Le congrès déclare: «Il est du devoir des représentants parlementaires du parti, tant au «Reichstag» qu'aux «Landtage», de vivement critiquer et de combattre tous les abus et toutes les injustices inhérentes au caractère de classes de l'État, qui n'est que la forme politique d'une organisation faite pour la sauvegarde des intérêts des classes gouvernantes; il est en outre du devoir des représentants du parti d'employer tous les moyens possibles pour faire disparaître des abus existants et de faire naître d'autres institutions dans le sens de notre programme. En plus, comme les gouvernements en tant que chefs d'États de classes combattent de la plus énergique façon les tendances social-démocrates et se servent de tous les moyens qui leur paraissent propices pour anéantir, si possible, la social-démocratie, il s'ensuit logiquement que les représentants du parti dans les «Landtage» ne peuvent accorder aux gouvernements leur confiance et que l'approbation du budget impliquant nécessairement un vote de confiance ils doivent voter contre le budget.»

Et quel sort échut à ces deux ordres du jour?

Le premier fut rejeté par 142 voix contre 93.

Le second par 164 contre 94.

On ne se décida donc à rien et la question en resta là. Et cela malgré la pression exercée par la trinité Bebel-Liebknecht-Singer! Bien loin de perdre de son influence, Vollmar en a donc gagné: Et il a pu s'en retourner chez lui avec la douce conviction d'être soutenu par une importante fraction du parti.

Bebel aperçut le danger et, rentré à Berlin, il résolut de commencer la lutte. Dans une réunion, il manifeste son dépit à l'égard du congrès, le plus considérable de tous ceux tenus depuis la création du parti. Le parti, dit-il en substance, a pu s'accroître numériquement, il a certainement perdu en qualité. Des petits bourgeois, nullement d'accord avec les principes de la social-démocratie et de l'agitation internationale, se sont insinués dans le parti, pour y former l'élément modéré. L'opportunisme, le particularisme menacent de ruiner le parti. Pour lui, Bebel, un petit parti à principes déterminés est préférable à un parti fort numériquement et sans discipline. L'état actuel des choses lui est fort pénible. Il avait même songé à abandonner sa place au conseil central et ne l'avait conservée que sur les instances des compagnons et amis. Toutefois, il ne promettait rien et tenait à réserver son entière liberté d'action au cas où les affaires continueraient à marcher de même façon.

Nous voudrions connaître l'opinion de Bebel—Bebel, qui, en tant que prophète, s'est si souvent lamentablement trompé—sur l'article qu'il publia peu avant le congrès dans la Neue Zeit[33]. Il nous semble que la lecture l'en doive légèrement embarrasser.

Dans cet article Bebel dit:

«Quant à des dissensions principielles ou sérieuses à propos de la tactique du parti, il ne saurait en être question. Nulle part n'existent des dissensions de principe. Le parti, chez tous ses adhérents, se trouve sur une base de principe unique, définie dans le programme. Pour qui voudrait être ici d'une opinion différente, il n'y aurait pas de place dans le parti; il lui faudrait aller aux anarchistes ou bien aborder dans le camp bourgeois. Le parti n'aurait que faire de lui.»

Les événements du congrès ont dû désenchanter Bebel, et le fait prouve en tous cas combien peu il est au courant de ce qui se passe dans son parti.

Il est vrai que dans le troisième article d'une série publiée au Vorwaerts, Bebel avoue que, parti pour le congrès dans un état d'esprit optimiste, il avait été terriblement déçu.

En ce qui concerne Liebknecht, il était tellement frappé d'aveuglement que, même après le congrès, il vantait encore l'unité inébranlée du parti. Il publia dans le Vorwaerts un article redondant qui prouvait à quel point son auteur avait perdu la faculté d'appréciation. Liebknecht y dit: «Les dissensions tant escomptées par nos ennemis, disparurent à la suite d'une critique libre et sans ambages, et au lieu de la scission, invariablement prophétisée par nos adversaires, il y eut union plus étroite encore. Le cas «bavarois» qui devait conduire à la ruine du parti, ou du moins à l'irrémédiable rupture entre les chefs de Berlin et les rebelles de l'Allemagne du Sud, fut si bien aplani, grâce au tact et au bon sens de la majorité, que pas la moindre amertume n'a subsisté d'un côté ni de l'autre.»

Un tel optimisme surpasse l'imagination la plus fantasque. Et si jamais le «tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes» a été illustré, ce fut par le vieux Liebknecht.

Parmi d'autres choses, la question agraire fut mise en discussion au congrès. Ici, l'attitude de Vollmar et de Schonlank fut d'un opportunisme tel qu'ils jetèrent par dessus bord le principe socialiste, dans l'intérêt de la propagande «pratique». Homoéopathiquement, on n'administre que par doses infimes le socialisme aux paysans. On a peur de les tuer par une ingurgitation trop copieuse. Et ce qui frappe le plus le lecteur attentif du compte rendu, c'est qu'on ne s'adresse pas, pour les médiquer, aux paysans-ouvriers qui, eux, ne possèdent pas un pouce de terrain, mais … aux petits propriétaires!

Avec une indiscutable logique la Frankfurter Zeitung a pu dire à ce sujet: «Quelques phrases mises à part, tout parti radical-bourgeois peut arriver aux mêmes conclusions.» Dans la Réforme, M. Lorand s'exprime à peu près identiquement.

Vollmar ne manqua pas de ramasser le gant. Il parle du «pronunciamiento» de Bebel et s'écrie: «Les temps présents nous offrent un étrange spectacle. En face des ennemis marchant sur nous en rangs serrés et prêts à nous attaquer, nous voyons un de nos chefs se lever et lancer le brandon de discorde, non parmi les adversaires, mais dans nos propres rangs.»

Un des vétérans du parti, le député Grillenberger, se mêla à la dispute en se rangeant dans la presse, comme à Erfurt, du côté de Vollmar. Cette polémique trahit l'amertume et l'irritation que dans les deux camps on ressent. Vollmar dit «que les motifs de l'attitude de Bebel doivent être cherchés dans son amour-propre blessé et dans son manque de sens critique et de sang-froid, qui lui ont fait placer—lui, le chef d'un parti démocratique—sa propre personnalité au-dessus des intérêts les plus tangibles du parti, à la honte et au détriment de la social-démocratie et pour le plus grand bien et la joie des adversaires». Quant à Bebel, il reproche à Grillenberger son langage «sale et vulgaire comme le vocabulaire d'un voyou».

Ces personnalités ne nous intéressent que médiocrement, mais elles illustrent néanmoins d'une façon particulière la complète «unité» du parti.

Bebel prétend que l'élément petit-bourgeois, considérable surtout dans l'Allemagne du Sud, affaiblit le parti, et que l'opportunisme et le particularisme bavarois, encouragés systématiquement par Vollmar, sont irréconciliables avec le principe.

Il constate donc l'existence de très réelles dissensions de principes et d'après lui, Vollmar, Grillenberger et les leurs se trouvent devant le dilemme d'aller soit vers les anarchistes soit dans le camp bourgeois. Or, Vollmar ne semble nullement disposé à obéir à cette mise en demeure. Bien au contraire: il s'imagine, après comme avant, d'être en parfait accord avec les principes de la social-démocratie.

Bebel publia au Vorwaerts quatre articles dans lesquels il précise sa façon de voir et apprécie les opinions de Vollmar. L'étude est intéressante et nous croyons utile d'en placer quelques fragments sous les yeux d'une plus grande fraction du public.

Bebel rappelle combien de fois déjà Vollmar a obligé les divers congrès à s'occuper de sa politique et comment Vollmar est devenu une «colonne d'espérance» (Hoffnungssäule) pour «tous les tièdes dans le parti et pour tous les réformateurs bourgeois du dehors». Lui, qui connaît Vollmar, sait que celui-ci arrivera peut-être un jour, comme il l'a fait avant, «à emboucher la trompette de l'ultra-radicalisme comme, à présent, il entonne l'air du «tout doux», pour piper Pierre et Paul et grossir ainsi les bagages du parti, si … Oui, «si»? Voilà le grand point d'interrogation et, pour le moment, je ne désire pas davantage approfondir la question.»

Vollmar fit ressortir, et avec raison, que ce que Bebel lui reprochait avait déjà été dit par Hans Müller[34] … au sujet de l'embourgeoisement du parti. Avec la prétention propre aux personnages gouvernementaux, Bebel rejette loin de lui cette insinuation en affirmant qu'il n'a que superficiellement feuilleté la brochure de Hans Müller et qu'il sait à peine ce qu'elle contient.

Malgré la solennelle affirmation de M. Bebel, nous nous permettons de n'en rien croire. Comment, voilà une critique essentielle contre le parti tout entier, faite par un homme dont Bebel lui-même a dit qu'il n'était pas le premier venu, et on voudrait nous faire croire que les chefs du parti ne l'ont pas lue? C'est par trop invraisemblable, et, si cela était vrai, ce serait inexcusable. Inexcusable en effet, car comme chef de parti on est tenu de prendre connaissance de tout ce qui peut être utile à un degré quelconque, au parti lui-même. Et invraisemblable aussi, car il est difficile d'admettre que l'on ait ignoré, ou à peu près, une brochure sensationnelle comme celle de Hans Müller. Mais j'imagine, combien cette brochure a dû être désagréable aux muphtis du parti, car, sans se perdre dans des personnalités, l'auteur y a démontré, avec preuves à l'appui et par des citations empruntées aux écrits mêmes des dits grands dignitaires, combien la social-démocratie s'était embourgeoisée et avait incliné à droite.

Mais voilà! Hans Müller a eu l'infortune d'être plus perspicace que Bebel et de découvrir avant celui-ci les phénomènes, qui, à présent, se manifestent aux yeux de tous.

N'était-ce pas Bebel qui, à cette époque, fit remarquer comment les conditions matérielles d'un individu influencent ses opinions? Il fit cette observation en visant Vollmar qui habite une villa plutôt somptueuse au bord d'un des lacs de Bavière. Mais la même remarque a été faite par d'autres, et avec autant de justesse, à l'égard de Bebel.

* * * * *

Recherchons maintenant les causes de l'infiltration de plus en plus considérable d'éléments petit-bourgeois dans la social-démocratie et de la grande influence qu'ils y exercent.

Le docteur Hans Müller a écrit tout un chapitre sur cette question.

Jusqu'aux temps de la loi contre les social-démocrates en Allemagne, le mouvement social-démocratique fut un mouvement de classe purement prolétarien avec un caractère nettement révolutionnaire. Les adhérents furent presque exclusivement des ouvriers; les petits patrons, les paysans et les boutiquiers formaient un nombre insignifiant sans aucune influence sur le mouvement.

Plus tard un changement complet se produisit. Quelles furent les causes de ce changement?

Premièrement la dépendance où se trouvent les ouvriers salariés, qui leur rend difficile sinon impossible une activité politique publique. Un ouvrier salarié par exemple ne peut être membre du parlement, car son patron ne lui permettrait pas d'assister aux séances, et peut-on imaginer d'ailleurs un patron, permettant à un de ses ouvriers de siéger au parlement comme social-démocrate? Il ne faut pas oublier que la position financière du prolétaire est un obstacle, car les membres du parlement allemand (Reichstag) ne reçoivent aucune indemnité et, quoique le parti allemand paie à ses membres une indemnité, il ne les indemnise que pour les jours où le parlement s'assemble.

Les ouvriers qui remplissent un rôle prépondérant, perdent leurs places et doivent chercher une autre carrière. Ici on ouvrait un café ou un bureau de tabac, là on devenait colporteur, on installait une librairie ou bien on se faisait rédacteur d'un journal pour les ouvriers. Ces hommes se créaient ainsi une existence petit-bourgeoise: Auer, qui fut garçon sellier, monta en 1881 un magasin de meubles; Schuhmacher, garçon tanneur, fonda en 1879 une tannerie; Stolle, jardinier-fleuriste, tint un café; Dreesbach, primitivement ébéniste devint marchand de tabac.

On peut allonger cette liste à volonté. Naturellement ces hommes furent les meilleurs adhérents du parti. Mais on comprend que le milieu dans lequel on vit, exerce une grande influence sur l'existence et la façon de penser; les hommes dont nous venons de parler n'ont pu se soustraire à la règle générale et leur changement de position a été accompagné d'un changement d'opinion.

Beaucoup des chefs locaux de la social-démocratie sont égarés par leur existence petit-bourgeoise. Ils ne sont plus les représentants du mouvement purement prolétarien, mais, arrachés des rangs des prolétaires, ils ont perdu leurs idées révolutionnaires. Ils commencent à parler de l'amélioration de la position des petits bourgeois, dans le cadre de la société actuelle.

La prudence est conseillée. Déjà ils ont perdu leur place une première fois, ils vont désormais penser davantage à leurs femmes, à leurs enfants; ils ont maintenant quelque chose à perdre, ils se disent qu'on peut rester socialiste sans faire toujours le révolutionnaire.

Le petit bourgeois de fraîche date abandonne ainsi son point de vue prolétarien et révolutionnaire et il devient un socialiste pratique et petit-bourgeois.

Une telle explication est naturelle et compréhensible; il serait étrange que le contraire se produisît.

Mais ces messieurs furent les chefs locaux et ces modérés exercèrent une certaine influence dans leur entourage. Dans la pratique il fallait se mêler aux élections et gagner les votes des petits patrons, des paysans, des fonctionnaires subalternes, etc.[35]. Dans les manifestes électoraux on trouve partout cette préoccupation, et de cette manière on gagnait toujours des votes.

Avec les élections le succès est tout; et qui ne met volontiers de l'eau dans son vin, si c'est pour triompher? On parle rarement des principes ou même jamais, on veut être des hommes pratiques et on se borne aux réformes mesquines et proches.

Le docteur Müller fait le récit d'une réunion dans le Mecklembourg, où on applaudissait beaucoup l'orateur socialiste. Il demanda à un des auditeurs ce que ces social-démocrates voulaient obtenir et la réponse fut: les social-démocrates veulent abolir l'impôt sur l'alcool.

L'alcool est un facteur d'une considérable influence dans les élections, comme on peut le constater dans la brochure de Bebel sur l'attitude des social-démocrates au parlement allemand pendant les années 1887-90 et dans laquelle il dit textuellement: quand le peuple élit au parlement les mêmes membres qui ont voté pour l'augmentation des impôts et ont défendu les intérêts des agrariens, nous pouvons nous attendre à une augmentation de l'impôt sur l'eau-de-vie, et une augmentation de l'impôt sur la bière ne tardera pas. Donc les électeurs sont conduits à donner leurs votes aux candidats socialistes, de crainte que l'eau-de-vie et la bière ne soient beaucoup plus chères! Bebel disait la même chose que ce simple paysan de Mecklembourg!

De même en Belgique l'influence de l'alcool est terrible et tous les partis, y compris les socialistes, en profitent.

Dans certains manifestes pour les électeurs, on ne trouve aucun des desiderata prolétariens! Pour les élections du Landtag saxon, les social-démocrates demandaient la réglementation de la nomination des instituteurs par l'État, que les subventions pour les écoles soient aux mains de l'État, l'instruction obligatoire jusqu'à l'âge de quatorze ans, la distribution des fournitures scolaires, l'exonération de l'impôt jusqu'à un revenu de neuf cents marks, le suffrage universel, et un impôt sur le capital remplaçant les impôts indirects. On reconnaîtra qu'on peut ne pas se nommer socialiste, même quand on accepte tous ces desiderata.

L'attitude du journal Vorwaerts dans le mouvement des sans-travail en 1892 fut caractéristique. L'indignation de ce journal, qui représente la classe des non-possédants, fut ridicule, lorsque la rédaction s'indigna du ravage de la propriété des trois social-démocrates honorables par une bande de sans-travail!!

Un article sur la Psychologie de la petite bourgeoisie dans le Neue Zeit (Nouveaux Temps de 1890 par le docteur Schonlank) mérite encore l'attention de tous, surtout des socialistes réformistes parlementaires.

Il y a de cela quelques mois, une très intéressante brochure parut, écrite par M. Calwer[36], rédacteur d'un journal socialiste de Brunswick. Nous n'en pouvons trop recommander la lecture.

D'après Bebel c'est surtout en l'Allemagne du Sud que l'élément petit-bourgeois est prédominant dans le parti: «L'Allemagne du Sud, dit Bebel, est un pays principalement petit-bourgeois, et petit-bourgeois veut dire en même temps petit-paysan. La grande industrie, à part dans l'Alsace-Lorraine et quelques villes, n'y est pas développée et la prolétarisation des masses, par conséquent, pas très avancée. Les masses y vivent—quoique parfois dans de misérables conditions—en général d'une vie de petits-bourgeois ou de petits-paysans, de sorte que la façon de penser prolétarienne n'y est pas encore parvenue à toute sa netteté. Il y a ensuite le sentiment de l'isolement politique, plus vif dans l'Allemagne du Sud à cause même des conditions économiques. La véritable expression politique de cet état de choses c'est le petit-bourgeois «parti du Peuple» (Volkspartei) qui, pour ces raisons, se manifeste le plus puissamment dans le Wurtemberg, le pays le plus petit-bourgeois de l'Allemagne et y a trouvé son Eldorado. Nos amis du Wurtemberg ont une très lourde tâche là-bas.

«Il est donc très naturel, étant données les conditions sociales et politiques dans lesquelles vivent la plupart de nos partisans de l'Allemagne du Sud, que ceux-ci soient influencés par l'esprit incontestablement petit-bourgeois qui prédomine dans ces contrées. C'est ainsi qu'en Bade on nomma député social-démocrate au Landtag un philistin (Spiesburger) achevé, un mangeur de prêtre et braillard du Kulturkampf comme Rüdt qui sut là-bas acquérir l'influence qu'il possède encore aujourd'hui; c'est ainsi qu'un déplorable pitre comme Hansler a pu jouer un rôle à Mannheim. En disant cela, je n'ai nullement voulu adresser des reproches à qui que ce soit. J'ai tout simplement essayé de donner une explication objective, chose fort importante pour le développement de notre parti et pour laquelle je réclame, non seulement de nos amis de l'Allemagne du Nord mais aussi et surtout des Allemands du Sud, la plus intense attention.»

Il nous semble qu'ici Bebel apprécie les choses d'un point de vue trop particulariste, et nous partageons plutôt l'avis de Calwer lorsqu'il attribue l'embourgeoisement du parti social-démocrate—phénomène observé aussi bien dans l'Allemagne septentrionale, en France et ailleurs que dans l'Allemagne du Sud—à des causes générales.

En effet, que s'est-il passé dans tous pays selon Calwer?

Au début ce furent les salariés qui composaient l'élément principal dans l'agitation socialiste. Ainsi qu'aux premiers temps du christianisme des pêcheurs et des artisans allèrent propager l'Évangile,—sans rétribution et pour sa seule cause,—ainsi il en fut du socialisme. Certains propagandistes, par leur attitude indépendante, perdirent leur gagne-pain. D'autres, afin de pouvoir continuer à propager leurs idées, furent contraints de chercher de nouveaux moyens d'existence. Les uns s'établirent mastroquets, les autres montaient une petite librairie où, à la vente des périodiques socialistes, se joignait un commerce de plumes, de papier, etc. D'autres encore ouvraient un débit de tabac et de cette façon tout ce monde cherchait à se caser, soutenu par des amis. Naturellement les braves citoyens ainsi mis à l'aise, en cessant d'être des salariés, deviennent de parfaits petits bourgeois et à partir de ce moment leurs intérêts diffèrent du tout au tout de ceux de leurs anciens camarades. De sorte qu'aujourd'hui on est arrivé à pouvoir satisfaire à tous ses besoins, depuis les vêtements jusqu'aux cigares, en accordant sa clientèle exclusivement à des boutiquiers socialistes. La presse du parti leur fait de la réclame et les ouvriers socialistes se voient moralement obligés à ne faire leurs achats qu'aux bonnes adresses. Calwer dit à ce sujet: «On attelle les chevaux du socialisme au char de l'effort réactionnaire et le travailleur, moyennant espèces, doit prendre place dans cet impraticable et dangereux véhicule. On ne peut pas en vouloir à ces personnes qui, contraintes par leur situation d'entreprendre ce genre de commerce, se remuent et s'agitent pour le faire réussir. Ils sont on ne peut mieux intentionnés tant à leur propre égard qu'à celui des travailleurs. Mais du point de vue strictement prolétarien, ces entreprises ne sont que des trafics réactionnaires, plutôt préjudiciables aux ouvriers. Car ceux-ci se laissent persuader qu'il est de leur devoir de favoriser ces entreprises. Ils y apportent leur bonne monnaie et reçoivent en échange des denrées qu'ils auraient pu se procurer bien plus avantageusement dans un grand magasin. Ceux que je vise ici auront beau insister sur la sincérité de leurs conceptions et de leurs considérations social-démocratiques, leur façon de procéder est anti-socialiste et aboutit finalement à cette tendance bourgeoise qui fait miroiter devant les yeux du travailleur la possibilité d'améliorer son sort par le «selfhelp» et lui en recommande l'essai.»

En ce sens Calwer appelle l'apposition de marques de contrôle dans des chapeaux une tactique petit-bourgeoise, car, dit-il, «c'est un non-sens que cette prétention des travailleurs de vouloir, dans le cadre de la société bourgeoise, faire concurrence à la production bourgeoise. Il faut donc ouvertement combattre toutes ces tentatives dès qu'on essaye de les abriter sous le drapeau social-démocrate comme cela se fait aujourd'hui». Et plus loin: «Il est impossible d'éviter ces trafics petits-bourgeois et on ne peut pas en faire un crime à ceux qui tâchent d'y trouver une existence; on peut même, à la rigueur, les considérer avec plus de sympathie que d'autres et analogues institutions petit-bourgeoises,—mais c'est contraire aux intérêts du prolétariat, et blâmable au point de vue socialiste que de recommander aux ouvriers de soutenir par leurs gros sous des entreprises condamnées d'avance, et d'acheter des denrées qui ne sont pas aussi bien conditionnées (et ne sauraient l'être) que dans des magasins et usines techniquement mieux organisés.»

Certes, c'est pénible de voir des ouvriers congédiés et privés de leur gagne-pain à cause de leurs principes, mais tout en reconnaissant que nous devons les aider suivant nos moyens, nous ne devons pas fermer les yeux aux phénomènes qui, dans leur développement, ont un effet réactionnaire. «La coopération est un misérable reflet du capitalisme spéculateur qui tente, d'une manière pitoyable et souvent déplorable, de forcer les moyens de production et de communication moderne, dans le cadre des anciennes conditions de propriété, au détriment du prolétariat consommateur. Ces ouvriers excommuniés par les patrons, qui créent des sociétés de consommation, ce prolétaire qui devient cabaretier ou boutiquier, tous ces gens-là changent bientôt leur vie prolétarienne pour une existence de petit-bourgeois.»

Ces victimes de l'agitation prolétarienne se transforment donc en petits bourgeois. Leur existence matérielle dépend de façon directe de la situation plus ou moins florissante du parti. C'est ainsi qu'on arrive à un état de choses que l'on blâme dans l'organisation de l'Église: des personnages salariés, directement ou indirectement au service du parti et contraints, pour ainsi dire, à le soutenir envers et contre tous. Il se crée une armée compacte d'individus vivant sur ou par le parti. Et c'eut été bien extraordinaire si cette métamorphose de certains éléments n'avait pas exercé d'influence sur le mouvement socialiste, si purement prolétarien, si net dans son caractère révolutionnaire au début. Dès que l'élément petit-bourgeois s'infiltre et même commence à jouer un rôle prépondérant, il est tout naturel que le caractère révolutionnaire s'affaiblisse.

Comment serait-il possible en effet, dans un parti révolutionnaire, de tenir chaque année un congrès qui dure toute une semaine? Nul travailleur travaillant, à part de fort rares exceptions, ne peut prendre part à un congrès de ce genre. Aussi les délégués sont-ils habituellement des chefs locaux, pour la plupart boutiquiers de naissance ou encore devenus petits bourgeois par droit de conquête. Ainsi se forme une espèce d'hiérarchie comme dans l'Église catholique. Les petits chefs locaux sont comme les curés de village. Les délégués au congrès sont les évêques, les membres de la fraction socialiste au Reichstag les cardinaux et des circonstances dépend s'il y a lieu ou non de procéder à la nomination d'un pape. La fraction socialiste au dernier Reichstag se décomposait ainsi: 1 avocat, 2 rentiers, 10 rédacteurs de journaux et auteurs, 4 cabaretiers, 7 fabricants de cigares et boutiquiers, 3 éditeurs et 3 négociants. Les six autres faisaient du trafic pour leur propre compte. Pas un seul travailleur sur ce quart de grosse de représentants du peuple! Et il ne saurait en être autrement, car un ouvrier ne peut pas risquer les chances si variables d'une élection. Les actes et la tactique d'un parti ne peuvent d'avance et volontairement être arrêtés; ils subissent l'influence des éléments sociaux dont se compose le parti. Si un parti se compose de bourgeois, il sera capitaliste; s'il se compose de petits bourgeois il pourra être anticapitaliste mais révolutionnaire jamais! Tout au plus sera-t-il réformiste. Seul un parti composé de prolétaires sera prolétarien et socialiste-révolutionnaire. Les éléments petit-bourgeois qui s'introduisent dans un parti tentent toujours d'y faire prévaloir leur influence, et fréquemment ils y réussissent. Souvent l'influence d'un petit-bourgeois équivaut à celle de dix ouvriers salariés. Le Dr Müller a grandement raison en disant que là où les chefs s'imaginent peut-être se trouver à la tête d'un parti prolétarien, ils n'ont derrière eux, en réalité, qu'un mouvement semi-prolétarien qui menace de dégénérer en un mouvement exclusivement petit-bourgeois.

Bakounine[37] écrit dans le même sens: «Il faut bien le dire, la petite bourgeoisie, le petit commerce et la petite industrie commencent à souffrir aujourd'hui presque autant que les classes ouvrières et si les choses marchent du même pas, cette majorité bourgeoise respectable pourrait bien, par sa position économique, se confondre bientôt avec le prolétariat.» Il en est ainsi dans tous les pays et cela constitue un danger pour le socialisme. Mais il est vrai aussi que «l'initiative du nouveau développement n'appartiendra pas à elle (la petite bourgeoisie), mais au peuple: en l'occident—aux ouvriers des fabriques et des villes; chez nous, en Russie, en Pologne, et dans la majorité des pays slaves,—aux paysans. La petite bourgeoisie est devenue trop peureuse, trop timide, trop sceptique pour prendre d'elle-même une initiative quelconque; elle se laissera bien entraîner, mais elle n'entraînera personne; car en même temps qu'elle est pauvre d'idées, la foi et la passion lui manquent. Cette passion qui brise les obstacles et qui crée des mondes nouveaux se trouve exclusivement dans le peuple.» Tout ceci est exact en ce qui concerne le principe révolutionnaire, mais en temps ordinaire, la petite bourgeoisie fait tout son possible pour entraîner les prolétaires sur la voie des soi-disant réformes pratiques.

C'est dans l'élément petit-bourgeois principalement que se recrutent les agitateurs ambulants, les chefs de mouvement dans les différentes localités et les rédacteurs des journaux du parti. Calwer juge sévèrement ce genre de personnages. Il dit: «Nos écrivains se recrutent dans les milieux les plus hétérogènes. Leur origine est toujours douteuse. Moi-même, par exemple, je suis un théologien qui n'ai pas passé d'examen. Tel autre est étudiant en droit, un tel maître d'école ou aspirant. Un quatrième n'a même pas pu arriver aux études supérieures. D'autres encore n'ont pas fait d'études du tout. Parce qu'il y a un Bebel dans notre parti, beaucoup: écrivains, artisans, typographes, journalistes, etc., s'imaginent que c'est chose très facile de devenir, par ses propres efforts, un écrivain socialiste. Heureusement nous n'avons pas institué de commission d'examens, mais des poumons solides et une langue venimeuse secondent puissamment l'écrivain socialiste. Et c'est ainsi grâce à la concurrence que se font réciproquement ces personnages de si différentes situations sociales, que des ignorants, n'ayant absolument rien compris au socialisme, s'introduisent dans notre mouvement en qualité de rédacteurs et d'écrivains. Parfois aussi on aime à faire parade d'un de ces transfuges des «classes civilisées» et quelque temps après on assiste au spectacle de voir le monsieur abjurer solennellement tout ce que dans sa juvénile présomption il a écrit ou raconté aux ouvriers. Et alors on fait des reproches à cet honnête homme! Si seulement nombre de ces écrivains qui n'ont jamais rien compris au socialisme voulaient suivre cet exemple! Quel bien n'en résulterait-il pas pour notre agitation! Oui, le «parvenir à l'entière compréhension» n'est pas chose aussi aisée qu'on le croit généralement. Cela exige en premier lieu de l'étude et de l'observation qui, à leur tour, demandent le loisir et les connaissances nécessaires. Les exceptions confirment la règle. S'imaginer que les connaissances qui précèdent les études académiques et ces études elles-mêmes puissent être remplacées par quelque lecture et par la seule bonne volonté de devenir écrivain, c'est donner une preuve de la plus absolue incompréhension du métier d'écrivain. Lorsque des personnages capables tout au plus de remplir les fonctions de second rédacteur sont à la tête d'un journal, et qu'ils traitent du haut de leur grandeur des sous-rédacteurs plus intelligents et qui ont plus de routine qu'eux-mêmes, alors ils donnent bien la preuve qu'ils possèdent toute la présomption adhérente à leur position mais nullement qu'ils disposent du savoir qu'on a le droit d'exiger chez nos rédacteurs en chef. Or, ce savoir n'est pas uniquement basé sur des aptitudes naturelles mais encore sur des études méthodiques, continuées jusqu'à la fin des cours académiques. Ce qui ne veut pas dire que les études universitaires suffisent pour former l'écrivain socialiste. Nous avons, au contraire, des personnages ayant fait leurs études et qui cependant ne comprennent rien au socialisme. Mais, munis de toute leur présomption universitaire en même temps que de leur titre doctoral ils se croient appelés à jouer un rôle dans le mouvement.—Si je n'étais pas là, qu'adviendrait-il de la social-démocratie? Voilà ce qu'ils disent par leur attitude. À peine sont-ils entrés dans le mouvement qu'ils croient tout savoir et tout connaître et qu'ils se posent en pédagogues en face des travailleurs: Voilà ce que vous avez à faire, car moi, le docteur un tel, je crois cela juste. J'ai à peine besoin de faire ressortir ici que ces transfuges, dans la plupart des cas, eussent été totalement incapables de remplir les fonctions bourgeoises quelconques qui leur seraient échues. Il faut donc attribuer la médiocrité de la littérature de nos écrivains à leur éducation défectueuse et a leur présomption. Mais s'il leur a été possible de prendre une pareille attitude dans le parti, la faute en incombe moins à eux-mêmes qu'au petit-bourgeoisisme que nous avons déjà décrit.»

Les grandes vérités contenues dans ces lignes me feront pardonner la longue citation. Moi-même j'avais écrit dans ce sens[38] et ma satisfaction est grande de retrouver les mêmes conclusions chez Calwer.

Le Dr Müller traita la même question, ne fût-ce qu'en passant et voilà que nous voyons Bebel et autres arriver aux mêmes résultats. Quand j'écrivis que le parti avait gagné en quantité ce qu'il avait perdu en qualité, je fus traité de calomniateur du parti allemand. Il ne me déplaît pas d'entendre formuler maintenant les mêmes critiques par ceux qui, à l'époque, m'accusaient de calomnie. Bebel notamment écrit dans le Vorwaerts, quatrième article de sa série: «Le parti, en ce qui concerne son développement intellectuel, a plutôt augmenté en largeur qu'en profondeur; au point de vue numérique nous avons gagné considérablement, mais quant à la qualité, le parti ne s'est pas amélioré. Cela, je le maintiens! Car si cela n'était pas, la crainte de l'embourbement et de la débilitation (Versumpfung, Verwasserung) du parti ne serait pas aussi grande qu'elle l'est aujourd'hui.» Il écrit encore que «bon nombre de nos agitateurs devraient s'efforcer de beaucoup mieux se mettre au courant qu'ils ne le sont actuellement. Ce serait le devoir du parti d'aider en leurs efforts ces hommes qui, pour la plupart, sont surchargés de travail et qui vivent dans des conditions matérielles prolétariennes.» Et plus loin: «L'augmentation des forces éminentes et capables est restée de beaucoup en arrière comparée à la croissance du parti. Ce que nous avons gagné sous ce rapport dans les cinq dernières années peut aisément se compter.» Il rappelle comment, il y a de cela dix ans, et alors qu'il n'y avait pas encore autant à craindre de l'embourbement, ce fut précisément Vollmar qui, lorsque le renouvellement des lois d'exception contre les socialistes était à l'ordre du jour, écrivait dans le Sozialdemocrat de Zurich que le renouvellement de ces lois serait profitable au développement du parti. À cette époque, il se rendait donc très bien compte du péril, et à présent que le parti est beaucoup plus en danger de perdre son caractère prolétarien et révolutionnaire, ce n'est plus, hélas! Vollmar qui lève la voix pour dénoncer le danger, mais, au contraire, il est devenu l'espoir de tous les éléments petit-bourgeois du parti. N'est-ce pas triste chose de voir ainsi sombrer, sous l'influence d'un changement de milieu, de si grandes facultés? Et s'il est du devoir du parti de repousser toute tendance aboutissant à la débilitation et l'embourbement du parti, comme le dit Bebel, alors on a agi d'une façon inexcusable par l'exclusion des «jeunes», qui, de fait, ont exercé la même critique que Bebel exerce maintenant. Pourquoi ne pas reconnaître l'erreur et la faute commises par cette exclusion, et pourquoi ne pas essayer de les séparer si possible?

* * * * *

Mais revenons au congrès. Bebel a incontestablement raison dans sa crainte de la débilitation du parti, puisque des socialistes vont jusqu'à voter le budget de l'État, en Bavière. Mais pendant les discussions sur ce sujet, il fut prouvé que le même phénomène s'était déjà présenté à Bade et à Hesse, sans que l'on ait pensé à incriminer les députés socialistes coupables. Il y avait donc eu des antécédents.

En ce qui concerne la question agraire, on fit preuve de la même indécision. Nous avons déjà montré, dans notre étude: Le Socialisme en danger[39], comment Kautsky, dans sa brochure sur le programme d'Erfurt, professe les mêmes idées que Vollmar au sujet de la question agraire. Messieurs les chefs du parti ne paraissent pas s'en être aperçus. Étaient-ils d'accord avec Kautsky ou bien s'intéressent-ils si peu à ce qui s'écrit, même de la part de leurs conseillers spirituels, que le fait leur ait échappé?

Au cours des discussions sur la question agraire, Bebel disait: «Dans l'exposé de Vollmar nous constatons le même reniement du principe de la lutte des classes, la même idée non socialiste de conquérir, par l'agitation, des contrées qu'il est impossible de conquérir et qui, même si cela était possible, ne sauraient être gagnées à notre cause que par la dissimulation ou le reniement de nos principes social-démocratiques. Excellent dans un certain sens et irréprochable en ce qui concerne la détermination de certains modes d'agitation suivis jusqu'ici—la dernière partie quelque peu exagérée cependant—ce discours, dans sa partie positive, a été d'autant plus dangereux. Et ces passages dangereux ont été applaudis par un grand nombre de délégués, ce qui corrobore ma conviction que, sur ce terrain aussi, il existe un manque de clarté auquel on ne s'attendrait pas chez des social-démocrates.»

Bebel fit remarquer que Vollmar n'avait rien dit des éléments qui devraient être l'objet principal de notre propagande: les valets de ferme, les ouvriers agricoles et les petits paysans. Par contre, il avait beaucoup parlé des agriculteurs proprement dits, envers qui notre propagande est de très minime importance.

«Pas la moindre mention n'a été faite, dans la question agraire, du but final du parti. C'est comme si la chose n'existait pas. En 1870, lors d'un congrès tenu dans la capitale du pays par le parti ouvrier social-démocrate, l'État le plus «petit-paysan» de l'Allemagne, le Wurtemberg, se prononça ouvertement et sans ambages en faveur de la culture communautaire du sol. Le Allgemeine Deutsche Arbeiterverein fit de même. En l'an de grâce mil huit cent quatre-vingt-quatorze, on a tourné autour de cette question, comme le fait un chat autour d'une assiette de lait chaud. Voilà le progrès que nous avons réalisé.»

Ledebour, se mêlant à la discussion, arrive à la même conclusion que nous, à savoir que Kautsky partageait les vues de Vollmar. Bebel prétendit ne pas avoir connaissance de ce fait, mais qu'il s'en informerait, et, que si la chose était vraie, il combattrait Kautsky aussi bien que Vollmar. Depuis, Bebel a déclaré que Kautsky, dans sa brochure, n'avait professé aucune hérésie contre le Principe.

Ceci donna occasion à Ledebour de se prononcer plus catégoriquement et il maintint au sujet de Kautsky et de Bebel ce qu'il avait dit. Dans sa brochure, Kautsky écrit: «La transition à la production socialiste n'a non seulement pas comme condition l'expropriation des moyens de consommation, mais elle n'exige pas davantage l'expropriation générale des détenteurs des moyens de production.»

«C'est la grande production qui nécessite la société socialiste. La production collective nécessite également la propriété collective des moyens de produire. Mais tout comme la propriété privée de ces moyens est en contradiction avec le travail collectif, la propriété collective ou sociale des moyens est en contradiction avec la petite production. Celle-ci demande la propriété privée des moyens. L'abolition, par rapport à la petite propriété, en serait d'autant plus injustifiable que le socialisme veut mettre les travailleurs en possession des moyens de produire. Pour la petite production, l'expropriation des moyens de produire équivaudrait donc à l'expropriation des possesseurs actuels—qui aussitôt rentreraient en possession de ce qu'on leur aurait enlevé … Ce serait de la folie pure. La transition de la société socialiste n'a donc nullement comme condition l'expropriation des petits producteurs et des petits paysans. Cette transition non seulement ne leur prendra rien, mais elle leur profitera grandement. Car, la société socialiste tendant à remplacer la production des denrées par la production pour l'usage direct, doit aussi tendre à transformer tous les services (rendus) à la communauté: impôts ou intérêts hypothécaires devenus propriété commune,—en tant qu'ils n'auront pas été abolis,—de services pécuniaires qu'ils étaient en services en nature sous forme de froment, vin, bétail, etc. Cela serait un grand soulagement pour les paysans. Mais c'est impossible sous le régime de la production des denrées. Seule la société socialiste pourra effectuer cette transformation et combattre ainsi une des causes principales de la ruine de l'agriculture.»

«Ce sont les capitalistes qui, en réalité, exproprient les paysans et les artisans, comme nous venons de le voir. La société socialiste mettra un terme à cette expropriation[40].»

En dépit de leur style embrouillé, ces passages sont caractéristiques et Ledebour nous paraît avoir absolument raison lorsqu'il dit que les considérations politico-agraires de Kautsky sont en parfait accord avec la tactique de Vollmar. Et lorsque Kautsky s'irrite à cause de ces déductions si logiques, Ledebour a encore raison quand il dit: «Si Kautsky veut que son livre plein de contradictions soit compris différemment, il faut d'abord qu'il s'efforce d'être clair et qu'il refasse complètement ce livre. Un écrivain ne saurait être jugé que d'après ce qu'il a écrit et non d'après ce qu'il a voulu écrire.» Le fait est que Kautsky promet «un grand soulagement» (Erleichterung) aux petits paysans et qu'il croit possible la continuation de l'industrie petit-bourgeoise à côté de la production socialiste et collective. On ne veut donc exproprier que la grande industrie. Mais où tracera-t-on la ligne de démarcation? Et lorsque Kautsky ajoute que «d'aucune façon on ne peut dire que la réalisation du programme social-démocrate exige, en toute circonstance, la confiscation des biens dont l'expropriation serait devenue nécessaire», il faudrait être frappé d'aveuglement pour ne pas voir que c'est Kautsky qui, dans sa brochure, tend la main à Vollmar. Il paraît étrange que l'on ne s'en soit jamais aperçu et, pour nous, c'est certainement une satisfaction d'avoir fait remarquer, le premier, les tendances petit-bourgeoises que renferme ce livre. Nous n'oserions pourtant pas affirmer, comme le fait Grillenberger, que Kautsky soit de cent lieues «plus à droite» que Vollmar et Schonlank.

Que Kautsky ait essayé de se laver de ces reproches, cela n'étonnera personne, mais nous doutons fort qu'il y ait réussi[41]. Il attribue l'interprétation erronée de son livre à ce fait «que la conception matérialiste n'a pas encore suffisamment pénétré ces mauvais entendeurs». Il distingue entre une certaine forme de propriété et un certain mode de production et nous devons voir dans son écrit non l'idée d'une continuation de la petite industrie dans la société socialiste, mais la conviction que la grande industrie socialiste y mettra plus vite un terme que, jusqu'ici, la grande industrie capitaliste n'a su le faire.

Après tout, il est possible que Kautsky ait voulu dire cela, mais on nous accordera qu'il ne l'a pas dit et Kautsky ne doit donc s'en prendre qu'à lui-même si son incorrecte et défectueuse manière de s'exprimer a donné lieu à une interprétation erronée.

Le congrès de Cologne avait donné mandat à une commission de préparer un programme agraire pour le congrès suivant de Breslau. La commission a fait son devoir et le programme agraire est publié.

Quel est le résultat?

Un pas en avant dans la direction du socialisme d'État. Personne n'en peut être surpris, car c'est une conséquence fatale.

Dans les considérants du programme, on peut lire qu'on veut faire de l'agitation en restant dans le cadre de l'ordre existant de l'État et de la société. Figurez-vous bien qu'on veuille démocratiser les institutions publiques dans l'État et dans les communes en s'enfermant dans le cadre des lois de l'État prussien. Quel non-sens!

Le programme est incompréhensible, car il est écrit dans un jargon allemand, soi-disant philosophique, et s'adresse au paysan allemand comme le latin dans la liturgie catholique. Quand ce paysan l'aura lu, il secouera certainement la tête et il dira qu'il ne comprend rien à ce galimatias scientifique.

Seulement on peut constater que c'est l'État qui remplit dans le programme le rôle de providence terrestre. Le mot État se trouve au moins dix fois dans le programme. En voici les points principaux pour prouver ce que nous avons avoué plus haut:

N° 7. L'établissement d'écoles industrielles et agricoles, de fermes modèles, de cours agricoles, de champs d'expérimentation agricoles.

N° 11. La suppression de tous les privilèges résultant de certains modes de propriété foncière; la suppression de certains modes d'héritage, sans indemnité, et aussi des charges et des devoirs, résultant de ces modes.

N° 12. Le maintien et l'augmentation de la propriété foncière et publique et la transformation des biens de l'église en propriété sous le contrôle de la représentation.

Les communes auront un droit de préemption sur tous les biens vendus à la suite de saisies immobilières.

N° 13. L'État et les communes devront louer à des associations agricoles ou à des paysans les biens domaniaux et commerciaux ou, lorsque cette méthode ne sera pas rationnelle, donner à bail à des paysans sous le contrôle de l'État ou de la commune.

N° 14. L'État doit accorder des crédits aux syndicats pour améliorer la terre par des travaux d'irrigation ou de drainage.

L'État doit prendre à sa charge l'entretien des voies ferrées, routes et canaux, ainsi que l'entretien des digues.

N° 15 L'État se charge des dettes hypothécaires et foncières et prend une rente égale aux frais.

N° 16. Les assurances contre l'incendie, la grêle, les inondations et les épizooties seront monopolisées, et l'État devra étendre le système d'assurances à toutes les exploitations agricoles et accorder de larges indemnités en cas de catastrophes.

N° 17. Les droits de pacage et d'affouage devront être modifiés de façon à ce que tous les habitants en profitent également.

Le droit de chasse ne sera plus un privilège et de larges indemnités devront être payées pour les dommages causés par le gibier.

La législation protectrice des ouvriers devra être étendue aux ouvriers agricoles.

On trouve aussi que pour la protection de la classe ouvrière, l'État fonde un office impérial de l'agriculture, des conseils d'agriculture dans chaque district et des chambres agricoles.

C'est l'État toujours, partout! Hors l'État, point de salut!

Si ce n'est pas là du socialisme d'État, quel nom faut-il donner à un tel projet? M. Liebknecht, qui dit toujours que la dernière lutte sera entre le socialisme d'État et la social-démocratie, devrait nous expliquer quelle est la différence entre le projet social-démocratique de la commission, dont il fut un des membres, et le socialisme d'État.

Nous conseillons à chacun de lire dans les petits pamphlets de Bastiat (Oeuvres choisies chez Guillaumin) le chapitre de l'État et d'examiner sa définition, que «l'État est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde».

Kautsky[42] a critiqué le projet de telle manière qu'il est tout à fait disloqué.

Nous allons donner quelques-unes de ses conclusions comme un bouquet de fleurs, et chacun pourra juger combien admirable était le programme proposé.

«Le projet supprime la caractéristique du parti entièrement; il ne donne pas ce qui nous sépare des démocrates et des réformateurs sociaux, mais bien ce que nous avons de commun et ainsi on reçoit l'impression que la social-démocratie n'est qu'une sorte de parti réformateur démocratique.

«La social-démocratie déclare dans la partie principale du programme qu'il est impossible d'améliorer la position sociale de la classe prolétarienne dans la société actuelle. Quelques couches sociales peuvent arriver à un mode de vie qui, absolument, est plus élevé, mais, relativement, c'est-à-dire vis-à-vis de leurs exploiteurs, la position doit empirer. Et dans le second parti nous considérons comme de notre devoir d'améliorer avant tout la position sociale de la classe prolétarienne.»

«Nous n'avons plus un programme agraire démocratique mais un simple programme agraire; non pas un programme, qui transporte la lutte des classes parmi les possédants et les non-possédants de la terre, mais un programme qui a pour but de subordonner la lutte des classes du prolétariat aux intérêts des propriétaires du sol.»

«La commission agraire veut une augmentation considérable de la propriété de l'État dans le cadre de l'ordre actuel de l'État et de la société». Mais qu'est-ce que cela signifie, sinon d'alimenter le Moloch militaire? Les résultats de l'administration fiscale sont-ils si beaux? La position des ouvriers de chemins de fer d'État et des mines d'État est-elle si excellente, si libre, qu'on doive souhaiter une augmentation du nombre d'esclaves étatistes en faveur de la lutte des classes?

La commission elle-même a compris le danger de ses desiderata et c'est pourquoi elle y a ajouté: «sous le contrôle de la représentation du peuple,» mais Kautsky dit très bien: «la croyance dans l'influence miraculeuse clé ce contrôle reste une pure fiction démocratique (Köhlerglaube[43]), dans cette période de Panamisme, de majorités Crispiennes, de pillages des politiciens américains, etc. Le «contrôle de la représentation du peuple» ne donne pas du tout une garantie pour l'intégrité des affaires qui se feront à la campagne, ni pour l'amélioration de la position des ouvriers d'État.

Kautsky dit qu'on voulait que la commission agraire donnât: «Un programme, dans lequel l'harmonie des intérêts des propriétaires du sol et des non-propriétaires fût obtenue, c'est-à-dire la quadrature du cercle». Très bien, mais pourquoi la commission acceptait-elle un mandat aussi insensé? Est-ce que les social-démocrates, vieillis dans le mouvement, n'ont pas prévu cela?

«Les propositions de la commission agraire pour la défense de la classe ouvrière sont muettes sur la défense même des ouvriers agricoles».

Un programme agraire social-démocratique qui ne change rien au mode de reproduction capitaliste est un non sens.

Est-ce que cette critique est suffisante, oui ou non?

* * * * *

Au congrès de Breslau une lutte s'engagea entre les partisans et les ennemis du projet.

Mais quel changement de rôles!

Bebel, qui était encore, l'année d'avant, le défenseur des radicaux, l'ennemi des pitoyables tendances petit-bourgeoises dans le parti, s'était converti et fut l'avocat de la droite marchant avec Vollmar la main dans la main. Le Saul de l'année passée s'était changé miraculeusement en Paul et il fut le principal défenseur d'un programme qui ne mérite pas de place dans le cadre des revendications socialistes.

Max Schippel disait au congrès, que «dans le projet social-démocratique on trouvait à peine un desideratum qui ne fût pas dans les programmes des agrairiens, des anti-sémites et des nobles, ces partis de la pire sorte», et il le nommait un «vol socialiste de propriété spirituelle».

Il qualifie le projet chancelant de «charlatanisme politique» et il finissait par ces mots: «nous voulons aussi conquérir les paysans, mais nous ne voulons pas briser le cheval avec sa queue. Rejetez le projet et épargnez-nous la honte de faire notre entrée dans les campagnes comme l'abbé de Bürger: «retourné sur son âne, avec la queue dans la main au lieu de la bride.»

Kautsky secondant Schippel émit l'opinion que les social-démocrates scindaient leur propre parti avec un tel programme, car ils commençaient par déclarer qu'on ne peut pas sauver les petits paysans, puisqu'ils sont condamnés impitoyablement à mort, et leur offraient ensuite un programme agraire, panacée de salut. «Le système actuel de la propriété foncière conduit à la dévastation, à la rapine du sol.

Chaque amélioration de la production agricole dans la société actuelle est une amélioration des moyens d'exploitation du sol. Et pour obtenir ces résultats, dont l'avantage est problématique nous prenons le chemin glissant du socialisme d'État.»

Très bien, seulement nous disons que la social-démocratie allemande s'est avancée déjà beaucoup dans cette direction comme la social-démocratie française et belge.

Quand nous voulons «agir positivement pour la défense des paysans, il ne nous reste que le socialisme d'État, et la commission agraire a accepté cette conséquence.» On disait même: «quand nous acceptons les propositions de la commission, nous sommes les défenseurs du paysan comme propriétaire.»

Les social-démocrates, défenseurs des propriétaires, qui pouvait penser à cela il y a quelques années!

Liebknecht suivit sa méthode ordinaire. Il commença par dire qu'il ne s'agissait pas des principes, mais seulement de la tactique. On connaît l'élasticité de ce «soldat de la révolution», qui a dit qu'il change de tactique vingt-quatre fois par jour, si cela lui semble bon. Comme jongleur habile il change une question de principe en une question de tactique, et le tour est joué. Il marchait d'accord avec Bebel et disait: «Quiconque ne veut pas démocratiser dans le cadre des relations existantes, doit écarter toute la seconde partie de notre programme.»

Eh bien, les socialistes hollandais, quoique rarement d'accord avec Liebknecht, avaient déjà rejeté cette seconde partie longtemps avant le conseil correct de Liebknecht.

À la fin de la discussion on a renvoyé la question aux Calendes grecques. Mais nous croyons que Bebel a raison, quand il dit: À quoi bon? on ne vide pas une question en la remettant. Non, elle reviendra jusqu'à ce que la social-démocratie ait décidé qu'elle passe à l'ordre du jour, c'est-à-dire qu'elle reste socialiste ou bien qu'elle soit recueillie par les radicaux dans leur programme de réformes.

La résolution de Kautsky et autres, acceptée par le Congrès, est celle-ci:

Le Congrès décide:

De rejeter le projet de programme agraire; car ce programme ouvre aux paysans la perspective d'améliorer leur position, donc fortifie la propriété privée et favorise la résurrection de leur fanatisme propriétaire;

Déclare que l'intérêt de la production du sol dans l'ordre social actuel est en même temps l'intérêt du prolétariat, et que, cependant, l'intérêt de la culture comme l'intérêt de l'industrie, sous le régime de la propriété privée des moyens de production, est l'intérêt des possesseurs des moyens de production, des exploiteurs du prolétariat. Le projet donne aussi de nouveaux moyens à l'État exploiteur et aggrave la lutte des classes, et enfin donne à l'état capitaliste une tâche, que seul pourrait remplir d'une manière suffisante, un État dans lequel le prolétariat aurait conquis la force politique.

Le congrès reconnaît que l'agriculture a ses lois particulières, qui sont très différentes de celles de l'industrie, et qu'il faut étudier si la social-démocratie veut développer à la campagne une activité féconde. Il donne le mandat au conseil général du parti de confier à un certain nombre de personnes la charge d'étudier les conditions agraires allemandes, en faisant usage des données que la commission agraire a déjà recueillies, et de publier le résultat de ces études dans une série de traités sous le nom de Recueil des traités politiques agraires du parti social-démocratique en Allemagne.

Le conseil général reçoit l'autorisation de donner aux personnes auxquelles on a confié cette tâche l'argent nécessaire pour la remplir d'une manière convenable.

On espérait éviter les écueils en acceptant cette résolution, mais on a simplement reculé et il faudra se rallier à gauche ou à droite.

Quand Calwer a lu ce projet, il a pu répéter ces paroles: «Nous cinglons joyeusement avec des procédés théoriques vers un socialisme petit-bourgeois idéal, qui est en réalité réactionnaire et utopiste.»

La Galette de Francfort écrivait très bien:

«Quand le programme agraire sera accepté, la pratique et la concurrence électorale feront le reste, de sorte que le parti se montrera carrément réformateur, un parti ayant premièrement pour but de démocratiser les institutions publiques dans l'État et la commune, d'améliorer la condition sociale de la classe ouvrière, de hausser l'industrie, l'agriculture, le commerce et les communications, dans le cadre de l'ordre actuel de l'État et de la société. Cette nouvelle définition de la position de la social-démocratie, qui écarte naturellement toute aspiration vers l'État futur, s'accorde tout à fait avec la position de la démocratie bourgeoise, en ce qui concerne le contenu du programme. Nous n'approuvons pas tous les détails du nouveau programme, mais cette position elle-même peut être acceptée pour tout parti avancé, qui veut être social … La social-démocratie montre sa bonne volonté, pour coopérer à l'amélioration des conditions actuelles.»

La critique du programme dans les journaux social-démocrates a été dure et surtout dans le sens désapprobatif. Dans un des journaux (Sachsische Arbeiterzeitung) on a demandé: «qu'est-ce qu'on trouve de socialiste dans ce projet? Les desiderata du programme peuvent tous être acceptés par la démocratie agraire.»

La question agraire était d'une importance telle que Frédéric Engels se crut obligé de s'en occuper et, dans un intéressant article, il traita du problème agraire en France et en Allemagne[44].

Quand on lit cet article, on admire l'habileté avec laquelle Engels, tout en ménageant leur susceptibilité, critique les marxistes français au sujet de leur programme pour les travailleurs agraires. Quelle différence dans les procédés. Si Eugène Dühring avait osé proposer la moitié des mesures adoptées par les marxistes français dans leur congrès de Mantes (1894), Engels l'eût cloué au pilori comme ignorant et imbécile. Mais lorsqu'il s'agit des marxistes français, lesquels, en ce qui concerne l' «embourbement», ont dépassé depuis longtemps leurs frères allemands, Engels applique la méthode que les Anglais appellent the give-and-take-criticism et distribue tour à tour des coups et des caresses. Le lecteur attentif y découvre entre les lignes l'énumération de toutes les fautes commises. Mais à chaque bout de phrase, Engels, miséricordieux, ajoute: «Nos amis français ne sont pas aussi méchants qu'ils en ont l'air.» Engels énumère leurs demandes en faveur des petits agriculteurs;

«Achat par la commune de machines agricoles et leur location au prix de revient aux travailleurs agricoles;

«Création d'associations de travailleurs agricoles pour l'achat des engrais, de grains, de semences, de plantes, etc., et pour la vente des produits;

«Suppression des droits de mutation pour les propriétés au-dessous de 5,000 francs;

«Réduction par des commissions d'arbitrage, comme en Irlande, des baux de fermage et de métayage et indemnité aux fermiers et aux métayers sortants pour la plus-value donnée à la propriété;

«Suppression de l'article 2102 du Code civil, donnant au propriétaire un privilège sur la récolte;

«Suppression de la saisie-brandon, c'est-à-dire des récoltes sur pied; constitution pour le cultivateur d'une réserve insaisissable, comprenant les instruments aratoires, le fumier et les têtes de bétail indispensables à l'exercice de son métier;

«Révision du cadastre et, en attendant la réalisation générale de cette mesure, révision parcellaire pour les communes;

«Cours gratuits d'agronomie et champs d'expérimentations agricoles[45].»

Et ensuite il écrit: «On voit que les demandes en faveur des paysans ne vont pas loin. Une partie en a déjà été réalisée ailleurs. Des tribunaux d'arbitrage pour les métayers seront organisés d'après le modèle irlandais. Des associations coopératives de paysans existent déjà dans les provinces rhénanes. La révision du cadastre, souhait de tous les libéraux et même des bureaucrates, est constamment remise en question dans toute l'Europe occidentale. Toutes les autres clauses pourraient aussi bien être réalisées sans porter la moindre atteinte à la société bourgeoise existante.»

C'est la caractéristique du programme.

Et pourquoi?

«Avec ce programme, le parti a si bien réussi auprès des paysans dans les contrées les plus diverses de la France,—l'appétit vient en mangeant!—que l'on fut tenté d'encore mieux l'assaisonner au goût des paysans. On se rendit très bien compte du dangereux terrain où on allait s'engager. Comment alors venir en aide au paysan, non en sa qualité de futur prolétaire mais en tant que paysan-propriétaire actuel, sans renier les principes du programme socialiste général?»

À cette question on répondit en faisant précéder le programme par une série de considérations théoriques, tout comme l'avaient fait les socialistes allemands, belges et hollandais. Oui, certes, tous nous avons commis cette erreur, et, pour notre part, nous en faisons très franchement l'aveu. Tous nous avons eu un programme contenant les principes socialistes et où même l'idée communiste fondamentale: De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins, trouva son expression. Ensuite venait l'énumération des soi-disant réformes pratiques qui pourraient être réalisées immédiatement dans la société actuelle. Ainsi se rencontrèrent de fait deux éléments absolument hétérogènes: d'un côté les communistes purs, acceptant les «considérants», sans d'ailleurs s'occuper des «réformes pratiques» et, d'autre part, les partisans de ces réformes, lesquels, sans y attacher la moindre valeur, acceptaient aussi les «considérants», en même temps que le «programme pratique». Par suite du développement des idées, l'illogisme de cette situation se manifesta de plus en plus et, finalement, les vrais socialistes et les réformateurs se séparèrent[46].

Voilà la lutte qui se livre entre les différentes tendances dans le parti socialiste même.

Et voyez les beaux résultats auxquels on arrive!

Dans tel «considérant» on déclare que la propriété parcellaire est irrémédiablement condamnée à disparaître, et aussitôt après on affirme qu'au socialisme incombe l'impérieux devoir de maintenir en possession de leur morceau de terre les petits paysans producteurs, et de les protéger contre le fisc, l'usure et la concurrence des grands cultivateurs[47].

On pense ainsi conduire la population agricole à l'idéal collectiviste: la terre au paysan.

Sans insister davantage sur l'illogisme de cette formule, à laquelle nous préférons celle-ci: la terre à tous, nous croyons cependant devoir faire remarquer que la réalisation de ces voeux nous éloignerait plus que jamais de l'idéal.

Toutes ces réformes, en effet, ont pour but de prolonger artificiellement l'existence des petits agriculteurs; des laboureurs salariés, des véritables travailleurs de la terre, il est à peine fait mention.

De simples radicaux pourraient parfaitement souscrire à un tel programme, qui est tout plutôt que socialiste.

Il est temps de se mettre en garde!

On veut donc sauver ce qui est irrémissiblement perdu!

Quelle logique!

Il est assez naturel que Engels finisse par s'en apercevoir et qu'il s'écrie: «Combien aisément et doucement on glisse une fois que l'on est sur la pente. Si maintenant le petit, le moyen agriculteur d'Allemagne vient s'adresser aux socialistes français pour les prier d'intervenir en sa faveur auprès des social-démocrates allemands afin que ceux-ci le protègent pour pouvoir exploiter ses domestiques et ses servantes et qu'il se base, pour justifier cette intervention, sur ce qu'il est lui-même victime de l'usurier, du percepteur, du spéculateur en grains et du marchand de bétail,—que pourront-ils bien lui répondre? Et qui leur garantit que nos grands propriétaires terriens ne leur enverront pas leur comte Kanitz qui, lui-même, a proposé la monopolisation (Verstaatlichung) de l'importation du blé, afin d'implorer également l'aide des socialistes pour l'exploitation des travailleurs agricoles, arguant, eux aussi, du traitement qu'ils ont à subir de la part des usuriers et des spéculateurs en argent et en grains?»

Il est difficile de dire les choses d'une façon plus nette, et, néanmoins, aussitôt après les avoir dites, Engels plaide les circonstances atténuantes. Il affirme qu'il s'agit ici d'un cas exceptionnel, spécial aux départements septentrionaux de la France, où les paysans louent des terrains avec l'obligation qui leur est imposée d'y cultiver des betteraves et dans des conditions très onéreuses. En effet, ils s'obligent à vendre leurs betteraves aux usuriers contre un prix fixé d'avance, à ne cultiver qu'une certaine espèce de betteraves, à employer une certaine quantité d'engrais. Par dessus le marché ils sont encore horriblement volés à la livraison de leurs produits.

Mais la situation, à quelques particularités près, n'est-elle pas partout la même dans l'Europe occidentale? Si l'on veut prendre sous sa protection une certaine catégorie de paysans, on doit en convenir loyalement. Engels a parfaitement raison lorsqu'il dit: «La phrase, telle quelle, dans sa généralité sans limites, est non seulement un reniement direct du programme français, mais du principe fondamental même du socialisme, et ses rédacteurs n'auront pas le droit de se plaindre si la rédaction défectueuse en a été exploitée contre leur intention et de la façon la plus différente.»

Le désaveu est on ne peut plus catégorique.

Et comme nous pensons avec Engels quand il dit: «COMBIEN AISÉMENT ET DOUCEMENT ON GLISSE, UNE FOIS SUR LA PENTE!» Cela devrait être inscrit au frontispice de tous les locaux de réunion et en tête de tous les journaux socialistes. Et si on ne veut pas écouter ma voix, il faut espérer qu'Engels du moins obtiendra plus de succès. Ou bien les social-démocrates sont-ils déjà tombés si bas qu'on puisse dire d'eux: «Quand même un ange (Engels) descendrait du ciel, ils ne l'écouteraient pas?»

Ceci s'applique aux «considérants». Mais bien des points du programme aussi «trahissent la même légèreté de rédaction que ces considérants». Prenons par exemple cet article: Remplacement de tous les impôts directs par un impôt progressif sur le revenu, sur tous les revenus au-dessus de 3,000 francs. On trouve cette proposition dans presque tous les programmes social-démocrates; mais ici on a ajouté—bizarre innovation!—que cette mesure s'appliquerait spécialement aux petits agriculteurs. Ce qui prouve combien peu on en a compris la portée. Engels cite l'exemple de l'Angleterre. Le budget de l'État y est de 90 millions de livres sterling; l'impôt sur le revenu y est compris pour 13 1/2 à 14 millions, tandis que les autres 76 millions sont fournis en partie par le revenu des postes et télégraphes et du timbre, et le reste par les droits d'entrée sur des articles de consommation. Dans la société actuelle il est quasi-impossible de faire face aux dépenses d'une autre façon. Supposons que la totalité de ces 90 millions de livres sterling doive être fournie par l'imposition progressive de tous les revenus de 120 livres (3,000 francs) et au-dessus. L'augmentation annuelle et moyenne de la richesse nationale a été, selon Giffen, de 1865 à 1875, de 240 millions de livres sterling. Supposons qu'elle soit actuellement de 300 millions. Une imposition de 90 millions engloutirait presque un tiers de cette augmentation. En d'autres termes, aucun gouvernement ne peut entreprendre une pareille chose, si ce n'est un gouvernement socialiste. Et lorsque les socialistes auront le pouvoir en mains, il est à espérer qu'ils prendront de tout autres mesures que cette réforme insignifiante.

De tout cela on se rend bien compte et voilà pourquoi on fait miroiter aux yeux des paysans—«en attendant »!—la suppression des impôts fonciers pour tous les paysans cultivant eux-mêmes leurs terres et la diminution de ces impôts pour tous les terrains chargés d'hypothèques. Mais la deuxième moitié de cette réforme applicable seulement aux fermes considérables serait favorable à d'autres que le paysan. Elle le serait aussi aux paysans exploiteurs «d'ouvriers».

Avec de nouvelles lois contre l'usure et d'autres réformes du même genre on n'avance pas d'un pas: il est donc tout à fait ridicule de les prôner.

Et quel est le résultat pratique de toutes ces choses illogiques?

«Bref, après le pompeux élan théorique des «considérants», les parties pratiques du nouveau programme agraire ne nous expliquent pas comment le parti ouvrier français compte s'y prendre pour laisser les petits paysans en possession de leur parcellaire propriété qui, selon cette même théorie, est vouée à la ruine.»

Or, ceci n'est autre chose qu'une simple duperie, (Bauernfaengerei) à la manière de Vollmar et de Schonlank. Cela fait gagner des voix aux élections, Engels est bien forcé de le reconnaître et le fait loyalement: «Ils s'efforcent, autant que possible, à gagner les voix du petit paysan, pour les prochaines élections générales. Et ils ne peuvent atteindre ce but que par des promesses générales et risquées, pour la défense desquelles ils se voient obligés de formuler des considérants théoriques plus risqués encore. En y regardant de plus près on voit que ces promesses générales se contredisent elles-mêmes (l'assurance de vouloir conserver un état de choses que l'on déclare impossible) et que les autres mesures, ou bien seront absolument dérisoires (lois contre l'usure) ou répondront aux exigences générales des ouvriers, ou bien que ces règlements ne profiteront qu'à la grande propriété terrienne, ou encore seront de ces réformes dont la portée n'est d'aucune importance pour l'intérêt du petit paysan. De sorte que la partie directement pratique du programme pallie de soi-même la première tendance marquée et réduit les grands mots à aspect dangereux des considérants à un règlement tout à fait inoffensif.»

Il y a encore un danger dans cette méthode. Car si nous réussissons ainsi à gagner le paysan, il se révoltera contre nous dès qu'il verra que nos promesses ne se réalisent pas. «Mous ne pouvons considérer comme un des nôtres le petit paysan qui nous demande d'éterniser sa propriété parcellaire, pas plus que le petit patron qui essaie de toujours rester patron.»

Il serait difficile d'imaginer une critique plus véhémente et nous sourions lorsque nous voyons Engels flatter les frères français: «Je ne veux pas abandonner ce sujet sans exprimer la conviction, qu'au fond les rédacteurs du programme de Nantes sont du même avis que moi. Ils sont trop intelligents pour ne pas savoir que ces mêmes terrains qui actuellement sont propriété parcellaire, sont destinés à devenir propriété collective. Ils reconnaissent eux-mêmes que la propriété parcellaire est condamnée. L'exposé de Lafargue au congrès de Nantes confirme du tout au tout cette opinion. La contradiction dans les termes du programme indique suffisamment que ce que les rédacteurs ne disent n'est pas ce qu'ils voudraient dire. Et s'ils ne sont pas compris, et si leurs expressions sont mal interprétées, comme cela est arrivé, en effet, la faute en est à eux.