III



Les premières tentatives de colonisation sur le territoire occupé par les États-Unis, au commencement de la guerre, furent faites par des Français de la religion réformée, à l'instigation du célèbre amiral Coligny. Celui-ci obtint en 1562, du roi Charles IX, l'autorisation de faire équiper des navires qui, sous la conduite de Jean Ribaud, vinrent aborder à l'embouchure de la rivière appelée encore aujourd'hui Port-Royal. Non loin de là fut construit par ces premiers émigrés le fort Charles, ainsi nommé en l'honneur du roi de France; la contrée elle-même reçut en même temps le nom de Caroline, qu'elle a conservé. Mais cette tentative n'eut pas plus de succès qu'une seconde, dirigée sous le même patronage, par René de Laudonnière, l'année suivante. La misère, le fanatisme des Espagnols et l'hostilité des Indiens eurent bientôt raison du courage de la petite troupe de Français isolée sur cette terre nouvelle. Les Espagnols, sous la conduite de Pedro Melendez, vinrent attaquer la colonie protestante établie à l'embouchure du fleuve Saint-Jean et en massacrèrent tous les habitants. Indigné d'un tel acte de barbarie, un gentilhomme de Mont-de-Marsan, Dominique de Gourgues, digne précurseur de La Fayette, équipe à ses frais trois navires en 1567, les fait monter par deux cents hommes, et vient exercer de sanglantes représailles sur les soldats de Melendez. Cette vengeance fut cependant stérile dans ses résultats, et les persécutions dont son auteur fut l'objet à son retour en France furent le seul fruit qu'il recueillit de son patriotisme.

C'est aux Anglais qu'il était réservé de créer en Amérique des établissements florissants. En 1584 Walter Raleigh fonda la colonie de la Virginie, ainsi nommée en l'honneur de la reine Elisabeth. Le roi Jacques Ier partagea ensuite tout le territoire compris entre le 34e et le 45e degré de latitude, entre deux compagnies dites de Londres et de Plymouth, qui espéraient découvrir là comme au Mexique des mines d'or et d'argent. La pêche de la morue au nord et la culture du tabac au sud dédommagèrent ces premiers colons de leur déception. La fertilité du sol en attira de nouveaux, tandis que les événements politiques en Angleterre favorisaient l'émigration vers d'autres points.

En 1620, des puritains, fuyant la mère patrie, vinrent s'établir au cap Cod, auprès de l'endroit où s'éleva, quelques années plus tard, la ville de Boston. En même temps qu'ils prenaient possession des Bermudes et d'une partie des Antilles, les Anglais fondaient les colonies connues depuis sous le nom de Nouvelle-Angleterre. Sous Cromwell, ils enlevaient aux Espagnols la Jamaïque et aux Hollandais le territoire dont ils firent les trois provinces de New-York, de New-Jersey et de Delaware (1674). Charles II donna la Caroline, plus tard partagée en deux provinces, à plusieurs lords anglais, et céda de même à William Penn le territoire qu'il appela de son nom Pensylvanie (1682). La Nouvelle-Ecosse, Terre-Neuve et la baie d'Hudson furent occupés en 1713, à la suite du traité d'Utrecht, qui enlevait ces contrées aux Français; enfin la Géorgie recevait en 1733 ses premiers établissements.

Toutes ces colonies se développèrent avec une telle rapidité qu'à l'époque de la guerre de l'Indépendance, c'est-à-dire après un peu plus d'un siècle, elles comptaient plus de deux millions d'habitants. Mais, composées d'éléments très-divers et dont nous étudierons bientôt la nature, fondées à des époques différentes et sous des influences variables, elles étaient loin d'avoir une population homogène et une organisation uniforme. Ainsi, tandis que le Maryland, la Virginie, les Carolines et la Géorgie, au sud, étaient administrées par une aristocratie puissante, maîtresse de vastes domaines qu'elle faisait exploiter par des esclaves et qu'elle transmettait suivant les coutumes anglaises, au nord, la Nouvelle-Angleterre possédait l'égalité civile la plus parfaite et était régie par des constitutions tout à fait démocratiques. Mais toutes ces colonies avaient les institutions politiques fondamentales de l'Angleterre, et exerçaient par des représentants nommés à l'élection les pouvoirs législatifs. Toutes aussi étaient divisées en communes, qui formaient le comté; en comtés, qui formaient l'État. Les communes décidaient librement de leurs affaires locales, et les comtés nommaient des représentants aux assemblées générales des États.

La Virginie, New-York, les Carolines, la Géorgie, New-Hampshire et New-Jersey recevaient bien des gouverneurs nommés par le roi; mais ceux-ci ne possédaient que le pouvoir exécutif: les colonies exerçaient toujours le droit de se taxer elles-mêmes. C'est librement et sur la demande des gouverneurs qu'elles votaient les subsides nécessaires à la mère patrie, et il faut reconnaître qu'elles lui payaient un lourd tribut. Outre les subsides extraordinaires les colons payaient en effet un impôt sur le revenu; tous les offices, toutes les professions, tous les commerces étaient soumis à des contributions proportionnées aux gains présumés. Le vin, le rhum et les liqueurs étaient taxés au profit de la métropole qui recevait aussi des propriétaires un droit de dix livres sterling par tête de nègre introduite dans les colonies. L'Angleterre tirait enfin des profits plus considérables encore du monopole qu'elle s'était réservé d'approvisionner les colonies de tous les objets manufacturés.

Les Américains supportaient sans se plaindre, sans y songer même, ces lourdes charges. La fertilité de leur sol et le prodigieux essor de leur commerce leur permettaient de racheter ainsi, au profit de la mère patrie, les libertés et les privilèges dont ils étaient jaloux et fiers. Mais l'avidité de l'Angleterre, jointe à une aveugle obstination, vint brusquement tarir cette abondante source de revenus 30.

Note 30: (retour) Edward Shippen, juge à Lancaster, écrit au colonel Burd, sous la date du 28 juin 1774: «Les négociants anglais nous regardent comme leurs esclaves, n'ayant pas plus de considération pour nous que n'en ont pour leurs nègres, sur leurs plantations des îles occidentales, les soixante-dix riches créoles qui se sont acheté des sièges au Parlement.
«Il est de notre devoir de travailler pour eux,—les négociants,—et, tandis que nous, leurs serviteurs, blancs et noirs, leur envoyons de l'or et de l'argent, et que les créoles leur envoient des alcools, du sucre et des mélasses, etc., tant que nous fournissons, dis-je, les douceurs à ces gens, de façon à ce qu'ils s'amusent et se prélassent en voiture, ils sont satisfaits.»

Déjà, sous Cromwell, la suppression de la liberté commerciale et l'établissement d'un monopole pour le commerce anglais avaient excité des mécontentements. Les lois restrictives du Protecteur ne furent même jamais bien observées, et l'État de Massachusets osa répondre aux ministres de Charles II: «Le roi peut étendre nos libertés, mais non les restreindre 31.» A l'époque où se termina la guerre de Sept-Ans, l'Angleterre, qui en avait tiré politiquement de grands avantages, vit sa dette considérablement accrue: elle était d'environ deux milliards et demi et exigeait un intérêt annuel considérable. Pour faire face à une situation aussi critique, sous le ministère de George Grenville, le Parlement se crut en droit de prendre une mesure que Walpole avait repoussée en 1739. Il établit pour les colonies, et sans les consulter, un impôt qui forçait les Américains à employer dans tous les actes un papier vendu fort cher à Londres (1765).

Note 31: (retour) En 1638, cet État avait déjà l'imprimerie, un collège de hautes études, des écoles primaires par réunion de 50 feux et une école de grammaire dans chaque bourg de 100 feux.—La Pensylvanie, fondée en 1682, organisait les écoles dès 1685.

Déjà mécontentes de certaines résolutions prises par le Parlement, l'année précédente, pour grever de taxes le commerce américain, devenu libre avec les Antilles françaises, et pour limiter les payements en papier-monnaie, les colonies ne se continrent plus à cette nouvelle. Elles considérèrent l'acte du timbre comme une atteinte audacieuse portée à leurs droits et un commencement de servitude si elles ne résistaient. Après des mouvements populaires tumultueux et des délibérations légales, elles se décidèrent à refuser l'emploi du papier timbré, chassèrent les employés chargés de le vendre et brûlèrent leurs provisions. Les journaux américains, déjà très-nombreux, publièrent qu'il fallait s'unir ou succomber. Un congrès composé de députés de toutes les colonies s'assembla le 7 octobre 1765 à New-York et, dans une pétition énergique se déclara résolu, tout en restant fidèle à la couronne, à défendre jusqu'au bout ses libertés. Les Américains s'engagèrent en même temps à se passer des marchandises anglaises, et une ligue de non-importation, bien conçue et bien exécutée, rompit commercialement les relations avec l'Angleterre. La métropole dut céder. Mais elle ne renonça pas toutefois aux droits exorbitants qu'elle s'était attribués de prendre de semblables mesures. Elle s'obstina à prétendre que le pouvoir législatif du Parlement s'étendait sur toutes les parties du territoire britannique. C'est en vertu de ce principe que, dans l'été de 1769, le gouvernement anglais mit un droit nouveau sur le verre, le papier, les couleurs, le cuir et le thé.

Les colons, alléguant de leur côté le grand principe de la constitution anglaise, que nul citoyen n'est tenu de se soumettre aux impôts qui n'ont pas été votés par ses représentants, refusèrent de payer ces nouveaux droits. Partout on s'imposa des privations. On renonça à prendre du thé, on se vêtit grossièrement. On refusa les objets de commerce de provenance anglaise et l'on ne consomma que les produits de l'industrie américaine qui venait de naître. Lord North, devant cette résistance, proposa de révoquer les nouvelles taxes, en ne maintenant que celle du thé. Cette demi-concession ne satisfit personne. Philadelphie et New-York refusèrent de recevoir les caisses de thé que leur expédiait la Compagnie des Indes. Boston les jeta à la mer. Le gouvernement anglais voulut ruiner cette dernière ville. Le général Gage vint s'y établir, pendant qu'une flotte la bloquait. En même temps on levait en Angleterre une armée véritable pour réduire les colonies à l'obéissance.

L'indignation fut au comble en Amérique. Toutes les colonies résolurent de sauver Boston, et la Virginie se mit à la tête de ce mouvement.

Pendant qu'un armée de volontaires accourait s'opposer aux mouvements du général Gage un congrès général s'assemblait à Philadelphie, capitale la plus centrale des colonies, le 5 septembre 1774. Il était composé de cinquante-cinq membres choisis parmi les hommes les plus habiles et les plus respectés des treize colonies. Là on décida qu'il fallait soutenir Boston et lui venir en aide par des troupes et de l'argent, et l'on publia cette fameuse déclaration des droits que revendiquaient tous les colons en vertu des lois de la nature, de la constitution britannique et des chartes concédées. Cette déclaration solennelle fut suivie d'une proclamation à toutes les colonies et d'une pétition au roi George III, qui resta inutile comme les précédentes.

Comme l'avait prévu William Pitt, qui s'était efforcé de concilier l'intégrité de la monarchie britannique avec la liberté des colonies américaines, la guerre éclata.



IV



Tels sont les faits purement matériels qui précédèrent la rupture des colonies anglaises d'Amérique avec la Grande-Bretagne et les actes qui provoquèrent les premières hostilités. Un soulèvement aussi général, aussi spontané, aussi irrésistible que celui qui aboutit à la déclaration des droits du citoyen et à la constitution de la république des États-Unis ne saurait pourtant trouver son explication dans ce seul fait de l'établissement d'un nouvel impôt. C'est dans l'esprit même de la population atteinte dans ses libertés, dans ses aspirations, ses traditions et ses croyances qu'il faut rechercher les germes de la révolution qui allait éclater. Les grands bouleversements qui, dans le cours de l'histoire des peuples, ont changé le sort des nations et transformé les empires, ont toujours été le résultat logique, inévitable, d'influences morales qui, persistant pendant des années, des siècles même, n'attendaient qu'une circonstance favorable pour affirmer leur domination et constater leur puissance. Nulle part plus que dans l'Amérique du Nord ces influences morales ne pourraient être évoquées par l'historien, et je me propose d'en étudier ici l'origine, d'en suivre le développement et d'en recueillir les nombreuses manifestations.

J'ai dit que les premières tentatives de colonisation sur les rives du fleuve Saint-Jean furent faites par des protestants français. Elle n'eurent d'abord aucun succès. Mais du jour où les huguenots envoyés par Coligny eurent mis le pied sur le sol du nouveau monde, il semble qu'ils en aient pris possession au nom de la liberté de conscience et de la liberté politique.

Avant l'ère chrétienne, c'étaient les différences d'origine, de moeurs et d'intérêts qui étaient les causes des guerres; jamais les croyances religieuses. Si l'homme qui sacrifiait à Jupiter Capitolin sur les bords du Tibre voulait soumettre l'Égyptien ou le Gaulois, ce n'était pas parce que ce dernier adorait Osiris ou Teutatès, mais uniquement dans un esprit de conquête. Depuis l'introduction du christianisme parmi les hommes, les guerres de religion furent au contraire les plus longues et les plus cruelles. C'est au nom d'un Dieu de paix et de charité que furent livrées les luttes fratricides les plus passionnées et que les exécutions les plus horribles furent commises. C'est en prêchant une doctrine dont la base était l'égalité des hommes et l'amour du prochain que s'entre-déchirèrent des nations qui s'étaient développées à l'ombre de la Croix et avaient atteint le plus haut degré de civilisation. Comment les successeurs des apôtres, les disciples du Christ, oubliant que les supplices des martyrs avaient hâté à l'origine le triomphe de leurs croyances, firent-ils couler si abondamment le sang de leurs frères, et espéraient-ils les ramener ainsi de leurs prétendues erreurs? C'est que la doctrine chrétienne fut détournée de sa voie, que ses préceptes furent méconnus. Embrassée avec enthousiasme par le peuple, surtout par les pauvres et les déshérités de ce monde, auxquels elle donnait l'espérance, elle devint bientôt entre les mains des souverains et des puissants un instrument de politique, une arme de tyrannie. Alors l'esprit de l'Évangile fut oublié et fit place à un fanatisme grossier dans les populations ignorantes; une intolérance barbare fut seule capable de masquer les abus et les désordres qui avaient souillé la pureté de l'Église primitive et dénaturé les préceptes de ses Pères.

Les législateurs et les écrivains de l'antiquité n'ont jamais admis que l'État eût des droits et des intérêts indépendants ou séparés de ceux du peuple. C'est lorsque la république fut tombée, à Rome, sous le despotisme militaire, et que le peuple, écrasé par l'aristocratie, abâtardi par l'infusion du sang barbare, eut perdu toute énergie que s'établit un droit nouveau, inconnu jusque là. L'empire n'admit plus pour guide que la volonté du chef. Il ne devait rendre compte de ses actes qu'aux dieux, quand on ne le considérait pas lui-même comme un dieu. Le christianisme trouva cette doctrine en vigueur, et elle fut transmise aux générations suivantes par les jurisconsultes et les écrivains ecclésiastiques. L'Église l'adopta dans son organisation et l'imposa aux peuples barbares qui vinrent s'établir sur les débris de l'empire romain. Le moyen âge fut le triomphe absolu de ce système de gouvernement. E Deo rex, e rege lex, telle était la devise sous laquelle devaient s'incliner les peuples et qui plaçait le pape au sommet de l'organisation sociale en lui conférant le droit de nommer ou de déposer les souverains.

Dès que l'étude des philosophes anciens dissipa les ténèbres de l'ignorance, l'esprit de curiosité et d'examen se porta sur tous les sujets, et l'on commença à mettre en question l'infaillibilité du pape et des souverains. On trouva même que les Pères de l'Eglise étaient loin d'avoir proclamé la doctrine sur laquelle se fondait le droit nouveau. Saint Paul avait enseigné que l'individu devait prendre pour guide de sa conduite la conscience. Saint Augustin, donnant un sens plus large à cette doctrine, disait que les peuples comme les individus étaient responsables de leurs actes devant Dieu. Et saint Bernard s'écriait: «Qui me donnera, avant que de mourir, que je voie l'Église de Dieu comme elle était dans les premiers jours!» Dans les conciles de Vienne, de Pise, de Bâle, on reconnaissait la nécessité de réformer l'Église dans le chef et dans les membres. Telle était aussi l'opinion des plus célèbres docteurs, de Gerson et de Pierre d'Ailly par exemple. Les Augustins s'élevèrent enfin énergiquement contre les abus de la cour de Rome et le désordre du clergé; leur plus éminent docteur, Martin Luther, proclama la réforme. Les peuples les plus religieux l'embrassèrent avec ardeur. La lecture des livres saints, proclamant la fraternité des hommes, annonçant l'abaissement des grands et l'élévation des humbles, leur fit entrevoir la fin possible de l'oppression sous laquelle ils gémissaient depuis des siècles. Dès lors la religion réformée prit en Hollande avec Jean de Leyde, en Suisse avec Zwingle et Calvin, en Écosse avec Knox, un caractère démocratique inconnu jusqu'alors.

On peut remarquer que le gouvernement de chaque peuple est généralement la conséquence de la religion qu'il professe.

Chez les sauvages les plus grossiers, qui sont à peine au-dessus de la brute et qui même sont inférieurs par l'intelligence à quelques-uns des animaux au milieu desquels ils vivent 32, nous ne trouvons aucune forme de gouvernement définie, si ce n'est le droit absolu et incontesté de la force et un despotisme aveugle et sanguinaire qui réduit ces peuplades à la plus misérable condition. L'idée d'un dieu n'est pourtant pas ignorée de ces êtres qui n'ont d'humain que le langage, puisque physiquement ils se rapprochent autant du singe que de l'homme. Mais c'est un dieu matériel qui ne possède ni l'intelligence infinie du dieu des nations les plus civilisées, ni la puissance mystérieuse et spéciale des divinités payennes, ni même l'instinct des animaux qu'adoraient les anciens Égyptiens. C'est un fétiche de bois ou de pierre, dépourvu de tous les attributs non-seulement de la raison, mais même de l'intelligence et de la vie. Si, pour ces idolâtres, quelque volonté se cache dans la masse inerte devant laquelle ils se prosternent, elle ne se traduit jamais que par des actes fantasques ou féroces dont toute idée de raison ou de justice est exclue, et tels que ceux qu'ils reconnaissent à leurs rois le droit de commettre. Pourquoi ces malheureux n'admettraient-ils pas que leur souverain terrestre pût disposer, suivant son caprice, de leurs biens, de leur personne et de leur vie, puisqu'ils se soumettent aveuglément à l'ordre de choses établi, et qu'ils ne veulent reconnaître chez leur dieu aucune apparence de raison?

Note 32: (retour) Comparer le caractère et les moeurs des populations au milieu desquelles ont séjourné Livingstone, Speeke, Baker, Du Chaillu et autres voyageurs Dans l'Afrique centrale, avec les moeurs des singes, décrites par Buffon et Mansfield Parkins.

Mais à mesure que la religion des peuples se dégage des croyances grossières, à mesure que les dogmes deviennent d'une moralité plus inattaquable ou d'une élévation plus imposante, les formes des gouvernements se modifient dans un même sens. Les lois politiques ne sont encore qu'une copie des lois religieuses; et tandis qu'une foi aveugle soumet les uns à un gouvernement sans contrôle, le droit au libre arbitre et au libre examen dans l'ordre philosophique des idées conduit les autres à prendre quelque souci de leurs droits politiques et à intervenir dans l'administration des affaires publiques.

Toutes les formes de gouvernement peuvent en effet se réduire à trois 33: la monarchie, résultat immédiat et forcé de la croyance au monothéisme; l'oligarchie ou aristocratie, qui résulte du panthéisme; et la démocratie ou république, conséquence du polythéisme ou de la croyance à un Être suprême remplissant une multitude de fonctions. Cette dernière forme de gouvernement est l'expression la plus élevée de l'intelligence politique d'un peuple, aussi bien que l'idée d'un Dieu renfermant en lui toutes les vertus est la plus haute expression des sentiments moraux et religieux de l'homme. C'est ainsi que nous voyons le polythéisme et la démocratie coexister chez les Grecs et chez les Romains, et le christianisme, ou un Dieu sous la triple forme de Créateur, de Sauveur et d'Inspirateur, engendrer le républicanisme des nations modernes.

Note 33: (retour) Les opinions d'Aristote sur cette question ont été examinées et approfondies par M. James Lorimer, le savant professeur de droit public et de législation internationale à l'université d'Edimbourg. Political progress, London, 1857, chap. X. La doctrine soutenue par Montesquieu (Esprit des Lois, XXIV, 4) a été combattue par un éminent publiciste de nos jours, M. de Parieu (Principes de la science politique, Paris, 1870, p. 16), qui dit: «Bien que le protestantisme paraisse par sa nature devoir développer le principe de l'indépendance politique, il n'a pas atteint ce résultat d'une manière générale et considérable, d'après le seul examen de la constitution de plusieurs États protestants de l'Europe moderne.»

Les réformes successives du christianisme furent les conséquences naturelles de son développement, et c'est ici le lieu d'examiner plus spécialement la dernière de ses phases, le calvinisme, dont l'action se fit sentir en France avec les huguenots, dans les Pays-Bas, en Écosse avec les presbytériens, en Angleterre avec les non-conformistes et les puritains. Cet examen nous permettra de voir pourquoi les agents de la France dans les colonies anglaises d'Amérique ont pu trouver dans les principes religieux des colons un élément de désaffection contre leur mère patrie qu'ils eurent soin d'entretenir, le seul peut-être qui fut capable de soulever l'opinion publique au point d'amener une rupture avec l'Angleterre à la première occasion 34.

La réforme religieuse mit en mouvement trois peuples et eut chez chacun d'eux un caractère et des résultats différents.

Chez les Slaves, le mouvement suscité par Jean Huss fut plus national que religieux. Il fut comme les dernières lueurs du bûcher allumé par le concile de Constance et dans lequel périt le réformateur (1415) 35.

Note 34: (retour) Voir sur ce point: Thomas Jefferson, étude historique par Cornélis de Witt. Paris, 1861.

Nouveau voyage dans l'Amérique septentrionale, par l'abbé Robin. Philadelphie, 1782...«Il a fallu, dit-il, que l'intolérant presbytérianisme ait laissé depuis longtemps des semences de haine, de discorde, entre eux et la mère patrie.»

Le Presbytérianisme et la Révolution, par le Rév. Thomas Smith. 1845.

La véritable origine de la déclaration d'indépendance, par le Rév. Thomas Smith. Colombia, 1847.

Ces deux derniers ouvrages, quoique très-courts, sont extrêmement remarquables par la nouveauté des considérations, l'élévation des pensées et la rigueur de la logique.
Note 35: (retour) Voir les Réformateurs avant la Réforme; Jean Hus et le Concile de Constance, par Emile Bonnechose, 2 vol. in-12, 3e édit. Paris, 1870. Ouvrage très-savant, très-intéressant et éloquemment écrit.

La réforme provoquée par Luther jeta chez les Allemands de plus profondes racines. Elle était aussi plus radicale, tout en gardant un caractère national. Il rejetait non-seulement l'autorité du pape, mais aussi celle des conciles, puis celle des Pères de l'Église, pour se placer face à face avec l'Écriture sainte. Le langage mâle et dépourvu d'ornements de ce moine énergique, sa figure carrée et joviale le rendirent populaire. La haine vigoureuse dont il poursuivait le clergé romain, alors possesseur d'un tiers du territoire allemand, rassembla autour de lui tous les déshérités de la fortune. La guerre que les princes d'Allemagne eurent ensuite à soutenir contre les souverains catholiques et les alliés du pape achevèrent de donner à la réforme de Luther ce caractère essentiellement teutonique qu'elle conserva exclusivement.

Chez la race latine, la plus avancée de toutes au point de vue intellectuel à cette époque, et celle qui prétend encore aujourd'hui à l'empire du monde (urbi et orbi), Jean Calvin provoqua enfin la transformation la plus profonde et la plus fertile en conséquences politiques. Né en France, à Noyon (Picardie), en 1509, le nouveau réformateur, après avoir étudié la théologie, puis le droit, publia à vingt-sept ans, à Bâle, son Institutio christianae religionis, qu'il dédia au roi de France. Chassé de Genève, puis rappelé dans cette ville, il y fut désormais tout-puissant. Il voulut réformer à la fois les moeurs et les croyances, et il donna lui-même l'exemple de l'austérité la plus sévère et de la morale la plus rigide 36. Son despotisme théocratique enleva aux Genevois les jouissances les plus innocentes de la vie; mais sous sa vigoureuse impulsion Genève acquit en Europe une importance considérable.

Note 36: (retour) Cette sévérité de caractère se montra de bonne heure en lui, car sur les bancs de l'école, ses camarades lui avaient donné le sobriquet de: cas accusatif.

Plus audacieux dans ses réformes que Luther, il fut aussi plus systématique, et il comprit que ses doctrines n'auraient pas de durée ou ne se propageraient pas s'il ne les condensait dans une sorte de code. Sa Profession de foi, en vingt et un articles, parut alors comme le résumé de sa doctrine, et nous en retrouvons l'esprit, sinon la lettre, dans la fameuse déclaration de l'indépendance des États-Unis. Par ce code, les pasteurs devaient prêcher, administrer les sacrements et examiner les candidats qui voulaient exercer le ministère. L'autorité était entre les mains d'un synode ou consistoire composé, pour un tiers, de pasteurs, et de laïques pour les deux autres tiers.

Calvin comprit parfaitement le secret de la force croissante des disciples de Loyola. Comme le fondateur de l'ordre des Jésuites, il voulut baser la nouvelle condition sociale sur l'égalité la plus absolue fonctionnant sous le régime de la plus rigoureuse discipline. Il conserva à son Église le droit d'excommunication, et il exerça lui-même sur ses disciples un pouvoir d'une inflexibilité si rigide qu'il allait jusqu'à la cruauté et à la tyrannie. Quand l'homme eut disparu, ses principes lui survécurent au milieu de l'organisation sociale qui était son oeuvre. L'égalité des hommes était reconnue et professée publiquement, et, en s'étayant sur l'austérité des moeurs, elle devait faire accomplir aux calvinistes les plus héroïques efforts en faveur de la liberté de conscience et de la liberté politique.

La discipline calviniste reposait sur l'égalité des ministres entre eux. Elle se distinguait surtout en cela du luthéranisme, qui admettait encore une certaine hiérarchie, et surtout de l'anglicanisme, qui n'était que le catholicisme orthodoxe sans le pape.

De la France, qui avait vu naître le fondateur du calvinisme, cette religion passa par l'Alsace dans les Pays-Bas, où elle s'établit sur les ruines du luthéranisme; en même temps elle s'établissait en Ecosse, et c'est dans la Grande-Bretagne que les deux systèmes arrivèrent à leur développement le plus complet. Ainsi l'Église anglicane, avec ses archevêques, ses divers degrés dans le sacerdoce, sa liturgie, ses immenses revenus, ses collèges, ses établissements d'instruction ou de charité, ne différait presque en rien de l'organisation extérieure des églises catholiques. La seule différence semblait consister dans le costume, la froide simplicité du culte et le mariage des prêtres. Soumise à l'autorité royale, son existence était intimement liée au maintien de la monarchie, et l'Église fut en Angleterre le plus sûr appui de la royauté.

L'Église presbytérienne d'Ecosse avait, au contraire, ces tendances démocratiques qui étaient l'essence même du calvinisme et qui avaient fait de la Suisse un État si prospère. Là, point de distinction de grade ou de richesse entre les membres du clergé. A peine sont-ils séparés des fidèles par la nature de leurs fonctions. Encore les sectes puritaines ne tardèrent-elles pas à supprimer toute délégation du sacerdoce. Tout chrétien était propre au divin ministère, qui avait le talent et l'inspiration. Si les églises étaient pauvres, elles ne devaient leur existence qu'à elles-mêmes. Elles avaient la plus grande liberté et un empire moral considérable. En Écosse comme à Genève, magistrats et seigneurs furent plus d'une fois contraints d'écouter la voix énergique de leur pasteur.

La maxime: Vox populi, vox Dei, fut dès lors substituée dans l'esprit des peuples à la maxime de droit divin que nous citions plus haut. C'est sur les principes qu'elle résume que s'appuyèrent les États-Généraux des Provinces-Unies en prononçant, le 26 juillet 1581, la déchéance de Philippe II, pour constituer la république Batave.

Quelques années auparavant, Buchanan 37, puis d'autres écrivains écossais, avaient proclamé dans leurs ouvrages que les nations avaient une conscience comme les individus; que la révélation chrétienne devait être le fondement des lois, et qu'à son défaut seulement l'État avait le droit d'en établir de lui-même; que, quelle que fût la forme de gouvernement choisie par un peuple, république, monarchie ou oligarchie, l'État n'était que le mécanisme dont le peuple se servait pour administrer ses affaires, et que sa durée ou sa chute dépendait seulement de la manière dont il s'acquittait de son mandat.

Note 37: (retour) L'ouvrage de Buchanan, qui eut le plus grand retentissement en Angleterre et en Ecosse, De jure regni apud Scotos, fut imprimé en 1579; le Lex rex de Rutherford, en 1644; Pro populo defensio, de Milton en 1651.

Ce sont ces principes que l'on retrouvait dans les enseignements de l'Église primitive, et qui ne tendaient à rien moins qu'à renverser les idées admises alors dans l'organisation des empires, et à saper dans sa base le pouvoir absolu des souverains, aussi bien en France et en Angleterre qu'en Espagne, en Italie et en Allemagne, qui excitèrent les violentes persécutions dont les dissidents de toutes les sectes et de toutes les classes furent l'objet.

Cette négation de l'autorité dans l'ordre spirituel conduisit à la négation de l'autorité dans l'ordre philosophique 38, qui mena à Descartes et Spinoza, et à celle de l'autorité royale, qui devait produire plus tard la déclaration d'indépendance des États-Unis. Ce n'est donc pas sans raison que les souverains considéraient le calvinisme comme une religion de rebelles et qu'ils lui firent une guerre si acharnée. «Il fournit aux peuples, dit Mignet 39, un modèle et un moyen de se réformer.» Il nourrissait en effet l'amour de la liberté et de l'indépendance. Il entretenait dans les coeurs cet esprit démocratique et antisacerdotal 40 qui devait devenir tout-puissant en Amérique et qui n'a certainement pas dit son dernier mot en Europe.

Note 38: (retour) Benedicti de Spinoza Opera, etc. I, 21, 24. Tauchnitz, 1843.
Note 39: (retour) Histoire de la Réforme à Genève.
Note 40: (retour)
As poisons of the deadliest kind,
Are to their own unhappy coasts confined;
So Presbytery and its pestilential zeal,
Can flourish only in a COMMON WEAL.

(Dryden, Hind and Panther).

Ainsi, par une coïncidence singulière, la France donna au monde Calvin, l'inspirateur d'idées qu'elle repoussa d'abord, mais au triomphe desquelles elle devait concourir, les armes à la main, deux siècles et demi plus tard en Amérique.

Ce n'était pas tant la religion orthodoxe que le pape soutenait en prêchant la croisade contre les albigeois et les huguenots, en établissant l'inquisition, en condamnant les propositions de Luther et de Calvin. C'était son pouvoir temporel et sa suprématie qu'il défendait et qu'il voulait appuyer sur la terreur du bras séculier, alors que les foudres spirituelles étaient impuissantes. Ce n'était pas non plus par zèle pour la religion, mais bien dans un intérêt tout politique que François Ier faisait massacrer les Vaudois et brûler les protestants en France, tandis qu'il soutenait ceux-ci en Allemagne contre son rival Charles-Quint. Il s'agissait pour lui de comprimer ce levain de libéralisme qui portait ombrage à son despotisme et qui donna tant de soucis à ses successeurs. Catherine de Médicis, par la Saint-Barthélémy; Richelieu 41, par la prise de la Rochelle, et Louis XIV, par la révocation de l'édit de Nantes, s'efforcèrent toujours de ressaisir le pouvoir absolu que les protestants leur contestaient, et ils les persécutèrent sans relâche, par tous les moyens légitimes ou criminels dont ils purent disposer. Ils ne voulaient pas de cet «État dans l'État,» suivant l'expression de Richelieu; et, sous prétexte de combattre la réforme religieuse, c'était la réforme politique qu'ils espéraient étouffer.

Note 41: (retour) «Quand cet homme n'aurait pas eu le despotisme dans le coeur, il l'aurait eu dans la tête.»
(MONTESQUIEU, Esp. des Lois, V, 10.)

Le catholique Philippe II sentait les Pays-Bas frémir sous sa pesante main de fer. Il voyait cette riche proie travaillée par la réforme, et il dressa contre les calvinistes, en qui il voyait surtout des ennemis de son administration absolue, les bûchers, les potences et les échafauds dont le duc d'Albe se fit le sanguinaire pourvoyeur.

Mais les persécutions, les bannissements, les tortures et les massacres aboutirent à des résultats tout différents de ceux qu'avaient espérés leurs sanguinaires auteurs. Les papes, loin de recouvrer cette suprématie dont ils étaient si jaloux, virent la moitié des populations chrétiennes autrefois soumises au saint-siège échapper à leur juridiction spirituelle. L'Espagne, brisée sous le joug cruel de l'inquisition et du despotisme, perdit toute énergie sociale, toute vie politique. Elle s'affaissa pour ne plus se relever. Les Pays-Bas se constituèrent en république, sous le nom de Provinces-Unies. Les deux tiers de l'Allemagne se firent protestants, et l'Amérique reçut dans son sein les familles les plus industrieuses de la France, bannies par un acte aussi inique qu'impolitique, la révocation de l'édit de Nantes.

Écrasée à tout jamais, l'opposition religieuse disparut de France. Mais son oeuvre politique et sociale fut reprise par la philosophie du XVIIIe siècle, qui, dégagée de tout frein religieux, sut en tirer des conséquences bien autrement terribles. L'exemple de l'Amérique se constituant en un peuple libre n'y fut pas sans influence, et les protestants du nouveau monde, en voyant sombrer le trône du haut duquel Louis XIV avait décrété contre eux les dragonnades et l'exil, eurent une sanglante et terrible revanche des persécutions que la royauté absolue et l'ancien régime politique leur avaient fait souffrir.

Un seul État en Europe, une république, la Suisse, trouva dans les principes de sa confédération libérale, comme le firent plus tard les États-Unis d'Amérique, la solution de ses querelles religieuses 42. Dès le principe, les catholiques avaient aussi pris les armes contre les dissidents de Zwingle 43 et les avaient vaincus. Les deux partis convinrent aussitôt que les cantons devaient être libres d'adopter chez eux le culte qu'ils voudraient, et là seulement où existait la liberté politique put s'établir sans danger pour la paix publique la liberté religieuse.

Note 42: (retour) On trouvera des exemples dans l'Histoire des Anabaptistes. Amsterdam, 1669. Un épisode touchant est l'entrevue de Guillaume le Taciturne avec les envoyés Mennonites, p. 233.
Note 43: (retour) Deux ouvrages, récemment publiés, font connaître beaucoup plus complètement qu'on ne l'avait fait encore, la vie, les actes et la doctrine de Zwingle. Ce sont: Zwingli Studien, par le doct. Hermann Spoerri. Leipzig, 1866. Ulrich Zwingli, d'après des sources inconnues, par J.C. Moerikoffer. Leipzig, 1867. Né en 1484, à Wildhaus, dans le canton de Saint-Gall, il était curé de Glaris à vingt-deux ans et remplit ces fonctions pendant douze ans. Un an avant Luther, il attaqua le luxe et les abus de la cour de Rome, et ses nombreux adhérents le portèrent à la cure de Zurich en 1518. En 1524 et 25, il fit supprimer le célibat des prêtres, la messe et se maria. Plus logicien et plus doux que Luther, il n'avait pas la même puissance pour remuer les masses. Il enseignait, avec une sorte d'inspiration prophétique, que toutes les difficultés morales, sociales, religieuses et politiques de cette époque cesseraient par la séparation de l'évêque de Rome de ses subordonnés; que la constitution de l'Eglise devait être démocratique, et que toutes ses affaires devaient être réglées par le peuple lui-même. Ces doctrines furent solennellement adoptées dans la conférence de 1523, comme les bases de l'Eglise helvétique. Il différait de Luther sur quelques points, en particulier sur la présence réelle dans l'Eucharistie que Zwingle niait absolument; mais il essaya en vain de se rapprocher de lui dans l'entrevue de Marburg. Berne venait d'adopter son système, en 1528, et il avait l'espoir de le voir s'étendre à toute la Suisse, quand éclata la guerre entre les catholiques et les réformés. Les catholiques furent vainqueurs à Cappel en 1531, et Zwingle fut tué dans le combat. Il avait publié Civitas christiana.—De falsa et vera religione. «Les matières religieuses et politiques étaient confondues dans son esprit, dit d'Aubigné; chrétiens et citoyens étaient la même chose pour lui.»

C'était l'idée dominante de sa vie et de ses oeuvres. Elle fut adoptée par Grotius, et elle a été ainsi exprimée par la poète lauréat de la Grande-Bretagne, Tennyson.

With the standards of the peoples plunging thro' the thunder-storm,
Till the war-drum throbb'd no longer, and the battle-flags were furl'd
In the Parliament of man, the Federation of the world.

La réforme en Angleterre eut un caractère tout différent. La déclaration du 30 mars 1534, par laquelle les députés du clergé anglais reconnaissaient le roi comme protecteur et chef suprême de l'Église d'Angleterre, sembla le résultat inattendu d'un caprice de Henri VIII: son divorce, non approuvé par le pape, avec Anne de Boleyn 44.

Note 44: (retour) Il faut remarquer que le pape avait d'abord accordé une dispense pour le mariage de Henri VIII, avec la veuve de son frère, et que c'est du refus du pape de consentir ensuite au divorce que date le schisme de l'Eglise anglicane.—Froude, History of England, I, 446; W. Beach Laurence, Revue du Droit international, 1870, p. 65.

Cette mesure, à laquelle les esprits étaient peu préparés, ne fit que séparer l'Angleterre de Rome et eut pour conséquence de confisquer le pouvoir et les biens de l'Église au profit des rois. Le despotisme, pour changer de forme et pour s'exercer au nom d'une religion dissidente, n'en fut pas moins complet. Les catholiques résistent d'abord aux spoliations dont ils sont victimes. On les pend par centaines. Les protestants croient à leur tour pouvoir chercher un asile dans les États de Henri VIII. Ils n'y trouvent que la persécution.

L'esprit de réforme que les luthériens, les calvinistes et les anabaptistes des Pays-Bas, de l'Allemagne et de Genève répandirent dans le peuple n'eut rien de commun avec la révolution officielle. Cette dernière n'a jamais perdu le caractère de barbarie et de fanatisme cruel qui signala les expéditions dirigées contre les Albigeois, les Vaudois, les camisards en France et les anabaptistes dans les Pays-Bas.

Tandis que Marie Tudor renouvelle les persécutions au nom du catholicisme, Elisabeth, qui lui succède, proscrit à son tour cette religion, les Stuarts s'acharnent avec furie contre les non-conformistes d'Écosse, les presbytériens, les puritains et les caméroniens.

Les Tudors avaient fondé le pouvoir absolu en fait. Les Stuarts voulurent l'établir en droit. Jacques Ier fut le plus audacieux représentant de la doctrine de droit divin que l'esprit général de la réforme religieuse combattait. Point d'évêque, point de roi, disait-il. Aussi considérait-il les puritains comme ses plus sérieux ennemis. Il proclame que les rois règnent en vertu d'un droit qu'ils tiennent de Dieu, et qu'ils sont par conséquent au-dessus de la loi. Ils peuvent faire des statuts à leur gré, sans l'intervention du Parlement et sans être liés par l'observation des chartes de l'État. Et, quoique fils de la catholique Marie Stuart, il maintint contre les catholiques les plus rigoureuses ordonnances, profitant de la tentative connue sous le nom de Conspiration des poudres (1605) pour leur retirer tous droits politiques, les reléguer dans une condition d'infériorité dont ils ne sont sortis que de nos jours.

Alors commencent vers le nouveau monde les émigrations qui devaient aboutir à la formation des États-Unis, et auxquelles contribuèrent toutes les nations qui, soumises à un gouvernement absolu ou oppressif, ne laissaient aux malheureux persécutés d'autre moyen que l'exil pour sauver leur vie, leur croyance et leurs biens. Ce fut ainsi que les bourreaux de Jacques Ier, la tyrannie de Buckingham, les cruelles persécutions de l'archevêque Laud, les tribunaux extraordinaires de Charles Ier eurent surtout pour résultat de peupler l'Amérique 45.

Note 45: (retour) Par une étrange coïncidence, sur l'un des huit vaisseaux qui étaient à l'ancre dans la Tamise pour traverser l'Océan, lorsqu'un décret de Charles Ier les arrêta, se trouvait Cromwell, le chef futur de la révolution de 1648.

Les puritains, arrivés au pouvoir avec Cromwell ne furent pas plus tolérants que leurs adversaires. Le dictateur fit aux Irlandais une guerre d'extermination. Il était sans pitié pour les prisonniers écossais. «Le Seigneur, disait-il, les a livrés dans nos mains.». Les officiers et les soldats, leurs femmes et leurs enfants furent transportés en Amérique ou vendus aux planteurs 46. La restauration des Stuarts (1660) amena de sanglantes représailles 47, jusqu'à ce qu'enfin la révolution de 1688 vint donner définitivement la victoire aux protestants. Les usurpations successives de la couronne sur les droits de la nation ne s'étaient pas effectuées sans d'énergiques réclamations. Il y a des actes restés célèbres dans l'histoire qui rappellent en termes précis les aspirations et les désirs des opprimés, de ceux là même qui allaient en Amérique fonder une nouvelle patrie. Ces réclamations, non écoutées, amenèrent les résistances constantes des Parlements et la ligue des covenants et des indépendants, qui firent bientôt tomber sur l'échafaud les têtes de Strafford et de Charles Ier.

Note 46: (retour) Un ouvrage attribué au chapelain du général Fairfax, England's Recovery, que l'on a tout lieu de croire écrit par le général lui-même, donne les prix auxquels furent vendus quelques-uns des captifs. Plusieurs d'entre eux ne manquaient pas de mérite. Ainsi, le colonel Ninian Beall, pris à la bataille de Dunbar, fut envoyé en Maryland, où il fut bientôt nommé commandant en chef des troupes de cette colonie. Une victoire qu'il remporta sur les «Susque-Hannocks» lui valut les éloges et les remercîments de la Province avec des dotations et des honneurs exceptionnels. Historical magazine of America, 1857.—Middle British Colonies, par Lewis Evans. Philadelphie, 1755, p. 12 et 14.—Terra Mariae, par Ed. Neil. Philadelphie, 1867, p. 193.
Note 47: (retour) Vie de Cromwell, par Raguenet. Paris, 1691.—Les Conspirations d'Angleterre. Cologne, 1680.

Les Stuarts, après leur restauration, foulèrent de nouveau aux pieds les droits de la nation. Mais celle-ci, un moment accablée par le despotisme du catholique Jacques II, appela au trône Guillaume d'Orange, dont l'autorité royale fut limitée par l'acte fameux connu sous le nom de Déclaration des droits. Cette révolution, qui fut inspirée par les mêmes principes que celle de Hollande en 1584, fut un véritable événement européen, et non pas simplement une révolution anglaise, comme celle de 1648. Les Anglais avaient enfin réussi à proclamer et à faire dominer les principes pour lesquels ils avaient soutenu de si longues luttes, principes que leurs compatriotes avaient transportés en Amérique.

Ils consistaient en ce que l'on ne pouvait lever d'impôts sans l'autorisation du Parlement; que seul celui-ci pouvait autoriser la levée d'une armée permanente, que les chambres, régulièrement convoquées, auraient une part sérieuse aux affaires du pays; que tout citoyen aurait droit de pétition; enfin, l'acte dit de l'habeas corpus.

Ces principes furent toujours invoqués par les colons d'Amérique. On ne quitte pas sa patrie et ses foyers sans garder au fond du coeur et sans transmettre à ses enfants les idées auxquelles on a fait tant de sacrifices et une aversion profonde contre le despotisme qui a rendu ces sacrifices nécessaires. Tandis que les hommes d'État en Angleterre se plaisaient à parler de l'omnipotence du Parlement, de son droit de taxer les colonies sans les consulter et sans admettre ses représentants dans son sein, les colons, au contraire, déclaraient qu'il était de leur droit et de leur devoir de protester contre ces empiétements des souverains sur les prérogatives qu'ils tenaient eux-mêmes de Jésus-Christ. Ils étaient autorisés, disaient-ils, par la loi de Dieu comme par celle de la nature, à défendre leur liberté religieuse et leurs droits politiques. Ces droits innés et imprescriptibles sont inscrits dans le code de l'éternelle justice, et les gouvernements sont établis parmi les hommes non pour les usurper et les détruire, mais bien pour les protéger et les maintenir parmi les gouvernés. Lorsqu'un gouvernement manque à ce devoir, le peuple doit le renverser pour en établir un nouveau conforme à ses besoins et à ses intérêts.

Le 11 novembre 1743, au moment où tombait le ministère de Walpole, qui n'avait d'autre but que l'accroissement des prérogatives royales et d'autres moyens que la corruption, une réunion était provoquée par le révérend pasteur Craighead à Octorara, en Pensylvanie. On y disait 48:

«Nous devons garder, d'après les droits que nous a transmis Jésus-Christ, nos corps et nos biens libres de toute injuste contrainte.» Et ailleurs: «Le roi Georges II n'a aucune des qualités que demande l'Écriture sainte pour gouverner ce pays.» L'on «fit une convention solennelle, que l'on jura en tenant la main levée et l'épée haute, selon la coutume de nos ancêtres et des soldats disposés à vaincre ou à mourir, de protéger nos corps, nos biens et nos consciences contre toute atteinte, et de défendre l'Évangile du Christ et la liberté de la nation contre les ennemis du dedans et du dehors 49

Note 48: (retour) A renewal of the Covenants, National and Solemn League, A confession of sins and an engagement to duties and a testimony as they were carried on at Middle Octorara in Pennsylvania. Nov. 11, 1743, Psalm. LXXVI, 11. Jérémiah, I, 5. Cette curieuse et très-intéressante brochure a été réimprimée à Philadelphie, 1748. Nul doute que Jefferson, qui a fouillé partout «pour retrouver les formules bibliques des vieux Puritains» (Autobiog.), en ait tiré les phrases de la Déclaration dont l'originalité est contestée.
Note 49: (retour) L'expression la plus complète et la plus énergique des idées inspirées par la réforme religieuse, idées qui devaient conduire à une réforme politique, se retrouve dans la déclaration d'indépendance des colonies, faite à Philadelphie, 4 juillet 1776. Mais depuis longtemps les esprits étaient pénétrés des principes que les colons proclamèrent alors devant les nations, étonnées de leur audace. Aussitôt en effet que le sang des Américains eut été versé sur le champ de bataille de Lexington, des meetings furent tenus à Charlotte, comté de Mecklenburg (Caroline du Nord), dont les résolutions eurent la plus grande analogie avec la déclaration prononcée l'année suivante par Jefferson. À la suite de ces meetings (mai 1775), les presbytériens, en présence de leurs droits violés et décidés à la lutte, chargèrent trois des membres les plus respectés et les plus influents de l'assemblée, de rédiger des résolutions conformes à leurs aspirations. Le rév. pasteur Hézékiah James Balch, le docteur Ephraim Brevard et William Kennon, firent adopter les conclusions suivantes:

«1° Quiconque aura, directement ou indirectement, dirigé, par quelque moyen que ce soit, ou favorisé des attaques illégales et graves telles que celles que dirige contre nous la Grande-Bretagne, est ennemi de ce pays, de l'Amérique et de tous les droits imprescriptibles et inaliénables des hommes.

2° Nous, les citoyens du comté de Mecklenburg, brisons désormais les liens politiques qui nous rattachent à la mère patrie; nous nous libérons pour l'avenir de toute dépendance de la couronne d'Angleterre et repoussons tout accord, contrat ou alliance avec cette nation qui a cruellement attenté à nos droits et libertés et inhumainement versé le sang des patriotes américains à Lexington.» American archives (4e sér.), II, 855.

Les Histoires de la Caroline du Nord, par Wheeler, Foote, Martin. Field Book of the Revolution, par Lossing, II, 617 et les nombreuses autorités y citées.

Un autre élément de désaffection contre l'Angleterre se joignait chez les Américains à toutes les causes d'antipathie que les colons anglais devaient nourrir dans leur coeur contre la mère patrie et son gouvernement.

La révocation de l'édit de Nantes (1685) avait forcé la France à fournir au nouveau monde son contingent de réformés et d'indépendants. Même avant que Louis XIV eût pris cette mesure, aussi inique dans son principe que barbare dans son exécution et fatale aux intérêts de la France dans ses résultats, à l'époque où Richelieu, après la prise de la Rochelle, enleva aux protestants les droits politiques qui leur avaient été accordés par Henri IV, de nombreux fugitifs, originaires des provinces de l'ouest étaient allés chercher un asile dans l'Amérique anglaise et y avaient fondé en particulier la ville de New-Rochelle, dans l'État de New-York. Boston, capitale du Massachusets, possédait aussi vers 1662 des établissements formés par des huguenots, qui attiraient sans cesse de nouveaux émigrants. Mais à partir de 1685, le mouvement d'émigration des Français vers les colonies anglaises d'Amérique prit une grande intensité. C'est dans la Virginie et la Caroline du Sud qu'ils s'établirent en plus grand nombre, recevant de leurs coreligionnaires anglais l'accueil le plus bienveillant et le plus généreux 50. C'est là aussi que nous trouvons plusieurs noms d'origine française qui rappellent à ceux qui les portent leur première patrie et les malheurs qui les en firent sortir. Devenus sujets de l'Angleterre, ces Français, qui avaient perdu tout espoir de revoir leur patrie, et qui n'en concevaient que plus d'horreur pour le gouvernement monarchique qui les avait exilés, combattirent d'abord dans les rangs des milices américaines, pour le triomphe de la politique anglaise. Mais quand les colonies, arbitrairement taxées, se soulevèrent, ces mêmes Français retrouvèrent au fond de leur coeur la haine séculaire de leurs ancêtres contre les Anglais. Ils coururent des premiers aux armes et excitèrent à la proclamation de l'indépendance. Plusieurs même jouèrent un rôle important dans la lutte 51.

Note 50: (retour) Old Churches and Families of Virginia, par le Très-Rév. Dr Meade, évêque protest. Philadelphie, 1857, vol. I, art. XLIII.—V. aussi les Westover Mss., dans la possession du colonel Harrison de Brandon, Virginie.—Histoire de la Virginie, par Campbell. Richmond, 1847. America, par Odlmixon, I, 727. London, 1741.
Note 51: (retour) Tels sont les Jean Bayard, Gervais, Marion, les deux Laurens, Jean Jay, Elie Boudinot, les deux Manigault, Gadsden, Huger, Duché, Fontaine, Maury, de Frouville, Le Fèvre, Benezet, etc.

En résumé, les colonies anglaises d'Amérique furent presque exclusivement peuplées, dès l'origine, par des partisans des cultes réformés qui fuyaient l'intolérance religieuse et le despotisme monarchique. Les catholiques qui s'y établirent étaient aussi chassés de l'Angleterre par les mêmes causes, et avaient appris dans leurs malheurs à ne pas voir des ennemis dans les protestants. Tous étaient donc animés de la plus profonde antipathie pour la forme de gouvernement qui les avait contraints à s'exiler. Là, dans ce pays immense, vivait une population différente par l'origine, mais unie dans une égale haine pour l'ancien continent, par des besoins et des intérêts communs. Les combats constants qu'elle livrait soit à un sol vierge couvert de forêts et de marécages, soit à des indigènes qui ne voulaient pas se laisser déposséder, les aguerrissaient contre les fatigues physiques et leur donnaient cette vigueur morale propre aux nations naissantes. La religion, divisée en une multitude de sectes que les persécutions éprouvées rendaient tolérantes les unes pour les autres, avait un même corps de doctrine dans la Bible et l'Évangile; une même ligne de conduite, l'amour du prochain et la pureté des moeurs; les mêmes aspirations, la liberté de conscience et la liberté politique 52. Les pasteurs, aux moeurs rigides, à l'âme énergique et trempée par le malheur, donnaient à tous l'exemple du devoir 53, leur enseignaient leurs droits et leur montraient comment il fallait les défendre.

Note 52: (retour) Le MS. ANONYME, qui, je crois, est de M. Cromot, baron du Bourg, donne des observations sur les quakers, qui prouvent combien les officiers français ont été frappés de ces faits. «La base de leur religion, dit-il, consiste dans la crainte de Dieu et l'amour du prochain. Il entre aussi dans leurs principes de ne prendre aucune part à la guerre. Ils ont en horreur tout ce qui peut tendre à la destruction de leurs frères. Par ce même principe de l'amour du prochain, ils ne veulent souffrir aucun esclave dans leur communauté, et les quakers ne peuvent avoir des nègres. Ils se font même un devoir de les assister. Ils refusent aussi de payer des dîmes, considérant que les demandes faites par le clergé sont une usurpation qui n'est point autorisée par l'Écriture sainte.»
Note 53: (retour) On trouve dans les Archives am. et Revolutionary Records les noms de plusieurs pasteurs qui ont servi comme officiers dans l'armée.

A l'époque où la déclaration de l'indépendance fut prononcée, tous ces éléments étaient dans toute leur vigueur. Et cependant les colonies, malgré tout leur courage, auraient peut-être été trop faibles pour soutenir leurs justes prétentions si elles n'avaient rencontré, dans les conditions politiques où se trouvait l'Europe, un puissant auxiliaire.