Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843

Author: Various

Release Date: August 29, 2011 [EBook #37248]

Language: French

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L'ILLUSTRATION, NO. 0016, 17 JUIN 1843 ***




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L'Illustration, N. 0016, 17 Juin 1843

L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL

        N 16. Vol.. I.--SAMEDI 17 JUIN 1843.
        Bureaux, rue de Seine,   33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75 c.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois 17 fr. Un an, 32 fr..
        pour l'tranger.    --    10          --  20      --    40

SOMMAIRE.

Acadmie de l'Industrie. Exposition de juin 1843. _Vue de la salle
d'Exposition  l'Orangerie._--Courrier de Paris.--Mouvement religieux.
Le schisme d'cosse; le docteur Pusey. _Assemble gnrale des Ministres
d'cosse; portraits du docteur Chalmers et du docteur Pusey._--Iles
Hawaii (Sandwich). _Vue de l'le d'Honoloulou; Portraits de Timoteo
Haalilio et de Williams Richards._--La Cour du Grand-Duc, nouvelle par
Eugne Guinot, (suite et fin), avec _une gravure_.--Thtres: Le Cirque
Olympique; l'Assassin de Boyvin; Lucrce  Poitiers; le Mtier et la
Quenouille; la Perle de Morlaix; les Deux Malipieri. _Vue extrieure du
Cirque; l'quilibre des bouteilles et l'quilibre des chaises, par
Auriol; les Clowns anglais; Vue intrieure du Cirque._--Promenade sur
les Fortifications de Paris.--_Huit figures. Plan gnral des
fortifications._--Revue algrienne. _Portrait de Changarnier; Vue de
Collo; Prise de la Smalah; Mort de Mustapha; Cocher d'Abd-el-Kader._--Le
recrutement en France.--Annonces,--Modes. _Une
gravure._--Bouvard.--_Portrait_.--Amusement des Sciences--Rbus.



Acadmie de l'Industrie.

EXPOSITION DE JUIN 1843.

Voici une sorte de prface de la grande Exposition o, l'anne
prochaine, l'industrie dploiera tout son luxe. Les objets de tout genre
rassembls par les membres de l'Acadmie de l'Industrie sont d'un trs
bon augure; l'impression produite par l'ensemble est favorable;
l'application des arts  l'industrie est videmment en progrs. Dans les
oeuvres d'ameublement, la bizarrerie des formes et la pesanteur des
ornements tendent  faire place  un systme d'un meilleur got Ce
retour vers un luxe plus gracieux est surtout remarquable dans les
meubles lgants exposs par M. Hoefer et dans les marqueteries de M.
Vedder.

Des lits en fer, d'un joli dessin, laissent beaucoup  dsirer sous le
rapport des dorures et des peintures qui les dcorent. Le confortable en
tout genre domine dans l'Exposition; on y voit des cuisines fort bien
organises, des loyers, devant l'un desquels tourne une dinde de carton,
divers calorifres d'un dessin bien appropri. Toutefois, il nous semble
que le jury aurait pu admettre avec un peu moins de profusion certains
objets fort utiles sans doute, mais peu agrables  la vue et  la
pense. Par exemple, pour ne point parler d'autres choses, les cirages
incomparables et les articles de coiffure nous semblent occuper dans
l'orangerie un peu plus d'espace qu'il ne devrait leur en revenir, eu
gard  leur importance relative; nous en dirons autant des fausses
dents. Dans l'intrt mme de l'industrie, ne heurtons pas la
dlicatesse et la pudeur publiques: mnageons-les au contraire
soigneusement. Contentons nous d'indiquer, s'il est absolument
ncessaire, par un seul modle, cach dans l'ombre et  l'cart, ce que
dans nos demeures mmes nous souffririons d'avoir constamment sous nos
yeux.

Les partisans exclusifs de l'utilit auraient tort de se rcrier contre
cette recommandation; les objets vraiment ncessaires sont prcisment
ceux qui perdent le moins  cette rserve; leur vente est beaucoup plus
assure que celle des objets de got; d'ailleurs une exposition annuelle
dans le palais des Tuileries, ne doit point ressembler au ple-mle d'un
bazar. Nous ne saurions passer sous silence les annonces et prospectus
que chaque exposant fait distribuer aux visiteurs; c'est la partie
littraire de l'Exposition. L'une de ces annonces nous a paru trop digne
d'chapper  l'oubli pour ne pas mriter une place dans nos colonnes; en
voici un extrait textuel; nous ne nous permettons d'y rien changer, le
public y perdrait trop.

M. L..., coiffeur-posticheur (nous ne savons pas si le mot posticheur
est dans le Dictionnaire de l'Acadmie; nous le maintenons comme digne
de figurer au prochain article Nologisme), inventeur des demi-perruques
imitant parfaitement le naturel, garantit aux dames quelles peuvent,
avec ces demi-perruques, rester nu-tte, comme avec leurs cheveux
naturels, sans qu'il soit possible de s'apercevoir du postiche.--Elles
peuvent aussi se procurer dans l'tablissement de nouveaux Cache-Folies,
au moyen desquels elles pourront se rajeunir de beaucoup d'annes,
invention qui a obtenu un grand succs.

Ceux de nos lecteurs qui nous accuseraient de charger la vrit dans une
intention comique, peuvent se donner la satisfaction de lire le texte
tout entier chez M. L..., rue Saint-Martin, etc.; ils doivent nous
savoir d'autant plus de gr de cette indication, que M. L... a un salon
musical pour la coiffure et la coupe des cheveux; on a chez lui de la
musique par-dessus le march.

Quelques objets d'art qui arrtent particulirement l'attention publique
n'auraient pas t dplacs  la dernire Exposition du Louvre; telles
sont en particulier les diverses inventions plastiques si fort  la mode
aujourd'hui. Le fond de ces inventions est toujours ce que le public
connat sous le nom de pltre anglais; c'est du pltre plus ou moins
modifi par la glatine ou par quelqu'autre composition.

[Illustration: Exposition de l'Acadmie de l'Industrie,  l'Orangerie
des Tuileries.]

Nous nous sommes arrt avec plaisir devant les moulures diverses de M.
Solin, qui est moins un industriel qu'un artiste. Si l'on n'avait
prvenu d'avance qu'on a sous les yeux de simples imitations, on
croirait voir, non pas des moulures, mais les sculptures les plus
dlicates en marbre, en bois, en ivoire, en pierre noircie de vtust;
il est impossible de ne pas se mprendre; les statuettes pleines de vie
et de vrit reprsentant les artistes clbres, tirs de la galerie de
Munich, sont du marbre vritables du marbre antique, avec les teintes
que les sicles ajoutent au blanc du marbre de Carrare ou de Paros; un
beau Christ sur lequel la vue se porte tout d'abord est de l'ivoire; ces
petites figurines de rois, si riches d'admirables dtails, semblent
sorties des mains des habiles et patients artistes auxquels Dieppe doit
sa clbrit. A quoi tient la perfection de ces imitations diverses?
D'o vient que ces cames ont toute la dlicatesse, tout le fini des
pierres antiques graves avec le plus de talent? C'est l l'invention de
M. Sohn. Frapp de l'imperfection de toutes ces moulures pteuses qui ne
laissent presque rien subsister du fini des dtails. M. Sohn a pens que
rien n'galait la puret du simple moulage en pltre liquide, et qu'il
fallait s'en tenir l. Puis il a cherch et trouv diverses
compositions, galement liquides qui tant appliques  l'objet moul
sans lui faire subir aucun choc, aucun contact qui le dforme, lui
conservent toute la fracheur de ses contours les plus dlis. M. Sohn,
dj sur la voie du succs, doit la parcourir d'un pas rapide.

Parmi les innovations utiles, nous avons remarqu la guide-longe de M.
Maldant; c'est une application trs ingnieuse  la longe des chevaux
attachs au rtelier, du systme invent jadis pour les jouets d'enfants
connus sous le nom d'migrs. Une attache solide, revenant sur
elle-mme, suivant les mouvements du cheval, lui permet toute espce de
mouvements et d'attitudes, sans qu'il lui soit possible de s'emptrer.

Des systmes de pompes simples et ingnieux, et des instruments de
physique d'une grande perfection, sont tout ce que l'exposition de
l'Orangerie offre de digne d'attention en fait de mcanique applique.

Nous avons pris un instant pour du marbre, du chne et de l'acajou, des
papiers peints qui, bien que placs un peu  leur dsavantage et vus
sous un faux jour, font la plus complte illusion.

En somme, cette Exposition justifie l'empressement du public, et il y a
lieu d'esprer qu'elle prendra d'anne en anne plus d'accroissement.



Courrier de Paris

Les faiseurs de statistiques calculent, avec une science scrupuleuse,
par francs et par centimes, la consommation de cet ogre insatiable qui
s'appelle Paris: combien il dvore de moutons et de boeufs dans son
festin annuel, combien il engloutit de beurre et de fromage, de fruits
et de lgumes, de poisson et de gibier, dans ses immenses entrailles; on
sait,  une goutte prs ce qui se vide de bouteilles et de tonnes 
cette table monstrueuse de huit  neuf cent mille couverts, o les uns
mangent les gros morceaux et les autres n'ont que les miettes; mais de
qu'on n'a point calcul, ce qu'on ne saura jamais, c'est le nombre des
paroles inutiles qu'on y dbite et des mots vides qui s'y consomment. Si
l'un voulait compter tout ce que Paris absorbe et digre de cette
denre-l, les conversations des rentiers et des vieilles filles, les
discours de certains honorables, les oraisons d'Acadmies, les
plaidoiries d'avocats, les discussions de joueurs de dominos, les
consultations de mdecins et les harangues de portire, on se perdrait
dans le labyrinthe de cette effrayante addition. Pythagore, Euclide,
Laplace et Legendre eux-mmes n'y suffiraient pas.

Dieu nous garde donc de nous jeter dans cet Ocan de paroles sans fond!
on s'y noierait.--Je fais plus: je choisis une seule phrase de ce
dictionnaire banal, et je dfie le plus habile teneur de livres de dire
combien de fois Paris la prononce, non pas dans une anne, non pas dans
un mois, non pas dans une semaine, mais dans un jour; cette phrase, la
voici; _Comment vous portez-vous?_

Comment vous portez-vous? est le mot qui court la ville sans relche,
et la possde du haut en bas; elle s'en empare au point du jour, pour ne
se dsister de cette domination que pendant quelques heures de la nuit,
quand tout fait silence et que toute paupire est close. Allez de la
barrire de l'toile  la Bastille, de la rue d'Enfer  Montmartre, 
droite,  gauche, par ici, par l, et prtez l'oreille: qu'entendez-vous
de tous cots? le mot, le grand mot en question: _Comment vous
portez-vous?_

Ces jeunes gens qui se rencontrent, ces vieillards qui s'accostent, ces
voisins qui se heurtent sur la porte ou sur l'escalier, ces coups de
chapeau de passant  passant, ces signes de la main jets au piton du
seuil des maisons, du fond des omnibus ou des calches, du haut des
balcons et des fentres, tout cela dit; Comment vous portez-vous?

Comment vous portez-vous? a videmment la vogue par-dessus tous les
autres points d'interrogation; nulle partie du discours ne peut lui
disputer l'honneur du pas. Vous en demandez la raison? Eh! mon Dieu! la
raison n'est pas difficile  deviner. Dans un monde comme Paris, o l'on
se donne si souvent l'accolade sans se connatre, o l'on s'aborde 
chaque instant sans savoir pourquoi, il est ncessaire d'avoir une
formule toujours prte, qui vous serve de contenance et vous tire
d'embarras dans ces rencontres sans cause et sans attraction.--Comment
vous portez-vous? fait merveilleusement l'affaire. C'est l'exorde et la
proraison des gens qui n'ont rien  se dire, et voil ce qui fait sa
grande popularit; il y a  Paris des milliers d'hommes charmants et de
femmes adorables qui se sourient de loin, s'approchent avec ardeur l'un
de l'autre, l'une de l'autre, se pressent affectueusement la main,
depuis vingt ans, et n'ont jamais chang entre eux d'autres penses que
celle-ci; Comment vous portez-vous?--Pas mal, et vous? Puis on tourne
les talons, et tout est dit.

Votre sant est au fond la chose dont ces officieux questionneurs se
soucient le moins; ils vous en demandent des nouvelles  tous les coins
de rues,  chaque pas,  chaque minute, dix fois par jour plutt qu'une.
Mais qu'on vous enterre demain, ils n'y prendront pas garde, votre
cercueil passt-il en grande pompe devant leur porte;  moins peut-tre
qu'ils n'aillent au-devant du mort et ne lui disent; Comment vous
portez-vous?

Il fait chaud! il fait froid! il pleut! avez-vous pass une' bonne
nuit? Comment va l'apptit? quelle heure est-il? quoi de nouveau? mes
respects  monsieur votre pre; mes compliments  madame, ce sont la
aussi des phrases en l'air fort en crdit et d'une grande ressource;
elles viennent immdiatement aprs l'autre, mais sans l'galer et sans
lui faire une dangereuse concurrence. Comment vous portez-vous?
conserve et conservera toujours sa supriorit; il n'engage  rien, en
effet, n'oblige  aucun effort d'esprit et garde une complte
neutralit.--Il pleut! il fait chaud! il fait froid! c'est une opinion,
et toute opinion a sa fatigue. Beaucoup de gens reculent devant ce
danger, et craignent d'afficher leurs sentiments politiques jusqu'au
point d'affirmer qu'il gle, que le soleil est brlant ou qu'il tombe de
la pluie.--Mes respects  monsieur votre pre; mes compliments 
madame; embrassez Ernest et Caroline pour moi; Ceci est encore plus
hardi; c'est un pied mis dans la famille, un intrt, une motion. Or,
le vrai Parisien, le Parisien qui entend la science de la vie, tient 
mnager sa sensibilit, et, de peur de se troubler des affaires
d'autrui, pratique cette doctrine, que la vie domestique doit rester
mure.--Comment vous portez-vous? lui convient et n'altre pas
l'quilibre de ses humeurs.

Je connais une autre race de questionneurs qui germe un peu partout,
mais que Paris produit avec surabondance; je veux parler de ceux qui
vous accosteront dix fois dans une semaine, en vous demandant toujours
avec le mme sang-froid: Eh bien! qu'est-ce que vous faites?--Vous
tes un brave citoyen, fort honntement tabli, jouissant de la parfaite
estime du maire de votre arrondissement; vous avez enseigne ou pignon
sur rue; hier, votre nom se faisait voir, en pleine lumire, au bas d'un
feuilleton en crdit, dans une revue populaire ou dans un journal
clbre: l'affiche des thtres l'tale  tous les yeux,  la suite de
la comdie ou du drame  la mode; la _Gazette des Tribunaux_ le proclame
chaque matin, comme un des soleils du barreau; en un mot, le monde vous
tient pour un crivain spirituel, pour un pote distingu, pour un
avocat loquent, pour un illustre artiste, qu'importe? vos gens ne vous
poursuivent pas moins de la question: Qu'est-ce que vous faites? Il
semble toujours qu'ils vous prennent pour un chapp de Bictre en tat
de vagabondage. C'est encore l une manire de parler sans rien dire;
et, rgle  peu prs infaillible, l'espce qui vous demande ainsi compte
de ce que vous faites et de ce que vous tes, est prcisment celle qui
n'est rien et qui ne fait rien.--Les uns vous le demandent comme ils
vous demanderaient une prise de tabac, par dsoeuvrement; les autres
pour cause d'aveuglement et de surdit; ce sont des paralytiques qui ne
voient rien, n'entendent rien de ce qui se passe autour d'eux; ils ne
savent pas s'il fait jour en plein midi, et le canon d'Austerlitz tonne
 leurs oreilles sans qu'ils s'en aperoivent.

A propos de dsoeuvrement et de vagabondage, voici un trait original
dont j'ai t tmoin l'autre jour: Il tait  peu prs midi; M. B***un
de nos plus riches banquiers, traversait la place Louis XV d'un pas
rapide; au moment o nous tions en face l'un de l'autre, un grand
gaillard de vingt-cinq  trente ans,  la dmarche assure, aux larges
paules, vint se placer entre nous deux, et nous tendant de la main
droite un vieux feutre gris dlabr: La charit, s'il vous plat, mes
bons messieurs! dit-il. Quoique M. B*** n'ait pas la rputation d'tre
un saint Vincent de Paul, il portait la main  la poche de son gilet
pour y chercher l'aumne, quand tout  coup avisant le mendiant, et
surpris sans doute de son allure jeune et solide: Comment, malheureux!
lui cria-t-il, mendier  ton ge, avec cette sant et ces bras robustes!
c'est une honte! Est-ce que tu ne ferais pas mieux de travailler,
drle?--Vraiment oui, monsieur, vous avez raison, rpliqua l'effront
compre d'un ton dolent; mais, que voulez-vous, je suis si paresseux!
M. B*** qui dj avait laiss retomber sa pice de monnaie dans sa
bourse, ne put rsister  cet aveu naf,  ce trait de haute comdie, et
jeta la pture au pauvre diable. J'imitai son exemple, non sans
sourire.....

Notre homme s'loigna du pas lent et tranquille d'un rentier, et nous
l'apermes bientt s'tendant tout de son long sur les dalles qui
recouvrent les abords de l'oblisque de Luxor, pour y profiter d'un
rayon de soleil. A coup sur, dis-je  M. B*** en le saluant, nous
n'obtiendrons pas le prix propos par l'Acadmie pour le meilleur
mmoire sur la destruction de la mendicit.--Il faut bien que tout le
monde vive, me rpondit M. B***, parole que je trouvai trs-belle dans
la bouche d'un millionnaire.

Le conseil de guerre est appel  dnouer prochainement une curieuse
aventure de Mnechmes. Voici le sujet de cet imbroglio plutt voisin du
drame que de la comdie, attendu la gravit du dnouement qui psera sur
l'un ou sur l'autre des deux hros:

Il y a un an  peu prs qu'un soldat dserteur d'un rgiment en garnison
 Lyon fut condamn  cinq ans de boulet; le condamn tait contumace.
Quelques mois se passrent sans que la justice pt retrouver sa trace.
Enfin, un beau jour la gendarmerie amena dans la prison militaire un
homme qu'on venait d'arrter sur la grande route et de reconnatre
authentiquement pour Didier le condamn et le dserteur; Didier lui-mme
avouait l'identit.--En mme temps, par une concurrence inoue, on
saisissait sur un autre point du royaume un autre homme, galement
errant sur les grands chemins, qui dclarait tre le dserteur Didier,
dclaration certifie vritable par des soldats et des officiers de son
rgiment.

Les deux Didier allaient subir leur peine chacun de son cot, quand le
bruit de ce singulier conflit vint aux oreilles des juges, qui firent
surseoir  la double excution: la justice a un Didier de trop, voil
l'embarras! Lequel est le faux Didier, lequel est le vritable?

              Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.

Le merveilleux de l'affaire, c'est que l'un dit; C'est moi! et que
l'autre dit la mme chose. On comprend le Mnechme de Rgnard; il s'agit
pour lui d'une jolie femme et d'une dot; mais se faire Mnechme pour
aller aux galres! mais se disputer une ressemblance dont le prix est un
boulet! Ce duel passe toute imagination. Sous verrous comment l'pe du
conseil de guerre tranchera ce noeud gordien.--Hier, en prsence de
mademoiselle Est..., jolie actrice d'un de nos thtres de vaudeville,
et trs clbre pour la varit et l'originalit de ses affections,
quelqu'un parlait de cette singulire passion des deux Didier pour les
galres. Que voulez-vous, dit mademoiselle Est..., tous les gots sont
dans la nature!

Les rois s'en vont, a dit un philosophe de notre temps; on pourrait en
dire autant des comdiens. L'art dramatique s'croule de toutes parts:
quelques talents survivent encore, mais ils vieillissent tous les jours,
et les jeunes n'arrivent pas pour les remplacer. Pour peu que cette
dcadence continue, nous aurons des acteurs, mais plus de comdiens.
Comment ranimer cet art charmant qui a jet un si vif clat et donn 
Paris tant de nobles plaisirs?

Un homme d'un esprit dlicat et d'un talent exquis, M. Auber, successeur
de Chrubini  la direction du Conservatoire, a t frapp de ces
symptmes de dprissement. M. Auber doit au thtre ses brillants
succs et sa juste renomme; il est naturel qu'il s'inquite de le
sauver. C'est en quelque sorte un acte de pit filiale de la part de M.
Auber.

Comme directeur du Conservatoire, le charmant auteur de _la Muette_ et
du _Domino Noir_ a le pouvoir de bien faire, et c'est de ce pouvoir
qu'il commence  user. M. Auber vient d'obtenir du ministre de
l'Intrieur l'autorisation de faire donner publiquement des
reprsentations mensuelles par les jeunes lves des coles de chant et
de dclamation. Un de ces exercices a eu lieu tout rcemment; un public
d'lite, un public amoureux de l'art y assistait, et parmi les plus
illustres, mademoiselle Mars et M. Casimir Delavigne. Un Nron, une
soubrette, un valet, se sont fait particulirement applaudir. L'Opra et
l'Opra-Comique donnent aussi des esprances. Esprons donc! En
attendant les rsultats, l'utilit de ces reprsentations ne saurait
tre contest; les lves y trouveront une mulation qui chauffera leur
zle et dj une rcompense; ils se familiariseront de bonne heure avec
le public et retireront de cette frquentation une exprience et un tact
que ne donnent pas la simple thorie et la solitude des coles.

Accordons  cette tentative de M. Auber la louange qu'elle mrite; l'art
a grand besoin, en effet, qu'on vienne  son aide. Camrani le vieil
acteur de la Comdie-Italienne, disait dans une de ces boutades qui lui
taient familires: Le thtre, il ira mal tant qu'il y aura des
auteurs et des comdiens. Certes, Camrani trouverait aujourd'hui que
le thtre va trop bien.

La souscription pour la Guadeloupe s'lve  3 millions on peu s'en
faut. Ce chiffre atteste la vive piti que la France a ressentie pour
une grande infortune; mais, tout en reconnaissant cet lan de la
sympathie publique, il faut avouer que l'offrande est loin encore de
rpondre  la puissance et  la richesse du pays qui donne et 
l'immensit du dsastre sous lequel gmit le pays qui reoit. Courage
donc! ouvrez vos cassettes et vos bourses. 3 millions! ce n'est qu'une
goutte d'eau sur cet effroyable incendie!

Les risibles incidents se mlent souvent aux faits les plus srieux et
aux plus respectables dvouements. Voici un trait plaisant qui contraste
avec la tristesse de ce douloureux pisode du malheur de la Guadeloupe,
et introduit l'lment grotesque dans ce drame fatal--Un dentiste de
Paris, M Lmari, a fait annoncer qu'il verserait  la caisse de
souscription le produit de sa semaine de dentiste: jusqu'ici il n'y a
rien  lire, et nous aimons  croire que M. Lmari a voulu faire
sincrement une bonne action et non un prospectus.--Quelques jours
aprs, un agent du comit de souscription gnrale se prsenta chez M.
S. de R... un des plus riches propritaires de la Chausse-d'Antin et
client de M. Lmari, pour exciter son zle et son humanit. Vous saurez
que M. S. de R... ressemble, en fait de philanthropie,  ces chevaux qui
ne marchent qu'autant qu'on les fouette. Eh bien! dit notre homme  M.
S. de R..., est-ce que vous ne donnerez rien pour cette pauvre
Guadeloupe?--Monsieur, rpondit M. S. de R.... du ton piqu d'un aptre
mconnu; monsieur, je n'ai pas eu besoin d'attendre vos ordres pour
cela: hier matin, je me suis fait arracher une dent!

La police vient de mettre la main,  la barrire du Maine, sur un nid de
contrebandiers. Ces honntes industriels avaient pratiqu, sous le mur
d'enceinte, un conduit par lequel ils introduisaient dans la ville,  la
barbe de l'octroi, de l'huile et du vinaigre, de quoi accommoder au
rabais toutes les salades du quartier. Nos gens, pris en flagrant dlit,
iront s'expliquer avec M. le procureur du roi sur cette grave
irrvrence commise envers sa trs-rigide majest l'impt indirect.
Soit! on a raison de saisir les conduits souterrains et les denres de
contrebande; mais comment arrive-t-il que tant d'autres industriels
inondent effrontment Paris, en plein jour, de produits malfaisants et
frauduleux, par les tuyaux les plus impurs de la littrature et de la
politique?

En faisant des fouilles dans l'glise de Saint-Denis, un ouvrier a
dcouvert sous le matre-autel un coffre qui renfermait un coeur
embaum. Aussitt on a convoqu le ban et l'arrire-ban des
archologues; le premier Jour, ces illustres ont dclar que c'tait le
coeur de saint Louis; le lendemain, ils ont dclar le contraire. La
belle chose que la science! Aprs tout, il y a un coeur, et c'est
toujours l une bonne trouvaille. Il est  dsirer qu'on fasse de temps
en temps une pareille dcouverte: aujourd'hui, en toutes choses, c'est
en effet le coeur qui nous manque.

Les marchands et revendeurs de littrature continuent  pulluler et 
multiplier leur trafic. M. Alexandre Dumas est le chef et l'entrepreneur
gnral de cette mise en boutique du style et de l'esprit; son bazar
s'augmente tous les jours, et,  dfaut de la qualit, se fait remarquer
par la quantit de la marchandise. M. Alexandre Dumas ralise, dit-on,
dans ce mtier, d'normes bnfices. Il est triste de voir des hommes
dous de facults incontestables s'oublier  ce point de transformer
leur esprit en denre qu'ils colportent sur l'ventaire de march en
march, au plus offrant et dernier enchrisseur, M. Alexandre Humas met
particulirement dans ce commerce littraire un courage vritablement
affligeant: le croiriez-vous? les rclames et les affiches annoncent
effrontment, depuis un mois, un livre portant ce titre: _Filles,
Lorettes et Courtisanes_, par M. Alexandre Dumas.--Il y a quinze jours.
M. Alexandre Dumas reut la visite d'un honnte provincial qui lui tait
adress par un de ses amis, Mademoiselle, dit poliment le Champenois 
la femme de chambre qui entrouvrait la porte, je dsirerais parler  M.
Alexandre Dumas.--Monsieur n'est pas visible, rpliqua vivement Marton;
il s'occupe de ses filles. Depuis ce jour, le provincial soutient  qui
veut l'entendre, que M. Alexandre Dumas est le modle des pres.

Mais heureusement la pudeur de l'esprit et la posie ne meurent jamais
tout entires; il y a toujours, mme dans les temps les plus corrompus,
des coeurs chastes, des mes d'lite, qui leur donnent refuge et leur
servent de sanctuaire. A cot du livre de M. Dumas, voici un noble et
lgant crit qui console de ces impurets et de ces effronteries; l'art
seul l'a inspir, l'art pur, dsintress, l'art qui trouve sa
rcompense en lui-mme et dans les sympathies qu'il inspire. Ce livre,
remarquable par le fonde et par la forme, est un livre de posies o le
talent de l'auteur touche, en vers excellents, aux plus hautes et aux
plus aimables rgions de l'esprit et de la philosophie; il a pour titre:
_Etrusque_, et pour pote, M. Philippe Busoni. Je suis heureux de
pouvoir donner le premier,  ces charmantes posies, ce salut d'amiti
cordiale; mais _l'Illustration_ rclame sa part et y reviendra.

Locke, Fnelon, Jean-Jacques et tant d'autres minents esprits se sont
occups de l'ducation de l'espce humaine. Cependant il y a plus d'une
lacune dans leurs livres; en voici la preuve:--Comment va votre fils?
demandait dernirement M. Baucher  un des illustres cuyers du
Cirque-Olympique.--Eh! pas mal; j'en suis assez content.--Qu'en
faites-vous maintenant?--Je continue  l'lever moi-mme; je suis en
train, depuis huit jours, de lui casser les reins pour achever son
ducation! Locke, Jean-Jacques, Fnelon ont compltement oubli ce
dtail: voil comme les plus grands hommes ne songent jamais  tout!



Mouvements religieux.--Le schisme d'cosse.--Le docteur Pusey.

On a dit: Une socit d'athes est impossible, et, jusqu' ce jour,
les faits n'ont point dmenti cette proposition.

Il faudrait tout au moins pour la rfuter une exprience de plusieurs
sicles, En France, depuis la mort de Louis XIV, le sentiment religieux
semble bien avoir  peu prs dsert les gouvernants, politiques et
autres. Mais cette chane d'indiffrentisme, dj d'une assez belle
longueur, est loin d'avoir t sans alliage et elle n'a gure li que
les sommits. Les deux esprits d'ailleurs sont rests en prsence, et il
n'y a eu entre eux que des trve bien rares. Nous voulons parler de
polmiques dignes, srieuses, sincres, que nous avons tous prsentes 
la mmoire; car, de nos jours, par exemple, il ne faudrait pas s'y
tromper, la querelle entre l'Universit et quelques membres du clerg
n'est certainement point un pisode du vritable combat; ce n'est qu'une
fausse alerte, o il semble que dans la confusion on ait chang d'armes
et de bannires. La grande cause religieuse, si elle pouvait tre
compromise, le serait par les singuliers dfenseurs qui s'imposent 
elle et jettent le cri d'alarme: mieux valaient quelques sages ennemis
du dernier sicle. Telle page sublime de Rousseau a plus retenu ou gagn
de fidles au spiritualisme que toute l'loquence de la chaire depuis
Bossuet; tandis qu'aucune des immoralits de la plus mauvaise cole
philosophique n'a autant prcipit de victimes dans les abjections du
matrialisme, que ne tendent  le faire certaines rgles de conscience
enseignes aujourd'hui au nom de la thologie. En effet, celui qui
commence par nier l'me n'est pas beaucoup  craindre: on sait  qui
l'on a affaire, et si l'on met, par faiblesse, quelques passions  sa
merci, on se garde bien de lui abandonner la direction entire de la
conscience; celui, au contraire, qui, aprs avoir admis l'me en
principe, se comptait  y infiltrer goutte  goutte, les plus sales
poisons, est le prtre du vice le plus mprisable et le plus dangereux.
Un fait nous parat vident: c'est que de tous les peuples, le ntre est
peut-tre celui qui, grce  d'minentes et d'imprissables qualits
morales, la justice, la gnrosit, l'esprit de dvouement, peut le plus
longtemps poursuivre ses destines, d'une marche ingale mais soutenue,
sans tre incessamment guid par une foi complte et unitaire. Voyez les
autres peuples; combien ne sont-ils pas plus frquemment et plus
profondment agits par les controverses? On les croirait  tout instant
prts  recommencer les guerres de religion. Les dbats du dogme s'y
mlent partout  la politique. Le despotisme russe tend sa papaut avec
une rigueur qui de temps  autre fait frmir les fers de ses esclaves.
La Prusse se remet  peine de ses dissentiments avec Rome. La question
des couvents d'Argovie a divis les cantons suisses pour longtemps et
d'une manire alarmante. En Belgique, le parti catholique et le parti
libral sont en prsence et se disputent en ce moment mme les
lections. En Irlande, le plus vigoureux lment de l'agitation est
assurment le catholicisme; et l, il est juste de le reconnatre, le
rle du catholicisme est aussi grand qu'il l'ait jamais t: il dfend
la libert et le peuple, il lutte pour l'infortun contre l'oppression;
aussi a-t-il toutes les sympathies de cette France une l'on calomnie
avec une animosit si aveugle, et que l'on veut si ridiculement effrayer
en brandissant contre elle des foudres de sacristie. En cosse, un
schisme vient de se dclarer, et il a pour chef l'un des prdicateurs
les plus loquents du sicle, le docteur Chalmers. En Angleterre mme,
il y a des semences de discorde: un thologien d'une science consomme,
le docteur Pusey, semble y vouloir fonder une hrsie. Les vnements
d'cosse et d'Angleterre sont les plus rcent et les moins connus; ce
sont par consquent ceux dont nous devons particulirement entretenir
nos lecteurs.

L'GLISE D'COSSE; SA SPARATION DE L'TAT.

On se rappelle la part active de l'glise d'cosse dans les troubles qui
ont amen la premire chute de la famille des Stuarts en 1640. Organise
rpublicainement sous l'influence des doctrines de Calvin, elle
s'tablit indpendante de l'autorit sculire, et se maintient sur en
opposition avec la couronne durant toute la restauration. A l'avnement
de Guillaume d'Orange sur le trne d'Angleterre, l'cosse en
reconnaissant la souverainet du prince d'Orange, stipula expressment
l'existence de son glise comme glise nationale et depuis cette poque
tous les souverains de la Grande-Bretagne, en montant sur le trne
prtent le serment de maintenir l'glise presbytrienne dans tous ses
droits, privilges et immunits.

En vertu de cette stipulation formelle, l'glise tait indpendante du
pouvoir temporel, et la nomination des pasteurs appartenait aux
congrgations. Cependant, peu  peu, le pouvoir temporel gagna du
terrain, et une loi de la reine Anne rendit  l'tat et aux
propritaires le droit de prsenter les ministres aux charges vacantes.
L'glise subit cette raction; elle conservait nanmoins de nombreuses
garanties. Le ministre prsent par l'tat ou par un propritaires tait
soumis  un examen et  une enqute touchant son instruction et ses
moeurs, et n'tait admis qu'aprs cette preuve. Jusqu' ces dernires
annes ce patronage fut exerc assez paisiblement. Mais l'glise
presbytrienne n'avait point renonc  l'espoir de ressaisir son
ancienne suprmatie exclusive.

En 1831 l'assemble gnrale des ministres de l'glise presbytrienne
qui se runit chaque anne, et dont les membres sont lus par tous les
pasteurs, passa un acte connu sous le nom de _veto act_, en vertu duquel
les presbytres, ou cours infrieures ecclsiastiques, devaient, avant
de prononcer sur la capacit d'un ministre prsent par un patron, le
soumettre  l'lection de tous les chefs de famille de la paroisse. Le
_veto_ de ce jury tait absolu. C'tait comme on Voit, mettre le droit
de patronage de l'tat et des propritaires  la merci de l'lection
populaire. Les tribunaux civils de l'cosse refusrent de reconnatre la
lgalit de cette rsolution. La question fut porte devant le tribunal
suprme, et la Chambre des Lords, qui se pronona pour les cours civiles
contre les cours ecclsiastiques. Les pasteurs nomms par les patrons et
confirms par la Chambre des Lords, furent  leur tour suspendus de
leurs fonctions par l'assemble gnrale de l'glise, et ce fut ainsi
que s'tablit la lutte.

On esprait un accommodement. Mais enfin le parti qui revendiquait la
suprmatie de la juridiction ecclesiastique dclara que, si la Chambre
des Lords maintenait comme une loi gnrale la dcision qu'elle avait
porte dans ce conflit  l'avantage de la juridiction civile, il se
sparerait de l'tat, renoncerait  tous ses bnfices et demanderait au
zle volontaire de ses coreligionnaires des secours qu'il ne pouvait
plus accepter des patrons. Tel tait l'tat des choses au moment de
l'ouverture de l'assemble gnrale de l'glise d'cosse.

Le jeudi 18 mai 1843, l'assemble gnrale se rend suivant l'usage 
Edinburg, dans l'glise de Saint-Andr. Le marquis de Bute, comme lord
commissaire de la reine, assiste  la runion. Aussitt aprs la prire,
le docteur Weksg qui tait le _modrateur_ en fonctions, au lieu de
continuer rgulirement la sance, donna lecture d'une protestation
portant que, vu l'agression faite par le gouvernement et la lgislation
sur les droits et la constitution de l'glise, il ne pouvait considrer
l'assemble comme lgitimement constitue, et engageait tous les membres
de l'assemble, qui taient disposs  maintenir intacte la confession
de foi de l'glise d'cosse,  former immdiatement une assemble
spare, pour dlibrer, selon les rgles de l'glise de leurs pres sur
les affaires de la maison du Christ.

[Illustration: Assemble gnrale des ministres de l'glise d'cosse, le
13 mai 1843, dans l'glise Saint-Andrew,  Edinburg.]

Aprs avoir dpos sa protestation, il sortit de l'glise: suivi par le
clbre docteur Chalmers et les autres membres de l'assemble qui
adhraient  la protestation, au nombre de cent soixante-neuf.  la
porte de l'glise, ils furent rejoints par environ trois cents ministre
qui n'taient pas membres de l'assemble, mais qui avaient sign la
protestation, et ils traversrent, quatre de front et se tenant par le
bras, dans le plus grand ordre, toutes les rues d'Edinburg jusqu'au lieu
qu'ils avaient choisi d'avance pour leurs dlibrations, au milieu du
peuple les saluant avec enthousiasme. Le docteur Welsh ouvrit la sance
par une prire, et on procda  l'lection d'un modrateur. Le docteur
Welsh prit alors la parole et dit: Que tous les yeux de l'assemble, de
toute l'glise, de tout le royaume, taient fixs sur un homme dont le
nom seul tait un pangyrique. L'assemble tout entire l'interrompit
en nommant le docteur Chalmers, au milieu d'applaudissements prolongs.
Le docteur Chalmers ainsi lu _modrateur_ par acclamation, comme dans
les premiers temps de l'glise, adressa  l'assemble une courte
exhortation, et l'assemble s'ajourna au lendemain.

Si un homme tait digne, en effet, d'tre mis  la tte de cette
scission, et capable par son autorit, ses talents, son noble caractre,
sa prudence, de la conduire dans les voies de la sagesse, c'tait
assurment le docteur Chalmers. Depuis trente ans le docteur Chalmers
jouit de l'estime de tous les gens de bien et de l'admiration la moins
inconteste. Pendant un grand nombre d'annes il a offici  Kelmery.
C'est l que sa rputation d'orateur a commenc, elle s'est rpandue
dans tout le royaume, et sa place a t bientt marque  Edinburg Sur
les instances de ses coreligionnaires, il est venu souvent se faire
entendre  Londres, et quoique son accent cossais soit d'un effet peu
agrable pour un auditoire anglais, il a produit une trs grande
impression sur des assembles trs nombreuses. Il a crit plusieurs
ouvrages trs estims. Il habite un lgant cottage dans l'le de
Burnt, prs d'Edinburg.

C'est ainsi que s'est accomplie la scission de l'glise presbytrienne,
la fille de Know et l'hritire lgitime de Calvin quoiqu'il advienne,
et quelque opinion qu'on pusse avoir comme membre d'une communion
diffrente, de l'glise presbytrienne, il est impossible de refuser sa
sincre admiration  cet acte d'hommes levs par le rang et les
honneurs, illustres par la science, par les lettres et par leur vie qui
se dpouillent de tous les biens et de tous les avantages temporels pour
se confier  la foi de leurs frres.

[Illustration: Le docteur Chalmers.]

L'appui de leurs coreligionnaires ne leur a pas fait dfaut. Cette
scission a excit dans l'cosse entire un intrt profond qui ne fait
que s'accrotre; la foule se presse dans les glises presbytriennes
libres; l'enceinte de la runion de l'assemble ne peut suffire 
l'affluence des fidles, et des prdicateurs prchent au peuple en plein
air. Les souscriptions abondent pour l'entretien de l'glise libre. Les
familles les plus considrables et les plus vnres d'cosse s'honorent
de s'inscrire en tte des listes. Huit jours aprs la scission, les
souscriptions dpassaient cinq millions de francs, et plus de la moiti
des ministres de l'glise d'cosse avaient adhr  la protestation.

Le cabinet a annonc dans le Parlement qu'il allait prsenter un projet
de loi destin  oprer une rconciliation. Il est douteux que les deux
partis se fassent assez de concessions rciproques pour arriver  ce
rsultat. Cependant les chefs des _protestants_ dclarent qu'ils sont
prts  faire les premiers pas, n'ont pas voulu, comme on l'a cru un peu
lgrement, en se sparant, repousser le principe de l'union de l'glise
et de l'tat. Le docteur Chalmers a nergiquement protest contre cette
interprtation de leur conduite, qui supposerait qu'ils dsirent mettre
l'glise nationale d'cosse dans la mme condition que les sectes
dissidentes, et le discours qu'il a prononc au moment de son
installation aux fonctions de modrateur, a laiss entendre que les
protestants ne se refuseraient pas  un accommodement raisonnable et qui
pt se concilier avec les principes de la scission; mais lui sera-t-il
possible d'arrter ce mouvement essentiellement dmocratique? On peut en
douter.

[Illustration: LE DOCTEUR PUSEY.]

Le 14 mai dernier, le docteur Pusey a profess, dans la chaire de la
cathdrale de Christ Church  Oxford, des principes qui ont paru au
vice-chancelier d'Oxford entachs de papisme. En consquence, la
prdication vient d'tre interdite au docteur Pusey pendant deux ans;
mais le docteur proteste et soutient qu'il n'a jamais rien dit qui fut
contraire  la doctrine de l'glise anglicane. Il se dclare prt  se
justifier dans une discussion publique, si l'on veut spcifier les
propositions de son sermon que l'on a juges  tort rprhensibles.
Prudemment le vice-chancelier maintient l'interdiction et garde le
silence. On craint, probablement avec raison, que la publicit ne tourne
 l'avantage de cette hrsie naissante; on veut touffer dans le
silence. Le docteur Pusey a un grand nombre de disciples. La vnration
qu'il leur a inspire tient du fanatisme. Une foule d'tudiants et
d'habitante d'Oxford le suivent dans les rues. Un journal anglais
rapporte que les dames se pressent  leurs croises pour chercher 
l'entrevoir et se disputent l'honneur de toucher sa robe lorsqu'il est
dehors.

Sur quels points essentiels de doctrine le docteur Pusey est-il en
dissentiment avec ses suprieurs? c'est ce qu'on ne pourrait juger qu'
la lecture du texte de son sermon. Mais si le docteur ne peut plus
parler, il crira, et nous saurons bientt  quoi nous en tenir. Quant 
prsent, nous ne saurions mieux faire que de donner quelque ide de sa
personne. La famille du docteur Edward Rouverie-Pusey est l'une des plus
anciennes d'Angleterre; elle s'tait illustre mme avant la conqute
romaine. Elle est en possession, depuis le rgne de Canut le Grand, du
manoir de Pusey, prs Farringdon, dans le Berkshire. Le propritaire
actuel de ce manoir sige  la Chambre des Communes.

En 1828, au retour d'un voyage en Allemagne, le docteur Pusey a publi
un livre religieux qui fit alors une grande sensation et qui tait, au
point de vue anglican, d'une parfait? orthodoxie. Il y dfendait
nergiquement ce grand principe du protestantisme, que les saintes
critures sont les seules sources certaines d'autorit que doivent
reconnatre les chrtiens. Aujourd'hui ses opinions paraissent
considrablement modifies.

Le savoir profond et incontest du docteur Pusey n'est pas crit sur sa
physionomie, l'tude, les veilles, le jeune, les pratiques d'une
dvotion exalte, l'ont pli, amaigri et vot. On le croirait arriv 
la vieillesse, quoiqu'il soit encore dans l'ge mr. A le voir marcher
dans les rues d'Oxford, lentement, les yeux fixs sur la terre, le
menton appuy sur la poitrine, thique, chancelant, on ne peut s'empcher
d'tre pris de tristesse et de piti; mais une fois mont dans la
chaire, il relve la tte, ses traits s'illuminent, ses yeux brillent,
l'enthousiasme donne  sa voix une force qu'elle n'a pas ordinairement
et une chaleur qui se communique  son auditoire. Il a les qualits les
plus importantes d'un chef de secte: la conviction, la vigueur d'esprit,
l'loquence et l'austrit des moeurs. Il est probable que l'Europe
entendra parler de lui.



Iles Hawaii (Sandwich.)

DPUTATION AU ROI DES FRANAIS.

[Illustration: Vue de l'le d'Honoloulou, dans l'archipel hawaiien.]

Les journaux ont publi une protestation des deux envoys du roi des
les Sandwich (Hawaii) contre la prtendue prise de possession de ces
les au nom de l'Angleterre; _l'Illustration_ offre aujourd'hui  ses
lecteurs les portraits de ces deux envoys et une vue de Honoloulou.

Elle y joint quelques dtails dus  l'obligeance de M. Abel Hugo, qui,
par ses frquentes et journalires relations avec MM. Haalilio et
Richards, est mieux  porte qu'aucun autre de bien connatre ce qui a
trait  l'tat moderne des Iles Hawaii.

L'archipel des les _Hawaii_ auquel l'illustre navigateur qui y trouva
une mort si cruelle a donn le nom de _Sandwich_, a t dcouvert en 1542
par Gatano. Ce capitaine espagnol, croyant que cet archipel formait
deux groupes, les nomma _islas de los Reyes_ et _islas de los Jardines_
(Iles des Rois et les des Jardins). On les oublia pendant plus de deux
sicles; Cook les reconnut de nouveau en janvier 1778; mais press par
le dessein d'aller visiter la cte nord-ouest de l'Amrique, il ne s'y
arrta que quatre jours il y revint au mois de janvier 1779, et son
sjour y avait dur prs d'un mois lorsque au moment de son dpart les
naturels,  la suite d'une rixe survenue avec ses matelots, enlevrent
une chaloupe. Alors, pour se la faire restituer Cook descendit  terre
avec quelques soldats dans le but de s'emparer du roi Tara-Opou et des
principaux chefs qu'il destinait  servir d'otages jusque la
restitution. En emmenant ses prisonniers vers le rivage, la petite
troupe anglaise fut attaque par les Hawaiiens, et Cook tomba mort,
frapp simultanment d'un coup de poignard (_pahoa_) dans le dos et d'un
coup de lance dans le ventre. Ses soldats furent en partie massacrs;
quatre hommes seulement plus ou moins blesss parvinrent  regagner les
navires. Le cadavre de Cook devint la pture des chefs et des prtres
hawaiiens; ses ossements seuls et quelques lambeaux de sa chair furent
rendus aux Anglais lorsque la paix fui rtablie.

L'archipel hawaiien s'tend du 19 au 23 de latitude nord, et du 157 au
159 de longitude ouest. Il est situ au milieu de l'Ocan Pacifique, 
peu prs  une gale distance de l'Amrique et de l'Asie. Il se compose
de onze les dont la plus grande est Hawaii (_l'Ovichee_ Cook); puis
viennent, suivant l'ordre de leur tendue, _Mawit Sahou, Marokai, Raxai_
et _Kahoulawe_; les autres ne mritent aucune mention.

Hawaii, plus grande  elle seule que toutes les autres les runies, a
83 milles de long sur 66 milles de large; elle renferme un volcan en
activit, _Kirau-Ea_, et une montagne en forme de pic, _Mouna-Roa_, qui
n'a pas moins de 1,838 mtres au-dessus du niveau de la mer. Elle se
divise en sept districts; _Hamahoona, Hiro, Pouna, Kaou, Kona, Ouaimea_
et _Kohala_; elle n'est pas peuple autant que son tendue pourrait le
faire supposer: on n'y compte que 30,000 habitants.

La population totale des les hawaiiennes est value, par les
missionnaires protestants,  110,000 habitants, parmi lesquels se
trouvaient,  la fin de 1842, plus de 10,000 catholiques tous dvous 
la France.

Des lois svres, qui ont parfois servi de prtexte aux perscutions
contre les catholiques, dfendent toute manifestation de l'ancienne
idoltrie. Le reste de la population pratique donc le culte protestant;
elle a t convertie par les missionnaires mthodistes amricains qui,
en vingt-deux ans, sont parvenus  civiliser les Iles Hawaii.

Mawi, o rside M. William Richards, a pour port principal Lahaina.

Mais aprs Hawaii, l'Ile la plus importante en richesse et en population
est Oahou, dont la ville principale est Honoloulou, Oahou est la
rsidence habituelle du roi Kamehameha III. C'est l que rsident aussi
les consuls franais, anglais et amricains. Honoloulou, ville
aujourd'hui assez rgulirement trace, est dfendue par un fort arm de
32 canons; on y trouve un des palais du roi, une glise catholique et
plusieurs temples protestants.

Le nom d'_les des Jardins_, donn  l'archipel des Iles Hawaii lors de
la premire dcouverte, indique assez quelle y est la richesse de la
vgtation. Les plantes usuelles indignes sont l'_arum esculentum_, la
patate douce, la canne  sucre, l'arbre  pain, le cocotier, le
bananier, le fraisier et le framboisier. Outre les plantes potagres
d'Europe (telles que choux, carottes, oignons, betteraves, etc.), les
Europens y ont introduit le palmier de Guatmala, l'indigotier, le
cafier, les pastques, les concombres, les papayers, les citronniers,
les orangers et la vigne qui ont parfaitement prospr.

Les grands vgtaux sont, avec l'arbre  pain et le cocotier, le mrier
 papier, le dragonnier, le _pandanus_ et le _sandal_, dont le bois
odorant, recherch en Chine et dans l'Inde, donne lieu  un commerce
assez tendu, Malheureusement cet arbre prcieux, exploit sans mthode
et sans soins, commence  devenir trs rare dans les les Hawaii comme
dans les autres les de la Polynsie.

Avant l'arrive des Europens les naturels ne connaissaient d'autres
quadrupdes que le cochon, le chien et le rat; ils possdent de plus
maintenant le cheval, la vache, la brebis, la chvre, le chat et le
lapin. Les ctes des les Hawaii sont trs poissonneuses; on y trouve
l'hutre perlire qui fournit des perles d'une grande beaut.

Les habitants des les Hawaii sont excellents marins. Leurs vaisseaux
font le commerce de la Chine, de la Californie, du Chili et des Iles de
la Polynsie; mais dans les navigations lointaines, les quipages
seulement des navires sont Hawaiiens, le capitaine est Amricain ou
Europen.--La marine royale se compose de plusieurs btiments de guerre
(frgates, bricks et golettes).

[Illustration: Timoteo Haalilio, secrtaire priv du roi des les
Sandwich, envoy prs le roi des Franais.]

L'instruction publique est trs rpandue aux les Hawaii. Les
missionnaires protestants et catholiques y ont de nombreuses coles;
tous les enfants sont forcs d'y aller. Il y a dans ces les plusieurs
imprimeries, qui y ont dj mis en circulation plus de 250,000 petits
volumes destins  l'instruction du peuple. Le premier ouvrage en langue
hawaiienne a t imprime en 1822. On y publie aussi des livres en
anglais pour l'instruction des classes leves. Nous avons sous les yeux
une _Histoire des les Hawaii_ imprime en anglais  Honoloulou,--Il y
existe plusieurs journaux en anglais et en hawaiien, _la Gazette des
les Sandwich, le Spectateur hawaiien_, etc.--_Le Lama hawaiien_, en
langue des les Hawaii, est une sorte de _Magasin pittoresque_ orn de
gravures sur bois excutes par des artistes hawaiiens, et vraiment
aussi bonnes que celles qu'on gravait en France il y a quarante ans; le
tirage seul laisse encore beaucoup  dsirer. Nous avons vu aussi un
_Trait du dessin linaire_ avec des planches graves au trait
meilleures que la plupart de celles qui se font aujourd'hui en France
pour de pareils ouvrages. Une dernire remarque fera apprcier
l'intelligence des dessinateurs hawaiiens, ou de ceux qui les ont
dirigs. _Le Lama hawaiien_ offre les figures d'un grand nombre de
quadrupdes de l'ancien monde, et le dessinateur a eu soin, bien que ces
figures soient dissmines dans l'ouvrage, de reprsenter ces
quadrupdes suivant une chelle proportionnelle, dont l'lphant est le
degr suprieur et le rat le degr infrieur. Les enfants hawaiiens
peuvent donc connatre mieux que les enfants europens la grandeur
relative des animaux.

Les missionnaires amricains, disait, en 1842, M. John Adams, dans un
discours adress au Congrs des tats-Unis; ces missionnaires, dsarms
de tout pouvoir sculier, ont russi, en un quart de sicle, par la
seule influence de la charit chrtienne,  lever les habitants des
les Sandwich du plus bas point de l'chelle de l'idoltrie aux
sentiments divins de l'vangile; ils les ont runis sous un gouvernement
pondr, et sont parvenus  les plier au joug salutaire de la
civilisation,  l'aide d'un langage fix par l'criture et d'une
constitution qui, assurant les droits des personnes, de la proprit et
de l'intelligence, renferme tous les lments de la justice et du
pouvoir.

La langue des Hawaiiens est douce et harmonieuse comme le ramage des
oiseaux, C'est une langue o les consonnes ne vont presque qu'en nombre
gal aux voyelles, car bien que dans le systme grammatical adopt par
les missionnaires cinq voyelles: _a, e, i, o, u_ (ou), et douze
consonnes: _b, d, h, k, l, m, n, p, r, t, v, w_ soient employes 
expliquer tous les sons, plusieurs de ces consonnes se supplant 
volont par d'autres, pourraient tre supprimes sans inconvnient; ce
sont: _b, d, r, t, v._ L'alphabet hawaiien ne se composerait plus alors
que de douze lettres, cinq voyelles et sept consonnes.

Le gouvernement _constitutionnel_ des les Hawaii, tel que les conseils
de missionnaires amricains l'ont fait tablir, se compose d'un roi,
d'une Chambre des Nobles (ariis) et d'une Chambre du Peuple.

[Illustration: Williams Richards, second envoy du roi des les
Sandwich, ancien ministre mthodiste.]

La Chambres des Nobles, dont M. Timoteo Haalilio fait partie, se compose
de trente membres. Par une bizarrerie dont il n'y a pas d'autre exemple
dans les tats rgis par une constitution, la Chambre du Peuple est
moins nombreuse que celle des Nobles: elle ne se compose encore que de
sept membres.

Le pouvoir du roi Kamehameha III est loin d'tre absolu. Ce roi, le
premier qui ait accept la foi prche par les missionnaires amricains,
a t plac sous la surveillance et le contrle de deux femmes, ses
tantes Kahahumanu et Kinau, charges de contenir ses passions et de
l'affermir dans la foi qu'il a embrasse, et  laquelle elles sont
entirement dvoues. Ces deux vieilles princesses ont eu longtemps plus
d'autorit relle que le roi. Ce sont elles que, dans une lettre
adresse, en 1839, au consul amricain, pour disculper les missionnaires
protestants des perscutions contre les catholiques, ce sont elles que
le roi Kamehameha a accuses de ces perscutions. L'une de ces
princesses est morte depuis cette poque.

Kamehameha III est dans la force de l'ge; il a trente ans environ. Son
regard est vif, son sourire agrable, son visage expressif; il est d'une
stature moyenne et d'une intelligence dveloppe, d'un caractre franc
et ouvert, d'un esprit port  la gat. On nous affirme qu'au fond du
coeur, il a beaucoup de penchant pour les Franais.

M. Timoteo Haalilio, le premier des envoys chargs de solliciter auprs
du roi des Franais la reconnaissance de l'indpendance des les Hawaii,
est, comme nous l'avons dit, membre de la Chambre des Nobles et
secrtaire priv du roi Kamehameha, dont il est l'ami d'enfance. Sa
taille est leve, son teint clair, sa chevelure douce et lisse; ses
membres bien faits et dvelopps annoncent une grande vigueur; il a un
sourire gracieux, des yeux vifs et doux, une physionomie expressive
comme celle de son roi; son coeur est excellent, son instruction
tendue, son esprit intelligent; il parle l'anglais facilement et
purement. Il nous a dit qu'il admirait beaucoup Paris et qu'il aimait le
caractre joyeux des Franais.

M. William Richards, citoyen des tats-Unis d'Amrique, et le second
des envoys du roi des les Hawaii, est g de cinquante ans environ.
C'est un ancien missionnaire mthodiste qui a renonc depuis douze ans 
l'exercice de l'apostolat et qui est devenu l'interprte de Kamehameha
III, sur l'esprit duquel il a beaucoup d'influence. Sa taille est
leve, ses traits nobles et doux offrent un ensemble gracieux; il a
beaucoup de finesse dans l'esprit et de prudence dans le caractre. Son
nom qui, dans les les Hawaii, se rattache  des entreprises utiles, 
des institutions philanthropiques ne se trouve ml  aucun des actes de
violence ou de fanatisme dont malheureusement ces les ont t
quelquefois le thtre.

Depuis leur arrive  Paris, MM. Haalilio et Richards ont t admis,
comme membres correspondants, dans la _Socit orientale_, dont le roi
Kamehameha est membre honoraire. Ils ont trouv accueil et appui dans
cette Socit fonde pour dfendre en Orient les intrts franais ainsi
que le catholicisme qui leur est si intimement uni, et que doit
recommander  tous son but national et dsintress.

L'indpendance des les Hawaii, dj reconnue par les tats-Unis
d'Amrique et par l'Angleterre, ne tentera pas sans doute  l'tre
promptement aussi par la France. Dj trois traits d'amiti et de paix
perptuelle entre les Franais et les Hawaiiens ont t, en 1837 et
1839, signs par MM. les capitaines Dupetit-Thouars et Laplace
(aujourd'hui contre-amiraux). Un de ces traits dclare libre, dans les
les Hawaii l'exercice du culte catholique, et supprime ainsi tout
prtexte  de nouvelles perscutions. Les deux autres accordent aux
Franais, dans les les Hawaii et aux Hawaiiens en France, les mmes
droits que la nation la plus favorise.--Ce sont l d'heureux
prcdents.



La Cour du Grand-Duc.

NOUVELLE.

(Suite et fin.--Voir pag. 213 et 250.)

[Illustration.]

Le lendemain matin, le prince Lopold eut son grand lever, auquel
assistrent tous les seigneurs de sa nouvelle cour.

Ds qu'il fut habill, il reut les dames avec une grce parfaite.

Dames et seigneurs s'taient revtus de leurs plus beaux costumes de
thtre; le grand-duc se montra trs satisfait de leur tenue et de leurs
manires. Aprs les premiers compliments, on passa  la distribution
gnrale des titres et des emplois.

Le jeune-premier, Florival, fut nomm aide-de-camp du grand-duc, colonel
de hussards et comte ne Reinsberg.

Le premier, comique, Rigolet,--chambellan et baron de Fierbach.

Similor, le valet de comdie,--grand cuyer et baron de Kockembourg.

Anselme, deuxime rle et grande utilit,--gentilhomme ordinaire et
chevalier de Grillemsell.

Lebel, chef d'orchestre, passa tout naturellement  l'emploi de matre
de chapelle, et surintendant de la musique et des menus-plaisirs de la
cour, avec le titre de chevalier d'Arpgaz.

Mademoiselle Dlia, premire chanteuse, fut cre comtesse de Rosenthal,
intressante orpheline qui devait avoir pour dot la charge hrditaire
de premire dame d'honneur de la future grande-duchesse.

Mademoiselle Foligny, dugazon, fut nomme veuve d'un gnral, et baronne
d'Allenzau. Mademoiselle Alice, ingnue, devint mademoiselle de
Fierbach, fille du chambellan de ce nom, riche hritire.

Enfin, la dugne, madame Pastourelle, fut intitule Grande marchale du
palais gouvernante des demoiselles d'honneur, et baronne de Bichelizkops.

Chacun des nouveaux dignitaires reut un nombre de dcorations
proportionn  son rang. Le comte Balthazard de Lipandorf, premier
ministre, eut pour sa part deux plaques et trois grands cordons;
l'aide-de-camp, Florival de Reinsberg, attacha cinq croix sur sa
poitrine de colonel.

Les rles tant distribus et appris, on fit une rptition qui marcha
parfaitement bien. Le grand-duc daigna s'occuper de la mise en scne, et
donner quelques indications relatives au crmonial.

Le prince Maximilien de Hanau et son auguste soeur devaient arriver le
soir mme, Les moments taient prcieux.

En attendant, et pour exercer sa cour, le grand-duc donna audience 
l'ambassadeur de Biberick.

Le baron Ppinster fut introduit dans la salle du Trne; il avait
demand la permission de prsenter sa femme en mme temps que ses
lettres de crances; on lui avait accord cette faveur.

A l'aspect du diplomate, les nouveaux courtisans, peu familiers encore
avec le dcorum, eurent beaucoup de peine  conserver leur gravit. Le
baron tait un homme de cinquante ans, dmesurment grand, curieusement
maigre, abondamment poudr, portant bravement la culotte et le bas de
soie blanc sur ses jambes de cerf, Une queue longue et mince se
balanait sur son dos flexible. Il avait le visage d'un oiseau de proie,
de petits yeux ronds, un menton fuyant, et un immense nez en bec de
corbin. Il tait difficile de le regarder sans rire, surtout lorsqu'on
le voyait pour la premire fois. Une profusion de broderies tincelait
sur son habit vert-pomme. Sa poitrine tant trop troite pour contenir
ses dcorations en ligne horizontale, il les avait places verticalement
sur deux colonnes qui descendaient de son cou jusqu' sa ceinture. Rien
ne manquait  cette caricature vivante, qui se dandinait agrablement,
le tricorne sous le bras et l'pe au ct.

Mais en revanche, l'pouse de ce singulier personnage, madame la baronne
Ppinster, tait une jolie petite femme de vingt-cinq ans, toute ronde,
 la mine veille,  la tournure engageante. Elle avait l'oeil vif, le
nez retrouss, le sourire maill de perles; les fraches couleurs de la
rose fleurissaient son teint. Sa toilette seule prtait au ridicule.
Pour venir  la cour, la petite baronne avait revtu ses plus riches
atours; elle tait pavoise de rubans, couverte de pierreries et de
plumes; mais elle avait beau faire, son plus haut panache s'levait 
peine jusqu' l'paule de son sublime mari.

L'entre du baron et de la baronne, se donnant la main, tous deux fiers,
superbes, et marchant  pas compts, produisit un effet que la
description ne saurait rendre. Un svre coup d'oeil de Balthazard,
plac  la droite du grand-duc, arrta le rire qui allait clater de
toutes parts. Les comdiens se rappelrent qu'ils taient gens de cour,
et que leur visage devait rester impassible.

Tout entier  son rle de premier ministre, qu'il prenait au srieux,
Balthazard dressa sur-le-champ ses batteries. Sa pntration naturelle
lui montra le dfaut de la cuirasse du diplomate. Il comprit que le
baron, vieux et laid, devait tre jaloux de sa femme, jeune et vive.

Il ne se trempait pas. Ppinster tait jaloux comme un chat-tigre. Mari
depuis peu de temps, le long et maigre diplomate n'avait pas os laisser
sa femme seule  Biberick, de peur d'un accident; il ne voulait pas la
perdre de vue, comptant sur sa vigilance plus que sur toute autre chose,
et il l'avait amene avec lui  Carlestadt, dans cette orgueilleuse
pense qu'en sa prsence le danger disparatrait.

Aprs avoir chang avec l'ambassadeur quelques paroles de haute
politique, Balthazard alla trouver l'aide-de-camp Florival, l'entrana
dans une embrasure de croise, et lui donna de secrtes instructions. Le
brillant jeune-premier passa la main dans ses cheveux, rajusta son
splendide dolman de hussard, et s'approcha de la baronne Ppinster.
L'ambassadrice rpondit gracieusement  son salut, et l'accueillit avec
distinction; elle avait dj remarqu la taille lgante et la figure
avantageuse du beau colonel; elle fut bientt charme de son esprit et
de sa galanterie. Florival ne manquait pas d'imagination, et, de plus,
il possdait une foule de mots sduisants et de tirades sentimentales
emprunts  son rpertoire. Il parla moiti d'inspiration, moiti de
mmoire, et il fut favorablement cout.

La conversation s'tait engage en franais, et pour cause.

--Tel est l'usage  ma cour, avait dit le grand-duc  l'ambassadeur; la
langue franaise est seule admise dans en palais; c'est une rgle que
j'ai eu quelque peine  introduire, et, pour en venir  bout, il m'a
fallu dcrter qu'une forte amende serait paye pour chaque mot allemand
prononc par une des personnes attaches  mon service. Aussi, ces
messieurs et ces dames observent maintenant, et vous ne les prendrez pas
en faute. Mon premier ministre, le comte Balthazard de Lipandorf, a seul
une dispense qui lui permet de s'oublier quelquefois et de se servir de
sa langue maternelle.

Balthazard, qui avait longtemps exerc ses fonctions de directeur en
Alsace et en Lorraine, parlait allemand comme un brasseur de Francfort.

Cependant le baron Ppinster tait plong dans la plus vive inquitude.
Tandis que sa femme causait tout bas avec le jeune et bel aide-de-camp,
l'impitoyable premier ministre le tenait par le bras et lui droulait
tout son systme  propos du fameux trait de commerce. Pris  ce pige,
le malheureux diplomate se dmenait de la faon la plus grotesque; ses
traits bouleverss exprimaient de douloureuses angoisses; un mouvement
convulsif agitait ses jambes grles; il faisait de vains efforts pour
abrger son supplice; mais le cruel Balthazard ne lchait pas sa proie.

Wilfrid, transform en premier matre d'htel, vint annoncer que son
altesse tait servie. L'ambassadeur et sa femme avaient t invits 
dner, ainsi que tous les courtisans. L'aide-de-camp fut plac  ct de
la baronne, et le baron  l'autre bout de la table. Le supplice se
prolongeait. Florival continua le doux entretien qui plaisait fort 
madame Ppinster. Le diplomate ne mangea pas.

Il y avait une autre personne  qui la conduite de Florival donnait de
l'ombrage; c'tait mademoiselle Dlia, comtesse de Rosenthal. Aprs le
dner, Balthazard,  qui rien n'chappait, la prit  part et lui
dit:--Vous voyez bien que c'est un rle qu'il joue dans la pice que
nous reprsentons depuis ce matin. Seriez-vous trouble s'il faisait en
scne une dclaration d'amour  une de vos camarades? Ici, c'est la mme
chose; tout cela n'est qu'un jeu de thtre; le rideau baiss, il vous
reviendra.

Un courrier annona que les augustes voyageurs taient au dernier
relais,  une lieue de Carlestadt. Le grand-duc s'empressa d'aller 
leur rencontre, suivi du comte de Reinsberg et de quelques officiers.

Il taient nuit lorsque le prince Maximilien de Hanau et sa charmante
soeur arrivrent au palais; ils ne firent que traverser la grande salle,
o toute la cour tait runie sur leur passage, et ils se retirrent
dans leurs appartements.

Allons! dit le grand-duc  son premier ministre, la partie est engage
maintenant; que le ciel nous soit en aide!

--Ayez confiance! rpondit Balthazard. Il m'a suffi d'entrevoir la
figure du prince Maximilien pour juger que les choses se passeront
parfaitement bien, et sans veiller le moindre soupon. Nous tenons dj
le baron Ppinster par la jalousie, et mon petit amoureux lui donnera
trop de tracas pour qu'il ait le loisir de songer aux intrts de son
matre. Vos affaires sont en bon chemin.

A leur rveil, le prince et la princesse furent salus par une aubade
que leur donna la musique militaire. Le temps tait superbe; le
grand-duc proposa une promenade dans les environs de Carlestadt; il
tait bien aise de montrer  ses htes ce qu'il avait de mieux dans ses
tats: une campagne dlicieuse, des sites pittoresques qui faisaient
l'admiration des paysagistes allemands. Cette partie de plaisir tant
accepte, les dames montrent en voiture et les hommes  cheval. Le but
de la promenade tait le vieux chteau de Fuderzell, magnifiques ruines
du moyen-ge. Lorsque la brillante caravane fut arrive  une petite
distance du chteau, qu'on apercevait au sommet d'une colline boise,
la princesse Edwige voulut descendre de voiture et faire le reste du
chemin  pied. Tout le monde l'imita. Le grand-duc lui offrit son bras;
le prince donna le sien  mademoiselle la comtesse Dlia de Rosenthal,
et, sur un signe de Balthazard, madame la baronne Pastourelle de
Bichelizkops s'empara du baron Ppinster, pendant que la smillante
baronne acceptait Florival pour cavalier.

Tout tait pour le mieux. Les jeunes gens marchaient d'un pas leste et
rapide. L'infortun baron aurait bien voulu les suivre avec ses longues
jambes et se tenir prs de sa lgre moiti; mais la dugne, charge
d'un majestueux embonpoint, mettait un frein pesant  son ardeur et le
forait  former avec elle l'arrire-garde. Par respect pour la grande
marchale, le baron n'osait ni se rvolter ni se plaindre.

Dans les ruines du vieux chteau, l'illustre socit trouva une table
servie avec abondance et dlicatesse. C'tait une agrable surprise, et
le grand-duc eut tout l'honneur d'une ide qui lui avait t fournie par
son premier ministre.

La journe se passa tout entire  parcourir la belle fort de
Ruderzell; la princesse se montra d'une humeur charmante; les seigneurs
furent parfaits, les dames dployrent la plus grande amabilit, et le
prince Maximilien flicita sincrement le grand-duc d'avoir une cour
compose de personnes aussi distingues et aussi accomplies. La baronne
Ppinster, dans un moment d'enthousiasme, dclara que la cour de
Biberick tait bien moins agrable que celle de Noeristhein; elle ne
pouvait rien dire de plus contraire  la mission de son mari. En
entendant ces dsastreuses paroles, le baron fut sur le point de tomber
en dfaillance.

Pleine de got et d'lgance, la princesse Edwige avait une prdilection
marque pour les modes parisiennes. Tout ce qui venait de France lui
semblait ravissant; elle parlait admirablement bien franais, et elle
approuva fort le grand-duc de ce qu'il avait dcrt cette langue
obligatoire  sa cour. Du reste, ce n'tait pas l une chose
extraordinaire; on parle franais dans toutes les cours du Nord.
Seulement la princesse trouva trs originale la dfense de prononcer le
moindre mot allemand sous peine d'amende. Elle essaya, par pure
plaisanterie, de mettre en faute un des seigneurs ou une des dames de la
socit, mais elle y perdit ses peines.

Au retour de la promenade, les princes et la cour se runirent dans les
petits appartements du palais. Une piquante conversation fit les
premiers frais de la soire; puis le surintendant de la musique s'tant
plac au piano, mademoiselle Dlia chanta un grand air de l'opra
nouveau. Ce fut un vritable triomphe. Le prince Maximilien avait t
trs attentif pour la comtesse de Rosenthal pendant la promenade; les
grces et l'esprit de la jeune comdienne avaient bauch une sduction
que le charme pntrant d'une belle voix devait achever. Passionn pour
la musique, le prince tait dans le ravissement; les accents de Dlia
lui allaient  l'me. Quand elle eut achev son premier morceau, il lui
en demanda un second, et l'aimable cantatrice chanta un duo
avec;'aide-de-camp tnor Florival de Reinsberg, et puis, sur de
nouvelles instances, un trio d'opra-comique auquel prit part le grand
cuyer Similor, baron et baryton de Kockembourg.

Nos artistes taient l sur leur vritable terrain; leur triomphe fut
complet. Malgr sa rserve, le prince Maximilien daigna manifester son
motion, et la baronne Ppinster, toujours imprudente dans ses propos,
dclara qu'avec une pareille voix de tnor, un aide-de-camp tait fait
pour arriver  tout.

Vous jugez quelle figure fit le baron!

Le jour suivant, le grand-duc offrit  ses htes le plaisir de la
chasse. Le soir, on dansa, il avait t question d'inviter les familles
les plus considrables de la bourgeoisie pour peupler les salons du
palais, mais le prince et la princesse avaient demand de rester en
petit comit.

--Nous sommes quatre dames, avait dit la princesse en montrant la
premire chanteuse, la dugazon et l'ingnue, c'est autant qu'il en faut
pour former une contredanse.

Les cavaliers ne manquaient pas:--Le grand-duc, le jeune-premier, le
valet, le comique, la grande utilit et l'aide-de-camp du prince
Maximilien, le comte Darius de Mobrieux, qui n'tait pas insensible aux
attraits de la Dugazon.

Je regrette de n'avoir pas une cour plus nombreuse, dit le grand-duc;
mais j'ai t oblig de la diminuer de moiti il y a trois jours.

--Pourquoi cela? demanda le prince Maximilien.

--Imaginez-vous, prince, reprit le grand-duc Lopold, qu'une douzaine de
courtisans, combls de mes bonts, avaient os tramer un complot contre
moi, au bnfice d'un mien cousin qui habite Vienne. Ds que j'ai eu
dcouvert cette trame, j'ai fait jeter mes conspirateurs dans les
cachots de ma bonne citadelle de Ranfrang.

--C'est trs bien! de l'nergie, de la vigueur, j'aime cela, moi!... Et
l'on disait pourtant que vous tiez d'un caractre faible! Comme on nous
trompe! comme on nous calomnie!

Le grand-duc adressa un regard de reconnaissance  Balthazard.

Le premier ministre se trouvait aussi  son aise dans ses nouvelles
fonctions que s'il les avait pratiques toute sa vie; il commenait mme
 souponner que le gouvernement d'un grand-duch est beaucoup plus
facile que la direction d'une troupe de comdiens. Toujours actif et
toujours occup de la fortune de son matre, il manoeuvrait pour amener
la conclusion du mariage qui devait donner au grand-duc bonheur,
richesse et scurit; mais malgr toute son habilet, malgr les
tourments qu'il avait jets dans l'me jalouse du baron Ppinster,
l'ambassadeur employait au succs de sa mission les courts instante de
repos que lui laissait sa femme. L'alliance de Biberick plaisait au
prince Maximilien; il y trouvait de grands avantages: l'extinction d'un
vieux procs entre les deux tats, la cession d'un vaste territoire,
enfin le trait de commerce que le perfide baron avait apport  la cour
de Noeristhein pour le conclure au profit de la principaut de Hanau.
Muni de pleins pouvoirs, le diplomate tait prt  orner le contrat de
toutes ses clauses que le prince Maximilien aurait la fantaisie de lui
dicter.--Il faut dire ici que l'lecteur de Biberick tait passionnment
pris de la princesse Edwige.

Le baron devait donc triompher par la force des choses et par la volont
dcisive du prince de Hanau, si le premier ministre ne parvenait 
organiser de nouvelles machinations pour dtruire le crdit de
l'ambassadeur ou le forcer  la retraite. Dj Balthazard tait 
l'oeuvre et faisait la leon  Florival, lorsque le prince Maximilien,
le rencontrant dans le jardin du palais, lui demanda un moment
d'entretien particulier.

Je suis aux ordres de Votre Altesse, rpondit respectueusement le
ministre.

--J'irai droit au but. M le comte de Lipandorf, reprit le prince. Je
suis veuf d'une princesse de Hesse-Darmstadt que j'avais pouse pour
satisfaire  des exigences politiques. Trois fils sont ns de cette
union. Aujourd'hui je veux contracter de nouveaux liens; mais cette fois
je n'ai plus besoin de me sacrifier  des raisons d'tat; c'est un
mariage d'inclination que je mdite.

--Si Votre Altesse me faisait l'honneur de me demander un conseil, je
lui dirais qu'elle est parfaitement dans son droit. Aprs s'tre immol
au bonheur de son peuple, un prince doit tre libre de songer un peu au
sien.

--N'est-ce pas?... Maintenant, M. le comte, je vais vous rvler le
secret de mon choix. J'aime mademoiselle de Rosenthal.

--Mademoiselle Dlia?...

--Oui, Monsieur; mademoiselle Dlia, comtesse de Rosenthal; et
j'ajouterai que je sais tout.

--Que savez-vous donc. Monseigneur?

--Je sais qui elle est.

--Ah!

--C'tait un grand secret!

--Et comment Votre Altesse est-elle parvenue  le dcouvrir?

--C'est bien simple, le grand-duc me l'a rvl.

--J'aurais d m'en douter!

--Lui seul, en effet, le pouvait, et je m'applaudis de m'tre adress
directement  lui. D'abord, quand je lui ai demand tout  l'heure
quelle tait la famille de la jeune comtesse, le grand-duc a mal
dissimul son embarras; alors, la position de mademoiselle de Rosenthal
m'a donn  rflchir; jeune, belle et isole dans le monde, sans
parents, sans appui, sans guide, cela m'a paru suspect. J'ai frmi en
songeant  la possibilit d'une intrigue.. mais, pour dtruire un
injuste soupon, le grand-duc m'a tout avou.

--Et que dcide Votre Altesse?.... Aprs une telle confidence...

--Je ne change rien  mes projets: j'pouse.

--Comment! vous pousez?... Mais non, Votre Altesse plaisante.

--Apprenez, M. de Lipandorf, que je ne plaisante jamais. Que
trouvez-vous de si trange dans ma dtermination? Feu le pre du
grand-duc Lopold tait galant, romanesque; il a contract dans sa vie
plusieurs alliances de la main gauche; mademoiselle de Rosenthal est ne
d'une de ces unions. Peu m'importe l'illgitimit de sa naissance; elle
est d'un sang noble, d'une race princire, voil tout ce qu' il me faut.

--Oui, reprit Balthazard qui avait dguis sa surprise et compos son
visage avec le talent d'un homme d'tat et d'un comdien consomm...,
oui, je comprends  prsent, et je pense comme vous: Votre Altesse a le
don de ramener tout de suite les gens  son avis.

--Pour comble du bonheur, continua le prince, la mre est reste
inconnue: elle n'existe plus aujourd'hui, et, de ce ct, il n'y a pas
de trace de famille.

--Comme le dit Votre Altesse, c'est fort heureux. Et sans doute le
grand-duc est inform de vos augustes intentions au sujet de ce mariage?

--Non; je ne lui en ai encore rien dit, non plus qu' mademoiselle de
Rosenthal. C'est vous, mon cher comte, que je charge de faire ma
demande, qui, je l'espre, ne saurait rencontrer le moindre obstacle. Je
vous donne le reste de la journe pour tout arranger. J'crirai 
mademoiselle de Rosenthal; je veux tenir d'elle-mme l'assurance de mon
bonheur, et je la prierai de venir m'apporter sa rponse ce soir, dans
le pavillon du parc. Vous voyez que je me conduis en vritable amant; un
rendez-vous, un entretien mystrieux.....

Mais, allez, M. de Lipandorf, ne perdez pas de temps; je veux qu'un
double lien m'unisse  votre matre. Nous signerons en mme temps mon
contrat et le sien.  cette seule condition, je lui accorde la main de
ma soeur; sinon je traiterai ce soir mme avec l'envoy de Biberick.

Un quart-d'heure aprs cette ouverture du prince Maximilien, Balthazard
et mademoiselle Dlia taient en confrence avec le grand-duc.

Que faire? quel parti prendre? Le prince de Hanau tait entt,
opinitre. Il ne manquerait pas de bonnes raisons pour renverser les
objections et aplanir les difficults.

Lui avouer qu'on l'avait tromp, c'tait rompre pour jamais avec lui.

Mais, d'un autre cot, le laisser dans son erreur, lui faire pouser une
comdienne!... c'tait grave!--Et si un jour il dcouvrait la vrit, il
y avait de quoi soulever toute la confdration germanique contre le
grand-duc de Noeristhein.

Quel est l'avis de mon premier ministre? demanda le grand-duc.

--La retraite, la fuite. Que Dlia parte  l'instant; nous trouverons
une explication  ce brusque dpart.

--Oui, et ce soir mme, comme il l'a dit, le prince Maximilien signera
le contrat de mariage de sa soeur avec l'lecteur de Biberick... Mon
opinion,  moi, est que nous nous sommes trop avancs pour reculer. Si
le prince dcouvre un jour la vrit, il sera le premier intress  la
cacher. D'ailleurs, mademoiselle Dlia est orpheline, elle n'a ni
parents ni famille, je l'adopte, je la reconnais pour ma soeur.

--Ah! Monseigneur, que de bont! s'cria la jeune cantatrice.

--Vous tes de mon avis, n'est-ce pas, mademoiselle? continua le
grand-duc; vous tes dcide  saisir la fortune qui se prsente et 
braver les consquences d'une telle audace?

--Oui, Monseigneur.

Les femmes comprendront aisment la rsolution de mademoiselle Dlia.
Une tte peut bien tourner devant une couronne. Le coeur se tait
quelquefois en prsence de ces coups du sort inattendus, splendides,
enivrants. D'ailleurs, Florival, de son ct, n'tait-il pas infidle?
Qui sait o pouvaient le mener les tendres scnes qu'il jouait avec la
baronne Ppinster? Le prince Maximilien n'tait ni jeune, ni beau, mais
il offrait un trne. Sans parler des comdiennes, combien
trouveriez-vous de grandes dames qui, en pareille circonstance, seraient
rebelles  l'entranement de l'ambition, et refendraient par un refus?

Balthazard s'arma vainement de toute son loquence. Soutenue par le
grand-duc, Dlia accepta le rendez-vous du prince Maximilien.

--J'accepterai, dit-elle rsolument; je serai princesse souveraine de
Hanau. C'est un beau rve!

--Et moi, reprit le grand-duc, j'pouserai la princesse Edwige; et ce
soir mme, le pauvre Ppinster, honteux et confus, repartira pour
Biberick.

--Il serait bien parti sans cela, dit Balthazard... Oui, parti ce soir
mme, honteux, confus, dsespr; Florival enlevait sa femme.

--C'tait pousser les choses un peu loin, remarqua Dlia.

--Mais nous n'avons pas besoin de ce scandale, ajouta le grand-duc.

En attendant l'heure du rendez-vous, Dlia, mue, rveuse, se promenait
dans les alles du parc, lorsqu'elle aperut Florival, non moins mu,
non moins rveur, en dpit de ses ides de grandeur, elle sentit son
coeur se serrer, et ce fut avec un sourire forc qu'elle adressa au
jeune homme ces paroles pleines de reproche et d'ironie:

--Bon voyage, monsieur l'aide-de-camp!

--Je vous ferai le mme compliment, rpondit Florival; car bientt, sans
doute, vous partirez pour la principaut de Hanau!

--Mais, oui, et comme vous le dites, ce sera bientt.

--Vous en convenez?

--O est le mal; L'pouse doit suivre son poux; une princesse doit
rgner dans ses tats.

--Princesse!... comment l'entendez-vous?... pouse!... Vous
laisseriez-vous abuser par d'extravagantes promesses?....

Le doute injurieux de Florival s'effaa devant la formelle explication
que Dlia se plut  lui donner. Il y eut alors une scne touchante, o
le jeune homme, un instant gar, sentit renatre tout son amour, et
trouva, pour exprimer ses regrets et sa passion, des paroles qui
allrent  l'me de Dlia. Les jeunes coeurs ont de ses retours soudains
et puissants qui dissipent les vaines fumes de l'ambition, et qui se
jouent des plus grands sacrifices.

Vous allez voir si je vous aime, dit Florival  Dlia. J'aperois le
baron Ppinster; je vais l'amener dans ce pavillon; il y a un cabinet o
vous vous cacherez pour m'entendre, et puis vous dciderez, de mon
sort.

Dlia entra dans le pavillon et se cacha dans le cabinet. Voici ce
qu'elle entendit:

Que me voulez-vous? monsieur le colonel, demanda le baron.

--Je veux vous parler d'une affaire qui vous intresse, monsieur
l'ambassadeur.

--Je vous coute; mais soyez bref, je vous prie; on m'attend ailleurs.

--Moi aussi.

--Il faut que j'aille rendre au premier ministre ce projet de trait de
commerce qu'il m'a remis et que je ne puis accepter.

--Et moi, il faut que j'aille au rendez-vous que me donne cette lettre.

--L'criture de la baronne!

--Oui, baron. C'est votre femme qui a bien voulu m'crire. Nous partons
ensemble ce soir; la baronne doit m'attendre en chaise de poste 
l'endroit indiqu dans cet crit, trac par sa blanche main.

--Et vous osez me rvler cet abominable projet de rapt?

--C'est moins gnreux  moi que vous ne le pensez. Nos mesures sont
prises, et j'enlve la baronne en tout bien tout honneur. Vous n'ignorez
pas qu'il y a dans votre acte de mariage un vice de forme entranant la
nullit. Nous ferons casser le contrat; nous obtiendrons le divorce, et
j'pouserai la baronne... Par exemple, vous aurez la bont de me
restituer sa dot, un million de florins, qui compose, je crois, toute
votre fortune.

Le baron, ananti, tomba sur un fauteuil. Il n'avait pas la force de
rpondre.

Aprs cela, baron, continua Florival, il y aurait peut-tre moyen de
s'arranger. Je ne tiens pas absolument  pouser votre femme en secondes
noces.

--Ah! monsieur, reprit l'ambassadeur, vous me rendez la vie!

--Oui, mais je ne vous rendrai pas la baronne sans conditions.

--Parlez, que vous faut-il?

--D abord ce trait de commerce, que vous signerez tel que le comte de
Lipandorf l'a rdig.

--J'y consens.

--Ce n'est pas tout: vous irez au rendez-vous  ma place, vous monterez
dans la chaise de poste et vous partirez avec votre femme; mais d'abord,
pour ne pas manquer aux convenances diplomatiques, vous crirez la, sur
cette table, une lettre au prince Maximilien; vous lui direz que, ne
pouvant accepter les conditions qu'il vous propose, vous renoncez, au
nom de votre matre,  son auguste alliance.

--Mais, Monsieur songez que mes instructions...

--Soit, remplissez-les exactement; soyez bon ambassadeur et mari
malheureux, ruin, mari sans femme et sans dot... Vous ne retrouverez
jamais le double trsor que vous perdez la, baron! Une jolie femme et un
million de florins, on n'a pas deux fois en sa vie pareille chance.
Faut-il vous faire mes adieux? Songez que la baronne attend!

--J'y vais... Donnez ce papier, cette plume, et veuillez dicter, car je
suis si troubl!...

La lettre crite et le trait sign, Florival indiqua au baron le lieu
du rendez-vous.

J'exige de vous une promesse, ajouta le jeune homme: c'est que vous
vous conduirez en gentilhomme avec votre femme et que vous lui
pargnerez de trop vifs reproches. Songez au vice de forme! Elle peut
faire casser l'acte au profit d'un autre que moi. Les amateurs ne
manquent pas.

--Qu'ai-je besoin de vous promettre? rpondit le baron... Ne savez-vous
pas que ma femme fait de moi tout ce qu'elle veut! Ce sera sans doute
encore moi qui aurai besoin de me justifier et de lui demander pardon.

Ppinster sortit. Dlia se montra et tendit la main  Florival.

--Je suis contente de vous, dit-elle.

--La baronne n'en dira pas autant...

--Mais elle mritait bien cette leon. A votre tour d'entrer dans ce
cabinet et de m'couter: le prince va venir.

--Je l'entends, et je me sauve.

--Charmante comtesse, dit le prince en entrant, je viens chercher mon
arrt.

--Que voulez-vous dire. Monseigneur? reprit Dlia en affectant de ne pas
comprendre ces paroles.

--Vous me le demandez? Le grand-duc ne vous a-t-il donc fait aucune
communication de ma part.

--Non, Monseigneur.

--Ni le premier ministre?

--Non, Monseigneur.

--Est-il possible!

--Quand j'ai reu votre lettre, j'allais moi-mme vous demander un
entretien secret... oui, une grce que je voulais solliciter de vous.

--Serais-je assez heureux!... Ah! disposez de moi! toute ma puissance
est  vos pieds.

--Je vous remercie, Monseigneur. Vous m'avez dj tmoign tant de
bont, que je me suis sentie encourage  vous prier de faire au
grand-duc...  mon frre... une rvlation que je n'ose lui faire
moi-mme... Il s'agit de lui apprendre qu'un mariage secret m'unit
depuis trois mois au comte de Reinsberg.

--Grand Dieu! s'cria Maximilien en tombant sur le fauteuil o venait de
siger le baron Ppinster.

Ds qu'il eut retrouv ses esprits et ses force, le prince se leva et
rpondit d'une voix faible:

C'est bien, Madame, c'est bien!...

Puis il quitta le pavillon.

Aprs avoir lu la lettre du baron Ppinster, le prince fit de sages
rflexions. Ce n'tait pas la faute du grand-duc si la comtesse de
Rosenthal ne montait pas sur le trne de Hanau.--Il y avait empchement
de force majeure, obstacle invincible.--Le dpart prcipit de
l'ambassadeur de Biderick tait une insolence dont il fallait se venger
promptement.--Du reste, le grand-duc Lopold tait un homme rempli de
bonne volont, habile, nergique, parfaitement conseill.--La princesse
Edwige le trouvant de son got et n'imaginant pas de sjour plus
agrable que cette cour si bien compose d'aimable seigneurs et de
femmes charmantes.--Toutes ces raisons dterminrent le prince, et le
lendemain fut sign le contrat de mariage du grand-duc de Noeristhein
avec la princesse Edwige de Hanau.

La clbration du mariage eut lieu trois jours aprs.

La comdie tait joue. Les acteurs avaient rempli leurs rles avec
intelligence, avec esprit, avec un noble dsintressement. Ils prirent
cong du grand-duc, lui laissant une grande alliance, une femme belle et
riche, un beau-frre puisant, et un trait de commerce qui devait
remplir les coffres de l'tat.

Leur dpart fut expliqu  la grande-duchesse par des missions, des
ambassades et des disgrces. Ensuite les portes de la citadelle de
Ranfrang s'ouvrirent, et les anciens courtisans, amnistis  l'occasion
du mariage, vinrent reprendre leurs emplois.

La nouvelle fortune du grand-duc tait une garantie de leur dvouement.

Eugne Guinot.



Thtres

LE CIRQUE DES CHAMPS-ELYSES.--_L'Assassin de Boyvin, Lucrce 
Poitiers_ (GYMNASE).--_Le Mtier et la Quenouille_ (VARIT). _La Perle
de Morlaix, les deux Malipieri_ (THTRE DE LA GAIET).

Il faut avouer que le Cirque-Olympique est le plus heureux des thtres;
rien ne lui manque: il a maison de ville et maison de campagne.
Qu'appelez-vous maisons? vous insultez monseigneur; un palais et un
chteau, s'il vous plat.

Tandis que les autres thtres, en petit bourgeois qu'ils sont, passent
dans leur prison enfume la saison des lilas, des primevres et des
roses, son altesse le Cirque-Olympique dserte son htel du boulevard du
Temple, au premier sourire du printemps, et s'en va, comme un prince
hrditaire prendre possession de sa rsidence d't. Les Champs-Elyses
reoivent Sa Grandeur. L, le Cirque Olympique galope  la belle toile
et donne ses ftes questres  l'ombre des ormeaux et des chnes.

On peut envier cette fortune et ce luxe printanier, mais qui oserait
dire qu'ils ne sont pas mrits? Quel autre thtre, autant que
celui-ci, a besoin de se rafrachir d'un peu de verdure et de feuillage?
L'air, le ciel pur et les champs n'appartiennent-ils pas de droit aux
vieux braves, aux vtrans couverts de cicatrices et tout blancs de la
poussire des batailles? Aprs sa rude campagne d'hiver, aprs six
grands mois de canonnade et de feux de file, cribl de balles, noirci de
poudre, succombant sous le poids des lauriers, conqurant de l'Europe
entire, le Cirque-Olympique peut bien se permettre de se donner du bon
temps sous la treille et de dsarmer. Il convient qu'il remette son
sabre au fourreau pour reprendre haleine, qu'il ferme la porte de son
arsenal et de son parc d'artillerie, et se roule nonchalamment dans les
plis des drapeaux pris sur l'ennemi.

Mais ne croyez pas que le Cirque-Olympique s'endorme dans son chteau,
comme un mol Indien dans son hamac, au souffle des brises: non; les
loisirs du Cirque sont actifs et occups; son repos est encore un
combat; il ne croise plus baonnette, cela est vrai; il ne s'lance plus
au pas de charge, il n'escalade plus les redoutes, il n'emporte plus les
villes d'assaut, il n'envahit plus les territoires, il ne pourfend plus
l'arme prussienne, il n'aiguise plus son sabre victorieux sur le dos
des Anglais, des Espagnols, des Mamelucks et des Cosaques; mais, en vrai
paladin retir dans son donjon, il se console de la paix par l'image de
la guerre, et donne des carrousels anims o sonne l'clatante fanfare,
o les chevaux piaffent et hennissent, o les escadrons s'lancent et
volent  des luttes innocentes, o les tendards et les charpes se
dploient livrant au vent leurs couleurs diapres.

A peine mai a-t-il revtu sa robe de printemps, que le Cirque-Olympique
a congdi sa vaillante arme; ses marchaux rentrent au magasin, ses
capitaines et ses lieutenants prennent un cong de semestre, ses soldats
bivouaquent  la grce de Dieu; Murat a fait charger sa cavalerie pour la
dernire fois, Eugne a donn le dernier baiser filial  l'impratrice
Josphine, et le dernier feu de Bengale a illumin l'apothose du grand
Napolon.

[Illustration: Vue extrieure du Cirque National des Champs-Elyses.]

Au lieu de Napolon et de Murt, voici les cuyers; au lieu des mles
cuirassiers, des terribles dragons des invincibles fantassins, voici les
escadrons fminins, l'arme imberbe et vtue  la lgre, qui livre sur
le dos des chevaux, des batailles d'quilibre et d'adresse, franchit
l'espace d'un bond hardi et passe  travers les cerceaux.--Cette arme
arienne reconnat mademoiselle Caroline pour gnral.--Au rgne de la
baonnette et du tambour succde le rgne du cheval; o ses
hritiers emportent au trot et au galop les admirations que l'infanterie
avait gagnes au pas de charge pendant la campagne d'hiver, Et ce petit
chat, cette carpe, cette anguille, cette balle lastique, qui saute, se
roule, miaule, frtille, grimpe, tombe et rebondit, c'est Auriol? Auriol
est la merveille du Cirque-Olympique et son enfant chri. Non-seulement
il plat par sa vivacit charmante, par sa lgret d'cureuil, par la
souplesse de ses cabrioles et l'aisance de ses lazzis, mais il tonne
par l'aplomb gracieux de ses jeux de prodigieux quilibre. Qui ne
connat pas le tour des bouteilles et le saut des chaises, ne connat
rien. Il faut voir avec quelle agilit, quelle sret, quelle adresse
vritablement diabolique, Auriol sort victorieux de ces surprenantes
entreprises. Comme il trouve un appui sur ce verre chancelant et
fragile! comme il monte d'chelons en chelons sur ces chaises en
pyramides, aussi lger qu'un oiseau grimpeur qui va de branche en
branche! Auriol est mince et petit,  peu prs de la taille du gentil
diable Asmode; il a quelque chose de sa malice et de son rire aigre et
moqueur. Je pense qu'Asmode et t Auriol s'il ne s'tait pas cass la
jambe, ce qui l'a forc, au lieu de cabrioler,  prendre bquille.

[Illustration: Auriol.--L'quilibre des bouteilles.]

Les clowns sont les allis d'Auriol, mais ne lui ressemblent pas. Les
clowns font tout avec poids et gravit, ils sont srieux mme dans leurs
tours les plus lestes. Le clown reprsente la matire pure et simple; il
tale sa force musculaire dans toute sa ralit; Auriol, au contraire,
la cache sous mille ruses et mille grces charmantes. On peut comparer
Auriol  la cavalerie lgre, et le clown  la grosse cavalerie.

[Illustration: Auriol.--L'quilibre des chaises.]

Le clown se compose exclusivement d'un bras, d'un poignet, d'une
poitrine, de deux paules et d'une tte de fer. Voyez-le, le clown porte
sur sa tte un clown, son compre, crne contre crne, main contre main,
sans que cet norme poids de chair et d'os meurtrisse ce front de granit
et fasse sourciller mon Hercule.--Mais,  prodige! ce granit et ce fer
deviennent ductiles et s'assouplissent tout  coup. Le clown se trane
et se roule  terre, et son corps n'offre plus qu'un incroyable mlange
de membres mis hors de leur place et confondus. Le pied est la main, la
jambe est le bras, la poitrine est le dos, la tte est... ce que vous
voudrez. C'est un cours complet d'anatomie intervertie.

Ainsi le Cirque-Olympique attire la foule dans sa vaste et magnifique
demeure des Champs-Elyses par ces merveilles d'quitation et ces tours
de sorcier.

[Illustration: Les Clowns anglais du Cirque.]

Jouis des mois de printemps et d't, vaillant Cirque, et panse tes
blessures! Que les ombres des glorieux morts tombs dans tes batailles
d'hiver t'accompagnent aux Champs-Elyses! Saute par-dessus les
banderoles et les charpes; fais caracoler ton coursier  loisir, comme
un conqurant en semestre; lance tes quadriges  travers l'arne, comme
un cocher de Csar; piaffe, pitine, dans l'amble et tourne bride;
dvoile le jarret de tes cuyres et trahis le mystre de leurs mollets;
disloque-toi avec tes clowns; sois charmant avec ton Auriol; mais je le
connais trop bien,  mon brave! pour craindre que tu te laisses endormir
 ces dlices de Capoue. Ds que novembre reviendra, ds que tu verras
poindre  l'horizon le tratre lopard ou l'aigle  double tte; tu
sonneras le boute-selle, en criant: A moi, Auvergne! voici l'ennemi; et
tu laisseras l les batailles pour rire, et tu remettras le feu  tes
canons, et tu te jetteras tte baisse dans les tourbillons de flamme et
de fume, et tu tailleras des croupires  l'ennemi, et tu reprendras
l'dition inpuisable des bulletins de ta grande-arme, et tu
recommenceras le grand tintamarre de tes innombrables victoires!

                          Paulo minora canamus!

Chantons des exploits et des hros moins grands! Le Gymnase nous convie,
et le Gymnase n'a pas  beaucoup prs les gots belliqueux et splendides
du Cirque-Olympique. Il chante dans sa petite salle ses petits couplets
 la lueur de son petit lustre, et y dbite sa petite prose du bout des
lvres, Mais quel aiguillon l'a piqu tout  coup? le voici d'une humeur
massacrante; il s'attaque  la fois  deux ennemis dangereux et pleins
de rancune; aux potes romantiques et aux mauvais avocats. Commenons
par les potes.

Le directeur du thtre de Poitiers est dans la plus grande tristesse;
le drame romantique l'a ruin; depuis longtemps sa salle reste dserte.
En vain, pour la repeupler, il a fait un appel extraordinaire aux nains,
aux gants, aux lphants distingus, aux chiens savants, aux hercules
du Nord,  l'ours de la Mer Glaciale lui-mme: le public n'en veut pas;
il a bien assez de la _Tour de Nesle_ et de _Lucrce Borgia_.--Que faire
donc? Faut-il se noyer ou se pendre? Le directeur aime mieux encore
attendre, afin de mourir de douleur.

Cependant trois drames frappent  sa porte, et se proposent pour relever
sa fortune et assurer son salut. Voyons, dit notre homme. Le premier
psalmodie des vers baroques et rocailleux; c'est Guanhumara, la femme
_Burgrave_; le second chante une musique monotone et spulcrale: c'est
l'opra de _Charles VI_; le troisime dbite des hmistiches froids et
musqus: c'est Holopherne accompagn de _Judith_. O ciel! dit le pauvre
directeur, qui me dlivrera de ces tristes chansons et de ces tristes
vers? Moi, dit une voix calme et ferme, et aussitt une femme simplement
vtue de la robe antique se prsente d'un air chaste et recueilli: c'est
Lucrce, la _Lucrce_ de M. Ponsard. Elle rcite ses rimes pudiques
ravit d'extase toute l'assemble. Le directeur consol se hte
d'accueillir Lucrce. Lucrce est le messie qu'il attendait.--M.
Ponsard, qui assistait  la reprsentation, a trop de sens et de got
pour accepter sans examen cette ovation exagre; il faut aux hommes
comme lui, d'un esprit juste et dlicat, un encens plus finement
prpar.--Maintenant, au tour des avocats! Il s'agit d'un assassin sur
lequel un avocat de Moulins se rue avec fureur; cet avocat demande un
client et une cause  toute force; il tient son assassin et ne le
lchera pas! Quelle plaidoirie il lui mnage! que de beaux mouvements
d'loquence! quel exorde sublime et quelle tonnante proraison! Dj
l'avocat nous donne un chantillon de son savoir-faire; il tonne, il
clate, il dbite avec emphase tous les lieux communs en usage chez les
Dmosthnes de sa trempe; mais, hlas! l'assassin n'tait pas un
assassin; c'est tout simplement un amoureux qui causait dans un bois
avec sa belle; un coup de feu, venu je ne sais d'o, a mis le couple en
fuite: Boyvin, honnte citoyen de Moulins qui flnait par l, reut
quelques grains de plomb, et s'cria; Au meurtre. Le gendarme mit
naturellement la main sur le galant qui fuyait, le souponnant du crime.
Point du tout: un chasseur visait un lapin, et Boyvin s'est trouv l
pour recevoir les claboussures; tel est le mystre. L'avocat a beau
faire et plaider contre l'assassin prtendu, que tout  l'heure il
voulait dfendre, l'affaire ne va pas plus loin et se dnoue par un
mariage. Voil mon avocat sans cause; il est assez plaisant et m'a fait
assez rire pour que je lui envoie le premier plaideur que je
rencontrerai.

M. Alfred de Musset a publi une dlicieuse petite comdie intitule:
_la Quenouille de Barberine_. Barberine est chaste femme qu'un vaurien
attaque pendant l'absence de son mari; le drle s'est vant de la
sduire en quelques heures; non-seulement la vertu de Barberine se
dfend honntement, mais elle remporte une victoire charmante au dpens
de l'ennemi: enferm, par l'adresse de Barberine, dans un tour, 
triples verrous, le sducteur est oblig de filer une quenouille de lin,
comme une femme, pour obtenir sa libert.

[Illustration: Cirque National des Champs-Elyses.]

M. Alfred de Musset a videmment emprunt le sujet de cette aimable
esquisse au joli conte de Senec: _Filez Sur l'amour_; MM. Bayard et
Dumanoir sont venus ensuite. Le vaudeville de la _quenouille et le
Mtier_ rpte Senec et M. Alfred de Musset, mais avec beaucoup moins
d'esprit, de got et de dlicatesse. La quenouille a dgnr en passant
ainsi de main en main.

Si vous visitez, le thtre de la Gat, vous aurez affaire  deux
mlodrames qui n'ont pas grande saveur.

Genevive est si jolie qu'on l'appelle _la perle de Morlaix_. Mais
Genevive n'a que sa beaut; fille d'un simple matelot, elle n'a ni le
bon langage ni les manires du monde; un jeune gentilhomme qui
commenait  l'aimer, s'aperoit de cette ignorance, en rougit, et
dlaisse la perle de Morlaix. Genevive, cependant, a pris cette
aventure au srieux; l'amour lui donne de l'esprit, et peu  peu
l'ignorante paysanne acquiert l'ducation et les talents qui lui
manquaient, et ramne  elle, plus pris que jamais, l'infidle
gentilhomme qui l'pouse: le sujet a un certain charme, mais l'auteur a
mal taill sa perle.

Un Malipieri commet un crime: un autre Malipieri en est accus. La mre
des deux Malipieri connat le criminel; mais pour sauver l'un, il faut
perdre l'autre. Cruelle situation! Malheureusement la maladresse du
drame a convaincu le public que ni l'un ni l'autre des deux Malipieri ne
mritait d'tre sauv, le premier tant aussi coupable que le second, du
crime d'ennui au premier chef.



Promenade sur les Fortifications de Paris.

Fortifier Paris, entourer de murs une ville contenant prs d'un million
d'habitants est, quelque opinion politique que l'on ait  ce sujet, une
des entreprises les plus considrable de la puissance humaine, un des
faits les plus importants de l'histoire contemporaine.

Aujourd'hui, cet immense travail est termin en grande partie; les murs
de l'enceinte sont achevs, les terrassements fort avancs; nos lecteurs
voudront-ils nous suivre dans une excursion sur ces nouveaux remparts,
en nous pardonnant l'aridit de quelques dfinitions techniques
absolument ncessaires  l'intelligence du sujet, et qu'il n'est plus
permis dsormais  un bourgeois de Paris d'ignorer.

I

L'ENCEINTE.

L'enceinte de Paris est compose d'une rue militaire, d'un rempart, d'un
foss et d'un glacis.

Supposons une section faite perpendiculairement  la face de la
muraille, nous aurons la figure ci-dessous.

La ligne A B est suppose l'lvation du terrain naturel, _aa_ est la
rue militaire qui rgne tout autour de l'enceinte; cette rue a 5 mtres
de chausse et 2 mtres d'accotement, elle est macadamise et pave en
certains endroits; des plantations d'arbres en feront un boulevard
unique pour son tendue. L'ensemble des terrassements _abcdefghik_ est
ce qu'on appelle le rempart; on y distingue: _bc_ le terre-plein; il se
lie avec le terrain naturel par un talus que l'on nomme le talus
intrieur, _de_ et _fg_ sont des gradins ou banquettes sur lesquelles se
tiennent les soldats qui font la fusillade.

        [Illustration:

        _a1 a2_ rue militaire.           _k l_ Escarpe.
        _a b_ Talus intrieur.           _m n_ cunette
        _b c_ Terre-plein.               _o p_ Contrescarpe.
        _a b c f g_ Banquette,           _p q_ Glacis.
        _h i_ Plonge.
        _j k_ Talus extrieur.]

Lorsqu'on se sert d'artillerie, on met de niveau les deux banquettes,
soit que l'on veuille tirer  embrasure, c'est--dire  travers le
parapet entaill, ou bien  barbette par-dessus la plonge.

[Illustration: Pice tirant  embrasure. Pice tirant  barbette.]

Nous venons de parler de plonge, de parapets que nous ne connaissons
pas encore. Le parapet est cette masse de terre _g h i k_ qui met 
couvert le dfenseur de la place; elle doit rsister au canon; on lui
donne pour cela 6 mtres d'paisseur, Quant  la plonge, c'est
l'inclinaison _h i_, elle est au 6, c'est--dire que le point _i_ se
trouve de 1 mtre moins lev que le point _h_. Cette inclinaison laisse
un champ suffisant  l'arme du soldat. _i k_ est le talus extrieur; le
petit espace _k l_, la berme. Toutes ces terres sont soutenues par un
revtement en maonnerie qui rgne dans tout le dveloppement de
l'enceinte; sa hauteur est de 10 mtres, son paisseur moyenne de 3
mtres 50 centimtres. De 5 en 5 mtres il est renforc par des massifs
de maonnerie qui entrent de 2 mtres dans les terres du parapet, et que
l'on nomme contre-forts. Intrieurement, ce mur s'lve
perpendiculairement  l'extrieur, il a une lgre inclinaison qui lui
donne plus de solidit; construit en moellons ordinaires et mortier
hydraulique, il est revtu d'un parement en meulire de 1 mtre
d'paisseur, et couronn d'une tablette en pierre de taille faisant
saillie; les chanes d'angles saillants sont aussi en pierre de taille;
sur la face intrieure! un enduit le dfend de l'humidit, et une chape
en mastic bitumeux le prserve des filtrations de la pluie.

[Illustration.]

La ligne forme par la tablette, s'appelle la magistrale; la face
extrieure du revtement, l'escarpe.

Le foss a 15 mtres de largeur; au milieu se trouve un autre petit
foss de 1 mtre 50 centimtres de largeur et de profondeur, qui sert 
l'coulement des eaux; c'est la cunette.

Par opposition  l'escarpe, l'autre paroi du foss se nomme la
contrescarpe; on a jug inutile de la revtir en maonnerie, on a donc
form un talus  45.

En avant du foss, le terrain est dispos de manire  couvrir les
maonneries de l'escarpe,  laquelle on pourrait, sans cette prcaution,
faire brche de loin; et de telle sorte qu'un homme ne puisse s'y
prsenter sans tre parfaitement vu des soldats placs derrire le
parapet. Ce terrassement extrieur forme le glacis de la place.

[Illustration.]

Mais pourquoi ce rempart, au lieu de suivre une ligne continue, se
trouve-t-il ainsi bris systmatiquement? Cette brisure est commande
par la ncessit de pouvoir du haut des murs en surveiller le pied dans
toute son tendue. On conoit, en effet, que du haut d'une muraille qui
n'aurait ni rentrants ni saillants, le dfenseur ne pourrait atteindre
l'assigeant qui aurait dpass le point extrme de la plonge de ses
projectiles, en sorte que celui-ci se trouvant  l'abri prcisment
contre le rempart mme, pourrait facilement l'attaquer par la mine ou
par tout autre moyen, et mme planter des chelles, et monter  couvert
jusqu'auprs de son ennemi avec tout l'avantage de l'imptuosit de
t'attaque. Ces abris o les feux de la dfense ne peuvent atteindre
l'attaque, s'appellent des _angles morts_. Mais quand, par une habile
disposition, une portion de fortification est vue par une autre de
manire  ce qu'on ne puisse en approcher impunment, on dit que la
seconde est _flanque_ par la premire. C'est  viter les angles morts
et  se procurer de bons flanquements que consiste en partie la science
de l'ingnieur.

[Illustration.]

Si donc le polygone A B C D tait  fortifier, au lieu d'lever un
rempart sur les lignes primitives AB, BC, CD, on lui ferait suivre le
contour _Aa, ab, bc, cd, dB_, etc. L'ensemble des lignes _Aa, ab, ac,
cd, dB_ est ce qu'on appelle un front de fortification. Elles doivent
remplir les confions suivantes:

_A b_ doit parfaitement flanquer les lignes _Bd, dc_ et une partie de
_bc_; et rciproquement, _dc_ doit flanquer _Aa, ab_ et la partie de
_bc_ qui ne l'est pas par _ab_. De cette manire, le front entier
n'offrira aucun angle mort  l'assaillant.

Une enceinte se composera d'une suite de fronts, et prsentera ainsi une
srie de parties saillantes _b'a'Aab, cdBef_ et relies entre elles par
les lignes _bc, fh_. Ces parties saillantes s'appellent des bastions;
ces lignes, des courtines.

Le bastion est la partie la moins couverte de la fortification; c'est
sur lui que se dirigeront les efforts de l'attaque. La courtine sera, au
contraire, la partie la plus abrite; c'est sur elle que passeront les
routes, que s'ouvriront les portes de la ville.

[Illustration.]

C'est sur les flancs que repose la sret de l'enceinte; les faces
donnent des feux dans la campagne; pour teindre ces feux, l'ennemi est
oblig d'tablir des batteries dans le prolongement mme des flancs,
afin de faire ricocher ses projectiles sur les pices places le long de
ces faces. L'on voit de suite que plus l'angle du bastion sera obtus,
plus il sera difficile d'en ricocher les faces; car il faudra d'autant
plus reculer les batteries  ricochet pour les mettre hors de la porte
des feux des bastions voisins. Aussi est-ce un axiome en fortification,
qu'une suite de fronts en ligne droite est inattaquable. Nous nous
sommes tendus sur ce principe, parce que c'est justement lui qui fait
la force de l'enceinte de Paris, dont presque tous les fronts se
dveloppent suivant une ligne droite.

Les dimensions d'un front ne sont pas arbitraires. Pour que le point _c_
flanque le saillant A du bastion, il ne faut pas que cette distance
dpasse la porte des armes  feu. Si l'on prenait pour base la porte
du canon,  la fin du sige, quand l'ennemi qui a fait brche  ct du
point A donne l'assaut, l'assig, dont toute l'artillerie a t
dmonte, n'aurait pour se dfendre qu'un feu de mousqueterie
impuissant. Si, au contraire, on se basait sur le fusil de munition,
dont le tir  six cents mtres n'a plus de certitude, on aurait des
courtines trop courtes, des bastions trop rapprochs, et la dpense
s'augmenterait considrablement sans avantage. La base adopte est la
porte du fusil de rempart, gros fusil qui se tire avec un appui. Le
support est un piquet que l'on fiche dans la plonge du parapet; dans sa
tte est creus un trou cylindrique pour recevoir le pivot du fusil. Ce
fusil se charge par la culasse; son tir est exact de deux cents  six
cents mtres; la balle peut ricocher jusqu'au double de cette dernire
distance. On a donc donn  C A la longueur de deux cent cinquante
mtres; _c_ A s'appelle la ligne de dfense. On comprend comment on peut
dduire de la longueur de la ligne de dfense et de la hauteur du
parapet la grandeur des autres parties du front.

Nous pouvons maintenant faire le tour de l'enceinte sans rien rencontrer
dont nous ne sachions le nom, la cause, l'effet.

Quels sont les points occups par cette enceinte. Elle n'a pas moins de
quatre-vingt-quatorze fronts; pour se faire une ide d'un pareil
dveloppement, qu'il suffise de savoir qu' Metz, une des plus fortes
places de France, il ne s'en trouve que vingt.

[Illustration:]

Sur la rive gauche on compte vingt-six bastions; l'enceinte commence 
l'extrmit occidentale du parc de Bercy, s'tend en ligne droite
jusqu' Gentilly; l elle se contourne en une espce de fer  cheval,
puis reprend une direction rectiligne jusqu' Montrouge, fait un coude
et va tout droit ensuite aboutir  la Seine, en face le milieu du
Point-du-Jour, aprs avoir ainsi enferm Austerlitz, le Petit-Gentilly,
le Petit-Montrouge, Vaugirard et Grenelle.

A mille mtres environ, plus en aval, reprend l'enceinte de la rive
droite. Aprs avoir entour le Point-du-Jour, elle longe le bois de
Boulogne jusqu' Sablonville, forme un rentrant  la porte Maillot;
puis, donnant passage au chemin de la Rvolte, s'inflchit jusqu'au
milieu de l'angle form par l'avenue de Clichy et l'avenue de
Saint-Ourcq. A ce point elle Se dirige en ligne droite jusqu'au canal
Saint-Denis; l elle tourne au sud-est. Arrive au canal de l'Ourcq,
elle court du nord au sud; aux prs Saint-Servais, deux de ses fronts
reprennent la direction de l'ouest  l'est, mais elle la quitte  la
hauteur de Romainville pour descendre en ligne droite jusqu' Saint
Mand; alors elle fait un coude et va finir  la Seine, juste en face du
pont o commence l'enceinte de la rive gauche.

La rive droite possde soixante-huit fronts qui enveloppent le
Point-du-Jour, Auteuil, Passy, les Ternes, les Batignolles, Montmartre,
la Chapelle, la Villette, Belleville, Mnilmontant, la Grande-Pinte et
Bercy.

[Illustration.]

Cette enceinte laisse un passage  toutes les routes existantes, et l'on
n'en compte pas moins de trente-cinq; en ces diffrents points le foss
est interrompu ainsi que le rempart. On a jug inutile de construire des
portes de ville. En cas de guerre, on ferait bien facilement les travaux
ncessaires pour mettre ces troues  l'abri de toute attaque. C'est
dans cette prvision que le Gouvernement a fait l'acquisition d'une
bande de terrain de 100 mtres de large et 250 de long,  droite et 
gauche de chacune d'elles. D'autres emplacements marqus _a_ sur le
plan, ont aussi t achets pour la formation des tablissements
militaires ncessaire au service de la place. Enfin, sur une zone de 250
mtres en avant la crte des glacis, il est dfendu d'lever aucune
construction. Si l'on compare cette enceinte aux anciennes murailles
fortifies qui ont entour Paris;  la Cit (A) qui soutint contre les
Normands le fameux sige de 885;  l'enceinte de Louis-le-Gros, en 1134
(B);  celles de Philippe-Auguste (C) en 1208, de Marcel (D) en 1356, de
Louis XIII (E) en 1630, on est effray de trouver un pareil
accroissement, et rependant l'esprit entrevoit sans peine l'poque o la
ville ira toucher ces nouveaux remparts. A eux seuls ils offrent une
dfense trs respectable; mais leur force est presque double par un
systme de forts qui forment comme une premire enceinte dont ils ne
seraient que le rduit.

_(La suite  un prochain numro.)_



Revue algrienne.

Les oprations militaires ont continu  tre diriges avec une
nergique activit et d'incontestables succs, dans les diverses
provinces de l'Algrie, pendant les mois de mars, d'avril et de mai.
Partout nos colonnes ont pris une offensive hardie; partout la guerre a
t pousse  fond, en vue d'amener l'entire soumission des Arabes et
de prparer les voies  la colonisation, qui seule, aprs la conqute
peut nous maintenir en possession du territoire soumis  nos armes.
Depuis deux annes des rsultats trs satisfaisants avaient t obtenus;
depuis trois mois ils ont t plus dcisifs encore; et, sans se bercer
d'illusions chimriques, il est permis maintenant d'entrevoir et
d'esprer le terme de la lutte soutenue avec une si constante et, il
faut le reconnatre, une si admirable opinitret par notre persvrant
ennemi, Abd-el-Kader.

Il y a deux annes, en 1841, l'mir, aprs avoir tir la nation arabe
d'un sommeil de trois sicles, dominait sur la presque totalit des
provinces d'Oran et de Titteri; il poussait des incursions incessantes
jusque dans les environs d'Alger. Son gouvernement tait compltement
organis: il battait monnaie; ses khalifahs levaient rgulirement en
son nom les impts; il disposait d'un corps de troupes rgulires,
vritable arme permanente organise  l'europenne, recrute de
transfuges trangers et s'levant dj  cinq ou six mille hommes.
Matre des deux villes importantes de Mascara et de Tiemcen, il s'tait
cr, hors de notre porte immdiate, des postes de guerre, Saida,
Tagdemt, Boghar, Thaza, contenant des dpts et mme des fabriques
d'armes. Il avait mis en culture de vastes et fertiles domaines
appartenant autrefois au beylik turc, et en tirait d'abondantes
ressources: enfin,  son ordre, quinze  vingt mille cavaliers pouvaient
tre runis contre nous sur un point donn.

Voici maintenant ce qui a t fait en deux ans par notre vaillante
arme. Ds les premiers jours de mai 1841, les rguliers et volontaires
de l'mir taient battus et disperss prs de Milianah. Peu de temps
aprs, il avait perdu sa petite arme permanente, et, avec elle, Boghar,
dtruit le 23 mai, Tagdemt le 25, Thaza le 26, et Saida au mois
d'octobre suivant. Mascara, Tiemcen, taient occups par des garnisons
franaises. Abd-el-Kader n'avait plus ni ses terres domaniales, ni ses
moyens d'impt et de recrutement; ses rguliers taient  peu prs
anantis, ses 20,000 volontaires rduits  2 ou 3,000, et les terribles
Madjouths, ces pirates de la Mtidjah, incorpore dans nos auxiliaires
indignes. Les garnisons de Mdah et de Milianah, jusqu'alors en
quelque sorte captives, agissaient au loin. Une grande partie des tribus
de la province d'Oran nous amenait le cheval de la soumission.
Aujourd'hui les khalifahs, revtus par nous du burnous d'investiture, y
exercent, au nom de la France, leur autorit; 9  10,000 cavaliers et
fantassins, nos plus acharns ennemis autrefois, servent et combattent
dans nos rang, et la guerre, qui svissait jusqu'aux portes d'Alger, est
 trente ou quarante lieues de notre capitale africaine.

Malgr tant de pertes et de dfections, Abd-el-Kader semble avoir puis,
dans ses revers mmes, une nouvelle nergie. Loin d'abattre son courage,
l'adversit l'a plutt encore grandi, et  mesure mme que ses
ressources s'puisent, son gnie infatigable se multiplie pour en crer
de nouvelles. A sa voix, des tribus ont transport leurs tentes dans les
montagnes. Amoindri comme chef militaire, frapp dans les deux nerfs de
la guerre, l'impt et le recrutement, l'mir est toujours respect et
redout comme grand marabout, et les khalifahs qu'il avait nomms lui
sont tous demeurs fidles. Dans ces derniers mois cependant, sa
puissance a t plus fortement branle que jamais et le succs de nos
armes lui a port des coups dont elle aura grand'peine  se relever.

L'anne 1843 avait vu reparatre Abd-el-Kader plutt en partisan qu'en
mir (V. _Illustration_, N 3, p. 37). La terreur qu'il exerce, au nom
du Coran, sur les tribus auxquelles l'honneur fait un devoir de
combattre et de mourir pour leur religion, et les intelligences secrtes
qu'il entretient avec certains hommes puissants expliquent l'empire
qu'il a conserv. Le mouvement occasionne en fvrier dernier, par sa
prsence dans les environs de Cherchel, ayant gagn les montagnes de
l'Ouest, notre arme s'est mise en marche pour chtier et matriser ces
soulvements; car elle a, depuis que notre occupation s'est tendue sur
une grande partie du pays, deux rles  jouer: celui de l'offensive et
celui de la protection.

Dans ce double but ont d tre cres quatre nouveaux tablissements
militaires, destins  garantir les succs obtenus et  favoriser en
mme temps la conqute du territoire encore insoumis entre le Chlif, la
Mina et le dsert, thtre des hostilits entretenues par Abd-el-Kader
et ses deux khalifahs, El-Berkani et Sidi Embarrek. Ces postes sont
Tns, El-Esnam, sur le Chlif central (ce camp a, par dcision du
ministre de la Guerre, du 16 mai, reu le nom d'Orlans-Ville); Tiaret,
au nord-est de Tagdemt et tout prs du revers sud de la chane de
l'Ouarenseris, et Teniet-el-Had, au revers sud de l'est de la mme
chane.

L'occupation dfinitive de Tns, o a t install sur la cte un
poste-magasin, et la formation des camps d'El-Esnam et de Tiaret, ont eu
lieu vers la fin d'avril.

Pendant que la province d'Alger jouissait d'une tranquillit qu'aucun
vnement srieux n'est venu troubler, et qu'elle voyait se poursuivre
paisiblement l'oeuvre de la colonisation, par la cration des nouveaux
villages, Saint-Ferdinand Sainte-Amlie, comme par le dveloppement des
anciens Drariah, Douera, etc., les khalifahs d'Abd-el-Kader, El-Berkani,
et Sidi Embarrek, reparaissaient dans les montagnes  l'ouest de
Cherchel et au nord de Milianah, et ravivaient l'insurrection dans la
province de Titteri. Du 31 mars au 20 avril, nos colonnes, au nombre de
sept, ont sillonn de nouveau dans tous les sens le territoire des
Beni-Menasser et des autres tribus voisines, dont la rsistance est
favorise par l'excessive asprit du territoire. Elles ont fait un mal
immense aux Beni-Kerrahs, aux Beni-Denys, Thectas, Bou-Melek et enlev
plusieurs kads nomms par l'mir. Nos auxiliaires indignes nous ont
prt la plus utile assistance: notre kalifah, Sidi M'Barek, a saisi sur
les tribus fugitives 600 prisonniers et 2,000 ttes de btail; le Kad
des Righa, prs Milianah, a fait l'avant-garde de nos colonnes avec 200
de ses kabales. Ainsi nos allis se compromettent de plus en plus au
service de notre cause et prparent notre domination gnrale sur
l'Algrie.

La division de Mostaganem, aux ordres du gnral Gentil, fouillait vers
la mme poque, les montagnes des Beni-Zroual et le 20 mars elle
enlevait de vive force le marabout de Sidi; Lekkal, chez les
Ouled-Khrelouf, tuait  l'ennemi 300 hommes et faisait 712 prisonniers.

L'arme ouvrait en mme temps la route de Blidah au Chlif, ouvrage
considrable qui lui fait le plus grand honneur. Les travaux de
terrassement, y compris l'embranchement de Milianah, n'ont pas moins de
80,000 mtres.

Un colonne part de Mdah, le 16 avril, sous les ordres du duc d'Aumale,
pour pacifier les Adaoura. Les Rhamans, lis aux tribus fidles 
Abd-el-Kader, dans le sud de Thaza, et tablis prs du lac de Kesaria
(10 lieues sud-est de Boghar), sont surpris de nuit et perdent 12,000
moutons et 500 chameaux.

Ds le 6 avril, le lieutenant-gnral La Moricire est sorti de Mascara
avec sa division, et va reconnatre la meilleure direction  prendre
pour gagner Tiaret, sur la limite du dsert,  travers la montagne de
Tagdemt. Abd-el-Kader, mettant aussitt son loignement  profit,
traverse Frendah  la tte de 2,000 cavaliers, et se porte de
l'Ouarenseris sur Mascara par le sud de la Iacoubia (on appelle du nom
de Iacoubia l'ensemble des tribus tablies, dans la province d'Oran,
entre le dsert d'Angad et le littoral de la Mditerrane, et
spcialement places, du temps des Turcs, sous la domination des Douairs
et des Zmlas). La puissante tribu des Hachems-Gharabas, berceau de la
famille de l'mir, s'tait soumise et continuait  cultiver la fertile
plaine d'Eghrs. Grce  son audacieux mouvement, Abd-el-Kader dtermine
cette tribu  la dfection et l'emmne tout entire  sa suite. De
svres chtiments et sa ruine presque complte la feront bientt
repentir de sa fatale rsolution.

[Illustration: Le lieutenant-gnral Changarnier.]

[Note 1: En 1836, M. Changarnier tait chef de bataillon au 2e lger. Le
21 novembre, lorsque commena le mouvement de retraite, le bataillon
d'arrire-garde qu'il commandait fut envelopp et serr de si prs,
qu'il eut  peine le temps de faire former le carr pour arrter la
cavalerie qui le dbordait. Dans ce moment difficile, o les grandes
mes rvlent leur puissance, le commandant Changarnier, pour exciter
l'ardeur de sa troupe, l'exhorta par des paroles qui vont au coeur du
soldat, et traversa, en les refoulant, ces ennemis prts  le frapper
comme une victime dvoue au fatal yatagan. Cette action d'clat lui
valut les applaudissements de l'arme, dont il contribua ainsi  assurer
le salut. Depuis, M. Changarnier s'est montr un de nos plus habiles
capitaines dans la guerre d'Afrique, et chacun de ses grades a t
achet par quelque brillant fait d'armes.]

Cette diversion ne dtourne pas un instant le gnral La Moricire de
l'accomplissement de son projet. Le 23 avril, il occupe Tiaret, fait
commencer immdiatement les travaux d'installation, y laisse une
garnison de 900 hommes, avec 70,000 rations et 66,000 cartouches, et se
met  la poursuite d'Abd-el-Kader. Celui-ci, en effet, avec ses 2,000
chevaux, et plus encore ses lettres et ses intrigues, a russi 
produire une assez grande fermentation sur la frontire du sud. Les
populations, effrayes, demandent simultanment des secours au colonel
Tempoure,  Tlemcen; au gnral Bedeau, chez les Djafras; au colonel
Gry, qui manoeuvre en avant de Mascara; enfin au gnral La Moricire,
qui, aprs avoir jet les bases de l'tablissement de Tiaret, s'est
port du ct de Frendah pour couvrir les Shamas. Le gnral
Mustapha-ben-Ismal, parti d'Oran, vient le rejoindre  la tte de son
goum (corps de cavalerie; en arabe, _drapeau_) des Douairs et des
Zmlas. Le 2 mai, le colonel Gry atteint la queue d'une colonne
migrante, et les troupes de l'mir sont culbutes par les Shamas
soutenus par le gnral La Moricire. Le 8, le gnral Bedeau entre sur
le territoire des Djafras. Zetouni-Ould-bou-Chareb, institu par
Abd-el-Kader khalifahs de ce territoire, essaie vainement de lui
rsister; le 13 il est fait prisonnier.

[Illustration: Vue de Collo, prs Constantine]

[Note 2: Collo, ou le Colo (en arabe Colla), que les indignes appellent
aussi Coul ou Coullou, est une bourgade de 2,000 mes, situe au bord de
la mer, prs d'un mouillage o les btiments sont  l'abri de vents du
nord-ouest, extrmement dangereux sur cette cte Il est  120 kilomtres
de Bougie,  60 de Djidjelij,  100 de Bone,  40 de Philippeville, vers
l'extrmit nord-ouest du golfe de Stora, et  environ 90 kilomtres
nord de Constantine, il est bti au pied d'une montagne, sur les ruines
d'une ville plus considrable, que les Romains avaient entoure de
murailles, et dont l'enceinte, anciennement dtruite par des Goths, n'a
jamais t releve. Ce bourg est dfendu par un mauvais chteau, o les
Turcs entretenaient d'ordinaire une petite garnison commande par un
aga. Collo a t occup le 11 avril 1843 par les troupes franaises,
sous les ordres du gnral Baraguay-d'Hilliers.]

Dans la province de Constantine, les oprations diriges au mois de mars
contre les montagnards de l'Edough par le gnral Baraguay-d'Hilliers
ont t couronnes de succs. Les population kabales, refoules dans
les gorges d'Akecha, se rendent  discrtion, aprs avoir essuy des
pertes immenses. Le chef et l'instigateur de l'insurrection, le marabout
Sy-Zeghdoud, surpris et tu dans le combat. Sa mort rend la scurit 
nos grandes communications dans la province. Au commencement d'avril,
une colonne franaise va chtier les Ouled-Sebah,  plus de vingt lieues
de Constantine, tandis que notre cheikh el Arab, Ben-Ganah, avec ses
seules forces indignes, bat le khalifah d'Abd-el-Kader  Biscara, et
lui fait perdre 100 chevaux. Le 11 avril, un corps expditionnaire
occupe Collo. Parti de cette ville le 14, sur trois colonnes, il
rencontre une rsistance trs vive de la part des Kabales et
soutient contre eux, notamment sur Dar-el-Outa, de rudes et pnibles
combats. Les villages ennemis sont dvasts et des forts entires
incendies et dtruites, ncessit cruelle que commandent peut-tre les
exigences de la guerre, mais que ne sauraient trop dplorer l'humanit
et la civilisation!

De son ct, le gnral Bugeaud se dirige de Milianah, le 23 avril sur
El-Esnam, o il arrive le 26, en mme temps que le gnral Gentil, venu
de Mostaganem. Le nouveau camp est trac, le 27, sur l'emplacement des
ruines romaines destines  tre bientt transformes en une ville
importante. Le 28, commencent les travaux de la route de communication
avec Tns et la mer; ils sont inquits par Ben-Kossili, agha
d'Abd-el-Kader dans le Dahra (nord, portion de la province d'Oran
comprise entre le Chlif et la mer). Le gnral Bourjolly et notre
khalifah, Ben-Abdallah le mettent en fuite. A l'entre d'un dfil d'une
lieue, nos troupes rencontrent un terrain horriblement accident et des
difficults presque insurmontables. Il fallait pratiquer la route
carrossable  travers des roches calcaires que sillonnait pniblement un
troit sentier. La pioche et la pelle ne pouvaient plus tre utilises;
c'tait le ptard et le pic  roc. On jugea que quinze jours au moins
taient ncessaires pour ouvrir un passage  nos chariots; mais les
troupes y mirent tant d'ardeur, qu'au septime jour le convoi parvint au
port de Tns.

Aprs avoir install le camp d'El-Esnam, dont le commandement est confi
au colonel Caveignac, le gouverneur-gnral attaque, le 11 mai, les
Seghia, qui menaaient les cts de la roule rendue praticable, et
dominent l'ouest du Dahra. Le 12, le gros de la tribu est atteint par
l'avant-garde aux ordres du colonel Plissier: 2,000 prisonniers tombent
en notre pouvoir, avec 10  12,000 ttes de btail, 4  500 juments ou
poulains, etc. Cet vnement entrane la soumission de toutes les tribus
du territoire de Tns jusqu' l'embouchure du Chlif, et le poste
d'El-Esnam en assure la dure.

Tout annonce que nos deux tablissements deviendront trs promptement
des points importants de commerce. Dj le 16 mai il y avait  Tns 243
industriels ou commerante en tout genre, qui demandaient des
concessions pour s'y tablir; 87 taient dj pourvus et construisaient
leurs baraques; il rgnait une grande abondance de toutes choses, et ce
qui le prouve, c'est que la douane avait fait 1,500 francs de recette.

Le 14 mai, le gnral Gentil a fait une forte razzia sur des fractions
rebelles des Flitas: 51 cavaliers du 2e rgiment de chasseurs d'Afrique,
auxquels 60 sont venus se runir un peu plus tard, ont soutenu longtemps
les efforts de 3 ou 400 cavaliers rguliers et de 1,000  1,200 chevaux
des tribus. Les chasseurs ne pouvant plus combattre comme cavalerie, se
sont rfugis sur une butte o se trouvent le marabout de Sidi-Rachet et
un cimetire. Ils ont mis pied  terre, ont entour leurs chevaux, et,
couchs  plat-ventre, pour ne pas tre tous tus par un feu trs
suprieur, ils ne se relevaient que pour repousser les cavaliers
rguliers et les gens des tribus qui avaient galement mis pied  terre
pour les enlever. Ils ont ainsi rendu vaines les attaques rptes de
cette multitude; et quand, aprs plus de deux heures de rsistance, ils
ont t dlivres par un bataillon du 32e, il y avait 14 chasseurs tus,
32 blesss, et 37 chevaux avaient pri sous les balles; les environs du
marabout taient jonchs de cadavres ennemis.

Aprs avoir fait commencer rtablissement de Teniet-el-Had, et dirig
quelques courtes et heureuses oprations dans le Dahra, le gnral
Changarnier, avec des troupes retires de Cherchel, a envahi les tribus
qui habitent la chane de l'Ouarenseris. Le 18 mai, il a refoul une
nombreuse population sur le grand pic est. Nos soldats voulaient enlever
d'assaut cette forteresse naturelle, forme de rochers se dressant
perpendiculairement  une hauteur qui varie de 100  200 mtres; mais
les Kabales font rouler sur eux des pierres dont l'effet et t plus
meurtrier que la fusillade. Le gnral Changarnier retient leur lan, et
se borne  faire occuper toutes les issues, prsumant bien que le dfaut
de subsistances pour eux et leurs troupeaux ferait capituler les
Kabales. En effet, le 19 au matin, les pourparlers commencrent. Le 20,
 deux heures aprs midi, sur les deux grands cts de la montagne, on
vit descendre de longues files d'habitants et de troupeaux. Tous les
hommes pourvus, pour la plupart, d'une abondante provision de
cartouches, furent dsarms. A la fin de la jour ne, le gnral
Changarnier avait en son pouvoir 2,000 prisonniers, 800 boeufs, 8,000
moutons et 150 btes de somme. Ce succs fut chrement achet par la
mort du colonel d'Illens, du 58e de ligne.

Mais de toutes ces oprations habilement conduites et excutes dans ces
derniers mois, la plus importante est celle qui a fait tomber entre les
mains de M. le duc d'Aumale la Smalah d'Abd-el-Kader.

Depuis deux ans, l'mir et les principaux personnages attachs  sa
fortune, avaient runi leurs familles et leurs biens sur la frontire du
dsert Cette runion, value  environ 12  15,000 personnes,
comprenait ce qu'on appelle la smalah. Essentiellement ambulante, elle
s'enfona dans le Shara (dsert), revenait dans le Tell (terres
cultives), ou se jetait sur les cts, suivant les vicissitudes de la
guerre. Abd-el-Kader avait t trs attentif  la pourvoir des chameaux
et des mulets ncessaires pour transporter les effets, les malades, les
vieillards, les enfants et les femmes de distinction. L'mir attachait
un grand prix  la soustraire  notre atteinte, et la plus grande partie
de l'infanterie rgulire qui lui reste tait affecte  la garde de ces
prcieuses richesses.

[Illustration: Prise de la Smalah.]

Le 10 mai, M. le duc d'Aumale charg par le gouverneur-gnral de
poursuivre la smalah et de s'en emparer, s'avance dans le sud de
l'Ouarenseris, avec l,300 baonnettes, 600 chevaux, vingt jours de
vivres, aprs avoir laiss un dpt d'approvisionnement dans les ruines
du fort de ce nom. Le 14, le petit village de Goudjilah,  53 lieues de
Boghar, est cern et occup. L on apprend que la smalah est  11 lieues
au sud-ouest,  Ouessek-ou-Rekai.  la suite de plusieurs marches et
contre-marches,  travers des plaines immenses sans eau, et aprs une
course de 20 lieues en vingt-cinq heures, l'avant-garde de la colonne,
compose seulement de 500 chevaux, dcouvre, le 10,  onze heures du
matin, la smalah tout entire (environ 300Douars) tablie sur la source
de Taguin,  30 lieues de Boghar.  l'instant mme ce corps si infrieur
en nombre  ses adversaires, se lance au galop, sur les pas du duc
d'Aumale, du colonel de spahis Jusuf, et du lieutenant-colonel Morris,
et culbute tout ce qu'il rencontre sur son passage, au milieu de cette
ville de tentes qui couvraient une demi-lieue de surface. Deux heures
aprs, tout ce qui pouvait fuir tait en droute dans plusieurs
directions. 3,600 prisonniers, dont environ 300 personnages de marque,
les fantassins rguliers tus ou disperss, quatre drapeaux, un canon,
deux affts, les tentes de l'mir, son trsor, sa correspondance, la
famille de ses principaux lieutenants, un butin immense, tels sont les
trophes de cette mmorable journe, L'une des plus glorieuses pour nos
armes en Algrie.

[Illustration: Mort du gnral Mustapha-ben-Ismal.--Voir son portrait
page 121.]

Trois jours aprs, le 10, la colonne du gnral La Moricire atteignit
les fuyards, les entoura, et leur enleva 2,500 mes avec leurs troupeaux
et leurs chevaux. Ce succs n'a pas tard  tre suivi d'une perte
sensible. Le 21 mai,  midi, le gnral Thiry, commandant la
subdivision d'Oran, a reu l'avis de la mort du gnral
Mustapha-ben-Ismal (V.. son portrait dans _l'Illustration_ n 8, p.
121), tu la veille,  quatre heures aprs midi,  25 ou 30 lieues
d'Oran,  El-Brada, prs de Kerroucha, entre l'Oued-Belouk et Zamoura,
dans une petite affaire d'arrire-garde, Mustapha revenait  Oran, avec
son makhzen charg du butin pris  la razzia du 19, lorsqu'en traversant
un bois sur le territoire dis Plitas, il fut attaque par des Arabes en
embuscade, et tu presque  bout portant d'une balle qui le frappa en
pleine poitrine. La panique devint gnrale parmi les 5 ou 600 cavaliers
douairs qui l'accompagnaient; leur dmoralisation fut telle, qu'ils
abandonnrent le corps de leur vieux gnral au pouvoir de l'ennemi. On
annonce qu'Abd-el-Kader a fait mutiler le cadavre de Mustapha et
promener sa tte en triomphe parmi les tribus qui lui obissent encore,
Mustapha-ben-Ismal, vieillard octognaire, tait au service de la
France depuis 1835, avait t nomm marchal-de-Camp le 29 juillet 1837
et commandeur de la Lgion-d'Honneur le 5 fvrier 1842. Toute dplorable
qu'elle est, la perte de ce fidle et vaillant guerrier ne saurait
dtruire l'effet moral produit sur les populations arabes par la capture
de la smalah d'Abd-el-Kader, surtout si, comme l'assurent des nouvelles
particulires, ce chef a t lui-mme grivement bless d'une balle  la
cuisse dans l'affaire du 19 mai.

CACHET D'ABD-EL-KADER.

Le cachet (en arabe tabaa) est le sceau de nos anciens seigneurs du
Moyen-Age; mais au lieu de reprsenter les armoiries, le cachet arabe ne
contient en gnral que le nom de son possesseur, avec une courte
lgende pieuse. Les fonctionnaires arabes ont seuls le droit d'avoir un
cachet, et on le leur retire lorsqu'ils sont destitus. Cet usage est
particulier  l'Algrie. Aussi le fonctionnaire arabe ne se spare-t-il
de son cachet, qui est sa vie, dans aucune circonstance, ni le jour ni
la nuit. Il n'a d'ailleurs pas d'autre signature officielle.

Voici les diffrentes inscriptions graves sur le cachet d'Abd-el-Kader.

[Illustration.]

Au centre voyez deux triangles: Abd-el-Kader ben (fils) de Mahi-Eddin,
1218 (anne de l'hgire correspondant  l'an du Christ 1832), poque 
laquelle Abd-el-Kader a t proclam sultan.

Les deux grands triangles forment, par leur application l'un sur
l'autre, six petits triangle. Dans le premier, en haut, on lit: _Allah_
(Dieu): dans les deux  gauche; Mohammed, _Abou-Bekr_; dans les deux 
droite: _Ali Osman_; dans le dernier, en bas: _Omar_, (Abou-Bekr, Ali,
Osman et Omar sont les quatre premiers khalifes successeurs de Mahomet.)

Dans les six compartimente, en dehors des deux triangles, en commenant
par le compartiment infrieur  droite du triangle dont la pointe est en
bas, on lit: _Mondana_ (notre Matre); _Emir-el-Mommenin_ (Prince des
Croyants); _El-Mansour_ (le Victorieux); _Billah_ (par Dieu); _El-Kader_
(le Puissant); El-Moutin (le Solide).

L'inscription entre les deux cercles concentriques renferme la lgende,
en commenant au-dessus du mot El-Mansour. Celui qui aura par
l'intervention du Prophte l'assistance protectrice de Dieu, si les
lions le rencontrent, ils fuiront dans leur tanire.



Le recrutement en France.

Le systme de recrutement adopt dans un pays est la base de toute son
organisation militaire, puisque c'est le recrutement qui fournit les
lments essentiels de l'arme. Un projet de loi destin  tablir le
ntre sur des bases fixes et dfinitives vient d'tre adopt avec des
modifications par la Chambre des Pairs.

L'engagement volontaire  pris d'argent, consquence d'une civilisation
politique dsormais arrire, est devenu insuffisant et impraticable. La
loi le proscrit comme un principe d'avilissement pour l'arme. Il est
encore employ en Angleterre, parce que l'arme, simple instrument de
domination extrieure, n'y a qu'une importance secondaire; mais l mme
on a t oblig d'instituer pour la dfense du sol une milice recrute
par la voie du sort. L'obligation du tous les membres de la socit de
concourir  sa dfense, condition ncessaire de la thorie politique qui
fait de l'tat la chose de tous et donne  tout homme une patrie, est
universellement reconnu en Europe.

En Russie, les serfs, choisis arbitrairement pour le mtier de soldats,
servent vingt-cinq annes, au bout desquelles ils ont, pour rcompense,
la qualit d'hommes libres et des emplois subalternes dans
l'administration et surtout dans la police. L'arme est ainsi compose
en grande majorit de vieux soldats. Elle cote peu, parce que les
denres de premire ncessit sont abondantes en Russie comme dans tous
les pays neufs, et parce que les besoins d'un peuple de serfs sont
borns. On a calcul, en effet, qu'un fantassin anglais cotait autant 
entretenir que deux fantassins franais, trois prussiens et dix russes.
D'ailleurs, d'une portion de ces hommes vous pour leur vie au mtier
des armes, on a form des colonies militaires qui, livres  la culture
se nourrissent et s'entretiennent elles-mmes, et sont prtes comme les
tribus cosaques  se lever en armes au premier signal.

Le systme de la Prusse est tout diffrent. Tout homme y est, de droit,
soldat pour toute sa vie. Mais le service dans l'arme active n'est que
de cinq annes. Les soldats en passent trois seulement en service actif
sous les drapeaux, et les deux dernires en cong, en rserve,  la
disposition du gouvernement, mais dans leurs foyers. Le sort dsigne
ceux qui doivent faire partie de l'arme; mais lorsque des jeunes gens
de vingt-un ans paraissent n'avoir pas atteint tout le dveloppement
physique dont ils sont susceptibles, on les renvoie au tirage de l'anne
suivante, puis  une autre encore, et ainsi de suite jusqu' ce qu'ils
aient atteint l'ge de vingt-cinq ans. Aucun remplacement n'est permis,
et l'on a vu les fils mmes du roi monter la garde comme soldats  la
porte du palais de leur pre. Seulement les volontaires qui s'arment et
s'quipent eux-mmes ne sont tenus qu' une anne de service dans les
corps de tirailleurs et de chasseurs. Ainsi font les tudiants des
Universits. La charge du service, par cette rpartition gale sur tous,
se trouve singulirement allge, et, pour la rendre encore moins
onreuse, les rgiments sont cantonns chacun dans un district spcial
o il reste toujours et qui fournit  son recrutement; de sorte que les
soldats ne s'loignent pas de leur pays natal, de leurs foyers, de leurs
intrts ou de leurs travaux.

Au sortir de l'arme on entre pour sept ans dans la _landisher_ du
premier ban, dont font partie, d'ailleurs, jusqu' l'ge de trente-deux
ans, tous les hommes propres  la guerre qui n'ont pas t incorpors
dans l'arme de ligne. Ce premier ban _landisher_ est une vritable
arme de rserve, pourvue d'une organisation complte, qui diffre de
celle de l'arme active en cela seulement, que l'infanterie, la
cavalerie et l'artillerie sont runies dans les mmes rgiments, devenus
ainsi des espces de lgions romaines. Elle est forme en divisions et
entre avec l'arme de ligne dans l'organisation permanente des _corps
d'arme_. Les divers corps dont elle est compose se rassemblent tous
les ans, au printemps ou  l'automne, dans des camps de manoeuvres, pour
conserver leur instruction et se former aux habitudes guerrires. Mais
cette arme citoyenne, commande par des officier au choix desquels
elle concourt, reste dans ses foyers, ne cotant rien au trsor, sinon
pendant le temps des manoeuvres, et sauf 500,000 francs employs 
l'entretien d'un tat-major peu nombreux. Une seconde rserve,
disponible aussi en temps de guerre, consiste dans la _landisher_ du
second ban, forme des citoyens de trente-deux  quarante ans qui ont
servi dans l'arme ou dans la _landisher_, et prsente encore, de l'avis
des militaires les plus clairs, toute la consistance d'une arme
vritable. Tout cela fait un ensemble d'environ 600,000 hommes
organiss, sans parler de la _landsturm_, ou leve en masse, compose de
tous les autres citoyens valides de dix-sept  cinquante ans. A la fin
de 1825, on comptait, au total, un million d'hommes exercs et soumis au
service militaire. Pour obtenir ces immenses rsultats, la Prusse n'a
besoin d'avoir sur pied que 100,000 soldats, que 6,000 officiers, et ne
dpense que 78 millions, quoique les officiers soient mieux pays que
chez nous.

Le systme adopt en France nous force, au contraire,  tenir toujours
sur pied 350,000 hommes, et en cas de guerre nous n'avons pour renforcer
cette arme que 130,000 hommes au plus, composs en partie des soldats
en cong illimit, mais aussi en grande partie de conscrits qui n'ont
pas t appels sous les drapeaux, c'est--dire d'hommes tout--fait
trangers aux armes. Ainsi, avec 31 millions d'habitants, la France
arrive pniblement et trs imparfaitement au pied de guerre de 500,000
hommes, que la Prusse peut atteindre avec sa population de 14 millions.
Le mode de recrutement est cependant bien rigoureux. Lorsque des 300,000
conscrits environ dont se compose la classe de chaque anne, on a
retranch ceux qui sont dispenss du service pour cause d'exemption
lgale, pour dfaut de taille, faiblesse physique ou infirmits, ceux
qui restent soumis  la grande preuve voient leurs destines jetes aux
chances d'une loterie qui n'offre pas un bon numro sur deux. Au sortir
de la salle du tirage les fortunes les plus diverses vont commencer pour
eux. Les heureux, une moiti  peu prs, rendus  l'indpendance, vont
se livrer en paix et sans distraction aux travaux de leur tat, aux
plaisirs de la jeunesse, aux joies de la famille. Les autres quittent le
foyer domestique pour errer de caserne en caserne dans des lieux o
nulle affection ne les attend, interrompent leur carrire, compromettent
tout leur avenir, perdent quelquefois tout leur bonheur, voient enfin
leurs plus belles annes voues  une vie pauvre, dure, monotone.
Arrachs  la juridiction tutlaire des lois civiles, ils subissent le
despotisme ncessaire d'une discipline inexorable, le joug de
l'obissance passive et l'empire de rigoureux devoirs qui souvent
rvoltent la conscience, dans cet isolement, plus de guide ou d'appui
pour leur moralit, plus de secours dans leurs dnments et leurs
erreurs, et,  la moindre faute, de terribles chtiments qui les
fltrissent lorsqu'ils ne leur arrachent pas la vie. Je ne parle pas des
dangers de toute espce qui les environnent, et parmi lesquels ceux du
champ de bataille ne comptent pas, pour ainsi dire, voils qu'ils sont
par l'enthousiasme et entours d'une aurole de gloire. Et quelle
rcompense, quelle indemnit de tant de sacrifices? aucune. Bien plus,
cet homme dont on a ainsi drang toute l'existence, ds qu'on n'a plus
un besoin prsent de son service, on le renvoie cher lui sans solde,
sans moyen de subsistance et d'entretien, et dans l'impossibilit
d'entreprendre aucun tat, puisqu'il est toujours soldat, et peut, 
tout moment, tre rappel sous les drapeaux.

Certes, cette rpartition, par l'aveugle caprice du sort, de conditions
si ingales entre elles, sans tre injuste au fond, puisque tous en
courent galement la chance, est cependant d'une quit trs imparfaite
et un peu barbare; le seul correctif  ce dfaut est la facult du
remplacement, qui offre elle-mme des inconvnients bien graves. D'abord
elle choque l'galit en donnant  la richesse le privilge d'exempter
des devoirs personnels les plus pnibles. Est-il bien juste qu'une
diffrence de quelques cus assure  l'un l'indpendance, impose 
l'autre le sacrifice de sa jeunesse et peut-tre de sa vie? D'ailleurs
le remplacement altre le caractre national et civique de l'arme. La
moralit trs infrieure des hommes qu'il appelle dans ses rangs y
multiplie les mfaits, y porte la corruption en bannit l'honneur, nerf
de toute bonne arme, rend enfin ncessaire le maintien d'un rgime
pnal dont la barbarie choquante pour nos moeurs est une vritable cruaut
 l'gard des autres soldats. En effet, tandis que sur cent
quarante-deux jeunes soldats, appels par la loi il n'y a d'ordinaire
qu'un condamn, il y en a un sur cinquante-neuf remplaants. Le mal
s'est accru surtout depuis que des socits de spculateurs,
ressuscitant sous des formes moins hideuses les infmes racoleurs
d'autrefois, se sont mis  accaparer dans tout le pays les hommes 
vendre, pour en faire le commerce. Le projet de loi prsent en 1811
attaquait le mal dans sa racine en interdisant les compagnies de
remplacement, La Chambre des Dputs crut que c'tait entraver
l'exercice d'un droit. Le projet actuel, rdig d'aprs l'avis d'une
commission choisie dans les deux Chambres, cherche  atteindre
indirectement le mme but en exigeant pour chaque remplacement un
contrat authentique et le versement du prix dans une caisse publique.
Par l on gne cette espce de remplacement en masse qui s'oprait par
l'intermdiaire des compagnies; on prvient aussi les fraudes trop
frquentes dont taient victimes les remplaants; enfin, on leur procure
pour leur pcule un placement sr, qui est une garantie de moralit.

Une disposition plus importante de ce projet de loi est celle qui porte
 huit ans au lieu de sept la dure du service militaire. Ces huit ans
ne devant mme courir que du mois de juillet, poque de l'arrive sous
les drapeaux du contingent de chaque anne, c'est en ralit dix-huit
mois de plus. Cette innovation est sans doute ncessaire pour donner
quelque valeur  notre systme d'organisation militaire, puisque l'on
renonce dfinitivement au systme des rserves  la prussienne. Ces huit
ans de service mettent  la disposition du gouvernement huit contingents
entiers. Or, chaque contingent annuel tant toujours suppos de 80,000
hommes, comme sur ces 80,000, dduction faite des hommes reconnus
incapables, des exempts et des conscrits destins  la marine, il n'en
arrive gure rellement que 65,000  l'arme de terre; comme il faut
encore en dduire les pertes prouves pendant la dure du service, les
huit contingents runis ne font pas plus de 150,000 hommes mis  la
disposition du gouvernement. Ajoutez-y environ 90,000 hommes qui ne
proviennent pas des appels, savoir, les officiers, la gendarmerie, les
vtrans, les engags, etc., vous trouverez un effectif de 5  600,000
hommes pour le pied de guerre. On arriverait  600,000 hommes complets
en portant la dure du service  neuf ans pleins, comme il a t propos
dans la discussion  la Chambre des Pairs. Nous pensons, pour notre
part, qu'il en faudra venir l afin d'assurer au systme actuel son
plein et entier effet; mais nous esprons qu'alors on trouvera le moyen
d'indemniser les citoyens sur qui tombera une charge si lourde, soit par
des avantages civils, soit, tout au moins, par des honneurs et des
marques de distinction, qui devraient tre acquis de droit  tout homme
ayant honorablement fourni son temps de service.

Un article du projet de gouvernement, que la Chambre des Pairs a
repouss et qui a t abandonn par le ministre de la Guerre, ordonnait
que le contingent tout entier de chaque anne serait appel sous les
drapeaux. L'tablissement de cette rgle avait pour but dfaire que tous
les hommes dont se compose la rserve eussent, avant d'y entrer, reu
pendant deux ou trois ans l'instruction militaire; de sorte qu'au moment
o on les appellerait pour porter l'arme au pied de guerre, on trouvt
en eux des soldats tout faits et non des conscrits qu'il faut drosser 
grands frais presque sous le feu de l'ennemi, comme cela est arriv en
1810. On a ferm les yeux sur les avantages de ce projet parce qu'il
obligeait  ne garder les soldats d'infanterie que trois ans au service
actif, ce qui ne permettrait pas, dit-on, de leur inculquer assez
profondment l'esprit de corps et les laisserait trop citoyens. Le
gouvernement conservera donc la facult de laisser dans leurs foyers une
partie des jeunes soldats de chaque contingent annuel, et de dlivrer
des congs illimits quand et  qui il voudra.

Napolon avait rv pour la France une organisation militaire bien
diffrente. Il voulait classer toute la population virile en plusieurs
bans destins  se lever successivement pour la dfense du pays, il
esprait ainsi rduire considrablement le chiffre de l'arme permanente
en augmentant dans une gale proportion la force dfensive de la nation.
L'arme devait, selon lui, devenir une sorte de haute cole o tous
auraient reu, en quelque sorte, le baptme civique, et dans le sein de
laquelle chacun aurait trouv  continuer ses tudes, son apprentissage
ou sa profession; l'organisation industrielle aurait march avec
l'organisation guerrire. Si quelque chose se rapproche de ces ides,
c'est l'organisation de l'arme prussienne et non celle de notre force
militaire.

Quelques mots, pour terminer, sur un point trop peu tudi jusqu'
prsent. On s'est justement inquit du tort que l'entretien des armes
permanentes cause  la richesse,  l'industrie,  la civilisation d'un
peuple, mais fort peu du prjudice qu'prouvent souvent sans ncessit
les citoyens privs, par le service militaire, de s'employer utilement
pour eux et pour la socit. Ce prjudice est grand, car ces hommes ne
perdent pas seulement le temps consacr au service, mais leur aptitude
au travail, leurs chances d'emploi et les annes de leur vie les plus
importantes pour se crer une carrire. Il est surtout injustifiable,
puisqu'alors aucune compensation n'y est attache,  l'gard des soldats
qu'on renvoie chez eux en disponibilit, sans solde, sans moyens de
subsistance assurs et dans une situation prcaire qui ne leur permet
pas de tirer bon parti d'eux-mmes. L'application de l'arme aux travaux
publics est un moyen tout--fait insuffisant pour corriger ce mal.
D'ailleurs, assujtir  des travaux de manoeuvres des hommes de
conditions et d'aptitudes diverses, c'est changer leur service en
esclavage. Il faut donc en venir  l'ide mise par Napolon, d'tablir
au sein de l'arme des corporations de travailleurs, des ateliers pour
toutes les branches de l'activit humaine, o soldats et officiers
trouveraient l'emploi de leurs talents, de leur activit, de leurs
facults. Ce serait, tout en compltant l'organisation de l'arme,
commencer par les moyens les plus avantageux cette organisation gnrale
du travail qu'appellent aujourd'hui tous les esprits prvoyants et
progressifs.



Mode.

Il y a des temps o la mode est simple et triste; cette anne, elle
voulait tre brillante; on avait abord franchement  la ville les
couleurs claires, la soie lilas, bleue, rose, et voil le mauvais temps
qui a jet un voile sombre sur toutes ces lgances. Ne se servira-t-on
donc pas de l'ombrelle que vous voyez sur note dessin? Et ce chapeau de
crpe rose si frais dont toute la grce est due au talent de madame
Alexandrine, ne pourra-t-il se montrer aux promenades du matin? Mais la
rigueur du temps s'apaise.

Aux robes d'toffes paisses, on fait les corsages montant, un jabot,
des manchettes, une charpe algrienne; c'est une gracieuse toilette de
ville, dont nous aimons  donner le modle.

Pour les modes d'hommes, nous ne saurions louer ces paletots Tweed qu'il
nous faut subir, mais que nous avons le droit de trouver fort laids.
Nous aimons mieux donner le dessin d'un habit d'Humann.

La fantaisie est aux carreaux pour les pantalons et les gilets; quant
aux coupes, ce sont toujours les revers et les collets longs et aplatis;
les basques longues et carres; les gilets longs et descendant en
pointe; les pantalons un peu larges du bas.

Le mauvais temps avait retard les dparts pour la campagne; aujourd'hui
il se fait beaucoup de prparatifs; ainsi nous voyons des redingotes en
coutil de fil, fermes par des boutons ou par une passementerie, qui
seront bien pour les courses du matin. Les corsages sont trs moulants;
un petit cul Louis XIII doit complter le costume.

Pour le soir, aprs la promenade des champs ou des bois, viennent les
robes de tarlatane  deux jupes formant tuniques ou jupe seule garnie de
deux hauts volants dcoups. On fait encore des peignoirs blancs doubls
de soie rose de Chine; une petite garniture  la vieille doit se poser
sur les devants de la jupe, autour du corsage et des manches justes, qui
sont demi-longues. Ajoutez  cette toilette nglige une pointe de
dentelle pose sur les cheveux, avec un bouquet de ct ou deux choux de
rubans, cela formera un ensemble gracieux. Il se fait aussi une grande
varit de robes de barge; barge uni, barge  carreaux et  raies
satines,  corsages dcollets, et dessus un fichu  la paysanne qui
vient s'attacher avec un bouquet de fleurs naturelles ou une pingle
grand'mre, car les vieux bijoux sont aussi retenus: la mode, qui
emporte si rapidement une innovation, la rapporte plus tard, et nous la
recevons avec faveur, parce que si voir est un plaisir, revoir est un
bonheur. Et puis, nous trouvons dans ce capricieux mlange d'atours d'un
sicle avec un autre des souvenirs srieux qui ajoutent du charme  ces
frivolits de la toilette.



Ncrologie.--Bouvard.

[Illustration: Alexis Bouvard.]

BOUVARD (Alexis), savant et laborieux astronome attach  l'Observatoire
de Paris, est n entre Sallanche et Chamounix, au pied du Mont-Blanc, le
27 juin 1767. Il vint  Paris en 1785, o il suivit assidment les cours
du Collge de France. Ses parents le destinaient au ngoce; il resta
quelque temps incertain entre la chirurgie et les mathmatiques; mais
les mathmatiques remportrent, et il se livra avec passion  l'tude le
l'astronomie. Admis provisoirement  l'Observatoire en 1793, nomm
astronome adjoint en 1795, membre de l'Institut en 1803 et du bureau des
Longitudes en 1804, il n'a cess de rendre  la science les plus
importants services. Bouvard a dcouvert huit comtes dont il a calcul
les lments paraboliques. En 1800, il partagea avec M, Burg; un prix
propos par l'Institut sur _les moyens mouvements de la lune_; la
collection des volumes intituls: _Connaissances des Temps  l'usage des
Astronomes et des Navigateurs_ contient un grand nombre d'articles qui
lui sont dus; il travailla au grand ouvrage de la _Mcanique Cleste_
dont l'auteur lui confia les dtails et les calculs astronomiques. Il
s'est flicit toute sa vie de cette glorieuse collaboration avec notre
illustre Laplace. Bouvard obtint une mention honorable au concours
dcennal pour ses _nouvelles tables de Jupiter et de Saturne_, qu'il
augmenta, en 1821, des _tables d'Uranus_. C'est ce que nous avons de
plus prcis sur cette plante, qui, depuis sa dcouverte en 1781, n'a
pas encore termin sa rvolution (quatre-vingt-quatre ans). On lui doit
de prcieuses notes sur l'ouvrage de l'astronome arabe Ebn-Iounis et des
_tables_ du plus haut intrt publies chaque anne dans _L'Annuaire_ du
Bureau des Longitudes. Nous aimons  consigner ici que Bouvard, qui
soutint sa famille pauvre sans se lasser jamais, laisse dans le souvenir
de ses nombreux amis la rputation du meilleur des hommes Bouvard vient
de mourir  Paris  l'ge de soixante-seize ans.



Amusements des sciences.

SOLUTION DE LA QUESTION PROPOSE DANS LE DERNIER NUMRO.

Le clbre gomtre Euler est l'auteur de la solution reprsente dans
le tableau ci-dessous:

[Illustration.]

Ce qui distingue cette marche de la prcdente, c'est que l'intervalle
de la case 64 la case 1 tant d'un saut de cavalier, on pourra le suivre
dans un ordre direct ou rtrograde, en partant de l'une quelconque des
cases de l'chiquier. Ainsi, par exemple, on pourra commencer  la case
marque 22, et aller  23,  24,  25, et ainsi de suite jusqu' ce que
l'on revienne  21 en passant par 64 et par 1; ou bien encore on pourra
suivre l'ordre 22, 21, 20, jusqu' ce que l'on soit arriv  23, en
passant par 64 et par 1.

Nous ferons connatre d'autres solutions dans notre prochain numro.

NOUVELLES QUESTIONS  RSOUDRE.

I. Un charpentier a une pice de bois triangulaire, et voulant en tirer
le meilleur parti, il cherche le moyen d'y couper la plus grande table
quadrangulaire rectangle possible. Comment doit-il s'y prendre?

II. Trouver deux nombres dont les carrs ajouts ensemble forment un
autre carr.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS!

L'on verra, dans un petit espace d'annes, les chemins de fer traverser
le pays dans tous les sens.

[Illustration.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843, by Various

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L'ILLUSTRATION, NO. 0016, 17 JUIN 1843 ***

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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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