indépendance paraissait le plus compromise, il eut quelques instants de découragement, il sut du moins empêcher par son attitude ses concitoyens de se laisser entraîner à un pareil sentiment. Il les retint autour de lui et leur communiqua sa confiance dans l'avenir. Après le succès, redevenu simple particulier, il voulut vivre tranquille dans sa maison de Mount-Vernon, en Virginie. L'indépendance de sa patrie était la seule récompense qu'il attendait de ses efforts. Chez les Américains, il est «l'homme qui avait été le premier dans la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le coeur de ses compatriotes.» L'histoire lui a rendu justice, et, chez tous les peuples son nom est resté le plus pur.
Note 71: (retour) Nous ne voulons pas entreprendre de rappeler les hauts faits de ce grand homme dont la mémoire est chère à tout coeur américain. Outre qu'une pareille tâche est tout à fait en dehors du cadre que nous nous sommes proposé de remplir, nous reconnaissons trop bien le talent et le coeur avec lesquels plusieurs illustres écrivains s'en sont acquittés avant nous, pour que nous ayons la prétention de traiter ce sujet. Washington est d'ailleurs un de ces héros dont la gloire, loin de s'effacer, grandit à mesure que les années s'écoulent. Plus l'esprit humain progresse et plus on se plaît à reconnaître la noblesse de son caractère et l'élévation de ses idées. Dans les sociétés modernes, où le droit tend chaque jour à l'emporter sur la force, où l'amour de l'humanité a plus de partisans que l'esprit de domination, les grands conquérants tels que ceux dont l'histoire conserve les noms et exalte les exploits, loin d'être mis au rang des dieux, comme dans l'antiquité, seraient considérés comme de véritables fléaux. Les peuples, de jour en jour plus soucieux de se donner une organisation sociale basée sur la justice et la liberté que de satisfaire la stérile et sauvage ambition de subjuguer leurs voisins, ne veulent plus laisser à quelques hommes privilégiés le soin d'accomplir les desseins de la Providence en bouleversant les empires pour changer la face du monde. Or, Washington fut encore plus grand citoyen qu'habile général. Ses victoires auraient suffi pour perpétuer son souvenir. Sa conduite comme homme politique et comme homme privé le fera revivre au milieu des générations futures, qui le présenteront toujours à leurs chefs comme un modèle à imiter.
Tous les écrivains contemporains, Américains ou Français, nous dépeignent Washington sous les traits les plus nobles au physique comme au moral; il n'y a de tache à aucun de leurs tableaux. Je ne veux pas redire ici les impressions ressenties par MM. de La Fayette, de Chastellux, de Ségur, Dumas et tant d'autres, lorsqu'ils furent admis pour la première fois en présence du généralissime américain. Elles sont à peu près identiques et sont exprimées, dans les mémoires signés de leur nom, avec tout l'enthousiasme dont ces Français étaient capables. «C'est le Dieu de Chastellux», écrivait Grimm à Diderot. Correspondance, X, 471. Nous nous contenterons de transcrire ici le passage relatif à ce grand homme, que M. de Broglie a inséré dans ses Relations inédites.
«Ce général est âgé d'environ quarante-neuf ans (1782); il est grand, noblement fait, très-bien proportionné; sa figure est beaucoup plus agréable que ses portraits ne le représentent; il était encore très-beau il y a trois ans, et quoique les gens qui ne l'ont pas quitté depuis cette époque disent qu'il leur paraît fort vieilli, il est incontestable que ce général est encore frais et agile comme un jeune homme.
«Sa physionomie est douce et ouverte, son abord est froid quoique poli, son oeil pensif semble plus attentif qu'étincelant, mais son regard est doux, noble et assuré. Il conserve dans sa conduite privée cette décence polie et attentive qui satisfait tout le monde et cette dignité réservée qui n'offense pas. Il est ennemi de l'ostentation et de la vaine gloire. Son caractère est toujours égal, il n'a jamais témoigné la moindre humeur. Modeste jusqu'à l'humilité, il semble ne pas s'estimer à ce qu'il vaut. Il reçoit de bonne grâce les hommages qu'on lui rend, mais il les évite plutôt qu'il ne les cherche. Sa société est agréable et douce. Toujours sérieux, jamais distrait, toujours simple, toujours libre et affable sans être familier, le respect qu'il inspire ne devient jamais pénible. Il parle peu en général et d'un ton de voix fort bas; mais il est si attentif à ce qu'on lui dit, que, persuadé qu'il vous a compris, on le dispenserait presque de répondre. Cette conduite lui a été bien utile en plusieurs circonstances. Personne n'a eu plus besoin que lui d'user de circonspection et de peser ses paroles.
«Il joint à une tranquillité d'âme inaltérable un jugement exquis, et on ne peut guère lui reprocher qu'un peu de lenteur à se déterminer et même à agir. Quand il a pris son parti, son courage est calme et brillant. Mais pour apprécier d'une manière sûre l'étendue de ses talents et pour lui donner le nom de grand homme de guerre, je crois qu'il faudrait l'avoir vu à la tête d'une plus grande armée avec plus de moyens et vis-à-vis d'un ennemi moins supérieur. On peut au moins lui donner le titre d'excellent patriote, d'homme sage et vertueux, et on est bien tenté de lui donner toutes les qualités, même celles que les circonstances ne lui ont pas permis de développer.
«Il fut unanimement appelé au commandement de l'armée. Jamais homme ne fut plus propre à conduire des Américains et n'a mis dans sa conduite plus de suite, de sagesse, de constance et de raison.
«M. Washington ne reçoit aucun appointement comme général. Il les a refusés comme n'en ayant, pas besoin. Les frais de sa table sont seulement faits aux dépens de l'État. Il a tous les jours une trentaine de personnes à dîner, fait une fort bonne chère militaire et est fort attentif pour tous les officiers qu'il admet à sa table. C'est en général le moment de la journée où il est le plus gai. Au dessert, il fait une consommation énorme de noix, et lorsque la conversation l'amuse, il en mange pendant des heures en portant, conformément à l'usage anglais et américain, plusieurs santés. C'est ce qu'on appelle toaster. On commence toujours par boire aux Etats-Unis de l'Amérique, ensuite au roi de France, à la reine, aux succès des armées combinées. Puis on donne quelquefois ce qu'on appelle un sentiment: par exemple à nos succès sur les ennemis et sur les belles; à nos avantages en guerre et en amour. J'ai toasté plusieurs fois aussi avec le général Washington. Dans une entre autres je lui proposai de boire au marquis de La Fayette, qu'il regarde comme son enfant. Il accepta avec un sourire de bienveillance, et eut la politesse de me proposer en revanche celle de mon père et de ma femme.
«M. Washington m'a paru avoir un maintien parfait avec les officiers de son armée. Il les traite très-poliment, mais ils sont bien loin de se familiariser avec lui. Ils ont tous au contraire, vis-à-vis de ce général, l'air du respect, de la confiance et de l'admiration.
«Le général Gates, fameux par la prise de Burgoyne et par ses revers à Camden, commandait cette année une des ailes de l'armée américaine. Je l'ai vu chez M. Washington, avec lequel il a été brouillé, et je me suis trouvé à leur première entrevue depuis leurs querelles, qui demanderaient un détail trop long pour l'insérer ici. Cette entrevue excitait la curiosité des deux armées. Elle s'est passée avec la décence la plus convenable de part et d'autre. M. Washington traitant M. Gates avec une politesse qui avait l'air franc et aisé, et celui-ci répondant avec la nuance de respect qui convient vis-à-vis de son général, mais en même temps avec une assurance, un ton noble et un air de modération qui m'ont convaincu que M. Gates était digne des succès qu'il a obtenus à Saratoga, et que ses malheurs n'ont fait que le rendre plus estimable par le courage avec lequel il les a supportés. Il me semble que c'est là le jugement que les gens capables et désintéressés portent sur M. Gates.»
On ne s'étonnera pas que le personnage de Washington ait figuré à plusieurs reprises sur la scène française. Ces compositions, qui datent généralement de l'époque de la révolution française, ne méritent guère d'être lues, et si elles ont pu être écoutées avec quelque intérêt sur un théâtre, ce ne peut être que grâce à la sympathie qu'inspiraient le héros américain et la cause qu'il avait fait triompher.
Nous donnons toutefois les titres de quelques-uns de ces ouvrages et les noms de leurs auteurs:
1° Washington ou la liberté du Nouveau-Monde, tragédie en quatre actes, par M. de Sauvigny, représentée pour la première fois le 13 juillet 1791 sur le théâtre de la Nation. Paris.
2° Asgill ou L'Orphelin de Pensylvanie, mélodrame en un acte et en prose, mêlé d'ariettes par B.J. Marsollier, musique de Dalayrac, représenté sur le théâtre de l'Opéra-Comique, le jeudi 2 mai 1790. Pitoyables chansonnettes débitées à une bien triste époque.
3° Asgill ou le Prisonnier anglais, drame en cinq actes et en vers, par Benoît Michel de Comberousse, représentant du peuple et membre du lycée des Arts, an IV (1795). Cette pièce, dans laquelle un certain Washington fils joue un rôle ridicule, ne fut représentée sur aucun théâtre.
4° Washington ou l'Orpheline de Pensylvanie, mélodrame en trois actes, à spectacle, par M. d'Aubigny, l'un des auteurs de la Pie voleuse, avec musique et ballets, représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de l'Ambigu-Comique, le 13 juillet 1815.
5° Asgill, drame en cinq actes, en prose, dédié à Mme Asgill, par J.S. le Barbier-le-Jeune, à Londres et à Paris, 1785. A la suite (p. 84), lettre de reconnaissance et de remercîment, signée Thérèse Asgill. L'auteur montre Washington affligé de la nécessité cruelle à laquelle son devoir l'oblige. Il lui fait même prendre Asgill dans ses bras et ils s'embrassent avec un enthousiasme comico-dramatique. (Acte 5, scène II.)
Le rôle de Wazington était joué par M. Saint-Prix. Lincol et Macdal étaient lieutenants généraux. L'envoyé anglais Johnson est transformé en Joston. M. Ferguson est mis en scène, ainsi que Mme Nelson, veuve d'un parent de Wazington, le Congrès, la nouvelle législature, les ministres du culte et autres nombreuses personnes. Dans ce drame, le fils de Wazington n'a pas de rôle, mais il y a son ombre.
La scène la plus curieuse est la première de l'acte IV, où on voit dans le champ de la fédération l'autel de la patrie, sur lequel est le traité d'alliance conclu avec les Français.
Butler, qui était en effet un partisan, commandant des réfugiés, un véritable brigand, outre ses crimes réels, commet dans le drame le crime odieux du capitaine Lippincott, qui fit pendre le capitaine américain Huddy, crime qui a forcé les Américains à menacer d'user de représailles. Dans le drame, on fait de Huddy un officier anglais. Seymour est sauvé et Butler Pendu.
6° Washington, drame historique en cinq actes et en vers, par J. Lesguillon, 1866. Non représenté. Ici l'histoire est traitée avec un sans-façon exagéré. La scène se passe à West-point, à l'époque de la trahison d'Arnold, et l'auteur commence par croire que West-point est la pointe de l'ouest de l'île de New-York; que cette dernière ville est au pouvoir des Américains et qu'Arnold a pour but de la livrer aux Anglais. Washington est fait prisonnier. Le major André est fusillé; on sait qu'il fut pendu. Arnold se livre, ce qu'il ne fit pas. Arrivent enfin à une sorte d'apothéose, La Fayette, Rochambeau, de Grasse, d'Estaing, Bougainville, Duportail et d'autres.
On sait que Washington n'eut pas d'enfant et que le colonel Washington, né dans la Caroline du Nord, et qui servit honorablement à la tête d'un Corps de cavalerie pendant la guerre de l'indépendance, était le parent éloigné du général en chef, né lui-même en Virginie. On trouve aussi des niaiseries dans plusieurs livres du temps, tels que l'Histoire impartiale des événements militaires et politiques de la dernière guerre, par M. de Longchamps. Amsterdam, 1785. D'Auberteuil, Essai historique sur la révolution d'Amérique. Paris, 1782.
Les Américains envahirent le Canada et prirent Montréal; mais leur chef Montgomery ayant été tué devant Québec, Carleton les chassa de toute la province (décembre 1775). Cet échec fut en partie compensé par la prise de Boston (17 mars 1776) et par l'échec de la flotte anglaise devant Charleston (1er juin 1776).
Le ministère anglais n'avait pas cru d'abord à une résistance si énergique. Il n'eut pas honte, pour la vaincre, d'acheter aux princes allemands, qui étaient dans sa dépendance depuis la guerre de Sept-Ans, une armée de dix-sept mille mercenaires. Les colonies, mises au ban des nations par la métropole, prirent alors une mesure à laquelle presque personne n'avait songé au commencement de la lutte. Le Congrès de Philadelphie, en proclamant l'indépendance des treize colonies réunies en une confédération où chaque État conserva sa liberté religieuse et politique (4 juillet 1776), rompit irrévocablement avec l'Angleterre.
Les volontaires américains, sans magasins, sans ressources, ne purent d'abord tenir tête aux vieux régiments qu'on envoyait contre eux. Howe prit New-York, Rhode-Island. Washington, obligé de battre en retraite, eut la douleur de voir un grand nombre de ses soldats l'abandonner. Cependant il ne céda le terrain que pied à pied et s'arrêta après le passage de la Delaware. De là, il fit une tentative imprévue et d'une audace remarquable. Il franchit le fleuve sur la glace pendant la nuit du 25 décembre 1776, surprit à Trenton un corps de mille Allemands commandés par Rahl, tua cet officier et fit ses soldats prisonniers. Ce succès, qui dégageait Philadelphie, releva l'esprit public. De nouveaux miliciens accoururent de la Pensylvanie, et Washington, reprenant l'offensive, força Cornwallis à se replier jusqu'à Brunswick.
La jeune noblesse française avait accueilli avec sympathie la nouvelle de la révolte des colonies anglaises d'Amérique, autant par antipathie pour l'Angleterre, qui l'avait vaincue dans la guerre de Sept-Ans, que parce qu'elle était pénétrée de l'esprit philosophique de son siècle. Il faut pourtant reconnaître que ni Louis XVI ni la Reine ne s'étaient enthousiasmés pour la cause des Américains. Les idées d'indépendance politique et de liberté religieuse, hautement proclamées de l'autre côté de l'Atlantique, ne pouvaient guère trouver d'écho auprès d'un trône basé sur le droit divin et occupé par des Bourbons imbus des principes de l'absolutisme. Cependant, les saines traditions de Choiseul n'étaient pas complètement oubliées. Les corsaires américains avaient accès dans les ports français et pouvaient acheter des munitions à la Hollande. Silas Deane était à Paris l'agent secret du Congrès et faisait passer sous main pour l'Amérique des munitions et de vieilles armes qui furent peu utiles. Il est vrai que quand l'ambassadeur anglais, lord Stormont, se plaignait à la Cour, celle-ci niait les envois et chassait les corsaires de ses ports. Mais l'esprit public était contre l'Angleterre pour les colonies. Le mouvement d'émigration des volontaires pour l'Amérique était commencé. Enfin l'arrivée de Franklin, dont le séjour à Paris fut une ovation perpétuelle, les violences commises par la marine anglaise sur les marins français, finirent par vaincre les répugnances de Louis XVI et forcèrent pour la première, mais non pour la dernière fois, ce malheureux roi à céder devant l'opinion publique.